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Depuis que les méthodes d'observation ont renouvelé les sciences physiques, en nous montrant partout des lois générales qui règlent et expliquent Tinfinie variété des phénomènes, il s*est fait une révo- lution de même ordre dans les études qui ont Thomme pour objet. Que se proposent aujourd'hui la philosophie dé Thistoire, l'économie politique, la statistique, sinon de rechercher les lois naturelles et morales qui gouvernant les sociétés? Entre Vhcmime et la nature il y a sans doute cette différence, que l'un est libre tandis que l'autre suit une course inflexible, mais cette condition nouvelle complique le problème et ne le change pas. Quelle que soit la liberté de l'individu, quelque abus qu'il en fasse, on sent que Celui qui nous a créés a du faire entrer ces diversités dans son plan ; le jeu même de la liberté est prévu et ordonné. En ce sens il est vrai de dire avec Fénelon que l'homme s'agite et que Dieu le mène. Nos vertus, nos erreurs, nos vices, nos malheurs même, tout en décidant de notre sort, n'en servent pas moins à l'accomplissement de la suprême volonté. 'Découvrir ces lois qui régissent le monde moral, telle est l'œuvre que se propose le philosophe politique. Aujourd'hui on ne croit plus que Dieu,, mêlé sans cesse à nos passions et à nos misères, soit tou- jours prêt à sortir du nuage, la foudre en main, pour venger l'inno- cence et châtier 1^ crime. Nous avons de Dieu une idée plus haute; Dieu choisit son heure et ses moyens, non pas les nôtres. Yeul-il 6 REVUE NATIONALE. nous punir ou nous ramener, il lui suffit de nous livrer à notre propre cœur ; c*est de nos désordres mêmes que sort Texpiation. Si on n'attend plus de la justice divine ces coups de théâtre qui dénouent le-dniieed^ façon tierriblè et soudaine; eikx>re moini 8*ima- jgine-t'on qu'un grand homme paraisse subitement au milieu d'une société inerte, pour la pétrir à son gré, et Tanimer de son souffle, ainsi qu'un autre Prométhée. Le génie a sa place dans Thistoire, et plus large qu*on ne la lui mesure de nos jours, mais le héros n'arrive qu'à son heure ; il faut que la scène lui soit préparée.  vrai dire, ce n'est qu'un acteur favori qui joue le premier rôle dans une pièce qu'il n'a pas faite. Pour qiie César soit possible, il faut que la plèbe romaine, avilie et corroaipue, en soit tombée à denutnder un maître.  quoi bon la vertu de Washington, si le général n'eût été compris et soutenu par un peuple amoureux de la liberté? On sent cela ; mais par malheur la science est nouvelle et mal établie. Rassembler les faits est une œuvre pénible, et sans éclat ; il est plus aisé d'imaginer des systèmes., d'érigé un élément particalier en principe, udiversel, et de rendre, raisoa de tout par un mot. Be Iki ces brillantes: théories qui poussent et tombent ea une saitoo ! influence delaraceotiduqiielib éducation chaque siècle a reçue y oomment il a corrigé et onnplété l'expérience dey ancêtres, alors il sesa possible de; conprendns la course du passée peai*^tre même de pressentir la. marche de l'avenir.. Qu.'on ne.s!y tsompe: pas^ Lai vie des.' sodétés^ ooiame celte des' L'ÉTAT ET SRS LIHITBS, 7 individus, est toujours régie et détermiuée par certaineB opinions, par une certaine foi. Alors même que nous n'en aTons pas conseienee^ nos actions les plus indiCEerentes ont un prindpe arrêté, un fonde* ment solide. C'est ce qui explique l'universelle influence de la rdigîon. Si l'on prend un homme au hasard, ce qui frappe à pre- mière vue, c'est son égoîsme et ses passions j peut-être même en toute sa conduite n'aperçoit-on pas d autre mobile ; si l'on prend toute une nation, on voitqu'au-^dessousde ces passions individuelles quisecon- trarient et se balancent, il y a un courant d'idées communes qui finit toujours par l'emporter. Ouvrez l'histoire ; il n'est pas un graai peuple i qui n'eût été le porteur et le représentant: d'une idée. La' Grèoe n'iest-ellepa» la patrie des arts et de la philosophie, Rome le modèle du • gouvernaiient et de la politique, Israël l'expression du mono» théisme le plus pur ? Aujourd'hui, qu'est-ce qui représente pourmms la science^ n'est-cepas l'Allemagne? l'unité, nW-ce pas la France? la liberté politique, n'est-ce pas l'Angleterre? Voilà une de ces vérités évidentes qui s'imposent à la science, et qu'ilJuiifaut examiner. Faire i'histoirp des- idées, en .suivie f^s à pas la< naissance^ le dév^ loppement; là chute ou ila> transformation, c'est aujourd'hui Tétude la pliis nécessaire, celle qui chassera de Thistoire ce nom de hasard - qui n'est queTexcuse de notre ignorance i Ainsi obs^vées^ la reli- gion, la politique, la science, les lettre», les arts ne sent plus quelque cbosed'extérîenr, l'objet d'une noble curiosité, c est une part de nous- mêmes, un élément de nob*e vie morale. Cet élément, nousiravonsrreçu de ti09pèresr comme le «lo^ qu'ils nous ont èftt à' d'antres désm^ que * Vbumamté s'abandonoe. Où coounence 8 REVUE NATIONALE. ce -violent amour d^égalité qui triomphe avec la réyolution fran- çaise? nul ne le saurait dire, mais longtemps avant 1789 on sent le souCQe de Torage, on voit tomber pierre à pierre cette société décré- pite, que ne relie plus ni la foi politique ni la foi religieuse ; chaque jour précipite la ruine qui va tout écraser. Ce vieux chêne féodal, à Tombre duquel tant de générations ont grandi, qui le fait éclater? une idée I Ces forces terribles qui changent la face du monde, ne peut-on les suivre que dans Thistoire? Faut-il que Texplosion les ait épuisées pour qu'elles nous livrent leur secret. Quand l'idée est toute vivante n'en peut-on mesurer la puissance? est-il impossible d'en calculer la courbe et la projection? pourquoi non? L'humanité n'a-t-elle pas assez vécu pour se connaître elle-même? Qui empêche de constituer la science morale à l'aide de l'observation ? En viendra-t-on à la découverte de lois certaines, flnira-t-on par prévoir l'avenir? oui et non, suivant le sens qu'on attache au mot de prévision. L'astronomie nous annonce à jour fixe une éclipse qui n'aura lieu que dans un siècle, elle ne peut nous dire quel temps il fera demap ; elle connaît la marche fixe des corps célestes, les phénomènes variables de l'at- mosphère lui échappent. Ainsi en est-il de la science politique. Elle ne vous dira pas ce que la France fera ou voudra dans six mois ; il y a dans nos passions une inconstance qui défie le calcul ; mais peut- être TOUS dira-t-elle avec assez de vraisemblance ce que la France ou l'Europe penseront dans dix ans sur un point donné. Cette assertion, même atnsi réduite, paraîtra sans doute téméraire; j'en veux faire l'expérienoft.à mes dépens. Au risque de passer pour faux prophète, je me propose d'étudier une idée qui, méconnue au- jourd'hui, réussira, selon mdi, dans un prochain avenir. Cette idée, qui du reste n'est pas . nouvelle , mais dont l'heure n'a pas encore sonné, c'est que l'État, ou si l'on veut la souveraineté, a des limites naturelles où finit son pouvoir et son droit. En ce moment, si l'on excepte l'Angleterre, la, Belgique, la Hollande et la Suisse, une pa- reille idée n'a point de cours en Europe. L'État est tout, la souverai- neté n'a pas de bornes, la centralisation grandit chaque jour. A ne considérer que la pratique, jamais l'omnipotence de l'État n'a été plus visiblement reconnue; à considérer la théorie, cette omnipotence est sur le déclin. Tandis que l'administration avance de plus en plus, la science combat cet envahissement, elle en signalé l'injustice et le danger. Combien de temps durera cette lutte? il est difficile L*ÉTAT ET SES LIMITES. * 9 de le dire ; mais il y a une loi pour les intelligences, et il est per- mis de croire sans trop de présomption que si aujourcTbui une mi- norité d*élite combat pour la vérité, cette minorité finira par avoir avec elle le pays tout entier. - Pour connaître à fond l'idée régnante, l'idée que se font de l'État eeux qui, en Europe, sont à la tête des affaires, il faut rechercher comment cette idée s'est formée, car elle a une généalogie, elle est fille des siècles, et c'est justement parce qu'elle a grandi peu à peu qu'elle vieillira de même. Son passé nous répond de l'avenir. Chez les Grecs et chez les Romains (ce sont nos ancêtres politiques), l'État ne ressemble qu'en apparence à nos gouvernements modemes.j Il y a un abime entre les deux sociétés. Chez les anciens , point d'industrie, point de commerce, la culture aux mains des es- claves; on n'estime, on ne considère quelp loisir; la guerre et la poli- tique, voilà les seules occupations du Romain. Quand il ne se bat pas au loin, il vit sur la place publique dans le perpétuel exercice de la souveraineté; c'est une fonction que d'être citoyen. Électeur, orateur, juré, juge, magistrat, sénateur, le Romain n'a et ne peut avoir qu'une vertu : le patriotisme; qu'un vice : l'ambition. Ajoutez qu'il n'y a point de classe moyenne, et qu'à Rome on trouve de bonne heure l'extrême misère près de l'extrême opulence , vous comprendrez que chez les anciens la liberté n'est que l'empire de quelques pri- vilégiés. Sous un pareil régime, on n'imagine point que personne ait des droits contre la cité ; TÉtat est le maître absolu des citoyens. Ce n'est pas à dire que le Romain soit opprimé ; ma^ s'il a des droits, ce n'est pas enjsa qualité d'homme, c'est comme souverain. Il ne songe pas à une autre religion que celle de ses pères ; le Jupiter Capitolin peut seul défendre les enfants de Romulus. La pensée n'est pas gênée, car on peut tout dire sur le Forum; la parole est publique, l'éloquence gouverne* La liberté n'est pas menacée, qui oserait mettre la main sur un citoyen, fût-il en haillons? On pousse si loin le respect du nom romain, que lai peine s'arrête devant le coupable. Que le condamné abdique, comme un roi qui descend de son trône, qu'il se fasse inscrire en quelque autre cité, la loi ne le connaît plus, la vengeance publique est désarmée. U est peu nécessaire de juger ces antiques constitutions, elles n'ont pour nous qu'un intérêt de curiosité ; nous avons d'autres besoins et d'autres idées. Une société industrieuse et commerçante a mieux à faire qu'à passer des journées oisives au forum ; la vie publique n'est 10 RBVUE NATIONALE. plus qu'une faible part àe notre exislenoe; on est homme avast d*éire citoyea, et si le^ modernes ont une pràention politique, c'est moinft as gouverner par. eux*mêmes que de œntr^er le gouTeraeinent, D'un: autre côté, rimprimerie a détruit l'importancede la place publique» elictéé une. force autrement redoutable qu'une œntaine de pléb^eni ntfisembléft autour de la tribune ; c'est Topinion, élément insaisissable, jA avec lequel cependant il faut compter.* Enfin la religion n'est pas pour nouât une YQÎne cérémonie, ellenous-impese des devoirs et nous donne des* droits sur lesquels l'État n'a point de juridiction. L!imi— tatîo& de l'antiquité ne peut donc que nous égarer; nos pères en^ont faîti la. rude erpériraee quand: des législateurs malhabiles ont essayé do les travestir toiu* à tour en Spartiates et en Romains; mais peut- fttie nous-reste-t-ilde cet antique levain plus- que ne le comporte noire société. Tanè que Rème fut une république, c'est-à-dire une aristocratie toute-puissante, cette noblesse qoi jouissait d^une liberté souveraine ne sentit pas le danger de sa théorie de l'ÉtaL Cette poignée de pri- vilégiés piUaiile: monde sans se soucier de la servitude qu'elle ré- pandait aui dehors, . de la corruption qu'elle semait au dedans ; maia quand le peuple oit appris à se vendre, il suffit d'une main hardie pour en finir avec le nx)nopole deq[uelques grandes familles ( sous^ là pression de la servitude univecselte, la* liberté romaine fut éerasée; tout fut province, il n'y eut plus dans le monde d'autre loi que la volottté doil'^npereur. Ce qn'était ce despotigme, qoi embrassait tout*^ et auquel on m pouvait échapper que par-là ^mort^ il nousest difficile de l'imaginer,, nous qui vivons' au milieu d'une civilisation adoucie par le christia^ nismejeti tempérée par le voisinage d'autres peuples libres et chré^ liens. Tout'était dans la main de l'empereur, arnu^, finances^ aémi- niitmtion, justice, religion, éducation, opinion, tout jusqu'à' Ir propriété et à«la viedu moindre 'citoyen. Aussif ne faut-il pas s'étonner queide benne heurelësBomains aient adoré Tempereur. Vivant, c'est' un Mimm, une divinité protectrice; mort', c^st un ' Z>tt?t/^j un* dé» géoieitutélaire9inion que j'incline; autrement, comment comprendre cette étroite •liaison de Tépiscopat et de la royauté qui a duré jusi]u'à nos jours? Sossuet ne va guère moins loin que les évéques de Byzance, cepen- dant ce n était pas -une âme ordinaire. Au fond, c'est la vieille idée de la souveraineté de TÉtat qui a pris un déguisement chrétien. Pourvu que le prince serve l'Église et défende les saines doctrines, tout lui appartient, 1 ame aussi bien que le corps de ses sujets. Sous ce masque, on reconnaît l'idolâtrie païenne, le mépris de la conscience et l'adoration de l'empereur. Veut-on savoir ce qu'une pareille 'théorie emportait de danger pour la religion,- que l'on voie ce que 'devint l'Église grecque. De Constantin à Justinien, la législation ne ^ange pas d'esprit, l'empereur ne fait rien sans consulter les évéques qui emplissent sa cour; où en arrive-t-on? à la servitude de TÉglise, servitude qui ne s'est jamais relâchée et qu'aujourd'hui on peut étu- dier en Orient, et mieux encore à Moscou. Tandis que l'empire étend chaque jour cette administration qui répuîse, les barbares s'approchent, et sont bientôt au cœur des pro- vinces. Des bandes farouches ont facilement raison d'une société qui, depuis longtemps désarmée par la jalousie de l'État, n'a même plus le désir de se défendre. Ces barbares apportent avec eux une idée L?ÉTAT ET SES LIMITES. 15 nouvelle, qui fait leur force; ils ont un souverain mépris pour cette prodigieuse machine ({ui charme les modernes. Us ne comprennent rieii au p^ple qu'ils défendent ou qu'ils pillent. Pour le Romain^ l'État est tout, le citoyen n'est rien ; pour le Germain, TÉtat n'est rien, l'individu est tout. Chaque chef de iamille s'établit où il veut, u/ fms, ut nemtis piacuit, gouverne sa maison comme il l'entend , reçoK la justice de ses pairs ou la leur rend, s'enrôle en guerre.«ous le chef qu'il dioisit, ne reconnaît de supérieur que celui à cpii il se donne, ne paye d'impôt que s'il le vote/ et pour la moindre injustice en appelle à Dieu et à sonépée. C'est le renversement de toutes les idées romaines, c'est le contre-pied de la société impé- riale. Chez les Germains une prodigieuse liberté, une sécurité mé- diocre; chez les Romains une sécurité très-grande, sauf la crainte du prince et de ses agents, une police yigilanie et inquiète, point de liberté. Cette fière indépendance dura plus d'un jour. Quand le Germain se (Vit établien maître dans les provinces que lui abandonnait la fai- blesse impériale, il façonna la propriété à son image, et la voulut libre comme lui. Sous les deux premières races, quelle est l'ambition des grands et de l'Église qui, elle aussi, devient un pouvoir barbare? c'est d'obtenir une immunité, c'est-à«clire le droit de gouverner sans con- trôle un domaine peuplé de nombreux vassaux. La justice, la police, •l'impôt tiennent à la terre, et la suivent en toutes mains. La féoda- lité n'est que ta Ooraison de ce système; c'est la confusion de la pro- priété et de laisouveraineté. Chaque baron est maître de sa terre, chef dans la guerre, juge dans la paix. C'est envers lui seul que ses vassaux ont des devoirs, seul il est obligé envers le suzerain ou le roi. Nous voilà bien loin de remprre. Plus de centralisation, plus d'unité, une hiérarchie confuse ; à chaque échelon, des droits différents, des engagements divers; le contrat partout, nulle part rÉtat. Aucune administration, point d'armée, point d'impôt; rien qui ressemble ni au système romain, ni à notre moderne société. Cependant il ne faut pas prendre cette confusion pour l'anarchie; l'anarchie ne dure pas cinq siècles; quel peuple la supporterait aussi longtemps? Si odieuse que la féodalité soit restée dons l'histoire, il ne faut pas non plus lui attribuer toutes les misères du temps. C'est une erreur trop commune que de s'en prendre à une institution tombée, et de rejeter sur elle tous les vices et toutes les souflranccs ; rien ne prouve que le servage n'eût pas été aussi rude sous une royauté sans 16 REVUE NATIONALE. limites. Les colons romains n'étaient pas moins foulés que les serfs du moyen âge ; la fiussie nous montre des paysans esdaves sous une noblesse impuissante et un empereur absolu. Tout au conti^ire, rÉtat où les barons prirent le dessus, l'Angleterre, fut aussi le pre- mier pays où s'a£Eaiiblit et disparut la servitude. Il y avait donc dans la féodalité autre chose que le despotisme des seigneurs, il y avait une sève énergique ; cette sève qui se cachait sous le privilège, c'était la liberté. Autrement, comment expliquer cette floraison du treizième siècle qu'on ne peut (ibmparer qu'aux plus beaux âges de rhistoire?Un art nouveau naît et s'épanouit, les poètes chantent et transforment des patois vulgaires en des langues qui ne doivent plus mourir; la France, l'Allemagne, l'Angleterre, se couvrent de cathédrales, de monas- tères, de châteaux. Bien aveugle ou bien injuste qui dans ce renou- vellement de toutes choses ne reconnaît pas la seule force qui régénère l'humanité. ^ Toutefois, l'esprit germanique ne suffit pas pour rendre raison de cette renaissance ; il faut faire une grande part à l'Église, véritable mère de la société moderne ; mais cette Église, à qui nous devons ce que nous sommes, ce n'est plus l'Église impériale, c'est une Église transformée, et si je puis me servir de ce mot, germanisée. En effet, quand les barbares eurent brisé l'empire, ils se trouvèrent campés au milieu d'un peuple qui n'avait ni leur langue, ni leurs idées, ni leurs mœurs. Entre les vainqueurs et les vaincus il n'y avait qu'un lien commun, la religion. Ce fut l'Église qui rapprocha et qui fondit ensemble ce qu'on nommait la civilisation et ce qu'on nommait la barbarie ; deux États relatifs, et alors moins séparés que jamais. Ce rôle tutélaire de l'Église explique l'influence qu'elle eut sous les deux premières races, et qu'elle conserva durant le moyen âge. Émancipés par la chute de l'empire, les évêques se trouvaient à la fois chefs des cités, conseillers du roi germain, dépositaires de la tradition romaine, aussi puissants par leurs lumières que par leur Icaractère sacré. Tout les soutenait, l'amour des vaincus, le respect (des conquérants, le courant des idées. Dès le premier jour de l'in- jvasion, l'Église, ressaisie de son indépendance naturelle, suivit une politique qui lui livra le monde. Ce fut, toute proportion gardée, la politique romaine appliquée au gouvernement des esprits. Et d'abord l'Église n'entendit plus se soumettre aux autorités de la terre, mais elle ne s'en tint pas là. Portée par l'opinion, Rome, d'auxiliaire se fit maîtresse, et rêva de s'assujettir le pouvoir temporel, non pas L'ÉTAT ET SES LIMITES. 17 toutefois qu'elle youlût régner par les prêtres, la fierté germanique ou féodale y eût résisté : tout ce que demandait un Grégoire VU ou un Innocent III, c'est que les rois s'avouassent vassaux spirituels, fils obéissants de TÉglise, et lui reconnussent le dernier ressort. Dès lors il y eut une conception de l'État toute difierente de l'idée romaine , deux puissances se partagèrent le monde, et ce ne fut pas à la force brutale, mais à l'autorité religieuse, c'est-à-dire au pouvoir moral et intellectuel qu'on assigna la suprême direction des affaires humaines. Clovis aux genoux de saint Remy, Cbarle- magne couronné par le pape, rendaient hommage au droit nouveau. Désormais la religion était en dehors et au-dessus de TÉtat. C'est la première et la plus grande conquête des temps modernes, elle nous a délivrés de la divinité des empereurs, cette honte du peuple romain. .^ Sans doute TËglise et l'État ont souvent noué une alliance dont la conscience a été victime, mais du moins n'a-t-on jamais vh un prince qui, en vertu de la souveraineté, s'attribuât le droit de régler la croyance et d'imposer la foi. Ce n'est pas comme César, c'est comme fils aine de l'Église que Louis XIY persécutait les protestants; il s'in- clinait devant l'Évangile en le vbtant. La loi même dont il se récla- mait déposait contre lui et réservait Tavenir. L'Église barbare comme l'Église féodde prit au sérieux ce gou- vernement des esprits qufi l'opinion lui déférait. 11 lui fallut l'âmef tout entière des générations nouvelles, elle ne laissa au prince que le corps. Foi, culte, moralf, éducation, lettres, arts, sciences, lois civiles et criminelles, tout fut en sa main. C'est de cette façon que le moyen âge résolvait la difficile question des limites de l'État. Ce partage entre le pouvoir temporel et l'Église n'était-il qu'un despotisme à deux têt^? Non, l'Eglise fut longtemps libérale, et, l'hérésie mise de côté,, ne s'efiraya pas de la liberté. Rien de plus libre, par exemple, que cette turbulente université de Paris, où l'on accourait de toute l'Europe pour remuer les problèmes les plus témé- raires. En un temps où le doute n'était que la maladie de quelques âmes aventureuses, comme celle du malheureux Abailard, cette liberté, il est vrai, offrait peu de dangers; on peut tout discuter quand les solutions sont connues d'avance; mais ne soyons pas injijstes envers l'Église, c'est la liberté qu'elle croyait donner, l'opinion ne lui demandait pas plus qu'elle n'accordait.  tout prendre, au temps de Gerson, renseignement était plus hardi qu'au temps de Bossuet, / 48 . REVUE NATIONALE. et runiyersité plus indépendante qu'on ne le permettrait ai^ur- dTiuî. La féodalité n^avait pas étouffé les idées romaines, il y eut àèê Torigine une sourde réaction contre les abus et les violences de la conquête; plus tard^ contre le pillage des barons. Sous le règne de Philippe le Bel, la réaction est victorieuse, le droit romain est sorti de la poudre ; c'est avec le Digeste et le Code que les légistes com- mencent à miner les libertés féodales. Leur idéal, c'est l'État romain, c'est l'unité et l'égalité sous un chef qui ne relève que de Dieu. Une foi, une loi, un roi, c'est leur devise; le roi de France, disent-ils, est empereur en son pays;. ils ODt traduit à son profit la maxime impé- riale, guod principi j)lacuit legis habet vigorem : Si veut le aoi| SI VEUT LA LOI. La guerre contre la féodalité dura plus de trois siècles. Le peupb opprimé y soutint vaillamment ceux qui prenaient sa cause en main; mais tandis qu'en Angleterre les barons, pour défendre leurs privi- lèges, y associaient le pays et tiraient des coutumes nationales tout ce qu'elles pouvaient contenir de libertés, les rois de France se conten- tèrent d'accorder au peuple qui les avait appuyés ces garanties civiles que tout pouvoir absolument donner sans s'aflaiblir. Philippe le Bel et ses successeurs abattirent les barons et réduisirent à TobéissaDce ces tyrans subalternes, mais ce fut pour employer à leur seul pro- fit toutes les forces de la France. L'égalité y gagna, mais non la liberté. Ce serait une trop longue histoire que de suivre cette lutte perpé- ^tuelle de la royauté contre le vieil esprit d'indépendance. L'habileté, ;la force, la ruse, les armes, les lois, les jugements, rien ne fut épar- gné pour reconquérir la souveraineté, pour reconstruire pierre à Ipierre l'édifice impérial. Soumettre au roi les châteaux, les villes, les campagnes, contraindre les têtes les plus fières à plier sous le joug commun, préparer l'unité législative, agrandir l'administration, centraliser le gouvernement, ce fut le travail constant de nos rois et de leurs conseillers. Les princes changent, non pas la tradition; Charles V et Louis XI, François I" et Henri IV, Bichelieu et Louis XIV poursuivent une même pensée: établir l'unité par le des- potisme de l'État. L'idée était grande, le moyen excessif; on peut le demander où il menait la France. Admirer en bloc Tœuvre de nos rois, comme l'a fait longtemps Técole libérale, c'est pousser trop loin l'amour de l'uniformité. Nous avons payé assez cher les fautes du L'KtAT ET SES LIMITES. I» poutoir absdu pour qu^il nou^soit permis de critiquer cette politique 4 outrance, qui, après amr tout nivelé, n'a pas même pu maintenir h monarchie. Ce n*est pas qu'on puisse regretter la chute de la noblesse féodale; W barons -ne défendirent que leurs privilèges, et ne firent rien pour lee libertés natianale^. Leur égoïsme les perdit. La noblesse française -a de brillants souvenirs; elle était brave et chevaleresque, mais >eUe n'eut jamais d'esprit politique, et courut à Versailles pour y "«ollictter, comme un- honneur, la domesticité royale. Ce n'est pas ainsi que dure une aristocratie. Quant au clergé, il semble quil aurait pu jouer un autre rôle, et mieux lésister aux empiétements de la royauté. Au quinzième siècle, parmi les misères du schisme, TÉglise gallicane est toute vivante ; dans les conciles de Bâie et de Constance^ l'Europe n'écoute que des prélats et des docteurs français; l'université de Paris est l'honneur et je rempart de la chrétienté. Un siècle plus tard, tout est éteint. Le concordat a scellé la servitude de l'Église ; elle cs^ retombée au point où* Tavait mise Constantm. Le prince la protège et f enrichit; au besoin même, il la défend contre Thérésie, mais en même temps il en nomme les chefs, et se sert de Tépiscopai comme d*un moyen de gouvernement. On sait quel est le résultat de ces alliances inégales; la force d'une Église est une force d'opinion qui ne vaut que par la liberté ; se mettre jdans la main de l'État, c'est abdiquer. Le règne de Louis XIV ^st Tapogée de la monarchie. Si l'on veut chercher dans l'histoire un gouvernement qui ressemble à celui de Trajan ou d'Adrien, c'est là qu'il faut s'arrêter. L'unité est faite, les demières^ résistances se sont évanouies avec la Fronde; ce qui restait de libertés féodales ou municipales a été détruit ; le parlement est nroet; on a exterminé le schisme et Thérésie; c'est le prince qui pro- tège la religion, les sciences et les lettres, en d'autres termes, la conscience et la pensée lui appartiennent, comme la vie et tes biex» de ses sujets. L'œuvre est accomplie, l'État n*a plus de limites; c'est le système romain dans ses beaux jours. Voilà ce qu'ont admiré nos pères, et au premier rang Voltaire, qui n'aurait pas conduit l'opinion s'il n'avait eu les défauts autant que les qualités de l'esprit français. Quand il donne au siède le nom du grand roi, c'est à peine s'il aperçoit quelques ombres sur ee sdeil si brillant à son aurore, si . triste à son déclin. Voltaire ne sent pas qu'Auguste, Louis XIV, et tous CCS princes qui élèvent leur grandeur sur la ruine de la li- 20 REVltE NATIONALE. berté, ne laissent ^près eux que des générations sans énergie. Ce sont des prodigues qui dbsipent les économies de leurs pères, et ne lèguent que la misère à leurs héritiers. La grandeur du roi cachait les vices du régime; Bossuet, ce beau génie, écrivait, en toute sincérité, la Politique tirée de fÉcriture sainte^ véritable apologie du despotisme. Ce n*est pas qu*au milieu de ces centons sacrés on ne trouve de sages conseils offerts aux sou- verains, mais ce sont des conseils, rien de plus. Pour Bossuet, qui confond l'anarchie et la liberté, les sujets n'ont aucun droit, non pas miême la propriété, qui ne soit une concession de l'autorité; par conséquent, ils ne peuvent prétendre à aucune garantie. On ne partage pas avec le prince. Les rois sont choses sacrées; c'est à Dieu seul qu*il appartient de les punir s'ils abusent du troupeau raisonnable que le ciel leur a confié. La piété, la crainte de Dieu, voilà le seul contre- poids de la puissance absolue; la désobéissance du sujet est un crime de lèse-majesté divine et humaine. La théorie de l'évêque de Meaux, c'est la servitude sanctifiée. Quand on part de pareils prin- cipes, on en arrive forcément à trouver l'esclavage un état juste et rai- sonnable ; Bossuet est descendu jusque-là. Il en est tout autrement de Fénelon. Dans ses plans de gouver- nement, que M. de Larcy vient de remettre dans leur véritable jour ', on trouve des réformes chimériques ; Fénelon ne peut dépouiller le personnage de Mentor; mais il a des vues politiques, le senti- ment que la monarchie absolue ne peut durer. Fénelon, qui n'a pas oublié les vieilles franchises de la nation, n'attaque pas le droit du prince; mais, pour lui, ce droit est limité par les antiques cou- tumes, aussi réclame-t-il Ja liberté municipale et provinciale ainsi que les états généraux. Enfin, et ceci dépasse de beaucoup la portée de son temps, il veut une Église indépendante, alliée et non pas sujette de l'État. Si le duc de Bourgogne eût vécu, s'il eût ap- pliqué les conseils de son précepteur, qui peut dire si dès le com- mencement du dix-huitième siècle la France ne serait pas entrée paisiblement dans les voies de la liberté? Tandis que Louis XIV s'enivrait de sa puissance, TAngleterre s'agitait au milieu des révolutions; ces révolutions se faisaient" sous l'empire d'idées toutes différentes des nôtres. La réforme religieuse entraînait une rénovation politique ; une fois encore un changement 1. Des vicissitudes politiques de la France. ?ari9, 1860. . L'ÉTAT ET SES LIMITES. 21 de religion apienait un changement dans TÉiat. C'est ce double élé- ment spirituel et politique qu'il nous faut étudier. La Réforme ouvre une ère nouvelle dans le monde; c'est le retour du principe individuel, une protestation contre le pouvoir absolu, qu'il porte la tiare ou la couronne. Que Luther n'ait pas senti où ses doctrines le portaient, qu'il ait cru simplement ramener TÉglise à sa pureté originelle, qu'il ait vu dans la Bible un livre divin, qui, librement consulté, donnerait aux fidèles, éclairés par le Saint-Esprit, dés réponses infaillibles et toujours les mêmes, cela se peut ; Luther n'est ni le premier, ni le seul qui ait été surpris par l'orage même qu'il avait déchaîné ; ce qui n'est pas moins certain, c'est que le moine de Wittemberg renversait du ixiême coup le principe catholique et mo- narchique; il rendait à l'individu le dernier ressort qui, jusque-là, ap- partenait à l'Église et à l'État. Volontairement ou non il brisait les cadres de l'andenne société , et Leibnitz a pu lui adresser ce ma- gnifique éloge : Coi genus hamanum sperasse recentibus annis Débet, et ingenio liberiore frui. Ce qui se trouvait au fond de la Réforme, c'était^ on ne l'a pas assez vu, la vieille indépendance germanique. A chacun le droit d'obéir à sa conscience, de choisir sa foi, de constituer son Église, voilà ce que réclamèrent bientôt les protestants. De là à discuter l'obéissance civile, à mettre dans l'État la liberté qui régnait dans l'Église, il n'y avait qu'un pas; ce pas fut aisément franchi. C'était si bien un réveil de l'esprit germanique, que la Réforme ne conquit que les peuples de race sdlemande ou gothique. Reçue sans obstacle dans les pays Scandinaves, triomphante en Angleterre, en Hollande, et dans le nord de l'Allemagne, elle échoua en Pologne, aussi bien que chez les nations de langue latine. En Allemagne même elle ne put réussir le long du Rhin et du Danube, là où d'anciennes tribus celti- ques, colonisées par les Romains, faisaient le fond de populations encore reconnaissables sous l'écorce germanique. Je ne pousse point à outrance l'influence de la race; je ne prétends pas que le sang d'un peuple décide seul de la religion qu'il adopte; il y eut des protestants en France, en Italie, en Espagne ; ce que je soutiens, l'histoire à la main, c'est que là où le protestantisme trouva le vieux levain germa- nique, il fut maître des âmes et emporta tout. 22 REVUE NATIONALE. La. Réforme inquiéta les princes; c*était une révolution semblable: à celle que le christianisme était venu Taire dans l'empire romain. L'organisation politique, fondée sur l'étroite alliance de l'Église et de .rÉtat, craquait de toutes parts; la conscience et la pensée échap* ^paient au souverain. Ces esclaves révoltées revendiquaient uon^seuîe- *ment la liberté, mais l'empire. Oh ne voulut point céder à ce souffle terrible; on essaya de noyer les nouveautés dans- le sang des martyrs; la persécution enfanta la révolte et la guerre. Ces gueneii étrangères, ces luttes fratricides qui épuisèrent TËurope, aboutirent à ce fait considérable, qu'après l'achacnement du combat, les deux communions, impuissantes à se réduire et à s'entamer l'une l'autre^ furent obligées de se tolérer mutuellement. En France comme en Allemagne, il fallut souOVir que la minorité gardât sa religion; en d'autres termes, l'État fut forcé d'abdiquer devant la conscience, et le nombre obligé de respecter le droit. La liberté religieuse, c'est l'âme des sociétés modernes, c'est la racine de toutes les autres libertés.' On ne coupe pas en deux l'esprit humain; si l'individu a le droit de croire, il a le droit de penser, de parler et d'agir; les sujets n'appar- tiennent plus au prince, l'Étal est fait pour eux, non pour lui. C'estce que sentit Louis XIY ; son instinct despotique ne s'y trompa guère. Le protestantisme était la négation du droit divin, un démenti donnéÀtla politique traditionnelle de la monarchie. En écrasant les réformés, on croyait assurer à jamais l'unité; mais, derrière les protestants, on rencontra les jansénistes, et quand on eut ra^é PortrRoyal, on se trouva en face des philosophes. La pensée était libre, et se riait .du: grand roi. En Angleterre, la Réforme prit deux faces diverses. Pour la< noblesse et le clergé, ce ne fut qu'une rupture avec. Rome, l'Église; resta étroitement unie à. l'État. Pour la. bourgeoisie et le peuple, ce: fut une émancipation politique autant que religieuse ; la foi popu« laire,. c'était le calvinisme qui rompait avec l'État, et faisait de diaque. communauté de fidèles une république qui se goavernait elle-même, et dans laquelle chacun avait le droit de prophétiser^ . c'esi^^ire de. parler sur toutes choses. Poursuivi par la royiatnté, le puritanisme, triompha avec Cromwell. Ce triomphe politique fut de courte durée, mais le germe républicain resta dans la société anglaise,, et ce qui en fut porté dans les plantations du nouveau numde enfanta les États-Unis. Si la première révolution avait été calviniste et démocratique, la. L'ÉTAT ET SES LIliHTES. t3 teconcfe, celle de i6S8, fut anglicane et conservatrice. Le changement politique se fit, comme la réforme religieuse, aux moindres frais possibles. On renversa le roi, mais non la ropiilé ; on reprit la tradi« tion nationale, dédaignée par Charles il, attaquée par son frère; c'était une tradrtibn de liberté. Quand on Ut Thifstbire de Henri VIII ou de rimpérieuse Elisabeth, on ne voîA pas que I* Angleterre fût moins assujettie que le continent'; les- idées du siècte et la nécessité' dé' résister à fa monarchie espagnole avaient concentré le pouvoir entre les mains d*un mattre ; mais sous ce despotisme, accepté comme I^ rempart de l'indépendance et de k grandeur nationales, s'était conservé le vieil esprit saxon. Les' idées et les' lois romaines n'avaient jamais pénétré en Angleterre; la liberté y était éclipsée, mais non détruite. L'indépendance communale, le jury civil et criminel, le parlement, le vote de l'impôt, ne sont pas des conquêtes et n'ont pas de date chez les Anglais, c'est la cornmon law qui les établit, en d'autres termes, ce sont les coutumes queles Saxons ont apportées dans la' Grande-Bretagne, coutumes dont le développement a été- quelquefois retardé, mais qui n'ont jamais cessé de vivre. C'est ce qui explique comment, en l'^S j rAngleterre, reprenant possession d'elle^ même, constitua, sans trop de secousses, ce lityre gouvernement qui Ta mise à la tête de la civilisation. La révolntioiei de f 688 eut son politique : c'est Locke. Quand on lit le Traité du gouvernement civile il faut quelque effort pour se persuader que l'auteur de ce Uvre est contemporain de Bossuet. Locke pense et écrit comme les philosophes français de la seconde moitié du dix^huitième siècle; il a de plus qu'eux le bon sens et la modéiration qui tiennent à l'expérience, deux qualités qui^ en général , ont manqué à nos théoriciens. Pour Locke, la société jtivile est un contrat par lequel chaque honmie abandonne une part de son indépendance naturelle, afin de jouir en paix, comme citoyen, de fo liberté qu'il réserve. Par conséquent, l'Etat n'est pas tout. Il est restitué pour une certaine fin, qui est la conservation des pn>- priétés, iC*est-€Hlire de ce que chacun possède en propre : la vie, la libertë, les biens. Ces choses--là ne sonî pas des concessions de l'au- tinrité ; elles nous appartiennent eh notre qualité d^bommes ; ce^ sont des droits naturels auxquels on ne peut renoncer. Si le princs envahit ces libertés, il viole le contrat d*où il tire son pouvoir; les sujets sont dégagés de leur obéissance , l'insurrection est ïultima ratio des peuples que la tyrannie dépouille de leurs droits. Ce n'est U REVUE NATIONALE, pas ici le lieu de discuter un système qui a plus d'une partie faible ; ce qu*on ne peut contester à Locke, c'est le mérite d'avoir nettement proclamé qu'il y a des bornes à la puissance publique, et que si l'État est souverain, il ne s'ensuit pas qu*il soit absolu. L'influence des idées anglaises sur la France fut considérable au dernier siècle ; deux de nos plus grands publidstes, Voltaire et Montes- quieu, ont emprunté à Locke, ou rapporté de la Grande-Bretagne, leurs vues les plus hardies. Le doute religieux et le doute politique nous venaient d'Angleterre en même temps; or, c'est toujours par le doute que commencent les réformes; le changement des affiiires humaines n'est que la traduction matérielle du changement des idées. Voltaire s'attacha à deux nobles causes : la tolérance et l'humanité. Si les protestants sont rentrés dans la grande famille, si la torture et les supplices ont été chassés de nos lois, on le doit au défen- seur de Sirven, de La Barre et de Calas; ce p'esl pas son moindre, titre devant la postérité. Mais ces réformes crimineUes que Voltaire réclamait avec tant d'esprit et de passion, c'était une nouvelle con- quête sur le droit absolu du prince, un nouvel efTort pour faire rentrer l'autorité civile dans les limites qu'elle ne doit pas franchir. Luther avait enlevé à l'État la conscience humaine, Voltaire lui arrachait le corps du citoyen. Ce n'était pas une médiocre victoire. Les lois cri- minelles sont toujours en rapport avec la constitution. A Romç, sous la république, elles étaient douces et protectrice^; sous l'empire, elles devinrent féroces et sanglantes. Dans un pays libre, l'accusé est un innocent jusqu'au jugement prononcé; dans un pays despotique, l'accusé est un coupable dès que la main de la police l'a saisi; les égards que mérite le malheur, les droits sacrés de la défense, tout disparaît devant Tintérét de l'État. Adoucir les lois criminelles, faire pénétrer le jour dans les procédures, intéresser le magistrat à la protection de l'accusé , c'est une des oeuvres les plus saintes que puisse se proposer un ami de l'humanité. C'est au respect de la per- sonne qu'on mesure la vraie grandeur de la civilisation. Montesquieu passa deux années en Angleterre ; il en revint fortement touché de ce qu'il avait vu; on sent qu'en écrivant V Esprit des lois il a toujours la constitution anglaise sous les yeux. Pour un Français du dix-huitième siècle, en un temps où l'on ne s'occupait du gouver- nement que pour le chansonner, c'était un spectacle étrange que celui d'un pays où un couvreur se faisait apporter la gazette sur les L'ÉTAT ET SES LIMIJES. 25 toits pour la lire ^ Les pages où Montesquieu expose le jeu des pou- voirs publics en Angfleterre sont des plus justes et des plus pro- fondes; aussi, un des meilleurs jurisconsultes de la Grande-Bre- tagne, Blackstone, ne fait-il que suirre Montesquieu quand il'yeut expliquer aux Anglais leur propre gouirernement. Il y a, dans 1*^5- prit des lois^ plus d'un chapitre qui n*a pas moins d*importance que celui de la Constitution (T Angleterre ; mais ce dernier, bientôt développé et systématisé par Delolme, fit une fortune singulière ; plus d*une fois il a exercé une influence visible sur notre destinée poli- . tique, et cette influence a eu peut-être quelques inconvénients ; je me bâte de dire que ce n*est pas la faute de Montesquieu. Quand on étudie V Esprit des lois , on voit que Fauteur envisage la politique comme un problème des plus complexes, et qu'il en recherche successivement toutes les données, ce Les lois, dit-il^, doivent être relatives au physique du pays, au climat..., à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur, au genre dévie des peuples ; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir, à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses^ à leur nombre^ à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. Enfin, elles ont des rapports entre elles; elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur, avec Tordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est sous toutes ces vues qu'il faut les considérer. C'est ce que j'entreprends dé faire dans cet ouvrage. J'examineftii tous ces rapp^ts; ils forment tous ensemble ce que l'on appelle L'Esprit des lois. » Rien de plus clair que cette déclaration ; mais les contemporains de Montesquieu n'ont pas eu l'intelligence aussi large. Éblouis par Taspect extérieur de la constitution britannique, séduits par le méca- nisme ingénieux dont on leur expliquait la marche et le* secret, sur- tout pressés d'agir, ils ont laissé à Técart toutes ces libertés person- nelles et locales qui sont le fond même des institutions anglaises; ils ont cru qu'il suffirait d'emprunter à T Angleterre son organisation po- litique, pour lui emprunter son génie et répandre aussitôt la liberté sur le continent. Ce fut l'erreur des constituants les plus sages, ce fut rniusion de l'auteur de la Charte, et plus tard du parti libéral. Tous se réclamaient de Montesquieu, et avec raison, mais il fallait le suivre jusqu'au bout, et ne pas prendre une façade pour l'édifice tout entier. 1. Montesquieu, iVof es sur TAng/eferre. 