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LES

DANSES DES MORTS

Paris.— Imprimerie de L. MiM'isiiT, me Mlgui.-n, 2.

LES

DANSES DES MORTS

DISSERTATIONS ET RECHERCHES

HISTORIQUES, PHILOSOPHIQUES, LITTÉRAIRES ET MUSICALES

SUR LES DIVERS MONUMENTS DE CE GENRE OUI EXISTENT OU QUI OINT EXISTÉ

TANT EN FRANCE QU'À L'ÉTRANGER

ACCOMPAGNÉES DE

LA DANSE MACABRE

c PARIS

BRANDUS ET C% ÉDITEURS, | PAGNERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

103, RUE RICHELIEU. 18, RUE DE SEINE.

LONDRES,, SAIJSTT-PÉTERSBOURCi , LEIPZIG,

DF.LIZY ET C1". BELLIZAP.D. MICHELSEN.

1852

Grande ROI DE vocale et instrumentale

PAROLES D'EDOUARD THIERRY, MUSIQUE DE GEORGES KASTNER

ET D'UNE SUITE DE PLANCHES

REPRÉSENTANT DES SUJETS TIRÉS d' ANCIENNES DANSES DES MORTS DES XIVe, XVe, XVIe, ET XVIIe SIÈCLES,

LA PLUPART PUBLIÉS EN FRANCE POUR LA PREMIÈRE FOIS ,

AVEC LES FIGURES D'INSTRUMENTS DE MUSIQUE QIÙLS CONTIENNENT , AINSI QUE 11' AUTRES FIGURES D'INSTRUMENTS

DU MOYEN AGE ET DE LA RENAISSANCE ,

GEORGES KASTNER

Chevalier de la Légion d'honneur, Docteur en philosophie,

Membre de l'Académie royale des Reaux-Arts de Berlin, de l'Académie de Sainte-Cécile de Rome,

de la Société néerlandaise pour l'encouragement de l'Art musical , etc., etc.

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93

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PRÉFACE.

Il y a des livres qui n'ont pas besoin de préface : ce sont ceux dont le sujet est très connu et à la portée de tout le monde. Il suffit alors d'en lire le titre pour savoir de quoi il s'agit. L'ouvrage que je soumets aujourd'hui à l'appréciation du public n'est pas, je crois, dans le même cas. On parle beaucoup depuis quelque temps de la Danse des Morts ; mais on en parle de manière à faire voir qu'on n'est pas encore bien fixé sur la nature de cette bizarre allégorie. A l'exception de deux ou trois savants, de quelques archéo- logues et des fureteurs de bibliothèques, personne en France, que je sache, ne s'est soucié d'approfondir cette matière. Cela est si vrai, que, nonobstant la publication, déjà fort ancienne, du livre de feu Gabriel Peignot sur les Rondes funèbres (1), la question de l'origine du symbole et de ses représentations multiples est demeurée tellement entourée d'obscurité et tellement étrangère aux études habituelles des hommes de lettres, que la plupart de nos écrivains modernes, lors même qu'ils se piquent d'érudition, reproduisent de la meilleure foi du monde, en parlant des Danses des Morts, toutes les erreurs que le modeste et savant Peignot, dans ses heures de méditations laborieuses, s'appliquait, il y a près de trente ans, à signaler et à rectifier de son mieux. On peut donc dire que 1 ori- gine et l'histoire de l'épopée lugubre qui, durant tout le moyen âge, imprima ses stig- mates railleurs sur les murailles des églises, des couvents, des cimetières et des palais, n'a cessé d'être jusqu'à ce jour une énigme indéchiffrable, un véritable mystère pour les érudits. Peut-être est-on à présent, sous ce rapport, un peu mieux renseigné en Angleterre et en Allemagne, grâce aux travaux des Douce et des Massmann; mais qu'il s'en faut encore que la question soit entièrement éclaircie! Que de points restent douteux et dé- jouent les efforts de la science ! En me mettant à l'œuvre, j'ai eu le désir, non la certitude, d'obtenir un meilleur résultat; si je n'ai pas le mérite d'avoir trouvé une solution défi- nitive, peut-être ai-je au moins celui d'avoir exposé d'une manière nouvelle, et à un point de vue dont personne ne s'était préoccupé jusqu'ici, le sujet si vaste et si profond des

(!) Gabriel Peignot, Recherches historiques et littéraires sur les Danses des Morts et sur l'origine des cartes a jouer. Dijon 182 3. \ vol. in-8°. '

vm PRÉFACE.

Danses des Morts. Je suis le premier, en effet, qui démontre le rapport direct que les rondes funèbres ont avec la danse et avec la musique. Je prouve que le nom de danses qui leur est donné ne signifie pas simplement, comme on l'a prétendu, leçon, moralité, remontrance , mais qu'il se doit prendre dans son acception propre; c'est-à-dire qu'en l'adoptant pour désigner les poëmes allégoriques dont je parle, on a bien entendu faire allusion à une danse au son des instruments de musique. Des exemples tirés des textes et des figures des différentes caroles funèbres, exemples que je mets sous les yeux du lec- teur, m'aident à établir cette opinion d'une manière certaine.

Pour bien faire ressortir toute l'importance de cette donnée et intéresser les artistes et les gens studieux à la musique des Danses des Morts, j'ai dû, comme connaissances préli- minaires, expliquer l'origine, le but et la portée philosophique des monuments dont je signalais la piquante originalité. Ce soin m'a entraîné beaucoup plus loin que je ne pen- sais. Je n'ai pu résister, je l'avoue, à l'attraction qu'exerce sur les facultés de l'intelli- gence la grandeur poétique du problème que soulève la sombre allégorie le moyen âge interprète, avec une sardonique crudité, l'antique opposition du to be or not lo be, de l'être et du non être, opposition qui, chez les anciens, notamment chez les Grecs, avait fait éclore, comme on sait, de si douces et de si gracieuses images! Mon livre comporte donc deux grandes divisions et renferme deux parties consacrées chacune à un ordre de matières différent. La première donne un aperçu général de la philosophie, de l'histoire et de la littérature des Danses des Morts; l'autre a pour but de faire connaître tout ce qu'elles contiennent de musical et surtout les anciens instruments de musique qu'on y voit figurer.

De ces deux parties, la première se subdivise en trois sections, savoir :

I. De l'Idée de la Mort. Texte des Danses des Morls.

II. Symbolisali.oi), personnification et représentation de la Mort. Images et tableaux des Danses des Morts.

III. Origine et statistique des Danses des Morts françaises et étrangères

Dans la première de ces trois sections, je m'attache à rechercher de quelle manière l'idée de la mort s'est produite dans les œuvres des philosophes, des littérateurs, des poètes et des moralistes. Je remonte jusqu'à l'antiquité, et je recueille çà et des don- nées philosophiques qui ont pu préparer l'éclosion de l'antithèse qui sert de base aux Danses des Morts. Je constate le développement progressif de cette antithèse. Je montre comment elle a grandi sous divers aspects depuis l'évocation païenne de la larve des fes- tins, jusqu'à la légende catholique des Trois Morts et des Trois Vifs. Je montre ensuite comment, arrivée là, elle s'est nourrie d'éléments nouveaux, puisés dans la situation étrange que deux fléaux redoutables, la peste et l'intolérance religieuse, avaient faite à l'humanité. Je fais voir comment elle se complète peu à peu sous la plume des auteurs

PRÉFACE. ix

monastiques et dans la bouche des prédicateurs, jusqu'à ce qu'elle atteigne enfin à la forme spéciale et arrêtée sous laquelle elle se présente dans les oeuvres bizarres appelées Danses des Morts, Danses Macabres, Miroirs de la Mort, Simulachres de la Mort.

Après avoir parlé des ouvrages antérieurs à cette lugubre et émouvante composition, après avoir cité les passages les plus remarquables de ces ouvrages qui s'y réfèrent, je parle des productions littéraires qui ne furent qu'une imitation ou un souvenir des rondes funèbres. Je parle aussi de celles qui, sans en provenir directement, s'y apparentent néanmoins par renonciation de certaines idées relatives au Mémento mori. Je nomme d'après l'ordre des temps les poètes français les plus célèbres qui ont payé un éloquent tribut à la muse des tombeaux; ensuite je passe à la seconde dissertation, qui a pour objet la symbolisation, la personnification et la représentation de la mort.

Ici je traite spécialement l'iconographie des rondes funèbres. Interrogeant les monu- ments de l'antiquité et ceux des premiers temps du moyen âge, je tache de découvrir quelques traces révélatrices de la pensée qui fit éclore sous le crayon, le pinceau, le ciseau et le burin de la muse gothique, la grotesque et sinistre apparition du squelette mime, danseur et musicien. En conséquence, j'examine les divers modes d'interprétation préférés par les artistes pour rendre l'idée de la mort en opposition avec la vie, comme j'avais tout d'abord examiné les résultats de l'influence de cette idée sur l'imagination des mythologues, des philosophes et des poètes. Je me demande ce que signifie en général le squelette dans les monuments figurés de différentes époques, et s'il est vraiment une per- sonnification de la mort.

Pour résoudre cette question, je considère les traits sous lesquels se présentent, dans les principaux cultes, les divinités malfaisantes qui symbolisent ou personnifient plus ou moins directement des puissances hostiles ou réputées hostiles à l'homme, soit le mal, le péché, la mort. J'insiste sur l'opposition établie dès l'origine entre les divinités regardées comme habitantes des lieux souterrains, de la nuit, des ténèbres, et celles que l'on place dans les hautes régions règne la lumière éternelle, source de régénération et de vie. J'explique l'identification du mauvais principe, de ses symboles et de ses personnifications, avec l'idée, les symboles elles personnifications de la mort, et, d'induction en induction, j'arrive à reconnaître non seulement que le squelette, dans les monuments artistiques de l'antiquité, n'est pas une personnification de cette fatale puissance, ce que Lcssing et Herder d'ailleurs ont déjà prouvé, mais encore que le squelette, dans les plus anciennes Danses des Morts connues, est plutôt une larve ou un larvatus, continuant l'ancienne op- position de la légende des Trois Morts et des Trois Vifs, qu'un type iconographique par- ticulier à la symbolique chrétienne, de l'individualité métaphysique appelée la Mort. Cette opinion, que personne encore n'a exprimée, me conduit à envisager d'une manière toute nouvelle les causes qui déterminèrent les artistes à imprimer au squelette un caractère

x PRÉFACE.

railleur, à faire gambader ce personnage et à lui faire jouer des instruments pour simuler

une danse.

J'espère qu'on ne lira pas sans intérêt les détails dans lesquels je suis entré sur ce point , d'autant plus qu'ils ont un certain rapport avec la matière de la seconde partie qu'ils servent à éclaircir. Sans doute ils ne donnent pas complètement le mot de l'origine énigmatique des Danses des Morts, mais ils aideront peut-être à le trouver. Toute recherche, tout effort consciencieux, a, j'ose le croire, son utilité relative.

Après avoir étudié le contraste symbolique dans des monuments figurés antérieurs aux représentations de la ronde du moyen âge, comme je l'avais étudié auparavant dans des œuvres purement littéraires, je jette un coup d'œil rapide sur les créations artistiques il se reproduit postérieurement aux Danses des Morts, créations qui ont plus ou moins d'analogie avec ces Danses. Dès l'approche de la renaissance, et par suite du curieux amalgame des idées chrétiennes avec les souvenirs de l'art païen , je rencontre le sque- lette, image de celui qui n'est plus ou symbole de mort, transformé en un type particu- lier et nouveau de la Mort, en tant que personnification du mystérieux pouvoir qui frappe et détruit toute chose. Ce type bâtard, qui est à la fois, comme le dit Herder, le Temps et la Mort, ou, pour mieux dire, qui n'est ni l'un ni l'autre, emprunte aux divinités my- thologiques du trépas quelques uns de leurs attributs, comme le glaive ou la faux, le sablier et les petites ailes de chauve-souris, les grandes ailes noires, etc. Mais, au fond, il n'en reste pas moins squelette, c'est-à-dire larve ; ce n'est donc pas dans une image prise hors de sa nature, mais c'est dans sa nature même, dans sa propre dépouille, que l'homme trouve ici la personnification du principe de destruction que les anciens identifiaient avec des êtres imaginaires dont ils faisaient des dieux.

Pour compléter tout ce qui concerne la partie symbolique et iconographique de mon sujet, je fais connaître quelques uns des jugements portés en divers temps sur le carac- tère philosophique et sur la valeur artistique des rondes funèbres. Après quoi je com- mence la troisième et dernière dissertation, laquelle contient la nomenclature et la des- cription de toutes les Danses des Morts découvertes jusqu'à ce jour.

Afin d'éviter la confusion l'on tombe d'ordinaire, faute de bien discerner l'espèce de Danses des Morts dont on veut parler, j'établis les trois catégories suivantes :

Les Danses des Morts exécutées comme tableaux inanimés ou comme tableaux vivants soit sur les murs, soit auprès des murs des cimetières, des couvents, des églises, des châteaux, etc.;

Les Danses des Morts soit manuscrites, soit imprimées, existant comme œuvres de littérature, comme recueils d'images ou comme images isolées dans des bibliothèques publiques et dans des cabinets d'amateurs.

PRÉFACE. xi

Les Danses des Morts figurées sur divers objets, tels que vitraux, tapisseries, ban- nières, meubles, ustensiles, armes, bijoux, etc.

Non content d'établir cette division, je réduis toutes les Danses des Morts connues, peintures, sculptures, gravures, dessins, poésies, manuscrits et imprimés à trois ou quatre modèles principaux, ou compositions originales dont chacun a fourni un nombre plus ou moins considérable de productions artistiques et littéraires. En conséquence, j'accorde une attention spéciale à celles de ces productions qui jouirent d'une vogue et d'une popu- larité certifiées par de nombreux témoignages. Je donne, par exemple, une notice assez étendue sur les Danses murales de Baie, particulièrement sur la Danse du Klingenlhal qui porte la date de 1312, et qui mérite d'être remarquée tant par son ancienneté que par sa ressemblance frappante avec la Danse du cimetière des Dominicains , qui , selon toute probabilité, n'en est qu'une imitation. Au sujet de cette dernière, je combats de nouveau une opinion que quelques écrivains, et surtout des libraires de mauvaise foi, s'obstinent à laisser accréditer dans le public, en dépit de toute vraisemblance. Cette opinion consiste à citer Holbein, l'auteur des Simulachres, comme l'auteur de la Danse du Grand-Bâle, à laquelle pourtant rien ne prouve qu'il ait jamais touché. Si je passe en revue les Danses de la Suisse, celles de l'Allemagne et celles de l'Angleterre, en suivant autant que faire se peut l'ordre chronologique et celui des divisions indiquées ci-dessus, je parle aussi des Danses françaises, parmi lesquelles la Danse murale du cimetière des Innocents, ap- pelée Danse Macabre, vient occuper la première place. Non seulement je signale les erreurs que l'on a commises en cherchant à expliquer son origine; mais je fais voir com- bien il est fâcheux que l'on ait pris l'habitude de désigner indifféremment par le nom de Macabres toutes les Danses des Morts en général , car c'est de que proviennent une foule de méprises et de fausses inductions qui ont extraordinairement compliqué le sujet dont nous nous occupons ici.

A la statistique des représentations murales de l'allégorie funèbre succède la nomen- clature bibliographique des poèmes et des images que cette allégorie a enfantés, puis un exposé succinct des tableaux, des gravures et autres objets d'art qui la rappellent. Cette partie de mon travail est aussi complète qu'elle pouvait l'être dans un ouvrage qui em- brasse plusieurs ordres d'idées et plusieurs ordres de faits, et qui n'est pas uniquement consacré à des matières archéologiques et bibliographiques. A l'exception du Traité de Peignot, je crois qu'aucun livre ne donnera un tableau plus complet que celui que j'ai tracé dans le mien des différentes Danses des Morts qui ont existé ou qui existent encore en divers pays. Pour satisfaire, autant que possible^ la curiosité de mes lecteurs, j'ai eu l'idée de traduire et d'annexer à la dissertation qui précède les excellentes tables biblio- graphiques publiées en Allemagne par le savant Massmann, auteur de recherches pleines* d'intérêt sur les Danses des Morts. Ces tables contiennent l'indication exacte des diffé-

xn PREFACE.

rentes éditions du poëme mortuaire qui ont paru tant en France qu'à l'étranger. Deux de ces tables concernent les Danses bâloises, une troisième la Danse Macabre, une qua- trième celle d'Holbein; enfin il en est une cinquième que Massmann n'a point faite et que j'ai moi-même tracée, à l'aide de laquelle on embrassera d'un coup d'œil toutes les Danses murales découvertes et citées jusqu'à ce jour.

Telles sont les matières dont se compose la première partie de mon ouvrage. Je vais faire connaître les éléments de la seconde partie. Celle-ci est divisée par chapitres. Elle a uniquement pour objet la Musique des Danses des Morts.

Par Musique des Danses des Morts, j'entends tout ce qui peut se rapporter à l'art mu- sical, soit dans les types, soit dans les légendes en vers, soit dans les images des poëmes et des peintures représentant le squelette aux prises avec l'humanité. Enfin j'y joins le morceau de musique vocale et instrumentale que cette donnée poétique et philosophique m'a inspiré.

L'élément le plus important de cette dernière partie consiste dans des figures d'instru- ments de musique très anciens, dont la plus intéressante et la plus précieuse collection m'a été fournie par le gothique Doten Dantz, imprimé dans la seconde moitié du xvc siècle. C'est là, je le crois, un monument des plus curieux pour l'histoire des Danses des Morts comme pour celle de l'art musical, car il nous fait connaître la nature de l'ensemble instrumental dont on avait alors l'idée. Nous y voyons des instruments que nous possédons encore; d'autres dont nous avons perdu l'usage, mais dont nous avons conservé le souvenir ; d'autres enfin qui nous sont pour ainsi dire entièrement étrangers. Quoique les gravures en bois du Doten Dantz soient très grossières et très imparfaites, les instruments y sont figurés d'une manière plus exacte que cela n'a lieu dans d'autres Danses des Morts auxquelles on reconnaît une certaine valeur artistique, sous le rapport de la composition et du dessin. Sur quarante et une images que contient le Doten Dantz, il n'y en a que quatre le squelette n'apparaisse pas jouant d'un instrument ou le portant sans en jouer. On pourra s'en convaincre par l'inspection des planches placées à la fin de la seconde partie. se trouve toute cette suite de gravures en bois , réduites dans une égale proportion , mais placées l'une après l'autre comme elles se suivent dans l'exemplaire du Doten Dantz de la bibliothèque de Strasbourg, qui nous a servi pour cette copie. J'ai comparé ces nom- breuses figures d'instruments avec celles que j'ai rencontrées dans les rondes bâloises, dans les éditions françaises de la Danse Macabre publiée par Guyot Marchant, et dans les Simulachres d'Holbein qui sont plus récents. J'ai classé tous ces instruments par genres et par familles, et je consacre un chapitre à l'explication de chaque type principal, donnant un aperçu de son origine, de son usage, de ses transformations, de ses perfectionnements, et des différents modèles qu'il a produits tant à l'époque parurent les Danses des Morts qu'avant ou après l'apparition de ces danses. En procédant de la sorte, j'arrive à

PRÉFACE. xm

tracer une esquisse de l'histoire des instruments de musique employés au moyen âge, principalement vers la fin de la seconde période, et aussi de ceux qui furent en usage dans les premiers temps de la renaissance. Un pareil travail présentait des difficultés con- sidérables; jusqu'à présent les autorités auxquelles on peut recourir sans crainte pour débrouiller cette matière sont en très petit nombre, et les documents authentiques et de l'époque même que l'on étudie excessivement rares. Il faut d'ailleurs y reconnaître un vague et une incertitude peu faits pour éclairer l'esprit et le rendre apte à la découverte de la vérité. Quelquefois les contradictions flagrantes que les sources l'on va puiser présentent entre elles engendrent un tel découragement, que l'on est vingt fois sur le point d'abandonner la tâche ingrate à laquelle on s'applique. C'est en mettant à profit les essais de Roquefort, de Bottée de Toulmon et de Kiesewetter, et en y joignant le fruit de mes propres études, que je suis parvenu, du moins osé-je m'en flatter, à mettre un peu plus d'ordre et de clarté dans les notions acquises jusqu'à présent sur ce sujet. Peut-être même ai-je complété et étendu ces notions à l'aide de quelques dé- couvertes personnelles, de quelques renseignements nouveaux. Toutefois j'avoue que, faule de preuves solides et d'arguments valables, j'ai du renoncer à l'espoir d'éclaircir certains points obscurs et controversés qui ont pareillement exercé en vain la patience de mes prédécesseurs. Mon excuse est dans les obstacles que j'avais à surmonter. Les peintres, les sculpteurs gothiques et les vieux rimeurs ou chroniqueurs, sont à peu près les seules autorités sur lesquelles on s'appuie lorsque les écrivains didactiques, les mu- siciens et les théoriciens du temps, laissent par leur silence des lacunes dans l'histoire des instruments. Eh bien! ces autorités sont fort suspectes, et il s'en faut qu'elles pré- sentent des garanties suffisantes sous le rapport de l'exactitude. Trop souvent la plume et le pinceau négligent la fidélité de reproduction et la vérité historique, en cédant aux caprices de l'imagination, ou, pis que cela, à l'insouciance et à la paresse. C'est pour- quoi l'on pourrait appliquer au genre de travail que j'ai entrepris ce que Roquefort, auteur estimé et consciencieux, rapportait à son étude de la poésie française dans les xne et xmc siècles. « Ce n'est pas assez, disait-il, de cette activité laborieuse qu'exige » l'étude de tant d'ouvrages volumineux, de tant de manuscrits ensevelis au fond des » bibliothèques, et qui sont aussi difficiles à découvrir qu'à déchiffrer. Ce n'est pas assez » de ce discernement prompt et facile qui distingue au premier coup d'oeil quels sont, » dans cette foule d'anciens monuments, ceux qui peuvent fournir des notes instructives; » ce n'est pas assez même de cet esprit d'ordre qui sait distribuer et classer les matériaux » extraits de tant de mines différentes, de manière à trouver sur-le-champ ceux dont on » a besoin; il faut encore une critique éclairée et libre; il faut savoir distinguer le bon du » mauvais, le vrai du faux, l'authentique du suspect, discuter des autorités respectées, qui » arrivent à nous investies du suffrage de plusieurs siècles; il faut un jugement sain qui

xiv PRÉFACE.

» réduise les molifs de créance à leur juste valeur, ne confonde pas l'adhésion formelle » due à la vérité avec les ménagements qu'exigent souvent les préjugés, et qui, jaloux de » la seule gloire légitime, ne craigne pas de désavouer des titres mensongers, quelque » honorables qu'ils soient. »

Je ne pourrais exposer en de meilleurs termes les raisons qui me font réclamer l'in- dulgence des savants et des artistes. Je n'ai épargné aucune recherche pour éviter les erreurs et les inexactitudes; puissé-je y avoir réussi!

Mais, puisque je suis sur le terrain de ma défense, on me permettra de prévenir un reproche qu'une critique frivole pourrait m'adresser. J'ai déjà dit que le sujet auquel j'ai consacré ce livre n'est pas de ceux que tout le monde connaît , que tout le monde étudie et que tout le monde comprend. Or les choses peu connues demandent à être expliquées dans le plus grand détad. J'ai donc joint au texte courant de mon ouvrage un nombre assez considérable de notes sont consignées des faits intéressants, curieux, instructifs, ou bien des considérations et des rapprochements qui éclaircissent ma pensée et viennent à l'appui des conjectures que je forme. La matière de ces notes ne pouvait se trouver intercalée dans le discours, au plan et à la rapidité duquel elle eût nui; mais elle est fort bien placée au bas des pages, l'y laisseront sans en prendre connaissance, si tel est leur bon plaisir, tous ceux qui lisent pour le simple agrément de la lecture et non pour s'instruire, qui effleurent un ouvrage sérieux comme on parcourt un roman, et qui, par cette raison, se trouvent très impatientés lorsque, au milieu de leur course rapide, ils rencontrent les temps d'arrêt qu'y apportent les notes placées au bas des pages, comme pour leur dire : Attendez un moment, comprenez bien ce que vous lisez; voilà certaine- ment un mot dont la signification ne vous est pas familière, une phrase dont vous ne de- vinez pas la portée; et cependant vous passez là-dessus avec une belle indifférence, afin d'arriver plus vite au mot Fin et de courir à la lecture de quelque autre ouvrage! Les auteurs qui s'occupent de matières sérieuses savent tous de quelle utilité sont ces notes qui contiennent l'indication des sources l'on puise, les pièces à l'appui d'un fait, et souvent la justification d'une hypothèse; mais comme ils savent aussi la répugnance qu'elles inspirent à la plupart des lecteurs français, et surtout aux gens du monde, ils font en sorte de les abréger le plus possible, ou bien ils les réunissent en corps de documents et les relèguent à la fin du volume les érudits seuls se donnent la peine de les chercher. J'ai suivi la méthode des écrivains allemands, qui, pour la plupart, consignent les re- marques et les additions au bas du texte courant; mais je ne les ai pas imités toutefois dans l'abus que plusieurs d'entre eux font de ce genre d'éclaircissements. Je pourrai citer des ouvrages sortis de leur plume tous les développements du sujet principal sont dans les notes, tandis que le grand texte est réduit aux proportions d'un som- maire. Tout ce qui est utile, et même indispensable, devient superflu et incommode

PRÉFACE. xv

dès qu'on en fait abus. Je crois m'êlre renfermé dans des limites convenables.

Comme je l'ai dit plus haut, la seconde partie de mon livre se termine par une grande composition vocale et instrumentale. Elle a pour titre : La Danse Macabre. Je ne pouvais traiter pendant plusieurs années le sujet si poétique et si philosophique de la Danse des Morts sans m'en trouver pénétré au point de désirer l'interpréter musicalement, dans un style et sous une forme qui lui convint. Je communiquai mon dessein à un poëte dis- tingué, qui, à ma sollicitation, entreprit de paraphraser en charmants vers modernes les vieilles rimes gothiques de la Danse Macabre, mettant en scène alternativement avec le squelette quelques uns des principaux personnages de cette Danse. En arrêtant le plan de ce morceau, notre commune intention a été de rester fidèles au cadre du poëme mor- tuaire et de n'admettre que les seuls éléments que la donnée primitive pouvait nous fournir. Voilà pourquoi notre œuvre s'est trouvée réduite aux simples proportions d'une ronde. Dans la musique que j'ai écrite sur les vers élégants de M. Edouard Thierry, j'ai tâché de donner à chacun des personnages l'accent et la physionomie qui lui sont propres, soit par le caractère spécial de la mélodie, soit parla forme particulière de l'accompagne- ment. J'ai même visé en général, et surtout dans le chant, à une simplicité d'expression capable de répandre sur l'ensemble de l'œuvre un certain charme archaïque, et ce vague mystérieux, cette indéfinissable mélancolie que l'on remarque dans la plupart des pro- ductions nées pendant les siècles austères du moyen âge. Enfin il n'est pas jusqu'au refrain de la Mort auquel je n'aie essayé d'imprimer un cachet significatif, c'est-à-dire l'allure d'une danse sépulcrale, d'un branle d'outre-tombe.

Indépendamment de celte composition musicale, on trouve à la fin du présent volume une suite de planches représentant des sujets auxquels il est fait allusion dans la première et dans la seconde partie de mon ouvrage. Je pense que ce complément iconographique piquera la curiosité des personnes qui s'occupent d'archéologie. Je n'ai rien négligé, on le voit, pour rendre mon œuvre digne de l'attention des gens voués à la culture des sciences et des lettres; mais en désirant obtenir leur approbation, je me borne à solli- citer leur indulgence.

Je n'écrirai pas les derniers mots de cette préface sans remercier ici publiquement les savants estimables qui , cette fois encore, ont bien voulu s'intéresser à mes études et prêter à mes recherches le secours de leurs lumières et de leur expérience. Je suis redevable à M. Jung, bibliothécaire de la ville de Strasbourg, de la communication du rare et pré- cieux document qui est venu enrichir la partie iconographique de mon livre d'une Danse des Morts, dont on n'a connu jusqu'à présent, en France, que le titre, et dont les figures, des plus curieuses et des plus singulières, ont surtout beaucoup d'intérêt pour nous par rapport au grand nombre d'anciens instruments de musique qu'elles contiennent. Ce rare et précieux document est le Doten Dantz dont j'ai parlé plus haut. En outre, M. Jung,

xvi PRÉFACE.

pont les vastes connaissances et la solide érudition embrassent pour ainsi dire tous les sujets, a bien voulu m'indiquera avec autant d'empressement que d'affabilité, les sources je pouvais espérer de faire quelques découvertes. Le nouveau tribut de gratitude que je viens lui offrir ne saurait à coup sûr m'acquitler envers lui. D'un autre côté, M. Edel , auteur de publications estimées sur la théologie, et l'un des premiers qui aient parlé de la Danse des Morts du Temple-Neuf, m'a fait apprécier les services que rend le goût éclairé des arts uni à beaucoup d'obligeance. M. le docteur Coze, doyen de la Faculté de méde- cine de Strasbourg, M. Le Roy, bibliothécaire de la ville de Versailles, et M. Richard de la Bibliothèque nationale de Paris, m'ont également fourni, avec une amabilité dont je ne perdrai jamais le souvenir, d'utiles indications et d'intéressants matériaux. Puisse l'accueil que le public destine à mon livre donner quelque valeur à ces remerciements!