2. £spnï des Lois, livre I, cbap. m. ft RIS VUE NitTIOXA^E. A oftti do réeole «Bg^ise, dont Voltaire^ Mentesqiiitu cb Deklme.' sont lès re{iré5eailHnlB> il. f e«t une école françaue, quir attaipia par un autie c6té le dèspotiane de TÉlai, cW F-éoet» des pliysioerate». Ce n'est pas; qfoe Qocsnay ni Turgot soient jaloui: de TautorHé; au oontraire, c'est du prince qu'ils attendent la^ réforme: des abus, et une nieilkare direction de la société; mats en un point oposidérable, ils attaquent romaipolence de ÏÈtoA^ Ils yenlent la libei^ de TagiicnlUire et du commerce a^ec la réforme de rîmpM. Leur devise, qu'on a souvent raillée (ce qui est plus aisé que de oom-* prendre), est iaissez faire^ Unssez passer; appliquée au traTaîl natio- nal, cette devise est d'une grande justesse. Quesnay ne dispute àl'Étati aLla> défense du pays au dehors, ni le maintien del^ordreeide la séountéau dedans. U ne marchande pas à lautorilé ses prérogatÎTesi comme le fait l'école d'Adam Smith; mais ea ee qui touche l'indus- trie, il se défie de l'admiaistcation^ et arec raison. Presquetou* jçmrs elle gène, et Ut même où elle croit protéger, le plus souvent aUe détruit. J'en donn^ai uo curieux eiempie pour l'andenne France. Tout le monde sait que, sous la règne de Louis XVI, Far- mentier a popularisé k culture de la pomma de terre*; c'est à cet exceilent homme,. à ses efforts, à ses sacrifiées que:nou» devons cette pnécieuse ressomnce cootre la disette^ Mais la pomme de terre avait été apportée en: Europe à la fin du seisieme siècle; oorament s!est-il écoulé deux cents ansaradt qu'on s'aperçût de son utilité? Pour la France, la réponse est aisée : à son iuri vée, la pomme de terié doitanit la lèpre, disaient les médecins du temps; au dix-r septième siècle, elle donnait la fièvre; l'administration, toujours éclairée, avait suivi l'opi- nion des médecins:; elle ne cessa de protéger la santé publique contre* UB danger chiméiique qu'en 1771 , après qu'un ave delà Faculté eut< rassuré les esprits ^ . Noos nous croyons plus sagfes. ¥ a-t-fil si l commune la personne ^ les biens de. chaque associé, et par la* quelle chacun^ s'umssani à iouSj n'obéisse potartani qu'àbd^mèfmy et reste aussi. libre qu'auparavant, » Pour ea arriver àcette^solutUNii 2S REVUE NATIONALE. qui ne semble pas très-facile, Rousseau ne Toit qu'un moyen, c^est Taliénation totale de chaque associé, Tabandon que chacun fait à la communauté de sa personne et de ses droits. Cette aliénation, c'est une mort civile, c'est l'entrée du moine dans son couTent; mais sui- vant Aousseau, elle est sans danger, par deux raisons : ce 1* Qiacun se donnant tout entier, la ccmdition est égale pour tous ; nul n'a inté- rêt à la rendre onéreuse aux autres ; 2® chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n'y a pas un seul associé sur lequel on n'acquière le môme droit qu'on lui cède sur soi, on gagne Téqui- valent de ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a. » Céder à la communauté notre âme, notre liberté et nos biens, pour obtenir en échange que nos concitoyens en fassent autant, c'est à pre- mière vue un marché où personne ne gagne; chacun se sacrifie au profit d'un être abstrait qu'on nomme le souverain ou TÉtat. Mais ce souverain, dit Rousseau, c'est tout le monde ; je le nie. H y a là une confusion d'idées et de mots. Quand on en vient à la pra- tique, quand on nonune des magistrats et des chefe, on s'aperçoit qu6 le peuple qui exerce le pouvoir n'est pas le même peuple que celui sur lequel on l'exerce; le gouvernement du Contrat social ^ au lieu d'être le gouvernement de chacun par lui-même, comme Rousseau le croit, est en théorie le gouvernement de chacun par tous les autres; en fait, c'est le règne d'une majorité, le plus souvent même d'une minorité hardie et turbulente. La république est libre, les citoyens sont esclaves. Sur ce point, je renvoie à la Convention. Que cette tyrannie sôit menaçante dans son système, Rousseau Ta senti; il n'y a vu qu'un remède, c'est que le souverain, c'est-à-dire le peuple, fût toujours ooci^ du soin des affairés publiques. Nous voilà revenus iîV agora et au forvm. Mais pour qu'une société passe sa vie à écouter des orateurs, à faire des élections ou à rendre des juge- ments, il faut qu'il y ait des classes inférieures qui travaillent pour elle; l'esclavage est la première condition de la liberté politique ainsi entendue. Cette objection n'eflfraye pas Rousseau. « Quoi ! la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude ? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est pas dans la nature a ses inconvénients , et la société civile plus que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses où l'on ne peut conserver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui, où le citoyen ne peut être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour vous, peuples modernes , vous n'avez point d'esclaves. L*ÉTAT ET S£S LIMITES. 29 mais vous Téies; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence, j*y trouve plus de lâcheté que d'humanité. » Que Rousseau s'amusât à de pareils paradoxes , cela ne m'étonne pas; mais quç tout un siècle et un siècle éclairé l'ait pris au sérieux, voilà de quoi nous inspirer une grande modestie, et je comprends ce cri d'un homme d'esprit : a 0 bon sens , on t'adore au sortir des révolutions ! » Admettons que le système du Contrat social soit possible. Tous les citoyens votent et s'occupent des affaires publiques, la majorité décide ; quelles sont les garanties des minorités et des individus ? Il n'y en a aucune. Un nouveau paradoxe (et celui-là a fait fortune] nous apprend que le souverain est infaillible, le peuple a toujours raison. « Le souverain, n'étant formé que des particuliers qui le oom* posent, n'a ni ne peut avoir d'intérêt qui soit contraire au leur; par conséquent, la puissance souveraine n'a nul besoin de garant envers les sujets, parce qu'il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres... Le souverain, par cela seul qu'il est, est toujours ce qu'il doit être. y> Néron et la Convention n'ont jamais pensé autre chose. Ils représentaient le peuple, et le peuple pouvait tout. Mais ce qu'un empereur romain, c'est-à-dire un dieu mortel osait prétendre, une autorité chrétienne ne le peut pas faire. La religion n'appartient pas à César^ la conscience est en dehors de l'État. Rous- seau l'a compris; à l'imitation des Romains, il institue une religion politique, et fait du souverain le grand pontife de la société, a U y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger pei^sonne à les croire, le souverain peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir non pas comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, etd'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un , après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a conunis le plus grand des crimes: il a menti devant les lois. » On voit où Robespierre a pris son Être suprême; en religion comme en politique, il ne connaît que le Contrat social; Saint- Just et lui sont deux apôtres fanatiques de Roua- seau, tous deux prêchent, à l'aide delà guillotine, un évangile qui n'est pas celui de la liberté. 89 R&YUE NATIONALE. B estiriste de l'arouer : dans F Assemblée constituante, composée d'homme» de tatent, de coeurs généreux, ce fut l*influence de Roii6<- teau qui remporta. On Téduisit le pouvoir exécutif, ça donna au peuple réleelioQ«ées administrateurs et des juges, on chercha aécieu- •ement à organiser des institutions libres; mais au travers de toutes œs mesures, bonnes ou mauvaises, il y eut un principe qui donûna tout, ce fut l'omnipotence de rassemblée. Comme organe ablique en les associant aux afiairesde la commune et 4lu départe- ment; il faut las laire jouir de ces libertés particulières qui, dans la société inodeme,^nous touchent plus qu'une partdaas la souveraineté. En eeipoiat, par malheur, on ne fit pas tout ce qu'il fallait faire. On accorda des libertés municipales, mais en même temps on resserra ee réseau de centralisation qui gène et fatigue la France. Le oystème jnrotectemr, soutenu par l'influence des grands industriels, lut a peine 32 REVUE NATIONALE. entamé; l'éducation fut largement répandue, mais toujours par la main de TÉtat, qui repoussa la liberté d'enseignement. En don- nant à l'Église catholique l'indépendance dont elle jouit en Belgique, on l'eût occupée et désarmée, on garda une législation qu'on n'osait plus appliquer; on irrita le clergé et on lui céda. Le droit d'associa- tion, le grand ressort de l'Angleterre, fut interdit; la presse chargée d'entrayes, et par là même concentrée en un petit nombre de jour- [ naux, fut un danger, quand il eût été facile, en la disséminant, de la rendre inoffensive, sinon même de s'en faire un appui. En somme, on eut toujours radministration impériale, animée, il est vrai, d'un esprit libéral et tempérée par la publicité ; mais si le vice originel fut pallié, il ne fut pas guéri. C'est par une autre voie qu'on mène un peuple à la liberté. L'opinion, dira-t-on, n'en réclamait pas da:fantage. A la tribune et dans la presse, on se disputait le pouvoir plus qu'on n'entendait le limiter. C'était un parti qui demandait la liberté d'enseignement, pour la confisquer à son profit. L'association n'eût servi qu'à des sectes violentes, qui menaçaient l'État, la famille, et la propriété. Une presse sans cautionnement et sans timbre eût échappé à la répres- sion. Ces raisons étaient spécieuses; je conçois qu'on y ait cédé; j'avoue aussi que des ministres, sans cesse menacés à la tribune, et ne vivant qu'au jour le jour, avaient grand'peine à préparer les ré- formes les plus nécessaires. Il n'en est pas moins vrai qu'en Belgique, au milieu des mêmes difficultés, et dans le même espace de temps, on sut organiser la liberté, tandis qu'en France tout se passa en des luttes de tribunes, magnifiques mais jstériles. C'était de l'éloquence, ce n'était point de la politique. On s'en aperçut, mais trop tard, quand on fut au bord de l'abîme. Le pays, dégoûté de ces querelles qui ne lui servaient de rien, resta indifTérent à ses propres desti- nées; il suffit d'une émeute pour emporter un gouvernement qui avait sincèrement aimé la France, et lui avait donné dix-huit ans de bien-être et de sécurité. La révolution de 1848 montra combien notre génération était étrangère aux idées libérales. Sous la Restauration, on avait dé- fendu les vrais principes. Benjamin Constant, madame de Staël, J.-B. Say et son école avaient le sentiment de la liberté ; le régime impérial leur avait ouvert les yeux. En 1848, après trente-trois ans de gouvernement constitutionnel, on reculait jusqu'aux plus fatales t erreurs de la première révolution. Des publicistes, soi-disant avan- L'ETAT EX SES LIMITES. 33 ces, proclamaient que rindmdu était fait pour la société, et non pas la société pour l'individu; c'était retourner au Contrat social et à la tyrannie de la Convention ; des utopistes supprimaient la famille, et proposaient de casemer la France dans un atelier; des législateurs^ imbus des préjugés et des jalousies de 1789, n*imaginaient rien ' de mieux pour fonder le règne de la démocratie que d*avilir le pou- voir exécutif, comme si une autorité énergique n*était pas la pre- mière garantie de la liberté. L*issue de cette politique n*était pas douteuse ; elle est écrite à toutes les pages de Thistoire. Le peuple se servit de sa souveraineté pour se débarrasser de Tanarchie. Après les émeutes, la guerre civile, les menaces et les fureurs de la presse, on avait horreur du nom même de la liberté, ouoique la liberté n*ait rien de commun avec de pareils excès. La France, qui vit de son travail, était lasse de ces désordres, elle demandait le repos et la paix. L'histoire de la France en 1848, est celle de rAUemagne, de l'Es- pagne, de ritalie, de tous les pays où la liberté n'était pas entrée dans les mœurs. Tandis que l'Angleterre, la Hollande, la Belgique, fières de leurs institutions, voyaient sans inquiétude l'orage qui grondaitautour d'elles, partout ailleurs sur le continent on proclamait la souveraineté populaire, et cm discutait des OHistitutions impossibles; tout cela durait un jour. Les conquêtes de 1848, comme on les nonime en Allemagne, disparaissaient aussi vite qu'elles avaient été faites, sans que personne se levât pour les défendre. On revenait au point de départ, et même en deçà, mécontent de s'être trompe une fois de plus. Cependant tout n'était point chimérique dans ces désirs de régénération politique ; il ne fallait pas une grande expérience pour prévoir qu'après dix ans de silence et d'oubli, les mêmes problèmes' sortiraient de terre, et viendraient de nouveau agiter les esprits. 11 n'y a pas de mort pour les idées, la défaite les épure; quand il? aiment, les peuples, conune les hommes, s'attachent par leurs souf- frances plus que par leurs succès. On en est là dans toute l'Europe; de nouveaux désirs, d'anciennes ' espérances se réveillent. C'est une nouvelle phase du mouvement d'idées qui depuis soixante-dix ans nous emporte vers un avenir inconnu; c'est cette phase qu'il iiaut maintenant étudier. Edouard Laboulate. (La fin à II prochaine LÎTraiion.) Tone I. ->- i'* Utrafion. 8 FRANÇOISE PREMIÈRE PARTIE. *- I On jouait volontiers aux petits jeux dans le salon de madame Ber- thelin ; peut-être bien parce que c'était un des salons les plus spiri- tuels du quartier de la Madeleine. Il arrivait souvent qu'après un temps raisonnable accordé aux nouvelles du jour, à la politique, aux menues médisances que la meilleure des fenmies est obligée de tolérer chez elle pour ne pas décourager les gens d^esprit, n^dame Ber- ttielin proposait de mettre un de ces messieurs sur la sellette. Rien ne semblait enfantin à cette aimable réunion, qui comptait pourtant des hommes d'État et des hommes de lettres. Les gens sérieux se montraient de bonne composition; les vanités trop infatuées d'elles- mêmes pour consentir à s'oublier ou à être oubliées paraissaient une fois dans ce milieu étranger à l'ennui et n'y revenaient plus, s'y sen- tant mal à l'aise. Madame Bcrthelin, pré«M!cupée avant toute chose du soin derendre son salon amusant et hospitalier, désarmait les opinions en les fai- sant jouer à colin-mailkard^ envoyait des é|K)ux.mal assortis s'em- brasser derrière la porte, et souriait, avœj'induigeote ironie d'une bonne âme qui ne se fait pas d'illusion sur la fausse dignité des carao- tères, à ces jeux d'enfants joués avec plaisir par des hommes. Il fallait avoir plus de oinquaste ans pour toucher aux cartes et moins de seize ans pour toucher du piano, dans ce salon privilé^: madame Berthelin aimait ^rop la musique pour en abuser. A paiA une ou deux soirées par hiver, consacrées spécialement à cet art enva- hisseur, elle recevait des artistes, sans les faire travailler, se réser- vant de les entendre à leurs concerts et à leur profit. KHANÇOl«E. S5 Le salon de madame Bertheiin n'était pas oélèbre : on n*y disait jpOB d'exhibitions de grands hommes; maïs, envié comme une retraite choisie où la kitilité des réceptions soi-disant sérieuses ne pénétrait pas, il oITrait gaiement son abri à des hommes, estimés pour leurs eemnres et pour leur esprit, qui Tenaient s'y reposer de leur rôle o[&- eisl. Ce n'était pas un théâtre, mais un foyer de théâtre, où chacun, sans dépouiller son costume, n'y songeait plus et riait à l'aise, sans se guinder et sans s'humilier. On aimait mieux y composer une cba- rtfk, qu'y comploter une roYolution, un gou?ernemenl, une élection à TAcadémie. C'était une société, ee n'était pas une coterie. Madame Bertheiin était la femme d'un conseiller d'État, ancien préfet, ancien député sous Louis- Philippe, et l'importance que te mari mettait à servir consciencieusement tous les régimes, et à rester fidèle a un tmitement quelconque, entrait pour beaucoup dans la philosophie enjouée de la femme. Fille d'un général de l'Empire, qui ayait voulu se tuer après Waterloo, mais auquel la Restauration avait redonné l'espérance et un commandement, Hélène, qui s'était toujours crue destinée à un soldat de Napoléon, avait été mariée, en 1820, à M. Bertheiin, jeune maître des requêtes, dont la physionomie placide et reposée dénotait de grandes dispositions à la tenue et à la dignité, qui sont les signes authentiques de la vocation des fonctionnaires. M. Bertheiin était un homme grave; mais le sentiment de lui-même, qui rayonnait dans sa personne, se trouvant tempéré par l'usage du meilleur monde, par une politesse exquise, il attirait l'attention sans la choquer, sans l'ir- riter, et obtenait, au premier abord, toute l'importance qu'il voulait afvoir. En le voyant si calme dans son bel habit brodé , on compre- nait que l'amour des places n'était pas chez lui un effort d'ambition, mais l'accomplissement d*une loi naturelle : il ne venait pas à Tes* prit de lui reprocher de servir tous les régimes et de prêter serment à tous les pouvoirs. On sentait qu'il ne pouvait agir autrement; '^ue les broderies qui allaient en se multipliant sur son costume étamit attachées à lui comme un lierre, et ne pouvaient s'en déta- cher; qu*elles étaient le développement normal et régulier de la première pousse. Sa femme, qui n'avait jamais laissé voir qu'une déception, la dou- leur de n'être point mère, parlait de lui sans amertume. Douce et fMKtieute, elle -s'était lésîgaie penriant ivin^ aoa k Vùx Vs^^'^K^^swir, 36 REVUE NATIONALE. quille des salons ministériels : pendant vingt ans^ elle avait logé dans des préfectures, présidé des dîners silencieux. Mais, le jour où ses quarante ans lui apparurent, elle sourit; c'était la date qu'elle s*était fixée à elle-même pour la liberté. — Je demande à prendre ma retraite, dit-elle à M. Berthelin, quand celui-ci lui apporta un bouquet pour fêter ingénument Tan- niversaire de sa naissance. — Que voulez-vous dire? demanda le conseiller d*État. < — Je veux dire que j'ai bien le droit de dépenser un peu ma jeu- nesse, maintenant qu'elle est amassée* Oh! rassurez-vous, mon ami, je ne songe pas à vous faire du tort ; mais, sans contrarier vos goûts, dont je partage depuis vingt ans lés charmes austères, je vous de- mande la permission de suivre un peu les miens et de modifier la règle de mon salon. Je ne me prépare pas à lancer par-dessus les moulins un bonnet qui m'est devenu plus nécessaire que jamais, maintenant que je vais avoir des cheveux blancs à cacher ; mais je crois que je ne cours aucun risque, ni vous n(m plus, à laisser mon coeur se souvenir qu'il n'a pas encore l'âge de ma figure. M. Berthelin ne comprit pas ce caprice qui se révélait après de si longues années de soumission. Mais, comme il estimait sa fenune presque autant que lui-même, comme il se fût reproché la m(Hndre défiance envers cette admirable compagne de fonctionnaire qui avait pendant vingt ans gardé son poste sans murmurer, il souscrivit à tout ce qu'on voulut, se sachant gré à lui-même de cette condescen- dance. Il se réserva seulement le droit de ne pas assister toute la soi- rée aux réceptions de sa femme. Dès que la réunion cessait d'être ennuyeuse, il s'ennuyait et se glissait doucement hors du salon, pour ne pas compromettre sa dignité. Madame Berthelin ne sortit presque plus de chez elle. Son éman- cipation fut une retraite. Elle donna à la lecture les heures qu'elle perdait autrefois en visites; elle attira peu à peu, à l'aide d'excellents dîners, les gens d'intelligence; elle montra un accueil si sympathique à la jeunesse, que son salon devint une pépinière incessamment renouvelée de rosiers en fleurs, avec des papillons en quête de prin- temps. La réputation solide et charmante de madame Berthelin don- nait une sorte de consigne de vertu à ceux qui briguaient la faveur de lui être présentés, et la familiarité ^qui s'établissait promptement entre ses amis habituels n'alarmait jamais les mères de famille. Ceux qui n'airaient pins la candeur avaient tu moins le bon goût d'une FRANÇOISE. 37 hypocrisie qui ne se démentait pas. Les gens de tous les âges, de toutes les opinions, de tous les caractères, se sentaient en sécurité parfaite dans ce salon indulgent, dont la simplicité était une barrière aussi redoutable que l'étiquette pour la mauvaise compagnie. Madame Berthelin avait une bonté fine qui pouvait se laisser trom- per volontairement, par calcul de charité, mais qui ne tombait dans aucun piège; et de même qu'elle avait su écarter peu à peu, sans scandale, sans irrévérence, les personnages majestueux que son mari lui amenait, elle savait refuser sa porte à ces hirondelles parisienne^ qui changent tous les hivers de connaissances, et qui ne sollicitent des invitations que pour se vanter de les avoir reçues ; monde frivole et diarmant, toujours équipé pour une fête, mais dont la grâce banale donnerait Thorreur de la politesse. Il fallait, pour être naturalisé dans ce salon, se montrer plus qu'aimable : il fallait être capable et digne d'amitié sérieuse. Indépendamment des réunions du mercredi soir, madame Berthe- lin recevait tous les jours des visites de deux heures à six heures, elle donnait, disait*elle, des consultations. Et en effet, les cœurs endoloris qui n'osaient pas être tristes le mercredi venaient alors lui confier leurs peines : on ne boudait jamais chez elle le soir, mais on y pleu- rait quelquefois dans la journée. Bien que son existence paisible Teût tenue constamment éloignée des orages ou des simples menaces de la passion, madame Bcfrthelin comprenait toutes les douleurs, ne se scandalisait d'aucune confidence loyale et trouvait dans les inspira- tions de sa bonté, toujours en éveil, des conseils aussi pratiques que s'ils eussent écé dictés par l'expérience. Sans avoir jamais été belle, Hélène avait un charme de jeunesse qui persistait à cinquante ans. Sa voix étonnait par sa fraîcheur; ses cheveux entièrement blanchis, comme par une exagération d'humi- lité, donnaient de l'éclat à ses yeux bleus grands ouverts. Toute sa personne annonçait une sérénité tendre; bien loin qu'on sentit en elle la paix égoïste d'une âme qui s'est retirée des peines de ce monde, on admirait instinctivement la force d'une conscience droite qui s'était montrée supérieure à ses chagrins et qui dédaignait mainte- nant la douleur, tout en estimant ceux qui souffraient. Tel était le salon de madame Berthelin, et telle était cette femme adorable qui avait su résoudre le problème d'avoir autour d'elle une société diverse et unie, intelligente sans pédantisme, jeune sans (atui^, vieille sans intolérance. 31 REVDB IfATIONALE. Il ne &ut pftfl croire pourtaniquele bei apptiiement ooenpépar k: ccHiseiUcr d'Élat et par sa femme^ au premier, dans la rue Tma^ diet^jM fût qu'une sortede/w^tl^Prouen^oiide reapeetsUès figurei souriaient et S6 mêlaient àdes jeur enCanitns. L'innocence a Paris est ioufaura avisée, et lea enfantillages encou- lagés par madame B<»rtbeliniaîdueBt parfais à de petites manœuvrai db coquetterie, à des pièges candîdeS'de sentiment* L'événement que nous allons raconter est le seul^ toutefois, qok ait ea des péripéties plus dramatiques et des coaséquences plus sérieuses qae n'en faisaient attendre d'ordinaire les idylles de l'honnête salon de madame Bertbelini. Il y a quelques années,, un' mercredi sein, pendant Thiver, ommle la réunion était nombreuse, quelqu'un proposa de jouer au jeu d^ secrétaire^ On se récria bien un- peu df àbortl coirtre le danger de Ik proposition, qui supposait que tous les assistants étaient des gens d'esprit. On se plaignit à madame Bertbelin. Ce jeu (si je ne me trompe p» de nom en le désignant) est bien celui qui consiste à écrire des questions sur de petits billets qu'on jette d'abord dans ui» chapeau V qu'on disirrbue ensuite, et auxquels on doit répondre, selcv le hasard de la distribution. Madame Bertbelin fut inflexible. La proposition venait d'elle indirectement. Elle avait ftit préparer d'appé- tissants petits carrés de papier; des crayons affllés invitaient- aux épigrammes ; l'on ne pouvait manquer une si bonne occasion*. IVirI pis pour les gens d'esprit! ils enlevaient quittes pour dire des sottises, sile jeu les embarrassait. On prit donc bravement son parts, quand il ne resta pltis' de retraite, et on: se mitàrœuvre. Rien dis^^harmarit* comme 1 -aspect d'im salon pendant; 00 petit travail d'improvisation! Chacun s^isots pour mieux tenir la muse^ et surtout peuf ne pas laisser ^ir ce' qu'il écrit. Lesdames^ont ôté'le gant de la main droite, afin d'être mieux* inspirées; quelques-unes, tout* enp grlRbnnant, ontdèmrysfé^ rieux somrrres^; la question' banale cache une demande sérieuse' et attend peut-être un oracle. Tous tes coin» sont bons pour écrire; l'un* api^ique son papier contre te' mur; un autre fait un pupitre dé ^soir chapeau; les plus timides essayent* dé se cacher dans les rideaux dès* fenêtres. Une dame s-est assiseau piâno'etécritsorlèstoucUes, ce qui fait accompagner chaque coup* dè^ craye» d*une nelereièiiUssanffr; lisnte auxretardatairesril'mrive'Itmjoursqu'eirsuipFend'un déèer^ teur froissant clandestinement son papier, ftnsanl semblftnt^dë révorr F^RAIfÇOISEl 39^ jeté dam le chapeau, je teus dice dans rurne, et s'èfforçant de le iissimukr* La première partie du* jeu est sans contredit la. plus difficile. On. ne sait pas toujours ce qu'on ireut deinander,^mais, à la rigueur, on. a^. toujours une réponse à faire,, bonne t)u mauvaise. Ce jeu esf Téchec perpétuel des gens- de lettres. Ils se croient obligés de faire acte de> profession; aussi, peut-on leur attribuer, sans crainte d'erreur fré« quente, toutes les questions prétentieuses et toutes les réponses insi<- goiûantes.. Les gens du monde, au contraire, ont des finesses, dès rencontres, des hasards d'expression qui déconcertent les conXrctures*. Les personnalités sont autorisées dans une certaine mesure; elles* Tétaient complètement dans le salon de madame Berthelin, et on n'eut jamais à s'en plaindre. Je crois d'ailleurs, qu'en thèse générale, les duretés émanent toujours de ceux qui les subissent. On s'immole de bonne grâce, par prudence, pour conjurer le sort, pour n'être pas immolé par d'autres ; quelquefois aussi par fatuité. On aime mieux parler de soi, en en disant du mal, que de s'exposer à n'en point entendre parler. Quand ta double opération de la demandé et de là réponse fut terminée, madame Berthelin réclama le silence et dit à un jeune homme : — Monsieur Lutel, faites à haute voix la lecture; et surtout, de la discrétion, si tous reconnaisse? les écritures!... — Je jure de ne pas les reconnaître, répondit en riant M. LuteF, qui remua lé chapeau comme pour faire une omelette à la Roberl- Houdin, et qui plongea ensuite sa main avee la componction d'un président de bureau électoral. Les billets contenaient, sdon l'usage invariable,, des questions nugrenues, des déclarations, innocentés à forœ d'hyperboles, quelques malices bien appliquées et qui sentaient la^ préméditation, de la. gaieté, en somme, et assez de baloiu'dises pour qu'oa reconnût la petite débauche d'une, société spiritndle, M. Lutél lisait ayec un grand sérieux : chaque billet, après avoir été déchiffré, était jeté dans une coupe du Japon^ en attendant le bûcher. Le dépouillement allait être t^miné, quand lé lect^ir,impas- Sèblé jusque-là, se mit à sourire et lut Jfr^ question suivante, après laquelle il s'arrêta : — Qu'est-ce que P amour f — Ub innirmure pa»* ooorut rauditoire; les un» s'offensaient d'une question: inutile et Snpertlnenie \ tes autoes attendaient une définition.e 40 REVUE NATIONALE. — Eh bien! demanda madame Berlhelin, qu*a-t-on répondu? — On a raturé deux ou trois fois des réponses qui ne semblaient pas assez catégoriques, dit M. Lutel, et enfin on s*est décidé pour ces simples pinots : — Je n'en sais rient Un éclat de rire, accompagné de protestations indignées, s^éieva tout à coup : — C'est un blasphème! c^est une injure aux femmes! c'est un défi jeté aux hommes ! il faut connaître l'auteur de cette réponse! } -^ Je m'oppose à une enquête, dit madame Berthelin, et d'ailleurs je ne partage pas votre indignation. Cette réponse est un aveu candide et douloureux. La pauvre âme qui l'a faite a peut-être cherché et n'a pas trouvé. — Peut-on savoir au moins si c'est un homme qui a écrit cela, demanda madame de Perricourt, la femme délaissée d'un officier supérieur qui campait chez une actrice. M. Lutel regarda le billet attentivement. — L'écriture est bien fine, dit-il en secouant la tête. — Prenez garde, lui cria madame Berthelin, vous allez trahir votre serment. — Dame ! quand il s'agit d'un intérêt d'État, s'empressa de dire un vaudevilliste. — Il n'y a pas d'intérêt au-dessus de l'honneur, répliqua madame Berthelin, d'un ton moitié sérieux, moitié enjoué... Au surplus, attribuez-moi, si vous voulez, la réponse, je la signerais volontiers; elle n'est pas plus extraordinaire que la demande. — C'est moi qui ai fait la demande, dit M. Lutel, et... -— Je le reconnais bien là, interrompit un de ses amis, un jeune avocat de fort belle tournure, qui n'attendait, pas la clientèle , car il allait la chercher partout. — M. Ligny a raison, reprit madame de Perricourt, la femme abandonnée. M. Lutel représente ici le sentiment; et quand il y a un soupir à pousser, c'est lui qui s'en charge. Toutefois, il faut avouer qu'il n'a pas été heureux dans sa question, et je trouve, après tout, qu'il s'est attiré la réponse qu'il méritait. — Ne changez pas d'avis pour me flatter, repartit madame Berthelin, vous avez, ainsi que ces daines et ces messieurs, été choquée de la... de ma réponse; ne revenez pas sur ce premier mouvement. M. Lutel a usé de son droit, et il était dans son rôle. Une pareille question est FRANÇOISE. 41 une question masculine ; quant à la réponse, tant pis pour ces mes- sieurs, si elle est juste ! — Je conclus, ajouta Tavocat, que ce billet, qui ne dit pas grand'chose, en dit plus que toutes nos quintessences et tous nos marivaudages, et que ce je n'en sais rien est la repartie la plus spi- rituelle du jeu. — J'accepte pour ma part le compliment, dit madame Betthelin en riant. Allons ! brûlez les pièces de conyiction^ monsieur Lutel, et pro- cédons au second tour. Nous verrons si Ton aura plus d'esprit que nous. 11 est de tradition que le second tour au jeu du secrétaire est tou- jours supérieur au premier. Quant au troisième, il est presque inconnu, et n'a été que rarement abordé. Ce soii^là, on s'en tint aux deux expériences. Ce fut encore M. Lutel qu'on chargea du soin de lire les billets, quoiqu'il se fût montré presque indigne de ce poste de confiance; mais, cette fois, il ne fit aucune remarque et remit fidèle- ment à madame Berthelin tous les papiers, pour être brûlés, quand la lecture fut finie; seulement, au lieu de participera un jeu nouveau qui s'organisait un peu bruyamment dans un coin du salon, il prit place à côté de la maîtresse de la maison, et, se penchant vers son fauteuil : — Pour qui vous êles-vous dévouée? luidemanda-tril à voix basse. — Je n'en sais rien, lui répondit madame Berthelin, en souriant et en afiectant de reproduire les termes de la réponse mystérieuse. — Ëh bien ! moi, je le sais peut-être, reprit Lutel. Quelle est cette jeune et jolie dame que je vois ici pour la première fois, qui n'a pas dit un mot de la soirée, qui voudrait peut-être écouter ce que nous disons et qui roule encore entre ses doigts un papier blanc qu'elle n'a pas rempli au second tour? Là-bas ! cette blonde, coiflTée comme une héroïne de Watteau. — Vous croyez que c'est elle? dit madame Berthelin avec un air de compassion . — Connaissez-vous son écriture ? repartit Lutel. — Sans doute. Comment, traître, vous n'avez pas brûlé tous lés petits billets? — Non ; celui-là m*a tenté. Ce grifibnnage raturé annonce tant de malice ou tant d'innocence ! Madame Berthelin ne parut pas avoir compris l'insinuation qui se cachait sous ces paroles. M. Lutel insista. -^ Faut-il voir dans cette réponse une épigramme? U REVUB NATIONALE. -«* Qne fOH»isipdi4e T — C'est précisément parce qu'il ne m'importe en rien de oonnaltfe la^Téviié que ^itMis deveas me la^dirc. Je n'd pas d'autre iiil&^ que la CKriosité ; cek ne tirera pa» à conséquence. — Ëk Inenl je n'aiîne pas les eariosité^désintéresséeft^jdit ea rianl madame Berthelin. J'accepterais la complicité d'une méchanosté on d'une bonne action ; mais, parier pour faire uniquement du bavar- dage, cela .ré|mgne a mes inalinots pratiques. — - J'ai bien enrieftlor» de conlimier tout seul l'enquête* -^ Si Y0ii8«ontintte2 comme V0U9 avez commencé, vous n'irez pas — Qu'en saivezr-voufr? J'ai déjàderiné la main qui avait écrîi ; je dbvinerai l'espriiqui a dkté. — A propos, commoii aves-Tous fait cette première découverte? -** En regardant autour de moi après avoir lu, j'ai remarqué une rongeur subite qui dénonçait une coupable. — EUe a rougi I VoUa la preuve d'innocence que vous cent lieues de le craindre. .La ÊttuitéiétBk.fieaiHQiBdredérattt Comme il traversait le salon, madame de Perricourt, répoase abandennée, dont nous avens noté rdéjà^ioie fexclamaHen, l*appela tout à coup : --^Mimsieiir'Latel, puisque vous âtesci «entimenlalce soirv feite»- moi un peu la oour. — A quoi bon? lui répandit Lutel avecan gémisseatenteonuque; vous ne croyez pas à ma siéoérité, — J -y croirai désormais^; car Tons^nouS'Caavex donaé une preuve éclatante ! — Comment? — En demandant une définition de l'amour. A *IiTratooii« 4 !U) REVUE NATIONALE. raison qu'on les attire par des défauts., oontinua ceikrci ayec vax soupir, et qu'on les met en fuite par des qualités. — Quant à moi, dit Lutel, je ne suis ni attiré ni repoussé. Vous en êtes, madame, pour tos conjectures,. et |e resterai , après Tappa-^ rition de cette jolie personne, aussi libre qu'autrefois.. • de ne pas me^ marier et de vous faire la cour. — C'est ce que nous verrons ! Madame de Perricourt avait un genre de bonté particulièrement-^ dangereux, celui qui consiste à s'occuper par fonce des affaires et des sentiments des autres. Elle aurait pu, en vieillissant et en s'efGlant, devenir méchante et envieuse; mais l'aigreur,, introduite par les années et par le chagrin dans ses habitudes , servit de levain, de fer- ment à ses bonnes dispositions. Elle apporta une sorte de colère de plus en plus active à prouver qu'elle était serviable , affectueuse, dévouée, et elle eût volontiers pris les gens au collet pour leur faire attester son dévouement. On ne pouvait rien lui cacher; elle se fâchait pour tout savoir; infatigable dans ses conseils, dans ses démarches, elle sollicitait pour les autres, et elle avait toujours en train un mariage, une loterie de charité, une intrigue quelconque; elle fournissait des maris et procurait d'excellentes cuisinières à l'oc- casion. Bavarde pour tout apprendre, elle savait garder un secret. La meilleure façon d^éviter sa curiosité, c'éliit de la satisfaire par une confidence; peu lui importait d'ailleurs Télrangelé, la folie de la communication; tout lui semblait admissible, parce qu'elle avait hâte de toucher à tout. Elle ressentait de l'amitîé pour Jacques Lutel , qu'elle n'appréciait pas, mais qui prenait bien ses plaisanteries et recevait sans sourciller la pointe de ses épigrammes. C'était une pelote pour ses épingles. Depuis longtemps elle avait cherché à lui être utile, et plus de vingt fois elle avait supplié madame Berthelin de se faire sa complice pour quelque projet de mariage* Ce soir-là, son esprit qui tournait ton- jours en elle comine un rouet, attendant un écheveau à dévider, s'était emparé d'un fil au hasard. La préseme de cette inoonnue, la dis- crétion de madame Berthelin qui feignit plusieurs fois de ne pas l'entendre, quand . elle alla près d'elle aux informations, l'avaient finappée. Elle avait senti un mystère V et j'oserai dire, sans forcer la comparaison, qu'immédiatement l'eau lui en était.venue à la bouche;' une sorte d'acidité tourmentait ses lèvrea. Un mystère dans ce saloB, . si. bien clo& d'ordinaire aux intrigues , quelle bonne fortune ! Mais le FRANÇOISE. 5f mystère, encouragé par madame Beitbelin, De poimiit ètrequ*une affaire de diplomatie décente et conjugale. Plus de doute : on you-^ lait marier quelqu'un ; deux partlst dans la société étaient vncants, Ml Ligny, l'avocat, et W^ Lutel; MaisThomme du barreau n'avait pas de fortune et n'avait encore à offrir qu'une ambition démesurée. Madame Bertfaelin aimait Tesprit de ré^vocat, mais ne devait pas et ne pouvait pas servir son ambitioD. Jacques, le préféré^ Jacques, possesseur d'une fortune enviable, était donc le seul mari disponible ; et voilà cmmnent madame de Perricoart, qui avait lieu de croire mademoi- selle Françoise libre de son cœur et de sa main, avait arrangé cette union, qu'elle était ravie d'avoir devinée , et qui dlait lui servir à taquiner encore un peu son ami Lutel. Je crois que: les caractères' comme celui de madame de Perricourt ont leur utilité providentielle ; ils aident à précipiter les événement^r Bn demandant, à tort et à travers, des étincelles aux cailloux du che- min, ils embrasent quelquefois une mine qui n'eût pas fait explosion sans cela. La mouche du coche ne fait pas avancer le coche, mais elle tient parfois éveillé par son bourdonnement un voyageur qui perdrait au sommeil une idée utile et une perspective intéressante. Jacques, comme beaucoup de gens d'esprit, était enclin àfUne cer- taine superstition; il voyait volontiers des pressentiments dans des hasards singuliers. Cette échappée de madaméde Perricourt lui sem- blait, à coup sûr, dénuée de raison et de lexique. Mais l'extrava^ gance même de ceti« conversation lui paraissait un signe et comme un symptôme d'oracle. N'était-il pas bizarre qn'après l'échange de' quelques mots avec madame Berthelin an sujet de cette inconnue, et au moment même où il était provoqué à la curiosité, madame de Perricourt fût venue follement établir un lien ou en supposer un . entre lui et cette personncy qui l'occupait tant depuis une demi- heure? Mais la folie est-^Ue toujours un obstacle dans les conjectures - j humaines? Combien de projets qui réussissent quoiqu'ils aient d'a- bord été proclamés fous, peut-être même parce qu'ils étaient fous? Jacques quitta madame de PSerricourt agifé, troublé, inquiet; mais ne laissant rien voir de son émotion, grâce à la {^acidité de soff visage* Comme il n'avait pas la migraine ce soir*là , il ne pouvait devenir pâle-, il fit quelques tours dans le salon , oM^rit et ferma des albums, n'osa pas rejoindre madame Berthelin. qiu s'était placée à côté dé sa jeune amié^ et finit par dire à l'avocat 'Ligny : — Il est tard ; partons-nous ? 52 REVUE NATIONALE. — Volontiers, répondit celui-ci. Je plaide demain ; j*ai besoin de repasser mon dossier avant de dormir. Quand ils furent sur le large trottoir de la rue Tronchet : — Quelle belle nuit! s'écria Lutel en offrant un cigare à son ami. — Belle, mais froide, répliqua Ligny en serrant son paletot. — • Quel charmant salon que celui de madame Berthelin ! reprit Jacques, qui décidément s*efiorçait déparier, et en faisant flamber une allumette. — Charmant, mais un peu chaud, répondit Tavocat en acceptant du feu. — Quelle bavarde que cette madame de Perricourt! continua Lutel. — Ah çà ! as-tu bientôt fini tes interjections ? demanda Ligny. Qu'est-ce que tu as ce soir? tu es préoccupé. — Moi ! je suis fatigué , voilà tout. Ces petits jeux me paraissent insipides. — A qui la faute ? c'est toi qui en as fait venir la mode. Mais tu trouvais le salon charmant ? — Charmant... sans les petits jeux ! — Bah ! tu gardes rancune au jeu du secrétaire pour l'échec de ta question. Les deux amis , tout en causant et en marchant avec rapidité, étaient arrivés à l'extrémité du trottoir qui fait face à l'église de la Madeleine. Ils allaient le quitter et traverser la chaussée, quand Lutel, qui venait de passer son bras sous celui de Ligny, contraignit Tavocat à pirouetter sur ses talons. — Nous avons donné le signal, dit-il; tout le monde s'en va. Regarde. — En effet I voici madame de Perricourt que son domestique accompagne. Parbleu ! j'y suis. Tu as un rendez-vous avec la colon-' nelky et tu l'attends. Ne té gêne pas, mon ami. Et Ligny, tout en riant, fit le geste de dégager son bras. — Tu es fou, reprit Lutel qui saluait au passage les amis de madame Berthelin. — Ah cà 1 est-ce que nous allons rentrer ? demanda l'avocat. Tu me ramènes à la porte. — C'est singulier, murmura Lutel qui examinait les fenêtres du premier étage; on éteint dans le salon, et tout le monde n'est pas parti. FRANÇOISE/ 53 — Tu as fait rinventaire? Ëstrce que c'était une gageure? Mais qui donc est resté ? — Cette jolie blonde que j'ai vue pour la première fois. — Ah ! ah ! qette jeune dame? — Tu te trompes , c'est une demoiselle. — Du tout, c*est une dame; j*en sais quelque chose, dit Fayocat en lançant devant lui la fumée de son cigare. — Ah ! tu la connais donc? demanda Jacques d*un air indifférent. — Je vais la connaître : quelques mots de madame Berthelin me portent à croire qu'elle va devenir ma cliente. — Ta cliente ! EUe plaide? — Oui, mon cher; et, entre nous, j'ai lieu de penser que c'est contre son mari. Un bon petit procès en séparation. Quelle affaire! — Mariée ! Elle est mariée et elle se sépare de son mari ! se dit à lui-même Jacques qui ressentit tout à coup comme une grande lassi- tude dans tous les membres. — Ah ! mon bon , continua l'avocat, en activant le feu de son cigare et en entraînant Lutel dont il serrait le bras , si je ne me trompe pas, quelle chance pour moi ! Tu ne peux comprendre ce que c'est qu*un joli procès en séparation. Maintenant qu'il n'y a plus de plaidoiries politiques, les querelles de ménage sont nos occasions^ de triomphe. On élargit la question pour défendre la famille mena- cée dans sa base, et on la rétrécit tout à coup pour lire de petites let- tres parfumées dans lesquelles on s'adorait et on s'envoyait mille petits mots charmants... Sans compter qu'au fond de toutes les affaires de ce genre, il y a un amant, mon cher, ou une maîtresse... — Est-ce que madame Berthelin t'a dit quelque chose de sem- blable? — Oh ! non, rien encore; tu comprends, ce n'était pas le moment. On m'a questionné vaguement sur certains points de la législation; mais j'ai flairé le procès. Est-ce ma cliente qui a égratigné le contrat? est-ce le mari? Voilà ce que j'ignore, mais ce que je saurai bientôt. Dis donc : toi qui as plus d'influence que moi dans la maison, ne me laisse pas enlever une afi&ire si belle. J'ai ruminé toute la soirée mon exorde. Cela me console d'avoir manqué le dossier Pigaultl Ah ! mon ami, j'étais nommé député aux prochaines élections, si j'avaÎF plaidé pour les héritiers Pigatdtl — Qu'est-ce que c'est que les héritiers PigaïUt? S4 REVUE NATIONALE. — 89ieT; moi, je vais me ooucber. — Il parait que nous ne passerons pas la nuit à la l)elle étoile, comme je le redoutais, dit l'avocat. Tu as changé de caprice ! décidé- ment, Sacques, mon ami, in as quelque tkose! — ParWeu !• j'ni un f bame ! — «t'Lutel affecta de relever le collet de son paletot. — Il est très-^imprudent d'écouter un avocat, entre minnitert une heure du matin, dans laTue, au mois de février. Je te souhaite, mon cher, tous les 'succès possibles; mais j^aime miem t'cntendre a laudienee. Ah ! si jamais je me «fiarie , je compte sur toi. — To me prendras pom* garçon d'honneur ? — Non ; je te réserferai mon procès en-séparation. *— Par malheur, tu ne te marieras jamais! «— Voilà Je regret d un véritable ami. Merci, men cher, 6t bonsoir! Maître Ligny demeurait dans les environs de la rue de Ghoiseul; il se dirigea vers le boulevard en chantonnant à derai-vorx des paroles qui ressemblaient autant à un début de plaidoirie qu'à un fragment d'opéra. Quant à ^cques, après avoir lancé de loin un dernier regard aux fenêtres éteintes de madame Berttielin, il tourna le dos à^n ami et regagna rapidement, en courant presque, k rue de la Pépinière, à Teitrémité de laquelle il occupait, près de la rue de Cou réelles, au troisième étage d'une fort belle maison, un petit appartement ayant vue «ur des jardins. Lutel riait beaucoup, tout en (disant résonner le trottoir sous son pas gymnastiqiie.il Tiait deccJère contre lui-même, de dédain contre son ami l'avocat, de pitié pour les sots propos de madame de Peiv fioourt. — Quelle folie! quelle folie! répétait-il; où avais-je l'esprit? Cette jeune personne intéressante plaide en séparation ! Elle songe ai peu à se marier-qu'elleveut sedéfairedéjà d'un mari. Mais, Ligny ne s'est-il pas trompé? Il est incontestable qu'il y a là un mystère.. •• Eh bien ! oui. Vais-je m'inquiéter maintenant des secrets des autres? qu'elle plaide, qu'elle neiplaide pc», qu'est-ce que cela me fait? A quoi tiennent les émotions? Parce que je me suis avisé d'une ques- tioo«augrenue, etpaioe qae cette jeune damem'a répondu avec aussi peu d'eqpritque j'en ai mis moi^-mème à l'interroger, ne voilà-tnit 56 REVUE NATIONALE. pas que je trouve une raison de sympathie entre nous ! On fait bien de se moquer de moi quand je me mêle de sentiment. Si cela conti- nue, je finirai par faire sérieusement les yeux doux à madame de Per- ricourt. Ce ne serait pas plus absurde 1 Jacques était arrivé à la porte de la maison ipi^il habitait. Il satis- fit sa mauvaise humeur contre lui-même par un violent coup de son- nette qui dut réveiller plusieurs étages. — Voilà le premier efiet de mes passions, se dit-il; je trouble ceux qui dorment, et je me fais maudire par mon portier. Heureu- sement, je vais dormir à mon tour. Au réveil, il n*y paraîtra plus; je verrai clair dans mon cœur. Sur cette réflexion, et en attendant, il alluma philosophiquement sa bougie pour s*éclairer dans les ténèbres de son ascension. L*appartement de Lutel se composait de trois pièces, d*une salle à manger, d'un salon élégant qui servait en même temps de biblio- thèque, de bureau de travail, de musée, et d*une bien modeste chambre à coucher. En traversant le salon , Jacques ne put s'empê- cher de lever les yeux sur un beau portrait de sa mère qui tenait la place d'honneur et qui souriait doucement, entre deux petits paquets de couronnes fanées, suspendues là depuis le collège. — Elle est orpheline, comme je suis orphelin ! murmura-t-il. Voilà le véritable secret de la sympathie que j'ai éprouvée. Le portrait, sur lequel la bougie promenait des ombres, sembla tressaillir. — Ah ! si j*avais ma mère, continua Jacques avec un mouvement de tête résolu, je me consolerais du reste, et j'attendrais longtemps, toujours peut-être, l'heure d'aimer... Ah! si elle avait sa mère, elle ne se serait sans doute pas mariée..., et elle ne plaiderait pas en séparation..., si elle plaide! — ajouta-t-il, en s'éloignant du cadre béni pour rentrer dans sa chambre, — car Ligny me parait un étourdi dans son genre, comme madame de Perricourt dans le sien. Je ne veux croire que madame Berthelin ; mais c'est précisément celle-là qui refuse de rien dire... Bah! elle parlera. Les femmes, même les meilleures, parlent toujours. Après avoir trouvé ainsi dans Tépigramme banale contre l'indis- crétion féminine un soulagement au remords que lui donnait sa curiosité, Jacques s'imagina qu'il pourrait dormir en repos; mais le jour le trouva sur son oreiller, les yeux ouverts, le front plissé, tout le corps brisé par une insomnie à laquelle il n'était pas habitué. FRANÇOISE. 57 Quand sa vieille domestique, un héritage de sa mère ou plutôt une héritière de ses parents qui avait voulu manger ses petites rentes tout près de lui , en continuant à le servir, à le choyer ; quand la vieille Thérèse entra dans sa chambre , elle fut étonnée de n avoir pas à le réveiller. — Âh! mon Dieu! Jacques, est-ce que tu es malade, lui dit-elle, en faisant trembler dans son émotion la tasse de lait chaud qu'elle lui apportait. ^ Thérèse tutoyait son maître qu'elle avait élevé, et Lutel se trouvait moins orphelin, en acceptant cette familiarité qui lui rappelait Ten* fance et la maison maternelle. — Non ; je n'ai pas dormi, voilà tout, répondit-il en éteignant sa bougie au moment où un rayon de soleil entrait par la fenêtre. Quand il se leva, il alla se mettre devant sa glace et ne put s'em^ pécher de sourire. — Je commence à avoir la figure de l'emploi, se dit^tl. Je suis déjà pâle. Il ne me^ reste plus qu'à maigrir, et je pourrai, sans trop de prétention, passer pour un amoureux. III Si j'ai réussi à faire comprendre le caractère de Jacques Lutel, on doit l'estimer déjà comme une nature loyale, énergique à sa manière, sans complaisance pour ses caprices , et faisant veiller sa raison sur tous les mirages de son cœur. Ce que j'ai dit de son penchant à la mélancolie ne doit pas faire croire qu'il se complût dans les aspira- tions vagues, dans les brouillards de l'âme. Mais j'entends qu'il mêlait toujours une pensée douloureuse à ses joies et qu'il avait tou- jours une revanche ironique à prendre contre la douleur. Il n'était "^ ni vaniteux, ni dupe; il doutait un peu des autres, et, sous une sécu- rité apparente, il se méfiait de lui-même. On était aux premiers jours de février. La matinée annonçait une belle journée ; le soleil balayait les brouillards sur Paris. Jacques, dès qu'il fut habillé, ouvrit sa fenêtre. — Tu vas t'enrhumer, s'écria Thérèse qui rangeait la chambre. — Non, répondit Jacques; je sens venir le printemps. — Le printemps à cette époque-d I répliqua la vieille bonne en se moquant doucement. i ^ SB REVJUE NATiaNALE. L'apparteoMentie Lutel^ «nous ra¥docBiaii sar des jar- dins. — ^'«ntands^u pas IflS^Mieaai, areprit41? Yobéonc, Thérèse, ccmune Tberbe est jolie! Les lilas tont de petites poiirteB veries au bout des branches. Tu ne t'y connais plus, ma bonne! — C'est posatble, Diunntura Thérèse en le regardant de cAté et en levant les épaules. Jacques se Sentit rougir. «— Je vais. me promener, dit-il; etil sortit brusquement. .Une demi-heure après, il !se dirigeait à cheval vers le bms de Bou- logne. Lutel était beau cavalier, et il prétendait d^ordinaice que Féquitatioa guérissait et consolait de tout. Il aimait, en tout cas, à combattre par cette gymnastique ks praniers malaises et les pre* miers.symptômesde méiaaoolie, sauf à savourer ensuite avec délices cette mélancolie redoutée, quand^ après examen, il lui recom^aissait «ametif f^oaifale. Les âmes punes, si tendres qu'elles soient, ont de oee^pnécautioos. Con^ne «lies aspirent à Tij^resse idéale, elles redoutent le piège des fausses ivresses. Elles aiment mieux se livrer tout entières au poison, quand il est devenu inévitable, que de jouer imprudemment avec le danger. Jacques se connaissait bien; il fuyait avec conscience les méditations inutiles, les langueurs énervantes. Honteux de son insomnie, il voulait s'en punir et fatiguer sa pensée. Peut-être apcportaittil a €sUe 4àehe une ardem* trq) puritaine , et metiait-il a^vec trop de complaisance un point d'honneur héroïque à surmonter sa faiblesse. Il.n'eùt pas été jeune, s'il eùtipu se garantir, en agissant bien, de tout orgueil secret; > c'était assez déjà qu'il fût modeste dans sa vie. Cette promenade lui rendit sa bonne humeur, ou plutôt la fit sin- cère. Il rentra au bout de deux heures pour déjeuner; et puisque j'initie le lecteur auxipoécautiens «orales démon héros contre lesenr-! prises qu^il re qa^l anra des feuilles avauf l'époque ordiflaîi!e....L'éié:Sâra.bûaui. — S'il a- y a pas detiéyokitton quelque pact; iijpirta lîuèeL en riast. FRANÇOISE. 6» ■âis'toi» voyez, monsieur, qde jesuis excusable de venir ici jouer avec les enfants, puisqu'un homme comme vous vient regarder pous^ serles^ feuille». — C'est que je sefnge à mes rhumatismes, repartit M. Berthelin, et j'ai besoin qu'il fasse chaud. — El c'est que je no songe à rien, moi, répliqua Lutel avec un sourire ambigu. Au moment de saluer le conseiller d'État à Textrémité du jardin^ Jacques prit une résolution héroïque. — Me permettez- vous de vous accompagner? dit-il. — Très-volontiers; vous venez de mon côté? — Je vais chez vous; j'ai quelque chose à demander à madame Berthelin. — Une femme, n'est-ce pas? Vous avez raison, moq ami. Mariez- vous. — Cela est bien facile à dire! je n'aime personne. — Raison de plus pour vous marier! Le mariage est un contrai, ce n'est pas une idylle; l'estime est seule nécessaire pour la vie en commun. . . Mais je prêche un converti ; vous ne me paraissez pas dis- posé à perdre Tappélit pour deux beaux yeux, et ce n'est pas Tamour qui vous maigrira. — Le sentiment, dit Lutel avec résignation, n'est pas une affaire de circonférence et d'embonpoint. — C'est peut-être une question de nerfs, reprit, avec l'autorité d'un tempérament lymphatique, le placide M. Berthelin. Dieu vous garde, M. Lutel, des amours romanesques ! Tenez, vous allez voir quelqu'un. . . Id M. Berthelin &• arrêta. — Eh bien? demanda Jacques avec une certaine anxiété. — Eh bien! je puis vous dire que cotte charmante jeune femme dent nous parlions tout à l'heure est précisément une victime de ces passions, de l'amour... Elle a été brisée par l'orage, et elle vient se reposer sous notre toit. huki ferma les yeux, mais cette fois pour dissimuler une douleur subite qui pouvait le trahir. Ces paroles étaient une péripétie nou- velle; Françoise avait aimé, hélas^! elle aimait peut-^tre encore. En tout cas, pourquoi avait-elle publiquement renié Tamour? Cette vio* time ne lui paraissait pas brisée autant que M. Berthelin osait Taffir^ mer. Il y avait dans ses yeux une vivacité, une malice qui rassurait sur les dangers d'une agonie morale. Mais si elle n'était pas morte e4 REVUE NATIONALE. de ses regrets, de ses chagrins, deTaiton en conclure qu*elle n^avait pas beaucoup souffert? Le mystère devenait de plus en plus obscur. D était temps que madame Berihelin dît la vérité; Jacques comptait bien l'obtenir adroi- tement de cette excellente amie. En attendant, il était troublé, el marchait silencieusement à côté du conseiller d'État, n'osant plus le provoquer à parler, de petir d'en obtenir encore quelque renseigne- ment : celui-ci, au surplus, parlait ou se taisait indifféremment. Le dialogue lui fournissait l'occasion d'émettre ces beaux lieux com-- muns qui étonnent toujours par leur majesté ; le silence lui permet- tait de veiller sur son attitude et de porter la tête haute avec ce sou- rire immobile et sérieux qui est comme le premier uniforme des gens officiels. Jacques regardait à la dérobée M. Bertbelin. — Voilà un homme heureux, pensait-il. La vie n'est pour lui qu'une série de fonctions administratives. Il s'est marié comme il a été nommé préfet; ses sentiments sont en ordre; ses souvenirs sont collectionnés ainsi que des pa[Hllons; ils ne s'agitent plus, ils ne bat- tent plus des ailes. L'amour est, aux yeux de ce magistrat modèle, quelque chose de suspect comme l'anarchie. Quant à la nature, elle lui tient lieu de baromètre. Oui, c'est un homme heureux. Âh ! si je pouvais souffrir ! Ce souhait héroïque eût profondément étonné le conseiller d'État ; mais il fut deviné, ou plutôt soupçonné par madame Bertbelin quand elle vit entrer Jacques. — Je vous attendais, dit-elle en lui offrant la main, et en le regar- dant avec un sourire. — C'est pourtant le hasard qui me l'a fait rencontrer, répondit H. Bertbelin. Sans moi, il jouerait encore aux Tuileries avec les petits enfants. Hélène était seule, travaillant à un ouvrage de tapisserie qu'elle avait depuis plusieurs années l'ambition de terminer, mais qui se prolongeait comme la tapisserie de Pénélope, bien qu'elle ne la défit pas la nuit. Tour à tour destiné à un écran, à un paravent, à un fau- teuil, à un rideau, ce fragment immortel était célèbre dans l'intimité de madame Berihelin. On n'osait même plus en faire l'objet de plai- santeries innocrates. On savait jsi bien qu'il n'était qu'un prétexte, qu*un accessoire, qu'un symbole! 11 aidait à la conversation. Les gens au dépourvu dissertaient sur les nuances, sur les oiseaux fabuleux, sur les flours extravagantes ; quand, après avoir abandonné sa tapis- FRANÇOISE. «S série pour mieux causer, madame Berthelin reprenait œlle-ci, les plus sois visiteurs comprenaient que Tentrevue approchait du terme et se retiraient. A rentrée de Jacques, la tapisserie fut enroulée avec un soin affecté, les aiguilles furent retirées, et les écheveaux de laine remis avec précaution dans la corbeille. Il était impossible d'inviter plus clairement Lutel à des confidences. M. Berthelûi lui-même fut frappé de ces dispositions. — Vous avez à causer, dit-il, je vous laisse. — Oui, nous avons à causer, reprit madame Berthelin, quand elle fut seule avec Jacques. Asseyez-vous ici tout près, que je vous voie bien en face , et dites-moi vite quelle intention vous faisait garder hier le billet de Françoise. — Comment ! vous pensez encore à cela? demanda Lutel. — Oh ! j'y pense moins que vous, vilain hypocrite ! — Je vous ai déjà répondu , madame; c'était un peu de curiosité. — Je vous défends d'être curieux à l'avenir. Au surplus, je vous ôterai tout prétexte de l'être. -T Alors je vais savoir... — Ce qui intéresse cette pauvre enfant. Peut-être, mon ami. Je crois vous connaître , monsieur Lutel , continua madame Berthelin avec émotion. . . Je ne me trompe pas, du moins, quand je vous suppose sin- .' cère dans vos amitiés, loyal dans votre conduite. Agissez donc loyale- J'ai besoin de votre signakire. — Âh ! mon Dieu! qawA donc ne aignerai-je plus rien? — Prenez garde , madame , s'écria Jacques ; l'anonyme ne vous léussit pas. Françoise partit d'un éclat de rire. — Eh bien! reprit-elle, quand donc n'écrîraî-je plus une ligne! — Voilà qui me rassure, dit le conseiller d'État qui se permettait tous les jours deux ou trois plaisanteries, et dont la journée n'était pas Gomplëtû. Moi qui craignais que v(hi8 ne fussiez tentée de devenir aiiieBF et de raconter voa émotions au public L — Si cette tentation me vient léonais, monsiaur tiendra la plume, repartit Françoise, en regardant en faoe Lutel; car monsieur s'entend nûeux quû mak aux. chûsesi du cœur... Allons- examiner les choses d'agent! 72 REVUE NATIONALE. Et, acceptant le bras du conseiller d'État, elle stfrtit du salon. — £b bien 1 demanda madame Berthelin à Jacques, dès que la porte fut refermée, qu'en pensez-vous? — Vous avez raison , répondit Lutel avec une effusion sincère. C*est une femme adorable... qu'il ne faut pas adorer! Soyez tran- quille, je réponds de moi. • — Et moi je réponds d'elle, dit madame Berthelin. Le diner fut gai , la soirée s'écoula dans une intimité charmante, sans arrière-pensée d'aucune sorte. On disserta, à perte de vue, sur les théâtres, sur les bals, sur le monde, sur Paris. On effleura bien de temps en temps quelques questions délicates, mais on glissa sur les choses profondes comme sur une glace fragile, et, le danger de de- venir sérieux une fois passé, on riait de bon cœur. Jacques quitta la rue Tronchet avec la conviction qu'il ne courait aucun risque. Quant à Françoise, elle fut doucement interrogée. — Comment trouves-tu notre ami? lui demanda madame Ber- thelin. — S'il n'était un peu taquin, il pourrait devenir ennuyeux. — Oh ! il vaut mieux que toi ! — Peut-être. Mais il a un grand défaut à mes yeux. — Lequel? — Je n'ose vous l'avouer... — Dis toujours. — Eh bien ! au moral et au physique , reprit madame Ollinger, dvec un certain embarras, il ressemble à mon mari. — Ah ! murmura madame Berthelin qui voulut sourire, mais qui eut un regard de pitié pour Françoise. Tâche alors, ma pauvre en- fant, de ne pas le haïr. — Je lâcherai, repartit la jeune femme... D'ailleurs, il ne lui res- semble pas tout à fait ajouta-t-elle en souriant; il est plus gros et il parle davantage. Après cette belle comparaison , Françoise prit congé de sa mar- raine. Madame Berthelin la suivit des yeux avec un mouvement des lèvres qui semblait envoyer de muets baisers, puis, quand elle fut seule, elle devint rêveuse; son visage perdit sa limpidité superbe : elle s'accouda dans son fauteuil et réfléchit. — Non, non, disait-elle à voix basse. Il est impossible qu'elle n'ait point d'âme... Je Tai devinée. Elle souffre autrement que je n'ai FRANÇOISE. . 73 souffert, mais elle souffre : elle lutte sans se Tavouer; elle ment comme un cœur naïf, à elle-même d*abord , avant de mentir aux autres. Elle rit, pour ne pas pleurer. Son orgueil, son entêtement d*enfant gâté lui font croire qu*on a raison de la douleur par des épi- grammes. . . Pourvu que Jacques ne la devine pas 1 Je crois que je m'y suis bien prise pour les tromper tous les deux. Ils ne seront pas ex- posés, du moins, à souffrir l'un par l'autre. Et madame Berthelin, la conscience fortifiée par cet examen, sortit du salon. — Voilà pourtant à quoi tient le bonheur dans ce monde 1 se dit- elle, avec un sourire plein de tristesse, en ouvrant la porte de sa chambre : Françoise ne trouvera son repos que dans la résignation , tandis que celui de Jacques dépend d'un mensonge et d'une préven- tion que j'encourage I Pauvres enfonts I... Louis Ulbach. (Lt nike à U proebaiaa livniioiu) LA JEUNESSE DE CATHERINE H 1744-1762. ii VùnpàraMiC» Caihtrina /I^écriU pu elU-mève, pabliéi par À. Heneo» Seconde édition; Londrei 1859. — Méfnoires de la prineeue DiMchkafT, éentt par eUe-méme, pobIMI per wMtem W. BradTort. nraëoits^ de IfMgkia ; Btrtti IM»» •* la Cour de AuMt« U f aetwH ans, extraits de% dépèchei dei ambauadeart anflaii et fraoçait (publication de Schneider^ ; Parit et Berlin, 1858. — Mémoires secrets sur la Bussie et sur les règnes de Catherine II et d$ Paul /*% par le m^or Hauon; nooTelle édition de la eoUection Barrière. Paria, Didot, 1859. Les Mémoires, récemment publiés, de Catherine II commencent par ces mots significatifs : (( La fortune n'est pas aussi aveugle qu*on se Timagine. Elle est souvent le résultat de mesures justes et précises, non aperçues par le vulgaire, qui ont précédé Tévénement. Elle est encore plus particu- lièrement un résultat des qualités, du caractère et de la conduite per- sonnelle. » Ces Mémoires semblent avoir été écrits, en effet, dans Tintention de démontrer comment, étant donné le caractère de Pierre III et celui de Catherine II , ce qui devait résulter était l'événement qui substitua Catherine II à Pierre III sur le trône de Russie. C'est là ce qu'on pourrait appeler la morale du livre, peu différente de celle qui ressort le plus souvent des événements de l'histoire. Quant à l'inter- vention de la prudence dans l'œuvre de la fortune, c'est-à-dire aux mesures justes et précises cpA devaient assurer à Catherine l'accom- plissement de la destinée, elles ne sont qu'indiquées dans les confi- dences qu'elle a laissées sur sa vie. Il est vrai qu'à l'époque où s'ar- rête pour nous le manuscrit l'heure n'était pas venue des résolutions énergiques; la future impératrice n'en était qu'à préparer de loin le succès de sa secrète ambition. Soit que ce manuscrit de Catherine soit resté incomplet par sa faute, soit qu'il ait été mutilé après sa mort par une main jalouse de dérober au monde la vérité sur les catas- trophes domestiques de la maison impériale de Russie , on le voit LA JEUNESSE DE CATHERINE II. 73 finir brusquement trois ans avant les événements qui portèrent Catherine au trône. Cependant les: paroles que je viens de citer, et le récit de Catherine, bien qu'interrompu en 17S9, ne laissent pas de )at«r cpielque lumière sur ce qur se passa postérieurement à oette époque. Dans ces Mémoires, écrits avec une demi-sincérité, od Yêik sa développer un cusctèra et se préparer un règne destinés à &ifB bienlM radmisatîon: et le scandale de TEurope. En même temps que se montrent dans Catherine les qualités qui Font fait appeler pai Grîmm le plus, grand earacUre de son. sièelêy la faiblesse, rincapo^i eUé, les eoût& méprisables de Pierre III apparaissent en contraste el tÊiot présager la réprobatbn qui s'attachera à loi dans Topinion. Le pressentiment qu*iV avait de um sort, etqu'il a piusieur» fois ezprinai^ n'était sans doute que le vague instinet de son insuffisance inteUeo** tueHe et morale; et de même, la croyance qu'avait Catherine en sa fmlure élévation lui venait de sa confiance en elle-même, du senft- meni intime de sa force d'esfMrit et de caractère. Du. jour eii^. petite fille de quinze ans, née dans une petite prind^ pavté d'Allemagne, la princesse de Zerbst a mis le pied sur la terra de Russie, elle a conçu la pensée de gouverner seule ce vaste empire; Cette pensée, avouée par Catherine elle-même dans ses Mémoires^ est la seule qui, mêlée à des intrigues politiques et à des intrigues galantes, pouvait la soutenir au nailieu des épreuves et des dégoûts qui l'attendaient à la cour d'Elisabeth, la seule qui pouvait mettie ]a firein de* la prudence à l'orgueil et aux passions d'une femma altière et sensuelle. Il est: curieux de comparer la jeunesse de Catbe^ line à œ que sera plus tard son règne; de la voir, pas à paseL silm-- cieusement, marcher vers ce trône, qu-elle doit iHustner, entre les tracasseries d'Elisabeth et les brutalités du grand -duc. C'est an milieu des intrigues, des mensonges ^ des trahisons et des dissolu- lions d'une cour corrompue, frivole et servile, qu'une femme jeune el belle,, qpi joint aux faiblesses et aux. ciuriosités de aoa sexe les anri)i- tâonsel les audaces du nôtres apprend àcoonaitra les hommes et se forme une opinion sur la manière de les conduire ; c'est là que sans appui, sans afiection^ sans conseil, livrée à elle-même et à ses pea^ aées, elle se fait seule ses idées et ses principes, et prépare un espril sans peur ni scrupule à la conquête et à l'exercice du pouvoir absoliL. 70 REVUE NATIONALE. I Au moment où la prinœsse de Zerbst parut pour la première fois à la cour de Russie, au grand éionnement de la diplomatie européenne, de grands intérêts dirisaient TEurope. Les rênes du gouvernement de la Russie étaient, ponr la quatrième fois depuis la mort de Pierre le Grand, tenues par la main d*une femme. Le despotisme, depuis le règne de ce prince, semblait être devenu à ce point le gouvernement Éiaturel du pays, qu*il n*avait même plus besoin d*ètre imposé par une main virile à Tobéissance du peuple. La noblesse russe n'avait pas cessé, il est vrai, de regretter l'importance dont elle avait joui sous les anciens czars ; une ou deux fois, elle avait profité d'un changement de règne pour essayer de ressaisir l'autorité qu'elle avait perdue, notamment pendant Finterrègne qui suivit la mort de Pierre lI.Quel- ques familles puissantes , à la tête desquelles marchaient les Dolgo- rouki et les Galitzyn, avaient alors tenté, en appelant au trône vacant la duchesse Anne de Courlande, fille d'un frère atné de Pierre I*', de lui imposer des conditions; mais une fois en possession du trône, la nouvelle czarine avait saisi la première occasion de déchirer Icf conventions signées de sa main avant son avènement, et la nation russe, peu intéressée aux affaires de la noblesse, avait paru applaU' dir à ce rétablissement des choses sur le pied où le réformateur les avait mises. Elisabeth était fille de Pierre le Grand et de la première Catherine, mais née avant le mariage. Écartée du trône pendant plu- sieurs règnes, elle s'y était vue enfin portée en 1741 par la révolu- tion qui mit fin à la régence d'Anne de Brunswick et au règne de son fils Ivan VI. Tout adonnée au pla^'^ir, peu soucieuse des affaires, jalouse pour- tant de son autorité, mais seulement dans les petites choses, la fille de Pierre le Grand laissait gouverner l'empire par des ministres. Ces ministres étaient pour la plupart des hommes sans patriotisme et même sans probité, dont la vénalité sans pudeur faisait flotter la poli- tique à la merci des influences étrangères. Tel était, parmi d'autres, ce fameux Bestuchew, qui eut la plus grande part aux affaires pendant une grande partie du règne d'Elisabeth. Les correspondances des ambassadeurs nous le représentent comme un homme indolent et ennemi des affaires, qui se levait à dix heures du matin, toujours besoigneux et prêt à recevoir de toutes mains, habile d'ailleurs, de LA JEUNESSE DE CATHERINE (L 77 cette habileté qui consiste surtout à bien garder sa place. Si Ton en croit Catherine dans ses Mémoires, il était imée« Bient6t le génie militaire de Pierre le Grand qiparut et se déploya. La lutte si acharnée qui eut lieu entre le czar et Cbarles Xll, et qui se termina par rabaissement de la 6uède, ébranla le nord, Torient et le midi de TEurope, et attira sur la Rus- sie les regards de TOccident Le vi^inqueur vint triompher à. Paris. La paix de Nystadt (1721) nous montre TAngleterre stipulant, avec la Pologne, dans le traité qui dépouille la Suède au profit 4ie la Rus- sie d'un ti^ritoire considérable. Toutefois, même après les conquêtes de Pierre I*' et malgré Taccroissement d'importance qui en résulta pour la Russie, elle ne paraissait redoutable encore qu a ses voisins. U était réservé à Elisabeth de faire faire à la politique et à Tinfluence de la Russie en Europe un pas décisif par son intervention armée dans la grande querelle de Frédéric II et de Marie-Thérèse qui rem- plit le milieu du dix-huitième siècle. De même que la Russie, la Prusse était au dix -huitième siècle une puissance nouvelle. Établie à force d'art ei sur des fondements moins vastes, pour me servir des expressions de Voltaire, elle allait ^ievoir au génie d'un homme, avec le déploiement soudain de ses forces longtemps préparées, Thonneur de jouer en Europe un rôle inattendu, brillant et périlleux. La Russie devait naturellement voir d'un œil de jalousie ce jeune État qui avait Tinsolence de s'élever si vite et si près d'dle. Toutefois Élisabetli, qui était montée sur le trône un an après Frédéric, ne parut pas d'abord disposée à interve- nir activement dans les questions qui divisaient l'Europe, soit à pro- pos de la succession de Charles VI, soit pour le démêlé particulier du roi de Prusse et de la reine de Hongrie. Peut-être pensaiV-elle, avec le clergé, la noblesse et tout le peuple, que le moment n'était pas venu pour la Russie de se mêler d'afikires ^i ne la concernaient pas et ^'il lui sufQsait de rester inattaquable sur son territoire. Ou plutôt l'indolence de la czarine, son amour efDt'éné des plaisirs, la i. Vo^ez une brochure intitulée la Régence de îa ttarewna S&pMe, par SIehebalsky, traduite par le prince S. «aatziae; dtflsruhe, 1657» f . iHê. LA JEIPNESSE Df) CATHERINE II. 91 détournaient de toute résolution sérietne ; ^e préférait laisser autour d'elle la vénalité des ministres et des fererô «*efirioiâr des dons inti^ ressés des cabinets étrangers et -pairtager elle-^mème avec eux le prix de son inaction. D*un autre côté, Frédéric "svait fe plus grand inté«M à se ménager Talliance ou tout au moms la neutralité de la cour tif Pétersbourg. Reconnu fyossesseur de la Silésie par le tmHé de Bive- lau, II ne laissait pas d'avoir quelque inquiétude sur l'avenir de sa conquête, et se tenait prêt à Toccasion pour la défense ou poor quelque nouvelle attaque. 11 commençait à ise rapprocher de la France, dont l'avait séparé son traité paorticulier avec Marier- Thérèse. Elisabeth (Cherchait une femme en Europe pour rhéritier an trône de Russie. Aussitôt après son avénemeirt^ son premier soin avait été de se pourvoir d'un successeur. Elle avait renoncé au mariage pour elle-même, préférant garder la liberté de ses passions =et de ses plai- sirs. Son choix était tombé sur son neveu, le prmce de Hokitein Gottorp, petit-fils de Pierre le Grand par sa mère, et celui-ci avait abandonné, pour régner sur la Russie, les droits que sa naissance lui donnait au trône de Suède, de fut lui qni traversa le .trône sous le nom de Pierre III, moins connu par lui-même que par la révolution qui le renversa et par sa fin misérable. Les mémoires et les correspondances nous le représentent sous des traits peu propres à justifier riniérét qu'une destinée tragique inspire naturellement. Ce fut à ce prince que Frédéric entreprit de donner une femme de sa main. Redoutant de lui voir épouser une princesse de la maison de Saxe, dont l'alliance avec la Russie eût été contraire aux intérêts de la Prusse, il travailla à lui faire avoir la princesse d'Ànhalt Zerbst, qui était née sur les terres prussiennes, et sur le ^secours de laquelle Frédéric comptait pour accroître son crédit à la cour de Pétersbourg. La négociation, qui fut longue et difficile à cause de la répugnance du pèr^ de la princesse, resta un secret eritre l'impératrice et le roi. . Enfin FEurope vit avec étonnement l'arrivée à Moscou, où la cour se tenait alors, de la princesse de Zerbst et de sa mère, et la^ive satis- hction qu'en fit paraître Elisabeth. Ce fut en février 1744 que Sophie-Augaste-Frédérique d'Anbalt- Zerbst-^Bembourg parut pour la première fois sur le théâtre où ^He devait jouer un ri ^rand rMe aux yeux de l'Europe. Elle avait alors de^artorze à quinzeuis, étant née «ntnai 1729, àStettin. Le nom de Ciaâierinelui fiit^omié lorsqu'elle changea la reli^on protestante^ SO REVUE NATIONALE. dans laquelle elle avait été élevée, contre la religion grecque, religion officielle de la cour de Russie. Catherine , à son arrivée à Moscou , trouva la cour divisée en deux partis dont la lutte était entretenue par des influences étrangères. Bestuchew était le chef du parti de TAngleterre et de TAutriche. Il était, à ce moment-là, fort mal dis- posé pour le roi de Prusse, qui avait, aux yeux du chancelier, le défaut gij^ve de promeltre plus d'argent qu'il n'en donnait. Aux yeux d'Éli- ssubetb, Frédéric avait un autre défaut qui ne laissait pas d'être grave aussi : c'était l'intempérance de sa langue. 11 passait pour avoir parlé avec peu de respect des augustes faiblesses du cœur de l'impératrice. Elisabeth ne l'ignorait pas ; elle feignait de haïr en lui son esprit irré- ligieux; elle l'appelait le Nadir Shah de la Prusse. Bestuchew ne cessait d'entretenir ce pieux sentiment dans T&me de sa souve- raine. Le parii opposé à Bestuchew était celui des intérêts français et prussiens qui recommençaient à s'unir, a M. de la Chétardie en était l'âme, les courtisans venus du Holstein les matadors. » Le mar- quis de la Chétardie avait contribué avec le comte Lestocq à la révolu- tion qui avait fait d'Elisabeth une impératrice. Bien qu'il fût à la cour sans caractère officiel, il n'en déployait que plus d'activité; on ne doutait pas d'ailleurs qu'il n'eût des pouvoirs. Le grand-duc avait une admiration enthousiaste pour le génie militaire de Frédéric ; il croyait imiter son héros en habillant ses domestiques en soldats et en leur faisant faire l'exercice dans sa chambre. L'appartement de la mère de Catherine devint bientôt le lieu de rendez-vous des amis de la Chétardie. Ces réunions excitèrent les soupçons de Bestuchew. Par malheur, on saisit à la poste des lettres de l'envoyé français, où se trouvaient quelques plaisanteries sur l'impératrice. Le marquis de la Chétardie fut prié de repasser la frontière. La mère de Catherine fut compromise. Quant à Catherine, elle ne se mêlait pas de poli- tique et avait laissé le marquis tourner autour d'elle sans donner ' Wcun encouragement à ses confideoces. Elle se coiffait à la Moïse pour plaire à l'impératrice, et paraissait ignorer ce qui se faisait ou ^se disait à côté d'elle. Rien ne lui échappait cependant. Elle-même va nous apprendre ce qui se passait dans son esprit. Il s'agit d'une expli- cation qui eut lieu entre l'impératrice et la mère de Catherine au sujet des lettres de la Chétardie. C'est Catherine qui parle : « Une après-dhiée que le grand-duc était venu dans notre apparte- menty l'impératrice y entra à l'improviste et dit à ma mère de la LA JEUNESSE DE CATHERINE IL 8i suiTre dans l'autre appartement. Le comte Lestocq y entra aussi. Le grand-duc et moi nous nous assîmes dans une fenêtre en attendant. Cette conversation dura très- longtemps, et nous vîmes sortir le comte Lestocq qui, en passant^ s'approcha du grand-duc et de moi qui étions à rire, et nous dit : a Cette grande joie va cesser immédia- tement. )) Et puis, se tournant vers moi , il me dit : paîft peu des afi&ires publiquesv, mai» prétendait tcmt régler autour d'elle par im despotisme criard et tracassier; c'était sa ma- nière de régner. Elle avait placé auprès de Catherine une espèce de duègne russe, appelée madame Tehogldcoir, chargée d*ijitimer ses ordres à la grande^uchesse , et de rendre compte de son ob^s-^ stncc. On défendait à Catherine d'écrire à ses parente; ils ne devai^it étire informés de ce qui la regardait que par une correspondance* officielle. Un jour Catherine apprend la nouvelle de la mort de son père ; elle pleure amèrement; mais au bout de quelques jours rinw péralricekii fait dire d'essuyw ses larmes, qu'il ne convient point à une grande-duchesse de Russie de pleurer plus longtemps un père qui n'a point été roi. Catherine, dès le commencement de son séjour en Russie, semble avoir formé le dessein de se faire adopter par le peuple au milieu duquel elle venait vivre. L'entreprise était difficile; il y a entre la nature russe et celle de la plupart des nations européennes une sorte d'incompatibilité radicale; ce qui a fait dire à Catherine elle-même que tout Busse n'aime foncièrement aucun étranger. Elle réussit au point que, pendant son règne, les paysans ne l'appelaient pas seu- lement notre mère^ suivant l'usage adopté en Ikssie envers le sou->> verain, mais notre compatriote. Pour atteindre ce but, elle remplis» sait asses ponctuellement les obligations de la religion nationale. Oo ne peut guère croire que ce fut par piété , quoi qu'elle ait dit elle*^ même de son penchant à la dévotion. Cette conduite faisait avec celle du grand-Kluc un contraste qu'il était aisé de remarquer. Loin de se conformer à la pratique du culte officiel, celui-ci aGfectaii de la railler chez sa femme. Outre qu'elle flattait le goût du peuple pour l'ortho^ doxie, Catherine plaisait par ce moyen à l'impératrice qui était une» grecque fervente. En même temps elle cherchait dans la lecture des distractions et des consolations qui semblent mieux appropriées à la nature de son esprit. La première année de son mariage, elle ne lut que des romans; elle passa ensuite à madame de Sévigné ; puis ce fut le tour de Voltaire, puis celui de Brantôme. Plus tard elle lira Tacite et Montesquieu entre deux amants. Les fêtes ne manquaient pas à la cour. Un ambassadeur anglais» M. Guy IMckens, s'est plaint dans se& dépêches de ne pouvoir y suf^ iife. La prenuère qualité d'un ambassadeur en Russie devait êtra^ 84 REVUE NATIONALE. suivant lui , d*ètre jeune et toujours prêt à aller à une réception de cour, à un bal, à une mascarade, à une comédie, à un opéra, ou à tel autre divertissement. Une manie d'Elisabeth consistait à donner des fêtes où les hommes devaient paraître en femmes et les femmes en hommes. « Les hommes , dit Catherine, n'aimaient pas beau- coup ce genre de métamorphoses ; la plupart étaient de la plus mau- vaise humeur du monde parce qu'ils se sentaient hideux dans leur parure. Les femmes paraissaient de petits garçons mesquins, et les plus âgées avaient les jambes grosses et courtes, ce qui ne les embel- lissait guère. Il n'y avait de réellement bien et de parfaitement en homme que l'impératrice. » Pour Catherine, hors ces grandes occasions où elle paraissait en habits magnifiques, elle aflbctait dans ses vêtements la simplicité la plus grande. Elle s'attira un jour, par un costume des plus simples, les plus grandes louanges qu'elle ait, dit-elle, entendues de sa vie. <( On me disait belle comme le jour et d*un éclat singulier.  dire la vérité, je ne me suis jamais crue extrê- mement belle, mais je plaisais, et je pense que cela était mon fort. » Son rôle, à la cour, était tout entier dans la représentation. Défense était faite à tous ceux qui entouraient le grand-duc et la grande- duchesse de laisser arriver jusqu'à eux aucune nouvelle qui pût leur être un prétexte ou une incitation à se mêler de quoi que ce fût. Le futur empereur passait sa vie à battre ses chiens, à racler du violon, à faire claquer un grand fouet pour se donner l'amusement de voir autour de lui les valets se sauver par crainte des estafilades. Il fit venir des troupes du Holstein, et put alors passer le temps à boire et à fumer avec ses officiers holsténois, anciens sergents et caporaux des armées prussiennes. Au milieu de tout cela, il ne pouvait se passer des conseils de Catherine, qu'il appelait madarrie la Ressource. Quand il lui fallut s'occuper des afiaires du Holstein, il fut ravi de pouvoir en laisser le gouvernement à sa femme. Pour ce qui était des afiaires de Russie, il n'avait guère plus d'envie d'y prendre part qu'on n'en avait de la lui donner. Il avait coutume de répéter qu'il n'était pas fait pour les Russes, ni les Russes pour lui, et qu'il périrait en Russie. Cependant, à l'instigation de sa femme, il demanda l'entrée \ au conseil. On lui accorda d'y assister toutes les fois que l'impératrice * y assisterait elle-même, ce qui équivalait presque à le lui interdire. Elisabeth ne voulait ni gouverner, ni laisser personne gouverner pour elle, l'héritier du trône moins que personne. Les afiaires de la poli- tique russe étaient livrées à l'intrigue et au hasard. Les regards se LA JEUNESSE DE CATHERINE II. 85 tournaient naturellement vers Catherine , qui , par la fermeté déjà éprouvée de son caractère, par son esprit plus mâle que femelle^ pour employer ses propres expressions, faisait pressentir en elle la hardiesse et la capacité d'un gouvernement viril. En même temps qu'elle donnait d'elle cette haute idée, elle gagnait les cœurs par la vivacité et le charme de son esprit, par un accueil plein d'affabilité et de grâce. Elle eut un commencement d'intrigue amoureuse avec un comte Zachar Czernichew, mais sans résultat. Cependant l'impératrice s'inquiétait de ne point voir venir d'enfant au grand-duc. La cause de cette stérilité étant assez connue, on résolut d*y pourvoir. Le comte Serge Soltykow se trouva là tout porté. ins la neutralité de la Russie. Il était secondé par la grande-ducbcsse dont on voit ici la première apparition dans la politique. Elle se diargeait de distribuer l'argentdeï* Angleterre aux femmes de chambre de l'impératrice. Les confidences de Catherine à sir Charles Williams annonçaient autant de sympathie pour l'Angleterre que d'aversion pour la France. Toutefois, ses propos n'épargnaient pas Frédéric, le nouvel allié di George U. Quant à la France, elle avait renoué des relations diploma- t^nes avec la Russie par l'arrivée à Pétersbourg d'un certain chevm- Herde4)ouglas, qui parut d'abord à la cour sans caractère ofQciel, et qui s'y conduisit avec beaucoup d'habileté. R était accompagné du iftineux chevalier d'Éon, dont le personnage équivoque semble bien jEnt pour jouer un rôle dans une mascarade diplomatique. liAS relations de Catherine avec l'ambassadeur anglais ne sont pas un deschapitnss les moins curieux de son hisb>ire..Sir Charles WÛliaflM 88 REVUE NATIONALE. avait amené avec lui, à Pétersbourg, le comte Stanislas Poniatovvski, le futur roi de Polo^e, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans. Cathe- rine était alors séparée de Soltjkow, qu'on avait envoyé à Hambourg en qualité de ministre plénipotentiaire. Poniatowski arrivait à point pour remplir le vide que cette absence avait laissé dans le cœur de la grande-duchesse et pour la distraire de son ennui. Sir Charles Wil- liams ne manqua pas de faire à Catherine Téloge du jeune comte polonais. Par le rang qu'il- occupait à la cour, Tambassadeur de George II se trouvait, aux repas officiels, placé à côté de la grande- duchesse. Dès les premiers entretiens, il avait jugé son esprit et son caractère, et avait résolu de nouer avec elle d'utiles relations. La santé de l'impératrice, qui allait déclinant de jour en jour, faisait croire à sa mort prochaine. L'opinion générale était alors que la femme du grand-duc gouvernerait sous son nom. Sir Charles ne négligeait rien pourse bien mettre dans son esprit. C'était un homme rompu aux intrigues politiques, dans lesquelles il portait un esprit hardi et sans préjugés. Si l'on en croit Rulhière, ce fut lui qui engagea Catherine à prendre Poniatowski pour amant. Les premiers rendez-vous auraient eu lieu dans la maison du consul anglais Wroughton. D'après les Mémoires, ce fut chez Anna Narichkine, sœur de Léon Narichkine, que Catherine appelle un arlequin né, et qui avait servi déjà d'entremetteur dans l'intrigue avec Sollykow. Ce nouvel engagement déplut à l'impératrice, qui avait jeté avec tant de complaisance son manteau impérial sur les premières amours de sa nièce. Il est vrai qu'il s'agissait alors d'en couvrir la naissance d'un héritier du trône. Une fois ce miracle produit, Elisabeth pensa peut-être qu'il ne convenait pas de faire pour le plaisir ce qui avait été permis pour la politique. Peut-être aussi ce fut le choix de l'amant qui la mécontenta : Elisabeth n'avait pas le droit d'être sévère. Mais l'homme qui jouissait alors du crédit attaché aux faveurs de la souveraine était contraire à Catherine, dont il n'ignorait pas l'intel - jligence avec le diplomate qui représentait à Pétersbourg les intérêts réunis de l'Angleterre et de la Prusse. Le comte Schouwalov^ et sa famille, qui entouraient l'impératrice, avaient été gagnés aux inté^» rets français par l'habileté de Douglas. Les Schouwalovr ne man- quaient aucune occasion de jeter dans l'esprit de l'impératrice des insinuations contre la grande-duchesse. Elisabeth sentait la supério- rité de Catherine et devinait peut-être son ambition. Elle n'apprit pas sans déplaisir la part que le grand-duc avait laissé prendre à sa LAiiJEUNESSE DE CATHERINE IL $a femme dans le gouvernement du Holstein et celle que, par ses liai- sons avec Poniatowski et sir Williams, elle pouvait prendre' dans le jeu secret de la diplomatie. En opposition aux Schouwalow, le chan- celier Bestuchew, qui paraissait avoir oublié ses griefs contre lava- rice de Frédéric, se rapprochait de plus en plus de Catherine; mais le crédit du chancelier était sur son déclin, et, après avoir fait tout trembler, ii allait bientôt commencer à craindre pour lui-même. L'Europe, ainsi que je Tai dit, était autrement partagée par ia nou- velle guerre qu'elle ne l'avait été par la guerre de la succession d'Au- triche. D'un côté, Louis XV donnait la main à Marie-Thérèse qu'il avait combattue et presque dépossédée, et, de l'autre, Georges II était devenu, d'adversaire, allié du roi de Prusse. La convention signée entre le cabinet de Pétersbourg et celui de Londres ne com- prenait pas la Prusse. Aussi, en se mettant en route pour la Saxe, dont l'électeur était allié de Marie-Thérèèe, Frédéric regardait-il avec inquiétude du côté de la Russie. Sir Charles Williams ne pouvait ignorer l'aversion d'Elisabeth pour Frédéric; mais il comptait sur l'indécision d'esprit et sur l'indolence de caractère de l'impératrice pour la maintenir dans l'inaction ; il comptait aussi sur le crédit de Bestuchew, avec qui il continuait d'échanger l'argent anglais contre de belles promesses et de prétendus services. Lorsque des troupes furent rassemblées en Livonie et qu'Apraxine en prit le commande- ment, il se rejeta, pour espérer, sur la paresse, la lâcheté et la corpu- lence de ce général. Il se fiait aussi sans doute à l'amitié delà grande- duchesse, à son habileté politique, à l'influence qu'on lui croyait sur Apraxine. Le cabinet anglais était plus clairvoyant que son ambassa- deur. Sir Charles Williams reçut ses lettres de rappel au moment oii le général russe venait de remporter ses premiers succès sur les fron- tières prussiennes. Il ne quitta pas Pétersbourg sans emporter, dans une lettre que lui écrivit la grande-duchesse, l'assurance de ses sen- timents pour lui et de ses bons offices pour les