Georges KASTNER,

LES

DANSES DES MORTS.

PREMIÈRE PARTIE.

I

DE L'IDÉE DE LA MORT.

Texte des Danses «les morts.

L'idée de la mort est partout : le monarque la trouve sous son chevet, le pauvre au seuil de sa cabane, le buveur au fond de son verre , le philosophe au terme de chaque méditation. Malgré lui, le savant s'y arrête en tournant les feuillets de son livre, le guerrier en volant au combat, la jeune fille en attendant son fiancé, l'époux en embrassant l'épouse, la pauvre mère en berçant son premier-né, et l'enfant en contem- plant l'image de la mort même. L'homme en est tellement frappé, que le sentiment de la plus vive jouis- sance lui arrachera plutôt cette exclamation : « Ah ! que ne puis-je mourir en cet instant ! » qu'il ne lui fera dire : « Ah ! que ne puis-je vivre toujours ainsi ! » Par une conséquence naturelle de sa malheureuse con- dition, l'homme a donc été forcé de supposer qu'on peut mourir de joie , au moment même l'on attache le plus de prix à l'existence. Au reste, la phrase précédente n'est pas la seule qui témoigne de cette aspi- ration douloureuse vers un dénoùment naturellement prévu, et beaucoup d'autres expressions du langage ordinaire en sont, pour ainsi dire, les symboles journaliers. Mourir de plaisir, d'impatience , d'envie, de tristesse; mourir d'amour, d'ennui, d'inquiétude , de regret; mourir de chaud, de froid, de soif, de faim, ne reviennent-ils pas sans cesse dans le discours comme pour nous rappeler cette pensée de la Bruyère, que l'on meurt à toute heure et dans toutes les circonstances de la vie (I)? Encore si ce n'était qu'une manière de parler, une simple figure ! Mais, hélas! il est suffisamment prouvé que l'excès des affections de l'âme , soit la joie ou le chagrin , soit le plaisir ou la douleur, soit la tristesse ou la gaieté, développe en nous des maladies qui nous frappent comme la foudre ou nous conduisent lentement à une mort réelle. Le mot passion signifie souffrance, et le terme le plus certain des maux n'est autre, pour l'ordinaire, que le terme de la vie. Les causes les plus futiles d'ailleurs suffisent pour amener la fatale catastrophe. S'il faut en croire Valère-Maxime, le poëte Sophocle, ayant lu dans un concours une tragédie nouvelle sur la récep- tion de laquelle il concevait des doutes, mourut de joie en apprenant que son œuvre avait enlevé les suf- frages de l'assemblée. Je ne sais plus quel histrion de l'antiquité périt d'un accès de fou rire au milieu de la farce qu'il représentait. La peur n'est pas moins homicide. Des historiens racontent qu'un puissant mo- narque , ayant cru reconnaître dans sa femme , tombée en démence , la célèbre femme blanche de la

(1) Saint Paul, dans son épître aux Corinthiens (ICorin!h.,ch. xv, fait entendre par sa conclusion qu'il y a mille manières d'arriver au

v. 31) , a dit quotidie morior. De encore ces expressions figurées : trépas.

souffrir mille morts, souffrir mort et passion ; et ce vers de Et ]e trépas qui nous poursuit

Racine : Sous nos pas creuse notre tombe :

Mourrai-je tant de fois sans sortir de la vie? L'homme est une ombre qui s'enfuit ,

Une fleur qui se fane et tombe. Ce vieil adage : On ne peut mourir que d'une mort, signifie, ce Mille chemins nous sont ouverts

nous semble, qu'on ne meurt réellement qu'une fois; tandis que Pour 1uitter ce triste univers ;

Mais la nature si féconde

CCI autre : S'en fit qu'un pour entrer au monde.

Plus aisément qu'on entre en la vie on en sort; , , . , „,„,„. \

_,,„ ...... , , Frédéric le Grand, roi de Prusse.)

Elle n a qu une porte et rail e en a la mort... ( '

2 DE L'IDÉE DE LA MORT.

légende (personnification de lémure propre au génie du Nord) , et sachant qu'une semblable apparition, suivant la crédulité populaire., annonçait toujours la mort d'un prince de sa maison , éprouva un sai- sissement tel, qu'il fut atteint sur-le-champ d'une fièvre ardente et mourut six semaines après. En- core plus meurtrier que la peur, le chagrin a fait des milliers de victimes. Les Étals ne sont-ils pas ébranlés, la société ne semble-t-elle pas menacée d'une xuine prochaine, des flots de sang n'inondent-ils pas la terre à ce cri suprême : Le peuple meurt de faim! Si ce n'était qu'une façon de parler, un trope, une figure de rhétorique, aurions-nous vu tant de révolutions changer la face du monde?

L'idée de la mort, qui se présente à tous les hommes, agit plus ou moins fortement sur eux, selon leur tempérament, leur caractère , leurs habitudes , les mœurs de leur époque, leurs croyances religieuses, l'instruction qu'ils ont reçue et le milieu dans lequel ils vivent. Il en est qui sourient à cette idée et s'en repaissent; d'autres la considèrent avec indifférence et ne s'en préoccupent pas; d'autres s'en effraient et la repoussent. L'influence des dogmes religieux et des tendances philosophiques se fait sentir dans la divergence de leurs opinions à cet égard. Chaque secte a un point de vue qui lui est particulier, et, comme on sait, passe généralement condamnation sur tout ce qui est en dehors du cercle qu'elle embrasse. Les unes veulent qu'on se nourrisse de l'idée de la mort tout le temps de la vie ; les autres prétendent qu'on doit éviter de s'y appesantir, et ne songer à l'instant fatal que rarement ou même point du tout. Pour celles-ci, un tel objet ne saurait manquer d'inspirer l'effroi; pour celles-là, il n'est pas de nature à susciter la moindre crainte. Beaucoup y rattachent mille pensées consolantes et y rallient le dogme de l'immor- talité; quelques unes, au contraire', la font choir dans un gouffre sans fond et rouler d'abîme en abîme jusqu'au néant. Sans examiner ce que ces différents systèmes peuvent avoir de bon ou de mauvais, il y a lieu de reconnaître, en thèse générale, que l'idée de la mort, de quelque façon qu'on l'envisage, suggère des réflexions qui tournent le plus souvent au profit de la saine morale et de la haute philosophie. Dans l'antiquité, mise en opposition avec l'idée du principe vital, elle servit à former d'ingénieux symboles devenus la base de presque toutes les religions. C'est ainsi qu'on la retrouve à L'état figuratif dans la déifi- cation des phénomènes cosmogoniques chez la plupart des peuples tant anciens que modernes, notamment chez les Indiens, les Persans, les Égyptiens, les Éthiopiens, etc. Nous la voyons même apparaître , accom- pagnée de ses attributs les plus sinistres, parmi les curieux débris du polythéisme mexicain.

Quoique les Grecs et les Latins eussent tiré en partie leur religion de l'Egypte , ils étaient trop adonnés- aux voluptés matérielles, et trop amoureux des charmes de la forme, pour interpréter les dogmes de la haute antiquité dans leur sens rigoureux et philosophique. Ils ne pouvaient surtout se complaire à l'idée de la destruction des beautés corporelles qui étaient leur joie et leur orgueil. Us fuyaient donc avec soin les images lugubres qui eussent attristé leur esprit , ou , si parfois la réalité les forçait de se rappeler le néant de l'homme, ils faisaient en sorte que de gracieux emblèmes, ou bien des rires et des chants joyeux dissimulassent le côté repoussant du tableau (1). C'est pourquoi on peut dire avec raison qu'ils cachaient le serpent sous les fleurs. Habiles à s'élever au-dessus des préjugés de la.foule , de tout temps les penseurs, poètes et philosophes, ont prouvé qu'ils savaient le mieux se familiariser avec l'idée de la mort. Hésiode, dans sa Théogonie, déifie cette dernière sous le nom de Gava-roç, Thanatos ; il en fait un fils de la Nuit, et lui donne pour frères le Sort, IaKêr, le Sommeil et le Songe. Euripide, dans Alceste, introduit la Mort , le fantôme aux ailes noires. Plusieurs autres poètes, parmi les Grecs et parmi les Latins, la personnifient et n'évitent point de lui faire directement allusion, la dépeignant même quelquefois sous des couleurs hideuses (2). Grâce au flegme railleur qu'entretient dans les esprits l'insouciance épicurienne, le souvenir

(1) La philosophie populaire se plaisait à envisager la mort [section II); car tout en réveillant une pensée funèbre dans

comme un long et paisible repos. De ces charmantes allégo- l'âme du public, ils voulaient le préserver du moins d'un senti -

ries du génie du Sommeil et du génie de la Mort. Celte conception, meut d'horreur qui eût fait repousser leur œuvre «t n'eût pas

ainsi que le fait observer M. Alfred Maury, était parmi les idées permis d'apprécier leur talent.

qui avaient cours sur cet éternel objet de nos doutes, une de celles (2) Ovid, Ad Liviam. [Jor., lib. I, od. iv; ibid., od. svm ;

qui causaient le moins d'efl'roi à l'esprit hellénique. Les artistes s'y lib. II, od. m. ïib., Eleg. III, v. 'i-l\. Sil. Ital. , II, 547-

attachèrent donc de préférence, comme nous le venons bientôt 548 ; XIII, 5G1.

TEXTE DES DANSES DES MORTS. 3

de la mort fut pareillement évoqué dans des rondes bachiques , dans des chansons de table. Sur ce terrain la débauche a souvent donné la main à la philosophie ; elle a , comme Don Juan , invité le spectre à ses fêtes, non pour s'amender, mais pour faire preuve de vaillance. Les Romains finirent par jouer avec la mort. Pendant leurs repas , ils se divertissaient des mouvements bizarres d'un squelette. Telle est du moins la coutume dont Pétrone semble établir l'existence à Rome, par le récit qu'il a tracé de l'orgie de Trimalcion ; « On versait le vin à grands flots ; on buvait de même; quand parut un esclave avec un squelette » d'argent qu'il posa sur la table. Cette machine avait , comme un être animé , le jeu des muscles et des » articulations. Tandis que l'esclave en faisait jouer les ressorts , et nous enchantait par la variété des mou- » vements et des attitudes qu'il savait lui donner (ainsi le squelette devenait un pantin) ! Trimalcion décla- » mait ces vers: Hélas! hélas! que l'homme est peu de chose! un souffle léger suffit pour emporter notre » vie fragile ! Nous serons tous ainsi, quand Pluton aura saisi sa proie. Vivons donc, puisque nous pouvons » encore jouir d'une existence agréable (1). » Il est prouvé d'ailleurs que cette coutume était fort ancienne et venait des Égyptiens. Ceux-ci, au dire d'Hérodote (lib. II , c. lxxviii), faisaient parfois apporter dans les banquets, après que les viandes avaient été servies , une figurine de bois peint, représentant un mort dans son cercueil. Cette figurine était de la grandeur d'une ou de deux coudées ; on la faisait circuler autour de la table, et on la montrait à chaque convive, qui répétait alors : En voyant cette image, pense à boire et à le divertir ; car lorsque tu seras mort , tu seras semblable à cette figure. Comme preuves matérielles de l'ancienneté de cet usage (lequel passades Égyptiens aux Grecs et des Grecs aux Romains), on trouve clans les cabinets d'antiques et dans les recueils de pierres gravées un grand nombre de monuments fort curieux, tels , par exemple, que la sardoine rapportée par Gori (Mus. etrusc, t. VIII , p. 6 ), sardoine qui repré- sente , en relief , une tête de mort et un trépied couvert de mets. Entre ces deux objets figure l'inscription suivante en caractères grecs : Bois, mange, couronne-toi de fleurs ; voilà comment lu seras bientôt. Sur une pierre que nous fait connaître Buonarotti , on voit aussi un squelette debout ayant à ses pieds une cou- ronne de festin et un vase à mettre le vin ; de chaque côté de sa tête sont un papillon et une roue. Les mots yj&, xpû , qu'on lit sur cette gemme, renferment la même idée, tiens et jouis (2). Au surplus, ce précepte de morale épicurienne fait encore le fond de la douce philosophie de nos bons chansonniers (8), et les étu-

( I ) Heu ! lieu ! nos miseras quam tolus liomuncio nil est !

Quain fragilis tenero flamme vita cadit '. Sic crimus cuncti, postquam nos auferet Orcus. Ergo vivamus, dum licet esse bene.

L'ode d'Horace /Equam mémento rébus in arduis est conçue dans le même esprit, notamment ce passage :

Hue vina, et unguenta, et nimium brèves Flores amoeuae ferre jubé rosaî; Dum res, et setas,. et sororum Fila trium paliuntur atra.

Dans la Grande Danse Macabre des hommes et des femmes (re- nouvellée de vieux gaulois en langage le pluspoly de notre temps, c'est-à-dire en très mauvais français) on lit sous une gravure en bois représentant la Mort à cheval (la Mort sous la forme d'un mort ou squelette) :

Pécheur, regarde ta figure Si bien dépeinte en celle mort ; Tu feras la même posture Lorsque tu finiras ton sort...

(2) Sur uneautregemme découvcrie à Home, on voit un vase d'où s'échappe une palme: d'un côté de ce vase est un squelette et de l'autre le génie au fianibeau. De ces antiques témoignages de l'as- sociation des idées de mort et d'orgie, ou si l'on veut, de mort et de régénération , je crois devoir rapprocher la médaille, que l'on frappa à Baie pendant l'épidémie qui, vers 1Z|38, enleva une grande partie des habitants de cette ville. Celte médaille , que les survivants s'envoyaient les uns aux autres en guise de mémento mori, poriait d'un côté trois roses et de l'autre une tête de mort d'où sorlait un épi de blé. La devise élait : Hodiemihi, cras tibi:

Aujourd'hui pour moi ; demain pour toi. On trouve aussi à la (in des éditions de la Danse des morls de Bàle, publiées par Mechel, une tête de mort avec des épis. Comme la sardoine de Gori et la gemme découverte à Home , cette représentation met à la fois sous nos yeux les emblèmes de la vie et ceux de la mort avec les idées palingénésiques qui s'y joignent pour compléter le symbole. Les belles frises des premiers fidèles représentant une vendange et un pressurage de raisins ont trait a la même idée. De petits génies ailés, figure mystique de l'âme du mort, étaient occupés à ce tra vail et recueillaient cette moisson allégorique et divine. Est-il be- soin de rappeler que les chrétiens adoptèrent comme symboles une foule de choses qui avaient appartenu au paganisme et à ses mystères ?

/3) Buvons, cliers amis, buvons ;

te temps qui fuit nous y convie. Profitons de la vie Autant que nous pourrons. Quand on a passé l'onde noire , Adieu le bon vin, nos amours. Dépêclions-uous, }

Dépéclions-uous de boire : j bis. On ne boit pas toujours. '

(Ancien vaudeville)..

Je ne connais rien de plus mélancolique que ces vers d'ivrogne aitribuésà Olivier-Basselih :

On plante des pommiers es bords lies cimelières, près des inorls , Pour nous remettre en la mémoire Que ceux dont gisent les corps Ont aimé comme nous à boire.

4 DE L'IDÉE DE LA MORT.

diants de tous les pays l'ont depuis longtemps inscrit en grosses lettres clans leur code. L'une des maximes

les plus païennes de l'antiquité n'était pas seulement la maxime des païens . et si l'on ouvre la Bible, on

voit Isaïe (cap. xxn, v. 13) l'adresser en manière de reproche aux Juifs: Comedamus et bibamus ; cras

enim moriemur: Mangeons et buvons, car nous mourrons demain (I). Saint Paul (I Corinth., chap. xv,

v. 32) reproduit la même pensée et lui donne la même application dans ce passage : Si mortui non resur-

gunt , mandacemus et bibamus; cras enim moriemur : Si les morts ne ressuscitent point, mangeons et

buvons, car demain nous mourrons (2). Généralement les Grecs et les Romains regardaient comme

funestes les discours l'on parlait de la mort ou des morts (3). Aussi exprimait-on , par ces mots iïrcvei,

ofyETai , 7uayEt , abiit , discessit , ou encore par ces paroles, aclum est, hoc nihil est , ilicet, le fait de la mort

d'une personne, ainsi qu'on le voit dans V Eunuque et le Phormionde Térence. C'est pareillement ce qui a

donné lieu au proverbe vivorum meminisse, dont Cicéron proclame l'ancienneté dans son cinquième livre

De finibus. L'expression vixit ou fuit, que les Romains employaient au lieu de mortuus est, témoigne encore

de cette répugnance instinctive à parler de la mort ou des morts (/t).

Leur superstition allait même si loin, qu'ils en étaient venus à considérer le nombre XVII comme un nombre néfaste, un nombre de mort, par la seule raison qu'en changeant l'ordre des lettres on obtenait le mot VIXI, qui signifie j'ai cessé de vivre. Certes, une telle puérilité nous donne beau jeu pour railler les anciens; comme si nous autres modernes , nous ne craignions pas le chiffre 13 en plein xix" siècle (5). 11 y a toujours eu des gens portés à redouter le moment fatal. On ne peut pas dire que César ne fut point brave, et cependant César, interrogé quelle était la mort la plus douce, répondit sur-le-champ : La plus prompte et la moins prévue. Nicole a donc eu raison d'avancer « que la crainte de la mort est plus forte que tous les raisonnements que l'on fait contre elle. » Si l'on aime la vie, on doit nécessaire- ment craindre la mort (6). Conformément à l'esprit de la doctrine chrétienne, le bon Nicole voulait que l'on pensât à la mort, et qu'on apprît à mourir toute sa vie pour se rendre digne d'une heureuse fin. Pascal était de la même opinion ; mais Vauvenargues , plus philosophe , déclare qu'on doit garder un juste milieu, et ne fuir ni ne chercher la mort (7). Voltaire, qui savait son Vauvenargues par cœur, parce qu'il

(1) C'est folie

De compter sur dix ans de vie. Soyons bien buvans , bien mangeans : Nous devons à la mort de trois l'un en dix ans.

(La Fontaine.)

Frédéric le Grand, n'étant encore que prince royal, écrivait à Voltaire (Berlin, janvier 1737) : « Ma morale, monsieur, s'accorde » très bien avec la vôtre ; j'avoue que j'aime les plaisirs et lout ce » qui y conlribue. La brièveté de la vie est le molif qui m'enseigne » d'en jouir. Nous n'avons qu'un temps dont il faut profiter. Le » passé n'est qu'un rêve, le futur est incertain : ce principe n'est » point dangereux ; il faut seulement n'en point tirer de mauvaise » conséquence. »

(2) Au sujet de ce mot cras, G. Peignot remarque qu'il fut assez singulièrement employé au concile de Constance, par l'évèquc de Toulon, qui, dans un sermon prononcé le 6 janvier 1Z|16, s'ex- prime ainsi sur les maux qui affligeaient l'Église : « Le Seigneur, » dit-il, nous avait appelé au concile de Pise (en 1409), pour nous » reformer et faire cesser leschisme (d'Occident); mais louts'y passa >> en vains projets de réformalion, et on renvoya toujours au len- » demain : cras, cras, cras, corvorum more, etc. » C'est bien le cas dédire, ajoute G. Peignot:

Qu'on ne s'attendait guère A voir corbeaux en cette affaire.

(3) Meursius, De funere, cap. I. Gronovius, Thés., vol. II. (U) De encore nullus est : littéralement il n'est rien; en fran- çais, iln'estplus; déficit, que l'on traduirait en italien parmanca.

Nous disons aussi par euphémisme, il passe, il trépasse; et les Italiens, la se ne va, la passa.

Passa la bella donna, e par clie donna.

(PÉTRARQUE.)

Il n'est peut-être pas une seule langue l'on ne puisse trouver des expressions équivalentes dont le fréquent usage témoigne de l'effroi naturel qu'inspirait le mot mort.

(5) « Qui s'étonnera des erreurs de l'antiquité, s'il considère » qu'encore aujourd'hui, dans le plus philosophe de tous les siècles » (le dix-liuitième), bien des gens de beaucoup d'esprit n'oseraient » se trouver à une table de treize couverts. »

(Vauvenargues, Pensées.)

(6) « Pour ne point craindre la mort, il faut n'aimer point la vie et ne la point trouver agréable. » (Nicole.) « Si l'on aime la » vie, on craint la mort. » (Vauvenargues.) « La nécessité de » mourir est la plus amère de nos afflictions. » (Le méme.)—« Si de » tous les hommes, les uns mouraient, les autres non, ce serait une » désolante affliction de mourir. » (La Bruyère.)

(7)- « Un philosophe ne doit craindre ni souhaiter la mort, il » doit attendre la mort tranquillement. La mort étant le dernier » terme de toute chose, c'est assez d'aller à elle d'un pas assuré, » sans qu'on y courre. » (Vauvenargues, Pensées.) « La néces- » site de mourir n'est à l'homme sage qu'une raison pour sup- » porter les peines de la vie. » (J.-J. Rousseau.) Contre ceux qui parlent toujours de la mort et veulent, pour ainsi dire, em- plir la vie de celle idée, on possède une excellente dissertation

TEXTE DES DANSES DES MORTS. 5

aimait l'auteur du livre autant qu'il aimait le livre, a mis ces vers dans l'Orphelin de la Chine :

Le coupable la craint, le malheureux l'appelle , Le brave la défie et marche au-devant d'elle; Le sage, qui l'attend, la reçoit sans regret.

Au dernier de ces vers correspondent les deux suivants de la Fontaine :

La mort ne surprend point le sage, 11 est toujours prêt à partir (1).

Dès qu'on voit dans la mort une régénération , un nouveau mode d'existence, ou même l'immortalité au point de vue chrétien , la crainte disparaît pour faire place à une sérénité sublime ; mais il ne faut point qu'une idée de châtiment, d'expiation, s'offre alors à la pensée, car cette idée suscite de nouvelles an- goisses, trouble la paix de l'âme, et parfois engendre des égarements funestes. Veut-on nous la présenter comme une garantie d'amélioration morale? Mais ce n'est en tout cas qu'une bien faible garantie, puis- qu'elle ne dompte les mauvais instincts que par l'excès de la terreur. Voyez que d'horribles sacrifices elle a déjà provoqués dans tout l'univers. Que de sang répandu! que de débris humains offerts en holocauste ! Et l'homme n'est pas encore complètement racheté, et les autels attendent peut-être encore de nouvelles victimes! Ah! laissons aux barbares ces superstitions grossières, ces cruelles pratiques, et s'il est abso- lument besoin d'un sacrifice expiatoire, qu'il s'accomplisse toujours sous le céleste emblème d'une hostie consacrée.

S'il est consolant de répéter avec l'un des plus grands poètes philosophes que l'Allemagne ait eus, Goethe : « L'homme qui meurt est un astre couchant qui se lève plus radieux sur un autre hémisphère (w2) ; » quelle tristesse n'éprouverait-on pas, s'il fallait ajouter foi à ces paroles décourageantes :

Post moricm nihil est, ipsaque mors nihil.

C'est aux sectes qui semblent avoir inscrit sur leur drapeau ce vers fameux de Dante : Lasciate ogni

qui, chose singulière, est due à la plume et à l'érudition d'un de avait sonné par quatre fois, le plus piteusement qu'il avait pu, nos plus fameux musiciens, le célèbre Johann Mattheson, Elle est mademoiselle de Limeuil se retourna vers ses compagnes en intitulée : Abhandlung betreffend die Freudenstœrer und Todwiin- leur disant : Tout est perdu à ce coup, et à bon escient •'puis elle scher, et se trouve dans Joh. Mattheson's Neuangelegter Freuden- expira. Ange Politien, qu'Erasme appelait un esprit angélique et Akademie (Zweiter Band. Hamburg, J.-A. Martini, 1753). L'au- un prodige de la nature, mourut en chantant et en accompagnant teur, comme Cicéron, dans le premier livre de ses Tusculanes, des accords de son luih le second couplet d'une chanson d'amour entreprend de démontrer qu'il ne faut pas craindre la mort ; mais, qu'il avait composée pour sa maîtresse. Saint Gelais joua aussi du contrairement à l'opinion du philosophe latin, il trouve inutile et luth et chanta des vers latins avant de mourir. L'empereur Léopold dangereux de s'en préoccuper. On compte d'ailleurs un assez fit exécuter un concert à son lit de mort. Madame Favard, la cé- grand nombre de personnages historiques qui ont si-peu craint la lèbre actrice, près de rendre le dernier soupir, composa son épi- mort, qu'on lésa vus, au moment même de mourir, rire, plaisan- taphe et la mit en musique. Des Yveteaux se fit jouer une sara- ter, réciter des vers ou bien faire de la musique. L'empereur bande, afin, disait-il, que son âme passât plus doucement. Enfin, Adrien prit congé de sou âme quelques instanis avant que son de nos jours, le célèbre Chérubini écrivit, la veille de sa mort, un âme le quittât. Il lui fit ces jolis vers, il lui demande naïve- canon sur un album. Beaucoup de gens s'étaient tellement farai- menl elle va : liarisés avec l'idée de la mort, qu'en pleine santé, ils ont fait con- Animula, vagula, blandula, struire leur cercueil et ont composé leur épitaphe. Q«°r„'„3 inZT ' . <? « I* mort tfesl redoutable que pour ceux qui la redoutent, Palikiuia, rigida, nudula, disait Moncrif dans les derniers jours de sa vie. Nec, ut soles, dabis jocos. (2) On lit dans Monlaigne : La défaillance d'une vie est le pas- Ma petite âme, ma mignonne, sage à mille autres vies ; et le même auteur, au sujet de la mort Tu t'en vas donc, ma fille ? et Dieu sache tu vas. „,•„,„„. n->„ , .• i ... Tu pars seulette et tremblotante, hélas ! aJ0U,e ' " C eSt Une Partie de nostie esll'e> non m01ns essentielle Que deviendra ton honneur, folichonne? » <jue le vivre. A quoy faire, nous en auroit nature engendré la Que deviendront tant de jolis ébats? » haine et l'horreur ; veu qu'elle liry tient rang de très grande Le dernier soupir de Rabelais fut une charmante saillie, et celui " utilité, pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouvrages ? du musicien Rameau, une brutale apostrophe. Comme son curé » Et qu'en cette république universelle, elle sert plus de naissance l'ennuyait d'un long sermon : « Que diable venez-vous me chan- » et d'augmentation, que de perle ou ruyne? » ter là, monsieur le curé ? lui dit-il; vous avez la voix fausse ! » (Montaigne, liv. III, chap. xn.) Sur son lit de mort, mademoiselle de Limeuil, fille de Catherine L'homme abhorre ta mort, et contre elle murmure, de Médicis, se fit jouer par son valet Julien, violoniste habile, la ignorant de la loy, qui pour son bien l'a fait :

Défaite des Suisses, du célèbre Jannequin. A ce passage, tout est îf "aifsance e' la'nort son,t. fi'les" de na,'!!re> . .,

' ^ r ° ' Qui n a rien destranger, d affreux ny d imparfait.

perdu, que le valet, suivant la recommandation de sa maîtresse, {Tablettes ou quatrains de la vie et de la mort.)

6 DE L'IDÉE DE LA MORT.

speranza, voi ch'e.ilrate , que revient de droit le lugubre concetto de l'auteur latin. Vraiment, avec une pareille conviction, puiser le courage d'être utile en ce monde? Ce n'est point de la sorte qu'on doit arriver à s'affranchir de la crainte que l'idée de la mort inspire ; crainte , disons-le, d'autant plus fâcheuse qu'elle tend généralement à absorber la vie , c'est-à-dire à la rendre complètement vide et inutile. Vauvenargues avait raison de s'élever contre ceux qui se dépouillent de toute ambition et annihilent leurs facultés au point de passer des journées entières à répéter comme les trappistes : Frères, il faut mourir! N'est-ce pas en quelque sorte commettre un suicide que de s'isoler de la grande famille humaine et de se soustraire au mouvement qui entraîne l'humanité, pour aller s'asseoir paresseusement au bord d'une tombe? Le moraliste a dit que pour exécuter de grandes choses, il faut vivre comme si l'on ne devait jamais mourir.