intérêts de la Grande- Bretagne. Le général qui commandait l'armée chargée d'attaquer le roi de Prusse sur son territoire était presque entièrement dépourvu de talents militaires. Il n'était, pas plus qu'aucun homme de cette cour, à l'abri de la corruption. Il avait marché avec tant de lenteur qu'on avait cru un moment qu'il ferait la campagne avec les dames de Riga. Néan- moins, il avait pris Memel, et peu de temps après le départ de sir Williams, il battit le général Lewald. Mais il ne profita pas de ces 00 BEVUE NATIONALE. . avantages; au lieu de pénétrer plus arant dans la Prusse, il se replia sur la Pologne comme s*il eût été battu. L'influence française domi- \ nait alors DUTertement à Pétersbourg où le marquis de Lbqpital amit semplacé, avec le tUre d*ambas$adeur, le chevalier de Douglas;» qui n'avait eu que te titre de ministre. D*aocord avec les SchouwaWw  avec Tambassadeur d'Autricbe, le représenlant de Louis XV diri- geait toutes les afiEûres, et Bestucbew était de jour en jour moins ea état de lui résister. Apraxine, accusé de trahison, fui mandé à PélerS' bom^ pour y rendre compte de sa conduite. La situation devenait grave pour Catherine. Le grand-duc avatt défendu dans le conseil la cause de Talliance anglaise, on supposait^ rinstigation de sa femme. Des papiers saisis chez Apraxine, et par lesquels Bestucbew se trouvait U*ès-aérieusenient compromis, conte- naient, disaii-on, la preuve que la grande -duchesse n'avait pas été étrangère à la conduite reprochée au général. Catherine s'eA défend dans ses Mémoires et prétend même avoir écrit à Apraxine pour rinviter à agir d'une manière plus oonfc»rme à ses instructions et aux iniérêis de la Russie. U n'est pas impossible que Bestucbew se soit servi du nom et de l'autorité de la grande-duchesse pour enga- ger Apraxine à ménager le roi de Prusse. Frédéric nous dit dans V Histoire de la guerre de Sept ans^ que ce fut le grand-duc qui con- tribua le plus à la retraite du général russe après sa victoire sur Lewald ; et, si l'on en croit la princesse Dascbkow, le témoignage du grand-duc lui-même serait venu confirmer sur ce point celui de Fré- déric. La princesse raconte dans ses Mémoires avoir entendu un jour Pierre III rappeler publiquement à l'ancien premier secrétaire du con- seil suprême, Wolkow, leur connivence au sujet desdépéches secrètes adressées par le gouvernement russe à son général , dépêches dont les copies étaient, par leurs soins, régulièrement envoyées à Frédéric. Cependant les successeurs qu'on donna à Apraxine ne parurent pas d'abord devoir relever beaucoup l'honneur des annes russes^ Le comte Fermor perdit, en 1758, la bataille de Zorndorf, unedes plui sanglantes du «iède, dont les nouvelles mirent la consternation et le deuil dans FîStersbourg. Mais, en 17S9, le général Pierre Sol* tykow remporta la victoire de Kunersdorf , qui fit presque ^perdra h léle À Frédéric et le tenta de s'empoisonner avec le sublimé cor- rosif qu'il/portait toujours sur lui pour s'en servir dans un cas^E- trènie de nime et de honte. Si les Busses eussent alors profité de leur futuM, c'en éfadt fait cfe b Prusse, car le nsalheur de Fnédérie était LA JEUMfiSS£ DE CATHERINE II. 01 (foe chaque défaite le metlait ioutj>rè8 de^aperte, tandis queaei Yidoires me faisaieni guère qu'accnitoe sa lépuialioo sans affermir sa puissaoce. Après réchec de Kunersdorf, il fit de nouveaux efforts pour détacher la Russie de T Autriche ; et, malgré Tépuisemeat do ses finances, il parvint à réunir une somme de 1^0,000 écus, qu*il comptait faire distribuer aux miniaires d*Élisabeth. En même temps il aÎEectait de donner aux succès militaires des Russes des élog^ exagérés, afin de flatter leur ^^anité nationale. Jdais la rancune d'Elisabeth n'était guère moins forte oontre Frédéric que le ressen- timent de Marie-Thérèse. Tous les efforts qu*il teita furent vains: de deux émissaires envoyés par lui a Pétershourg, l'an, M. de Pechlio, ne put trouver Toccasion d*expo6er sa mission; l'autre, le oonseiller Badenkaupt, ne put aller plus loin que Mittau, d'où il se yit ceoon- duit à la frontière. La mort seule d'Elisabeth pouvait réconcilier k ELussie avec la Prusse* 'Cette mort, qu*on avait^xue prochaine, se faisait attendre icqpett- dant. Depuis longlempsilimpératrice, renfermée dans son palais, ne taisait plus que passer de son ornloire k sa salle des repas, et de sa salle des repas à sa chambce àooucher. Les excès de plaisir et de boisson l'avaient usée. On racontait qu'elle arvait des attaques d'épt* l^psie. Ellle traitait sa nièce avec la plus grande froideur, et.celle-ci sentait autour d'elle eet isolement qui, dans les coui!s, préoède et accompagne la disgrâce. Ses amis l'abandonnaient, ses ilatteua devenaient impertinents. Après le départ de sir Williams, Fonia- tow^ki avait été accrédité à la eour de Russie par le roi de Pologne en qualité de son représentant; c'était un dernier service qu'avait rendu a Catherine l'amitié de l'ambassadeur anglais. Bestuchew luîen rendit un tout pareil, en faisant rester à Pétersboui^ ce même Poniatovrskî, avec le titre de commissaire extraordinaire pour le xèglement des différends pendants entre la Pologne et la Russie, auprès que le roi de France eut demandé son rappel; mais la ehute de Bestuchew et ia défiance de l'impératrice allaient bientôt prii^ Catherine.des conso- lations qu'elle pouvait tirer de .son intrigue avec le jeune ami de lîr Williams. £n attendant, leurs oalations, surveillées 4le près par les Schouwalowr, étaient secrètes et ^gèaées. ^tbecîae luttait 'Coatoe la * malveillance et l'abaoïdon par la bonne iiumeor et la bonne guâoe, €t parfois ramenait, par sa séduction, ceux qu'avait éloignés d'elle k crainte de déplaire à l'impératrice. Mais elle ne tardait pas à éproum de nouveau l'inconstance et la lâcheté des anaitUs «de oour« d/autaot 02 REVUE NATIONALE, que les espérances qui aTaient pu s'attacher à elle devenaient dou- teuses. Il était maintenant incertain qu'elle dût régner sur la Russie. On doutait même si le grand-duc monterait sur le trône. Elisabeth le méprisait pour sa vie grossière et vulgairement débauchée; une entrevue qu'elle avait eue en 1757 avec l'infortuné Ivan VI, ce sou- verain détrôné et prisonnier, dont elle occupait la place, avait fait alors conjecturer qu'elle songeait à le substituer à son neveu comme héritier de la couronne. Les intrigues des Schouwalow pour éloigner du trône le grand-duc et sa femme avaient même donné naissance à un bruit dont il est fait mention dans une lettre du ministre des Provinces-Unies, M. du Swart. On s'était demandé si le favori, dont la puissance grandissait chaque jour, ne travaillait pas pour lui-même, et si, élevé par la faveur au premier rang des sujets de l'impératrice, il n'avait pas conçu l'espoir de monter encore plus haut. Quoi qu'il en fût de ces rumeurs, elles devaient être pour Cathe- rine un sujet de méditation et de crainte; mais la plus grande inquié- tude lui Tenait encore du côté de son mari. Le grand-duc, après avoir donné plusieurs preuves de son inconstance en amour, avait enfin paru fixer ses vœux sur la plus laide des filles d'honneur de Catherine, Elisabeth Woronzow, nièce du vice-chancelier et sœur de la fameuse princesse Daschkow. Suivant un ambassadeur, M. de Breteuil, cette favorite du grand-duc ressemblait de tout point à une servante davr berge de mauvais aloi. L'esprit était chez elle à l'avenant de la figure. Avec tout cela, et avec la passion qu'elle inspirait au grand- duc, elle était très-propre à servir les desseins des ennemis de la grande-duchesse. La cabale des Schouwalow, soit afin de s'emparer de l'esprit du grand-duc en le séparant de sa femme , soit afin de mieux mettre au jour la nullité du mari de Catherine quand il n'au- rait plus pour se diriger les conseils d'un esprit supérieur, avait réussi à brouiller entièrement les deux époux. On avait excité la jalousie de Pierre à l'endroit des amours de Catherine et un jour il s'était écrié en apprenant qu'elle était de nouveau enceinte : « Je ne sais où ma femme va prendre ses grossesses. » Les amis et les anciens confidents de Catherine étaient gagnés au complot. L'instrument le plus actif de l'intrigue des Schouwalow avait été un certain Brockdorf , Holsténois, dont Catherine fait un portrait assez peu flatteur : a II était grand , avec un col long, et la tête épaisse et plate ; avec cela il était roux et portait une perruque de fil d'archal ; ses yeux étaient petits et enfoncés dans la tête, ses paupières presque LA JEUNESSE DE CATHERINE IL 93 sans sourcils, et les coins de sa bouche descendant yers le menton, ce qui lui donnait Fair piteux et de mauvaise volonté. x> Ce Brock- dorf était envieux , méchant et cupide. Il donnait au grand-duc les plus mauvais conseils , et le portait à toutes sortes de choses hon- teuse3, soit dans sa conduite politique, soit dans sa vie privée. Ce fut lui qui le jeta dans la crapule , qui Tentoura d*aventuriers et de toutes sortes de gens tirés des corps de garde et des tavernes de TÂlle- magne et de Saint-Pétersbourg. Pierre passait sa vie au milieu d'eux, à manger, à boire, à fumer et à tenir des conversations gros- sières. Les conseils de Catherine avaient été en opposition avec ceux de Brockdorf, à qui, d'ailleurs, elle ne cachait pas son mépris. Ce fut sans doute ce qui l'engagea à servir les projets des Schouwalow. Il y trouvait en outre son intérêt, qui était de faire perdre au grand-duc tout sens moral, afin de pouvoir couvrir de son autorité et appuyer de son crédit toutes sortes de concussions et de viles pratiques. Au mois de février 1759, Bestuchew fut arrêté. Apraxine était mort d'une attaque d'apoplexie après son premier interrogatoire, et son ami le grand chancelier était resté seul en butte au ressentiment des partisans de la France et de TAutriche. Il avait compté, pour relever son crédit, sur l'arrivée à Pétersbourg d'un nouvel am- bassadeur d'Angleterre; mais ce fut précisément cette arrivée de M. Keith, le successeur donné par Pitt à sir Williams , qui hâta sa chute. Elle fut décidée par une démarche de l'ambassadeur de France. Le marquis de Lhopital se rendit chez le vice-chance^ lier Woronzow, avec une dépêche de sa cour portant que si , avant quinze jours , Bestuchew n'était pas remplacé , on eût à ne traiter désormais qu'avec lui seul , comme avec le représentant légal de la politique russe. Là-dessus le vice-chancelier prit feu, et, avec l'aide des Schouviralovir, il fit si bien auprès de l'impératrice qu'il la déter- mina à frapper un coup décisif. Le soir même , le grand chancelier fut arrêté au milieu d'une conférence où on l'avait appelé; on lui ôta ses charges, ses dignités, ses ordres, et on l'envoya prisonnier dans son hôtel. Suivant Catherine, les grenadiers qu'on avait fait venir d'avance pour lui servir de gardes avaient cru d'abord aller arrêter les Schouwalovir et s'en étaient réjouis; mais quand ils virent qu'il s'agissait de Bestuchevir : «c Ce n'est pas celui-là, dirent-ils, ce sont les autres qui foulent le peuple. » Woronzovir succéda à Bestuchew dans la charge de grand chancelier de l'empire. Catherine apprit cette arrestation le lendemain par un billet de M REVUE NATIONALE. Fonnitow Al ; elle en fat consternée. Outre qu'elle perdait un am mt gouvernem^t , elle n*élaH pas sans quelque inquiétude pour cJIe-même. Avec Bestucbew avaient été arrêtées plusieurs personne» dévouées à la grande-ducbesse, entreautres un affidé de Poniatowski. On évitait de parier autour d'elle d'un événement qui préoccupait ta cour et la ville. Cependant Bestuchew parvint à lui faire dire qt/elh rteÙt pas dt appréhension svr ce çti'etle savait , parce quil avait en k temps de tout jeter au feu. Sî Ton en croit les Mémoires, le plan de Bestuchew se bornait à feire déclarer, après le décès de Timpéra- trice, le grand-duc empereur et la grande-duchesse participante à Tadministratron , en réservant pour lui-même des dignités et des honneurs qui lut assuraient une puissance et un rang à part dans rÉtat. n a>'aii fait communiquer ce projet à Catherine qui affirme ravoir regardé comme le radotage d'un vieillard. Elle ne pouvait, dit-elle, approuver un plan qui aurait eu pour résultat le déchi- rement de l'empire -à chaque querelle qui serait survenue entre elle et le grand-duc. C'était ce plan que Bestuchew avait brûlé. Mais les ennemis du grand chancelier l'accusaient d'avoir voulu renverser Elisabeth pour mettre à la place le grand-duc et la grande- duchesse. Aucune preuve n'ayant été produite contre lui, Bestuchew en fut quitte pour aller en exil dans une de ses terres à cent vingt verstes au delà de Moscou. Parmi les personnes compromises dans l'affaire de Bestachew se trouvait le ministre du grand-duc pourlesaffaires de Holstein , Slambke; il fut renvoyé dans le Holstein , et la grande-duchesse cessa de s'oc- cuper des affaires de ce pays. Un coup plus sensible lui fut porté lors du départ de Ponîatowski , rappelé par son souverain sur la demande de l'impératrice. Elle vécut dès lors dans une retraite presque absolue; elle restait dans sa chambre, toute fine seule ^ à dévorer ses ennuis, abandonnée de tout le monde , entourée d'ennemis secrets et d'es- pions, n'ayant auprès d'elle personne à qui elle pût se confier. On avait eu soin d'écarter tous ceux de ses serviteurs sur rattachement de qui elle aurait pu compter. Réduite à cette extrémité , Catherine tenta de rentrer par un coup hardi dans la faveur de l'impératrice; elle lui écrivit pour demander son renvoi. Ce renvoi , dont on commençait à parler, était vivement désiré par h grand-duc qui aurait alors épousé l'objet de sa passion , Elisabeth Woronzow. Catherine n'ignorait pas ce qui se tramait contre elle; mais elle savait aussi qu'il n'était pas dans le caractère de l'impéra- LA JEUNESSE DE CATHERINE IL n trice de faire nu éclat; en prenant elle-même les derants, elle était presque sûre de déjouer toutes les intrigues et de gagner la partie oonire ses ennemis avoués on secrets. Une petite comédie concertée avec le confesseur d'Elisabeth lui ISt obtenir une entrerue à laquelleassistè- rent le grand-duc et l'un des Schouwalow. Elle n'avait plus a ce moment aucun rapport avec son mari. Catherine qui, pour avoir cette audience , avait feint d'être gravement malade , eut à répondre aux reproches que lui fit l'impératrice au sujet de ses relations avec Bestuchew, ainsi qu'aux accusations du grand-duc sur son caractère et sa conduite. Après cette entrevue, l'impératrice disait à ses fami* tiers : « La grande-duchesse a beaucnup d'esprit, mais mon neveu est une bête. » Quelques jours après, le grand chancelier Woronzow, oncle de la maîtresse du grand-duc, fit une démarche assez signifi- cative. Il vint prier Catherine de renoncer à demander son renvoi qui , disait-il , affligerait tous les honnêtes cens. Il ne parait pas cepen- dant que Catherine se soit beaucoup relevée, par sa démarche, dans iâ faveur de la souveraine. Après une seconde entrevue, dont le récit ne se trouve pas dans les Mémoires , interrompus à cet endroit même, elle s'abstint de faire aucune tentative pour se concilier les boanes grâces d'Elisabeth-, mais, renfermée en elle-même, elle redoubla de prudence et affecta une réserve qui attirait l'attention plus qu'elle ne la détournait. En même temps elle se ménageait des amis et des dévouements pour l'heure décisive, et attendait avec un calme réel ou apparent les événements qui se préparaient pour elle et pour l'empire. IV Elisabeth mourut le 5 janvier 1762. Cette mort était attendue avec impatience par le roi de Prusse. Ainsi que je l'ai dit, toutes ses ten- tatives pour se réconcilier avec la Russie avaient été inutiles. Elisabeth avait dit un jour à l'ambassadeur d'Autriche qu'elle n'abandonnerait jamais ses alliés, quand elle devrait vendre ses bijoux et ses robes pour continuer la guerre. Elle se flattait d'obtenir, pour indemnité de ses frais, la province de Prusse, sinon tout le royaume. 11 est vrai que les troupes russes ne faisaient pas grand mal à Frédéric; elles se contentaient de vivre à ses dépens sur le territoire prussien. Mais il n'en était pas moins dans une position assez fâcheuse, surtout depuis que lord Bote avaii pris, dans le cabinet anglaiiï, la place de 96 REVUE NATIONALE. m Pitt. Le nouveau ministre se montrait disposé à faire la paix en sacrifiant Fallié de TAngleterre. Rien ne pouvait donc arriver de plus heureux pour Frédéric que Tavénement de Pierre III qui, au lieu d'une ennemie implacable, lui donnait un serviteur dévoué sur le trône de Russie. Un des premiers actes du nouvel empereur fut Tordre envoyé aux différents corps de l'armée russe , qui étaient sur le territoire prussien, de cesser les hostilités. Les ambassadeurs de France et d'Autriche perdirent tout crédit à Pétersbourg, et l'ambas- sadeur anglais se vit honoré des bonnes grâces et de la familiarité du souverain. Afin de mieux marquer son aversion pour la France, Pierre III voulut même renvoyer les comédiens français qu'Elisabeth avait entretenus à sa cour. Tout le monde n'eut pas autant de raison que Frédéric d*applaudir à l'avènement de Pierre III; mais personne ne dut moins s'en réjouir que Catherine. Loin que sa dignité nouvelle la mit à l'abri des mau- vais traitements et des humiliations, sa position en devint plus into- lérable. Cependant Elisabeth , à son lit de mort, avait conjuré son neveu de vivre en bonne intelligence avec sa femme et de prendre soin de son enfant, et Pierre le lui avait promis. Frédéric lui écrivait dans le même sens : «Consultez l'impératrice ; elle n'est capable que de vous donner de bons conseils et je vous exhorte à les suivre. » Mais Pierre ne voulut bientôt plus se ressouvenir de ses promesses , ni consulter que ses passions. Il savait à quoi s'en tenir sur la nais- sance de son fils et ne voyait en lui qu'un intrus dans la famille impériale. Catjierine fut abreuvée d'outrages; son mari la menaçait souvent de la faire tondre et enfermer dans un couvent. Elle était forcée de tout supporter en silence. Sa position devenait d'autant plus difficile qu'elle se compliquait, assure- t-on, d'une circonstance assez embarrassante. Il paraît qu'elle était grosse en ce temps-là d'un fils , dont elle accoucha en avril, et qui parut plus tard dans le monde sous le nom de comte de Bobrinskoy. Les relations de Pierre avec Elisabeth Woronzow avaient pris, depuis que Pierre était monté sur le trône , im caractère nouveau et presque public. Catherine voyait sa rivale installée à la cour, sur le pied de favorite, aveé le titre de maîtresse des filles d'honneur, un appartement dans le palais et toutes sortes de distinctions. Mademoi- selle Woronzow n'avait désormais qu'un pas à faire pour devenir impératrice, et Ton ne doutait point à la cour qu'elle ne parvînt à cet honneur si elle pouvait donner à Fempereur un fils qui prît au LA JEUNESSE DE CATHERINE II. 17 pied du trône la place du fils de Catherine. Mais œ résnltat de la passion de Tempereur était le plus improbable de tous ceux qu'elle pouvait produire, et sa niaitresse savait bien qu*en penser. Dans une de ces querelles auxquelles donnait lieu entre les. deux amants la jalousie de Pierre, parmi d'autres douceurs qu'ils se prodiguèrent, elle lui donna, dit la correspondance de M. de Breteuil, des épithètes irês-rassurantes à cet égard. L'empereur avait mandé auprès de lui le comte Soltykow, qui se trouvait à Paris au moment où commençait le nouveau règne. Il le traitait fort bien et avait avec lui de longues conversations, dans le dessein, pensait-on, de lui faire avouer qu'il était le père du grand- duc Paul. En même temps Pierre visitait Jean VI dans sa prisoa de Schlusselburg, comme l'avait fiiit Elisabeth; il le fitméme^^nirà Pétersbourg. Ce fut alors sans doute que l'épouse méprisée de Pierre III, menacée d'une disgrâce qui l'eût réduite à traîner dans^ quelque cloître une vie obscure, au lieu de ceindre son front de la Couronne sur laquelle elle n'avait cessé de tenir ses yeux fixés depuis dix-huit ans qu'elle vivait en Russie, prit ces mesures /t/s^es etpré^ cises auxquelles elle a dû l'accomplissement de son ambition. Tous les regards étaient tournés vers elle; on admirait son courage, on plaignait son malheur, on attendait quelque chose de la hardiesse de son esprit et de son Caractère. Des dévouements mystérieux l'entou- raient, et l'état des esprits, soit qu'il fût le résultat de la situation même ou d'une préparation habile, était on ne peut plus favorable à une conspiration. L'empereur était le seul à ne pas s'apercevoir de ce qui se passait. Il rejetait avec une obstination aveugle les avis du roi de Prusse, qui, mieux informé, ne cessait de lui faire dire de se tenir sur ses gardes. Il se croyait adoré des soldats, refusait de prendre aucune précaution pour sa vie, et opposait à tous les avertissements, à tous les conseils, une sécurité funeste. La révolution de 1762 se préparait.  ce moment de nouveaux acteurs paraissent sur la scène. Deux personnages bien difiérents ont joué les principaux rôles dans^ la révolution de 1762 : Grégoire Orlov^ et la princesse Daschkow. Les Mémoires de la princesse ont été récemment publiés; ils nous font connaître, avec une sincérité qui s'impose au lecteur par un caractère frappant d'évidence, les motifs qui l'ont déterminée dans la part prise par elle à l'événement auquel son nom reste attaché. Mais on y trouve peu de chose sur le vrai rôle de Catherine dans cette révolution qui la porta sur le trône, et il est i)robabIe que l'amant secret de la 98 AEVUE NATIONALE. granile-doeKesse, le futur favori de Catherine B, en sayait plos long 8or ses Bentiments, ses actions et ses projets, que n*en fayait son enthousiaste et un peu naïve amie. H «st clair pour nous que la princesse Daschkow personnifie lo côté chevaleresque de cette révolution, dont elie se platt à revendiquer la responsabilité; Tantra côté est personnifié par Grégoire Orlow et son frère Alexis; c*e6t la part ténébreuse qui se trouve dans toute conspiration, quel qu'en soit le but, celle qui remue ^ans Tombre les éléments impnrs des intérêts et des passions. A la révolution de 1762, la prineeasd DascMcow et Grégoire Orlow apparaissent aux deux côtés de Cathe- rine, Tun comme son bon et l'autre comme son mauvais génie. La première,- d'accord avec l'opinion pour une révolution qu'elle juge nécessaire et qu'elle veut glorieuse, se montre résolue au moment décisif et prend à l'action une part qui ne semblait pas réservée à «m sexe. L'autre, dont le rôle est moins brillant comme ses motifs sont moins nobles, avait sans doute préparé à Catherine le chemin vers le trône, et ne fut pas étranger au crime qui en ensanglanta sous ses pas les degrés. Que les motifs de la princesse Da^hkovr aient été purs, on n'en saurait douter, quand même sa vie ne nous la montrerait pas telle qu'elle apparut à Diderot, a?ec des idées fermes et grandes^ des sen- timents fiers, un ffotU profond d' honnêteté et de dignité. Il ne fau- drait pas, toutefois, prendre trop au sérieux ses vues politiques. Bien qu'elle se prononce pour les gouvernements tempérés contre le régime desjiotique, bien que, dans un entrelien qu'elle eut avec Panin quelque temps avant la révolution, elle ait parlé d'établir en Russie la constitution suédoise, on se tromperait fort si l'on voyait en elle une héroïne conspirant pour la liberté de son pays. C'est tout simplement une femme passionnée, chez qui un vague mstinct de patriotisme se mêle à des sentiments d'un caractère plus particulier et plus félbinin, mais nobles aussi et désintéressés. Elle haïssait dans Pierre III le tyran capricieux et brutal, l'homme inepte et vicieux ; elle admirait dans Catherine la femme supérieure qui lui paraissait digne par son esprit et son caractère de devenir la souveraine d'un grand peuple. On ne voit pas clairement si son idée était de faire de l'épouse de Pierre III une régente au nom de son fils, le grand-duc Paul, ou de la rendre souveraine en son propre nom. Mais, pour ce qui concerne l'empereur, il est certain que la pensée de la princesse Daschkow ne dépassait pas la déposition, et elle était bien loin de pré* LA JEUf^BSSf: DB GATHBRINB IL M mr le meurtre qui lui ÎDs^nra plus twi une horreur pMfonde «t one yme indignatiao. Leia qu-elle fut, d'ailleurs, ^dée po aucun motif d'intérêt personnel, elle n'ignorait pas qu'elletraTailIiôt oonlre cdtui de sa femille. L'empereur, en effet, lui avait fait itt con- fidence de l'élé^ion où il voulait porter sa scnir, ia eomtesse Élisa- betii Woronzow, et loin de se sentir refipoidie, elle n'en avait mis que plus 4le zèle à embrasser la cause de Catherine, Confondue pour dk avec rintérêt de la Russie. Orlow, au contraire, était avide de phô^ sîrs et d'honneurs; maitre du cœur de Cattierine, il aspirait à s'asseoir à côté d'elle sor le trône; il fallait pour lui que Catherine tint le sceptre de son propre droit etqu'elle put appeler un époux à le porter sif«e die. Les relations de la princesse avee Catherine dataient da^ l'hiver de 1760, époque à laquelle la grande-duchesse vivait confinée daai la retraite par ses chagrins domestiques et par la disgrâce d'Élisabetlu Q est singulier que l'amitié qui devait être à Catherine d'un si puis* saut secours lui soit venue de la soeur de cette Elisabeth Weronzopvr dont elle avait à souffrir dans le présent et plus encore a craindre dans l'avenir l'impertinente rivalité. A cette époque, la princesse Daschkow était une jeune fenrnie de dix^sept ans, aux allures exoen» triques, douée d'une imagination vive et d'une sensibilité exaltée* Elle se prit pour Catherine d'une affection qui devint bientôt une sorte de culte. Toutes les tentatives faites par sa soeur et par le grand- duc pour la détacher de son idole furent inutiles. Catherine eHe* même œ devait pas y réussir, lorsque, cédant plus tard à des influences toutes-puissantes sur son cœur, elle se montra dans la prôspérilé froide et injuste pour l'amie des jours de péril. Après l'avènement de Pierre III, la prinoesse Dascbkow, témoin des humiliations et des inquiétudes de son amie, se mit à songer aux moyens de la délivrer et d'affranchir en même temps la Russie d'une tyrannie insensée et funeste. On ignore quelle fut l'origine des amours d' Orlow etde Catherine. Grégoire Oriow, obscur officier, noble à peine, remarquable seule- ment par sa belle mine et par une taille athlétique, d'ailleurs ivrogne et libertin, disent les correspondances, s'était foit remarquer par sa persistance à suivre la grande-duchesse, qui d*abord avait paru le traiter en soupirant ridicule. Par quels moyens en vint-il à lui plaire, à s'emparer de son codur que le départ de Poniatowski avait de nouveau kûssé vaesot et disponible? Quels «ervicas attendait- m REVUE NATIONALE. dDe de lui dans les conjonctures difficiles où elle se trouvait placée, et de quel secours pouvait lui être un homme dont Tintelligenoe pas* sait pour médiocre, si ce n*était par un dévouement sans scrupule et par quelque vulgaire habileté dans Tintrigue? Grégoire Orlo^ avait, d'ailleurs, plusieurs frères, et cette famille, qui avait besoin de se faire sa place, allait, par lui, devenir tout entière dévouée aux volontés, aux périls, à Tambition et à la fortune de la grande- duchesse. Si Ton s'en rapportait aux Blérooires de la princesse Daschkow, la révolution de 1762 aurait été presque entièrement spontanée; l'em- pereur y aurait poussé, lui seul, par ses extravagances, par son inep- tie, par ses vices, par ses débauches scandaleuses ; l'émotion publique et des circonstances non préparées l'auraient accomplie. Dans ses con- fidence^ à Diderot, elle lui affirmait que des fils imperceptibles avaient conduit tous les acteurs à leur insu, et que, la veille de la révolution, tout le monde s'en croyait encore loin de trots ans. La princesse Daschkow prête à Catherine une sorte de résignation , une attitude passive qui s'accordent mal avec son caractère, et que démentent même les« paroles par lesquelles elle commence ses Mémoires. On trouve dans ceux de la princesse le récit d'une scène qu'elle avait autrefois racontée à Diderot. Quelques jours avant la mort d'Elisabeth, la princesse, malade elle-même, apprenant que l'impératrice n'avait plus que peu de temps à vivre, alarmée des dan- gers qui menaçaient son amie, s'était levée à minuit pour courir chez la grande-duchesse. Après s'être couchée à côlé d'elle, dans son lit, elle lui avait demandé ce qu'elle comptait faire pour sa sûreté, la suppliant de faire connaître ses plans. Catherine avait répondu qu'elle se remettait de tout à la Providence. Il est possible qu'à ce moment la grande-duchesse n'eût rien résolu encore. Plus tard, elle n'aura peut-être pas été fâchée de laisser la princesse agir de son côté, tandisqu'elle-même se concertait avec Orlow, afin d'être prête à tous les hasards. La princesse Daschkow n'a sans doute connu de la révolution que ce qui se rattachait au rôle qu'elle y a joué elle-même, et c'était une illusion de son enthousiasme qui^ lui faisait croire qu'elle avait seule, avec la fortune et l'opinion, mis Catherine II sur le trône. Mon intention n'est pas de raconter ici les fomeuses journées des 21 et 28 juin (8 et 9 juillet) 1762. Les événements en sont assez con- nus par les récits qui en ont été faits. Catherine elle-même a donné LA JEUKESSE DE CATHERINE IL lOi le sien \ qu'on a pn comparer à celui de Ruihière. Ce dernier récit est d*accord avec les dépêches des représentants français, MM. Déran- ger et de BreteuiL Celui de M. Keith, Tambassadeur anglais, n'en difiere que par quelques détails peu importants. On trouve dans les Mémoires de la princesse Daschkow des particularités curieuses sur le rôle qu'elle a joué dans ces journées. On sait que ce qui fit éclater la conspiration fut Tarrestation d*un des conjurés, nommé Passik. La princesse apprit cette arrestation par un des Orlow. Elle était alors chez elle avec son oncle Panin, qu'elle avait intéressé dans le complot. Inquiète et ne sachant que penser, elle renvoie Panin, sous le prétexte qu'elle a besoin de repos, se couvre d'un large vêtement d'homme et court à la maison de Raslowlevir. Rasiowlevir était, de même que Passik, un officier des gardes et l'un des associés du com- plot. Dans la rue, ayant vu venir un homme à cheval et l'ayant reconnu pour un des Orlow, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, la prin- cesse l'appelle par son nom, apprend de lui de nouveaux détails, lui donne ses ordres, qui consistent à placer chacun des conjurés au poste qu'il doit occuper, et à aller prévenir l'impératrice de paraître immé- diatement dans une voiture qu'elle trouvera prête à la conduire au quartier des Ismaclowsky. C'était un régiment des gardes qui devait proclamer Catherine et l'accompagner dans la capitale. Je laisse par- ler ici la princesse elle-même : ce Après avoir renvoyé Orlow, je retournai chez moi dans une agita- tion de cœur et d'esprit qui ne me disposait guère à prendre du repos. J'avais commandé pour le soir un costume d'homme à ma taille, mais le tailleur ne l'avait pas envoyé encore. Ce fut pour moi un grand désappointement, comme si, faute d'un costume d'homme, mes plans devaient échouer et mes mouvements être gênés. Afin de me soustraire aux soupçons et à la curiosité de mes gens, je me mis au lit. Une heure après, je tressaillis au bruit d'un coup retentissant appliqué à la porte de la rue. M'élançant de mon lit et passant dans la pièce contiguê, j'ordonnai qu'on fit entrer, quelle que fût la per*^ sonne qui me demandait. Un étranger parut et s'annonça lui-même comme le plus jeune des Orlow. Il venait, dit-il, me demander sll n'était pas trop tôt pour envoyer un message à l'impératrice à qui l'on causerait une alarme inutile par un appel prématuré à Pétersbourg. I. Réimprimé dans la Cour de Russie il y a cent ans, V)ù on peut le corn- farer au récit de M. Keith. Voyez p. 202 et soiv. « Je B6 pus GB enteodre (bii«ritage* Mon indignation ne eonmit plu» de bornes, et je nîeMBf» pas do siodéfer la rage ^e yipnmyfdk oontro tous ces: frères fomt s*ètrer pemria (comme je \m dia danami bngage peu graeieu) d^béaiter swt TaecompliaseneBi des onftres qne j*a¥ais donnés à ÂksiaOikivr« « Vbw aies déj^y lai dîa-je, psidki ^ le 4eaiipa k plus préeîeua* Efc^oaoAà^'i^ireramted'ahrâier Fim- a pératriee, laissez Sa Majesté ^nir éianeina^à Pékershaung, pfaitât t( ^ue de Texposer au risque depasseraa na o» piîson^ mt de par- K iager réclMilaud a^ec noua. Eis eenséqfueBeat diias à vétm fière «de « courir en toute faéle à Pekariia£» et d'amener en ville nmpérap- « trice, sans peadre wansonisnt^ depeur quePterre 111 n*aible temps K et la chance de recefmr quelque avis, et, en le devançant, de pré^ «c venir rérénement que le xiel même prodoit pour sauver notM a pays aus^i bien que Fimpéraflrioa* » Ces choses se paseaicnl la veiUe èm jour où la lévoMioB devait s'accomplir» L'empereur était à Otanienbaum, oà il se livrait à la débauche , sans souci du mécenteatement qui depuis quelques joura fermentait dans les régiments de la garde. Le lendemain, à six heures du matin, Alexis Orlow entrait à Péterhof dans la chambre à coucher de l'impàratrice, Téveillaîk, et la conduisait dans la chaise de poste préparée par la prévofaoce de la princesse Daschkow au quar- tier des Ismaelowsky, où elle fut, en e£bt^ pMcfamée cfa^ de Tem* pko. La princesse la rejoignit a« palais d'hiver où la nouvelle souveraine s'éèati rendhie après avoir sasiali h la messe et au Je Deum dans l'élise de Kazan en préaeDce^do peufAs et; des soldats» Les deux amies tombèrent daaas les bras l'msie de l'antinv Mais i» priocesae ne devait, paa tarder à éprouver une déeeption amère par lu déoMffverterqu'elte^ilwif^dajoi»» après. Ceci sepasse à Peterhof, oà eUe V'étaii rendaaanraeriniipéKalriGe; Grégaire ' Majesté, étaient aussi tranquilles que si rien d'extraordinaire n'était arrivé. » Dans le récit écrit sous forme de lettre qu'on croit avoir été adressé à- Poniatovrski, Catherine s'efloroe de diminuer la part de la prin- œsse Dascbkow, et d'accrotire, au contraire, celle des Orlow dans lar «évdutic»] de 17&2. A l'en croire, les Ork) w avaient j>rillé /Kir for^ dg régir les etpriis, par une prudinie hardiesse, par une grande pré^ sence d'esprit^ et par l' autorité qu'une conduite habile et ferme leixr avait acquise. Au contraire, la princesse, dont l'esprit était gâté par V ostentation et par une humeur naturellement brouiilomne^ haïe dei chefs et ornée seulement de çuelques étourdis^ n'était instruite que des menus détails de la conspiration* « Elle prétendait que tout pas^ sait par elle pour venir jusqu'à moi. Cependant, depuis six moiB|. j*avais des correspondances aiM tous les chefs avant qu'elle en ceii-*^ oôt seulement le premim* nom. » Ainsi parle Catherine, et plus Ioîr: elle dit encore : « Il falfeit cacher à Isf frmcesse Dasdbkaw les canamc des autres à moi cinq mois avant qu'dle sût la moindre chose ; et les quatre semaines dernières, or ne M disait que le mdos qu'on poih* vait. )» Il faut se souvenir ici que l'impératrice, à Véfoqv» où eei HppKs furent écrites , était sous l'inftuence des Orlow, et que see {04 REVISE NATIONALE. rapports avec la princesse étaient deyenus froids et contraints, soit par un efiet de sa propre jalousie et de Tingratitude naturelle aux souverains, soit que la haine des Orlow, qui redoutaient l'inQuence de la princesse et qu'elle accablait de ses dédains, eût jeté de la défiance ccmtre elle dans le cœur de son ancienne amie. Il doit cepen- dant y avoir un fond de vérité dans les paroles de Catherine au sujet de ses rapports avec la princesse pendant la durée de la conspiration. L*idée qu'on prend du caraclère de la princesse dans ses propres Mémoires donne à croire qu'elle n'a jamais dû être la confidente de Catherine, et le récit des faits ne dément nullement cette idée , mais l'appuie, au contraire. Si l'on voulait, d'après ce qui apparaît à tra- vers les divers récits, caractériser le rôle des principaux acteurs de cette révolution et rendre à c^^acun d'eux ce qui lui appartient, il fau- drait dire que le plan de la conspiration est né dans le cerveau de Catherine elle-même, mai& que la trame en fut ourdie par les nmius desOrlow. L'ambition et l'intrigue sont ici représentées par l'impé- ratrice et par son amant. Quant à la princesse, elle représente l'idée patriotique et généreuse, telle qu'elle pouvait se trouver en Russie dans une tête de dix-neuf ans, en même tcn\ps que la fantaisie cavalière d'une jeune femme jouant à l'héroïsme politique dans une révolu- tion de palais. Pierre III se montra dans sa chute plus indigne encore du trône qu*il n'avait paru en y montant. Aussi lâche qu'il avait été impré- voyant, il se laissa arrêter et dépouiller de toutes les marques de la souveraineté par le général Ismaïlow, que l'impératrice avait envoyé vers lui à Oranienbaum, et cela bien qu'il eût avec lui quinze cents Holsténois qui ne demandaient qu'à le défendre. Il avait écrit à Catherine une lettre où il implorait son pardon, oOrant d'ab- diquer et demandant, pour sa retraite, une large allocation de vin de Bordeaux et de tabac. Il voulut aussi stipuler qu'on lui laisserait son chien Mopse, son nègre Narcisse, son violon, des romans et une Bible allemande. Il fut confié à la garde d'Alexis Orlow pour être conduit à la citadelle de Schlusselbourg, sur le lac Ladoga. Ce fut sur la route que la tragédie eut son sanglant dénoûment. Personne ne doute que l'empereur fut étranglé un matin par Alexis Orlow dans une maison écartée où il avait passé la nuit. La princesse Daschkow affirme avoir vu dans les mainsde l'impératrice une lettre d'Orlow dans laquelle il sollicitait le pardon de son crime dans le langage le plus suppliant, et elle prétend en tirer la preuve que Catherine n'avait eu aucune part LA JEUNESSE D£ CATHERINE IL 105 à ce meurtre. Cette lettre aurait été conservée par Catherine dans une cassette où elle fut trouvée à Tavénement de Paul P**, et lecture en aurait été faite en présence du nouvel empereur, de Timpératrice et de mademoiselle Nelidovir. D*un autre côté, on lit dans une dépêche d*un ambassadeur de France à Vienne, écrite neuf ans après Tévéne- ment, que le comte Alexis Orlovfr s*était plaint à plusieurs reprises devant lui d*avoir été contraint par un ordre à ce crime dont le remords semblait le poursuivre. Qui donc avait donné l*ordre mys- térieux dont Taccomplissement, en affermissant Catherine sur le trône, jetait sur le début de son règne une ombre sinistre? Per- sonne, après rimpératrice, ne croyait avoir plus d'intérêt à la mort de Pierre III que Grégoire Orlov^. Non-seulement Alexis Orlovfr obtint son pardon, mais il a, depuis ce temps, joui constamment de la faveur de Catherine, même après la disgrâce de son frère Grégoire. On mit la mort de Tempereur sur le compte d*une colique. Personne ne parla de son fils, bien que plu- sieurs des conjurés, et Panin parmi eux, eussent déclaré ne vouloir agir que pour lui et pour une régence. L'ascendant de Catheride imposa silence à ceux qui auraient pu réclamer pour le grand-duc; ou plutôt ce silence leur fut commandé par leur propre lâcheté et par le désir de se concilier les bonnes grâces de la souveraine. Dès l6 12 juillet les ministres étrangers étaient allés baiser la main de rim- pératrice, et l'ambassadeur d'Angleterre avait saisi Foccasion de lui faire un compliment au nom du roi son maître, compilaient auquel elle avait répondu en très-bons termes. En apprenant la i évolution, Frédéric écrivit au comte de Fincken»- tein : a Voilà Tempereur de Russie détrôné par son épouse, on 8*y attendait. Cette princesse a infiniment d esprit et les mêmes inclina- tions que la défunte. Elle n'a aucune religion, mais elle contrefait la dévote... C'est le second tome de Zenon, empereur grec, de son épouse Adriane, et de Marie de Médicis. Le pauvre empereur a voulu imiter Pierre I", mais il n'en avait pas le génie. » Catherine régnait. Son règne brillant et célèbre sera Tobjet d'une autre étude à laquelle la connaissance de ses années de jeunesse et de demi-obscurité doit servir d'introduction. L. DE RONCHAUD. i DES PRINCIPES DE 4789 I Ha homme* ddnt la mort devait être pour la Térohition wne tadic ineffaçable, André Chénier écrivait, en 119&, les lignes énirantes : c Ia révoluiioo qui t'aehèm parmi neos eat pour ainsi dire grosse des destinées dn monde. Les nations qui oovs environnent ontrœil fixé sur nous, elles attendent Téfénement de nos combats intérieurs wec une impatknce intéressée et une cmeose inquiétude, et Ton peut dire que la race huvtaine est mainiemnrt occupée à faire sur nos tètes mie grande expérieace; si nous itraires doi¥ent être punis, mais que tout citoyen appelé ou saisi en Tertu de la loi doit obéir à l'instant. — Que* nul ne peut être puni qu'en rerhi d'une loi étaUie et pnemulgoéH' antérieurement au^léKi et légalement appKquée. — 4}ue tont-bomma étant présumé imxicent jusqu'à ee qu'H «it été déclsfré coupable, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa per*^ sonne doit être réprimée par la loi. — Que nul oe doit être inquiété pour ses opinions même religietises^ ^ pourvu que leur manifestatioB ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. — <}ue la libve com- munication des pensées et des opinions étant un des droits les plut précieux de Thomme, tout citoyen peut perier, écrire, imprimer librement, sauf à répondre grande pour qu'il eut la même valeur* La Constituante de 17i89 voulait sincère-! nent Caire descendre le droit de suffrage aussi bas qu# possible, pai^oe qu*elle était animée d'un esprit sineèrement démocratique; mais elle foulait paiement que le suffrage SA aussi libro» aussi pur et ausiî intelligent que possible, et voilà pourquoi elle cherchai t^ d'une part, une garantie d'aptitude, si iaihle qu'elle f&t, dans un cens trèa- minime; d'autre pact eUe maintenait lea deux daignés qui peumefr* DES PRINCIPES DE 17^89. m laient à réiecteur primaire de faix» un acte volontaire, réfléchi et motivé en choifiissant Ubcement-un mandatawe qu*il connaissait et qui aYait sa confiance; tandis (pie ce. mandataire, à son tour, soumis, à un cens plus élevé, transportait la volonté populaire dans un autra milieu où «lie se dég^eait encore de ce qu elle jM>uvait garder de confus et d'incerlain. C'est au suj^ de cette opération des deua^ degrés que Tocqueville^ en l'observant dans une circonstance oii £lle est en usage aux États* Unis, a dit avec sa sagacité ordinaire et dans le beau style qui lui est propre : «c 11 suffit (pie la Tolonté populaire passe à travers une assen;^ Jblée choisie four s'y élaborer en quelque sorte et en sortir nevêtus de formes plus nobles et plus belles; » et complétant sa pensée il ajoute : a Je ne ferai pas difficulté de l'avouer : je vois dans le doubla degré électocal le seul.mèyen de mettre l'usage de k liberté politique à la portée de toutes les classes du peuple. Ceux qui espèrent faire de ce moyen l'arme exclusive d'un parti et ceux qui le craignent me paraissent tomber dans une égale erreur ^ » La Convention, qui s'inquiétait peu de l'exercice pratique des droits qu'elle proclamait, supprima l'élection à deux degrés, comme entachée d'aristocratie; mais La constitution, tràs-libérale d'ailleurSi quoique peu judicieuse, qu'elle avaitétablie disparut avant d'être appli- quée. Le gouvernemfijiit avait été déclaré réf\'clutioanaire jusqu'à la» faix, et toutes les énormités imaginables se conunettaient sous l'em- pîre d'une constitution assurant aux Français tous les droits, toutes les libertés, toutes les garanties possibles contre Toppressioat et mettant à Tordre du jour toutes les vertus. JLa troisième de nos constitutions, celle de Tan UI^ rétablit Télec- tion à deux degrés de L'Assemblée constituante, et pour faire concor- der plus exactanent l'existence d*un cens et l'article de la déclaration des droits conférant le suffrage à tout citoyen , elle déclara que la qnaUté de citoyen s'aapiérait par celle de contribuable. Dans la eonstituiion conrâlaire de l'an VIII, le droit de suffrs^ fut maintenu à tous les citoyens; mab il fut réglé dans son exercice par une combi- naison asse^ compliquée qui le réduisait à n'être plus qu'une ombre : chaque assemblée primaire nommait dix notables, lesquels réunis en assemblée communale nommaient dix autres notables, lesquels réu- nis en assemUées départementales nommaient énooce dix notables t. Jkladétmcroiie tn ÂJmànque, U lU, p. 52. m REVUE NATIONALE. destinés à former It liste nationale, et sur cette liste le sénat conser- ^teur élisait les membres du Corps législatif et du tribunat. De plus, toutes ces listes une fois faites Tétaient pour toujours. Sous ie consulat à rie et sous Tempire, il fut ajouté une nouvelle combinai- son qui transformait l'assemblée communale en un collège d'arron- ilissement et un collège de département, le premier sans condition de cens, et le second parmi les six cents plus imposés de ces deux col- lèges. Le premier consul, et plus tard l'empereur, avait le droit d'ad- joindre à son choix au collège de département des électeurs nom- més par lui, et pris parmi les membres de la Légion d'honneur. Ces collèges, ainsi constitués à vie, nommaient des candidats pour le tribunat, pour le sénat, pour le Corps législatif, et parmi ces candi- dats le sénat choisissait. On voit que le droit de suffrage, maintenu en principe comme un droit appartenant à tous les citoyens, se trouvait par le fait à peu près complètement annulé dans son exercice., Cependant on avait cru devoir laisser subsister dans les institutions ce fantôme du principe d'égalité, et les assemblées primaires restaient la base du système électoral. Qu'était devenu le principe de liberté représenté par la liberté de la presse? Celui-là semblait avoir péri avec le triomphe même de l'extrême démocratie. La Constituante n'avait point eu le temps de régler par une loi l'exercice de cette liberté, garantie dans sa déclaration des droits , mais en fait elle l'avait laissée subsister dans toute sa plénitude ; si l'on veut s*en convaincre, on n'a qu'à parcourir les Actes des apôtres ou tel autre recueil énergiquement hostile à la révolution, et Ton verra qu'ils sont tous aussi violents dans la défense de leurs opinions que pouvaient Télre le journal de Louslalot et celui déMarat dans un sens contraire. Sous la Convention, la presse a perdu toute liberté ; on laisse subsister , il est vrai , dans la déclaration des droits, la formule qui la garantit. Le législateur de 93 va même plus loin que celui de 89 , après avoir énoncé le droit : sa pudeur indignée l'entraîne à ajouter cette phrase mémorable : touchante pudeur qui n'empêche pas la Convention d'ap- plaudir Saint-Just quand il lui apprend que ce qui constitue la ré- publique , c'est la destruction totale de ce qui lui est opposé; que par conséqueut il îstni ptmir non-seulement les traîtres, mais les indiffé- rents, ;?w/m> quiconque esi passif dans la république. La Convention, en laissant pratiquer ces maximes , ne pouvait guère se passionner DES PRINCIPES DE 1789. 