Dès son apparition , le christianisme eut soin de faire ressortir le double aspect sous lequel tout vrai croyant devait envisager la mort. Tantôt celle-ci se montrait douce et glorieuse, apportant avec elle les joies et les récompenses promises aux élus ; tantôt elle prenait un caractère redoutable et menaçant , le caractère du châtiment divin infligé aux coupables. Le dogme du péché mortel, réuni à celui des peines éternelles de l'enfer, fit par la terreur un grand nombre de prosélytes, en même temps qu'il servit de pré- texte au fanatisme pour se livrer non seulement à des extravagances, mais encore à des crimes. S'il y eut des bourreaux parmi les païens , il y en eut aussi parmi les adeptes de la foi nouvelle , et les ridicules pratiques de la secte des flagellants ne peuvent donner qu'une imparfaite idée de la manière dont les chrétiens se sont traités mutuellement pendant des siècles , au nom d'une religion qui devait être toute de paix et d'amour. Le zèle d'un prosélytisme farouche exagéra la peinture des châtiments réservés aux coupables, et l'on vit des malheureux soumettre leur corps, leur âme et leur intelligence aux plus cruelles épreuves, aux plus affreuses tortures, pour effacer en eux toute trace d'impureté et éviter ainsi la mort ignominieuse qui les eût conduits en enfer. Comme , en vertu du principe d'égalité , si généreu- sement consacré par l'Évangile , la rigueur des lois divines s'appliquait indistinctement à toutes les créa- tures qui avaient failli , on vit les forts et les puissants de la terre , nouvellement convertis au christia- nisme, trembler autant que les faibles et les humbles devant la terrible révélation du jugement dernier et l'inexorable sentence : Chacun sera jugé selon ses œuvres (1). Pour les maîtres comme pour les servi- teurs, la pensée de la mort fut à la fois une menace de châtiment et une promesse de salut. Les prêtres catholiques, jaloux d'étendre leur domination et d'augmenter le troupeau des fidèles, surent profiter de l'alternative cette idée plongeait les âmes : évoquant de sombres images, ils rendirent permanente la pensée de la destruction universelle, et propagèrent sous toutes les formes cette maxime décourageante : Tout n'est que vanité , tout n'est que boue et cendres. Les Pères de l'Église, les prédicateurs, les confes- seurs, trouvèrent, en développant ce texte, des inspirations vraiment sublimes, et les éclairs menaçants de leur langage frappèrent d'épouvante leurs auditeurs consternés. Dès le troisième siècle, Lactance écrit un livre il prouve que Dieu est capable de colère et de miséricorde; il en écrit un autre dans lequel il se plaît à citer un grand nombre de passages relatifs à la mort , qu'il emprunte aux oracles sibyllins. Au commencement du vme siècle, une hymne latine évoque déjà les terreurs du jugement dernier, et obtient

(1) La peur de la damnation éternelle régna à l'état de panique » propagea un grand nombre de visions réelles ou imaginaires,

pendant tout le moyen âge. Alfred Maury, dans l'article Enfer de » dans lesquelles étaient décrils tous les supplices infernaux. »

Y Encyclopédie moderne de Firmin Didot , s'exprime à ce su- (Voj. Encyclopédie moderne, publiée par MM. Firmin Didot, frè-

jêt de la manière suivante : « L'imagination populaire s'épui-a res, sous la direction de M'. Léon Renier, t. XIV, p. 109, lrc col.)

» en idées bizarres et féroces, pour se représenter les supplices des Que maintes fois les prédicateurs se soient attachés à dépeindre les

» damnés ; le feu, les serpents, le froid, les ténèbres, la soif, l'im- tortures des damnés dans l'enfer et les joies des bienheureux dans

» mersion dans les ondes glaciales on enflammées, furent les genres le ciel, c'est ce qui résulte de nombreux documents, et ce qu'éta-

>> de peines qu'on admit le plus généralement. L'esprit des théolo- blissent, d'ailleurs, d'une manière positive les Danses des morts

» giens ne recula devant aucune des tortures les plus atroces elles-mêmes. Presque toutes, en effet, conliennent,soitaucommen-

» qu'il put concevoir pour effrayer les pécheurs, moyen puissant cernent, soit à la (in, un sermon ou allocution aux pécheurs de

» qui grossit singulièrement le nombre des prosélytes. Afin d'af- toutes les classes sur le sort réservé à ceux d'entre eux qui ne se

» fermir dans les esprits la croyance à ces fables révoltantes, on seront point amendés avant de paraître devant leur souverain juge.

TEXTE DES DANSES DES MORTS. 7

un immense succès parmi les chrétiens (1). Nourrie de cette poésie grandiose et de la lecture des livres saints domine le style métaphorique de l'Orient, l'imagination des moines, des solitaires, des er- mites s'exalte et passe alternativement de l'imprécation à la prophétie. D'autres hymnes, d'autres chants lugubres voient le jour. On compose des poèmes sur le mépris du monde (De contemptu mandi) , l'on s'écrie :

0 miranda vanitas ! o diviiiarum

Amor lamenlabilis! o virus amarnm!

Cui' lot viros inficis, faciendo caruni ,

Quod pei transit cilius quam llamma stupariim ?

Puis encore :

Dum de morte cogito, contristor et ploro : Vérum est quod morior et tempus ignoro, Ultimum quod ncscio cui jungar choro; Ut cura sanctis merear jungi, Deum oro.

Enfin l'hymne célèbre du jugement dernier paraît. Thomas de Celano, dans les Abruzzes et l'un des premiers membres de l'ordre nouvellement fondé des Minorités (1208) , trace les vers foudroyants du Dies irœ, dies illa (2). Peu après d'autres moines , les Dominicains, poursuivent dans le même but le

(1) C'est l'hymne alphabétique citée par Beda comme un exem- ple du mètre trochaïque et publiée dans les recueils de Cassander, de Tomasî, de Rambach, etc. Elle a été réimprimée tout récemment parmi les Poésies populaires latines antérieures au xne siècle, par M. Edelestand du Méril (voy. pag. 135). On connaît encore d'au- tres poèmes très anciens sur le même sujet, entre autres le Judicii signumde la Sibylle, le Muspilli (Vackernagel, Altdeutches Lese- buch, col. 69), les deux pièces Vom Jungsten Gericht (V. Karajan, Fruhlingsgabe) . 11 existe aussi un poëme inédit, De extremo jùdicio,. mentionné par Leyser, puis un autre conservé dans Toi\en:Alte christliche Lieder und Kirchengesânge, et commen- çant par ces mots:

Ilorrenda mors, tremenda mors, telo minax et arcu Fatale torquet spiculuni nulla quod arte vîtes. Ceu fumus evanescimus et eliminamur omnes. Abibis liinc, tulgentibus non flectitur metallis.

(2) Thomas de Celano fut l'ami du fondateur de l'ordre des Minorités, saint François d'Assise, dont il écrivit la vie sous le titre de Legenda antiqua. En 1221, il visita l'Allemagne, et sé- journa quelque temps à Mayence, à Worms et à Cologne. En 1230, il retourna en Italie. On ne pense pas que l'époque de sa mort soit antérieure à l'année 1255. L'hymne grandiose du Dies irœ a été attribuée à différents auteurs, mais il est prouvé aujourd'hui qu'elle est bien de Celano. M. Lisco, docteur en théologie, a publié à ce sujet un très beau travail dans lequel il a rassemblé toutes les traductions allemandes du texte latin et les différentes leçons de la mélodie. On croit que le texte original est celui que l'on a découvert sur une table de marbre, à Manloue. Dans un livre de Choral de Kônigsberg, on avait joint an Dits irœ la in! ice sui- vante : Ces rimes antiques ont été trouvées sur un crucifix, dans l'église de Saint-François, à Mantoue. Le docteur Mohnike, pos- sède une copie du texte gravé sur marbre , copie qui est. du xvne siècle et provient de la collection d'un nommé Chnrisius: elle offre au commencement quatre strophes de plus que la leçon ordinaire, une de moins à la fin, et quelques autres variantes dont le lecteur pourra juger en comparant le texte qui va suivre avec celui dont se sert aujourd'hui l'église catholique.

En tète figure cette inscription :

MEDITATIO VEIUSTA ET VEKUSTA

DE NOVISSI.VJO JUDICIO

QVJE MANTU/E IN ^DE D. FRANCISCI IN

5IARMORE LKGIIUR.

1.

7.

13.

14.

Cogila , anima fulelis , Ad quid respoiidi're-vêlis Christo ventuvo de cœlis. Cum déposée! rationem Ob boni omissionem , Ob mail eommissionem. Dies illa , dies irœt Quam conemur prœvenire Obviamque Deo ire. Séria contritione, Graiiœ apprehensione, Vitœ cmendatione. Dies irœ , dies illa , Solvet sœclum in favilla, Teste Petro cum Sibylla. Quantus tremor est futurus, Quandojndex est venturus, Cuncta stricte discussurus. Tuba mirum spargens sonum Per sepulcra regionum, Coget omnes ante thronum. Mors stupebit et natura , Cum resurget creatura , Judicanti responsura. Liber scriptus proferetur, In quo totum continetur, Unde mundus judicetur. Judex ergo cum setlebit, QuidqiUd lalct àpparébit : Nil inultum renuinebil. Quid suin miser tune dicturus? Quem patronum rogaturus, Cum uecjustus sit securus? r.ex tremeudas nudeslatis. Oui salvandos salvas gratis , Salva me fous pictatis. Recordare, Jesu pie, Quod sum causa luce vise , Ne me perdas illa die. Quaerens me vettisli lassus, IKdemisli crueem passus, Tantus labor non sit cassus.

8 DE L'IDÉE DE LA MORT.

développement de l'idée funèbre. Ils en favorisent les représentations les plus terribles et les plus hideuses, lis déterrent des cadavres, ils font manoeuvrer des squelettes, ils forment avec des ossements entrelacés des décorations bizarres. La liturgie catholique suit dès l'origine les mêmes tendances. L'art musical, dans ces temps reculés, était loin de pouvoir adoucir par les charmes de sa mélodie l'âpreté gothique du texte. Bien qu'il eût déjà fait au xvc siècle quelques progrès, on s'en tenait encore, dans plusieurs cérémonies , à la diaphonie barbare de Guy d'Arezzo, jugeant sans doute qu'elle était plus propre à rendre les accents de la douleur et de l'effroi. Suivant Gaforio, la veille des Morts, on chantait dans la cathédrale de Milan des litanies composées d'une harmonie de quartes et de secondes, que, pour cela, on appelait Litaniœ mortuorum discordantes. Nul doute qu'en conservant ce produit grossier des siècles antérieurs , on n'eût l'intention de peindre, à l'aide des dissonances les moins tolérables, les angoisses , les terreurs, les affres de la mort. Grâce à cette mise en scène habile et aux fréquentes exhortations qui appelaient les fidèles à renoncer au monde , à Satan , à ses pompes et à ses œuvres , les couvents se garnirent d'une population nombreuse, et les pécheurs se réfugièrent dans l'enceinte des cloîtres pour faire pénitence et se préparer à une bonne mort. Là, derrière les vitraux gothiques, ils méditaient jour et nuit en face d'une croix de bois et d'un crâne dénudé (1). Plus éloquents que les sombres prédicateurs de l'ordre de Saint-Dominique, qui parcouraient l'Europe dès le xnc siècle, des fléaux terribles, la peste, la guerre, la famine (2) secon-

20

15. Juste jmlex iiltionis, Donum fac remissionis, Ante diem ratiohis.

16. Ingemisco tamquam reus, Culpa rubet vultus meus ; Supplicanti parce Deus.

17. Qui Mariam absolvisti , Et latronem exauilisti , Mihi quoque spem dedisti.

18. Preces mea: non suntdigme, Sed tu, Bune fac bénigne, Ne perenni cremer igné.

19. Inter oves loctnn pracsta, Et ab hardis me séquestra, Slatuens in parte dextra. Confutatis maledictis, Flammis acribus addictis; Voca me cum benedictis.

21. Consors utbeatitaM'S, Vivam cum'justîficatis, In œvum œtr.rnitatis. Amen.

J'ai déjà dit plus haut que plusieurs Danses des morts commen- cent ou finissent par un sermon sur le jugement dernier et la ré- surrection des morts. La Danse de Bàle , du couvent des Domini- cains, nous montre un prédicateur qui traite ce sujet en chaire, devant un auditoire composé de gens de tous états. Les rimes sui- vantes que je trouve dans la dernière édition de la Danse de Bàle reproduisent assez fidèlement le sens du texte allemand :

Lorsque l'ange de la vie Viendra dire aux trépassés : « La promesse est accomplie , » Fils des hommes, paroissez ! » Alors se levant en masse , On verra l'humaine race Kenaître sur ses tombeaux , Et d'un mouvement rapide , Avec l'ange qui la guide , Transportée aux lieux très liants.

, sur un trône immuable , Au milieu des Séraphins, Siège le Juge équitable Promis à tous les humains. Il dit aux âmes pieuses : a Venez , âmes bienheureuses , » Possédez mon paradis ! » Il dit aux âmes rebelles : « Dans les flammes éternelles , » Allez habiter, maudits! «

(1) Au vin" siècle, un ordre religieux, celui de saint Paul er- mite ou des Frères de la mort, fut fondé uniquement dans le but

de pratiquer strictement le mépris de la mort, prêché par les mo- ralistes chrétiens. A l'exemple des anachorètes de l'Inde, qui plaçaient dans leurs cellules une tête de mort, afin de tenir con- stamment présente à leur esprit la pensée du trépas, les moines de cet ordre chargèrent leurs vêtements d'emblèmes funéraires et observèrent la coutume d'apporter, avant de se mettre à table, une lêle de mort qu'ils baisaient et plaçaient ensuite près d'eux en mangeant. Penses à.la mort , mon très cher frère , se disaient-ils dès qu'ils s'abordaient. L'ordre des Trappistes semble avoir adopté une parie des mêmes usages. (Voy. le P. Helyot, Histoire des or- dres monastiques, religieux et militaires, t. II, p. 345.)

(2) Au xivc siècle, la peste et des épidémies de diverse nature, qui déjà, en 954, en 994, en 1025 et en 1247, avaient ravagé plu- sieurs contrées de l'Europe, se montrèrent de nouveau sur notre continent elles sévirent contre les populations avec une rage brutale. Lu 1311, le glas funèbre se fit entendre à Dresde, an- nonçant le retour de la contagion. En 1314, Bàle l'ut visité par le fléau et perdit 14,000 hommes. Strasbourg eut à en regretter un nombre égal. A Spire, il en mourut 10,000 ; à Worms, 6,000, et à Mayence, 16,000. Ces désastres en amenèrent d'aunes. L'Alle- magne tout entière fut en proie aux horreurs de la disette et de la famine. « On fut obligé de faire venir du blé de très loin, et quand celte ressource eut manqué, on alla, dit un chroniqueur, jusqu'à prendre des corps exposés au gibet. » Cette famine durait encore en 1315. C'était à ce point, dit naïvement JeanHaarhausen, dans sa Nouvelle chronique (1616), que les parents dévoraient leurs propres enfants et autre nourriture impure. Mais la plus terrible catastrophe fut celle de la peste noire qui, venue de l'Asie, s'élendit ensuite en Europe et fit périr, dit-on, la cinquième partie de l'espèce humaine. Selon G. Peignol, qui trace ce lugubre itiné- raire, elle pénétra d'abord dans la Turquie d'Europe, gagna la Sicile, Pise, Gênes; infesta l'Italie, le pays des Grisons; franchit les moniagnes, désola la Savoie, la Bourgogne, le Dauphiné, la Provence; pénétra en Catalogne, parcourut l'Espagne, ensuite l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande, la Flandre, l'Allemagne, la Hon- grie et le Danemark. C'est vers la fin du règne de Philippe VI, dit le Valois, en 1348 et 1349, que ce fléau désola la France. En 1348, il ravageait particulièrement les bords du Rhin et l'Alle- magne. 16,000 personnes moururent dans la seule ville de Stras- bourg. L'Italie surtout ne fut pas épargnée, et Boccace, témoin

TEXTE DES DANSES DES MORTS. 9

dèrent l'œuvre de l'inquisition et répandirent la crainte d'un Dieu vengeur parmi les populations tremblantes et décimées. Un voile funèbre couvrit alors la terre. De toutes parts on ne vit plus qu'ossements et cadavres, sépulcres et charniers. L'imagination des hommes , vivement impressionnée par ce spectacle hideux, s'ensevelit plus profondément que jamais dans la pensée de la mort, afin d'y chercher la perspec- tive attrayante d'une vie meilleure au delà du tombeau. Des textes , tirés des saintes Écritures ou des Pères de l'Église, défrayent ces méditations (1) ; assez souvent même, pour fortifier les passages bibliques, les auteurs païens sont mis à contribution. On lit avidement la Divine Comédie, ce poëme sublime qui reflète l'esprit grandiose mais bizarre du moyen âge, et Dante, le géant des poètes (2) , a tracé une peinture tellement horrible des tourments de l'enfer, qu'elle devait donner le cauchemar aux inquisiteurs eux-mêmes. Pétrarque, conseillé par des moines, entre autres par son ami Dionigi da Borgo di S. Sepolcro de l'ordre de saint Augustin, s'abandonne à des rêveries morales et ascétiques (3). La peste noire de 1348 lui ayant enlevé sa Laure bien-aimée, il compose, sous l'impression de cet événement cruel, le Trionfo délia morte, les ravages du fléau sont poétiquement décrits (7i).

Tel fut le concours de circonstances extraordinaires qui donna naissance à l'une des productions les plus étranges que le moyen âge ait léguées aux littératures de l'Europe et aux arts de la sculpture, de la peinture, de la gravure et du dessin : je veux parler des Danses des Morts. Avant de soumettre ces der- nières à une analyse détaillée, il n'est peut-être pas inutile de citer quelques uns des ouvrages l'idée de la mort s'est produite antérieurement sous une forme quelque peu analogue à celle qu'elle a revêtue dans les compositions singulières dont je parlerai bientôt. Je n*ai pas besoin de prévenir le lecteur que je m'occuperai principalement des auteurs français.

L'un des anciens poëmes qui ont le plus de ressemblance avec les Danses des morts des xve, xvie et xvne siècles, est celui que Thibaud de Marly, auteur du xne siècle , composa , dit-on , dans sa retraite de l'abbaye de Notre-Dame-du-Val (ordre de Cîteaux) (5). Ce poëme est intitulé : Fers sur la mort. L'auteur, s' adressant à sa cruelle héroïne, passe en revue tous ceux qu'elle doit frapper. Souvent il lui règle, si l'on peut dire ainsi, sa triste besogne. Mors , lui dit-il, va a chiaux qui d'amors content (6) ; une autre fois :

oculaire de tant de désastres, en fait un récit émouvant. Presque deliers (ordre de saint François), mais il quitta le couvent avant

toutes ces grandes épidémies furent suiviesd'une horrible famine, d'avoir prononcé ses vœux.

parce que les bras manquaient pour cultiver les champs. Enfin, (3) Retiré dans la solitude de Valchiusa, il espérait surmonter

comme si tant de calamités ne suffisaient pas, les haines politiques sa passion pour la belle Laure, Pétrarque y composa les livres

firent jaillir de toutes parts le sang que la maladie n'avait pas delta Vita solitaria et délia Pace de' religiusi.

épuisé. Il périssait tant de monde, que l'on n'avait plus le temps (4) .... Ed ecco da traverso .

., , . „,■,-, ,, , piena dimorti tutta lacampagna,

d enterrer les cadavres. C est alors que les tremblements de terre chc COmprender nol puo prosa ne verso,

semblèrent vouloir devenir les fossoyeurs de l'humanité. Non seu- Da india, dal catai, Marocco e Spagna

lement il y en eut en Italie, mais encore àBàle, vers 1356, et près- II mezzo avea gia piçn e le pendici

, , , ,' :. , - Pcr molti tempi tjuella turba magna,

que dans le même temps à Strasbourg. Si le XIVe siècle fut un ivi eranqueicliefur detlifelici

siècle de deuil, le XVe ne s'annonça pas sous de meilleurs auspices Pontefici, regnanti, impe'radori ;

et, en fait de désastres, il ne fut' guère que la répétition de celui Orsono \S"aa}' mifrrle me"dici- .

. 01 1 n sonlerichezzc? Usongli onon,

qui l'avait précédé. E je gemme e gli scettri e le corone ,

(1) Les Livres saints, les Pères de l'Église et les commentateurs Le mitre con purpum cotori^ ^ ^ ^ renferment de nombreux passages sur la mort, sur le jugement TMbàud de Marly fut un de ceux qui se croisèrent pour vi- dernicr et sur la résurrection, ainsi que sur l'éternité des peines de ^ ]pg ,ieUx ^.^ ge diç,inglia par sa piété et ses bonnes l'enfer et sur l'immortalité de l'âme. (Voy. Psal. XXXIX, XG. - œuvres pn nn u donM & son frfcre Hervé de Montmorency tout Matth., XXII, lo;XXV, 31.-1. Joan., III, 15-18. -I. Corinlh., ce M1 possédait à Gonesse et à Montmorency, afin que celui-ci en II, lit. - I. Thess., IV, 13-17. - Luc, XII, 35-40 ; XVI, 22-23 ; dlgp()gat en favem. de quelque égiise. En 1179, il fit abandon à XXI, 34-36. Macar., Homil. IV. Gregor. Nazianz., in Sentent. lvHise de Notre-Dame du bois de Vincennes du sel qu'il avait binis Elegiacis comprehensis.-TheopM. Antioch., lib. II, Cont. ^ ^ endre m ,M bateaux passant sur la Seine. Autohjcum. —Augustin., ad Honorât, cpist., 120; de Civitate ^ pourquoi Thibaud de Marly songe-l-rl d'abord aux amou- Dei. Termll. , de Patientia ; de Resurrect. carnis. - Ambres. , de reux , Qn remai.quei.a qu'ji revient, dans la dernière strophe de Bonomortis ;oxM.1An Morte fratris; de Fideresurrectionis.- gon poëme à ,a peinlure des dangers de l'amour charnel. Cyprian. martyr., Serm. de Mortalitate. -[Chrysost., in cap. 9. L,énergie avec laqnelle llen parie prouve à quel point il les re- Genes. Homil., 29. - Cyrill. Alex., de Exitu animes. Basil. doulajt Peut.êlre ce seigneur n'avait-il embrassé la vie monastique

magnus, Psalm. 33.) que ^ ge smsXraire aux atteintes d'une passion à laquelle il

(2) Dante, à Florence en 1265, entra fort jeune chez les cor- s'était trop facilement livré dans sa jeunesse.

10 DE L'IDÉE DE LA MO UT.

Mors, je l'envoi à mes amis (1) ; une autre fois : Va moi saluer le grand Rome fi). Il nomme successive- ment les personnes de différentes conditions qui répondront à l'appel de la mort. Les bons et les méchanls seront sa proie ; mais elle fera le salut des uns et décidera la perte des autres. Les plus puissants s'incli- neront devant ses arrêts, pape (Str. XV et XXX), cardinaux (Str. XIII et XIV), évoques (Str. XVI et XVII), comtes (Str. XVIII) , rois (Str. XVIII, XX, XXI et XXX), princes (Str. XXj, prélats (XIX), da- moiseaux (XXIV), ermites (Str. XXXV), moines (Str. XXXVI), avares et usuriers (XXXIX) , riches (XLI\ Seigneurs, gouverneurs (XL) , libertins et gourmands (XXIX, XL1), etc., etc. Plusieurs passages de ce poème donnent lieu de penser que Thibaud de Marly avait des opinions libérales dans le sens qu'on peut attacher aujourd'hui à ce mot. Il détestait les oppresseurs du peuple , les mauvais riches et les mauvais prêtres. Les strophes suivantes sont, à cet égard, fort remarquables, surtout pour le temps elles furent écrites :

Mors,- Mors, qui ne seras lasses De muer liante cose en basse, Moult volentiers fesisse aprendre Rois et princes, se je osasse, Comment tu trais rasoir de casse Pour cliiaus rere qui n'ont que prendre. Mors, qui les montés fais descendre, Et qui des cors as rois fais rendre, Tu as tramail et rois et nasse Por devant les haus homes tendre, Qui por se poesté estendre Son ombre tressant et trespasse.

(Str. XX.)

Mors est le rois qui tout atrape, Mors est le mains qui tôt agrape, Toul li remaint quanq'ele aert; Mors fait à tous d'ysembrnn cape, Et de la pure terre nape, Mors à trestoz égaument sert, Mors toz secrés mostre eu apert,

Mors, tu keurs (cours) orguel fume

Por estaindre quanqu'il alume,

Les ongles sans osier i fiches

Et riche qui art et escume

Seur le povre cui sanc il hume.

Ha ! rikece, porqoi nos triches?

Ke plus as bascon*, plus lois flicties,

Mors fait de franc homme enivert (esclave), Ke plus ascastiaux plus lois miches :

Mors acuivertist (asservit) Roi et Pape, Certes tele est mais le costume

Mors rent cascun ce qu'il désert, Re plus est fors li hom riches,

Mors rent au povre quanqu'il p^rt, Tant est-il plus avers et niches.

Et toit au riche quanqu'il hape. y.l plus a Croit qui plus a plume.

(Str. XXX.) (Str. XLi.)

Gautier de Mapes, trouvère du xne siècle, doit également figurer parmi ceux dont les travaux ont pu con- courir à la réalisation de la Danse des Morts. On a de lui une pièce de vers latins intitulée : Lamentalio et deploratio pro morte et Coiicilium de vivente Deo, paraissent un grand nombre de personnages qui se plaignent successivement de ne pouvoir échapper à l'empire de la mort. Enfin la légende des trois Morts et des trois Vifs, qui à cette époque jouissait d'une immense popularité dans toute l'Europe, dramatise cette idée, ainsi que l'ont fait plus tard les danses en question. D'après cette légende , un pieux solilaire avait eu une vision dans laquelle trois jeunes seigneurs, allant à la chasse, le faucon au poing (3), faisaient en chemin la rencontre de trois morts qui tout à coup se dressaient devant eux, nus et dépouillés, comme pour leur montrer leur propre image dans un temps à venir. dirait-on pas que cette terrible leçon de morale sur la vanité des grandeurs humaines a inspiré le fantôme dont l'apparition effraya si fort le pauvre roi Charles VI? Ces mots : « Vous êtes trahi» ne démontraient-ils pas au jeune monarque la fragilité de la couronne et le néant de la royauté (4) ? Plusieurs écrivains nous ont donné diverses leçons en vers de la légende des trois Morts et des trois Vifs, entre autres Baudouin de Condé et Nicolas de Marginal,

(1) Il exhortait sesamis à suivre son exemple et à faire leur salut.

(2) Thibaud, dans les stances XIII et XIV. traite fort rudement

romain.

le pape, les cardinaux et en général tout le cler

« Mais Rome emploie deniers faus,

» Et tout brisie et tout séon,

» Et si sorargente le pion

» C'on ne conuoist les bons des maus. » Mais Rome emploie des deniers faux Et toute sorte de monnoie d'alliage. Et elle argenté si bien le plomb Qu'on ne distingue pas les bons des mauvais.

(3) Dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale, colé n"2736 (fonds La Vallière), les seigneurs sont à pied, portant sur le poing un faucon ; dans d'autres monuments, particulièrement dans quel-

ques Heures MSS du xv» siècle, les trois seigneurs sont représentés à cheval et n'ont point d'oiseau.

[Il) Dans un temps le goût des allégories s'était substitué à celui des légendes, au xvnc siède, on eut l'idée de rappeler, sons une forme emblématique, dans les décorations des funérailles faites à Turin pour ie duc de Savoie, l'événement qui avait causé la mort de ce prince. Comme le duc élait mort d'une fi vre qu'il avait gagnée en faisant le tour de la nouvelle enceinte drs murailles de Turin, on avait mis parmi les ornements funèbres une peinture représentant un architecte qui soumettait au duc le plan d'un pa- lais magnifique, tandis que la Mort qui arrêtait par la bride le cheval de ce puissant seigneur, semblait faire entendre à ce der- nier qu'il élait temps de penser à toute autre chose. {Voy. le Père Menestrier, des Décorations funèbres.)