425 pour la liberté de la presse ; celle-ci subsista néanmoins en droite mais, en fait^ elle fut contenue dans ses écarts par un censeur trè»- expéditif et très-occupé , qui fonctionnait tous les jours à Paris , sur la place de la Révolution et dans plusieurs autres villes , et qui maintenait la presse dans la ligne du civisme. Le Directoire , avec ses suppressions de journaux et ses déportations d'écrivains , ne lui fut pas plus favorable, et il y avait déjà longtemps qu'elle n'existait plus que dans les déclarations des droits, quand s'établirent le gou<- vemement consulaire et le gouvernement impérial. Aucun de ces deux gouvernements ne jugea la liberté de la presse compatible avec le principe d'égalité , même organisé comme nous venons de le décrire plus haut, en ce qui touche le système électoral. On a remarqué ingénieusement que ce qui suffirait pour donner une idée de l'état de la presse à celte époque y c'est qu'une commission des- tinée à sauvegarder cette liberté ayant été créée au sein du sénat, cette commission n'eut jamais rien à faire; elle jugeait la presse suffi- samment libre : seul, l'empereur Napoléon I^, par moments, n'était pas de cet avis; car c'est lui qui en 1810 disait au con- seil d'État : a La presse qu'on prétend libre est dans l'esclavage le plus absolu; la police cartonne, supprime, comme elle veut, les ouvrages, et même ce n'est pas le ministre qui juge; il est obligé de s'en rapporter a ses bureaux. Rien de plus irrégulier , de plus arbi- traire que ce régime '. » L'empereur seul pouvait prendre de telles libertés de langage avec son gouvernement. Les souverains investis d'un très-grand pouvoir ont ce malheur d'être souvent exposés à être trop bien servis. Ainsi deux des plus importants principes de 1789, dont la conciliation n'est pas toujours facile, se conciliaient alors en ce sens qu'ils s'entretenaient mutuellement dans une égale inertie. On sait dans quel isolement cette paralysie générale des institu- tions politiques laissa l'empereur Napoléon I" aux jours des revers, et comment il essaya, trop tard, à son retour de l'ile d'Elbe, de modifier son système de gouvernement. Après l'empire, c'est le principe de liberté qui se releva le premier, tandis que les esprits se passionnaient pour toutes les questions qui se rattachent à la presse, le principe d'é- galité dans ses rapports avec le droit de suffrage était si décrié, que la Restauration n'hésita pas à rompre sur ce point avec toutes les tradi- I . Voir les paroles de Napoléon i*' rapportées dans les lié^ napoléoniennes, édit 4e 1839, p. 126. IM REVUE NATIONALE. ticfn9^ âe VMàm réghne, cDmprotnisee sans doute à ses yeux pour atotr été adoptées par les constitutions réToluiionnaires, et malgré les royaUstes proprement dits, qui auraient Tonhi consenrer de Tancien synM- tfeme électoral un cens assezbaset lesuffragei deux degrés; laRestaura- Iknrsérangea du parti des libéraux, qui tous à œ moment repoussaient «fec ardeur rappticatkmdu prinerpe d*éga)ité dtos les loiséieetoml^, et le repoussaient tout à la fois au nom de la liberté, en îhto- quant Tusage qti*en a^ait faft Femptre, et au nom de la révolution, comme pouvant devenir entre les mains des partisans de Tancien régime un instrument dangereux. Ce fut donc aux applaudissements d^une foute d'hommes qui se déclaraient surd'aôtres points les disciples de la Ck)n8tituante et les admirateurs des principes de i789, que la loi del8i7 fit brusquement' repasser la France du suffrage universel et à deux degrés , admis en principe par toutes les constitutions antérieures (moins celfe de 93, qui avait proclamé le suffrage uni- versel direct), à Tautre pôle du système électoral. Il fut admis à peu près universelleraenl que le droit d'élire n'étant point un droit appar- tenant à tous les citoyens, mais une fonction que la capacité confère, le signe le plus rassurant dé cette capacité était la fortune , que, plus le cens serait élevé, phss la capacité serait manifeste, et la loi de 1817 réserva exclusivement le droit de suffrage aux citoyens payant trois cents francs de contributions, lesquels, réunis en collèges d'iar- rondissement , nommaient directement deux cent cinquante-huit députés. Ôientôt cette loi, jugée encore trop démocratique, fit place à la loi de 1620, qur accordait aux électeurs les plus imposés au-des- sus de trois cents francs le droit de voter à la fois dans deux od- léges, celui d'arrondissement et celui de département. C'est cette toi qu'on appela la loi du double vote ; elle avait été faite avec l'espoir d*af- foiblir dans la Chambre le parti libéral proprement dit, et néan- moins sous l'influence de la ^erté de la presse i) en sortit' la majorité qui fit la révolution de 1830. Les questions de liberté, d'équilibre des pouvoirs , de prérogative royale en lutte avec la pré- rogative parlementaire, dominaient alors toutes les autres, et c'est sur ce terrain que la Restauration tomba. Après l'établissement du gouvernement de Juillet, on était si éloigné de croire que les questions électorales prendraient jamais une grande importance, que la loi qui ramenait le cens à deux cents francs seulaneat fut considérée, par l'imposition la plus avancée comme un éclatant triomphe, et cependant c'est sur une cpiesison -électorale qat DES PRINCIPES DE r789. m devmC à mm fcur fioceomber le gouiFin'Dement de Joiflet. (Test pour ftfoir méeoDna la puissance àé ce principe de 1789, qu'un gotiTer^ ttement qui avait fFpf)tiqué le plus largement possible tons les antres a été renversé. « La grande s^ire en politique, drsait-oti alors, c'est de bien établir la dîsflnctîoQ et les nvpfiofts en peuToh* exécuta et du pouvoir législatif; nous aTcms réscto ce proMètne. En cas de conflit entre les denx pouvoirs, le recours au pays peut se feiresans trouble et sans secousse, rèredesrérolutionsestdose. » On sait ce qui advint, et la terrible importance que prit si rapidemeni la question de savoir si lé pis^ était suffisainnien t représenté par deux cent miUe électeurs payant detfx ûen^ francs de conIribntioRS. « Ponrqiioî ne pas dire toute laté^ rite? — écrite ce sujet un* des hommes conMdéraMes de fe monarchie de* Jnillet; — le gouvernement de 1890, ministère et opposition, ne s^ert point assez inquiété de te que sentaient, de ce que pensaient, de œqne voulaient les masses populaires. C'est ainsi que le terrain s'est trouvé miné sous nos pieds, tandis que nous combattions à armes courtoises, et que nous^mmes arrivés les yeux fermés à une calas- brophe inattendue pour tout le monde, pour ceux même qui remt faite et qwi ewont profilé*. » Rien de pHis jii&te; mais d'où pro- vient ce tort que*reconnaHll)onoraUe écrivain? Pourquoi ne s'occu- pait-on pas assea de ce que pensaient, sentaient, voulaient les masses populaires? parce qu^on. croyait n'avoir pas besoin d'elles, et t>n croyaH n'avoir pas besoin d'elles parce qu'elles étaient exclues de toute participation directe on indirecte à l'élection des représentants du pays. On peut disserter à perle de vue et très-savamment sur la nattare du droit de suffrage, les avantages et les dangers de son exten- sion ; mais ce qui est certain, c'est que plus ce droit est étendu, plus il oblige les gonvertiemcHts à étendre là sphère de leurs sollicitudes. Les naasses populaires sentent cela d'instinct, et le sentiront chaque jour davantage* Le principe d^égalité appliqué amlroit de suffrage a donc reconquis dansno^iâs^tionsactnellesla placequ'il avait depuis longtemps per- due ; mais qui pourrait méconnaître que téprmcipe de 1 iberté représenté surtout parla liberté de la pnssse n^ait souffert de ce triomphe, auquel il avait pourtant si puissamment contribué ? De nréme qu'on nous disait, il y a quinze ans, ^e la France était avant tout libérale, cpe i. BisMre du gauvememeni fMxrlementaire , par H. DuTcrgler de Hau- nmne^ ^iréftice, Xil. 1S8 REVUE NATIONALE.. toute son histoire n'était qu'une longue préparation aux inslitutiona dont elle jouissait, c'estr-à-dire ^ la vraie monarchie consiitutionneUe avec ses pouvoirs équilibrés, pondérés, fonctionnant régulièrement sous le contrôle de la presse libre et du pays iifya/; que c'était pour donner à la France les lumières et les vertus nécessaires à ce genre de gouvernement, que Louis XI, Richelieu, Louis XI Y» Napoléon l'avaient tour à tour pétrie dans leurs puissantes mains; de même il se trouve aujourd'hui un bon ncmribre de docteurs , satislafts du présent, et par conséquent rassurés sur l'avenir, qui nous enseignent qu'il faut être insensé , ou malintentionné , pour s'imaginer que la France a besoin de plus de liberté qu'elle n*en a, que toute son histoire démontre avec une irrésistible évidence qu'elle est avant tout démocratique, qu'elle a horreur de tout ce mouvement, stérile quand il n^est pas dangereux, de la parole et de la plume que tant d'esprits faux ont préconisé, que pourvu que ses instincts d'égd- lité et d'ordre soient satisfaits par un pouvoir très-fort , et aussi concentré que possible, choisi par elle, pour Caire ses afiiaires et pour la débarrasser du soiade s'en occuper elle-même; que pourvu que ce pouvobr lui donne la tranquillité et garantisse à tous ses citoyens l'égale admissibilité aux fonctions publiques, la France n*en demande pas davantage; et quand ce pouvoir lui donne en plus de la gloire militaire, quand il imprime une grande activité aux travaux publics^ qui oserait douter un instant que la France ne se tienne pour con- vaincue que le programnae de 1789 est enfin réalisé et que l'ère des révolutions est close ? Cette seconde thèse ne nous parait pas jdus sûre que la première ; ce qui contribue peut-4tre à nous empêdier de nous y abandonner complétanent, c'est que parmi ceux qui la soutiennent aujourd'hui avec talent , il s'en trouve plusieurs qui soutenaient autrefois, avec un talent égal, la thèse contraire. -^ Il y aurait bien des objec- tions à présenter; nous n'en présenterons qu'une. Si en effet l'éga- lité^ l'ordre et la gloire militaire sont les seuls besoins de la France, les seuls qui s'acc(Nrdent avec son histoire, son caractère et son esprit, pourquoi donc en 1789, sans y être forcée le moins du monde, a-t-elle exprimé Unanimement dans ses cahiers^ c^est^à-dire avant même qu'on puisse faire intervenir pour l'appréciation du lait, l'influence de la crise révolutionnaire, pourquoi, disons-nous, a-t-elle, unanimement, sur tous les points de son territoire, et sans avoir reçu aucun mot d'ordre, exprimé le désir d'obtenir, outre l'égalité, l'ordre DES PRINCIPES DE i789. m et la gloire des armes, toutes les garanties d*une discussion libre et d'un contrôle permanent du pays sur la marche desaffaires publiques? On peut nous répondre par un argument qui a son importance^ et qui a été souvent employé ; on peut nous dire : Les nations qui se défient de leur gouvernement sont avant tout préoccupées des garan- ties de liberté ; votre argument tiré des Cahiers ne prouve qu'une chose, c'est qu*en 1789 la France se défiait d'un gouvernement qu'elle ii*avait pas fait, qu'elle considérait comme hostile à ses vonix d'éga- filé, tandis qu'aujourd'hui elle se confie pleinement à un gouveme- ibent qui est son œuvre, et qui représente ses véritables instincts. On ne nous accusera pas d'affaiblir l'objection ; mais pour qu'elle eût une valeur décisive, il faudrait non-seulement prouver le fait allégué que la France de 1789 ne voyait dans la liberté cpi'un moyen de con- quérir l'égalité, mais il faudrait encore expliquer pourquoi elle a tour à tour renversé ou laissé tomber des gouvernements libéraux plus on moins oligarchiques, et des gouvernements qui, chacun à leur manière, sacrifiaient la liberté à l'égalité. Nous pensons que les crises par lesquelles passe notre pays depuis 1789 peuvent s'expliquer plus justement en reconnaissant que la France subit alternativement, depuis cette époque, deux impulsions en sens contraire, qui tiennent au désaccord que les circonstances particulières de son histoire ont établi entre ses mœurs et ses idées. La France est démocratique par ses mœurs ; elle s'est formée et civi- lisée sous des gouvernements de plus en plus absorbants, qui l'éloi- gnaient de toute participation à ses propres affaires, et travaillaient sans cesse à lui ôter les mœurs et les habitudes de la liberté; mais le mouvement même de la civilisation chrétienne , dont la liberté est la conséquence et le couronnement nécessaire, rétablissait sans relâche aussi dans ses idées ce besoin de liberté , à mesure qu'il s'affaiblissait dans ses mœurs. — De là , ces crises qui Tagitent et rébranlent périodiquement depuis qu'elle a essayé une première fois en 1789 de satisfaire également ses instincts démocratiques et ses idées libérales, et où elle apparaît entrahiée tour à tour par Tune ou Tautre de ces deux tendances, ne parvenant jamais à un système de gouvernement qui les réunisse et les concilie. Qu'on dise tant qu'on voudra que le libéralisme en France est une importation anglaise , un objet de luxe à l'usage des classes élevées, et dont le peuple ne se soucie pas, il ne sera jamais prudent de main- tenir à l'état d'abstention ou d'hostililé tout ce qui dans une nation est IM REVUE NATIONALE. capable de comprendre, d*adinirer, d'envier les peuples chez lescjuela la discussion est honorable parce qu*elle est sincère, et sincère parce qu*elle est librç, et qui , tout en se conGant dans le pouvoir qui les dirige, aiment à se convaincre par eux-mêmes qu*ils sont bien dirigés. Plus d*un exemple prouve déjà que ce genre de gouvernement peut exister très-bien sans institutions aristocratiques. Faire vivre ensemble régalité, Tordre et la liberté, voilà, en définitive, le problème imposé chez nous à tous les gouvernements par la révolution qui joue ici le rôle du sphynx antique. La terrible énigme sera-t-elle enfin résolue? Un pouvoir fort qui voudrait sincèrement tenter Tentreprise n*aurait-U pas plus de chances d*y réussir que les pouvoirs plus ou moins fai- bles qui déjà y ont échoué? On nous dira que c'est précisément parce qu'un pouvoir est fort qu'il ne consent jamais à diminuer volontairement sa force; mais la valeur de cet argument dépend du sens qu'on attache au mot force; nous reconnaissons d*ailleurs volontiers que l'histoire n'oflSre guère d'exemples du genre d'abné- gation volontaire et réfléchie qui est ici en question , tandis qu'elle en offre au contraire beaucoup d'un autre genre d'abnégation trop tardive pour être efficace; mais nous avons dit en commençant que nos annales, depuis 1789, déjouaient souvent les analogies histo- riques. Pourquoi n'offriraient -elles pas une innovation de plus? L'entreprise a certainement ses difficultés et ses périls, quel sys- tème de conduite n'en a pas? mais elle est digne , à coup sûr, d'ex- citer l'ambition d'un pouvoir qui aimerait la nouveauté en fait de gloire. Napoléon P' regrettait à Sainte-Hélène de n'avoir pu l'essayer que trop tard, beaucoup de gens l'écartent aujourd'hui comme pré- maturée. Il s'agit de savoir si ces deux formules, il est trop tâi^ il est trop tard^ seront toujours, dans notre pays, le dernier mot de la sagesse humaine. Louis DB LOMÉIflB; LES JOUJOUX DE LA MORTE M«* La petite Marie est morte Et son cercueil est si peu long Qu'il tient sous le bras qui remporte Comme un étui de violon. Sur le tapis et sur la table Traîne Théritage enfantin. Les bras ballants, Tair lamentable, Tout affaissé , glt le pantin. Et si la poupée est plus ferme, C*estla faute de son bâton; Dans son œil une larme germe. Un soupir gonfle son carton. Une dînette abandonnée Mêle ses plats de bois verni A la troupe désarçonnée Des écuyers de Frauconi. La boite à musique est muette; Hais, quand on pousse le ressort Où se posait sa main fluette. Un murmure plaintif en sorL L'émotion chevrote et tremble Dans : Ahl vous dirai-je^ maman! Le quadrille des lanciers semble Triste comme un enterrement Itt REVUE NATIONALE. Et des pleurs vous mouillent la joue Quand la D(mna è mobile Sur le rouleau qui tourne et joue Expire avec un son filé. Le cœur se navre à ce mélange Puérilement douloureux, Joujoux d*enfant laissés par l'ange. Berceau que la tombe a fait creux I Théophile Gautier. \ REVUE DES SCIENCES LA SYNTHÈSE EN CHIMIE ORGANIQUE. M. BERTHELOT. Chimie organique fondée ewr'la tynthèee, par Marcelin Berthelot, profeisear de chimie organique à l*École de pharmacie '. Qu'on jette les yeux sur une toile représentant le laboratoire d'un alchimiste, on la trouvera presque invariablement composée de la même manière. La salle est obscure, humide, un grand crocodile bâille au plafond; entre les solives, les toiles d'araignée, toutes grises de poussière, forment un réseau impénétrable. Sur les tablettes fixées au mur, des flacons poudreux laissent apparaître des liqueurs bleues ou rouges. Des débris de verrerie jonchent le sol, un gros fourneau occupe un des côtés du laboratoire, un alambic à la forme bizarre s'y chaufTe au feu qui brille à travers les briques disjointes. Le vieux maître enfin , assis dans son fauteuil , consulte un grand in-folio auquel les rats ont fait de nombreux emprunts ; tandis qu'un de ses aides broie à grand renfort de pilon une dure matière dans un mortier, un autre manie un soufflet poussif dont la base s'en- gage dans la porte du fourneau. Le fourneau, c'est l'appareil essentiel, il a la meilleure place et tout lui est subordonné; il joue dans l'ancien laboratoire le rôle le plus important ; le peintre l'a mis au premier plan et a bien fait , car les>, alchimistes ont été les plus grands souffleurs du monde. Us étaient logiques 1 Placés devant l'immense variété de matières que présente la nature, ils ont dû, pour arriver à la connaître, employer d'abord les procédés de destruction les plus énergiques, le feu par conséquent. Ils travaillaient surtout, au reste, la chimie des métaux, qui se prête merveilleusement à l'emploi de ces méthodes 1. Mallet-Bachelier, 2 vol. 4860. 134 REVUE NATIONALE. violentes; ils fondaient, calcinaient, et sont arrivés ainsi à des résultats précieux. Les mêmes procédés , appliqués aux substances qui viennent de jl'organisme végétal ou animal , leur donnèrent aussi quelques pro- jduits d*mi havt intérêt» notamment Falcool. Etcouragés par ces I premiers succès, les alchimistes systématisèrent ces moyens violents de calcination et de distillation, quand, lassés des tentatives si long- temps répétées de la préparation artificielle de For, ils donnèrent à leurs études un but plus élevé, et entreprirent des recherches non plus pour satisfaire leur cupidité, mais dans le noble but d'étendre les connaissances de tous. « En fTocédmi ' par cette voie à U suite de tra^ux et d'analyses poursuivis avec soin pendant bien des années, on reconnut, non sans surprise, que toutes les substances végétales, soumises à la dis- tillation , fournissent les mêmes produits généraux r de l'eau , de rhuile, du phlegme, de la terre*; les substances animales donnent naissance aux mêmes produits» et de plus à Talcali volatil. Cette identité des matières fournies par l'analyse d'êtres si divers frappa d*étonnement l'esprit des chimistes. Le froment et la ciguë» par exemple, « l'alimeat et le poison , » donnent naissance aux mêmes produits généraux, et ces produits n'ont, pour ainsi dire, rien de com- mun avec les substances qui les ont fournis. En présence de résultats aussi éloignés du point de départ, il fallut bien se résigner à recon** naître que les moyens d'analyse mis m œuvre avaient dénaturé les matières naturelles. Les corps obtenus dans cette analyse étaient évi- demment des substances de nouvelle formation ; et il demeura prouvé que la distillation ne sépare point en général les principes végétaux, dans leur état premier, mais que, le plus souvent, elle les détruit et les décompose. » U fallut donc rechercher d'autres procédés moins grossiers et inca- pables de détruire ce qu'on voulait séparer et étudier. Mais un être organisé est éminemment complexe, et les opérations qu'il estnéces- saire d'employer pour arriver à le connaître sont bien variées^Vaiialyse de ses différentes parties est très-délicate. Pour compreadre neti^ 'ment quelles peuvent être les méthodes employées^ « commençons* par soumettre à nos expériences une matière minérale, le granit, par exemple. On reconnaît à première vue que le granit est formé par i. Berthelol, Çkivm or$aniqu€ f ou, au contraire, de compli- cations moléculaires que nous avons chaque jour sous les yeux, «ûot* elles les mêmes que celles qui déterminent la formation du sucre dans la betterave, de Tacide tartrique dans le raisin, etc.? » la puissance de l'homme , arrêtée jusqu'alors devant la production artificielle de ces matières , au moyen des élameots , allait-elle pou- voir triompher de cet obstacle? On n'avait pas, à coup sûr, Vidée de chercher à reproduire les organes dans lesquels réside la vie; on ne pouvait penser à consti- tuer, de toutes pièces, ni une cellule, ni un vaisseau, ni un muscle; mais on voulut essayer de faire artificiellement les produits que ren- ferment ces cellules et qui cheminent à travers les vaisseaux. Ce fut cette mission que s'adjugea, presque au début de sa carrière, un jeune chimiste qui occupait alors la modeste position de prépara- teur au collège de France. M. Berthelot n'avait publié encore que quelques mémoires intéressants, quand il commença vers 485i la longue série de ses travaux de chimie organique. Du premier coup il annonçait un maître. Doué d'une puissance de travail incroyable, d'un rare sens chimique, M. Berthelot ne voulut appartenir à aucune école et ne procéda, pour ainsi dire, que de lui- même ; il chercha une grande question à résoudre dans le domaine de la chimie et entreprit de refair^e la synthèse d'un grand nombre de composés organiques. Pour son début, il s'attaqua audacieusemenl à une question éminemment complexe et encore imparfaitement connue, malgré les beaux travaux de M. Chevreul : il étudia les corps gras, non plus, comme on l'avait fait jusqu'à lui» en s'efibrçant de sé,parer de ces principes les différents composés qu'ils renferment, mais en prenant les substances composées qui les forment, et en cherchant à les unir de nouveau , en faisant leur synthèse. La ques- tion s'éclaira subitement, et M. Berthelot y déposa le germe de plu- sieurs découvertes importantes. Pendant six ans, il ne se lassa point; remplissant les Annales de chimie et de physique de ses mémoires , il annonça successivement la réussite de nouvelles expériences de synthèse, la découverte de com- posés nouveaux, l'étude de substances encore mal connues; c'est l'ensemble de ses travaux qu'il a résumé dans la Chimie organique fondée sur la synthèse. Avant de chercher k f^ire comprendre au lecteur le grand mérite de cet ouvrage, il convient d'indiquer, en quelques mots, les procédés qu'a employés M. Berthelot pour arriver à résoudre l'important pr(>* blême qu'il s'était posé. UO REVUE NATIONALE. Ainsi que nous l'ayons vu , les matières organiques sont formées de charbon , d*oxygène et d*hydrogëne auxquels l'azote s'associe parfois. Ce sont ces éléments qu'il s'agit de combiner de façon à obtenir les produits qui se trouvent dans l'organisme végétal ou qui en dérivent facilement. Une des premières synthèses qu'exécuta M. Berthelot et qui servit de base à ses recherches ultérieures, fut celle de l'acide formique» substance très-analogue au vinaigre qui, ainsi que nous l'avons va» existe dans les fourmis auxquelles il doit son nom. L'acide formique est formé de charbon, d'oxygène et d'hydrogène. On peut encore le considérer comme résultant de l'union de l'eau (oxygène et hydrogène) avec l'oxyde de carbone, ce gaz vénéneux qui brûle avec une flamme bleue au-dessus d'un feu de charbon encore mal allumé. C'est, en effet, en s'efforçant d'unir l'oxyde de carbone et l'eau, que M. Berthelot a réalisé dans son laboratoire la production de l'acide formique que jusqu'alors les chimistes n'avaient pas su pro- duire avec les éléments. Comment y arriver? L'oxyde de carbone est un gaz, l'eau un liquide; il faudra les enfermer ensemble; mais s'ils sont seuls, ils ne s'unissent pas, l'intervention d'un troisième corps est nécessaire pour déterminer l'alliance, la soudure de ces deux com- posés.Quel corps prendre? Une substance capable de se combiner avec l'acide formique une fois qu'il sera formé, la potasse. C'est là un fait dont les chimistes rencontrent de nombreux exemples : deux corps sont indifférents et ne s'unissent nullement l'un à l'autre , mettez en face d'eux une substance pour laquelle aura de l'aflinité la matière résultant de l'union des deux corps primitifs, et cette union aura lieu. On réunit donc, dans un certain nombre de matras de verre, de l'eau, de la potasse et de l'oxyde de carbone, en fondant le col des ballons de façon que le verre se soude à lui-même, on obtient une fermeture hermétique. On chauffe alors les matières pendant un temps assez long , à la température de \ OOo. Si l'on ouvre les ballons après que les matières sont restées ainsi enfermées ensemble pendant près d'un mois, on trouve que presque tout le gaz oxyde de carbone a été absorbé par l'eau et la potasse pour produire le formiate de potasse. € Si la combinaison, dit M. Berthelot, se forme avec lenteur, c'est en raison de la faiblesse des affinités mises en jeu, et probablement aussi en raison d'une différence marquée entre l'état moléculaire des corps primitifs et celui du composé produit. L'état initial ne se mo- difie que successivement et avec une sorte de difficulté. De là, toute re£Bcacité des actions lentes pour provoquer les transformations chi- miques. Grâce à l'intervention du temps, on met en jeu les affinités REVUE DES SCIENCES. 141 les plus faibles, celles qui, dans les conditions ordinaires d'actions rapides, demeurent latentes ou entravées par Tétat physique des corps; par la cohésion, comme on disait naguère. Ces affinités produisent graduellement les phénomènes de combinaison ou de décomposition les plus variés et souvent les plus analogues aux actions naturelles par leurs résultats aussi bien que par leur mé- canisme. « Uemploi des vases clos se prête merveilleusement à Fétude de ces réactions lentes, «ar il permet de se placer dans des conditions nettement définies et exclut d'une manière absolue les influences atmosphériques. De plus, et c'est là son principal avantage, il permet de prolonger indéfiniment le contact des mêmes particules maté- rielles tandis que, dans les réactions ordinaires, ces particules, si elles n'agissent instantanément, sont entravées au loin et soustraites à tout contact prolongé, à toute modification graduelle, mais per- manente. « C'est en se plaçant dans ces conditions nouvelles, en substituant l'emploi lent et continu des affinités faibles au jeu instantané des affinités puissantes, plus propres à détruire les combinaisons orga- niques, qu'à leur donner naissance, que l'on peut arriver à former par voie synthétique les produits spontanés de l'organisation vi- vante. » Ces expériences, au reste, ne sont pas sans danger; la vapeur d'eau, les gaz enfermés acquièrent dans les tubes de verre chauffés une tension d'autant plus considérable, que la température s'élève davan- tage, et il arrive souvent que les tubes éclatent, lançant de tous côtés des fragments de verre fort dangereux. M. Berthelot triompha cepen- dant de ces dangers avec habileté; il plaça les tubes renfermant les matières en réaction dans des vases de fonte enfermés eux-mêmes dans des fourneaux de maçonnerie ; si le tube ne résiste pas et se brise, l'expérience est perdue, mais l'opérateur est à l'abri. La synthèse de l'acide formique est le premier degré de l'échelle qu'il s'agit de remonter pour arriver à produire des combinaisons de plus en plus riches en carbone. Chacun des composés produit est ainsi un échelon qui facilite étrangement les pas suivants. Employant successivement les actions lentes, ou, au contraire, les réactions 'vives, M. Berthelot, est arrivé à réaliser un grand nombre de syn- thèses, dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer; nous en citerons une cependant remarquable, et qui pourra peut-être un jour être la source d'un industrie importante, c'est la production de î'es- prit-de-vin avec un des gaz qu'on obtient en distillant la houille, avec un des éléments du gaz de l'éclairage. iU REVUE NATIONALE Si on agite peoadant longtemps un yase renfermant de Thydrogëne bicarboné, de Tacide suifariqne et de Veau» on finit par obtenir une substance semblable à celle que donnerait Taction de Tacide sulfu* rique sur resprtt-de-Tin. Rien n*est plus aisé , au reste, que de dëîruire cette combinaison de façon à en retirer de Talcool. L*«xpérience avait été organisée par H. Bertlielot d'une façon originale. Au plafond du laboratoire du collège de France, était sus- pendu un gros ballon renfermant, outre les éléments indiqués, une cer- taine quantité de mercure qui avait simplement pour but de faciliter la division de Tacide sulfurique lors de Tagitation» Chaque visiteur était engagé à secouer le ballon et à indiquer sur une planchette le nombre de secousses qu'il avait données. M. Berthelot rapporte dans son Mémoire que le ballon reçut cinquante^trois mille secousses. Pendant Tété dernier, j'allai assister à Tune de% leçons que fait M. Berthelot à FÉcole de pharmacie; je ne connaissais ce chimiste éminent que par ses travaux, je voulais Teniendre professer. Sa dic- tion claire, simple, sa science trèsnilevée, mais tressage, suivant pas à pas Texpérience, un peu froide peut^tre et sans enthousiasme, lui avait attiré un uombreui auditoire qui le suivait avec attention. Je lui fus présenté après la leçon, et nous revînmes ensemble de le rue de l'Arbalète vers des pays plus civilisés. En route, une de ces pluies diluviennes, si communes cet été, nous força de nous arrêter; une galerie couverte du lycée Napoléon nous offrit un abri provi- soire, et la conversation continua. M. Berthelot avait dans l'une des profondes poches de son gilet plusieurs flacons bien précieux; l'ue renfermait le formiate de baryte obtenu aiiificiellement et 4 l'aide duquel il peut faire l'hydrogène bicarboné, comme on le fait en dis- tillant la houille, dans l'autre, se trouvait, l'alcool obtenu à Faide de l'hydrogène carboné, fait lui-même par la décomposition du £or- miate, c'est-à-dire obtenu en somme avec les éléments, charboi, oxygène, et hydrogène, qui entrent dans sa constitution. Tout l'alcool produit jusqu'à présent avec les éléments tenait dans un petit flacon. Qui sait combien se multiplieront ces quelques centimètres cubest Peut-être sera-ce par milliers d'iiectolitres que l'alcool sera formé par cette méthode, dont je tenais u la main les premien ' résultats ! Les synthèses exécutées par U. Berifaelot sont extrémemrat noow breuses ; ayant une fois obtenu l'esprit-de-vin, il avait une station précieuse d'où il pouvait rayonner de tous côtés. L'essence d'ail, l'essence de moutarde furent ainsi obtenues; la glycérine, le prin- cipe doux des huiles et des graisses fut préparé par des substances dérivant elles-mêmes des éléments. RSYUE DES SCIENCES. 143 La production artificielle d*un des élémeiils des corps gras était ainsi obtenue; celle d'un grand nombre d'autres matières organiques ▼olatiles fut aussi signalée; et Ton peut regarder comme prochaine la synthèse de tous les principes semblables : c Cet eosemble' cons- titae le premier étage de la chimie organique. Il comprend les com^- posés naturels les plus simples et les mieux étudiés* Mais les prin* cipes fixes, tels que la fibrine et le ligneux, qui constituent les tissus des végétaux et des animaux, tels que les matières sucrées et albnmi- neuses dissoutes au sein des liquides qui baignent ces tissus, demeu^ reni efn dehors des groupes généraux que Ton vient d'énumérer; fai synthèse totale de ces matièresv qui forme, pour ainsi dire, le second étage de Tédifice, est à peine ébauchée. Cependant, dès aujourd'hui, il ^st permis d'espérer, sans témérité, qu'elle pourra être atteinte à son tour, en se fondant sur les mêmes méthodes générales. En effet, la synthèse des corps gras neutres ^ accomplie au moyen de la glycé- rine et des acides gras, c'est-à-dire la synthèse de l'une des troi» grandes classes de principes naturels dont il s'agit*, est un 'premier gage des résultats futurs, et justifie déjà les espérances que nous pouvons concevoir. Si nous sommes encore loin du but, nous devons espérer que de nouvelles recherches, fondées sur ces premiers tra- vaux, viendront bientôt développer et préciser les feits ineonnus, rectifier les généralités actuelles dsms ce qu'elles ont de vague oa d'inconoplet, et fournir à la science des conceptions plus parfaites et plus pénétrantes. € On le voit, la synthèse présente i» champ immense et tout nou- veau, qui ^ient d'être ouvert, et qu'il s'agit maintenant de parcourir. Au terme de cette nouvelle carrière se trouve la reproévction des principes sucrés et celle des principes albumin(rîdes. Ces! le but sufR^ême de la chimie organique, le plus éloigné, mais aussi des plus importants, en raison du rôle essentiel que ces principes jouent dans l'économie. Ea l'atteignant, la science pourra réaliser dans toute son étendue le problème synthétique, c'est-à-^dire reproduire avec les éléments et par le seul jeu des forces moléculaires l'ensemUe des composés définis naturels et des métamorphoses dhimiques que la Biatière éprouve au sein des êtres vivants. » On voit maintenant quelle importance ont les recherches de M. Ber- Sielot. Ce ne sont pas seulement des procédés chimiques nouveaux qu'elles mettent en lumière, ce ne sont pas quelques substances encore inconnues qu'elles donnent le moyen de préparer; non, dSes preimeal 1. Bert., Chimie org., etc., t. Il, p. 804, t. Principes faydrocarbonlsés, principes aiotés, principes gras. 144 REVUE NATIONALE. corps à corps une des idées les plus invétérées parmi les savants et la renversent. Nous avons tous appris que c'était seulement sous Tinfluence de la force vitale, d'une force spéciale, propre aux être organisés, que se produisaient toutes les substances complexes qui se trouvent dans les végétaux ou dans les animaux. Vérification faite, il se trouve que la* nature agit plus simplement qu'on ne l'avait pensé d'abord, et qu'elle emploie ces affinités chimiques qui règlent les métamorphoses de la matière tout aussi bien pour faire ces immenses irruptions qui ébran- lent les contrées dans leurs fondements et bouleversent les villes, que pour parfumer une fleur en y distillant goutte à goutte une suave essence. A mesure que la science progresse, ses théories se simplifient; au commencement de ce siècle, les physiciens ont déjà pu réunir dans le fluide électrique les forces qu'on pensait être diff'érentes et qui pro- duisent les phénomènes du magnétisme, du galvanisme ou de l'élec- tricité proprement dite. La chimie suit aussi cette marche, et elle peut laisser en chemin une des forces que l'explication erronée des phénomènes, leur étude incomplète l'avaient forcée d'inventer. La production des substances organiques avec les éléments est un des plus grands pas que la science ait faits. Au milieu des régions qu'explorent les chimistes se dressait une longue chaîne de monta- gnes ; on la côtoyait sans oser la franchir, et les maîtres eux-mêmes la jugeaient inabordable. On a trouvé le chemin qui mène à son sommet; à chacun de se ré- pandre dans les nouvelles contrées qu'on découvre de ce nouveau point de vue et d'y faire sa moisson. Quand môme M. Berthelot s'arrêterait maintenant et cesserait de travailler, ce qui n'est au reste guère à craindre, il a marqué son nom assez profondément pour qu'on ne puisse plus l'efiacer ; on pous- sera dans la voie qu'il a ouverte plus loin que lui , mais il n'en res- tera pas moins l'agresseur hardi qui le premier a planté son drapeau victorieux sur des hauteurs jugées inaccessibles. Les recherches de M. Berthelot présentent encore pour l'enseigne- jment de la chimie une grande importance; quand on exposait la chimie minérale, l'habitude était toujours de suivre la marche syn- thétique : on étudiait les éléments, puis on les voyait s'unir entre eux et produire des substances de plus en plus compliquées; mais tout changeait quand on passait à cette seconde partie de la chimie géné- rale désignée sous le nom de chimie organique ; on était alors fort embarrassé pour suivre une marche logique, et l'arrangement des matières variait en général au goût des auteurs et des professeurs. REVUE DES SCIENCES. 145 suivant presque toujours une marche analytique et passant des subs* tances les plus complexes aux plus simples. n y a déjà cinq ou six ans cependant, Gerhardt avait rejeté loin de lui cette marche peu rigoureuse qui introduit dans la chimie la bota- nique et la zoologie ; partant des substances les plus simples, les moins riches en charbon, il étudiait ensuite celles qui en renfermaient des quantités plus considérables. • Cette marche logique vient d*étre singulièrement appuyée par les recherches de M. Berthelot, puisqu'on pourra désormais étudier en chimie organique, les uns après les autres, des corps qui dérivent expérimentalement les uns des autres, comme on le fait en chimie minérale. A ce point de vue, la Chimie organique fondée sur la synthèse forme un complément précieux de l'admirable Traité de chimie orga- nique de Gerhardt, qui faisait suite à la chimie de Berzélius. Il est encore un point sur lequel nous devons appeler l'attention du lecteur, c'est sur la simplicité de l'arrangement de la chimie orga- nique, qui a passé pendant bien des années, et avec raison, pour être l'emblème du désordre, pour être un dédale dans lequel les initiés mêmes couraient grand risque de se perdre. Quand, il y a trente ans, à la suite des grands chimistes du siècle précédent et du commencement de celui-ci, de M. Chevreul, de M. Dumas, de M. Liébig, on se jeta avec une merveilleuse ardeur dans les recherches de chimie organique, on essaya bien des classifications; mais presque toutes, trop empreintes de l'esprit de leur auteur, avor- tèrent et finirent par disparaître par l'exagération même de leur prin- cipe. — Il en est une cependant due surtout à MM. Dumas et A. Lau- rent, et qui s'est maintenue plus longtemps; elle persiste encore, elle a rendu les plus éminents services. M. Berthelot toutefois l'a aban- donnée dans son dernier ouvrage; il était, au reste, assez riche en expériences pour se passer des systèmes, et il a voulu rester aussi près des faits que possible ; quoi qu'il en soit, la théorie des types pré- sente maintenant dans un grand nombre de circonstances une ma- nière si commode d'expliquer les faits, qu'il est peu à croire qu'elle soit abandonnée de longtemps. Si, dans son livre, M. Berthelot, n'a pas adopté cette théorie, il a cependant rendu de gi^ds services à l'arrangement de la chimie organique, et c'est là un second point de vue sous lequel nous de- vons envisager son ouvrage. Quand le premier travail de description des substances organiques commença d'avancer, quand on eut isolé, étudié , décrit les nom- breuses matières que fournissent les animaux et les végétaux, on se trouva au milieu d'un singulier désordre; on avait des acides en U9 REVUE NATIONALE. grand nombre, des bases , des noâtières grasses, des essences, des sucres, des principes colorants; quelles relations existaient entre tout, ces corps? Y avait-il apparence de liens de parenté entre eux ? Étaient- ils tous formés sur des types différents, ou bien devait-on chercher quelques airs de famille capables de conduire à des rapprochements? On savait bien que l'alcool ordinaire, Fesprit-de-vin est susceptible de donner naissance à l'acide acétique, au vinaigre qui prend nais^ sance quand le vin s'aigrit. D'autres acides présentaient certains points de ressemblance avec l'acide acétique; ne pouvaient-ils pas dériver aussi d'alcools différents de l'alcool ordinaire» mais lui cor* respondant comme les acides connus correspondaient à l'acide acé- tique? Ces alcools furent caractérisés par les travaux de MM. Dumas, Péligot, Cahours et Balard, et bientôt naquit l'idée féconde de rap- prochements à établir entre des composés qu'on croyait d'abord tout à fait différents. Trois alcools vinrent ainsi d'abord se ranger autour deTesprit-de-vin; on ne devait pas toutefois en rester là : deux des alcools connus, l'alcool méthylique qu'on obtient en distillant le bois et l'alcool ordinaire, étaient très-voisins l'un de Tautre; le troisième* au contraire, placé dans la série au-dessus de l'esprii-de-vin, s'en éloignait beaucoup. Il semblait exister là quelques places vides; enfin entre l'alcool amylique ou huile de pomme de terre et l'éthal, qua- trième alcool , se trouvait aussi un énorme espace vide qui faisait présumer l'existence de nouveaux alcools; ils furent cherchés : M. Bonis, M. Wurtz découvrirent successivement l'alcool caprylique et l'alcool butyrique; d'autres furent encore découverts. Autour de cette première famille d'alcools vint donc se placer déjà une foule de substances dont la place fut dès lors bien nettement indiquée; car si chaque alcool s'entoure de substances diverses qui se trouvent classées aussitôt que leur chef de file a trouvé son rang, bien d'autres matières cependant restaient encore inclassées ; un remarquable pas en avant fut fait quand un chimiste sicilien, qui avait travaillé pendant plusieurs années au Muséum d'histoire natu- relle, M. Cannizzaro, annonça l'existence d'un nouvel alcool, parûd- tement déterminé, mais d'une famille tout à fait différente de celle qui était connue. Plusieurs essences purent dès lors avoir leur place définie, entre autres l'essence d'amandes amères, et l'idée qu'on se faisait d'un alcool s'élargit considérablement.. M. Berthelot, enfin^ donna à celte grande classe de composés une bien plus grande impor- tance encore quand il introduisit dans la science, quelques années après, ridée d'alcool polyatomique. Les corps gras qu'oji ne savait dans quel groupe placer , les sucres* isolés aussi, vinrent se ranger dans cette nouvelle famille et entraîniez REVUE DES SCIENCES. U7 rant après eux dans cette dassiileaticm un grand nombre de corps, dont la place n'était pas déterminée. Non-seulement l'opinion de M. Berthelot sur la manière dont il fallait considérer -les corps gras démontra la justesse des prévisions émises sur ce sujet quarante ans auparavant par M. Cbevreul, et fixa définitivement la ^ce de ces substances, mais elle fut encore singulièrement féconde, en ce qu'elle engagea les cbercfaeurs dans une nouvelle voie. M. Wurtz fut bientôt assez beureux pour y rencontrer toute une nouvelle classe d'alcools., les ^lycols, auxquels pourront très-probablement se rat« tacher un grand non^e d'acides végétaux ( acides maltque , tar- trique, citrique, «te.), dont les chimistes étai^!it jusqu'alors fort embarrassés et qui se rattacheront à ces nouveaux alcools, de la même façon que l'acide acétique à Vesprit-de-vin. €... n était encore de très bonne heure quand je quittai Gœttingue, et le savant Eîcbhom était certainement encore étendu dans son lit, et faisait peut-être son rêve d'ordinaire , qu'il se promenait dans un beau jardin» sur les plates-bandes duquel il ne croissait que de petits papiers blancs , chargés de citations , qui brillaient d'un doux éclat . au soleil, et dont il cueillait plusieurs çà et là, qu'il transplantait laborieusement dans une planche nouvelle, pendant que les rossi- gnols réjouissaient son vieux coeur de leurs accents les plus doux '. » ^ Ainsi dit Henri Heine, et nous craignons que le lecteur ne nous applique cette citation ; la classification des composés organiques dont nous n'avons donné qu'une première idée parce que nous n'a- vous parlé que des alcools, n'est cependant ni une œuvre stérile, ni une œuvre qui manque de grandeur. Qu'on suppose un vaste chantier, les pierres sont toutes taillées, et placées çà et là sans ordre; vous parcourez avec curiosité cette masse immense de matériaux, les statues, les bas-reliefs vous char- ment, le fini du modelé, la grâce des détails vous intéressent d'abord, mais bientôt vous êtes las de vous promener au milieu de ce dédale, de vous heurter à chaque pas, sans comprendre l'ensemble, sans savpir comment les pièces doivent s'agencer et quel aspect aura le monument; que serait-ce donc s'il vous fallait retrouver au milieu de toutes ces pierres un fragment qui vous intéresse spécialementT que de temps perdu à le chercher I Les pierres sont taillées, les chimistes actuels veulent les mettre en place, quelques-unes manquent encore à coup sûr, mais on verra bien mieux ce qui fait encore défaut quand, les assises étant élevées, les vides apparaîtront d'eux-mêmes. C'est à ce bel édifice que chacun i . Reisebilder. — Le Hart«. 148 REVUE NATIONALE. veut travailler, et le livre de M. Bertheiot n'aura pas peu contribué à hâter sa construction. Non*seuIement, en effet, il s'est mis lui-même franchement à l'ou- >Tage et a fait rapidement avancer la besogne dont il s'était chargé , mais, comme un ingénieur habile, il a su aussi montrer bien des points où il fallait encore travailler. Le chapitre où il parle des mé" tkodes à employer n'est pas un des moins curieux de son ouvrage ; on peut en le prenant pour guide aller droit avec un but bien déter- miné devant les yeux ; on ne suivra plus cette marche un peu irré- guliëre qu'affectionnaient nos devanciers allant à la débandade, frappant les buissons pour faire sortir le gibier, on avancera en ligne et d'une façon continue. Qui veut trouver des sujets de travaux n'a qu'à consulter le livre de M. Bertheiot : il annonce pour un seul composé plusieurs millions de substances à découvrir, qu'il peut défmir à l'avance et qu'il sera très-probablement possible de pré- parer en suivant ses indications. En résumé, bien écrit, ainsi qu'on l'a pu voir par les longs emprunts que nous nous sommes permis, grandement conçu, démontrant à la fois chez l'auteur une force de travail prodigieuse, une grande éru- dition , un esprit large, amoureux de la simplicité et de la grandeur, la Chimie organique fondée sur la synthèse aura certainement la plus boureuse influence sur les progrès de la science. P.-P. DfiHÉRAIN. REVUE DE LA QUINZAINE I n y a des maris magnanimes, d* autres qui se montrent d'une certaine étroitesse d'idées en face de certains malheurs. Otello qui se croit trompé étrangle sa femme ; Jacques^ ne pouvant douter de la faute de la sienne, se jette dans un précipice. Laquelle de ces deux manières Taut le mieux T Je ne me chargerai pas de prononcer. Les hommes seront probablement de l'école d'Otello, les femmes de celle de Jacques. Nous lisons presque tous les jours dans les faits-Paris des récits sur des femmes qui se suicident par amour ; celle-ci s'asphixie, celle-là se jette par la fenêtre; Tune avale du poison, Fautre s'enfonce la pointe de ses ciseaux dans le cœur, n y a bien quelques femmes qui ^ donnent des coups de couteau à leur amant infidèle, mais cela ne se voit pas souvent; la femme Otello est rare en France. On dit qu'il n*en est pas de môme en Italie , et surtout en Espagne ; mais je soup- çonne les voyageurs et les romanciers de beaucoup exagérer les choses sur ce point. En définitive , lequel aime le plus , de celui qui se venge ou de celui qui se tue, d'Otello ou de Jacques? Il me semble que c'est Jacques : l'idée seule de n'être plus aimé le fait soufirir et lui rend la vie insup- portable. Sa femme morte, que gagjnera-t-il à cela? N'en vivra-t-il pas moins avec cette horrible pensée qu'elle ne Vaimait plus , qu'elle en aimait un autre. Desdémone se débat sous l'étreinte d'Otello, il entODd son râle , il voit les dernières convulsions de son agonie ; rien ne le touche , rien ne l'émeut , ce n'est pas un homme , c'est une bête féroce I Attendez à demain , me dit-on , ses remords le puniront assez. Je ne crois pas aux remords d'Otello ; ce sentiment de la vengeance qui l'a poussé au meurtre le soutiendra et le consolera presque après le meurtre consommé ; il pourra vivre calme et satisfait , et si de temps en temps une voix importune s'élève du fond de son cœur pour lui Bappeler Desdémone, il se jettera, pour la faire taire, au milieu du feu et de la fumée des batailles, il parviendra à tout oublier. 150 REVUE NATIONALE. La pensée de tuer sa femme a dû certainement venir à Jacques; qui a arrêté son bras? La certitude de ne pouvoir survivre à son amour perdu. Il aime véritablement. Si la grisette , qui renonce à la vie parce que son amai^ l'tbaïKiDDne, nous touche et nous attendrit, pourquoi n*en serait-il pas de même de Jacques T Serions-nous encore assez bar- bares pour croire qu'il n'y a de passion véritable que celle qui verse le sang et pour n'accorder notre intérêt qu'à ceux qui tuent? C'est un amoureux de l'école de Jacques que M. Adolphe Belot vient de mettre en scène dans un drame en trois actes intitulé la Vengeance du mari ; mais un amoureux qui, selon moi, ne comprend pas très-bien la théorie du maître : M. de Froissy soutient que, lors- qu'un mari est trahi par sa femme , il doit se tuer pour la punir. Le système de M. de Froissy n'exclut donc pas l'idée de veHgeanee; Jacques ne l'entend pas ainsi , il n'est grand que parce qu'il ne songe pas le moins du monde à se venger. Se tuer pour punir sa fenunel Je concevrais ce châtiment à la rigueur, s'il en était de la France comme du Japon , où un individu ;s'ouvre le ventre pour forcw son ennemi à en faire autant; mais si sa femme ne l'aime pas, quelle punition lui infligera-i-il en se tuant? M. de Froissy mort, madame de Froissy^Ie temps du deuil expiré , se remariera le plus tranquillement du monde, et elle sera d'autant mieux fondée à agir ainsi , qu'à peine mariée, son mari l'a quittée pour aller remplir je ne sais plus quelles fonctions diplomatiques au bout du monde , qu'il est resté dix-sept ans sani la voir, et qu'il faudrait vraiment pousser le rigorisme bien loin pour trouver étonnant que cette jeune femme abandonnée se soit laissée aller à oublier un peu son mari. Donc M. de Froissy, de retour en France après dix-sept ans d'ab- sence, voyant sa femme encore jolie et fort bien confienrée, s'est épris pour elle d'une fort belle passion; madame de Froissy elle-même trouve son époux fort à son gré , et la plus tardive , mais aussi la plut charmante lune do miel luit sur ces nouveaux mariés qui ont dix-sepi ans de ménage. Il ne manque à leur bonheur qu'un enfant; en atten* dant qu'il leur en vienne un, madame de Froissy a reporté toute sa tendresse maternelle sur une jeune fille du nom d'Emma, une pauvre orpheline qui ignore le nom de ses parents et qui vit sous l'aile d'une gouvernante à qui madame de Froissy l'a confiée. Il n'est pas nécessaire , je pense , de vous l'apprendre , cette Emma n'est autre que la fille naturelle de madame de Froissy, ce qui vous explique sa tendresse pour elle et ses inquiétudes en apprenant qu'elle est aimée d'un jeune homme dont elle a accepté pour le soir même un rendez- vous. Madame de Froissy est décidée à tout braver pour sauver sa fiUe; au milieu de la nuit, elle quitte sa maison et se rend chez la gouver* REVUE DE LA QUINZAINE. »l nante pour empêcher, s* il en est temp^ encore, la jeune Emnm de se compromettre. M. de Froissy surprend le secret de cette démarche, n a entendu prononcer le mot de rendez-vous , et sans prendre de plus amples informations, il tient sa femme pour parfoitement coupable^ pour faire honneur à ses théories, fl se prépare donc à punir madame de Proîssy eu se tuant : fl provoqpie celui qu'il prend pour son rivrf avec la pensée l)ien arrêtée , à peine les épées croisées , de se jeler sur celle de son adversaire. Pendant que M. de Froissy fait ses dernières dispesittons pour ledueli arrive Emma, la jeune personne, qui ne songe absolument qu'à se marier avec celui qu'elle aime, vient naturellem«nt demander à sa protectrice les moyens de conclure ce mariage. M. le maire pour cela aura besoin de renseignements et de papiers que madame de Froissy seute est en mesure de lui procurer, et mxKlemoiselle Emma, dans sa prévoyance, pense qu'il est temps qu'on les cherche. Sa protectrice n'étant pas là, Emma s'adresse à M. de Froissy, qui, fort étonné de ce qu'il entend, regarde la jeune demoiselle avec plus d'attention, et lui trouve un air de ressemblance très-marquée avec sa femme. Il se met à presser l'orpheline de questions auxquelles celle-ci ne demanderait pas mieux que de répondre, mais die ne sait rrâi, absolument rten ; H. de Froissy est donc forcé de s'adresser directement à sai femme qui se trouble, balbutie, et finit par avouer la vérité en demandant pardon à son mari. «^ Point de pardon, une vengeance terriUe, yoUk ce qui vous attend. — H sort après ces mots pour aller se baKi^e. Au troisième acte, notre homme, qui a mis son beau projet à ete^ cution, est dans son lit avec je ne sais combien de pouces de tét dans la poitrine. II n^est pas mort, mais il n'en vaut guère mieux, et soa médecin ne lui domie pas vingt' En laissant de côté tout ce que le système de M. de Froissy sur la ftiçon de ptmir tes femmes coupables pfésente de hasardeux, il &ut 452 REVUE NATIONALE. convenir que sa conduite à Tégard de madame de Froissy ne manque pas d*une certaine délicatesse, je ne dirai pas de générosité, car il doit bien en quelque sorto. cette réparation à une pauvre femme qui ne demandait pas mieux que de rester vertueuse, et qu'il laissait expo- sée à toutes les séductions avec un sans-gène et une imprudence dont il méritait certainement de subir les conséquences. M. de Froissy a perdu en bonne justice le droit de se venger, et ee drame, qui a réussi grâce surtout au talent de Tisserant et de mademoiselle Thuil- lier, me semblerait plus vrai s'il changeait de titre et s'il s'appelait la Leçon du mari. Maintenant, il faut bien que je l'avoue, une chose m'afflige dans cette pièce : c'est qu'elle est de M. Belot, un des auteurs du Testament de César Giro^ot, un esprit aimable et vif qui semblait fait pour la comédie, et qui déjà l'abandonne, comme si les poètes comiques étaient trop nombreux aujourd'hui I II Les œuvres nouvelles sont rares à T Opéra-Italien, c'est un théâtre qui ne vit guère que de reprises. Heureux quand il nous redonne le Matrimonio segreto^ le chef-d'œuvre de ce bon et aimable Cimarosa, le plus poëte peut-être de tous les musiciens de l'Italie. Je le vois d'ici, se levant la nuit, marchant à pas de loup au milieu du dortoir pour ne pas réveiller ses camarades du conservatoire de Lorette, des- cendant doucement dans la salle d'études, et déchififrantàla sourdine quelque partition de son maître Sacchini. Avec cette ardeur au travail et ses heureuses dispositions naturelles, Cimarosa ne pouvait manquer d'aller loin. A vingt ans, c'est un maître; à vingt-cinq ans, il est déjà joué avec succès sur les principales scènes de l'Italie. On l'appelle en Russie; il séjourne pendant quelque temps dans ce pays et dans diverses cours d'Allemagne, semant partout des partitions sérieuses ou bouffonnes au hasard du moment et de l'inspiration. Il a écrit un grand nombre de tragédies lyriques estimables; mais c'est dans l'opéra-bouffe qu'éclate librement son génie, p'est dans la gaieté qu'il trouve ces motifs heureux, ces mélodies di prima intenziorte, ces élans et cette verve qui le distinguent entre tous les autres compositeurs. Cimarosa a fait représenter plus de cent opéras ; on ne joue guère plus maintenant que t7 Matrimonio segreto^ Quel charme répandu dans cette œuvre , quelle pureté dans les accompagnements, quelle grâce dans l'harmonie, quel esprit dans le chant 1 L'exécution d'(7 Matrimonio^ au Théâtre-Italien, a de quoi satisfaire REVUE DE LA QUINZAINE. 1JS3 les amateurs les plus difficiles. Comme on conçoit, en entendant ce charmant trio des femmes, que l'empereur Léopold, qui assistait à Vienne à la première représentation de Fopéra de Cimarosa, ait voulu le soir même l'entendre une seconde fois 1 Les dilettanti parisiens seront charmés que la direction leur fournisse l'occasion de l'applaudir au moins deux ou trois fois par mois. Une partition comme celle-ci devrait toujours rester au répertoire. Cimarosa n'avait que cinquante ans quand il mourut, en 4801, à Venise, regretté de tout le monde, non-seulement à cause de son talent, mais encore à cause de sa bonté et de sa modestie. Un jour, un peintre, qui faisait son portrait, plaçait Cimarosa au-dessus de Mozart. € Que diriez-vous, lui répondit le compositeur, à un homme qui vous placerait au-dessus de Raphaël? » Avant tV MatrimoniOj le Théâtre-Italien avait repris Emani pour les débuts de Pancani, un ténor de force qui se trouve parfaitement à son aise dans la musique de Verdi. Graziani s'est fait chaleureuse- ment applaudir dans cette représentation. On prétend qu'il quittera Ventadour et qu'il y sera remplacé par Faure. Je ne sais pas trop si nous gagnerions au change. En attendant Faure, nous aurons Ron- coni qui a fait avec succès sa rentrée dans il Barbiere. III De Cimarosa à M. Meyerbeer, la transition est un peu brusque; on trouverait, en effet, difficilement deux hommes qui se ressemblent moins. Ce n'est pas Cimarosa qui se fût jamais imaginé d'écrire un rôle pour une chèvre. Nous l'avons revu l'autre jour, à l' Opéra-Comi- que, cet intéressant animal ; mais, s'il faut être sincère, il m'a paru à la reprise que le public l'accueillait avec bien moins d'empresse- ment qu'à la première représentation du Pardon de Ploêrmel. Rien ne s'use plus vite que les effets de mise en scène ; on les prend à peine au sérieux une première fois, et à la seconde on s'en moque. C*est un peu l'histoire de la chèvre blanche, du pont cassé, et de la fameuse cascade du dernier opéra de M. Meyerbeer. Tant de peines, tant de soins, tant de dépenses, tant de répétitions, tant de machinistes trans- plantés de Berlin à Paris pour, faire dire au public : N'est-ce que cela? Voilà trente ans que nous voyons toutes ces belles choses sur les théâtres du boulevard. Je me demande pourquoi l'auteur du quatrième acte des Huguenots^ un des grands musiciens sans contredit de ce temps-ci, compte si peu sur la musique. Est-ce de son talent qu'il se méfie, ou de l'instinct M REVUE NATIONALE. masical du public français? J'aime mieux acfmeUre la première au^ position, et dire à M. Meyerboer qu'il a vraiment trop de modestie; il peut remporter un succès tout seul, sans le secours d'aucun aatoMii, sans qu*il soit besoin d'appeler à son aide tous les machinistes d« Paris et de Berlin. Cela surprendra peul^re oe maître si modeste; mais, sans parler des Huguetw^ et du PMphèie^ je trouve qu'il y a dan» le Pardon de Ploërmel assez de bdles choses pour qu'on se couteau d'entendre cette musique, même sans chèvre et sans cascade. On a essayé de persuader cela à M. Meyerbeer, mais on n'a jamais p« y parvenir. Aussi, à la reprise de son oeuvre, a4-il cherché de tous c6tés quelque efiet nouvpau pour corroborer sa musique; les machinistes parisiens et berlinois n'ayant rien trouvé, M. Meyerbeer> ftiute de mieux, s'est décidé à faire jouer par mademcàsdle Wertheimber le r51e du berger Hoêl, créé à la première représentation par Faare. A la prochaine reprise, le compositeur, toujours par moctestie, s'ingé* niera au point de faire chanter par un ténor le rôle de Dinorah. Gela se fiiisait autrefois en Italie; je ne vois pas pourquoi on ne reviendrait pas à cet ancien usage. Tout est bon pour piquer la curiosité. Le public ne m*a point paru trop goûter la substitution de made- moiselle Wertheimber à Faure ; il a rendu justice au talent déployé par cette cantatrice ; mais lo moindre baryton aurait fait mieux son affaire. Il faudra que M. Meyerbeer cherche quelque autre sujet d'excitement pour la prochaine reprise du Pardon de PloërmeL IV n se tsiii en ce moment dans la presse un changement que les cir* constances expliquent sans le justifier entièrement. On a tant repnK ché i nos journaux de ne pas suivre l'exemple des journaux anglais» et de serrer presque leurs abonnés de toutes nom-elles étrangères, qu'ils ne sont plus remplis maintenant que de correspondances. La moindre escarmouche sur tes bords du Vultume ou du Gariglino donne lieu à d'interminables récits, sans compter les innombrables (Kpëches électriques qui se succèdent, s'étalent et se contredisent dans les premières colonnes de nos journaux. Sans doute, les journaux anglais intéressent leurs lecteurs par les lettres curieuses et détaillées qu'ils reçoivent de tous les pays, et qui tbni du 7\'megj par exemple, un résumé quotidien des révolutions du globe; mais le mérite de ces journaux est précisément de ne pas s'ab^ sorber entièrement dans leurs correspondances et de tenir pied à tous les objets qui peuvent fournir un aliment à la curiosité ou à l'instruo* tion du public. REVUE DE LA QUINZAINE. I8S Qu'un homme important dans la politique, dans la science, duts les lettres, dans les arts, meure en Angleterre, aussitôt les joamaux publient sa biographie, apprécient son caractère et ses actes au point de vue des divers partis, et fournissent ainsi des documents préeîeus à rhistoire. En France, on vient de laisser mourir M. Decazes^ sans lui accorder autre chose que les cinq oa six lignes de rigueur que Ton consacre ordinairement à tout homme un peu connu. Jf. DecasM méritait mieux, il me semble, et une appréciation de aa carrière poli- tique aurait paru, il y a quelques années, aussi intéressante qu'une lettre datée de Turin ou de Naples. Je n'ai pas l'intention de me livrer ici à cette appréciation; ce qui me frappe pour le moment dans H. Decazes, c'est qu'il fut le dernier représentant d'une race aujour^ d'hui éteinte, celle des favoris. Louis XVIII est le dernier roi qui ait été sensible aux grâces de l'esprit et de la physionomie chez ses ministres. On connaît les dangers politiques dans lesquels l'entraînait M. de Blacas; M. Decazes arrêta av contraire la monarchie sur la pente, et l'ordonnance du 5 septembre fut saluée comme un des premiers triomphes de l'opinion libérale. Cet homme d'État, qui ne se soutenait guère que par la faveur royale, osa frapper de grands coups; il prononça la dissolution de la chambre i&trouvable et destitua le comte d'Artois des fonctions réelles de com« mandant général des gardes nationales du royaume en lui en laissant le titre. Aucun ministre ne fut attaqué par des adversaires plus ardents et plus illustres. Les princes et les princesses de la famille royale étaient à la tète de l'opposition contre lui. La duchesse d'AngouIème refusa fièrement de recevoir les ministres qui lui apportaient rord(ni<> nance de convocation de la chambre nouvelle, c La chambre ûêê députés est dissoute, cela ne m'étonne point, c'est le système, des intérêts révolutionnaires qui marche. » Ainsi s'exprimait Château^ briand dans le post-scriptum de sa âmieuse brochure la Monarchie êeian la charte. Gela alla si loin que le roi, prenant fait et cause pour son ministre, chassa le grand écrivain de ses conseils, et lui enleva son titre de ministre d'État C'était le moment où les jaumaux traitaient M. Decazes d'enfimi ^pervers, et l'appelaient un Bonaparte d'antichambre, cils ne nous sépai- reront pas, » s'était écrié Louis XYIII en pressant M. Decazes dans ses bras après la mort du duc de Berry ; mais le roi oubliait en ce mo- ment l'ardeur de ses ennemis et sa propre faiblesse. Tant que les ultras de la chambre se déchaînèrent contre M. Decazes, Louis XVIII les laissa faire; il se contenta de sourire lorsifue le fougueux ClauscA de Coussergues proposa à la tribune de metke le ministre en accu-^ sation comme complice de l'attentai de Louvel; il césist» au&suggat* 456 REVUE NATIONALE. tions de son plus intime entourage et aux menaces du comte d'Ar- tois, qui exigeait la destitution de M. Decazes comme une satisfaction aux mânes de son fils, et qui parlait de quitter les Tuileries si elle ne lui était pas accordée; mais un jour la duchesse d'Angouléme vint tout éplorée se jeter aux genoux du roi et le supplier de faire un sacrifice pour maintenir la concorde au sein d'une famille si cruelle- ment éprouvée. Louis XVIII céda, il renvoya M. Decazes; mais afin de prouver de la façon la plus éclatante que ce n'était qu'à regret qu'il se séparait de son ministre, il lui donna le titre de duc. Le roi malade et infirme, ne pouvant guère bouger de son fauteuil, n'avait plus d'autre plaisir que la causerie, c'est-à-dire qu'il aimait à raconter. M. Decazes savait écouter; il devint l'auditeur assidu, le public, pour ainsi dire, du royal narrateur, dont il paraissait admirer vivement l'esprit, et qui par conséquent se plaisait chaque jour davan- tage à déployer devant lui les trésors de sa mémoire et les grâces de son intelligence. C'est ainsi que M. Decazes devint le favori du roi, le dépositaire de sa confiance; il l'aurait gardée longtemps, car Louis XVIII n'était pas très-inconstant dans ses goûts, si le parti royaliste tout entier ne s'était si fort déchaîné contre lui. Les courti- sans étaient blessés de voir un homme nouveau, n'ayant pour Ini ni l'éclat des services présents, ni le mérite des souffrances passées, devenir le dispensateur unique des grâces et des faveurs, des emplois, grâce à sa double influence de ministre et de favori. M. Decazes suc- comba donc sous une coalition d'amour-propre et d'intérêt, et ce qu'i) y a de plus remarquable dans un pays où, comme on l'a dit, tout le monde revient, depuis le jour où il dut quitter le cabinet d'où l'ex- pulsait la duchesse d'Angouléme, il n'a pas été question une seule fois de la rentrée de M. Decazes aux affaires. La monarchie de Juillet lui donna, comme retraite, la place de grand référendaire de la chambre des pairs. M. Decazes a brillé comme une sorte de météore dans le ciel de la politique qu'il n'a fait que traverser Depuis dix ans surtout il était complètement oublié; mais sa mort aurait dû appeler une dernière fois l'attention sur son compte et lui valoir une colonne dans les journaux. C'est au milieu des fêtes de la récente entrevue de Varsovie que l'empereur Alexandre II reçut la première nouvelle de la maladie de l'impératrice douairière sa mère. Elle était depuis longtemps souf- firante; elle vient de mourir à soixante-deux ans, usée par les émo- REVUE DE LÀ QUINZAINE. i57 tions et par les douleurs de la toute-puissance. Elle Tenait à peine de quitter son père, le roi de Prusse, pour suivre à Saint-Pétersbourg Nicolas Paulowich, héritier du trône de Russie, lorsque éclata la grande conspiration militaire du 15 décembre 48â5. Elle était à côté de son mari, quand celui-ci, entouré de quelques serviteurs fidèles, délibérait sur la résolution à prendre dans ce moment suprême. Ira- t-il lui-même faice tête à la révolte? Attendra-t-il au fond de son palais qu'un nouvel Orloff vienne lui passer autour du cou son écharpe régicide? Nicolas hésite. Comprenant enfin qu*il est mille fois plus horrible de périr entre quatre murs, la main d'un boyard • sur la goisge, son genou sur le ventre, que frappé par la balle d'un soldat, il sort du palais à cheval, laissant sa jeune femme éplorée, prêtant l'oreille aux coups de fusil qui partent de la place du Sénat, priant, et se demandant à chaque instant si elle reverra jamais so]i époux. Enfin, une formidable détonation se fait entendre; c'est l'ar- tillerie de Benkendorf qui arrive sur le champ de bataille et qui tire à mitraille sur les révoltés qu'elle foudroie à bout portant. Ce n'est plus un combat, mais une exécution en masse, une boucherie. Les chefs de la rébellion sont faits prisonniers : plus de deux mille rebelles restent sur le carreau. La Néwa reçoit les morts; les vivants attendront le bourreau; le czar rentre triomphant au palais. C'est ainsi que fut conquis le trône sur lequel Alexandra s'assit à côté de son mari. Quelque temps après, une non moins terrible épreuve attendait la czarine : mystérieux, insaisissable, foudroyant, le choléra vient d'é- clater à Saint-Pétersbourg. En voyant succomber en quelques heures, sous ses yeux, sans que rien puisse les secourir, sa fenmie, ses enfants, son père, ses amis, le moujick ignorant et superstitieux tremble comme devant un assassin invisible. Les étrangers, les Polo- nais, les Allemands, les juifs, ces étemels «onemis de la sainte Russie, empoisonnent, disent les gens du peuple, les sources, les fontaines, les puits ; il faut à tout prix se débarrasser de ces gens-là. Chaque jour, ungrand nombre de meurtres isolés sont signalés à la police impuissante; on Toit des médecins précipités de la fenêtre par les parents du malade qu'il vient soigner; d'autres sont pendus, d'autres jetés dans les égouts; la contagion du meurtre s'étend de jour en jour, d'heure en heure, de minute en minute. Le tocsin du massacre peut sonner d'un moment à l'autre; déjà la Sennaîa, cette place presque aussi vaste que le Champ de Mars, est pleine d'hommes, de femmes, d'enfants, hâves, déguenillés, fiévreux, impitoyables, criant : € Mort aux étrangers I > brandissant des haches, des mar- teaux, des poignards, des bâtons. Les étrangers se cachent, mais ils 158 BEVUE NATIONALE. seront bientôt déoonverU, une mort* terrible les attend, et qui où s'arrêtera la fureur du moujiek une fois qu*il aura flaifé le •tng? On essaye d'arrêter l'émeute, elle balaye comme la mer tout ee qui s'oppose à sa marche ; le flot menace d'envahir la demeure impériale. B n'y a plus qu'une ressource, c'est que le oiar se montre au peuple» et tente de le ramener à l'ordre. L'impératrice veut le retenir, en lui montrant le poignard d'un assassin caché parmi ces fanatiques. Pendant que Nicolas hésite, on vient lui apprendre que la foule se rue sur le palais. Il s'arrache alors des bras de sa femme, et conduit par un seul cocher, le droschki impérial vole vers la Sennaïa, où se passe la scène imposante que tout le monde connaît, et que je n'ai pas à raconter dans ses détails; im homme debout, en présence de la multitude furieuse, prononce ces paroles d'une voix tonnante : « A genoux! è genoux! et demandez pardon à Dieu, c'est lui qui vous frappe et qui vous punit! » Aussitôt des milliers d'hommes s'agenouillent, et prient Dieu en pleurant et en se frappant la poitrine. Cette fois encore, la czarine revit son mari sain et sauf. Mais, pour un cœur de femme tendre et compatissant, il y avait d'autres épreuves non moins cruelles à subir que celle de trembler pour les jours de son mari; c'était quand il fallait adoucir la sévérité du souverain despotique de la Russie, solliciter sa clémence, et lutter contre la raison d'ÉUt, dont le czar n'était que trop disposé à subir la terrible influence. Des déserts de la Sibérie, des'casemates, des for. teresses, des cachots, des prisons d'État s'élevaient des voix plaintives qui montaient jusqu'à l'impératrice; les familles des condamnés, leurs mères, leurs femmes, leurs filles, Finvoquaient à chaque instant. Troubetskol, un des principaux conjurés du 45 décembre, s'était, après sa défaite, réfugié à l'ambassade d'Autriche; sur une somma- tion de M. de Nesselrode, l'ambassadeur livra le malheureux qui s'était confié à son hospitalité. Interrogé par Tempereur lui-même» Troubetskoï garda d'abord le silence. On lui montra quelques papiers saisis chez lui; il se crut perdu, et se fit dénonciateur pour obtenir sa grâce : « Je vous donne la vie, lui dit le czar, puisque vous croyez pouvoir la supporter après ce que vous venez de faire. » Troubetskoï fut donc transporté en Sibérie ; il y languissait dans les tortures de la solitude et de l'abandon, lorsque sa femme demanda la permission de se rendre auprès de lui. C'était un adoucissement aux maux du prisonnier, et les condamnés n'en doivent point espérer. L'impéra* triée vint au secours de madame Troubetskoï, elle arracha plutôt qu'elle n'obtintl'autorisation sollicitée, et la femme du proscrit, ^qurès REVUB DB LA QUINZAINE. 159 phisiears mois d*anxiété et d*atteiiie, put enfin jH^endre le cbemm de k Sibérie. Sœur du roi de Prusse et du prime régent l'impérstriee Alexandre Feodorowna était mère de sept enfants. Douée d'une grande beauté, les fatigues de la maternité, les devoirs de la représentation, les cba* grins secrets de son intérieur, rayaient prématurément vieillie. Aimant la valse avec passion comme toutes les Allemandes, elle renonça, jeune encore, à ce divertissement favori. De bonne heure on remarqua sur sa physionomie noble et gracieuse une vague expression de sou^ firance et de mél»icolie. €*est qu'il y a de dures exigences dans la vie de la compagne d'un souverain comme Nicolas, et que le cœur se resserre en voyant fonctionner de près les rouages d'un gouvememoit comme celui de la Russie. La vieillesse de la czarine, pas plus que sa jeunesse, ne fut exempte d'épreuves, et Ton peut même dire que celles de la fin furent peut-être plus terribles que celles du commen- cement. Pendant la guerre de Crimée, c'est elle qui fut chargée de panser les blessures faites à l' amour-propre d'un despote altier qui perdait, jour par jour, heure par heure, les illusions de sa toute-puis- sance, et qui voyait s'évanouir le rêve qu'il avait si longtemps caressé. A chaque dépêche de Sébastopol, Nicolas devenait plus sombre, il se repliait sur lui-même, et repoussait toutes les consolations, même celles que lui offrait une femme tendre, dévouée, et dont le cœur patriote ne souffrait pas moins que le sien des revers de la Russie. A ses derniers moments, cependant, le czar s'attendrit, et l'on se rap* pelle les adieux touchants qu'il fit à la czarine, qui ne devait lui sur- vivre que peu d'années, et qui repose maintenant à côté de lui dans les caveaux de Saint-Isaac. VI Les arbres 8*en vont! Nous avons vu tomber successivement ceux du jardin de Tivoli, du jardin des Capucines, et combien d'autres encore! Maintenant la cognée frappe les arbres de Monceaux; le mal n'est pas si grand, en définitive, puisque aujourd'hui \es arbres s'improvisent. La ville de Paris prend des marronniers en sevrage, et les promenades surgissent avec la rapidité d'une décoration de l'Opéra ou de la Porte-Saint-Martin; d'ailleurs, il n'y a pas beaucoup à s'attendrir sur Monceaux ; c'était un charmant jardin, à la vérité, mais fermé à tous les promeneurs, et dont les ombrages ne servaient à personne. Il n'en a pas toujours été ainsi , et les arbres . de Mon- ceaux ont vu briller à leurs branches les lampions de plus d'une fête. On connaît l'anglomanie du duc d'Orléans, père du roi Louis-Phi- 160 REVUE NATIONALE. lippe; c'est lui qui planta Monceaux en 1778, et qui en fit dessiner les gracieux contours par Tarchitecte Carmontel. Monceaux devint bientôt un des plus charmants jardins anglais de Paris. L'architecte y fit des collines et des vallées , il y creusa une rivière, il y bâtit des temples, des kiosques, des tombeaux, des ruines gothiques, des pagodes, et jusqu'à un moulin à vent hollandais ! Ici on voyait une forêt , là une vigne à l'italienne dont les festons s'enlaçaient aux ormeaux voisins, plus loin des jets d'eau, des fontaines, des cas- cades, enfin tout ce qu'un jardin à la mode de ce temps-là devait con- tenir depuis la maisonnette à toit de chaume jusqu'au temple, et depuis le jeu de bagues jusqu'à la naumachie. Cette naumachie est la seule des créations de Carmontel qui subsiste encore ou du moins qui subsistait, car Monceaux est tout bouleversé , et avant six mois nous verrons ses vertes pelouses couvertes de maisons à six étages. Avant de devenir une rue, que de vicissitudes ce jardin a traver- sées ! Un décret de la Convention le transforma en promenade pu- blique; on y installa des jeux, un bal, des cafés; mais Monceaux était bien loin de Paris, et au bout de dix années, faute de joueurs, de dan- seurs et de consommateurs, le jardin fut obligé de fermer ses grilles. Napoléon I" en fit cadeau à Cambacérès. Un beau jour l'ex-consul vint trouver son ancien collègue. — Sire, lui dit-il, je viens vous faire une restitution. — Laquelle ? — Je vous rends Monceaux. — Pourquoi cela? — Parce que je ne suis pas assez riche pour l'entretenir. Au retour des Bourbons, la famille d'Orléans rentra en possession de ce jardin jusqu'à la promulgation des décrets du mois de jan- vier 1852. Sous les murs de Monceaux et dans un petit angle du parc était un cimetière dans lequel on enterrait les morts de quatre grands quar- tiers de Paris. Pendant deux mois et demi, du 25 mars au 1 0 juin 1 793, on y porta les suppliciés. Danton et Camille Desmoulins reposèrent dans ce cimetière, où Lucile ne tarda pas à rejoindre son mari. Taxile Delord. CHRONIQUE POLITIQUE Tout parait favoriser la révolution italienne. Les événements qui se produisent chaque jour semblent se précipiter d'eux-mêmes vers un dénoûment prochain, et Tunité de ce magnifique pays sera bientôt peut-être un fait accompli. Quand on se reporte par la pensée au dépsûi; de Garibaldi pour la Sicile avec une poignée d'hommes, il y a six mois, et qu'on arrête aujourd'hui ses regards sur l'état de la Péninsule, en repassant toutes les phaTses et toutes les péripé- ties de la lutte, les esprits les mieux préparés aux accidents de la vie des nations restent confondus d'étonnement. La souveraineté tem- porelle du pape réduite à peu près au seul territoire de Rome; la dy-* nastie des Bourbons bientôt forcée d'abandonner le royaume de Naples; les différentes parties de l'Italie se détachant successive- ment de leurs anciens souverains pour se réunir en faisceau sous le sceptre de la maison de Savoie, avec la consécration du suffrage universel ; enfin, un nouveau royaume, on pourrait presque dire un nouvel empire, sortant de cette révolution, voilà ce qui s'est fait en moins d'un an, et c'est là, assurément, un des plus imposants spec- tacles auxquels il soit possible d'assister. Ce n'est pas nous qui protesterons contre ces faits prodigieux. Puisque tout homme est libre et maître de choisir sa condition, les peuples ont incontestablement le même droit. Nous ne pouvons d'ail- leurs qu'applaudir aux progrès de la liberté dans le monde, parce qu'elle seule fait des hommes et des citoyens. Or, la révolution itar- lienne , préparée depuis longtemps par les inteUigences les plus élevées du pays , soutenue par les classes supérieures de la société, dirigée par un homme d'État d'une habileté rare, et ayant enfin à sa tête pour la guider et la régidariser le chef d'une des plus anciennes familles souveraines de l'Europe; cette révolution, pure des excès T«B<1.— - «'*UTrai£ou SI i62 REVUE NATIONALE. qui en ont souillé tant d'autres, excite à bon droit les sympathies du monde civilisé. Mais les meilleures choses ont leurs limites qu'on ne saurait dépas- ser impunément, çt notre admiration pour la révolution italienne ne doit pas faire oublier deux intérêts au moins aussi respectables que le sien : Tintérét de notre pays et celui du catholicisme, qui est la religion de trente-cinq millions de Français et de cent cinquante mil- lions d'hommes. Que chacun de nous se recueille et se dégage de tout ce qui pour- rait fausser la rectitude de son jugement, et qu'il se demande si la formation à nos frontières d'une puissance qui compterait >1ngt- cinq millions d'hommes les plus habiles, les plus avisés et les plus ardents de tempérament et d'esprit qui soient en Europe ne serait pas sans danger pour nous, dans des circonstances qu'il est im- dossible de déterminer à l'avance , mais qui se présenteront néces- sairement un jour ou l'autre par suite du mouvement naturel des choses humaines. N'oublions pas que la race italienne a conquis, dominé , écrasé le monde ancien, m que César se glorifie, dans ses Commentaires y d'avoir détruit trois millions de Gaulois, nos ancêtres. Sans doute , nous ne saurions craindre pour nos enfants le retour de pareilles calamités ; le monde a changé depuis l'empire romain, et lliistoire ne se recommence pas. H y a partout maintenant des foyers de lumière qui assurent à la postérité les bienfaits de la civi- lisation , mais enfin il faut compter avec les éventualités de l'avenir» au moins dans une certaine mesure, et il peut arriver que la puissance unitaire de l'Italie, si elle se réalise , devienne un obstacle non-seule- ment à nos intérêts particuliers, mais encore à l'action généreuse que nous exerçons au dehors et dont le monde a si souvent profité. Depuis quarante ans, nous avons fait dix guerres pour des intérêts moraux et qui nous étaient communs avec d'autres peuples, quand ce n'était pas dans leur seul intérêt. Nous sommes, comme on Ta très-bien dit, le seul peuple qui fasse la: guerre pour une idée. Placée au milieu de l'Europe , entre deux mers qui la mettent en commu- nication avec le monde ancien et le nouveau monde, la France est en quelque sorte l'arbitre naturel des nations, et ce n'est pas par égoïsme national que nous redoutons de futures entraves pour notre liberté d'action. Ce qui augmente notre inquiétude de ce côté, c'est , il faut bien te dire, l'attitude nouvelle prise par l'Angleterre dans cette grave question italienne. Ce n'est pas certes que nous nourrissions aucun mauvais sentiment contre nos voisins; loin de là, nous admirons, nous honorons en eux les fondateurs de la liberté moderne et le CHRONIQUE POLITIQUE. 