TEXTE DES DANSES DES MORTS. 1 1

les seuls dont les noms sont connus, car les autres poètes ont gardé l'anonyme (1y\ Les artistes , à leur tour s'emparèrent de ce sujet et les imagiers le reproduisirent dans quelques Heures manuscrites du

(1) Le Recueil de Poésies et de Prose du xill" siècle qui se trouvait dans la bibliothèque du duc de LaVallièrc (n" 2730 du catalogue), et qui l'ait maintenant partie des manuscrits de la Biblioibèque na- tionale, contient la leçon de B.udoiu de Condé el celle de Nicolas de Marginal, plus une troisième anonyme. La première est inti- tulée : Ce sont li iij Mors et li iij Vis que Baudouins de Condé fist. Elle renferme cent soi\anle-deux vers dont les deux premiers sont :

Ensi cou li materc conte

11 furent si com Due et Conte ;

La seconde a pour titre : Chi commenche li iij Mors et li iij Vis ke

maistres Nicholes de Marginal fist. Elle a deux cent seize vers

dont les deux premiers sont :

Trois damoisel furent iadis

Mais qui partout quéroit ia dis.

La troisième est ainsi énoncée: Chest des iij Mors et des iij Vis. Elle contient cent quatre-vingl-douze vers et commence par les

vers suivants:

Diex pour trois peceours reirai re

Monstra un signe dont retraire

Vous voel

Jl existe encore une autre leçon de cette légende dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale n" 7595. Elle est intitulé : Cy com- mence le Dit des trois Mors et des trois Vis et se compose de cent soixante-huit vers. Le premier mon parle en ces fermes:

Se nous vous apportons nouvelles

Oui ne soyent bonnes ou belles,

Ou plaisans ou a desplaisance,

Prendre vous faut en pacience.

Enfin dans le manuscrit 19S (on 1598?) fonds Notre-Dame de la Bibliothèque nationale , on trouve un Dit des trois Morts et des trois Vifs, plus un Dit des trois Mortes et des trois Vives.

L'Allemagne a connu cette légende et l'on en trouve plusieurs leçons dans son ancienne littérature , notamment un poème inti- tulé: Van drên Konyngen dans ,Staphorst's Hamburgische Kir- chengeschichte, un second Van den. doden Konigen und van den levenden Konigen, réimprimé dans Gr'àter's Bragurl, 363 et 364, cf. Hagens Grundriss, p. 408. Un ancien manuscrit de la Bi- bliothèque de Munich (A. LUI, fol.), des xvc et xvi« siècles, avec des récits de Sébastien Brandt, l'auteur de la A'efdes fous dont je parle ailleurs, contient feuill. 143 6 146 b, un Speadum humanœ felicitatis orné de très anciennes gravures en bois représentant l'er- mitecouché dont l'àme est portée par un ange, tandis que le Boi, le Iusperitus et la Meretrix, opposés à irois irions couronnés, s'y font voir parci lement à titre d'allégorie des trois royautés mondaines vana potentia mundi , vana scientia mundi , vana pulchritudo mundi. II y a lieu de remarquer que ces trois images se rencon- trent précisément dans Desrey : Spéculum choreœ mortuorum. Le texte qui leur est annexé commence par ces mots: Ovos omnesqui transitis per viam-, formule rendue populaire par cette pieuse la- mentation qu'on se plaisait à reproduire au moyen âge dans les ouvrages de dévotion et sur les monuments religieux : Ovos omnes qui transitis per viam, attendite etvidete si est dolor similis sicut dolor meus. Aujourd'hui encore des traces de cette inscription sub- sistent sur la porte occidentale delà nef de l'église de Deterville dans le département du Calvados, aussi bien que sur la façade de l'église d'Andernach, en Allemagne, elle accompagne une représenta- tion de la passion du Christ. Le début d'une pièce très ancienne qu'on lit sous un squelette dessiné à la plume dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, 3592, fol. 72, verso à la suite de De Imitatione Christi, fait pareillement allusion à la phrase favorite. C'est une pièce qui traite tout entière du néant de l'homme et met a créature aux prises avec sa contre-image, avec le squelette :

O vos omnes qui transitis Et figurait* banc inspicite, Memores mei seniper estis Et mundum Iiunc despicite 1 Quondam eram gloriosus , Habens auruiu etargentum ; Nuuc a vermibns corrosus, Quaui liorremluui lestameuttim !

Heu! quaui niale suin deceptus!

Habens annos juvéniles,

Nec suin peuitus adeplus

Quos speraveram senties.

Heu ! nuuc mors :ne supplantavit,

Quando minime credebam ,

Et mibi vilain amputavit,

Oui securus incedebam.

Onidquid boni intellexi

Vcl ab atiis audivi,

Plane lolum hoc neglexî

Quia cai'iiideserviw.

Curam carnis semper egi

Et vanam gloriam ainavi ;

Pro bis in peenam liane impegi :

Sero novi quod erravi, etc. 11 a paru en Italie, vers la lin du xv' siècle et le commencement du xvie, plusieurs pièces dialogjiées dont le sujet semble avoir été emprunté à la légende des trois Morts et des trois Vifs. Une a pour titre Contasto {sic) del vivo e delmorto {inottavarima), in-4° de 4 ff. à 2 col. Sur le reclo du premier feuillet est une figure de mort à cheval, gravée en bois, avec cette inscription au-dessus : Jo sono il grâ Capitano delta morte Clie lengho le chiavi di tutle le porte. Une autre est intitulée : Duo contrasti uno del vivo e del motro {sic) e l'allro dell' anima e del corpo, veduto invisione del san Ber- nardo (s. 1. n. d.), in-4° de 4 feuillets à 2 col. Il faut remarquer que le débat du corps el de l'àme, dans ce dernier opuscule, est réuni à celui du mort et du vif comme il l'a été souvent en France dans les éditions de la danse Macabre, au Dit des trois Morts et des trois Vifs. Le Débat de l'âme et du corps eut une vogue de plusieurs siècles, el celte conception, déjà quelque peu dramatique par sa forme diàloguée, paraît avoir été finalement transportée sur la scène. Baure Guidiccioni de la maison de Luccbesini, dame noble et spirituelle delà ville de Lucques, composa un drame in- titulé : La rappresentazione dell' anima e del corpo dont le fa- meux Emilio del Cavalière, l'un des maîtres italiens qui faisaient l'ornement de la cour de Ferdinand de Médicis, écrivit la musique. Ce drame fut exécuté solennellement à Borne, après la mort du compositeur, dans l'oratoire de Sainte-Marie m Valicella, au mois de février de l'an 1600 ; il fut aussi imprimé la même année par les soins d'Alexandre Guidolli , de Bologne. C'est un monument curieux pour l'histoire de l'art musical. On trouve encore dans l'ouvrage italien qui réunit les deux Contrasti, celui du mortel du vif et celui de L'anima e del corpo , une Canzone a ballo de morti ou chanson à danser des morts (carole funèbre) qui commence ainsi- Dolor, pianto epenitenza. Quoiqu'elle ne porte pas de nom d'auteur on sait qu'elle est d'Antoine Alamanni, et on la trouve dans l'édition originaledes Canti Carnascialeschi (Fiorenza, 1558, in-8" p 131) ; ainsi que dans la réimpression moderne (Cosmo- poli 1750, 2 vol. in-4, 1" partie, p. 146), sous ce litre : Il carro délia morte ; seulement ces deux éditions ne la donnent pas en en- Mer 11 existe d'onlrcsédilionsdii Contraste annoncées sous les litres suivants: la Storia delta morte (Trevigi e Pistoia,s. d.) et*"**" e la storia délia morte (sans lieu ni daic) ; puis une inn.ahon m tu- lée : Queste sono le dimande di uno vivo e di uno morto e quale era in sepoltura , con le riposte del morto (sans lieu n. date .

12 DE L'IDÉE DE LA MORT.

xve siècle. Il figure également clans des Heures imprimées. Enfin il fut sculpté et même peint sur des murailles, comme cela eut lieu pour les Danses des morts. Quand le texte de la Danse Macabre eut paru, les libraires y joignirent la légende favorite que l'on trouve dans presque toutes les éditions de cette danse. Le manuscrit de la Bibliothèque nationale, coté 7595, contient un Dit des trois Morts et des trois Vifs, auquel est réunie une autre pièce anonyme non moins ancienne et traitant aussi de la mort. Elle est intitulée Mireueur du monde, et renferme quarante-cinq strophes de six vers, dont quelques unes sont incomplètes d'un vers , omis sans doule par le scribe. Voici la première strophe :

Je vois morir : vonés avant, Tout cil qui oi'e estes vivant ; Jeunes et vielz, fcbles et fort, Nous sommes luit jugiez à mort; Bien povons dire sans mentir, Chascum de nous : Je vois morir.

, Peu après on voit accourir les conscrits de la Mort, qui défilent sous les yeux du lecteur, répétant au début et à la fin de chaque strophe le mot d'ordre , je vois mourir? Il sont rangés comme suit : Pape , cardinaux, patriaches et légats; archevêques, archidiacres et évêques; prélats, abbés, prieurs et moines; maîtres en décrets et en lois (jurisconsultes) et maîtres en théologie; logiciens; rois, empereurs, princes et ducs; comtes, chevaliers, bourgeois, damoiseaux, riches marchands, chevaleresses , vassaux, femmes de différente condition et de différentes mœurs, jeunes hommes, etc., etc. Le style, les pensées de cette composition ne manquent ni d'élévation ni de poésie; ici, évidemment, la forme littéraire l'emporte; tout à l'heure ce sera la forme populaire, la forme abrupte qui dominera.

Je ne veux pas étendre davantage cette nomenclature; il me suffira de dire que plus on approche du xivc siècle, plus on découvre des traces nombreuses et fréquentes du développement de l'idée primitive qui enfanta les Danses des Morts (1). Les règnes de Charles VI et de Charles VII , marqués par tant de calamités publiques, furent, si l'on peut dire ainsi, l'époque florissante du sujet lugubre auquel se com- plaisaient les esprits. En plusieurs endroits de la Suisse, de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la France, les murailles des cimetières , des églises et des couvents , étalaient aux regards des mortels le texte favori accompagné d'images qui permettaient aux illettrés de saisir la moralité du sujet, sans qu'ils eussent besoin de recourir au commentaire placé au bas de chaque tableau. Le cimetière des Innocents, à Paris, était un

(1) Le jeu des tarots, très en vogue à cette époque, paraît avoir sant sous sa faux, rois, papes, évoques et aunes grands de la terre, été une allégorie de la vie et de la mort. Il offre d'ailleurs, tant comme le squelette des peintures murales. Le jugement dernier y par sa signification morale que par la série de ses personnages ou figure également. D'autres jeux de tarots, par exemple les tarocchi atouts {a tutti), une analogie frappante avec les Danses des morts, de Volalerran, joignent à ces figures celles du roi, du voyageur et feu Gabriel Peignot était plus logique qu'il ne le pensait lui- ou vialeur pédestre, du monde, de Vétoile, du feu, du diable, du même, lorsque réunissait dans le même cadre sa dissertation sur vieillard, de la papesse et de X impératrice. Dans les tarots hol- les rondes funèbres et sa notice sur les cartes à jouer. Le rapport landais ou pentertjes, la galerie des personnages est encore plus qu'ont entre eux ces deux objets n'a pas échappé à d'autres écri- complète. Depuis l'empereur et l'impératrice jusqu'au serviteur et vains distingués, qui ont même supposé que ces deux conceptions a la servante, tous les états, toutes les positions sociales y sont re- avaient pour base la même idée, et que le jeu de cartes pouvait présentées. La série semble être subordonnée à deux figures prin- avo.r enfanté la ronde funèbre. (Voy. M. Paul Lacroix, dès Cartes cipales, la vie et la mort : la vie, qui nous apparaît sous les traits a jouer, dans la pubhcalion le Moyen âge et la Renaissance, et d'un enfant qui s'amuse à lancer des bulles de savon, et la mort J.-C. Schultz Jacobi, de Nederlandsche Boodendans. Utrecbt. Dan- sous la forme d'un squelette, qui s'apprête à décocher le trait nenfelser en Doormau, 18Û9.) Quoi qu'il en soit, il est certain mortel. [Voy. Schultz Jacobi, ouvrage précité, pi. II, fig. 1 et 2.) qu'on reirouve dans les tarots des figures qui appartiennent aux Les petitertjes semblent être une véritable Danse des morts en jeu de Danses des morts; le jeu de cartes célèbre, connu sous le nom de cartes. Néanmoins, quelque ressemblance que présentent les tarots Cartes de Charles VI, renferme le pape, Vempereur, Yécuyer, avec la ronde lugubre du moyen âge, il est impossible de donner Vermite (proche parent peut-être de l'ermite de la légende des comme certain qu'ils en aient été la forme primitive ; mais ce qui trois morts et des trois vifs), le fou, Vamoureux, enfin la mort n'est pas douteux , c'est qu'ils appartiennent au même ordre elle-même, la mort montée sur un cheval au poil hérissé et renver- d'idées.

TEXTE DES DANSES DES MORTS. 13

véritable répertoire mortuaire. Sur les pierres du charnier on lisait des inscriptions contenant des sentences morales, qui variaient de mille manières la phrase consacrée : Mémento, homo, quia pulvis es et in pulve- rem reverteris. En 1786, avant qu'on eût enlevé ces pierres, quelques unes de ces inscriptions, épargnées par la main du temps, s'offraient encore aux regards des curieux. C'est ce charnier célèbre qui passe généra- lement pour avoir été le berceau de la Danse Macabre. Quand j'aurai à m'occuper de cette danse et des nombreuses conjectures auxquelles elle a donné lieu, je dirai s'il faut supposer que le texte des Danses Macabres imprimées, notamment celui de l'édition réputée la plus ancienne (Paris, Guyot Marchant, 1485) a été connu à Paris dès l'année 1424, par suite des représentations (je ne dis pas encore lesquelles) dont cette danse peut avoir été l'objet au cimetière des Innocents. Ce texte est-il français d'origine , ou bien est-il une traduction de l'allemand, du latin ou de l'anglais? Par qui fut-il composé? Telles sont les questions qui réclameront un examen , et motiveront des recherches analogues à l'égard des autres textes. Mais ces détails ne pouvant trouver place ici , je laisse de côté les discussions archéologiques , pour m'oc- cuper uniquement de l'appréciation littéraire.

En général, les Danses des Morts ne font que résumer l'opinion des philosophes de tous les pays et de tous les temps , sur l'instabilité des choses humaines et sur la rigueur du destin. Elles reproduisent des maximes , des vérités , que la sagesse des nations avait depuis longtemps reconnues , proclamées , et fait passer à l'état de proverbes. Néanmoins, si les préceptes qu'elles contiennent sont anciens et vulgaires , ils empruntent un intérêt nouveau à la manière hardie et originale dont ils sont exposés. Ici, d'ailleurs, le cadre s'étend, s'élargit; ce n'est plus l'œuvre d'un seul individu, d'un penseur isolé , c'est l'œuvre des masses. L'idée philosophique coulée dans le moule populaire prend de gigantesques proportions , se répand par- tout, englobe tout. Plus de castes privilégiées, plus de hiérarchie sociale; chacun proclame en face du squelette que. tous les humains sont égaux devant la mort. Quoiqu'une telle pensée dût conduire à l'oubli des haines réciproques , trop de gens , dans ces temps d'égoïsme et de brutalité politiques , avaient méconnu le grand principe de l'égalité humaine , et, par contre, trop de gens avaient souffert de l'inégalité devant la loi , ou plutôt de l'inégalité devant la vie , pour que les opprimés , qui composaient la majorité des populations, n'eussent point une certaine joie à assaisonner d'un grain de raillerie cette donnée philoso- phique où les persécuteurs les plus orgueilleux étaient rabaissés à la condition des plus humbles victimes (1). Le caractère le plus remarquable des Danses des Morts est donc, selon moi, cette pente à la satire qui se révèle non seulement dans les traits piquants dont le texte fourmille, mais encore dans la pose, les gestes, la physionomie affectés à chacun des personnages de cette danse, notamment à son redoutable coryphée, au squelette, ou si l'on veut, à la mort qui est, comme on sait, la railleuse par excellence. Je ne fais pas le moindre doute que cette particularité n'ait puissamment contribué à l'immense vogue dont ces bizarres conceptions jouissaient au moyen âge, dans presque toute l'Europe ; et comme il n'est aucune remon- trance qu'on ne puisse faire accepter à l'orgueil humain sous le couvert des généralités, les grands eux-

(1) Déjà nous avons vu Tliibaud de Marly réclamer contre les abus dont le peuple souffrait, et déclarer que la mort punirait ceux M d'autrui dolors font lor joies, car,

Mors fait à cascun se droiture, Mors fait cascun droite mesure, Mors poise toz à juste pois, Mors venge cascunsde s'injure, Mors met orguel à porreture, Mors fait falir la guerre as Rois, Mors fait garder decrès et lois, Mors fait laissier usure, etc.

L'auteur du Dit des trois morts et des trois vifs, qui se trouve dans leMss. n"7595 de la Bibl. nationale, est encore plus audacieux et attaque rudement les oppresseurs du peuple par la bouche du troisième Mort.

O foie gent mal advisée, Quant je voy ainssy desguisée

De divers habis et de robes,

Et de autres choses que tu robes,

Ta puante charoigne à vers,

Et prens de tort et de travers,

«e il ne te cbault donc ce viengne,

Fors que ton eslat s'en mainliegne ;

Quant je revoy tes faulx delis,

De vins, de viandes, de lis;

Les grans excès, les grans oultrages.

Donc ceulx qui font les labourages

Aux champs, et pour toy se travaillent,

Touz nus, de fain cryent et baillent :

Quant je voy tel gouvernement,

Je doubte que soubdainement

Telle vengance ne s'en face,

Que tu n'auras ne temps, n'espace

Seulement de cryer merci.

Cuidez vous tous jours régner cy,

Folz meschans, de maie heure nez,

Qui en tel point vous démenez?

Nennil, nennil; vous y mourrés.

iU DE L'IDÉE DE LA MORT.

mêmes aidèrent au succès de ces danses, en subissant avec résignation une flagellation qu'ils croyaient recevoir directement de la main de Dieu. Les représentations de l'épopée sinistre passèrent donc quel- quefois des édifices religieux dans l'enceinte des palais (1 ). FLà , de nobles et puissants personnages purent se donner le loisir de contempler le spectacle de la Mort entraînant dans son immense ronde des individus de tout sexe, de tout âge et de toute condition , hommes et femmes , femmes et enfants , rois et sujets , tyrans et esclaves, forcés de répondre à ce terrible appel :

Bon gré, malgré, maîtres et serviteurs » Dansez ici, quel que soit votre sexe, » Jeunes ou vieux, beaux comme laids, » Il faut entrer dans la maison du bal » (2).

Quel bal et quelle danse ! Rie.i n'est plus original, a-t-on dit, que l'idée d'amalgamer deux choses aussi disparates : danser et mourir. L'idée n'est pas seulement originale, elle est empreinte d'une raillerie pro- fonde. C'est ce qu'ont bien compris la plupart des artistes chargés de représenter les divers épisodes de la ronde funèbre. M. le baron Taylor, à propos de la Danse des morts de la Chaise Dieu, fait cette judi- cieuse remarque : « la pensée du premier qui traita ce sujet fut profonde; celle du dernier fut peut-être

»une cruelle moquerie » Ne nous dissimulons pas cependant que cette association d'idées, danser et

mourir, qui nous paraît aujourd'hui si bizarre, n'avait rien que de fort naturel dans un temps l'huma- nité, éprouvée par les plus cruels fléaux, la guerre, la peste, la famine, l'intolérance et le fanatisme reli- gieux, ne pouvait se livrer à son penchant naturel pour le plaisir que guettée en quelque sorte par la mort qui semblait l'attendre à la sortie du bal. Le moyen pour elle de séparer ces idées de mort funeste et de danse folâtre, quand, au mépris des imprécations que la chaire lançait contre eux et d'autres avertissements non moins sinistres qu'ils recevaient tous les jours, jeunes fous et jeunes folles de tous pays se donnaient tendrement la main et continuaient la ronde! Mais bientôt, effet visible de la colère du ciel, au dire des prédicateurs mécontents, les danses se changent en convulsions , les danseurs renient Dieu et s'avouent possédés du diable ; la joie devient une maladie, un châtiment , et, pour les malheureux atteints du chory- santisme de saint Jean ou de saint Guy, danser, c'est mourir! La Danse des Morts reflète donc l'esprit de cette singulière époque. Elle ente sur une idée profondément triste une idée de gaieté, de raillerie; elle fait sonner les violons et les grelots en même temps que le glas funèbre; elle convie les vivants à danser sur le bord de la fosse, leur dernière carole ; elle veut, en un mot, que le jour du repos, le dernier jour de cette laborieuse semaine qu'on appelle la vie , soit dignement célébré et que l'on puisse dire : Cum musicis instruments et lœtitia sepiem dies eooultaruntl (II Es., i, 63.) Au surplus, toutes les Danses des morts justifient parfaitement leur titre, et, comme nous le verrons dans la partie de cet ouvrage qui traite de la musique qu'elles renferment, il en est bien peu les termes techniques de l'art musical ou de l'art chorégraphique ne se présentent pas, pour ainsi dire, à chaque ligne du texte. Quant à ce dernier, il revêt la forme du dialogue, débute et finit d'ordinaire par un avertissement général qui s'adresse à l'humanité (a tutti), avertissement qui est placé tantôt dans la bouche de la mort, d'une morte ou d'un mort, tantôt clans celle du prédicateur, de Y acteur (auteur) (3J ou docteur.

(1) Comme on le verra plus tard, une Danse des Morts fut des Morts, aussi bien qu'aux renseignements précieux qu'on y sculptée, à Dresde, sur la façade du château du duc George, puise pour la connaissance des instrumenls de musique du moyen Quelques uns présument que le château de Blois, en France, a âge et de la renaissance. D'après l'édition que j'ai sous les yeux, également possédé ce singulier ornement. le lexlc original en vieux allemand du quatrain ci-dessus, porte :

(2) Ce quatrain est le début d'une ancienne danse des morts ,,. ,„..,..

K ' 1 . « \Vol an Wol an ir lieiren vnd knectit allemande dont les premières éditions, suivant M. Massmann, se- » Springet lier by von allem Geslecht raient antérieures à l'année 1/iSO. Celle danse est fort curieuse » wie iilnck wie ait wie sthone aile krusz et n'a pas encore suffisamment appelé, selon nous, l'atlenlion des " Je m("zet alle in (lisz da"tzI>'^- » érudits. Pour la première fois, les lecteurs trouveront ici des détails (3) Dans l'ancien théâtre, ce terme est à peu près synonyme qui leur révéleront l'importance de ce document, eu égard aux d'auteur. Il a souvent signifié celui qui se charge de faire la pré- données nouvelles qu'il peut fournir aux recherches sur les Danses face du poème ou du drame, de réciter le prologue de la pièce et

TEXTE DES DANSES DES MOUTS. 15

Quelquefois, dans les Danses imprimées, c'est l'éditeur lui-même qui est censé prendre la parole. L'une des plus anciennes Danses des Morts que l'on connaisse met immédiatement en scène le personnage de la Mort, qui récite d'abord le quatrain dont j'ai donné ci-dessus la traduction en vers blancs, puis une autre moralité plus étendue qu'il est inutile de rapporter ici. Ensuite arrive la Mort conduisant le Pape. Dans la Danse du Grand-Bâle, le prédicateur fait un sermon qui a pour objet de rappeler aux fidèles les terribles conséquences du jugement dernier (1). Dans les Danses françaises, par exemple, dans la Danse Macabre, il arrive assez ordinairement que l'acteur, docteur ou éditeur commence le premier, parlant en ces termes :

L'acteur (2>. Langage prétendu renouvelé '5).

0 créature raisonnable ° créature raisonnable

Oui désire vie éternelle Q"i désirez le firmament

Tu as cy doctrine notable : Voicy ton portrait véritable

roui- bien flner vie mortelle Afin de mourir saintement,

La danse macabre sappelle : C'est la danse des màcabécs,

Qui chascun a denser aprent chacun à danser apprend

A homme e femme est naturelle (3) Car la barque cette obstinée

Mort nespargne petit ne grant (Zi) : N'épargne ny petit ny grand

d'ordonner, de régler tout ce qu'on y représentera. Dans un tra- vail dramatique de Johann Eriginger, sur la parabole de l'homme riche et du Lazare, on trouve parmi les personnages que l'auteur met en scène et dont un avertissement, placé en tète de l'ouvrage, définit les attributions, Yacteur (actor), c'est-à-dire celui qui ré- cite le prologue, puis invente et règle tout ce qui vient après; Var- gumentateur (argumentator), c'est-à-dire celui qui expose le sujet de la pièce et en donne en quelque sorte le sommaire ; puis le con- clusor, c'est-à-dire celui qui vient à la (in conclure l'action scé- nique et en tirer la moralité.

(1) J'en ai donné le texte précédemment. [Voy. page 8 en note.)

(2) Texte de la grande Danse Macabre des homes et des fernes, imprime a Troyes par Nicolas le rouge, en 1528. Le texte de ces vers est presque entièrement conforme à celui de l'édition de l/)85, réputée la plus ancienne.

(3) Texte de la grande Danse Macabre des hommes et des fem- mes, historiée et renouvellée de vieux gaulois en tangage le plus poly de notre temps, etc. , etc. , à Troyes, chez Jacques Oudots. d. (16/|1). Comme on peut le voir ci-dessus, le langage renouvelé est bien inférieur au vieux langage gaulois.

(Il) Ovide faisant parler dans ses métamorphoses Orphée qui redemande Eurydice aux divinités infernales , lui met dans la bouche ces mots :

Omnia debemur vobis : paulumque niorati , Serius aut citius sedem properamus ad unam. Tcndimus hue omnes : tiEec est domus nltima, vosque Humani generis longissima régna tenetis.

(OVID. Metam. 1. X, v. 32.)

Fata maneut omneis. Oniueis exspectat avarus

Portitor : et lurLa? vix satis una ratis. Tendimus bue omnes : metam properamus ad unam :

Omnia sub leges mors vocat alra suas.

(An. LIVIAM, V. 357 - 300.)

« Ad banc legem natus es : hoc palri tuo accidit, hoc matri, hoc «majoribus, hoc omnibus ante le , hoc omnibus post te accidet. » Quantuste populus moriturorum scquelnrl Quantuscomilabitur! ninulta millia bominum et animalium hoc ipso momenlo, quo tu » niori dnbilas, animam vario mardis génère emitlunt. Quomodo » fabula, sic vita : non quam diù, sed quam benè, acta sit, refert. » Sehec, Ep. 11.

La mort est le dernier cas, c'est-à-dire Vablatif, que personne ne peut décliner (recueil allemand). La mort est un chameau noir qui s'agenouille devant toutes les portes (proverbe turc).

(b) Pallida mors aequo puisât pede pauperum Ubernas

Regnmque turres

(Hou. lib. I, Ocl. 4.)

.Equa tellus

Pauperi recluditur

Uegumque pucris

(HOR. lib. II. Ocl. 18.) Omnia mors œipiat.

(Clmjd. lib. II, de RapLu Proserp.)

Ibi impii cessant irrequiele : et ibi quiescunt labores violentiœ. Simul vincti tranquilli sunt : non audiunt vocem exactoris. Parvus et magnus ibi est : et sérvns liber a Domino suo.

( Job. cap. m, v. 17- 19.)

La mort mord les roys si tosl et hardiment que les conducteurs de charrois (ancien proverbe).

Mors , tu abas à un seul jour Aussi le roi dedans sa tour Cou le pouvre dessous son toit.

(Thibauo de Marly, Vers sur la mort.) Mors fait valoir et sac et baire Autant con porpre et robe vaire.

(Le même.) La mort n'a excepté de ses sévères lois , Ny braves empereurs, ny monarques, ny rois, Et frappe également tes petites boutiques Des pauvres artisans et les palais antiques.

Bernard de Girard, seigneur du Haillan, Tombeau (le Henri II.) Povre, riche, petit et grant; A la mort lez convient venir : Tous ceulx du monde : le vois rnorir.

(Miruer du Monde). Ainsi te povre en son bostel , Comme le riche en son cha?tel , Prent sans desdaing et vient saisir.

{Idem.) Princes à mi>rt son destinez , Comme les plus pauvres vivans.

(Villon, /// Ballade.) Les lois de la mort sont fatales, Aussi bien aux. maisons royales Qu'aux taudis couverts de roseaux; Tous nos jours sont sujets aux Parques ; Ceux des bergers et des monarques Sont coupés des mêmes ciseaux.

(Racan, Ode à M.Ménard.) La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :

On a beau la prier. La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles

Et nous laisse crier. Le pauvre en sa cabane le chaume le couvre

Est sujet à ses lois, Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend point nos rois.

(Malherbe, Stances à Vuperrier.)