163 peuple sensé, pratique par excellence, auquel Tindustrie doit en grande partie ses miracles; mais enfin, les Anglais n'ont pas Tesprit chevaleresque, et ils suivent habituellement les inspirations de Tinté* rét personnel le plus dégagé. Or, l'évolution assez subite qu'ils vien<» nent de faire en faveur de la révolution italienne est au moins sin-* gulière. Ils étaient Autrichiens, l'an dernier, quand nous allions au secours du Piémont; il y a deux mois à peine, ils intimaient presque aux Italiens l'ordre de ne pas attaquer la Vénétie, et aujourd'hui, ils poussent l'^ithousiasnoe pour la révolution italienne jusqu'à l'amnis-* tier assez lestement de certains écarts au droit des gens et à la foi publique qui ont affligé chez nous même ses meilleurs amis. Cette sympathie si ardente et si soudaine a un certain air de calcul pru** dent et prévoyant qui nous donne d'autant plus à réfléchir, que les nouveaux amis font quelquefois tort aux anciens. L'autre intérêt qui nous préoccupe dans la révolution italienne est, comme nous l'avons dit, la question religieuse. Que deviendra non* seulement le pape, mais Papauté, en restant, comme on peut le supposer, bloquée dans Rome au milieu d'un grand État qui lui sera chaque jour d' autant plus hostile que le chef de' la catholicité dé- tiendra su capitale naturelle, la seule nécessaire, indispensable pour tenir réunis les divers éléments dont il se composera? Sans Rome pour capitale, le royaume italien ne serait qu'un assemblage de pièces juxta posées, qui ne feraient jamais corps entre elles, et se , sépareraient inévitablement par le seul efiet de leurs mouvements naturels. H. de Cavour promet, il est vrai que de ce côté les choses s'arran^ geront, et que le futur roi d'Italie et le souverain pontife s'entendront avant six mois et vivront dans la même ville en parfait accord. M. de Cavour a sans doute de bonnes raisons pour s'exprimer ainsi; mais nous en avons de meilleures pour n'en rien croire. Au point de vue catholique, le pape ne peut volontairement c(msentir à l'aban-* don de tout ou partie d^un territoire dont il n'est que l'usufruitier, et il peut encore moins consentir à partager avec le Piémont la souve^ raineté de Rome ; car s'il en était ainsi, il ne serait plus le chef indé- pendant de 450 millions de catholiques, mais un pape italien, cavou^ rien^ en suspicion dès lors auprès de tous les fidèles, et son autorité serait partout compromise. Ceux qui penseraient, au contraire, que le pape pourrait conserver son autorité sur les consciences, dans la condition que nous venons d'indiquer, seraient dupes d'une singulière illusion. Qui ne comprend que la puissance spirituelle, étant dans la dépendance du pouvoir temporel, elle serait bientôt absorbée, et exercée en réalité par celui-cL i04 REVUE NATIONALE. Alors le* roi dltalie ne commanderait plus seulement à vingt-cinq millions d'Italiens, mais il dirigerait encore la conscience de cent cinquante millions de catholiques. Il serait le plus puissant monarque du monde, et son peuple le dominateur des peuples. Et qu*on ne se méprenne pas sur la valeur des garanties que pourraient stipu- ler les puissances catholiques ; il n*en est aucune d'efficace, et dont Faction pût lutter contre là pression toujours présente du gouverne^ ment italien. Les autres nations, pour conser>er leur indépendance particulière, seraient peu à peu amenées à se séparer de la communion romaine, et la grande unité catholique disparaîtrait peu à peu. Quel homme de sens pourrait envisager sans inquiétude la perspective d'une perturbation aussi grave dans l'ordre moral? Nous ne nous dissimulons pas, on le voit, la gravité des problèmes que soulève le mouvement italien; nous croyons nécessaire de n'en déguiser aucune face et de les envisager en témoins sincères, en cher^ cheurs de la vérité. A côté des questions que nous venons d'indi- quer, nous en trouvons d'autres qui s'y rattachent et qui semblaient n'attendre que cette occasion pour se poser avec éclat. Quoi de plus formidable, quoi de plus imposant à l'avance que l'entrevue de Yar* sovie? Dans quelle incertitude, dans quelle attente de l'avenir, la nouvelle de ce congrès de souverains n'a-t-elle pas tenu ceux qui re- doutaient et ceux qui souhaitaient une violente réaction contre les évé- nements italiens! Varsovie allait réunir dans ses murs les souverains de trois grandes puissances, et le choix du lieu semblait déjà, sinon un défi , du moins une marque de dédain pour le principe des na- tionalités, dont les explosions et les futures conséquences unissaient tout à coup deux cours, ennemies depuis plusieurs années, dans le sentiment d'un danger commun et de la nécessité d'une défense com- mune. Quant au prince régent de Prusse, chef d'un État dans lequel les idées modernes semblent trouver un accès plus facile et un appui plus ou moins ferme , son représentant avait pris soin de faire pré- céder son départ d'une circulaire contenant un blâme formel des der- niers actes du Piémont. Sans doute les souverains n'avaient pas pré- paré une réunion si solennelle pour la laisser sans résultat. De Varsovie allaient s'élever de terribles et belliqueuses résurrections de l'ancien droit. Cependant on y renonça aux projets énergiques, bien qu'au nom du droit établi l'Autriche trouvât dans les stipulations inexécutées de Villafranca et de Zurich, dans l'attitude hostile et provocatrice du Piémont, une foule de bonnes raisons pour prendre l'offensive. Ainsi le droit positif s'abstient devant le droit des nationalités et se réserve pour des circonstances ultérieures. Est-ce habileté, longanimité » espoir de reprendre une revanche? Peut-être, mais n'est-ce pas un CHRONIQUE POLITIQUE. 165 grand point qu^il faille user de temporisation, compter sur des oppor- tunités plus favorables, et, en définitive, reculer? L'ancien droit public de l'Europe est donc profondément ébranlé; ses fautes d'ailleurs avaient préparé son échec. N'avait-il pas lui- même, — l'histoire le dit assez haut, — mis en pratique ces moyens révolutionnaires qu'on reproche aujourd'hui au Piémont. Cet ancien droit n*a-t-il pas taillé, découpé les principautés, les délimitations selon lé caprice, l'ambition des souverains et leur puissance du moment? Entre le droit positif et le droit naturel, on a multiplié les contradic- tions quand leur tendance respective est de se concilier ; on a mis l'un au-dessus de l'autre, on a voulu qu'il le foulât aux pieds, tandis qu'il doit toujours s'efforcer d'en être Tapplication, dans la mesure que comportent les nécessités de temps et de lieu. Les plus sages ju- risconsultes vont jusqu'à déclarer que lé droit naturel est, en défi- nitive, le juge du droit positif. S'il en avait été plus souvent le juge et le régulateur, il n'en serait pas aujourd'hui l'adversaire. ^ Le caractère particulier de la crise actuelle, c'est qu'elle n'apparatt pas seulement dans la politique étrangère et dans les rapports inter- nationaux, mais qu'elle provoque d'autres crises, par contre-coup, dans l'administration intérieure de quelques États importants. Avant la guerre d'Italie, l'Allemagne du Nord semblait enfin commencer à prendre, dans un certain seiis, un mouvement déterminé. £' avène- ment du prince-régent, et les mesures qui ont inauguré son pouvoir, paraissaient convier l'Allemagne à élargir le cercle de ses libertés ci- viles et politiques, à s'essayer plus résolument à la pratique des insti- tutions qui en sont la garantie en d'autres pays de l'Europe. Les Alle- mands ne se rendaient pas bien compte des obstacles que leur susciteraient les mille complications de leur organisation civile, indéfi- niment maintenues chez cette nation qui ne tranche hardiment que les» questions de philosophie. La tendance libérale s'engageait timide- ment dans ce labyrinthe, et devait vraisemblablement s'y embarrasser, s'y égarer en mille détours inextricables. Mais la guerre d'Italie a soulevé à la fois tous les problèmes germaniques, a entrechoqué tous les éléments disparates, dévoyé les opinions lentement formées, désorganisé le mouvement, et jeté dans un pêle-mêle incohérent les vieilles passions et les nouvelles. Le sentiment d'indépendance ra- nimé par des craintes que nous croyons chimériques a réveillé dans ce pays l'idée d'unité, qui se débat comme elle peut avec l'idée de la liberté politique; ces deux idées semblent se heurter ou du moins se gêner, tandis qu'elles devraient se confondre, à notre avis, dans une de ces synthèses qui plaisent tant à leur Imagination et qu'ils sont impuis- sants à réaliser dans les faits. 166 REVUE NATIONALE* Et voici que 1* Autriche à son tour est entrée dans un état de transi- tion. C'est là qu'aujourd'hui, par un déplacement singulier, la capacité libérale de l'Allemagne moderne est admise à faire ses preuves. Sans doutç rien n'est plus différent des institutions empreintes du caractère de notre temps que celles que vient d'octroyer l'empereur d'Au- triche. Mais on a sujet de croire que les membres des conseils pro- vinciaux de l'Empire seront investis de quelque initiative pour émettre des propositions et exprimer des vœux, et qu'ils éclaire- ront leurs débats d'une publicité dont ils seront eux-mêmes les arr bitres. Cela suffit pour prédire qu'il en sortira un mouvement d'opi- nion dont les conséquences sont difficiles à calculer, mais qui doit préparer la transformation ou la ruine de l'Autriche. Si nous tournons les yeux vers la France, nous la voyons occupée à l'intérieur par une transformation radicale de son régime industriel. Ainsi au mois de novembre 1860, au moment où cette Revue se pré- sente au public, les plus grands problèmes qui puissent intéresser l'humanité se réveillent sur tous les points. Il semble que les plus graves questions soulevées depuis 4789 se soient donné rendez- vous dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, et s'imposent à notre génération avec un impérieux besoin d^ôtre résolues. Une pareille Cache demande le concours de tous les esprits consciencieux, do %tous les cœurs généreux, de tous les caractères désintéressés. CPARPENTIER. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE CoMTEi BB LA MoNTAOïiE, pif Erokmann* Chatrlin. ^ 11 e&ittait un oertain préjugé en Franee (les esprits les plus éclairés n'en étalent pas exempts) contre le genre fantastique , et on avait admis a priori qoe les Français ne devaient en goûter le charme qu'à tra- vers des tradnctioni» soit dt Tallemand, soit de Tangiais. Cependant, la sympathie a?ec laquelle le publie aocueflle les oufragee successifs de M. ErckmaDn-Chatrian sein* blerait donner un démenti à oett^ opinion généralement accréditée, et qui pourrait bien être fausse , ainsi qu'one foale d'autres axiomes tenus pour des articles de foi , jus- qu'au moment où on les lorprend en fla- grant délit d'erreur. Nous regrettons, néanmoins, qne M. Erck- mann-Chatrian ait dédaigné de s'inspirer aux sources vives du génie gaulois , ce gé- nie expanstf et si Yiolemment possédé du besoin de Vidée quand même* Noos avions en Fràoee des modèles admira- bles , et les romans de Voltaire sont eux aussi des contes, mais d'un autre genre, où la fantaisie, en apparence la plus folle, n'intervient qu'à la façon d'une fée char- mante qui , sans toucher au fond philoso- phique du récit , en embellit les détails et leur donne un relief plus saisissant. Voltaire a porté à un haut degré de perfection le eontt français qui neressèfenble en rien aux légendes nuageuses de la Scandinavie, à la vague et flottante poésie d'HojDTmann, ni aux terribles hallucinations réalistes d'Edgard Po«. Dans le conte Voltaire avait introduit, suivant en cela le chemin tracé par Rabelais et ses devanciers, sous une forme légère et brillante , des idées nettes et vraies , telles enfin que notre pays les aimera toujours. HeureuAement le philosophe de Femey n'a pas emporté avec lui son secret tout entier. Il a trouvé, quoique en petit nombre, des Sttocesseurs asseï richement doués pour continuer cette tradition nationale. Il y a peu de temps, M. Louis Ulbach , dont on connaît le tatent d'observation vif et fin, transformait , dana Vile des rèvêi, la ba- guette des fées en fouet satirique. M. Erckmann-Chatrian , au contraire, a étudié le fkntastique d'outre-Rhin et d'outre- Manche. Il l'a démonté , pour ainsi dire , pièce à pièce , afin d'en surprendre la mé- canisme , et il s'flft approprié , atee beait- coQp de tact et de mesure , le procédé créé par ses mattres , procédé anquel noos de- vons tant de doux rêves ou d'émotions ter- ribles, tant d'heures passées dans un oubli eomplet du monde et de ses réalités. Il â en (klre vibrer de nouveau les cordes da notre Ime où Hoflteann avait promené ja- dis ses doigts habiles , et le publie a reçu le jeune auleur comme un ami longtemps ab- sent : on le croyait mort, nii le retrouve à peine changé. M. Erckmann-Chatrian a donc eontinué une tradition étrangère , au Heu de créer un genre moderne du conte français, 11 connaît admirablement l'endroit et la moment où certain mot amené à propos produit reffet voulu. Il sait au juste quel est le point sensible de la flbre de son lecteur, et il n'appuie Jamais trop fort sur ce point , qui deviendrait facilement douloureux. A cet égard , nous ne lui ferons qu'un reprodie : c'est de sacrifler parfois le fond à la fbrme, ridée à la sensation. Tel de ses contes re- pose sur une conception si firêle , et se ter- mine si brusquement qu'on ne s'explique pas nettement sa raison d'être. On a suivi l'écrivain avec plaisir, maiè on serait bien embarrassé quelqufois d'analyser le récit et d'en extraire la pensée. Le style de M. Erckmann-Chatrfan a du feu et de la force ; il éblouit, il en- traîne , il subjugue ; mais pour renouveler ses formes et ne pas se perdre , comme un feu de joie , en étincelles fugitives et sans chaleur , il devrait s'appuyer sur des Idées phis fortes et des senlimehts plus réels. Du reste , et ces petites restrictions mi- ses à part , les Contes d§ la Montagne for^ ment un charmant volume. L'esprity abonde, ainsi que les détails gracieux, et Ion y trouve juste ce qu'il faut d'émotion pour qu'elle reste toui, la restauration en a tenu peu de compte; mais , comme elles sont vraies , elles reparaissent toujours ; il y a des rocHnents où elles entrent dans rame, comme un glaive, et nous sommes dans un de ces moments. Le mérite de Ilumboldt c'est d'avoir donné une forme philoso* phique à ces idées, c'est d'avoir ramené la liberté à un principe mo« rai, c'est d'avoir montré que cette liberté, méconnue par ceux qui la calomnient ou qui la craignent, n'est autre chose que la vie même des individus, la force même de la société. Suivant Humboldt, la fin suprême, la fin la plus élevée que l'homme puisse se proposer ici-bas , celle que lui prescrivent les règles immuables de la raison, c'est de développer l'ensemble de ses facultés; s'améliorer, même au prix de la souffrance, voilà l'œuvre de Tbomme, du chrétien, du citoyen. Pour que cette amélioration soit complète, pour que ce développement soit harmonieux, deux conditions sont nécessaires : liberté d'action, diversité de situation. Cette dernière condition étonne, peut-être même ne la oomprend- on pas tout d'abord. C'est cependant la partie originale de la théorie, c'est une des vues les plus profondes qu'un homme d'État ait jamais eue ; en ce point Humboldt était d'un demi-siècle en avance sur ses contemporains. L'idéal du moyen âge, comme du siècle de Louis XIV, c'est l'u- nité, l'unité en toutes choses, en religion, en morale, dans les sciences, dans l'industrie. Cette unité, on cherche à l'obtenir par des moyens artificiels ; c'est l'Etat qui l'impose et qui la main- tient. On a ainsi, non pas Tunité véritable qui tient à l'accord des es- prits, mais l'uniformité, c'est-à-dire une règle extérieure, une for- mule vide qu'on fait accepter de vive force, en brisant toute opposition* Le peuple ne croit pas, mais il se tait; c'est le règne du silence et de rinunobilité. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi. Une conception plus exacte et plus vraie de l'âme humaine nous a donné une idée plut juste de l'unité. Dans l'homme comme dans la nature, nous admet- 172 REVUE NATIONALE. tons des Tanétés infinies; c'est Tensemble, c*est rharmonie de toutes ces notes diverses qui produit l'unité yiyante que nous cherchons. Golbert croyait régénérer l'industrie en réglant par des lois la qua- lité, la largeur, la couleur d'une étoCTe ; nous savons aujourd'hui qu'il n'y a qu'à laisser faire; l'intérêt personnel du fabricant suffit et au delà pour répondre à tous les besoins. Tolérer une poignée de pro- testants inoffensifs, c'était pour Louis XIY une politique aveugle qui ruinait la monarchie; nous nous sommes résignes à ne pas être plus sages que Dieu, nous souffrons ce qu'il permet, et l'expérience nous apprend tous les jours que la liberté des Églises ne nuit pas à l'État et profite à la religion. Le catholicisme est plus vivant dans l'hérétique Angleterre que dans la fidèle Espagne. Dans les universités d'Alle- magne, chacun peut devenir professeur et enseigner ce qu'il veut; on n'impose à l'étudiant, ni maître, ni méthode ; de quel côté du Rhin la science et les études sont-elles florissantes? Partout, et dans toutes les branches de Taclivîté humaine, c'est la diversité qui fait le progrès et la vie. Ces vues nouvelles ont ruiné l'ancienne politique. On a compris enfin, qu'imposer l'uniformité par le despotisme de la loi, c'est pour- suivre une œuvre mauvaise et stérile. Pour qu'un pays soit riche, in- dustrieux, moral, religieux, il faut que rien n'y gêne l'expansion infinie des aptitudes humaines, en d'autres termes, il faut avant tout ména- ger et respecter la liberté des individus. Quel est donc le rôle de TÉtat? Humboldt le réduit à deux choses : au dehors protéger l'indépendance nationale ; au dedans maintenir la paix. Voilà les limites du gouvernement. En d'autres termes, Humboldt attribue à l'État l'armée, la marine, la diplomatie, les finances, la police suprême, la justice, la tutelle des orphelins et des incapables; il lui retire la religion, l'éducation^ la morale, le com- merce et l'industrie ; et tout cela en vertu de ses deux principes : liberté d'action, diversité de situation. Cherchez, en effet, quelle est l'influence de l'État là même où la conscience ne résiste pas. Que peut faire l'ad- ministration, sinon d'établir par des règlements je ne sais quelle uni- formité mécanique, calculée sur la moyenne la plus basse. Mais agir ainsi n'est-ce pas affaiblir l'énergie individuelle, endormir la pensée, énerver le caractère, supprimer la responsabilité? Quand on a mutilé la société sur ce lit de Procuste, qu'-y gagne-t-on, sinon de charger l'État d'un fardeau qui l'écrase? Mêler le gouvernement à toutes chji^Êf le rendre à la fois despotique, taquin et coûteux, est-ce le for* L'ÉTAT ET SES LIMITES. i73 tifier ou Taffaiblir? Et s'il en est ainsi quand il n'y a en jeu que des intérêts, qu*estr-ce donc lorsque c'est l'âme humaine qui souffre et s'agite sous une oppression que rien ne justifie. Est-ce à dire que Humboldt refuse à l'État un caractère moral, et réduise le pouvoir au métier d'un gendarme chargé de maintenir la police des rues? En aucune façon; comment une idée semblable serait-elle venue à l'auteur des charmantes Lettres à une amie, âme honnête et religieuse s'il en fut jamais? Une société ne peut vivre sans religion, sans morale, sans éducation, sans industrie, sans commerce, mais elle vit très-bien sans une église établie, sans une morale offi- cielle, sans une éducation nationale, sans castes industrielles, sans monopoles commerciaux. Qu'est-ce qu'un pays religieux et moral? est-ce celui où les citoyens sont pieux et sincères? est-ce celui où l'État décrète une règle de foi ou de conduite, et condamne les sujets à Fhy- pocrisie? Qu'est-ce qui produit la vertu, la vérité, la science? est-ce un ordre du prince, est-ce le libre travail de l'âme humaine? Toute la question est là. Humboldt ne détruit et n'affaiblit aucun des éléments de la société, tout au contraire, il veut leur donner plus de ressort et plus d'action. Ce sont des forces comprimées auxquelles il rend l'élas- ticité ; il veut que chaque citoyen vaille davantage, afin que l'énergie de tous accroisse la puissance de l'État. Les idées de Humboldt ont visiblement inspiré le livre de M, Mill sur la Liberté. Économiste hardi, philosophe ingénieux, raisonneur subtil, M. John Stuart Mill a étendu le problème. Ce n'est pas seule- ment l'État, c'est la société qu'il veut renfermer en de justes limites; on sent aussi à la netteté de sa parole qu'il est Anglais et non pas Allemand , qu'il vit en un pays où chacun met sa pensée en pleine lumière, mais ces différences ne sont qu'extérieures; si la forme n'est pas la même, le fond est identique; par un autre chemin, M. Mill en arrive aux conclusions même de Humboldt. Le sujet que s'est proposé M. Mill, c'est, il le dit lui-même, de rechercher la nature et les bornes du pouvoir que la société peut légi- timement exercer sur l'individu . « C'est, ajoute-tril , une question qu'on a rarement posée et qu'on n'a'guère discutée en termes généraux; mais, par sa présence latente, cette question a une profcMide influence sur les controverses politiques du jour, on y reconnaîtra bientôt la question vitale de l'avenir. Elle est si loin d'être nouvelle, qu'en un sens elle a divisé l'humanité depuis les figes les plus reculés, mais dans la période 174 REVUE NATIONALE. de progrès ou sont entrés les peuples civilisés, elle se présente en des conditions nouTclIes et demande à être traitée de façon diflerente, et à fond. » Qnetle est donc la limite où la société doit s'arrêter, où Topinion même doit reconnaître son incompétence? II est aisé de la déterminer, suivant M. Mill. La seule raison qui puisse autoriser un homme, ou mie collection d'hommes, à gêner la liberté d*antrui, c'est la nécessité de se défendre, la selfprotection.Bnns une société ciTilîsée, TÉtat ne peut intervenir dans la Tied*un indiridn que pour l'empêcher de naire à autmi. Ne peut-on aller plus loin? ne peutH)n obliger le citoyen à agir, où à s'abstenir, parce qu'il est de son intérêt de suivre telle on telle direction, parce que son bonheur y est engagé, parce que Topî- nîon publique trouve qu'il est juste et sage d'obéir en ce point à TaiK torité? Non, répond M. Mill, ces raisons particulières peuvent avoir leur mérite, mais il n'y a pas là un titre qui autorise l'action de l'État. La seule partie de notre conduite qui nous rende justicia- bles de la société, c'est celle qui concerne les autres ; ce qui ne touche que nous ne tombe sous aucune autre juridiction que la nôtre. L'in- dividu est maître de lui-même, de son corps et de son âme ; c'est là une souveraineté que nul étranger n'a le droit d'entamer. Il y a donc pour chacun de nous un domaine réservé où la société ne peut entrer sans injustice ; c'est toute cette part de notre vie qui ne touche que nous-mêmes, ou qui ne touche les autres, qu'indirecte- ment. Voilà l'empire de la liberté. Rien ne doit donc entraver la cons- cience ni la pensée, qui sont choses personnelles; rien ne doit empêcher un hommed'exprimer ses opinions sur toute espèce de sujet; rien ne doit s'opposer à ce que chacun choisisse à son gré sa profes- sion, et règle sa vie comme il l'entend; rien non plus ne doit arrêter un citoyen qui veut s'associer à d'autres citoyens pour jouir en conh* mun de ces libertés individuelles. Que certaines personnes, que la majorité même de la société trouve notre conduite sotte, perverse, dangereuse, il n'importe; aussi longtemps que nous n'empiétons pas sur la liberté d'autrui, chacun a le droit de nous blâmer, mais nul n'a le droit de nous dire : Tu feras ou tune feras point cela. Quelle que soit la forme de son gouvernement , toute société qui ne respecte pas ces libertés n'est pas une société libre ; aucune société n'est entièrement libre si ces libertés n'y sont absolues et sans condi» tion. Poursuivre notre propre bien par la voie qu'il nous platt de clKMsir,. et nlsivoir rien à eraindre tant que nous n'envahissons pas le L'ÉTAT ET SES LIMITES. 175 domaine d'antmi, Toilà la seule liberté qui mérite ce nom. Tout le reste est un vain simulacre, bon pour amuser ceux qui se payent de mots. En théorie on ne conteste pas le principe, et cependant, comme le remarque M. MiU, il y a aujourd'hui chez tous les peuples civilisés xm penchant à soumettre l'individu à la société par la force de Topi- mon aussi bien que par celle des lois. En certains points il y a plus dlntolérance aux États-Unis que dans la vieille Europe. Quand la démocratie croit qu'elle a raison, elle devient aisément despotique, et ne supporte même pas une diversité de sentiment. Il y a là un germe de tyrannie que 1^. Mill signale; c'est contre cet envahissement social qu'il proteste avec toute Ténci^ie de son talent. Avant tout il défend la liberté de pensée et de parole. En appa- rence, c'est une thèse philosophique, au fond, c'est la grande ques- tion du jour, la question pratique par excellence, car cette liberté comprend la liberté religieuse, la liberté d'enseignement, et la liberté de la presse, condition et garantie de tous les droits. M. Mill traite le problème avec autant de décision que de finesse. Pour lui, la liberté de pensée et de parole est un droit absolu. Quand toute rhumanité serait d'un côté, moins un seul homme, cet homme, on n^aurait pas le droit de lui imposer silence, car en parlant il use de ses propres facultés, et n'empiète sur personne. M. Mill va plus loin; pour lui ce n'est pas seulement le droit individuel, c'est l'intérêt so- xial qui est engagé en ce point. Pour démontrer cette vérité trop peu sentie, M. Mill examine trois hypothèses, afin de prouver qu'en au- cun cas il n'est bon de faire taire celui qui veut professer publique- ment son opinion . D'abord, il est possible que cette opinion soit vraie; nier cette sup- position, c'est nous attribuer l'infaillibilité. Il est inutile de faire de grandes phrases, d'invoquer la religion, la morale, l'intérêt de la société. Socrate a été mis à mort comme athée et corrupteur de la jeunesse, Jésus-Christ a été crucifié comme blasphémateur. Avons- nous plus d'esprit que les Athéniens? Sommes-nous plus religieux que les Juifs? Quel a été l'un des premiers persécuteurs? Saint Paul avant sa conversion. Qui a martyrisé les chrétiens comme des impies et des séditieux? Maro-Aurèle. Après de pareils exemples, que nous reste-t-il à faire , sinon d'être modestes, et de nous résigner à la libre discussion? Combien de vérités anciennes qui ne sont plus pour nous que de grossières absurdités. Dans vingt ans , combien d'opinions, 176 REVUE NATIONALE. aujourd'hui sages et indubitables, qui ne seront plus que de vieilles et dangereuses erreurs? Supposons maintenant que Topinion qu*on proscrit soit erronée ; elle peut néanmoins contenir une part de vérité; c'est Thistoire ordi* nairc des connaissances humaines; Terreur n*est, en général, qu'une Yue incomplète des choses, un côté de la vérité démesurément grossi . La science politique est encombrée de prétendus axiomes qui ne sont ni faux ni vrais, et qui nous trompent par ce mélange même de justesse et d'erreur; empêcher la discussion^ c'est nous condam- ner à ne jamais sortir de la confusion. Enfin, supposons que l'opinion reçue soit la vérité complète, sup- posons, de plus (l'hypothèse est hardie), que nous en ayons l'entière certitude, il faudrait encore accepter la discussion. Pourquoi? c'est que la vérité n'est pas une chose extérieure, une formule magique qu'on répète sans la comprendre. Pour que la vérité agisse sur notre esprit, il faut qu'elle devienne une conviction, il faut que notre cœur s'en pénètre et en fasse une part de notre vie. Il n'y a que la contradicticm qui nous rende ce service. L'histoire ne nous dit-elle pas qu'en tout pays où l'hérésie est proscrite, la foi s'affaiblit; ne voyons-nous pas que partout où la presse est muette, la corruption arrive et la déca- dence à la suite. Il n'y a pas plus de vérité sans erreur qu'il n'y a de lumière sans ombre; étouffer l'une, c'est les étouffer toutes deux. En passant, M. Mill fait justice d'un sophisme qui, pour être à la. mode, n'en est pas moins faux. La discussion est permise, dit-on, pourvu qu'elle soit modérée. Soit; mais qu'est-ce qui constitue la modération? Ne négliger aucun argument, ne supprimer aucun fait, ne point défigurer Topinion contraire, ne point raisonner à faux, ce sont là d'excellentes conditions pour trouver la vérité; mais on est obligé de reconnaître qu'en toute polémique, on les oublie des deux côtés avec une égale bonne foi. Au moins, dira-t-on, respectez le caractère, point de sarcasmes, point d'injures. Très-bien, répond M. Mill, pourvu que les armes soient égales des deux parts, et qu'on n'appelle pas violence, excès, perfidie chez les uns, ce qu'on appelle zèle, ardeur et sainte indignation chez les autres. Qui ne voit qu'en tout ceci, il n'y a qu'un juge des convenances : ce n'est pas la loi, c'est le public. De la liberté de pensée et de parole, M. Mill passe à la liberté d'ao- tion ; c'est le même problème, ce sont les mêmes raisons de décider. S'il est utile qu'il y ait différentes opinions, il n'est pas moins néces* L'ÉTAT ET SES LIMITES. 477 saire qu*il y ait des existences direrseà, et que, le droit des tiers tou- jours résenré, on laisse pleine carrière à tous les caprices comme à tous les talents. L'individualité, ou, sous un autre nom, l'originalité, c*est la con- dition, Télément nécessaire de tout ce que nous nommons sciences, arts, éducation, civilisation. C'est ce que ne voient pas les socialistes qui veulent jeter Thumanité dans un moule invariable, c'est ce que ne comprennent pas les politiques qui se croient toujours les seuls sages et les seuls éclairés , et qui feraient volontiers de la société un régiment; c'est ce que ne sent pas la société elle-même, qui s'étonne de ce que les grandes routes ne plaisent pas à tout le monde, et qui a l'horreur des esprits originaux, quoiqu'elle n'avance que par eux. La chose importante, dit M. MiU avec sa profondeur habituelle, ce n'est pas ce que font les hommes, mais ce qu'ils sont. De toutes les œuvres qui sortent de nos mains, la plus grande, c'est l'homme lui- même. Si demain on inventait des automates semant le grain, livrant des batailles, plaidant et jugeant des procès, bâtissant des églises et s'y mettant à genoux, ces automates, qui feraient tout ce que nous faisons , vaudraientrils autant que le dernier des humains ? U y a donc dans l'homme autre chose que l'effet produit, il y a la force qui produit cet effet ; cette force, c'est Tindividualité, ou, sous un autre nom, la liberté. La nature humaine n'est pas une machine, invariable dans sa marche et dans son travail, c'est une chose vivante qui gran- dit et varie sans cesse ; elle a besoin d'indépendance pour s'épanouir dans tous les sens. Mais, disent les politiques , pourquoi l'État ne réglerait-il pas ce développement, lui qui dispose de toutes les lumières, de toutes les ressources de la société? Pourquoi? Parce qu'il ne sait pas et qu'il ne peut pas savoir où se jettera cette sève qui bouillonne dans l'arbre. 11 n'en est pas de l'humanité comme d'une machine. Dans une machine, on connaît le jeu de chaque organe, mais ce qui fermente dans Tesprit de l'homme , qui le sait? L'État vit du passé, il ne sait rien de l'avenir; tout ce qu'il peut faire avec sa prétendue sagesse c'est d'arrêter la société dans le sillon déjà creusé, et de la condamner à l'immobilité, ce qui, pour un être vivant, est la mort. « Prenez garde à la Chine, ajoute M. MiU; les Chinois sont un peuple de beaucoup de talent, et, à certains égards, de beaucoup de sagesse ; ils ont eu la bonne fortune de recevoir dans les temps anciens de très-bonnes coutumes, œuvres d'hommes à qui l'on ne 17^ REVUE NATIONALE. peutrefoserle titre de philosophes. Les Chinois ont invente an etcel- knt système ponr imprimer lenr sagesse et leur science dans Tâme et dans Tesprit de chaque citoyen ; ils ont assuré les places, llionnetir et le pooToir à ceux qui possèdent le mieux cet antique savoir. Un peuple qui a fait cela a sans doute découvert la loi du progrès humdn, il doit tenir h tête de la civilisation ; pas du tout, il est stationnaire, il en est resté au même point depuis des milliers d'années ; si jamais il s'améliore, il le devra aux étrangers. Les Chinois ont réussi au delà de toute espérance à atteindre le but que les philanthropes anglais poursuivent avec tant de zèle, ils ont fait un peuple tout pareil; les mêmes maxinres, les mêmes usages règlent la pensée et la conduite de chacun des Chinois; on voit quel est le fruit de ce système. Eh bien! qu*on ne s'y trompe pas. Le despotisme de Topinion, c'est le régime chinois, moins l'organisation; si l'individualité ne secoue pas le joug, l'Europe, malgré son noble passé, quoiqu'elle se dise chré- tienne, finira comme la Chine, rt On voit que M. Mill arrftte la société aux limites que M. de Hum-» boldt pose à l'État, et avec raison. Que je sois pieux, instruit, hoB*- néte, laborieux, cela, sans doute, est dans l'intérêt de tous ; mais cet intérêt donne-i-il à mon voisin le droit de me dicter ma conduite et mes idées? De mon côté, ai-je le droit d'obliger personne à penser et à agir comme moi? Et si un individu n'a point cette autorité , comment appartiendrait-elle à la société, qui n'est qu'une agréga- tion d'individus, à l'État qui n'est que l'organe de la société? Y a-t-il dans la somme de ces unités indépendantes une vertu mys- tique, un droit, qu'aucune de ces unités ne possède? Relisez l'his- toire. C'est au nom de l'intérêt social que l'État a pris en sa main la religion, la morale, l'industrie ; où en est-il arrivé? Pour contraindre les gens à être religieux, il a fallu recourir aux bûchers, à l'exil, à l'inquisition ; on a récolté l'incrédulité, la superstition et l'ignorance. Le soin des moeurs a amené la plus immorale de toutes les institu- tions, la police. Les nations éclairées sont sans doute celles où le gou- vernement réprime les désordres de la presse et dispense seul la vérité? Demandez à l'Autriche et à la Russie? Cherchez enfin un pays où le travail national soit protégé par des prohibitions et des monopoles, y trouverez-vous des citoyens riches et actifs, ou, tout au contraire, un peuple indolent et misérable ? La raison de ces étemels mé- comptes es! visible; on ne force pas la nature des choses; la reli- gioD, h morale, la vérité , Tart, la sdenoe, ne sont pas des cocardes L'ÉTAT ET SES LIMITES. f79 411*011 porie Ml dnpean par erdre sopéiieiir, ce sont des sentiments, èà$ idées, des Tolonlés qui ont leiir nége dans le oœnr et dans Tes- prit de l'indiTidu. C'est la liberté seule qui les enfante et qui les oonrrit. Contraindre les gens k croire, à sentir, à Touloir, e*est les ibfcer d'être libres. Rousseau, qui ne craignait pas le paradoxe, allait jusque-là dans son Contrat social^ sans Yoir qull y a là une impossibilité logique aussi bien que matérielle, et qu'on ne peut concilier deux termes qui se contredisent et s'excluent. Ce sont des mérités évidentes; mais en France, elles ont contre elles trois siècles d'habitudes ei de préjugés. Il est un dernier point ipi'Humboldt a négligé, que M. Hill a tou- dié avec sa supériorité ordinaire. Déterminer le domaine de l'État et oelui de l'individu ne suffit pas ; il 7 a entre les deux un terrain neotie où depms longtemps l'État s'est installé. M. Mîil veut en écarter l'administrettien pour faire plus de place à la liberté. Voici les objections qu'il adresse à l'intenrention de l'État, objections origi- ndes et qui méritent l'attention. Toutes les fois, dit-il, que la chose sera mieux faite par des parti- coliers que par l'État, et c'est l'ordinaire, confies-vous à l'industrie prirée. C'est là une raison éocmomique qui a été cent fois débattue et que l'expérience a cent fois résolue contre l'administration; il est inutile d'insister. La seconde objection tient de plus prfes à notre sujet. Il 7 a dans la société une foule de choses que les particuliers feront peut-être moins bien que des fonctionnaires publics , cependant il est désirable qu'on s'en remette aux citoyens. M. Mill cite poinr exenïple le jur7 civil, l'administration municipale , les hospices, les bureaux de bien- fSusanee, les caisses d'épargne. On pourrait 7 joindre certaines indus- tries telles que les assurances, les banques, les grandes compagnies de chemins de fer ou de navigation. Ce ne sont pas là seulement des questions de liberté, ce sont des questions d'éducation et de développe- ment. La commune et l'association, voilà les deux écoles où le citoyen doit s'instruire et s'habituer à la vie publique, voilà l'occupation qui le tbre de son égoîsme ou du cercle étroit de la famille; c'est là qu'il apprend à agir par des motifs d'intérêt général; c'est là qu'il trouve et qu'il sent la patrie. Otex ces habitudes, une libre constitution ne peut ni marcher ni durer, nous en avons fait l'épreuve. Quand toute la vie poKtique est concentrée dans une tribune, le pays se coupe en deux, opposition et gouvernement; contre cette (^yposition, grossie de tous 480 REVUE NATIONALE. les mécontentemenU particuliers, de toutes les ambitions et de toutes les rancunes de clocher, le gouTernement se trouve réduit à une résis- tance aveugle, et tôt ou tard impuissante. Diviser le fleuve en mille canaux qui portent partout la fécondité, c'est le seul moyen d'empê- cher qu'à un jour donné les flots accumulés n'emportent et ne ravar- gent tout. Une dernière raison, et non pas la moins forte, pour réduire l'in- tervention de l'État, c'est qu'il est mauvais d'augmenter sans néces- sité la puissance de l'administration. Toute fonction nouvelle attri- buée au gouvernement ajoute à l'influence qu'il exerce^ et appelle à lui toutes les ambitions et toutes les convoitises. « Si, dit M. Blill, si les routes, les chemins de fer, les banques, les assurances, les grandes compagnies par actions, les universités, les hospices devenaient des branches de gouvernement ; si, en outre, les corporations munici- pales et les bureaux qui en dépendent devenaient autant de départe- ments d'une administration centrale ; si les employés de toutes ces entreprises diverses étaient nommés et payés par l'État , si c'est de l'État seul qu'il leur fallait attendre Tavancement et la fortune, ni la liberté de la presse, ni la constitution populaire de notre législa- ture n'empêcheraient que l'Angleterre ne fût libre que de nom. Plus la machine administrative serait ingénieuse et efficace, plus on y réunirait d'intelligence et d'énergie, et plus le mal serait grand. (( S' il était possible que tous les talents du pays fussent enrôlés au ser- vice du gouvernement, si toutes les afiaires qui dans la société deman- dent un concours organisé^ des vues larges et compréhensives étaient dans la main de l'État , si les emplois publics étaient remplis par les hommes les plus habiles, toute l'intelligence et toute la capacité du pays, hormis la pure spéculation, seraient concentrées en une nom- breuse bureaucratie vers laquelle le pays tournerait sans cesse les yeux, la foule pour en recevoir l'ordre et la direction, les gens capa- bles ou cupides pour en obtenir un avancement personnel. Entrer dans l'administration, et une fois entré, s'y élever, ce serait la seule ambition. Sous un pareil régime, non-seulement le public, à qui manque la pratique, est mal qualifié pour critiquer ou arrêter les bureaux; mais alors même que les circonstances amènent au pouvoir un chef ayant le goût des réformes, nulle réforme ne peut se faire si elle contrarie l'intérêt de la bureaucratie. Telle est la triste condition de l'empire russe; le czar peut envoyer en Sibérie qui il veut , mais il ne peut gouverner ni sans les bureaux ni contre eux. Sur chacun L'ÉTAT ET SES LIMITES. 