16 DE L'IDEE DE LA MORT.

En ce mi rouer chacun peult lire Dans ce miroir chacun peut lire

Qui luy conuient ainsi danser Qu'il luy convient icy danser,

Saige est celluy qui bien se mire Sage est celuy qui bien s'y mire,

La mort le vif fait auancer Quand la mort le viendra presser.

Tu vois les plus grans commencer Le plus grand s'en va commencer

Car il nest nul que mort ne fiere (1) Car il n'est nul que la mort fière,

C'est pileuse chose y penser O qu'il est fâcheux d'y penser !

Tout est forge d'une matière (2). Ne porte dans le cimetière.

Mort riespargne petit ne grant et ce sont les plus grands qui commencent, dit Y acteur. A qui , en effet , la Mort ose-t-elle s'attaquer en premier lieu ? Au successeur de saint Pierre. Prenons le texte de la Danse de Bâle (3) :

« Saint Père c'est à vous à commencer la danse » Je veux que le premier on vous voie avancer ; » Ni tiare, ni croix, ni le droit d'indulgence » De ce pas décisif ne peuvent dispenser. »

Le pape répond :

« Pontife indépendant et fier de ma puissance

» Régnant au nom de Dieu je gouvernais sans lui,

« Je vendais à haut prix des lettres de dispense (à)

» Ah ! que ne peut la mort m'en vendre une aujourd'hui (5). »

Dans le texte d'une des éditions de la Danse Macabre, il s'écrie piteusement :

« Je porte les clefs de Saint-Pierre, « Suis-je pas exempt de mourir ? »

Après avoir emmené le pape, la Mort se rend auprès de l'empereur et lui dit sans ménagement (6) :

« C'est trop longtemps seigneurier » Il faut descendre dans la bierre »

{Danse Macabre, Troyes, Ctdot.)

(1) « Lamovt assise à la porte des vieux guette les jeunes.» (Ancien prov.) inscriptions du Klingenthal au Petit-Bàle ; mais ils y auront été in- « La dure mort saisit le faible et le fort. » (Prov. Recueil de Gruther.) trodujls dans ]a suite> quand on anl.a reslauré et retouché les ta-

Scilicet omne sacrum mors importuna profanât; . . . , . omnibus obscuras injicit illa manus. Weaux de la Danse du couvent des Dominicains du Grand-Baie. (Ovid, Mb. m, Elegiar.) Autant que je puis me le rappeler, le pape, dans la Danse Ma- ltien n'est d'armes quant la mort assaut. cabre, ne s'accuse point de simonie et n'est point admonesté à ce (Prov. communs du xv siècle.) sujet ,a mor[ Dans ,,ancienne Danse aiienlande dont il existe

(2) C'est du même limon que tous ont pris naissance ; , ,. . . . , , _., .. , , , „. , ., Dans la même faiblesse ils traînent leur enfance : lme édll,on folt curieuse a la Bibliothèque de Strasbourg , il est Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort, traité connue un saint homme qui s'endort du sommeil du juste vont tous également des douleurs à la mort. et que Dieu réveillera un jour. Le texte de la Danse de Berne,

(VOLTMRE). . .„ J . . ,, ,.

„. , . , quoique un peu railleur, ne contient pas ici d attaques directes. Ces

Votre tombeau sera pompeux sans doute ; a « ri

J'aurai sous l'herbe une fosse à l'écart. différences sont curieuses à observer quand on veut se pénétrer de

Un peuple en deuil vous fait cortège en route; l'esprit qui animait les populations au moment parurent pour

?n vJTnn T\ i'^iBf 'e,00/'»;"3"1- la première fois les danses des morts et ensuite aux différentes

En vain on court ou votre étoile tombe ; v

Qu'importe alors votre gite ou le mien , époques ces danses subirent des modifications, ou des re-

La différence est toujours une tombe ; touches.

En me créant Dieu m'a dit : Ne sois rien. ,,, , ... .... , T, „, . , ,. .. , ,

fKé,,.»^™ a .„„.. i -, > (5) On -trouve dans l'Imitation de Jésus-Christ attribuée à

(Beranger, A mes amis devenus ministres.) v

Thomas Kempis : Nemoimpetrare potest à Papa bullam nunquam

(3) La traduction ci-dessus est tirée de l'édition de 1830 (Bâle, ,. ,. ... , ,,. . ,,,--,, ,. , . Tr v/ v ' moriendi, ce que Molière, dans sa comédie de 1 Ltourdi (acte II,

scène iv), a très bien rendu par ce vers devenu célèbre :

Birmann et fils). Le texte allemand de la Danse du Grand- Bâle est à peu près le même que celui du Klingenthal (Danse du Petit-

Bâle), et celui-ci ne diffère presque en rien des textes plus anciens 0n n'a Point Pour la mort de dépense de Rome,

des Danses des morts manuscrites conservées dans les bibliotbè- (6) Le choix des personnages et l'ordre dans lequel ils se suivent

ques de Munich et de Heidelberg. varient extrêmement selon les différentes Danses de chaque pays

(U) Ces traits satiriques me paraissent propres à la Danse du et les différentes leçons imprimées ou manuscrites de chaque

Grand-Bâle. Ils ne se trouvaient point, sans doute, clans le texte Danse. Ici je fais allusion à la Danse Macabre, édition de 1485,

primitif, qui doit avoir été dans l'origine une reproduction des l'Empereur suit immédiatement le Pape.

TEXTE DES DANSES DES MORTS. 17

De l'empereur elle passe immédiatement ou peu après, suivant l'ordre particulier de chaque Danse, soit au roi , soit au cardinal ; elle parle ainsi au roi :

« Dites adieu à votre richesse

» Le plus riche n'a qu'un linceul. »

(Danse Macabre, Troyes, Ocdot.)

Ensuite elle va, comme dans la Danse Macabre (édition de 1485), du patriarche au connétable, du conné- table à l'archevêque, de l'archevêque au chevalier, etc., ou bien , comme dans la Danse du Grand- Bâle, de l'évêque au duc, du duc à la duchesse, de la duchesse au comte, du comte à l'abbé, etc. , etc.

À chacun elle adresse un madrigal (1) plus ou moins caustique auquel chacun fait une réponse plus ou moins plaintive. Rien ne lui résiste. Elle brise sous ses doigts osseux tous les pouvoirs temporels et spi- rituels. Nous la voyons se faire l'écho des antipathies et des griefs populaires, reprocher au curé ses exac- tions (Danse Macabre) (2), au cardinal son luxe (3), et dire brutalement au gros abbé qu'après la vie le plus gras est le premier pourry (Danse Macabre; Troyes, Oudot). Elle accable de ses sarcasmes le Juif et l'usurier. Elle a pour le médecin des traits satiriques qui rappellent ceux de Rabelais , de Molière et de La Mettrie; ce n'est qu'en adressant la parole aux malheureux, aux faibles, aux opprimés, qu'elle cherche à tempérer les rudes accents de sa voix. Pour ceux qui ont eu à souffrir de l'injustice du sort, dont les forces sont épuisées et qui n'ont plus rien à attendre de la pitié des hommes, n'est-elle pas une amie, une libératrice ? Voyez comme elle accoste la pauvre femme de village, comme elle lui parle avec douceur et compassion :

Ha ! pauvre femme de village Qui n'avez maille ni deirier, Qui poriez vendre du fromage, Dans ce misérable panier ; Si vous avez bien sçu garder, Palience en votre misère, Vous me suivrez bien sans gronder Dans le chemin qu'il nous faut faire.

Et celle-ci de lui répondre

Je prends la mort en patience Car au monde je n'ai plus rien ; Soldats ont pillé ma finance, Et sergents ont volé mon bien.

(1) J'emploie ici l'expression dont le Père Meneslrier s'est servi pour un sujet analogue et en la prenant au sérieux. C'est que, de son temps, le mot madrigal désignait une petite, pièce de vers un peu plus étendue que le quatrain et non pas seulement un bou- quet à Chloris. Voici à quelle occasion il emploie ce mot : Parlant des inscriptions usitées dans les funérailles, il cite, au nombre des plus remarquables, celle que Pierre de Junco , chanoine de Za- mora, composa dans le seizième siècle en mémoire de Philippe III, roi d'Espagne. Parmi les décorations faites pour la cérémonie fu- èbre de ce prince, on remarquait, dit le savant jésuite, une Mort avec sa faux foulant aux pieds un roi, et une tiare avec ce madrigal :

Y al grand Paulo quinto ayer.

Que importo monarca ser

De dos parte de la tierra, Si en esta poca se ensierra

Y en menos se ha de bolver, No me résiste poder,

Que al gran Felipe de Espana Oy sequè de mi guadana

Que sert d'estre monarque et de donner des lois Aux peuples des deux hémisphères Si la mort triomphe des rois Comme des personnes vulgaires? Rien ne résiste à son pouvoir, Ny la vertu, ny le sçavoir, Ny thiare ny diadème.

Tout est sujet au même sort Paul V a quitté la dignité suprême Et comme lui Philippe est mort. (Le P. Mekestrier, Traité des Décorations funèbres.)

Avec de pareils madrigaux , il est douteux qu'on se fasse bien venir des reines et des rois.

(2) Passez curé sans tant songer. Croyez-vous que je vous pardonne , Vous soûliez vifs et mors manger,

11 faut aux vers que je vous donne , Vous fûtes jadis ordonné, Pour des gens être l'exemplaire. De vos faits serez gerdonné , La peine mérite salaire.

Le curé répond :

Veuille ou non, il faut donc se rendre. Et laisser ma robe et mes biens, Quoy, je n'auray donc plus d'offrande, Ny droits de mes paroissiens Etc ....•••••

{Danse Macabre, Troyes/Oudot.)

(3) Vous avez vécu richement

Et non pas comme les apôtres. „.,j„. \

(La Mort au cardinal, Danse Macabre-Vom Oudot.)

3

18 - DE L'IDEE DE LA MORT. .

Je suis le rebut du village ; Pour moi nul n'a de charité, Car on méprise le vieil âge Et chacun fuit la pauvreté.

L'Ecclésiaste a dit : O mors, bonum est judicium tuum homini indigenti, et qui minoratur viribus. Aussi l'aveugle, le boiteux se réjouissent-ils de sa venue. Dieu soit loué ! dit le premier, dans la Danse du Grand- Bâle, enfin voici l'heure!... Et le pauvre boiteux, qui mendiait son pain et que chacun repoussait avec dureté, la Mort, la Mort l'appelle et lui fait bon accueil. Elle l'emmène avec le riche :

« Der tod aber wil sein Freund syn, ....

» Er nimml ihn mit dem Reichen hin. »

Seul, le paysan (Danse du Grand-Bâle ou Danse Macabre, Le laboureur), malgré les souffrances d'un rude vasselage , répugne à accepter les consolations de la mort. Comme le bûcheron du fabuliste , il a pour devise : Plutôt souffrir que mourir! Dans les Danses des Morts les femmes sont mêlées aux hommes,. la Mort fait preuve envers les deux sexes d'une égale impartialité, c'est-à-dire que l'amour du luxe, l'or- gueil , la vanité , la coquetterie , la débauche et le dévergondage sont pareillement l'objet de ses vertes réprimandes, lorsqu'elle a occasion de les signaler chez celui qui forme la plus belle moitié du genre humain. C'est dans ces virulentes apostrophes que la Danse Macabre surtout excelle, au mépris des règles de la galanterie française.

Quand la Mort a successivement entraîné tous les personnages de la série, elle disparaît pour faire place à l'acteur (auteur), prédicateur ou éditeur qui vient conclure par des exhortations et des admonitions à son public. Les danses imprimées ont souvent à la fin des emblèmes accompagnés de pensées pieuses , ou bien des pièces de vers plus ou moins étendues qui se rapportent au sujet principal. Dans l'édition de la Danse Macabre , publiée à Troyes chez Jacques Oûdot en 1641 , j'ai trouvé, à la fin du volume, une composition rimée qui a pour titre : Les dictions et proverbes sur la mort. Elle est en mauvais français renouvelé. Bien que cette pièce n'ait aucune valeur littéraire, le titre qu'elle porte lui donne droit à une mention dans une édition subséquente de la Bibliographie parémiologique, publiée pour la première fois en; 1847 par M. G. Duplessis.

Le style des Danses des Morts est à peu près le même partout. C'est toujours cette forme simple et naïve, ce tour brusque et parfois incorrect, ces expressions tantôt plates et triviales, tantôt originales et piquantes, somme toute, ce mélange de sel et de poussière qui, à toutes les époques et chez toutes les nations, est le cachet distinctif des œuvres que l'esprit populaire enfanta (1). Tout à la fois sérieux et comique, ce -style procède en même temps de la satire, de la légende et de la complainte. On écrivait à peu près de la sorte non seulement les mystères représentés dans les rues etsur les places publiques, mais encore les livres de morale et de piété destinés à l'édification des fidèles, livres où, par cette raison, la Danse des Morts elle- même prit souvent place (2).

(1) Le texte des Danses des Morts , à quelque langue qu'il ap- incohérente. Nulle part, cette anomalie n'est plus digne de rem ap- partienne, contient en général de nombreuses répétitions de mots que que dans les Heures manuscrites ou imprimées que l'on pour- et d'idées. On y remarque un assez grand nombre de proverbes rail appeler à bon droit les albums du moyen âge, tant ils étaient vulgaires ; nous citerons, entre autres, les suivants tirés de la Danse richement ornés de gravures et de vignettes, lotis ces recueils Macabre (Troyes, Oudot). contiennent, pour la plupart, des Danses des Morts et avec cela

Te voilà pris comme en bW. une foule de choses destinées à l'édification et bien un peu, je

Maître doit montrer sa science. crois, à l'amusement des fidèles. Pour en donner une idée au lec-

Au grand maître est l'honneur. .. , ,. . TT , , ,..

11 faut chanter un autre chaut. teu1'' ll me suffila de d"'e ^ lcs Heures de la Vierge qui paru: ent

fin peu de pluye ahbat grand vent. en 1505, à Paris, chez Simon Vostrc, renferment d'abord un

Tel est aujourd'hui- qui n'est pas demain. calendrier dont les dessins représentent des enfants qui se livrent

Les plus grands sont les premiers pris. , ,.„., . . , ... . , j ,

A tout péché miséricorde. d différents jeux, analogues a la saison. Après ce calendrier, dans

Pour un plaisir mille douleurs. les marges des différents offices, d'autres dessins représentent des

(2) Les livres de prières offraient un amalgame des plus étran- traits de la Bible ou des sujets profanes savoir : l'histoire de Joseph ges. Le profane et le sacré y étaient réunis d'une façon bizarre et reconnu par ses frères (cn 27 dessins), avec des explications en vers

TEXTE DES DANSES DES MORTS. 19

Le succès, qui avait accueilli la forme sous laquelle s'était produite l'idée de la mort dans les danses funèbres que j'ai décrites précédemment , fit naître le désir d'exploiter ce succès par de nouvelles publica- tions traitées dans le goût de ces œuvres bizarres. Pierre Michaut ou Michault, dit Taillevent, vers le commencement du xve siècle et mort, à ce qu'on croit, vers la fin de 1460, composa la Danse des Aveugles, qui eut presque autant d'éditions que la Danse Macabre. Ce poëme, partie en prose, partie en vers, est en forme de dialogue entre ['Entendement (personnifié) et l'auteur. Le but qu'on s'y est proposé est de montrer que tout est assujetti, dans ce monde, à trois guides aveugles : l'Amour, la Fortune et la Mort ; qu'il y en a qui se soustrayent à l'empire des deux premiers et que le troisième est inévitable (1). Le dialogue est censé avoir lieu en songe. L'auteur est conduit par l'Entendement dans un lieu très spacieux, divisé en trois parcs. Dans l'un trône le premier aveugle , l'Amour, qui prend la parole pour vanter sa toute-puis- sance; dans l'autre, le second aveugle, la Fortune, qui fait danser les humains et raconte ses tours de passe-passe. Enfin, dans le troisième, réside le dernier aveugle, la Mort, qui détaille ses exploits en vingt-six strophes de dix vers chacune (2). La première de ces strophes, rapportée par Gabriel Peignot, nous donne lieu de relever une particularité assez intéressante qui paraît avoir échappé à cet écrivain. Celui-ci, en effet, en dressant la nomenclature des éditions de la Danse des Morts d'Holbein, y fait entrer les Figures de la Mort, qu'il cite d'après un exemplaire imprimé sur vélin, lequel se trouvait dans la bibliothèque de Mac-Carthy; mais il déclare qu'il est dans le doute sur la nature de cet ouvrage : « Nous le plaçons, dit-il, » parmi les éditions d'Holbein (de la Danse d'Holbein), sauf à la ranger parmi les Macabres (les Danses » Macabres) si de nouveaux renseignements nous prouvaient qu'il appartient à cette classe. » Je pense que les nouveaux renseignements obtenus sur cet objet me permettent d'établir que les Figures de la mort (in-12 goth. suivant G. Peignot, in-18 suivant le catalogue de Van-Praet) n'appartiennent point à la Danse d'Holbein. J'ai découvert qu'elle contient un texte semblable à celui des Danses des Aveugles. L'exem- plaire de cet ouvrage, qui se trouve à la Bibliothèque nationale , est annoncé dans le catalogue des livres imprimés sur vélin de Van-Praet, tom. IV, pag. 193, B. L. 263. Il renferme 24 pages ayant chacune du texte et une gravure. La première gravure représente la Mort assise sur un cercueil couvert du drap mortuaire ; elle tient à la main un long dard et débute en ces termes : Je suis la Mort de nature ennemye. Qui tous vivans fînablement consomme. Annihilant à tous humains la vie. Reduys en terre et en cendre tout homme. Je suis la Mort que dure on surnomme. Pour ce qu'il faut que main'e tout à fin, etc., etc. Or, ce texte est précisément celui de la première strophe récitée par le personnage de la Mort dans la Danse des Aveugles dont parle Gabriel Peignot (3). 11 en est de même de la conclusion, sauf quelques mots qui ont été changés dans l'édition de la Danse des Aveugles dont s'est servi l'auteur des Recherches (Z|). Enfin , dans

fiançais; les douze Sibylles, idem (12 dessins) en vers français: la Parabole de l'Enfant prodigue, idem (k dessins); les Signes de la fin du monde (11 dessins); la Danse des morts (66 dessins); 1rs Venus terrassant les Vices (8 dessins); les Triomphes de César en prose française (2tj dessins); les Miracles de Marie (15 dessins), etc. Lesanachronismes les plus grossiers, les rapprochements les plus étranges, abondent dans les livres d'Heures. Celui qui fut imprimé en 1507, à Paris, par Guillaume Anabat pour Hardouyn, libraire (Heures à l'usage de Rome), nous offre, dès la première page, la représentation peu orthodoxe de l'enlèvement de Déjanire.

. (1^ Voici l'argument du poëme tel que le donne l'édilion de Lyoîi,15ù3.

Amour, Fortune et Mort , aveugles el bandez , Fout dancer les Humains, chacun par accordance ; Car aussitost qu'Amour a ses Iraictz dezbandèZj L'homme veut commencera dancer basse dance ; Purs Fortune, qui sait le lour de discordance, ij , ,'. à'our un simple d'amour, FaicUm double brausler;

Plus inconstant 'beaucoup que feuilles d'arbre en l'air : Pu dernier tourdion. la mort nous importune; Et si n'y a vivans qu'on ne voye esbranler, A la dance de Mort, d'Amour el de Fortune.

('.') A la suite de la Danse des Aveugles, on trouve assez souvent

un Débat du reliyieux et de l'homme mondain qui a été publié

aussi à pari. On sait que plusieurs éditions de la Danse Macabre

renferment pareillement un débal de l'âme et du corps. C'est lou-

jours la même antithèse, la même idée reproduite sous des formes

diverses.

(3) Je suis la Mort de nature ennemye,

Oui tous vivans fînablement consomme, Annihilant en tons humains la vie; Réduis en terre et en cendre tout homme. Je suis la Mort qui dure nie (sic) surnomme Pour ce qu'il faut que maure tout à lin, etc.

(Yoy. Recherches sur les Danses des Morts, p. 132.)

(Zi) Voici les premiers vers de la péroraison dans les Figures de la Mort et dans la Danse des aveugles dont parle Gabriel Peignot :

fiancez doneques vivans à l'instm-

uieut, Et avisez, comment vous le ferez. Après dancicr voirez au jugement Auquel estroit examinez serez.

{Danse des Aveugles.)

Duces docques vivans aux instrn-

mens, Et avisez comment vous le ferez. Apres dâcer viendrez au jugement Auquel estroit examinez serez, etc. (Figures de la Mort.)

20 DE L'IDÉE DE LA MORT.

ces deux ouvrages, la Mort est représentée assise sur un bœuf et exterminant tous les hommes à l'aide du dard qu'elle tient à la main. Les gravures ainsi que le texte ont trait, en général, aux différentes circon- stances qui peuvent abréger la vie de l'homme : guerre, famine, peste, maladie ordinaire, chute, attaque de brigands, exécution judiciaire (pendaison), etc. (1). L'idée fondamentale du livre est que rien ne saurait échapper à l'empire de la mort qui frappe tous les humains sans distinction d'âge, de rang, ni de sexe, aux instants qu'il lui plaît de choisir. Mais ici se présente une difficulté : si le texte des Figures de la mort appartient exclusivement à la Danse des Aveugles, comment se fait-il que ce texte ait été annexé à la Danse Macabre qui doit être antérieure à la précédente ? C'est pourtant ce qui a eu lieu, ainsi que je l'ai pu con- stater d'après la Danse Macabre publiée à Troyes chez J. Oudot. Dans cette édition, après la Danse des femmes et avant le Dit des trois Morts et des trois Vifs, se trouve un long poëme très irrégulier de forme, en tête duquel est une iigure équestre de la Mort avec ce titre : Mort menace l'umain lignage. La première strophe, sous la rubrique : La mort déclare son devoir, commence par les vers suivants qu'on sait être communs aux Figures de la Mort et de la Danse des aveugles :

Je suis la mort de nature enneniye

Qui tous vivans finalement consomme

Annihilant à tous humains la vie ,

Et réduisant dans la terre tout homme, etc.

Suit une certaine quantité de vers divisés par les rubriques : Mort engendrée d'Jdamet d'Eve; Mort en mourir d'Jbel; Mort depuis fait tout mourir; Mort pour tarder manque à venir; Mort prend gens endormis à toute heure, mort par guerre, mort par famine, mort par mortalité, etc. Le tout se termine par une ballade de trente-six vers. J'ignore si cette pièce se trouve dans de plus anciennes éditions de la Danse Macabre ; mais s'il en était ainsi, que faudrait-il en induire? que le texte de la Danse des Aveugles est plus ancien que l'on ne croyait, et que Pierre Michaut s'en était emparé pour l'approprier à la fiction qu'il avait conçue? Cela est d'autant plus probable que, dans les explorations qui ont pour objet les Danses des Morts et les diverses conceptions qui leur ont été rattachées de manière à former une sorte de cycle poétique d'un genre à part , on finit toujours par découvrir que les dates, assignées d'abord à ces productions comme dates primitives et originelles, sont encore beaucoup trop récentes, et que c'est à une époque plus reculée qu'il faut faire remonter les premières traces de l'élaboration de ce sujet tant de fois repris par les écri- vains. On a de Jean Lemaire, qui naquit dans la dernière moitié du xvc siècle (U73) , Trois contes de Cupido et Atropos. Par le fond des idées comme par le choix des interjocuteurs ils rappellent le poëme de Pierre Michaut. C'est l'Amour qui rencontre la Mort, l'invite à boire et se rend avec elle à la taverne. Là, ils s'enivrent tous les deux et par mégarde font l'échange de leurs armes. La vieille Mort qui tout froisse et espautre saisit l'arc d'amour, et Amour qui tout fait à rebours prend l'arc de Mort croyant prendre le sien. On imagine sans peine les résultats de cet échange qui concourent également à la perte de l'humanité. Dans le dernier conte, les dieux tiennent conseil pour aviser aux moyens de remettre les choses dans leur état normal. Jupiter fait donner par Mercure un nouvel arc à l'Amour, on laisse à la Mort celui qu'elle avait pris; elle s'en servira contre les vieillards, afin de leur inspirer une passion ridicule et non partagée.

Voulons-nous chercher en d'autres contrées de l'Europe , et parmi les vieux monuments des littératures étrangères, des ouvrages qui tendent à l'imitation de la Danse des Morts, ou qui ont avec cette danse une cer- taine analogie, nous en trouvons mille pour un. Celui qui nous semble le plus digne de remarque est YJllé-

(1) La seconde partie d'un ouvrage peu connu que je possède (c'est la Danse des morts) ; Il Pars. Varia gênera mortis; III Pars,

et qui nous offre aussi une Danse des Morts imitée d'Holbein, con- Panas damnatoriim continens, et au bas : Gedruckt zu Laybach

tient et représente sous ce titre: Varia gênera mortis des sujets und zu finden bey Johann Baptista Mayr in Saltzburg. Auno

analogues. L'ouvrage est en latin et en allemand. En tète on lit : 1682, 1 vol. in-U". Theatrum mortis humanœ tripartitum. I Pars. Saltum mortis

TEXTE DES DANSES DES MORTS 21

goriesur la mort, publiée en langue allemande à Bamberg en 1462. Cette allégorie, qui fait partie d'un livre rare et précieux de la classe des incunables (I), présente une sorte d'apologie de la mort. Un personnage, appelé l'accusateur (clager) , apostrophe rudement la terrible affamée, et celle-ci lui répond par une belle harangue contenant sa justification. Us reprennent ensuite et poursuivent l'un et l'autre alternativement. Chaque chapitre forme un discours, en sorte que les trente-deux premiers chapitres renferment seize dis- cours pour chacune des parties adverses. Au trente-deuxième chapitre, le jugement de Dieu clôt le débat. Comme on le voit , la disposition de cet ouvrage a quelque ressemblance avec celle du livre de Job. J'oubliais de dire que le trente-quatrième et dernier chapitre contient la glorification du Très-Haut par le personnage dit l'accusateur (clager) (2). Les presses de Nuremberg publièrent , quelque temps après, le fameux Chronicarum Liber, pLus connu sous le nom de Chronique de Nuremberg (1 /|93, in-fol.max. , Goth.). Dans la vaste encyclopédie de Martin Schedel, le sujet en vogue ne fut pas oublié, et l'une des nombreuses gravures en bois dont elle est enrichie représente, sous le titre d'Imago Mortis, cinq squelettes dansant au son des instruments ; de longues considérations sur la mort accompagnent cette gravure, au-dessous de laquelle on lit, dans les éditions en langue latine, dix vers latins dont le premier est ainsi conçu : Morte nihil melius. Vita nilpejus iniqua, etc. Au verso du feuillet se trouvent encore d'autres vers qui roulent sur la même idée, puis peu après on arrive à une immense gravure en bois tenant toute la hauteur et toute la largeur de l'immense in-folio, et représentant le jugement dernier, la fin du monde, épisode qui semble avoir accompagné en presque toute circonstance la Danse des Morts. Enfin, un livre , qui eut un succès prodigieux, la Nef des fous (3), du docteur Sébastien Brandt, de Strasbourg, contient de nom- breux passages relatifs à la mort et quelques représentations iconologiques en rapport avec le lugubre sujet. Ce qu'il faut surtout remarquer dans ces images , c'est leur ressemblance avec certaines gravures- de la Danse des Morts, notamment avec celle de la Danse des Morts d'Holbein. J'y reviendrai en parlant de cette dernière.

Ainsi que la remarque en a été faîte plus haut, ce fut sous les règnes de Charles VI et de Charles Vil que ce genre de productions atteignit à l'apogée de sa vogue. Mais déjà sous Charles V parurent des concep- tions non moins austères, qui occupaient la pensée de lugubres objets. De ce nombre était le Respit de mort, composé par Jean Lefébure à la suite d'une maladie grave dont il avait été atteint huit jours après la Saint- Remi de l'an 1370. Ce Jean Lefébure était avocat en la cour du parlement et rapporteur référendaire à- la Chancellerie de France (4). Plus tard, Alain Chartier, secrétaire des rois Charles VI et Charles VII, écrivit, dit-on, un Miroir de mort. Jacques le Grand , qui vivait à la même époque, fit un livre de morale qui roulait sur l'amour de la vertu et sur la pensée de la mort. Enfin, le sire de la Marche, dont la devise était tant a souffert, en écrivit un qui avait pour titre : Cy commence ung excellent et très proufitable lyure pour créature humaine apelle le Miroer de mort. C'est un poëme anonyme qui consiste en 93 strophes de

(1) Ce joyau bibliographique est parvenu en 1792 à la Bibliothè- Europe, formerait une bibliographie assez volumineuse. La Biblio- que nationale. C'est un volume petit in-f° contenant trois ouvrages thèque de Strasbourg, pour sa part, en possède plusieurs en lan- allemands imprimés à Bamberg en 1&62, par Albrecht Pfister, gue latine et en langue allemande dont quelques unes sont fort avec des gravures en bois. Les trois ouvrages n'ont ni titre ni anciennes et fort rares. Les vers de Sébastien Brandt sur la mort, frontispice qui en indiquent le sujet. C'est Albert Heineken qui se composent de poétiques lieux communs empruntés aux auteurs a désigné le premier des irois par le nom tf Allégorie sur la mort, sacrés et aux auteurs profanes de l'antiquité : La mon n'épargne Quant au second , il renferme quatre histoires, celle de Joseph, ni petit ni grand , ni jeune ni vieux. Elle vient à toute heure, à celle de Daniel , celle de Judith et celle d'Esther; pour le troi- toute minute, quand il lui plaît, tu cras, hodie ve. Chacun doit se sième il est intitulé : Bible des pauvres. tenir prêt à la suivre et ne la point redouter. Quelques passages

(2) Le sommaire de ce chapitre indique que l'on a ici sous les font allusion à la Danse des Morts, par exemple, le suivant :

yeux un modèle de prière. Dieu y est appelé la planète la plus

. , . i i . , , ■„ , , 7 , , , s'e mttsten ail auf seine fart

puissante de toutes les planètes, le maître d hôtel de la cour ce- Vnd dantzen ihm nach seinen reyen

leste, le grand duc de l'armée céleste, et il y reçoit le titre d'élec- Bàbst, keyser, kônig, Bischoff, Leyen,

teur qui préside au choix de tous les électeurs. L'allemand du Der mancher noch nit liet gedacht

... , . , „, . . ... Das man den vordantz ihm hat bracht, etc.

texte est tel qu on le parlait et qu on 1 écrivait au xvc siècle.

(3) La nomenclature des éditions de la Nef des fous, dans les (4) Cet ouvrage fut imprimé fort longtemps après la mort de différentes langues qui ont concouru à-populariser cet ouvrage en l'auteur.

22 DE L'IDÉE DE LA MORT.

huit vers de huit syllabes chacune. L'édition, sans lieu ni date, paraît être de la fin du xvc siècle. Sur le premier feuillet se voit une figure représentant des moines qui mettent un mort en terre , et au-dessous de cette planche le texte débute par ces deux vers :

« Je fus indigne serviteur

« Au temps do ma première jeunesse. »

Indépendamment des Danses Macabres et des autres Danses des Morts, publiées d'après Holbein sous différents titres, comme : Les simulacres et historiées faces de la Mort, Imagines Mortis, Icônes Mortis, Theatrum mortis humanœ, etc., on vit abonder les réimpressions d'opuscules tels que : le Débat du corps et de l'âme [\ ), la Complainte de l'âme damnée (2), la Vision de l'ermite (3), Exhortation de bien vivre et de bien mourir, la Vie du mauvais Antéchrist, les Quinze signes, le Jugement, dont quelques uns étaient fort anciens, et que les éditeurs, vu l'analogie du sujet, réunissaient presque toujours à la Danse Macabre. Citons en outre : La Remembrance de la mort (vers 1500) et le Courroux de la mort contre les Anglais, ouvrages qui semblent avoir été enfantés par le spectacle des calamités publiques. La haute littérature, dans les

(1) VAUercatio animœ et corporis est une des nombreuses conceptions enfantées au moyen âge parla peur de l'enfer et de la damnation éternelle. Elle a produit des monuments littéraires dans toutes les langues des peuples chrétiens, et cela, assure -l-on, dès le Xe siècle. M. Edelesland du Méril, dans son recueil des Poésies latines populaires antérieures au xtte siècle, nous en a fait con- naître un intitulé : Vision de Fulbert , d'après les manu- scrits n" 472 f. Bibliothèque nationale, fonds de Saint-Victor, n" 4363, Bibliothèque de Bruxelles, et n°Zi38, Bibliothèque Maza- rine. Ce dernjer manuscrit, d'après M. Edelesland, semble avoir été écrit dans le xnc siècle, près de trois cents ans avant les deux autres. Une des versions allemandes imprimées dans le Frûhlings- gabe de M. de Karajan dont l'écriture a les caractères ordinaires du xivc siècle, en est la traduction presque textuelle. Ce genre de productions se retrouve plus anciennement encore dans un ma- nuscrit anglo-saxon connu sous le nom d'Exeter , dont l'écriture remonte au xc siècle. {Voy. Conybearc, Illustr. of Anglo-Saxon poetry , p. 232) ; Hildeberla traité le même sujet sous le titre de Querimonia et conflictus carnis et spiritus (Voy. Hommey, Sùp- plementum Patrum, p. h'2\). On coiumîI une vrrsion métrique du Débat, en vers léonins, par liobert Grosse-Tête (Voy. Leyser, p. 997 ; et encore le Querimonia de Hildebert et Stôckeus Animœ damnatœ lamenta et tormenta, Hambourg, 1669, in 4"). Il n'est peut-être pas une seule littérature moderne qui ne compte quel- que poème de ce genre. On peut citer, en français, De le desputison de l'Ame et del Cors, Bibliothèque de l'Arsenal, n" 283. Belles let- tres françaises: De conflictu corporis et animœ (Wright, Walter Mapes), puis une autre version ibidem , p. XXIII. Le Débat du corps et de l'âme a été aussi imprimé à Paris (in-fol. 1691), par l'éditeur de la Danse Macabre, Guyot Marchant, qui l'a également publié à la suite de cette dernière. Il se trouve dans le Miroir de l'Ame, in-4°, goth. (catalogue de laVallière, 2797) et M. Grasse ( Lehrbuch einer allgemeinen Literârgeschichte, t. Il, part. II, p. 1105) en mentionne une in -8° sans indication de lieu ni de date. M. de Karajan en a publié deux versions allemandes (Frûh- lingsgabe,p. 98 et 123), et il en existe probablement d'autres dans la même langue. On en connaît jusqu'à quatre versions en vers anglais (recueillies par M. Wright). On en possède aussi deux versions flamandes, une grecque, une provençale, une ou deux espagnoles, une italienne (par Jacopone da Todi, Laude), une danoise et une suédoise (pour l'indication des sources, voy. Ede- lesland du Méril, ouvrage précité, p. 219). Les versions en prose, également très nombreuses, ont ordinairement pour tire en alle-

mand comme en français: Le miroir de l'âme (der Spiegel der Seele). La forme dialoguée employée dans ces compositions, soit qu'elle fût une imitation de Platon et de Cicéron, des vers fescen- nins ou de la poésie orientale, soit qu'elle fût le produit naturel du développement de l'esprit humain , était déjà populaire au IIe siècle [Voy. les œuvres de saint Justin et de Minulius Félix), et se rencontre dans un grand nombre d'ouvrages tant sacrés que profanes. Elle est môme encore recherchée dans la littérature du peuple, témoin La disputa de Bacus et de Priapus, compousado (en patois de Sarlal), per lou sieur Bousset. Enfin, c'est sous cette forme que Villon a composé, en vers, un débat du cœur et du corps, Oxenstiern, en prose, un débat du corps et de l'âme, et quel- ques auteurs modernes d'autres imitations de l'ancien sujet moral et religieux, traité cite fois au point de vue philosophique. Ainsi François de Neufehàteau a publié en 1824 un ouvrage en vers in- titulé le Corp* et l'âme. Xavier de Maistre, dans le Voyage autour de ma chambre, a encore rappelé la même idée par sa plaisante distinction de l'âme et de la bête.

(2) De même que le débat du corps et de l'âme , celte com- plainte a été publiée à part. Il en existe plusieurs éditions dont une de Michel Lenoir {voy. Brunet, Man. du libr., t. I, p, 7Û5). Le débat du corps et de l'âme, la vision de l'ermite et autres opus- cules analogues ont été aussi publiés séparément, mais les exem- plaires en sont fort rares.

(3) Les visions étaient une forme généralement adoptée pour donner du relief et du crédit aux ouvrages d'imagination ; mais les écrivains du moyen âge en ont considérablement abusé; ils ont débité sous le nom de Visions toute sorte d'extravagances et de bizarreries. Les moines surtout se sont signalés sous ce rapport- La morne solitude des cloîtres enfantait dans leur cerveau des hallucinations, qu'ils revêlaient de couleurs poétiques et qu'ils fai- saient passer pour des révélations divines. Une circonstance pour ainsi dire obligaloire de la vision, était le voyage dans l'autre monde. Les écrivains satiriques ont tiré un bon parti de ce cadre littéraire. Ils sont descendus plus d'une fois chez les morts, afin d'avoir le droit de railler les vivants. Au nombre des visions trans- formées en allégories satiriques, il faut citer les Nuits Sevillanes ou les Visions de dom Francisco de Quevedo Villegas, traduites du portugais en français, augmentées de la Réformation des en- fers, et de la relation du voyage de Calvin aux Champs-Elijséens et aux enfers, pardomGaleo. Nouvelle édition, Bruxelles, Jonede Grieck, 1700, 1 vol. in-8°. La seconde nuit contient une Vision de la Mort et de son palais. -,

TEXTE DES DANSES DES MOUTS. 23

temps qui suivirent , eut aussi le goût des lamentations funèbres. Il n'était pas un poëte, pour ainsi dire , qui ne mit un crêpe à sa lyre et qui n'allât porter son tribut de plaintives élégies à la muse des tom- beaux. L'un écrivait son testament, l'autre son De profundis , un troisième son épitaphe. Tousse prenaient à chanter la mort des femmes qu'ils avaient aimées (1). Villon, le poëte favori de Louis XI, l'enfant gâté de Paris, malgré ses habitudes de débauche , avait conservé une délicatesse de pensées qui se révèle éfl maint endroit de ses œuvres. Voulant reprocher à la mort de lui avoir ravi sa maîtresse, il trouve , pour formuler sa plainte, des accents d'un naturel et d'une mélancolie vraiment sublimes. Le Lay qu'il écrivit à cette occasion est un petit chef-d'œuvre (2\ Après lui, Marot fait des complaintes sur la mort de plusieurs grands personnages, ses contemporains, et sur la perte de ses amis. Il fait aussi ce qu'il appelle son cime- tière, c'est-à-dire un recueil d'épitaphes, les unes sérieuses, les autres comiques ou satiriques. 11 est cer- tain qu'il eut plus d'une fois la Danse des Morts présente à la pensée (3). C'est ce que prouve sa com- plainte sur le jeune baron de Malleville , Parisien. Après avoir énuméré les qualités de ce gentilhomme, Marot dit, en apostrophant la mort :

Las, or est-il à sa dernière dance

loy la mort, lui a fait sans soûlas s

Faire faux pas, et mortelle cadence

Sous dur rebec, sonnant le grand hélas.

(1) Charles d'Orléans a composé sur la mort de sa dame une ballade dont voici les premiers vers :

Las ! mort , qui t'a fait si liardie, De prendre la noble Princesse, Qui étoit mon confort, ma vie, Mon bien, mon plaisir, ma richesse? Puisque tu as prias ma maîtresse, Prens moi aussi son serviteur . Car j'aime mieux prochainement Mourir, que languir en tourment, En pasme,.soucy et douleur.

(2) Lay ou plustôl Rondeau. Mort, j'appelle de ta rigueur, Qui m'as ma mai tresse ravie, Et n'es pas encore assouvie , Si tu ne me liens en langueur. Depuis n'eu force ni vigueur, Mais que nuysoit-elle en vie.

Mokt. . . Deus estions et n'avions qu'un cueur. S'il est mort, force est que dévie (que je meure) Voire, on que je vive sans vie Comme les images par cueur. ;

Moht- . . " (Villon. OÉuvres. La Haye. 1742 f. 102.)

Villon revient fréquemment dans son Grand Testament sur cette

pensée de la mort qui lui a pariiculièremeni inspiré sa ballade des

Dames du temps jadis, celle des Seigneurs du temps jadis , et

enfin une troisième le même sujet est encore une fois traité. La

forme intenogative sous laquelle il procède dans ces trois ballades

âTénuméralion des personnages illustres dont il évoque le souvenir,

est carastéristique et me paraît imitée d'un cantique fort populaire

du XIVe siècle inlitulé: Canticum de morte, Cantique sur la mort,

l'on se demande pareillement ce que sont devenus les grands

hommes du temps jadis. Pour constater la ressemblance, il suffira

de comparer les fragments ci-après :

Cbi Plato, ubi Poipbyrius? Ubi Tulliusaut Virgilius? Dbi Thaïes, ubi Empedocles , Aut egregius àristoteles? Alexander.ubi, rex maximus? Ubi Hector Trojae fortissimus? Ubi David rex doctissimus ? TJbi Salomo prudentissïmus? Dbi Helena Parisque roseus ? (Canticum de morte. V.Rajibach, Chrislliche Anthologie.)

Dictes moy ou ne en quel pays,

Est Flora la belle Romaine ,

Archipiada , ne Thaïs,

Qui fut sa cousine germaine,

Echo, parlant quand bruyt on maine

Dessus rivière ou sus élan ,

Qui beaulté eut trop plus que humaine.

Mais sont les neiges à'anlan (de l'an passé).

(F. Villon, Ballade des dames du temps jadis.) Qui plus, ou est le tiers Calixte Dernier decedé de ce-nom Qui quatre ans tint le papaliste ? Alphonse le roy d'Arragon La gracieux duc de Bourbon? Et Arlus le roi de Bretaigne. Et Charles septiesine le bon ? Mais est le preux Charlemagne? (Lemème, Ballade des seigneurs du, temps jadis.)

(3) Dans sa complainte en mémoire de messiie Florimond Ko- bertet , il nous présente la Mort triomphalement montée sur le char du défunt et agilant le terrible dard qu'elle lient à la main en guise de sceptre. La France vient se plaindre à elle du torl que lui fait la perte de messire Florimond , dont les poêles feront néanmoins revivre la mémoire , en dépit des arrêts de la cruelle souveraine. A ce défi, l'auteur raconte que la maîtresse du genre humain, surprise de s'entendre regarder comme inutile, prend la parole avec vivacité. La réponse de la Mort intitulée : la Mort à tout humain, renferme des traits piquants contre le clergé , par exemple, celui-ci :

Peuple séduit, endormy en ténèbres Tant de longs jours par la doctrine d'homme, Pourquoy me fais tant de pompes funèbres, Puis que ta bouche inutile me nomme? Tu me maudis, quand tes amis assomme : Mais quand ce vient qu'aux obsèques on chante, Le prestre adonc qui d'argent en ha somme Ne me dis pas maudite ne mesclianle.

Et encore ce passage:

Messes sans nombre, et force aniversaires, C'est belle chose, et la façon j'en prise ; Si sont les chants, cloches et luminaires : Mais le mal est eu l'avare prestrise : Car si tu n'as vaillant que ta chemise, Tien loy certain, qu'après le tien trespas, Il n'y aura ue couvent, ne église, Qui pour toy sonne, ou chante, ou face un pas.

(Clément Makot, Œuvres, La Haye, 1700, . j t..II, Complaintes.) , ;

-2U DE L'IDÉE DE LA MORT.

- Ronsard ne fut pas non plus en reste avec la mort, et lui adressa une de ses odes. Philippe Habert imagina de décrire son palais dans un assez long poëme intitulé : Le Temple de la Mort (1). Pelisson a fait l'éloge de cet ouvrage auquel l'auteur travailla pendant trois ans. Vint ensuite un écrivain peu connu, mais qui mérite de l'être davantage, et dont le nom, d'ailleurs, a été sauvé de l'oubli par une citation de Molière. Cet écrivain, le conseiller Pierre Mathieu, publia des quatrains de la. Vanité du monde ou Tablettes de la vie et de la mort, l'on trouve des pensées fortes et quelques vers heureux. Notre immortel fabuliste , le bon La Fontaine, s'est plu à nous donner deux versions de la fable d'Ésope, la Mort et le bûcheron; il a écrit en outre La Mort et le mourant, qui commence par une leçon sur la nécessité de mourir et se termine par une moralité l'auteur répète avec les anciens qu'il voudrait qu'on sortît de la vie ainsi que d'un ban- quet. C'est aussi le désir qu'a souvent exprimé notre illustre Béranger. Dans l'admirable petit poëme qui a pour titre : Treize à table, il fait jouer à la mort le rôle d'une amie (2) et ne craint pas de répéter

(1) Au creux de ce vallon , dès l'enfance du inonde Est un tenipli; fameux d'une figure ronde; Quatre portes de fer en quatre endroits divers, Par l'ordre des destins, partagent l'univers : L'une est vers le couchant, et l'autre vers l'aurore; L'une voit le Sarmathe, et l'autre voit le More; Et viennent en foule et sous d'égales lois,

Les jeunes et les vieux, les peuples et les rois.

(P. Habert, Le Temple de la mort.)

(2) » Vois, me dit-elle, est-ce moi qu'il faut craindre? » Fille du ciel, l'espérance est ma sœur.

» Dis-moi, l'esclave a-t-il droit de se plaindre » De qui l'arrache aux fers d'un oppresseur ! » Ange déchu, je te rendrai les ailes, » Dont ici-bas te dépouilla le sort. » Enivrons-nous des baisers de nos belles ; Non, mes amis, je ne crains plus la mort.

(Bérasger , Treize à lable.)

Beaucoup d'écrivains n'ont pas craint de plaisanter avec la mort, surtout quand ils pouvaient le faire aux dépens d'aulrui. Aussi se rencontre-t-il de fréquents exemples d'épigrammes sous forme d'épiiaphes. La Danse des Morts a même été parodiée. M. Achille Jubinal, pour faire connaître le sensdes inscriptions dont les Danses murales sont ordinairement accompagnées, s'est servi lort, selon nous, puisqu'il ne s'agissait point du véritable texte de ces danses) d'un livre intitulé : Le il faut mourir, et les excuses inutiles que l'on apporte à cette nécessité, le tout en vers burlesques , par maîire Jacques, chanoine créé de l'église métropolitaine d'Embrun. On jugera du style de cet ouvrage par le peu que j'en rapporte ci- après : (C'est la Mort qui parle.)

Que ces disputes sont frivoles

Qu'on agite dans les écoles ,

Pour scavoir quel est le plus fort

Du vin, de l'amour ou la mort !

Je croy qu'il faut faire litière

Du débat de cette matière ;

C'est un conte à dormir debout...

Je parcours toute la Syrie,

Je vay traverser l'Arabie ,

Et je frappe quand je veux

Ces nègres qu'on appelle heureux.

De passant dedans la Perse

D'un coup de javelot je perce

Ce grand Saphir rempli d'orgueil

Et luy fais voir dans le cercueil

Que ma puissance est sans seconde.

Je fais voir mes forces égales

Dans les Indes orientales ;

Je traite le roi de Pégu

Ne plus ne moins qu'un gueu tout nu...

Pour le grand-duc de Moscovie,

Je le réduis au petit point.

Quand du moule de son pourpoint

J'en fais un horrible squelette, etc.

Ce n'est pas tout : Après la parodie est venu le vaudeville. Feu le chevalier de Piis, l'un des zélés du caveau moderne, a mis la

Danse Macabre en chanson. Je dois à l'obligeance de M. Richard de connaître cette pièce singulière qui a été publiée dans l'Épicu- rien français ou les Dîners du caveau moderne (Paris, J.-B. Poulet), 10e année (I8I/1), quatrième trimestre (octobre), p. 53. Le titre porte : La Nouvelle Danse Macabre , Vaudeville dédié aux petits maîtres et aux femmelettes qui ne peuvent souffrir qu'on parle de mort dans une ode anacréontique. Air: en revenant de bale en suisse. Elle renferme trente couplets ou quatrains accompagnés d'un refrain de quatre vers. Faute d'espace , je ne citerai que les suivants :

Peut-on craindre au siècle nous sommes Ce tableau cher à nos aïeux, la mort poursuit tous les hommes, Riches et gueux, jeunes et vieux ?

La Danse Macabre,

Prouve que la Mort

Malgré qu'on se cabre ,

Jamais ne démord, [bis).

Petits maîtres pusillanimes, Quand la mort vient dans un couplet , a os pâmoisons sont unanimes Tant son air blême vous déplaît? La Danse Macabre, etc.

Comme les premiers rois d'Egypte, Vous n'auriez donc jamais aimé A dîner au fond d'une crypte Tout près d'un squelette embaumé ? La Danse Macabre, etc.

Cerveaux étroits, esprits opaques, Vous n'oseriez donc pas ouvrir Le poëme de maitre Jacques (a) Intitulé : Le faut -mourir ? La Danse Macabre , etc.

Vous n'eussiez pas aux catacombes Suivi les membres du Caveau ib) ! Six cent mille tètes sans tombes Y chantent toutes de niveau. La Danse Macabre , etc.

Mais approchez de mon optique.... Pour voir ce que vous allez voir ; C'est du moderne et de l'antique Qu'amalgame ici mon savoir. La Danse Macabre , etc.

Adam côte à côte avec Eve, Abel, Caîn, Sem, Chant et Japhet Tentent d'échapper à son glaive ; Mais zig et zag ! c'est déjà fait ! La Danse Macabre, etc.

(a) Allusion à l'ouvrage dont il est question dans la note ci-dessus.

(b) Une de'putalion nombreuse du caveau moderne visila, le mois dernier, les catacombes de Palis; il y improvisa des couplets, au grand élonnemeut des An- glais qui s'y étaient rendus le même jour. (Noie jointe à la chanson.)

TEXTE DES DANSES DES MORTS. 25

devant elle, en s'adressant aux autres convives , ces douces exhortations : De vos chansons ranimez l'allé- gresse ! Calmez la soif de ma coupe épuisée ! Enivrons-nous des baisers de nos belles ! Que le plaisir use en paix notre vie... Un brillant écrivain, artiste et poëte, qu'on a présenté à tort comme un partisan exclusif du culte sensualiste de la forme, est un des auteurs qui , de nos jours , ont le plus souvent inter- rogé la mort, puisant dans cette âpre méditation les pensées les plus originales et les plus profondes. Le caprice de l'esprit humain avait déjà doté la littérature d'une Danse des morts, d'un Théâtre de la mort ; grâce à Théophile Gautier , nous possédons aussi une Comédie de la mort. On le voit , les titres les plus mondains désignent ici le sujet le plus austère. La Comédie de la Mort est une conception neuve et hardie; elle débute par une pièce de vers intitulée : Portail , dont la disposition est basée à dessein sur le nombre trois. Ensuite vient une partie qui a pour titre : La vie dans la mort. Là, s'entame un étrange dialogue entre le ver et la trépassée. La seconde partie ou contre-partie de la première est intitulée : La mort dans la vie. Nous y voyons paraître Faust, Don Juan, comme personnifications du doute, de l'im- puissance et de cette exaltation mystérieuse et maladive, soif de Tantale, qui dévore la créature : le sen- timent de l'infini. Enfin l'œuvre conclut par une invocation au plaisir dans le goût antique : le cadavre, exhumé des charniers du moyen âge, redevient pour un instant ce joli petit squelette d'ivoire qu'un esclave complaisant fait manœuvrer sous les yeux des aimables libertins :

Hâtons-nous, hâtons-nous! notre vie, ô Théone, Est un cheval ailé que le Temps éperonne.

Hâtons-nous d'en user. Chantons Io, Péan

Mais, vain espoir, la Mort reparaît, hideuse, décharnée, et sa lugubre image nous laisse sous l'impression de la tristesse et du découragement. Ces sentiments, d'ailleurs, paraissent naturels au poëte. A l'exemple de Pétrarque, Théophile Gautier s'étonne que les hommes songent tant à l'avenir et s'occupent si peu du présent : il adresse ces vers touchants à la gloire :

Combien au beau moment, Gloire, ô froide statue! Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, Pâles, sur ton épaule, ont incliné le front!

Et plus loin, insistant sur le prix de la vie, il se demande pourquoi l'on consacre au travail des heures que rien n'empêche de consacrer au plaisir. Pour vivre, cependant, il ne faut que vouloir :

Pourquoi ne vouloir pas ? pourquoi ? pour que l'on dise, Quand vous passez : « C'est lui ! » pour que dans une église Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci On vous couche à côté des rois que le ver mange,

Voyez passer la belle Hélène, Voyez passer le beau Paris , Ninon, Phryné, la Madeleine, Jean de Meung et Jean de Paris. La Danse Macabre, etc.

Au milieu de ce bal célèbre Voyez le pape Borgia ! Il pleure et chante un air funèbre, Tout contraire à l'alléluia. La Danse Macabre, etc.

Boëce, Young et saint Jérôme Ont peine à se mettre en chemin, Eux qui faisaient tome sur tome, Une tête de mort en main. La Danse Macabre, etc.

De ce ménestrel dans l'angoisse, Comme elle brise le rebec !

Comme à ce chantre de paroisse.

Sans mot dire elle clôt le bec.

La Danse Macabre, etc.

Muse en couplets trop libérale, Mes lecteurs pourraient se lasser : Reste à leur fournir la morale, C'est qu'il nous faut tous la danser ! La Danse Macabre , etc.

Les artistes n'ont pas été moins hardis que les poètes dans leurs évocations de la pensée funèbre. Nous verrons plus loin comme ils ont croqué joyeusement le lugubre personnage qui symbolise l'anéantissement de l'enveloppe charnelle du corps humain. Quant aux musiciens ils sont tout aussi aguerris sous ce rapport que les bons chansonniers et les joyeux buveurs. L'auteur de Montano et Stéphanie, feu Henri Berton, a fait les paroles et la musique d'un canon à quatre voix intitulé : Vive la mort.

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26 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.

N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange

Et cette inscription : « Un grand homme est ici (1). »

En lisant ces vers on se rappelle involontairement l'apostrophe du chantre de Laure :

0 cieclii il lanto aU'alicar che giova ? Tutti tomate alla gran madré anlica ; E'1 nome voslro appena si riirova.

C'est ainsi que l'intelligence humaine tend à résigner ses pouvoirs et à se soustraire aux glorieuses pré- occupations de l'immortalité. 11 faut donc repousser de toutes ses forces l'idée de la mort, dès qu'on se sent enclin à y puiser ce découragement funeste qui ôle à l'homme le moyen de marquer par de grandes choses la trace de son passage en ce monde. 0 vous, artistes, savants et poètes, écoutez le moraliste qui vous exhorte à ne pas mépriser la gloire (2) ; écoutez surtout le vieux Pierre de Blois qui vous dit dans la langue de sérudits du moyen âge : Sola scripta sunt quœ mor taies quœdam fama immorlalitalis perpétuant. C'est uniquement par les œuvres de la pensée que les hommes perpétuent leur mémoire dans les siècles à venir !

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SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION

DE LA MORT.

Images et tableaux des l&anses des Mort».

La vie et la mort, le to beor not to be, cette antithèse qui renferme le problème des destinées de l'univers et que rappellent allégoriquement tous les mythes religieux , équivalent , dans l'ordre des phénomènes physiques , au jour et à la nuit , et , dans l'ordre des phénomènes moraux, au bien et au mal ; l'esprit humain, en personnifiant ces objets, a tenu compte sciemment ou instinctivement des rapports qu'ils ont entre eux, et a exprimé ces rapports au moyen d'une certaine conformité d'attributs et d'emblèmes. Toutes les religions, dans leurs théories théogoniques et cosmogoniques, ont donc entre elles de nombreux points de contact par suite de la symbolisation et de la représentation de l'idée complexe : la vie et la mort, le jour et la nuit, le bien et le mal.

L'opposition contenue dans celte idée est rendue sou&ses trois faces à Fétat de symbole : d'un côté par les divinités- bienfaisantes ou créatrices qui habitent l'empire de la lumière (les régions supérieures ou régions célestes) et engendrent l'amour et la vie ; de l'autre par les divinités malfaisantes ou destructrices qui sé- journent dans les ténèbres (les régions souterraines ou infernales) et enfantent la haine et la mort. Le genre humain a été représenté livré alternativement au pouvoir des unes et des autres ; en sorte qu'il s'est établi parmi les mortels des divisions et des subdivisions analogues à celles qui se rencontraient parmi les dieux. C'est ainsi qu'on a distingué sur terre des bons et des méchants, c'est-à-dire des gens animés par le bon principe et d'autres voués au principe du mal : les premiers destinés à prendre place un jour dans le ciel à côté des divinités bienfaisantes avec lesquelles ils étaientrestés moralement en communication; les seconds condamnés à rejoindre tôt ou tard dans l'enfer les divinités cruelles dont ils n'avaient pu réussir à secouer

(1) Et ce grand homme .... sous trois pas un enfant le mesure , dit un autre poète, Lamartine, au sujet de Bonaparte, dans une Méditation consacrée à la mémoire du héros.

(2) Vauvenargues.

IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 27

le joug. Ce partage des dieux et des mortels en deux classes, en deux camps opposés, constituait un anta- gonisme permanent, source éternelle de luttes et de vicissitudes. C'est à quoi font allusion un grand nombre de mythes auxquels se rattache un nouvel ordre de faits , tels que : le besoin d'une expiation, la nécessité d'un châtiment et l'espoir d'une rémunération future. Toutes ces matières ne rentrent point dans mon sujet ; je n'ai à m' occuper ici que des modes de symbolisation et de personnification relatifs aux anciens dogmes qui ont trait à l'idée de la mort et qui, par cette raison, peuvent avoir influé plus ou moins directement sur l'exécution matérielle des Danses des Morts du christianisme.

Dans le brahmanisme, chaque divinité s'offre sous deux faces opposées, celle de la création, de la conservation de la vie, et celle de la destruction, de la mort, du mal , le principe destructeur est représenté par Siva (1) dont les Pourânas, recueil de légendes mythologiques des Hindous, tracent ainsi le portrait : « Il erre entouré d'une légion de démons et d'esprits , ivre , nu , les cheveux épars , couvert des cendres » des bûchers funèbres, paré d'ossements et de crânes humains, quelquefois riant, quelquefois criant. Il a »en outre trois yeux et est armé d'un trident. » Quoique cette peinture s'accorde avec le caractère de destruction que l'on reconnaît à ce dieu, le principal emblème sous lequel il est adoré fait clairement en- trevoir que la destruction ou la mort n'est aux yeux des Hindous qu'un mode de régénération. Le dualisme de la religion brahmanique , admettant pour chaque divinité masculine une divinité correspondante du sexe opposé.Siva aune femme, etcetle femme, nommée Devi ou Bhavâni, est représentée sous diversesformes. Dans le Bengal elle a la peau noire et le visage hideux ; elle est toute dégoûtante de sang, et les serpents qui l'enlacent lui font avec des crânes humains un horrible collier. Comme Siva, Bhavâni a deux aspects différents, emblèmes du jour et de la nuit, de la vie et de la destruction, du bien et du mal. Elle est tour à tour Ganga, la lune, l'humidité primitive, symbole de la fécondation, et Dourga, la déesse terrible, montée sur le lion et terrassant le prince des mauvais esprits, le géant Mahéchâsoura ; elle est encore Cali ou Maha-Cali, la noire déesse, la déesse des enfers, ou enfin Roudra, la mère des larmes. On offrait à Bha- vâni, considérée comme divinité infernale, ainsi qu'à son féroce époux Roudra, des sacrifices sanglants (2). Dans l'enfer (patqla) brahmanique , , d'après les livres hindous, sont enfermées les âmes coupables, nous comptons vingt et une divisions dont chacune porte un nom exprimant le genre de supplices que l'âme y endure. Nous y trouvons aussi plusieurs divinités secondaires de la mort chargées de déterminer la nature des tourments qui doivent être infligés aux coupables. Agni, génie du feu , est le gouverneur suprême de cet empire. Yama, qui n'est lui-même qu'une forme de Siva-Roudra, en est le grand juge , et Varouna, dieu des eaux, représente une sorte d'exécuteur des hautes œuvres de la cour infernale. Cest lui qui retient les coupables au fond de l'abîme et les entoure de liens formés de serpents. Le principe destructeur, juge et vengeur du culte hindou, est figuré d'une manière très expressive et avec des attri- buts parlants , dans le groupe de Mahadeva-Roudra-Cali et de Devi-Roudrani-Cali que j'ai reproduit pi. 1, fig. 7, d'après Creuzer , Religio?is de V antiquité (trad. par Guigniaut , Expl. des pi. , sect. 1, p. I, pi. IV, fig. 26). Des crânes, des flammes, des serpents, des damnés qui supplient et qui sont précipités dans le gouffre ardent, expliquent suffisamment ici le caractère des deux figures principales nous retrou- vons le couple redouté de Siva et de Devi ou Bhavâni , considérés l'un et l'autre comme divinités armées pour la destruction et exerçant aux enfers leur terrible pouvoir. En Chine, au Japon, dans la Mongolie,

(1) La TriadeouTrimourtihinclouesecompo.se de Brahira, prin- (Voy. Creuzer, Religions de l'antiquité, trad. par J.-D. Gui-

cipe créateur ; de Wishnou, principe conservateur, et de Siva prin- gnaut.— Paris MDCCCXXVet suiv. Treuttel et Wurtz, t. 1, 1" part,

cipe destructeur. Toutefois, en raison de la dualité que représente p. 160 et suiv.)

chacune de ces divinités, Siva, sous les noms de Bhava, de Bhaghis, (2) On immolait jadis à ces deux divinités des victimes hu-

Bhagavan, Deo-Nâch, est le père, le générateur, le Dieu bon et lu- maines. te fait est avéré par les Pourânas. Mais depuis longtemps

mineux ; sous ceux de Poudra, Cala, Kara, Ougra, c'est une divi- ces affreux sacrifices ont cessé ; on n'égorge plus sur leurs autels

nité terrible et menaçante qui se plaît dans les demeures des morts, que des animaux particulièrement désignés et choisis dans ce bat,

s'abreuve de sang et de larmes, exerce les plus atroces vengeances, te)s qUe des agneaux, des coqs, etc.

punit, récompense en maître absolu et domine sur les démons et (Voy. Creuzer, ouv. préc, t. F, 1" part. p. 166, note 1.) sur les âmes.

28 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATON ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.

le Thibet et dans plusieurs autres contrées de la Haute-Asie, les sectes bouddhistes professent à peu près les mêmes doctrines que les Hindous sur la mort, sur l'enfer, sur le châtiment des fautes et sur la régénéra- tion future. Afin de pénétrer les fidèles d'un saint effroi, les pagodes sont ornées de peintures représentant les hideuses scènes de la justice infernale. Les idoles qui président aux funérailles ont souvent en main des crânes ou des serpents. Il en est d'autres que l'on voit terrassant un énorme dragon ailé ou bien un grand diable cornu et armé de griffes assez semblable à celui des légendes chrétiennes. Ainsi que dans le brah- manisme, l'enfer bouddhiste est peuplé de démons horribles divisés en plusieurs classes, parmi lesquelles nous en distinguons une formée de serpents diaboliques et de géants magiciens. Yama , le grand juge , est devenu pour les Chinois Yang-lo ou Yan-molo, et pour les Thibétains Gchin-raje ou le prince de la mort. Chez les Perses ou Parses, appelés aussi Gaures, voués au culte de Zoroastre ou mazdéisme, Ahriman, principe et auteur du mal, antagoniste d'Ormuzd, principe et auteur du bien, n'est autre que l'ange de la mort qui habite un lieu désigné dans le Zend-Avesta par l'expression de germe des ténèbres les plus noires. Le serpent est son emblème. Les Dews ou démons, serviteurs d'Ahriman, par le commerce charnel qu'ils ont entre eux, donnent naissance aux Daroudjs, démons inférieurs qui multiplient la mort dans le monde, trompent les âmes et sèment partout la désolation. La lutte du bien et du mal , de la vie et de la mort , du jour et de la nuit, a pour symbole le combat d'Ormuzd et d'Ahriman et celui que se livrent les servi- teurs de ces divinités, les Izeds et les Dews (1). Chez les musulmans, l'ange de la mort se nomme Aszaël ; c'est lui qui accueille l'âme dans son passage à une vie nouvelle, et qui la conduit devant son juge. Israfil, le gardien de la trompette céleste , la fera retentir deux fois à la fin des siècles, la première pour ôter la vie à tous les êtres animés, et la seconde pour ressusciter tous les morts. Une religion sanguinaire, dont l'origine n'est pas bien connue, mais qui, chose étrange ! paraît avoir de nombreuses affinités avec les mythologies du monde ancien , bien qu'elle appartienne à une contrée du nouveau monde , la religion mexicaine, a des dieux de mort et de vengeance. Celui qui préside aux sacrifices expiatoires, arrosés de sang humain, siège dans un temple dont les décorations naturelles sont faites avec des crânes humains et des ossements agencés avec art, comme celui de l'idole mexicaine que l'on voit représentée pi. 111, fig. 2. A la fête de ce dieu, les prêtres accordent au peuple la rémission de ses péchés. Les temples sont ouverts à la foule repentante. Un des principaux ministres de l'idole paraît en public et sonne du cor en se tournant vers les quatre points cardinaux, d'abord vers l'orient, ensuite vers l'occident, puis vers le nord, et enfin vers le sud. On dirait qu'il veut appeler toute la terre à la pénitence. Quand il a fini de sonner, il prend un peu de poussière et la porte à sa bouche en montrant le ciel. Ceux qui assistent à cette cérémonie et qui ont quelques fautes à se reprocher, les confessent hautement, ne pouvant résister, dit-on, à la frayeur salutaire que le son du cor porte dans leur âme. Naguère, comme chez les Hindous , pour que l'expiation fût complète , un captif était immolé sur l'autel du dieu de la pénitence. Les Mexicains ont encore une autre divinité, non moins farouche que la précédente et qu'on représente sous la forme d'un serpent colossal. Au reste, tous les peuples barbares ou d'une civilisation peu avancée , tant de l'Afrique que de l'Amérique, tant de l'Orient que de l'Occident, se prosternent devant des figures monstrueuses et fantastiques qui rappellent ces chats-huants, ces asmodées, enfermés dans des tabatières d'où la pression d'un ressort caché sous la boîte les fait sortir tout à coup à la grande terreur des petits enfants. Combien de peuples, hélas ! ont été des enfants en ceci et ont tremblé devant des simulacres de bois barbouillés d'ocre

(1) L'idée fondamentale sur laquelle il faut insister, ditCreuzer Les Hindous de race arienne, empruntèrent aux anciens Perses,

dans sa Symbolique, c'est comme on le voit , un dualisme de la l'idée de cette lutte entre les divinités du ciel et les mauvais génies,

lumière et des ténèbres , c'est une lutte entre les deux principes Indra combat à la tête des Souras, contre les Asouras ou démons

qui doit se terminer par la défaite des ténèbres. Ces deux principes conduits par Bali qui est le même qu' Ahriman. supérieurs sont présentés comme deux êtres: Ormuzd , la pure Dans les avatars ou incarnations du Dieu sauveur Vichnou , il

lumière, le bon principe personnifié; Ahriman, les ténèbres, le est constamment question des victoires que cette seconde per-

mauvais principe, le génie du mal, devenu tel par envie, car il fut sonne de la trimourti, ou triade, remporte sur les méchantes

aussi bon dans l'origine. (Creuzer, Relig. de l'ont., trad. par Gui- divinités, gnaut, t. I, l"part., p. 321.)

IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 29

ou de vermillon? Combien d'époques ont élé imbues de ces chimères et ont redouté la présence de Satan sous ses formes les plus hideuses? Le moyen âge ne croyait-il pas à l'existence réelle d'un grand démon barbu, armé de griffes, portant une queue et des cornes? Ce qu'il y a d'étrange, ce qu'il y a de fâcheux à, constater pour l'honneur de l'esprit humain , c'est que les plus grands hommes n'aient pas été exempts d'une pareille faiblesse, dont on rirait sûrement si l'on ne se rappelait qu'elle a enfanté de sérieux mal- heurs. Mais laissons de côté ce triste sujet, et abordons un nouvel ordre d'antiquités.

En Egypte, les termes du dualisme furent personnifiés dans Osiris et Typhon, dans Isiset Nephtys,dans Horus et Apophis, tous opposés l'un à l'autre et se livrant un combat acharné. Typhon est le dieu de la mort, de la sécheresse, de la destruction et de la stérilité." Le crocodile, dont il prend la forme, rappelle le serpent ahrimanique. Observons en passant que ces deux reptiles ont été fréquemment confondus sous le nom de dragon. Typhon ne règne cependant pas , comme Ahriman , aux enfers. C'est Osiris qui gou- verne l'empire des morts à titre de soleil infernal ; mais ce titre supposant une prompte régénération, les peines de ce dieu passaient pour n'être que purgatorielles. Typhon figurait aussi parmi les divinités du polythéisme grec. Suivant Apollodore, ayant réussi à saisir Jupiter au milieu du corps dans sa lutte avec ce dieu , il lui arracha la faux dont ce dernier s'était armé pour le combattre : Voilà donc Typhon , le démon de la haine , le mauvais principe , l'emblème de la destruction , armé de cette terrible faux dont les modernes se sont servis pour caractériser la Mort. Le combat de Jupiter et de Typhon a son analogue dans beaucoup d'autres, notamment dans celui d'Apollon, dieu du jour, divinité solaire tantôt redoutable, tantôt propice (1), et du serpent ou dragon Python, chef d'une nombreuse famille de monstres destruc- teurs, parmi lesquels on place l'hydre de Lerne qui paraît avoir été une personnification de la pesteÇi'). Les autres divinités infernales que l'on rencontre chez les Grecs sont en première ligne , Aïdes , Aïdonœus, Hadès, le dieu dans lequel se personnifiait l'enfer ou bien Pluton, roi du sombre empire, opposé à Zeus ou Jupiter; puis Perséphone, la Proserpine des Latins ; la Parque et les Parques, la Kêr et les Kêres; les Erinnyes ou Furies chargées de punir les coupables ; la Mort ou le Trépas, c'est-à-dire Thanatos; enfin les Morts, personnifications de ceux qui erraient sous forme d'ombres dans l'obscurité. Les Kêres cités précédemment , représentaient les causes immédiates , souvent violentes et toujours appréhendées de la mort; à ce titre elles rappellent les Daroudjs du mazéisme. Elles étaient tantôt mâles, tantôt femelles sui- vant le sexe de ceux qu'elles immolaient. Les Erinnyes, les Poenae, les Alastors confondues souvent avec les Kêres, dont ils empruntaient les sinistres attributions , achevaient ceux que les divinités supérieures avaient frappés du coup mortel. Toutes ces divinités, comme les Parques et Apollon, semaient les conta- gions et les famines; comme les Kêres, elles inspiraient la rage des combats. Leur ressemblance avec les

(1) Apollon a eu des attributions toutes différentes et, comme le nous trouverons tout naturel que Constantin, ayant voulu con- dieu des Hindous Siva, paraît avoir joué le double rôle de destruc- venir le temple païen du Sosthenium en une église catholique, teur et de conservateur. Dans ses fonctions léthifères, il lançait Tait consacré à l'archange saint Michel l'antagoniste et le vain- ses flèches empoisonnées sur la terre pour y produire la contagion, queur de Satan (c'est-à-dire du mal ou de la maladie, de la mort et justifiait alors l'étymologie qu'on attribuait à son nom èmiWvpi, ou de la mortalité) , personnage céleste dont les chrétiens invo- tuer, détruire, de même que le surnom de conducteur de la Parque quaient l'assistance toutes les fois qu'ils se croyaient menacés par qui lui était quelquefois donné. A son exemple sa sœur Diane ré- quelque événement fâcheux et surtout par quelque fléau comme pandait les épidémies qui s'abattent sur les hommes et sur les la peste. Dans la Danse Macabre, publiée à Troyes, chez Oudot, chevaux ; c'est pourquoi elle avait reçu aussi l'épilhètede destruc- c'est au grand saint Michel que s'adressent les pécheurs effrayés trice et une autre encore qui signifie qui aime à lancer des traits, de l'apparition du bonhomme noir dans lequel j'ai dit ailleurs Contrairement à ce côté malfaisant ou vengeur sous lequel il ap- qu'on pouvait voir soit une personnification du diable sous les paraissait aux hommes, Apollon prenait quelquefois le caractère traits d'un Éthiopien, soit celle du mauvais esprit (du mauvais de divinité salutaire, guérissant les maux des humains au lieu de souffle), de l'ange de la mort suivant les idées orientales, voire de les causer. L'Apollon Jasonius (Jason et Jasion ont été rappro- la peste qui sévissait au temps de la Danse des morts, interpré- chés d'Esculape avec beaucoup de vraisemblance) qui avait un tations qui au fond reviennent toutes au même, temple nommé Sosthenium, près de Constantinople, était invoqué (2) Suivant la mythologie, elle était fille de Typhon et vivait pour la guérison des maladies. Si nous rapprochons de ce fait la dans un marais près de Lerne en Argolide. On la décrit commu- circonstance de l'identification de la peste avec l'hydre de Lerne, nément comme un monstre immense à tètes de serpents. Elle en- proche parente du serpent Python, nous nous expliquerons sur-le- levait les hommes et les animaux et semait autour d'elle la déso- champ le sens allégorique de la lutte d'Apollon avec ce dernier, et lation.

30 SYMBOLISATlON, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.

diables chrétiens, avec les méchants esprits, auteurs supposés des maux dont on ne découvrait pas la cause, ne saurait échapper aux esprits pénétrants. Les Parques, déduplication de la Parque Moîpa, une des anciennes personnifications des divinités du destin, présidait aux trois parties de la destinée envisagée dans son rapport avec la durée, c'est-à-dire le passé, le présent et l'avenir. Ces mornes travailleuses sont Clotho qui tient la quenouille, Lachesis qui dévide le lin ou la soie, et la vieille Atropos, qui, armée de ciseaux, coupe le fil qui mesure la durée de la vie de chaque mortel (1). De ces trois figures , la dernière est celle qui personnifie le plus directement la mort; aussi l'auteur de la Danse aux Aveugles l'a-t-il in- troduite dans son poëme, Madame Atropos prend la parole en ces termes : Je suis la mort de nature ennemye qui tous vivans finablement consomme (<2). Pour ce qui est des Furies, que l'on disait filles de la Terre et des Ténèbres , longtemps elles jouèrent un double rôle. Tantôt c'étaient des divinités terribles , mais justes, inspirant la crainte et en même temps la vénération; tantôt des déesses implacables, sangui- naires et cruelles, se faisant un jeu de tourmenter les hommes, et maltraitant les bons à l'égal des méchants. La crainte d'en être poursuivi introduisit l'usage des expiations. Sous ce dernier aspect, elles prirent le nom de Furies noires; des reptiles ophidiens, des touffes des serpents entrelacés formèrent leur chevelure. C'est pourquoi on les désignait aussi par l'expression poétique £paj(ovTtooV.i. Hécate , avec la- quelle on les a souvent confondues, était, suivant quelques mythographes, la même que Proserpine et rési- dait aux enfers. Elle aussi était fille de la Nuit, des Ténèbres , et avait des serpents en guise de cheveux. Lucien y ajoute même des pieds anguiformes. On pourrait étendre davantage et varier considérablement cette nomenclature des divinités infernales, les différentes sectes philosophiques de la Grèce ayant peuplé chacune l'enfer à leur guise, suivant les traditions qu'elles avaient puisées à des sources étrangères aux croyances helléniques, notamment aux doctrines égypto-orientales. C'est même ce qui enfanta un nouveau système de démonologie reproduisant les principaux traits du Brahmanisme et du Mazdéisme. Non seule- ment le mal, mais encore tout ce qui peut conduire au mal , ou plutôt tout ce qui peut nuire aux hommes, y fut fransformé en génies malfaisants. Ceux-ci de l'enfer, leur séjour naturel, se répandirent sur la terre, les uns avec la charge de tourmenter et de châtier les morts, les autres avec la mission de poursuivre et d'entraîner les vivants. Ils agissaient, soit comme les instruments aveugles de la colère des dieux, soit à titre de divinités perverses, faisant le mal pour le mal , afin de satisfaire leurs mauvais penchants. Indé- pendamment de la Parque et des Erinnyes , que j'ai déjà citées, on rangeait dans cette classe la redou- table Némésis, les Pœnse, les Alastors, les Hydres, les Scyllas qui, selon les idées admises à telle ou telle époque , ou par telle ou telle secte , punissaient à bon droit les hommes ou les tourmentaient sans raison , non seulement pendant la durée de la vie, mais encore après le trépas. Les Grecs reconnaissaient éga- lement, comme esprits méchants, les âmes de ceux qui avaient vécu et qui étaient morts dans le vice. Les Etrusques et les Latins empruntèrent aux Grecs une partie de ces données, mais les premiers rembru- nirent les couleurs poétiques des mythes qu'ils s'appropriaient. Chez eux Mantus régnait sur les morts et correspondait à Hadès et à Pluton ; on lui associait Mania, déesse des mânes, qui exerçait le même

(1) Nous rappellerons qu'IIadès ou Thanatos, ainsi que Proser- Mires helléniques. Plusieurs divinités germaines ou celtiques sont

pine, en tant que Diane infernale, confondue sous le nom d'Hécate représentées comme des fileuses.

avec la sœur d'Apollon, coupait, non pas le fil de l'existence, mais II existe à l'état de tradition orale, dans quelques contrées des

le cheveu fatal pour donner la mort aux humains. Les rabbins ont bonis du Rhin et particulièrement à Wasselonne en Alsace , une

supposé que l'ange de la mort employait aussi ce procédé qui a légende intitulée Les trois fileuses, die drei Spinnerinnen, qui rap-

peut-èlre donné lieu aux expressions proverbiales: On ne lui tou- pelle les Parques et leur rôle funéraire. Ces trois fileuses de la

chera pas un cheveu de la tête ; quand le diable vous tient par un légende se substituent la nuit, à trois jeunes filles qui filaient avec

cheveu, etc. ardeur leur chemise de noce en pensant à toutes les joies de la

vie, à la tulipe et à l'œillet qui fleurissent dans les jardins, au

(1) Dans les idées des modernes Hellènes, les parques Muïrai ou désir et à l'amour qui fleurissent dans les cœurs. Les trois fileuses

Mires produisent la peste. L'une porte un registre elle inscrit nocturnes s'asseyent à leur place, elle poursuivent silencieusement

le nom des victimes, l'autre est armée de ciseaux tranchants et la la lâche commencée, et l'on devine que les trois chemises de noce

troisième tient un balai (Fauriel , Chants popul. de la Grèce, I. 1, vont devenir trois linceuls. C'est encore une forme particulière

Disc, prél., p. LXXXIII-IY). Ce balai nous ramène aux sorcières de la légende des trois Morts et des trois Vifs. Ce sont trois vives

des légendes. Au reste nos fées descendent des Fata latines et des remplacées par trois mortes, c'est-à-dire la mort substituée à la vie.

IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 31

empire. Dans les temps anciens, à Rome, des enfants étaient immolés en sacrifice à cette Proserpine italique pour le salut des familles. Vejovis et Vedius, de même que Saturne, figuraient pareillement au nombre des divinités infernales : le nombre de ces dernières paraît d'ailleurs avoir été très élevé. Hinthia surnommée ïurmucas, était, comme Mania, une sorte de reine des enfers, analogue à Proserpine. Mais une personnification plus directe de la mort, chez les Étrusques, est celle qui emprunte la figure d'un vieillard barbu , armé d'un marteau ou d'une sorte de pioche dont il frappe ceux qui sont désignés au trépas. Quelquefois il a des ailes, porte un marteau placé sur l'épaule, ou tient un aviron. 11 s'appelle Charon, Charun. Quelques uns ont reconnu cette divinité léthifère, dans une figure que j'ai reproduite PI. I, n. 6. D'autres ont pris cette figure pour la représentation du Mercure étrusque. II. y a, du reste, beaucoup d'incertitude et un grand désordre dans tout ce qui concerne les personnifications indirectes de la mort ou de l'enfer du culte étrusco-latin. Quoiqu'il en soit, les victimes de Charon ou Charun, dont je parlais tout à l'heure, étaient conduites au séjour des Mantus par deux génies, l'un de couleur blanche, l'autre de couleur noire (PI. I. fig. 2, 3), sûr indice du partage de ces génies conducteurs en deux classes, les bons et les mauvais. Suivant la vie que le défunt avait menée ici-bas, les premiers ou les seconds lui ser- vaient de guides (1). Ils s'attelaient au char qui emportait l'ombre à sa dernière demeure ou bien accompa- gnaient cette ombre montée sur le cheval de la Mort (2), comme on le peut voir PI. I, fig. 5, dans un dessin tiré de Greuzer, lequel représente le départ d'un défunt pour le séjour des Mânes (3). Ici c'est le bon génie qui conduit par la bride le cheval du voyageur, le mauvais génie marche en arrière, portant d'une aiain le lourd marteau et couteau , dans l'autre main le glaive. Ailleurs ils sont disposés en sens inverse. Souvent, comme dans les mythes du Zend Avesta , ils semblent se disputer la conduite de l'ombre. L'ange de malheur accourt pour se saisir du personnage qu'emmène l'ange de lumière (4). Selon Creuzer, l'allégorie des deux coursiers blanc et noir, dans le Phèdre de Platon n'est pas autre chose qu'une élégante traduction, en beau style attique, de ces symboles qui furent communs à presque tous les cultes de l'Orient, de l'Égyte, de la Grèce et de l'Italie, que les chrétiens eux-mêmes s'approprièrent et qu'ils exprimèrent sous des formes diverses dans plusieurs de leurs [conceptions allégoriques, non sans reconnaître impli- citement la relation des personnifications du bon et du mauvais principe avec les personnifications du jour et de la nuit, que le moine de Barlaam, suivant-un passage de la Légende dorée, a représentées à sa ma- nière, dans un apologue, sous la figure de deux rats, l'un blanc, l'autre noir.

Quant aux doctrines étrusques sur les peines infernales, elles sont semblables à beaucoup d'autres dont on a déjà parlé. Des Furies ou Génies funèbres féminins, les cheveux épars et les bras dardant des vipères enroulées autour d'eux, tourmentent les hommes coupables et les entraînent dans l'empire des Mânes (5). encore des démons à têtes d'animaux partagent avec ces furies le soin de châtier les coupables. Chez les Latins, on retrouve la plupart des fables du polythéisme grec. A Rome oh appelait les âmes des morts Lémures, et on en distinguait .de deux sortes : les premières, appelées Lares, Mânes, ou dieux domestiques, bienfaisants et paisibles , étaient les âmes des ancêtres auxquelles on rendait un culte. Les secondes, nommées Larves ou Lémures, malfaisantes et inquiètes, étaient les âmes des méchants ou bien celles des hommes qui, ayant péri de mort violente, n'avaient pu recevoir les honneurs de la sépulture. Sans cesse agitées et animées du désir de nuire, elles effrayaient les vivants de leurs hideuses apparitions. Les Mânes différaient des Lémures en ce que les Lémures étaient considérées comme des divinités infernales, tandis

(1) Servius ncms dit en effet : « Quum nascimuc, duos genios de deux cavaliers athéniens, Melanopos et Macartatos, dans la Revue » sortimur; unus liorlalur ad bona, aller dépravât ad mala, quibus archéologique, V1' année, 1" partie, p. 353.

» assistantes post mortcm a'ut associemur in melio.em vitam . Bas-relief d'une urne d'albâtre. Micali C1V, 1, Coll. Inghirami

» am condemnamur in deteriorem (ad. Virg. JEneid., VF, 743). ^\ '% ,. el Cl.eilze„ ReL de r»,iP,. T cah. fig. 591 (a).. : C est bien la encore ce génie albus et ater comme s'exprime Ho- race (Epist. H, 2,v. 187.) W Voy. Creuzer, Relig. de l'ant., 2e cah. des pi., fig. 192,

(2) L'existence du cheval de la mort dans la mythologie des an-" P1- CLIV.

ciens et particulièrement dans celle des Grecs, a été mise en doule (5) Voy. Creuzer, Relig. de l'ant., t. II, 2e part., 2e sect. Notes par M. Letronne (Voy. Lettre à M. Pli. Lebas sur le tombeau du livre Ve, p. 1206-1207.

32 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.

que les Mânes passaient pour vivre dans les airs d'une vie invisible. Cependant les noms de génie, de mâne, de larve, de lémure, finirent par s'identifier avec celui de démon et présentèrent à l'esprit, avec les idées d'âme, d'ombre, de mort, celles de dieu ou de génie de la mort, de divinité infernale, de principe mal- faisant.

Jusqu'ici les dieux de l'enfer et des ténèbres, de la vengeance et de la destruction, ne sont, pour la plupart , que des personnifications indirectes de la mort. Celles que l'on pourrait appeler directes sont en plus petit nombre. Nous savons déjà que, dans le polythéisme gréco-romain, la Nuit a deux enfants, deux frères jumeaux , le Sommeil et la Mort (1). La Mort, en grec, est du genre masculin, c'est proprement le trépas (oavaToç , thanatos). Hésiode a fixé le séjour de cette divinité dans les enfers. C'est là, suivant la fable, qu'Hercule l'enchaîna avec des liens de diamants lorsqu'il vint délivrer Alceste. Cette antique tra- dition fut consacrée par Euripide qui mit en scène le personnage de TavaÔoç, la Mort ou plutôt le Trépas. Les Grecs, dans leur culte, n'invoquaient point cette cruelle divinité, bien qu'elle eût un rôle à jouer dans leur théogonie ; mais chez les peuples italiques, on immolait des victimes à la Mort pour l'apaiser et dé- tourner ses coups. D'après Philostrate (Fit. Apollon, v. h), les habitants de Gades, qui la redoutaient extrêmement , chantaient des péans en son honneur. Il est avéré toutefois , et c'est Plutarque qui nous l'apprend {Vit. Agis et Cleom.) , que les Spartiates aussi bien que les habitants d'Elie lui consacrèrent des statues. Thanatos en avait une à Sparte, et il est figuré sur plusieurs monuments. Akeriunamen, chez les Sabins, était un dieu spécial de la mort. Les peuples italiques reconnaissaient comme personnification de la funeste divinité, Mors ou Morta ou Morsa, forme italique de Moïpa, laquelle était désignée sur les mo- numents étrusques par le nom de muira qui n'est qu'une altération de MoTpa; les Romains l'appelaient encore Libitine et Nœnia. Ce dernier mot revient à celui de Finis qui signifie la fin de toute chose. La déesse Nœnia avait un temple à Rome non loin de la porte Viminale. Les chants lugubres (nœnice, nœnias) qu'on faisait entendre en conduisant les corps au bûcher prirent d'elle leur nom.

La mort, ainsi que les divinités qui la représentaient plus ou moins directement, fut confondue avec l'enfer et avec les souverains de l'enfer, les dieux, les juges du sombre empire. C'est ainsi que Thanatos, Hadès, Pluton, Orcus, Mandus, Vediuset quelques autres devinrent autant de personnifications de la mort et échangèrent indistinctement les traits qui avaient servi originairement à caractériser leur individualité. Bien plus, ces divinités ou plutôt l'essence de ces divinités fut identifiée avec celle des morts, âmes, ombres, génies, mânes, larves, lesquels se confondaient eux-mêmes avec les démons , et il s'ensuivit un' mélange, un amalgame qui prépara la formation d'un nouveau type de la mQrt , type dont se sont emparés les chrétiens , et qu'ils ont complété à l'aide de données puisées à différentes sources et principalement aux sources orientales : mais n'anticipons pas sur cette matière, car il nous reste à parler des Hébreux.

Les Hébreux, dès la plus haute antiquité, avaient, au lieu d'une personnification directe de la mort, un ange de la mort. Mais ce peuple , de retour de sa captivité à Babylone , rapporta en Judée un grand nombre de croyances empruntées à la religion mazdéenne, croyances qui paraissent lui être restées étran- gères au temps de Moïse et des Juges. De ce nombre sont celles qui ont trait au dogme des châtiments, à l'idée de l'enfer et au caractère de l'ange de la mort. Ainsi que l'a fort bien démontré de nos jours un écrivain philosophe, M. Alfred Maury, le Pentateuque n'admet qu'un principe éternel, source de bien et de mal qui existe dans la volonté suprême de Dieu. L'homme, en désobéissant aux ordres de Jehovah, attire sur lui le châtiment de son insubordination ; mais Jehovah lui-même, pour éprouver sa vertu, cherche à le faire faillir. Si donc la chute du premier homme est le résultat de la séduction du serpent, la séduc- tion du serpent n'est que la manifestation de la volonté de Dieu. Le reptile de la Genèse n'est donc point une métamorphose de l'esprit du mal, mais seulement une créature devenue l'instrument passif du Très- Haut. Le mal proprement dit, pour les anciens Hébreux, n'était qu'un châtiment dont l'ange de mort

(1) Voilà pourquoi Geoigius Leontinus dans son extrême vieil- de son grand âge, il croyait avoir élé sur le point de passer dans lesse avait coutume de dire quand on l'éveillait : Le sommeil a les bras de la mort. On sait que Platon appelait la vie de l'homme : voulu me donner à son frère, faisant entendre par qu'en raison Une veille.

IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 33

(Malach Hammaveth) était habituellement le ministre. Celui-ci, agissant comme l'envoyé de Jéhovah, pu- nissait impitoyablement dans les enfants les crimes des pères, et dans le peuple les délits des chefs (1). « Quand il y aurait mille anges de la mort, dit le livre de Job (XXXIlIr 23), nul ne le frapperait s'il pensait » dans son cœur retourner au Seigneur. » Un autre passage du même livre nous prouve également que cet ange de malheur, qui y est appelé Satan (c'est-à-dire adversaire de l'homme), loin d'être l'ennemi de Dieu, faisait partie de ses serviteurs (2). C'était à lui qu'il appartenait de déchaîner les fléaux et d'envoyer sur la terre les maladies contagieuses. La peste qui ravagea le peuple d'Israël , à la fin du règne de David, fut attribuée à son pouvoir. Mais les docteurs juifs ayant cherché à mettre d'accord avec les faits consignés dans la Genèse les mythes étrangers que le peuple hébreu avait accueillis, Satan finit par représenter le mauvais principe, à l'influence duquel devait être attribuée la faute du premier couple; il fut dès lors identifié avec le serpent tentateur de la Genèse, et devint ainsi une pâle copie d'Ahriman et de Typhon , également représentés sous la forme d'un serpent ou d'un dragon. Dans la hiérarchie établie entre les sup- pôts de Satan, à l'instar de celle que le zoroaslérisme avait établie entre les dews, Satan fut considéré comme le chef des anges coupables , et reçut en conséquence un nom spécial, le nom de Samaïl ou Samaël (poison de Dieu) qui paraît avoir été donné aussi antérieurement à l'ange de la mort. Les Rephraïm cou- pables avaient pour chef un prince de YAbbadon (séjour des coupables que l'on distinguait du Cheol, demeure souterraine des morts en général, baptisé par les anciens Hébreux du nom de pays des ténèbres et d'ombres de la mort), appelé Moth, la Mort ou Bélial qui présidait à l'abîme. Dans le livre de Tobie, le démon, qui étouffait les maris de Sara, s'appelait Asmodaï, mot qui signifie exterminateur. Dans l'Apoca- lypse, saint Jean fait mention d'un autre démon appelé Abaddon, mot dans lequel les savants ont reconnu la transcription araméenne du grec atco'XXGwv qui signifie destructeur. Toutes ces épithètes conviennent par- faitement à des envoyés de la Mort, aux maladies, à la peste. Les sectes judaïcoorientales, qui se formè- rent dans la Syrie et dans la Palestine, un ou deux siècles avant l'établissement du christianisme, mêlèrent les idées des philosophes grecs à celles que les Juifs avaient 'rapportées de la Perse et de l'Assyrie. D'après Josèphe, les Esséniens s'étaient fait des tourments de l'enfer à peu près la même idée que les anciens poètes nous ont donnée du Tartare et du royaume de Pluton. Mais ce sont principalement les chrétiens qui ont profité de ces conceptions en les amalgamant avec un grand nombre de données empruntées aux dogmes égyptiens, gréco-juifs, hindous et mazdéens. La trace de ces emprunts est partout évidente. Les premiers adeptes du christianisme, imitant en cela les Juifs, c'est-à-dire transformant volontiers les divinités étran- gères en mauvais anges , pour les vouer à l'animadversion des peuples, plaçaient ces divinités dans la demeure infernale, et c'est ce qui les conduisit à identifier à l'esprit du mal plusieurs dieux païens. Satan reçut les noms de Bélial, d'iEthiopis, d'iEgyptius (3) ; il eut pour associés ou pour sosies infernaux d'anciennes personnifications appartenant à divers polythéismes, par exemple, Beelzébuth ou mieux Beel- zeboul, le principal dieu des Phéniciens (h), puis Hadès et Thanatos , l'Enfer et la Mort de la théogonie des Grecs. La descente de Jésus-Christ aux enfers rappela la lutte du bien et du mal , représentée dans une foule de mythes. Vaincu par le Sauveur, le méchant Hadès s'écrie avec rage, en s'adressant à Thanatos : Je suis perdu, voilà le Nazaréen qui ébranle les lieux infernaux, qui me perce le flanc et qui ressuscite un mort par sa voix (5). A la fin du xne siècle on faisait encore parler Hadès, et l'on mettait dans sa bouche

(1) Déjà dans les Proverbes (XVII, II) il reçoit le nom ôCange tremblante. C'est alors qu'il s'adresse à elle, lui enjoint d'exécuter sans miséricorde ; plus tard il est appelé ange pervers el prend un. les ordres de Dieu lepère et d'avoir soin de Joseph, père de Jésus- caractère analogue à ce dernier nom dans le livre de Job (II, 1), Christ suivant la chair.

aussi bien que dans les Rois (III Reg. XXII, 21;, tout en conti- (3) Selon M. Alfred Manry , ce nom ŒJEthiopis, iï.F.gyptius

miantde figurer parmi les serviteurs de Dieu. que recevait le diable chez les chrétiens, donne à penser qu'on

{1) Remarquons que, dans certaines légendes émanées deschré- l'assimilait à Typhon,

tiens d'Egypte, la mort apparaît aussi comme un des serviteurs de (£) Son nom signifie le seigneur du ciel. Dans le nouveau les-

Dieu le père. C'est le rôle qu'elle joue dans le récit, en copte, de la tament, Satan, Beelzébuth sont les princes de la Mort et de l'Enfer,

mort de Joseph de Nazareth, Jésus-Christ raconte qu'il trouva (5) C'est saint André de Crète qui, personnifiant la Moi t et

la Mort derrière la porte elle s'était réfugiée , seule et toute l'Enfer sous d'antiques dénominations, fait parler ainsi Hadès, au

5

3/t SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.

d'inutiles et impuissantes réclamations contre la destruction de son enfer. Pendant longtemps certains néophytes continuèrent de donner à Satan le nom de Thanatos. On reconnaît ces deux divinités païennes dans le dessin que nous avons tiré de la Danse Macabre (édit. de Jacques Ôudot, Troyes) (voy. pi. III, lig. 19), dessin remarquable par sa conformité avec le passage si connu de l'Apocalypse : En même temps je vis venir un cheval pâle, et celui qui le montait s'appelait la Mort, et l'Enfer le suivait. Ici, en effet, la Mort, Thanatos, nous apparaît à cheval sous la forme d'un squelette; l'Enfer, Hadès, est derrière elle, figuré par une énorme gueule de dragon qui s'entr'ouvre et laisse échapper des flammes à travers lesquelles on aperçoit les damnés qui s'agitent. Au reste, par une assimilation à peu près analogue à celle qui avait eu lieu chez les Grecs, les mots de Mort, Péché, Enfer, Chéol, Satan, Bélial, Beelzébuth, Samaël, Tha- natos, Hadès, Diable et Démon devinrent tous synonymes de puissance malfaisante chez les chrétiens qui les prenaient indifféremment l'uu pour l'autre (1). Le Diable, en grec AtaëoVj; (mot qui n'est que la tra- duction de celui de Satan), est l'une des dénominations qui ont acquis le plus de célébrité. Elle figure dans notre langue, ainsi que le mot Dieu, parmi les exclamations familières; elle s'emploie en outre dans une foule de locutions proverbiales. Les autres formes sont plus érudites et moins connues. Thanatos et Hadès n'effrayeraient plus personne; les savants seuls ont la clef de leur signification, et je ne crois pas que les savants de nos jours aient grand'peur du diable. Cependant le diable chrétien réunit tous les traits capables d'inspirer la terreur. Rien n'a été négligé pour le rendre redoutable. II siège dans l'enfer, les ténèbres extérieures, lieu d'éternels supplices (car le christianisme a imaginé l'éternité des peines de l'enfer) au milieu d'une quantité innombrable de démons qu'il gouverne et dirige avec l'intention formelle de nuire aux hommes et de braver le pouvoir du Très-Haut. Pour peupler son empire et enlever des âmes à son souverain maître, il n'est sorte d'embûches qu'il ne tende aux humains. Tantôt il les domine par sa colère, tantôt il les captive par sa douceur. Véritable Protée, il prend toutes les formes et peut même, à son gré, se donner un aspect séduisant; mais son véritable type n'en est pas moins celui de l'être dégradé par l'exercice constant d'une volonté malfaisante. Représenté d'abord hideux et décharné , et comme une espèce de squelette de couleur sombre pareil à un Éthiopien (-2), quelquefois aussi comme ange déchu avec les traits de l'homme, il finit par tomber dans le fantastique les vieux ressouvenirs des anciens cultes, mal digérés au milieu du jeûne et de la solitude, plongeaient l'imagination des moines et des saints. Il en fut de même à l'égard du royaume infernal. Les Pères de l'Église, entre autres Eusèbe, saint Justin, saint Grégoire et saint Clément d'Alexandrie s'appuient sur la philosophie et sur la poésie des Grecs pour justifier la peinture qu'ils ont tracée de l'enfer et des tourments que les damnés endurent sous la griffe des suppôts de Satan et de Satan lui-même. Dans l'Apocalypse, on rencontre tout un système de démonologie qui rappelle les conceptions du zoroastérisme. Michel et les anges y combattent le Dragon, et ce grand dragon, cet an- cien serpent, appelé Diable et Satan, emblème de la mort et du péché, est vaincu et succombe (o). Le

moment Jésus arrive dans le séjour infernal. Dans l'Apocalypse, senlation fut surtout en vogue pour représenter les diables, cil

aussi bien que dans l'évangile de Nicodème, composé vers le général, à l'époque les chrétiens s'habituèrent à voir dans les

vc siècle, on voit les deux personnages mythologiques apparaître Mores, les Sarrasins des ennemis de Dieu, des suppôts de Satan,

comme des soldats de Satan. qu'ils devaient combaltre avec toute l'ardeur qu'une âme pieus;*

(1) La Mort était prise pour l'enfer, ou Palan, ou le péché par doit mettre à repousser le démon.

les premiers écrivains de l'Église. Tertullien, voulant désigner les (3) ,, Et factura est prœlium magnum in cœlo ; Michael et angeli

portes de l'enfer, parle des portes de la Mort {de Cam. Resurrect., » praeliabanlur cum dracone, et draco pùgnabat et angeli ejus... et

c. XL1V). Cerlanes inscriptions chrétiennes donnent à la Mort » projeclus est draco ille magnus.serpensantiquus, qui vocalurDIn-

répithète d'impie, qui s'appliquait au diable et à l'enfer. Lésera- boluselSatanas,quisedncituniversumorbem. » {Apocalyps., XII,

leurs de la foi nouvelle s'écriaient, dans leur style figuré, que 7, 9.). Ces mots serpens antiquus prouvent l'identification de

Jésus-Christ avait Irisé les portes de l'enfer, qu'il avait foulé aux Satan, diabolus, du dragon avec l'ancle nue ligure d'Ahriman. La

pieds la Mort, vaincu Satan, ce qui justifiait ces paroles du pro- gueule du dragon figurait l'enfer, au moyen âge, dans les repré-

phèteOsée, rapportées au Christ : Je serai ta mort, ô Mort ; Enfer, sentalions des mystères, qui avaient lieu sur des échafauds. Celte

je te dévorerai. Eromors tua, o Mors; morsus tuus ero, Jnferne. gueule du dragon s'ouvrait et se refermait à volonté pour laisser

(2) A cause, sans doute, des noms dVEgyplius, 2Elhv>pis qu'on entrer ou sortir les acteurs jouant le rôle de damnés ou de démons, lui donnait, ainsi que je l'ai dit plus haut, et comme: conséquence Mais, sous celte forme encore de monstre ou de dragon, Yenfer de son assimilation au dieu égyptien Typhon. Ce mode de repré- c'était la Mort. Saint Cyrille de Jérusalem dépeint, en effet, celle-ci

IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 35

rôle que jouent les démons à l'égard des chrétiens est analogue à celui que les Grecs attribuaient aux larves et aux furies. Suivant l'expression énergique de saint Bonaventure, Us portent l'enfer avec eux, et, comme le dit encore le même écrivain, ils souillent le cœur de l'homme , troublent ses veilles et lui tendent sans cesse des pièges à l'effet de lui faire manquer sa fin (1). La plupart des légendes concordent avec cette description. On y voit les pourvoyeurs de l'enfer sans cesse en lutte avec les pourvoyeurs du paradis (2). Les monuments figurés du moyen âge et ceux des premiers temps de la Renaissance offrent souvent à nos regards, à côté du lit d'un mourant et au milieu d'une légion de diablotins bizarrement pourvus de têtes d'animaux, comme les dieux égyptiens ou les démons étrusques, un grand diable cornu , armé de griffes, avec des ailes de dragon qui semble guetter au passage l'âme du moribond prête à s'envoler. J'ai trouvé dans l'édition de la Danse Macabre de Jacques Oudot (Troyes) en tête du Débat du corps et de l'âme, une gravure représentant une âme humaine aux prises avec les estafiers de la milice infernale. Cette âme est figurée sous les traits d'un petit enfant nu ; elle vient de quitter son enveloppe mortelle , le corps qui gît misérablement au fond de la tombe enveloppé dans son linceul. Les trois démons qui la guettaient au passage la martyrisent cruellement et cherchent à s'en emparer. Un ermite, l'ermite de la Vision, assiste tranquillement à cette scène ; il tient un livre dans ses mains et paraît plongé clans une méditation profonde (voy. pi. III, fig. 18). Tel était le singulier combat qu'on se persuadait avoir lieu en réalité auprès du lit de tout chrétien mourant (3). Pour que le vulgaire en retirât une leçon profitable, on se plaisait à le mettre très souvent en scène, par personnages, dans les cortèges, les montres, les ballets ambulatoires des fêtes semi-religieuses , semi-profanes , ainsi que dans les Mystères. La Fête-Dieu d'Aix , si féconde en pieux amusements, et qui évoquait aussi le souvenir de la Mort fauchant les humains , offrit au peuple ce genre de spectacle dans deux de ses épisodes les plus animés, qu'on appelait Lou grand juec deis diables et Lou pichoun juec deis diables, autrement dit Yarmetto ou la petite âme. D'un autre côté, les arts du dessin, de la peinture et de la sculpture en multiplièrent partout les représentations. La Complainte de l'âme damnée, que l'on a aussi réunie souvent à la Danse Macabre, est encore une des nombreuses pièces de l'anthologie infernale composée pendant ces temps de superstition.

A dater de la période byzantine, il se fit un mélange curieux entre les idées grecques et les idées chré- tiennes. Ce mélange est empreint dans les monuments exécutés par la main de l'homme comme dans les œuvres de sa pensée. Les écrivains religieux ne faisaient aucune difficulté de citer les auteurs païens à l'égal des Pères. Ne savons-nous pas qu'au xvie siècle encore il était question des triomphes de César et de l'enlèvement de Déjanire clans les livres de pieté (Z|) ? Mais ce fut bien autre chose quand l'astrologie. la divination et l'alchimie , cultivées depuis longtemps parmi les Juifs , se propagèrent chez les chrétiens et vinrent ajouter leurs incohérentes rêveries à la somme des erreurs populaires. Le génie seul sut dé- brouiller ce chaos ; seul il sut en tirer des conceptions sublimes , des conceptions pleines de hardiesse et d'originalité. La légende de Faust , devenue très populaire en Allemagne , au xve siècle , mais évidem- ment plus ancienne, telle qu'elle nous est parvenue poétiquement et philosophiquement interprétée par Gœthe dans deux drames célèbres, peut nous donner une idée de la fusion étrange qui s'était opérée entre les éléments de l'ordre ancien et ceux de l'ordre nouveau. Chose digne de remarque , l'alchimie, comme

comme un monstre qui dévorait !es hommes jusqu'à l'arrivée du obligé de défendre l'âme de ce saint contre deux horribles diables

Christ. Cette image se retrouve dans les vers de Siliui Ilalicus : d'un aspect effrayant qui prétendaient l'entraîner en enfer ; démons

,., auxquels vinrent s'adjoindre quatre autres, noirs comme des ne- Mors graditur, vasto pauilens cava gultiira lïctu H J ' I . .„

casuroque inliiat populo, tune luctus et atri gi'cs, et qui déchiraient la malheureuse amc avec leurs gi. lies.

Pcctora circumstaut planeras, mœrorque doloi-.jue. (Bolland, act. 25, Mart. p. 570-571.)

r, r . (3) Dansla cinquième image delà première édition xylographique

Par une figure analogue, on comparait l'enfer à un monstre dont W»»>»"u4« o p •>

i „,i a, ; »,' * , aunmonsiicaont ( é b, d bi) d livrc imitlllé . jrs monendi, ou de

la gueule était prêle à nous engloutir. On voit cette gueule béante ° \. , . ,. . c„ .,.„„„„ ,, la F.îhliolhèdue

, ii^... Tentât lombus morienlium, qui se trouve a Ja 1iidiiouiiu.ui.

dans une gravure de la Danse Macabre, publiée chez J. Oudot, à "™a"om™s ™" ' ' erotesaues qui

Troyes, dont j'ai donné copie, pi. III, fig. 19. ro*ale de Dresde' °" V0,L tr0,s g,and dub!°S % ' ! r o ,, ta

„. _ ,. , , s'acharnent contre u;i mourant couché Mjr son lit de doulcui. La

11) Compendmm theolocjtœ veritatis, lib. II, cap. 23. disposition de « dessin est des plus curieu es. 1 (2) Dans la vie de saint Baronius, il est dit que saint KàpMëï fut (4) Voyez précédemment p. 18, note 2.

36 SYMBOLISATION, PERSONNIFICATION ET REPRÉSENTATION DE LA MORT.

nous le verrons bientôt, n'est pas même restée étrangère à la Danse des Morts, et les faits et gestes d'un chercheur du grand œuvre ont été rattachés à l'histoire de la Danse Macabre. Jusqu'au xvi° siècle, la forme sous laquelle furent représentés les diables subalternes, aussi bien que leurs chefs, augmenta toujours en laideur et finit par n'être plus qu'une figure fantastique et ridicule, digne de prendre place dans le pan- théon des Hindous. Il en fut de même de la peinture des supplices infernaux. Ces tableaux, esquissés par des autorités de l'Église, comme saint Justin, saint Irénée, saint Tertullien, saint Lactance, saint Athanase, saint Basile , saint Cyrille d'Alexandrie , saint Isidore de Séville , saint Jérôme , saint Bonaventure , saint Antoine, saint Bernard, etc., firent une telle impression sur l'imagination des hommes, qu'elles finirent par revêtir à leurs yeux les caractères de la réalité. Il en résulta un grand nombre de visions et d'extases, par exemple, celle dont parle saint Cyrille de Jérusalem, celles de Bernold, de Charles le Gros, d'Albéric, de Tundal, etc., qui inspirèrent à Dante l'idée de sa Divine Comédie (1). C'est dans ce poëme immortel que toutes les croyances matérialistes relatives aux dogmes de l'enfer sont exposées avec une énergie de style et une puissance d'effet qu'aucune autre plume n'a jamais su atteindre. De même que nous retrouvons dans l'enfer de la Divine Comédie, à côté des créations fantastiques du moyen âge (2), les types fabuleux d'une époque antérieure, notamment le Minotaure, les Centaures, Cerbère, puis les Furies ceintes d'hydres vertes et coiffées de cérastes; de même nous retrouvons, àcôtédupoëte chrétien qui représente les temps modernes, le poëte païen qui représente l'antiquité, alliance qui allait bientôt recevoir une consécration définitive dans le pacte artistique de la Benaissance. C'est sous la conduite de Virgile que Dante visite ces sombres régions l'esprit du mal, le démon, vient se personnifier dans il gran Ferme, colosse serpentiforme qui rappelle les figures emblématiques d'Ahrirhan et de Typhon.

Nous venons de passer en revue quelques uns des principaux mythes auxquels l'idée de la mort a donné naissance; maintenant il s'agit de savoir comment les différentes personnifications d'êtres abstraits, qui se rencontrent dans ces mythes, ont été représentés matériellement par la main des artistes. A cet égard, je crois pouvoir établir qu'il a existé deux systèmes d'interprétation bien tranchés : l'un qui cherchait à adoucir autant que possible ou à dissimuler complètement le côté terrible et repoussant des images qu'enfantaient les croyances religieuses ou les méditations philosophiques; l'autre qui s'attachait au contraire à le faire ressortir et même à le rendre plus hideux et plus repoussant encore. Dans le premier, c'est le sentiment artistique qui se manifeste et prédomine; dans le second, c'est le sentiment religieux. De ces deux systèmes, l'un appartient à l'antiquité classique , au polythéisme gréco-romain. 11 reprît faveur chez les modernes , au temps de la Benaissance, par l'alliance qu'il contracta avec l'art chrétien. L'autre est propre aux peuples enfants, aux peuples primitifs, dont la civilisation est restée enchaînée aux mains des prêtres, et dont les idées ont été constamment tournées vers les pratiques extérieures du culte. Enfin , pour tout dire, l'une s'adresse aux esprits cultivés , délicats, sensuels, qui sont particulièrement amoureux de la forme , de la beauté plastique; l'autre, aux imaginations populaires, fortes, avides, mais incultes, qui demandent avant tout des peintures vives, des tableaux émouvants, du relief et même de l'exagération, pour être aptes à saisir le sens moral du sujet auquel on prétend les intéresser. C'est ainsi qu'en l'absence de tout secours artificiel,

(1) Faust, dans la légende, après avoir été transporté par Beel- mise et surnaturelle, on vit dans les faits les plus simples de zébulh dans les airs, s'endort et voit l'enfer en songe. Ensuite, l'histoire naturelle des merveilles qui supposaient l'intervention montant avec Mephistophelès sur un char attelé de deux dragons, d'une puissance redoutable. la nature s'était montrée bizarre, il va rendre visite aux astres. extravagante, gigantesque et en quelque sorte hostile à l'homme

(2) Les créations fantastiques reposaient ordinairement sur quel- par les dangers qu'elle semait à chaque pas devant lui, apparaissait que fait naturel mal interprété. Les descriptions naïves et innocem- l'enfer avec les bizarres transformations de ses hôtes malfaisants, ment mensongères des voyageur?, concernant la topographie et sur- Pour se faire une idée de la crédulité des hommes les plus in- tout la zoologie dr s lieux qu'ils avaient visités, fournissaient chaque struils de celte époque , il suffit de jeter un coup d'oeil sur les di- jour, aux savants du moyen âge, de nouveaux problèmes à résoudre verses encyclopédies et cosmographies écrites du vic au xvie siècle, et ne contribuèrent pas peu à les induire en erreur. Gomme, dans notamment \e Trésor, de Brunetto Latini, auteur du xmc siècle, ces temps d'ignorance, toute chose qui ne pouvait s'expliquer par qui fut, comme on sait, le maître du poète florentin auquel il les conna:ssances acquises jusque-là, ou du moins par les croyances fournit la plupart des idées zoologiques qui ont peuplé la Divine universellement répandues, passait pour avoir une origine dange- Comédie d'animaux monstrueux et fantastiques.

IMAGES ET TABLEAUX DES DANSES DES MORTS. 37

les aspérités, les saillies anguleuses de la muraille servent de points d'appui pour monter au faîte de l'édi- fice. Chose digne de remarque, c'est dans les religions le mysticisme domine que le système de repré- sentation figurée atteint souvent au plus grossier matérialisme. Les monuments créés sous l'influence des cultes de Brahma, de Zoroastre , d'Osiris, non seulement ceux des pays ces cultes prirent naissance , mais encore ceux des contrées s'introduisit un reflet des mêmes croyances, présentent généralement, à travers une physionomie grandiose et imposante, un caractère d'extravagance et de bizarrerie qui a suffi pour que les nations parvenues à un haut degré de culture ne voulussent point y reconnaître le type du beau. Par une loi analogue à celle qui rapproche la vieillesse de l'enfance, tout ordre de choses qui finit est à peu près au même niveau que Tordre de choses qui commence. Aussi rencontre-t-on , chez les Grecs et chez les Romains, dès les premiers symptômes de décadence et comme manifestations de l'esprit religieux et populaire, certaines créations qui portent ce cachet d'étrangeté et d'imperfection que l'invasion de la bar- barie et le retour à de naïves croyances imprimèrent plus fortement encore aux monuments des premiers âges du monde chrétien, comme en partie à ceux des siècles qui suivirent. L'influence des dogmes orientaux, particulièrement de l'antagonisme mazdéen , réussit à mettre en honneur la laideur fantastique dans les produits de l'art. L'exaltation religieuse, qu'il faut attribuer à cette influence, amena l'exagération des formes dans les représentations iconologiques des mystères sacrés. Il est hors de doute que les prêtres, pour donner plus d'autorité à leur enseignement par le prestige de la terreur , engagèrent les artistes comme les écrivains à outrer les moyens d'expressions et à choisir des sujets inspirant l'effroi. C'est ce qui a produit, indépendamment des monuments les plus hideux du