181 des décrets impériaux, ils ont un veto tacite, il leur suffit de ne pas l'exécuter. En des pays plus avancés et moins patients, où le public est accoutumé à ce que tout se fasse par TÉtat, ou du moins est habi- tué à ne rien faire sans demander à FÉtat une permission et une direction, on tient naturellement le gouyemement pour responsable de tout le mal dont on souffre ; quand ce mal est plus fort que la patienoe, on se soulève, on fait ce qui s*appelie une révolution ; sur quoi une autre personne s'installe dans le siège royal, envoie des ordres aux bureaux, et tout marche comme devant , les bureaux ne diangeant pas et personne n'étant capable de les remplacer. ce Un peuple habitué à faire ses propres affaires offre un spectacle tout différent. Laissez des Américains sans gouvernement, aussi- tôt ils en improvisent un, et mènent les affaires communes avec intelligence, ordre et décision. Voilà comme doit être un peuple libre , et tout peuple qui a cette capacité est certain d'être libre ; il ne se laissera jamais asservir par un homme ou par une corporation, parce qu'il saura toujours prendre et tenir les rênes de l'administra- tion centrale. Mais en un pays où tout est conduit par les bureaux, on ne fera jamais rien contre leur opposition. Concentrer l'expé- rience et l'habileté de la nation en un corps qui gouverne le reste du pays, c'est une organisation fatale; plus le système est parfait, plus on réussit à dresser et à enrôler les hommes capables, et plus est grande la servitude de tous, y compris les fonctionnaires publics eux-mêmes. Les administrateurs sont aussi esclaves de leur ma- chine que les administrés sont esclaves des administrateurs. Un man- darin chinois est l'instrument et la chose du despotisme tout autant que le plus humble paysan. Un jésuite est l'esclave de son ordre, quoique l'ordre lui-même existe pour la puissance et l'importance col- lective de tous les membres. « Ce qui finit toujours par faire la valeur d'un État, c'est la valeur des individus qui le composent. Un État qui sacrifie l'élévation et l'élasticité intellectuelle des citoyens à un peu plus d'habileté admi- nistrative, ou à cette apparence d'habileté que donne toujours la pra- tique des détails, un Etat qui, même avec des vues bienfaisantes, rapetisse les individus pour en faire des instruments plus dociles, verra un jour qu'avec de petits hommes on ne fait pas de grandes choses; la perfection mécanique à laquelle il immole tout finira par ne lui servir de rien, faute de cet élément vital qu'il a diassé pour que la machine marchât plot aisément. » i82 R£VU|: NATIONALE. Telle est la conclusion de M. Mill : c*est un démenti donpé à ia sagesse du jour ; lauleur se met en travers du courant, il résiste à une opinion toute-puissante sur le continent, et qui gagne du terrain même en Angleterre. Il n*aura pas pour lui les politiques. On répé* tera sur tous les tons que les peuples sont incapables de se conduire, on criera au théoricien, tout cela est peu effrayant; une fois le mai signalé, une fois la vérité connue, le succès n'est plus qu'une question de temps ; ces théoriciens que dédaignent des esprits courts et superbes, sont toujours ceux qui écrivent la pièce que jouera lavenir. Le seul reproche que je ferais à M. Mill, en lui laissant la respoiH sabilité de quelques idées particulières, c'est que son livre ne montre qu'un côté de la question; on y voit la liberté, on n'y voit pas TÉtaL Le gouvernement y parait comme un ennemi qu'il faut combattre, l'administration comme une plaie qu*il faut réduire. Celait Topi- nion des éœnomisies français au commencement du siècle; elle n'a pas réussi parce qu'elle va trop loin; aujourd'hui on a tort de se jeter dans l'excès contraire , mais tout n'est pas erreur dans ce pen- chant. C*est ce qu'a senti M. le baron Ecetvœs \ c'est ce qui lui a fait écrire le livre intitulé : De finfluence des idées régnantes au dix-» neuvième siècle sur l'État. M. Eœtvœs est peu connu en France; c'est cependant un des hommes les plus remarquables et les plus célèbres de la Hongrie. Poète, romancier, écrivain politique, il a joué un assez grand rôle dans la dernière révolution^ il a même été minisire de l'instruction publique. Aujourd'hui il est président de l'académie de^Pesth; il a été appelé au conseil de l'Empire, et sans doute sa vie politique est loin d'être achevée. Toutefois, si M. Eœtvœs est superstitieux, il doit avoir une ambition modérée. En effet, si Ton eu croit une légende que Pulszky a mise en tête de la traduction anglaise du Notaire de village^ le meilleur roman qu'ait écrit M. Eœtvœs, une devineresse française a tiré la bonne aventure du politique Hon- grois en 1837, et lui a dit : ce Vous êtes riche, vous serez pauvre; vous épouserez une femme riche; vous serez ministre, et vous mour- rez sur l'échafaud. )> La prédiction s'est accomplie, dit-ou, sauf le der- nier point, qui, il faut l'espérer, n'est qu'un mensonge. Mais quand on se rappelle le martyre du noble Bathyani, l'ami de M. Eœtvœs, 1. Prononcez £ heureusement pour nous, il y a un abinie entre les deux sodétéSé 'Quand Tantique ciTilisation a^ péri, son œuirre était aohevée; eUa avait asservi Tindividu: à TÉtat. Tous œs fameux jurisoonsultesi, les Papinien, les Paul,. les Ulpien, n*ont jamais enseigné que le ei-» toyen,, en. sa^ qualité d'homme, eût des droits- que Tempeneur luir même fût obligé de respecter ; celle sainteté de l'individu est une idée chrétienne 9 le paganisme ne l'a pas même soupçonnée, âuk jourd'hui cette idée fait le fond de notre civilisation. Le dt>gme- a faibli peut-être, mais les sentiments d'humanité,^de fraternité, d-égar lité qui sont l!essence même du christianisme, sont plus vivaces que jamais. Dans les dernier» temps de Templre, l'étreinte du despotisme avait étouffé l'amour de la' patrie et de la liberté, l'âme de l'ancienne civi- lisation s'était évanouie. Aujourd'hui la passion de la liberté, mais de la liberté civile, individuelle,, chrétienne, grandit et gagne du terrain. Au travers de toutes les révolutions, sous le nom d'égalité^t de nationalité, de constitution, que cherchent, que demandent les peuples, sinon la liberté? Une société qui a de pareils désirs n'est pas une société qui s'éteint. Une civilisation tombe quand vient à lui. manquer l'idée qui la faisait vivre; nous, au contraire, nous sommes, dans le pénible enfantement d'une idée nouvelle, c'est elle que nouft poursuivons sans qu'aucun échec nous lasse, sans qu'aucune misère nous abatte. Ne nous laissons pas effrayer par de vaines apparences. Un vin vieilli et qui s'altère, un vin nouveau et qui fermente, sonfc également troubles, mais de l'un sort la corruption, et de Tautie: une liqueur généreuse. Ayons foi dans l'avenir. La lutte est difficile,, le jour est sombra; ce qui émeut le oon-- tinent, ce n'est pas un combat entire deux partis qui se disputent. lo; pouvoir,, c'est un combat entre deux civilisations^ Rome et la Genn»* nie recommencent^ leur duel étemel; une -foia encore, l'idée païenna? et l'idée chrétienne, le despotisme et la liberté se (Usputent l'empimj du monde; mais,tsi terrible que soit l'épreuve, l'issue n'en peut être douteuse*. Quand une vérité se fait, jour, quand les yeux se tournent, vers un nouvel astre qui se lève, la succès n'est plus qu'une ques- tion de temps. Les passions- vieillissent et changent, les partis s'affiiif blissent, la vérité ne meurt pas. Sans doute en un pays conmia' la Fivuiee (c'est toujours AL. ëc^Ufcbs q^i parle), où Fon a détruit toute L'ÉI^AT ET SES LIMITES. I8t drganisatkm particulière, oh Ton a habitué le dfoyen à la ttitelle dé HÉhki où ron a pourainsi dire ôté à Tindhidu la capacité de se goiH twner lui-même, il iaudm pins d'un jour pour changer tin système CMrieillL. L'arbre que pendant un demi^aèdè on a taillé à la fhin- fUie ne poQssera-pas en unenuit'dès branches libre» et vigoureuses; il:lera longtemps attendre son ombre protectrice; mais qu'importe? L*idée ferason^cbemin , elle s^emparcra des esprits; l'État finira par éomprendre son véritable intérêt^ dès lors la révolution sera faite; aussitôt que l'État ne pèsera pids sur le dtoyen, la liberté sortira du ad: avec une prodigieuse énergie. Duoonragejdit'enfinisdant M. Bœtvœs; « nous' ne marchons pas à htdestractien^.mais à Tachèv^ment du christianisme ; plus le flot est menaçant, plus le navire est i)attu^ et plus nous sommes assurés que nous- approi^ons du port. Les déceptions qui nous ont atteints, les révolutions' qui nous ont abattus, étaient- des épreuves nécessaires pour nous tirer de la fansse voie où la politique était engagée ; il ne finit plus qu^un peu d'énergie et de dévouement. Le devoir est tracé, la victoire certaine. Dans le monde des idées elle appartient toujours à la vérité, et au courage mis au service de là vérité. C'est sur le christianisme et la morale que des mains pures élèveront la demeure eu. s'abriteront nos enfants^ » U y a six ans cpae M. Bœtvoes écrivait ces paroles éloquentes ; c'était adors un rêveur; l'Autriche croyait grandir en forçant vingt peuples divers à subir le jong de la centralisation ; aujourd'hui c'est ce tbéo- ricien dédaigné dont les idées-triomphent. Puisse seulement la Hon^ grie écouter oes^ sages oraseils, et comprendre qu'en notre siècle il y aJ:»d*autre8 conditions* de liberté qu'au temps des vieilles constitutions^ féodales; aujourd'hui^ conune ledit si justement M. Eœtvœs, lepro- Uème n'est plus d'afiaiblir. PÉtat, mais de fortifier Findividu. m Bénirons en Franco, nous y trouverons le même courantd'idées. Peut-être n'a-t^on pqp' encore une conviction aussi nette des droits- individuels, niairon a le sentiofient que nos pères ont fait fausse. route. Il y a soixanté-dtr am qu'on vit sur le thème de la révolu- tion; on commeme à fàriro un* triage nécessaire; c'est avec des ré^ serres qu'on BCdoeiUe ces- dogmes qne pendant longtemps il a été Inteidit de'diiratèpc C'ett^rtout dans les études historiques qu'^nr 188 REVUE NATIONALE. peut saisir ce retour de Topiaion. M. Thierry, qui a laissé un nom si justement respecté, ne voit dans toute l'histoire de France qu'un mouvement irrésistible vers 1* unité; il est toujours prêt à aumistia les hommes d'État qui ont tout réduit au même niveau ; aujourd'hui on distingue la fin et les moyens ; on demande si cette unité, que la royauté établit à son profit, n'a pas été trop chèrement vendue au pays. Louis XI est redevenu un tyran ; on est tout près de jug^ Richelieu comme le faisait Montesquieu; le terrible ministre n'est plus qu'un homme qui avait le despotisme dans la tête et dans le cœur. Sous la restauration, Louis XIV était encore un de- mi - dieu ; maintenant on est plus sévère que Saint-Simon lui- même ; il y a contre le grand roi une réaction violente jusqu'à l'injus- tice. C'est un signe du temps; l'histoire est comme une galerie où sont réunis tous les portraits des ancêtres ; chaque génération y met au grand jour l'aïeul qui lui ressemble, et laisse dans l'ombre l'image où elle ne se reconnaît plus. Dites-moi les noms que vous honcMiez dans le passé, je vous dirai les vices ou les vertus que vous avez dans le cœur. Ce changement d'idées n'est pas ancien ; en politique, je ne vois pas qu'il remonte plus haut que M. de Tocqueville. On n'a pas oublié l'effet produit, il y a vingt-cinq ans, par le livre De la Démo- cratie en Amérique^ Ce qui fit le succès de l'ouvrage, ce ne fut pas seulement le talent de l'auteur et la nouveauté du sujet ; on se sentait en présence d'une sdbiété à laquelle appartient l'avenir. Plus que personne, M. de Tocqueville avait ce pressentiment. De famille noble, de goûts élégants, il n'avait aucun faible pour la foule, je dirais presque qu'il avait peur de la démocratie; cependant il était attiré vers elle par un diarme inconnu ; c'est que l'ancienne aristocratie, comme la démocratie américaine, ont un point de ressemblance , la grandeur de l'individu. Chose étrange, H. de Tocqueville ne sut point dégager le senti- ment qui l'obsédait ; la cause du prodigieux spectacle qu'il a devant les yeux, il la cherche tour à tour dans la race, dans le pays, dans la croyance, dans l'éducation, dans les institution^ tandis qu'un même principe, une même loi eût tout expliqué. En Amérique, tout part de l'individu ; dans notre vieille Europe, tout vient de l'État. Là- bas la société, sortie de l'Église puritaine, ne connut que l'honune^ et lui laisse le soin de sa vie ccmime de sa conscience; ici nous sonunes emprisonnés daîui le cercle étroit et variable que trace autour de nous L'ÉTAT ET SES LIMITES. 189 la main du pouToir. Cette vérité reconnue, tout devient clair dans l'apparente confusion de TAmérique; c^est là qu*il faut chercher Tordre véritable, Tordre qui nait de la communauté des idées, du respect mutuel de la liberté individuelle. En France, on allègue avec un certain plaisir les troubles d'une ville sans police, comme New- York, ou les violences et les outrages de quelques planteurs perdus dans les solitudes de Touest ; mais c'est par l'ensemble des choses qu'il faut juger un pays. Où la vie est-elle plus intense, et le progrès plus visible? Avec nos procédés réguliers et artificiels, qu'avons-nous fondé en Algérie depuis trente ans? Voyez, au contraire, ce qu'une poignée d'Américains, prise au hasard, a fait en quelques années des rivages déserts de la Californie. Tandis que M. de Tocqueville cherchait en tâtonnant la loi de la civilisation moderne, un moraliste admirable, Channing, la faisait luire à tous les yeux. Channing partait de TÉvàngile, il montrait que le christianisme est par essence une religion individuelle; mais il allait plus loin, il annonçait que si le monde voulait échapper à la décadence, il lui fallait imprégner de Tesprit chrétien les mœurs et les institutions. Qu'on lise ce qu'il a écrit contre l'esclavage et contre la guerre, on sentira que la politique moderne est trouvée; pour la £Edre triompher, il ne faut qu'un peu de courage et de foi. Le dernier livre de M . de Tocqueville, F Ancien régime et la Révo- lution^ est une attaque des plus vives contre la centralisation. Prou- ver que cette administration trop vantée est un legs de la monarchie, et non pas une conquête de la révolution, c'était détruire un préjugé funeste, et enlever à la centralisation la popularité qui la protège. Le coup a porté ; aujourd'hui les partisans de la centralisation en sont réduits à se défendre contre des assauts sans cesse répétés. C'est une situation difficile quand la place est faible ; on peut prévoir qu'avant peu il faudra céder à l'opinion ; on ne tient pas longtemps en tutelle un peuple qui se sent majeur et veut user de ses droits. A côté de M. de Tocqueville, il faut citer M. Jules Simon. Son livre de la Liberté a le grand mérite d'être complet; morale, histoire, jurisprudence, vues d'avenir, tout s'y trouve; c'est là qu'il faut pfiesurer le chemin que nous avons parcouru et celui qui nous reste à faire. Le seul reproche que j'adresserais à M. Shnon, c'est que ses premiers principes ne sont pas aussi nets que ceux de M. Mill, ou de M. Ëœtvces. Dites-moi que la ccmscience, la pensée, la vcdonté, Tac* tion sont dioees iodividuelleé, et que TÉtat n'y peut toucher qu'autAïki IQO IVfiVUE fiA.T)OrfAL£. gu'elles débordeot sur la liberté d*auinu, \T)ilà URe idéa qui m'entce dajis l'esprit. Dès que radmimstration se met àiiiû;plaœ, jcMfiS i!usurpation. Si, au contraire, oommer fait M. Bimoq, on me^parle^le la loi naturelle qui doit régir la sodélé, jene vois plus aussi ekîce- ment ce que je puis prétendre, car, cette loi oaturelle, dhacun Tenteiid à sa iaçon. Qui empêche J.*État de s*en déclarer riaterprètoietyexéeu- teur? N'est-ce pas ainsi qu'on a tourné la .religion en linstrumentda despotisme, et qu'on .l'a fiadt servir au -bon plaisir des goutecne- ments? Je n'aime pas/non plus qu'on nous^dise que <( les dnrfts de TÉtat, naissant uniquement de-la: nécessité sociale, doiv^ ^étne rstrictement mesurés sur cette nécessité, de telle sorte qu'A; mesure quaotttenéce^ site diminue par le pn^rès de la civilisation, le deTôir de r^tat est de diminuer sa propre action, et de kisser plus de place à la ^liberté. En d'autres termes, irhomme a droit en théorie à la plus grande liberté possible; mais, en £ait, il n'y a droit qu'à. mesure quf il ea-oit capable. » Bi.ma capacité d'être libre est la mesure de mon droit, et si l'État est juge de cette capacité,, j'imagine qufil faudra plus d'un jour pour obtenir l'indépendance. L'État est^conune les .tukeurftct les pères; ceux qu'il a élevés sont toujours pour lui des enfants ; on nous fera vieillir dans une éternelle minorité. iDepuis trente ans, toutes les fois qu'on réclame une liberté, j'entends toujours la mâme réponse .'L'État ne demande pas mieux que de l'accorder, maisle peuple n'est pas mûr; il faut attendre une sagesse qui ne vient jamais. C'est ce qu'on dit aux nègres. pour se dispenser de les ai&nancbir.Com- bien la doctrine de M.Mill et de M. Bkfitvies a'est-«lle pas plus juste et plus vraie ! plusjuste, car, en renfermant l'État dans ses attribu- tions nécessaires, ou en finit avec une tutelle fatale; .plus vraie, car il est CoLUX que le progrès de: la civilisation réduise l'action de>rÉtat« Nous en voyons quelque cliose. A masure que les rapports 'dies hommes se développent et ^compliquent, la tâche du gouverne- ment devient nécessairement. plus- coniîdécable ; toute la question est que l'accroissement se fasse dans ; la : sphère de l'JÊtat. La yiedes peuples n'est pas une quantité fixe quiiuospeut augmenter dlunc&té sans diminuer de l'autre, c'est uneifocce^qui^roit indéfiniment; coq conçoit donc sans peine que dans une civilisation AYancéeie.pcupk soit très^libre, et le gouvernement très*occupé. .liandisiqu'un philosophe rpolitîqu& eaonne M^ Jules Simon nras- MoiUe^fin.unilûâeoftu toutes les ilibectés^ <£t sons rmontre ife ^m. L'ETAT ^ET'8«S XIïrPES. I§l Gommun i^ui les'unit, des 'publîdstes, à vues moins ihirges, isondntt- teilt "séparément: pom* diacun de oes droHs. Il ya là des éflbrts dWevs, BBfégBUx, qui, par0n ne se passionne donc plus pour ces garanties politiques, «1 dignes cependant d*intéresser le citoyen, et dont l'heure reviendra; en revanche, on se préoccupe plus qu'on ne foisait autrefois des libertés civiles, individuelles^ de ces droits qui nous touchent dans la «vie de ^tous les 'jours; c'edt ainsi que, sans concert arrêté, on en arrive à agiter 'l'un après l'autre les problèmes qui occupent M. Mill et M. £eetv(Bs. >De toutes ces libei^, celle qu'on réclame avec le 'plus de 'vivacité, c'e^t k liberté religieuse. H y a trente ans, quand 'Yinet demandait la séparation politique de TÉglise et de l'État, quand Samuel \inceiit exposait ses vues profondes sur le protestantisme français, leurvcîx se perdait dans le désert ; aujourd'hui il n'en est plus de même,chacun écoutelH.de Pre8sen8é,M. JulesSimonyM.Paradd; onsent que nous sommes dans une période de transition, et par cela même dans une situation fausse. On veut en finir avec les restes d'un système que^là révolution a renversé. Autrefois, quand TÉglise et l'État étaient unis par un véritable mariage, quand le roi de France était l'oint du Sei- gneur, le fils aîné de 'l'É^se catholique, un personnage sacré, on comprend que la religion sotitintthtroyautë, et que la royauté défendit k MHgiott.<}^étatttmefetfeiir, mais mie erfeurlogiqt^ ATrioariThm 191 REVUE NATIONALE. • l'État protège également les catholiques, les protestants, les juifs, et au besoin les musulmans. L'esprit du gouTemement est un esprit laïque, la loi est indifférente. Que peut être la protection dont od oouTre ces églises diverses, sinon une servitude administralive? Pour l'État, ce n'est pas un avantage ; son intervention encourage des pré- tentions qu'il ne peut satisfaire, et l'encombre de difficultés qu'il ne peut éviter. Voyez les émotions diverses, les passions brûlantes que soulèvent les affaires d'Italie. A l'intérieur, il y a aussi plus d'un inconvénient; les lois ne sont plus d'accord avec ce grand principe de liberté religieuse qui est la gloire des temps modernes. Des proles- tants ou des catholiques se détachent d'une Église autorisée, et se réunissent afin de lire en commun l'Évangile. On les traduit en police correctionnelle pour un acte que la loi qualifie de délits et que tout honnête homme respecte. Condamnée par le magistrat, amnis- tiée par Topinion, la nouvelle Église recommence ses réunions; on envoie en prison pasteurs et fidèles. Sur cet éclat, Tesprit public s'é- veille, et quand les prétendus coupables ont perdu leur procès, le gou- vernement leur accorde l'autorisation qu'ils avaient en vain soUidtée-^ Qui donc gagne à cette façon d'agir? Est-ce la magistrature, est-ce le pouvoir? Ne serait-il pas plus simple et plus équitable de laisser chacun maître de sa foi, en confiant à la justice le soin de punir ceux qui, par impossible, établiraient un simulacre d'Église pour y cacher un club politique. Certes, une pareille réforme n'affai- blirait en rien l'État; elle n'en aurait pas moins une portée immense. On ne sait pas jusqu'à quel point la religion domine et règle toutes nos idées. Si déchue qu'on la croit, elle est encore la reine des âmes ; pour ressaisir l'empire, il ne lui faut que la liberté. D'ailleurs, ce n'est pas aux seuls chrétiens que profiterait cette émancipation; quand on reconnaît au fidèle le droit de se réunir et de s'associer, comment le refuser au citoyen ? lia liberté de réunion et d'association est inconnue en France , si inconnue qu'à peine on y songe. Le peu qui en subsistait a été sup- primé sous le dernier règne par une loi rigide qui n'aurait pas dû survivre aux circonstances. Dans les Mémoires où il se juge lui- même avec une sévérité de bon goût, M. Guizot regrette qu'on ait entravé indéfiniment et de façon générale un des droits civiques les plus précieux, une des conditions essentielles de la civilisation moderne. Il suffit de regarder l'Angleterre pour y voir les miracles qae produit l'association. C'est la force des pays libres ; elle contribue L'ÉTAT ET SES LIMITES. i93 plus que tout le reste à contenir TÉtat, en faisant faire Tolontap^ment par la société ce que Tadministration fait sans nous , quelquefois malgré nous, et ayec notre argent. Aux États-Unis, comme en Angle- terre, l'association suffit à tout. Religion, éducation, lettres, sciences, arts, hospices, établissements de bienfaisance, caisses d'épargne, assurances, banques, chemins de fer, industrie, nayigation, tout cela "vit et prospère par le libre effort des citoyens. Yoit-on que les églises y soient moins nombreuses et moins bien dotées, les missions moins ardentes^ la charité moins active, Tesprit d'entreprise moins répandu? C'est une nouvelle preuve d'une vérité qu'il ne faut pas se lasser de répéter. Les adversaires de la centralisation ne veulent pas aOaiblir ce que je nommerai l'œuvre sociale ; tout au contraire, ils entendent la fortifier et l'agrandir. En demandant que le pouvoir agisse moins, ils entendent bien que la société agira davantage. La France, dira-t-on, est habituée à compter sur l'État ; je le sais, c'est là notre faiblesse. Mais, sous prétexte d'une mauvaise habitude qu'on nous a imposée, il ne faut pas nous déclarer iaca- pables. Les compagnies de chemins de fer et de navigation ont réussi; les sociétés de secours mutuels sont en pleine activité; il me semble que nous n'avons pas manqué à la liberté chaque fois qu'on nous a laissé faire. On pourrait se fier davantage au pays. L'État, dira-t-on, ne refuse pas d'autoriser tout ce qui est bon, honnête et sage; soit, c'est toujours la tutelle. Pour éclairer ou servir mes concitoyens , pour fonder une école ou une église, pour dépenser ma fortune à mes risques et périls, il me faut solliciter l'autorisation des bureaux et me plier à leurs préjugés. L'administration, ajoute- t-on, est composée d'hommes de talent, animés des meilleures inten- tions, soit encore; mais, outre qu'ils ne sont pas infaillibles, et que leurs devanciers se sont trompés plus d'une fois, il y a plus de vingt siècles que les anciens définissaient déjà la liberté un régime où l'on obéit non pas à l'homme, mais aux lois. Les catholiques ont attaqué le monopole de l'Université ; ils ont fini par y faire brèche. Sous la monarchie de 1830, on a résisté à leurs prétentions ; on y a vu la manœuvre d'un parti, et ce qui n'est pas rare en France, on a rejeté la liberté, de peur qu'elle ne profitât à d'autres qu'à des amis. Si les chambres avaient eu plus de con- fiance dans le pays, M. Guizot eût achevé la réforme qu'il avait si heureusement commencée ; nous jouirions aujourd'hui d'institutions qui nous seraient fort nécessaires» quoiqu'on ce point l'opinion 194 •REVUE NATIONALE. publique 6oit tDUt à feilnendonnie. Tïous n'srons pas ht moindre idée de'ce 'que doit être l-enseignemeiit supérieur chez un 'peuple civilisé'; cependant c-edt dans nos faoultés que la génération qui, un jour viendra aux aflaires, 'devrait -prendre des idées larges et saines. If a-4^il donc un danger politique à émanciper les |)rofe880urs et les étudiante? La Belgique a laissé leclergé fonder une tmi¥ersité libre à'Louvain, les libéraux en ont établi une autre à Bruxeller: voit-on que Tesprit de désordre Tègne à nos porter? 'En A'ilemagnele prdfSss» seur^est dix fms plus indépendaiît qu'en France; pn y parle de tocrt avec 'Une hardiesse qui nous rétonne. Quel eSt le lésultat de cette pré- tendue licence? c*est que gréce à elle TAllemagne trompe ce 'besoin de liberté politique qui Fagite depuis 48t6 ; la révolution est eh per- manencedans les universités-; mais ce qu'on y rsnverse, ce sont des systèmes de philosophie, et non pas des gouvernements. Quand la première furie de la jeunesse est -passée, onreiltre danslaTie réelle avec le goût de la science et Famour de la patrie. Est-ce là ce q«ie nous rapportons de nos établissements si bien réglemeiftés? La liberté de la presse est une des conquêtes que nous devons à la diarte de 1880. C*est une des grandes causes de Finfluence 'française en Europe. Grâce àla clarté de notre langage, au talent de nos écri- vains, nos idées S'insinuerit chez les gouvernements qui nous crai- gnent le plus, chezles peuples qui nous aiment le moins. Mais la liberté de la presse est incomplète aussi longtemps que-n^existe-pas Tentière liberté du journal. Je sais qu'on distingue et qu^on %it du journal une espèce d4nstroment politique, un organe pivilégié, un mono- pole concédé par FÉtat et que l'État a droit de -régler. Ce soilt là des théories si ingénieuses et si subtiles qu'elles m'échappent. Le journal est le forum des peuples modernes, la^iilaoe publique où chacun a droit de proposer ses idées et de faire entendre ses plaintes. S'Q ert autre chose la faute en est, non pas à liri, mais auxlois jalouses, qiii depuis trente ans n'ont accordé qu'une demi-'liberté. 'Quand avec le timbre, le cautionnement, l'autorissttion , le privilège de gérant et de l'imprimeur on a réduit le nombre des journaux, qu'a-t-on &it| sinon de forcer les partis à se réunir autour d'un petit nombre de drapeaux ? 11 leur faut oublier leurs dissensions intérieures, effiucer toutes les nuances qui les divisent, accepter une direction supérieure, recevoir un mot d'ordre, en un mot agir comme une armée. Cette disciplme, cette unité qui effraye TÊtat, c'est lui qui la constitue. 'Ce qm iai tfonne Hhorreur doTOiirnËl, tc'est'le ^danger n^me q^'il axi^ L'ÉTAT'&T Sfi6 LIMITES. i«5 %EnÂngletcrre>0Ji la preste eftt entièrement litiieyleB divisions «ont ûlfinies; oe^iv'est .pas un parti qui a un organe,^ c'est. chacune des petites Églises qui appartiennent de nom auruiéme p^rti. Il n'y a pas We nuance religieuse, politique, littéraire, qui ne toit représentée pur un journal. Qu'en arrive-ît-il? c'est queJa presse n'est pas un poOYoir politique. Le Jtrne^ ne fiEiit .ni ne défoit de 'ministères. (La presse est mieux que cela^.c'.est k Yôixméme de l'opinion, cette Toix qu'un gouYemensent ; a toujours besoin d'entendre. Chaque matin, ttSimilliers de .fieuilles inq)rimée6 apprennent à l'Angleterre ce- que peaseyce que yeut, eeique fait, ee que «ouffre le>moindre de ses oniants; cW la:poUee kf mieux faite, et une police qui ne coûte^rien, ctet une éducation uniTerselle et gratuite, c'est la garantie de tous las-droitset une garantie que Tien ne remplace, en deux mots, c'est la liberté en action. Il en est derméme aux État»*Uni8 ; tandis qu'en Francele joumdl (ait l'opinion , et par conséquent est une puissance aiec laquelle il fout compter, en Amérique c'est l'opinion qui faille journal; le journal, , par lui-même, n'est rien. Il en sera ainsi par- tout où à ;peu de finis ebaqpie citoyen pourra s'adresser librement »n public. J'érite de toucher aux côtés brûlants de la question; il serait facile de prouver, l'histoire à k 'main, (pi'une presse libre est une force pour l'Ékt, tandis qu'une presse administrée le compro- met au dehors, sans hii^ servir au dedans. Quand donc sentirons* jM>us enfin que la vérité esta l'intelligence ce que la liberté est à l'ac- tivité humaine? Tout ce qui k comprinae.énerve l'individu, et ce qui iflaiblit k citoyen ne peut fortifier lIÉtat. lia liberté individuelle est un sujet qui passionnait nos pères; aigourd'hui il n'y a guère que des jurisconsultes qui s'en occupent; on est habitué à un régime qu'on entend souvent louer comme une des conquêtes de k .révolution. Le caractère» honorable de nos magis- trats, leur douceur que je ne saurais trop approuver, l'indulgence et quelquefois même k faiblesse du jury, nous cachent heureuse- ment le défaut de nos lois criminelles. L'esprit de ces lois est encore k vieil espriid'inquisition, elles cherchent des coupables plus que des innocents. La;priton préventive y est prodiguée, l'instruction fiiitaen secret ne kisse à. L'accusé d'autre garantie que l'honneur et les lumières du juge. En oour d'assises, c'est k président seul qui dirige l'interrogatoire des prévenus et des témoins , c'est lui qui par son résumé (tient d'ordinaire en ses mains le sort de l'accusé; tout oak est tejtonimiie jJBsliiiftgagkiges-et «aéricaines. Eilisfavoriseirt 196 REVUE NATIONALE. la liberté sous caution, elles mettent la publicité à tous les degrés de la procédure , elles font du président d'assises le protecteur de Tac* cusé. II n'y a p^s de condamné en Angleterre qui puisse s'en prendre aux institutions ou aux hommes ; s'il tombe, c'est sous le poids de sa propre infamie. Combien il serait à désirer que l'opinion s'animât comme autrefois pour ces grandes réformes ! nos magistrats , j'en suis sûr, s'y associeraient volontiers ; l'État n'y perdrait rien de sa puissance; le triomphe de la justice et de l'humanité est le sien. Parlerai-je de la liberté industrielle et commerciale? cela est peu nécessaire; c'est une cause gagnée. De toutes les libertés indiTi- duelles , c'est celle que l'État comprend le mieux. On sait enfin que la richesse des particuliers fait la fortune publique, et que cette richesse est toujours en proportion de la liberté. Venise, la Hollande, l'Angleterre, sont des exemples frappants de cette vérité. Que de temps il a iallu pour en yenir là ! Pendant combien de siècles l'administration, aveuglée par sa propre sagesse, n'a-t-elle pas considéré l'individu comme incapable de marcher sans lisières! Que de règlements dont le moindre défaut était l'inutilité ! Lois de culture, lois de fabrication , lois de navigation , rien n'a lassé le zèle malheureux de nos rois et de leurs conseillers. C'est avec l'amour du bien, avec une bonne foi parfaite qu'ils ont perpétué l'igno- rance, la routine et la misère. Enfin la lumière s'est faite, elle nous est venue du dehors. On a compris qu'il n'y avait pas de science ni d'habileté administrative qui valût l'intérêt privé ; ce désordre appa- rent qui terrifiait nos pères s'est montré plus fécond que runiformité stérile où se complaisait la prudence des hommes d'État. Grande leçon, si on avait le courage de suivre jusqu'au bout un principe qui ne s'applique pas seulement à l'industrie. Rendons justice aux économistes français, à MM. Dunoyer, Michel Chevalier, Passy, Wolowski, Baudrillart; tous ont senti que l'écono^ mie politique était moins la science de la richesse que la science de l'activité humaine,le pays le plus riche étant toujours celui où l'homme travaille et produit le plus. Par là ils ont rattaché l'économie poli- tique à la morale, et la liberté industrielle à toutes les libertés. Y a-t-il pour un État un intérêt plus pressant que ralimentaticm publique? Tibère, seul maître du monde, ne tremblait-il pas à la pensée qu*un jour de retard dans sa flotte d'Alexandrie pouvait ren- verser l'empire et mettre Rome en cendres? Notre ancienne monar- chie a-t-elle^u de souci plot cuisant que de songer à ce difficile pro* L'ÉTAT ET SES LIMITES. 197 Uème *? N'est-ce pas un de ceux qui occupèrent le plus la Conyen- ti6n ? Depuis quand , néanmoins, ne craint-on plus la famine, sinon du jour où l'État a remis à l'industrie privée un soin si délicat? La question a été tranchée du jour où le pouvoir ne s'en est plus mêlé. Hais si les citoyens sont capables de se nourrir eux-mêmes, pourquoi seraient-ils moins capables de connaître seuls le Dieu qu'ils adorent, le culte qui répond aux besoins de leur âme, la vérité qui doit éclairer kur intelligence? La religion souffre-t-elle aux États-Unis, la sciencç est-elle étoufiTée en Allemagne, l'opinion est-elle moins sage en Angleterre que sur le continent? Quand donc aurons-nous foi dans l'humanité ? Il y a longtemps qu'on demande la liberté municipale, la France en a grand besoin; mais en ce point je me rattache aux idées de M. Eœtvoes, je crois qu'il y a ici deux éléments en présence, deux éléments que confondent trop souvent les partisans et les adver- saires de la centralisation. On attaque et ou se défend sur un terrain mal défini. Convaincu que, dans l'intérêt même de la liberté, il faut à l'État un pouvoir énergique, et que ce pouvoir ne peut exister que par la centralisation, il me semble qu'on ne peut revenir aux idées munici- pales du moyen âge; il faut que l'action politique du gûuvernemeilt arrive jusque dans la commune la plus oubliée; rien ne doit affaiblir cette unité qui faii la force et la grandeur de la France; mais l'unité politique n'est pas l'uniformité administrative. Charger l'État du soin des a£Ëdres locales, d'une foule de questions qui ne le touchent pas et qu'on ne peut juger que sur place, c'est l'affaiblir en l'embar-» rassant d'une inutile responsabilité. Là est la réforme possible, réforme demandée par toutes les opinions, et qui ne serait pas moins utile au gouvernement qu'aux citoyens. C'est aujourd'hui une vérité triviale que la commune est l'école de la liberté. C'est là que se forment les esprits pratiques; c'est là qu'on voit de près ce que sont les affaires, qu'on en connaît les conditions et les difficultés. On y vit avec ses concitoyens, on s'y attache à la petite patrie, on y apprend à aimer la grande; on y satisfait honorablement une légitime ambition. Quarante mille municipalités, c'est de quoi intéresser deux cent mille personnes à la chose commune; c'est sati^ !• Voyez les excellents articles de M. Charles Louandre sur VAlimentaii maire 'Honomblè ou un conseiller édiûant. Qu'oppose-t*on à. cette ràTonne? qoe lès*' oonnnunes' seront des foy^r» de résolution. Cda.n'estspas à oraindlv; ce-qui ftit les ré^o* lutions, c'est la réunion ?de tons les méeontontemeHt». C*est pour cela que les pays^ centralisés sont les plus exposés aux' àneutes, ami coups de main. Les pays où la vie nranicipalé est énergique sem^ blent à Tabri de ces terribles maladies. N*y a4-i|: pas là une leçon? Diviser pour régner est une maxime abominable quand* elle *s-'àp^ plique auxmauTaisespassions des hommes; diviser les* intérêts, jc'est- ft-dire les satisfaire en détail, et ne garder en main que là sourerai- neié politique, c-est au. contraire unprincîpe exœllenl C'est ce qui explique la force et la. durée des institiiÛons anglaises. Pour un Français imbu des idées^ négnantes^ qu*y a-t41de plus ftible que cette royauté dont on sent à peine l'aclion? Pour un observateur judicieux», qu'y a-t-il de plus énergique que ce pouvoir que rien n embarrasse? Gardien des libertés publiques, soutenu ' par raffection raisonnée de tousroeux qui jouissent' de ces libertés, il eet le pays tout entier. B* peut s'engager dans une guerre ou dans une réforme sans craindre: que l'opinion l'abandonne ni que l'émeute édate sous ses pas. Sur le continent, Tadministration est un corps qui a un esprit et des inté^ léts particuliers; elle a contre eile tousroeux qu'elle gène ou qu'elles blesse; nous nous en prenons^ l'État de l'injure que nous fait un* garde cbampètre. En Angleterre, on peut se plaindred'un juge déi paix, on peut l'attaquer en justice; mais là s'arrêtent la plainte etiâ' rancune; l'État, qui n'est pour rien dws l'acte incriminé, n'en est' point responsable aux yeux* mêmes de celui qui souffre. Où est' le* germe d'une révolution ? On cherche une autre raison, qui celte fois ifest'.plus politique. Lier communes^ dit-on^ seront-mab administrées-, elles -se ruineront. C'est' Iiunique réponse' de l'administration à tontes les demandés d'index pendanoe,. réponse éteroellement démentie par les faits. Si l'État seî m61aitde:nos fortunes, ilyen^aurait sans doute un certain nombre* qui seraient.mieuxioonduites; combienn'y en aurait-il pas qui dépé^»' riraient, grâce à cette tutelle de tous les instants ! C'est toujours le même problème. Laissez aux communes, laissez aux individus la liberté dé se ruiner, .car c'est cette mémo Ubert qui leur permiati L'ÊTA>T E.T SES IsIMITES. àfi s'enrichir; fiez-vous à cette Cdicb qui! maintient l'homme dans les voies de la caison, eile garantit de ses propre» folies^ la respoosiH hilitél Cherchez dans l'histoire les pays cpii ont (ait de grandes choses et qui sont la gloire de la civilisation. .Athènes, Rome^.Venise^- Florence, la Flandre, la liDUande,,la Suisse, TAingleterne, le^Éthtft- llnis, tout. cela ce sont des paj» municipaux^ où- Ia« commune,, aban- donnée à elle-même, a toujours eu le droit de se ruiner; chercha» maintenant les États qui^malgrà une apparente grandeur, se sont afiaissés sans pouvoir jamais se relever de leur décadence; l'Egypte, l'empire romain^ . l'empire hyzantin,. la Chine , ce sont des^ gouverne^ ments sans vie municipale,- des États^oentraliséSiOu* Texpérienoe est un.mgisonge, ou il (but toujours en revenir à la liberté. Résumons ce long travail. En toute l'Europe on sent aujourd'hui la nécessité d'un pouvoir fort; c'est la garantie ;del'indépendanoe,et de la. liberté. A ce pouvoir personne ne dispute- ce qui lui assure le laaspect au dedans comme au dehors, l'armée, la^ marine, la diplo*- matie, les finances,, la législation^ la justice, Tadminislration etla; police suprêmes.. Sans doute, chez tous les- peuples libres, on veutquB^ , les représentants du pays aient un contrôle effectif sur l'administin*?- tion , . l'impôt et la guerre ; . nos longues misères ne nous ont pas récoa«- ciliés avec la pouvoir absolu ;. mais oe contrôlé n'affaiblit en rien la^ souveraineté de l'État. Une fois la décision; prise, tout plie devant la volonté suprême^. car elle est la volonté même du pays. Le peuple :1e plus libre est celui qui, une fois engagé, donne le plus facilement son> dernier homme et son dernier écu. La force d'un État est donc en» proportion même de sa liberté. Il suffit d'un coup d'œil jeté sur la carte.de l'Europe pour n'en pas douter- Mais en. même temps on a senti que pour donner à l'État le plus haut degré de puissance, il fallait ne le charger que de ce qu'il dbit! faire nécessairement;, autrement,. c'est employer les farces de touaià^ paralyser l'énergie de chacun, et détruira oe qu'on croit élever.. OoUd l'idée de déterminer les limites naturelles de l'État, et de l'y renfer- mer. Aeprésentantda la nationalité et de la justice^ l'État estcequ'ily ade plus grandetde plu£hsaint parmi les institutions humainer, c'ecd^ la.forme visible de la patrie. Jeté hors de son domaine, il est malfiii- sant, ruineux et. faible;, rien ne rarrêtc, il est viad, mais rien ne le', soutient. Quelle» sont les liberté» que le dtoyen^peut revendiquer? nousNle»^ avons énuroéréâB : oe sont toutes cellea qui ont.pouE dbjet la.oons^* 200 REVUE NATIONALE. dence, la pensée, TactiTité individuelle. Ce n'est pas là , dira-t-oui une grande découverte; il n'y a pas de déclaration de droits qui ne les renferme toutes. Ce sont les principes de 1789. Il est yrai, et c'est une preuve, qu'au travers de toutes nos révolutions, ce sont toujours ces libertés que nous ayons désirées; mais il sera permis d'ajouter que toutes les constitutions nous les ont promises, et qu'au- cune ne nous les a données. Ce sont de magnifiques inscrip- tions qu'on met au fronton de l'édifice, mais le dieu est absent du temple qui porte son nom ; ce qu'on adore à sa place, c'est un fan- tôme qui nous échappe et nous trompe, c'est la souyeraineté. Encore une fois, je ne méconnais pas l'œuvre de nos pères; ils ont sincèrement youlu la liberté, ils ont cru l'établir. Ce que je leur reproche, c'est d'ayoir abordé le problème par le mauvais côté, et de n'en avoir saisi que la moitié. Je n'attaque aucune des garanties cons- titutionnelles qu'on réclamait il y a quinze ans, je crois même qu'on n'allait pas assez loin, et que, notamment, sans une responsabilité effective de tous les agents du pouvoir, et sans une indépendance absolue de la presse, im pays n'est pas en possession complète de la liberté politique ; mais à ces garanties je voudrais donner un fonds solide ; en deux mots, je voudrais que ces garanties ne fussent pas des formes vides et qu'elles protégeassent des droits vivaces. Ce sont ces droits qu'il faut établir ; quand ces libertés particulières auront pris racine dans nos mœurs, il y a dans la constitution de 18S2 assez d'élasticité pour qu'elle se prête sans peine à tout ce que l'opinion en exigera. Mais ces libertés, jetées à un pays qui n'en a pas l'usage, ne sera-ce pas le désordre? Honunes de peu de foi, il serait aisé de prouver que jamais une liberté franchement et complètement accordée n'a troublé la France , tandis que le refus de ces libertés a été la cause de presque tous nos désastres. Qu'y a-t-il d'ailleurs de si terrible dans ce qu'on réclame? Demande-t-on l'anarchie et l'impunité? non, on demande simplement que la justice remplace l'administration, et que la tutelle de l'État cède à la responsabilité du citoyen. En appeler aux lois, gran* dir la magistrature, c'est, ce me semble, donner à la paix publique des gages suffisants. Prévenir, ditron, vaut mieux que réprimer; c'est là un paradoxe dont on ne veut même plus eu éducation. Em- pêcher le bien pour empêcher le mal, c'est l'enfance de la politique; à suivre ce système brutal, le monde se serait arrêté au lendemain de la création. Ce qu'il £aiut, au contraire, c'est arrêter le mal et laisser UÉTAT ET SESllMITES. 20! pleine carrière au bien. Est-ce chose difficile? Le moyen est trouTé de- puis longtemps; on rapplique de plus en plus dans les sociétés civi* lisées;ce moyen c'est la responsabilité, une responsabilité énergique qui, sans entraver rhonnéte homme, effraye le méchant, et au besoin le frappe et Tabatte. Que cette responsabilité soit lourde, que la loi soit sévère et le magistrat rigide, il n'importe, la loi la plus dure vaudra toujours mieux que l'arbitraire le plus doux. La loi est connue, elle est égale pour tous, elle laisse au citoyen la dignité et Tindépendance, elle ne le force pan à intriguer, à plier ou à ne rien faire qu'au gré d'autrui. De là le faible que les vrais libéraux ont pour la justice, le peu de goût qu'ils ont pour l'administration. Liberté et justice sont deux termes inséparables; elles se supposent et s'appellent mutuellement: l'une est le droit, l'autre est la garantie. Ce sont leg deux faces d'une même médaille, elles ont même centre et même rayon. Est-il vrai qu'aujourd'hui l'opinion, si faible qu'elle soit, commence à s'inquiéter de ces libertés Individuelles? c'est au lecteur à en juger. Pour moi , simple observateur, il me semble qu'il y a un certain réveil de l'esprit public; si je ne me trompe, c'est de ce côté qu'on tourne les yeux. Etepuis douze ans une génération nouvelle est entrée sur la scène du mrade. Cette génération n'a pas eu nos illusions et nos dé- boires; elle n'a pas non plus nos regrets et nos souvenirs. Les hommes de trente ans ne savent que par ouï-dire ce qu'était cette tribune qui pas- sionnait leurs pères, j'ignore ce qu'ils pensent du gouvernement parle- mentaire dont ils n'ont vu que la ruine. Mais quelle que soit l'idée qu'ils se fassent du passé, une chose est certaine, c'est qu'en pleine civilisa- tion, dans une société qui vit par l'intelligence et le travail, il est im- possible que ces honmies nouveaux ne désirent pas la liberté. Les idées et les intérêts en font une nécessité. Hier c'était la liberté indus- trielle (pi'on saluait avec transport, demain on demandera la liberté municipale. La vie religieuse se ranime de toutes parts; refusera-t-on de briser ce reste de chaîne qui entrave l'autorité non moins que le citoyen? Et si chacun de son côté réclame la liberté qui le touche, ira-t-on loin sans s'apercevoir que toutes les libertés se tiennent, et qu'il y a un intérêt commun à ne pas les séparer. La grande in-* dustrie est-elle possible, peut-on engager des affaires de longue durée si la presse ne peut toucher hardiment aiuc questions politiques, con- trôler les dépenses, faire entendre la voix du pays sur la paix et la guerre, blâmer ou défendre l'administration et ses projets? La liberté . Tome I. — i* UnaiioB. H 201 REVU^ NATIO^'ALE. religieuse n'entrainc-4-eIle pas la liberté d'éducation? Que sont deux libertés si on n*a pas le droit de s'associer et de se réunir? A quoi servent-elles si la commune ne peut s'intéresser ni à TÉglise ni à rÉcoIe? Plus on avancera sur le terrain de la pratique, plus on sentira combien M. Mill a eu raison de dire que cette question des libertés- individuelles se trouve au fond de toutes nos préoccupations, et qu'elle est le problème vital de l'avenir. Ajoutez que les peuples sont solidaires, et que jamais cette soli- darité n!a été plus visible qu'en notre temps. Il n'est pas une décou- verte scientifique, industrielle, maritime, militaire, que les nations civilisées ne s'empruntent aussitôt; leur grandeur est à ce prix. Qu'on aime ou qu'on haïsse ses voisins , il faut vivre de la vie commune et marcher du même pas. S'isoler, c'est déchoir. En serait-il autte- ment de la liberté? Serait-ce un. outil quîon puisse dédaigner? Voyei ce qui se passe en Autriche; les hommes d'État y sentent ce que Napoléon nommait si justement l'impuissance delà force; pour se défendre contre le flot qui monte , l'Autriche fait appel à ces insti- tutions qu'elle écrasait il y a douze ans, et que hier encore elle faisait insulter par ses journaux officiels ou officieux. Que de cruautés^ de misères et de hontes elle se fût épargnées^si elle eût compris plos' tôt ce que demande aujourd'hui la. civilisation! Est-ce l'État qui doit s'eflrayer de semblables réformes? S'appuyer sur l'intérêt commun, garder pour soi la puissance publique dans toute son intégrité, rester L'organe de la volonté nationale , mais' laisser les^ intérêts privés chercher eux-mêmes une satisiaction que l'administration la plus sage ne leur donnera jamais , est-ce là un programme qu'un gouvernement ne puisse airouer? Est-ce une politique à courte vue ou une politique d'avenu*? En France^ quand on parle de la liberté, chacua se figure aussitôt cette divinité: farouche qu'on nous peint le bonnet rouge en tête et la pique au. poing ; ce n'est pas cela qu'ont désire nos pères, ce n!est pas cela que* nous demandons. Que chacun de nous soit maître de sa pensée et de ses actes, sauf à en répondre devant les tribunaux ; qu'on nous donne une part dans les affaires de la commune qui sont les nôtres, qu'on laisse à nos représentants, le contrôle effectif des affaires publiques, voilà notre idéal, il n'a rien de révolutionnaire. C'est celuLde tous les consUtu tionnels depuis 1789, c'est ce qu'ontvoulu Mirabeau, Malouet^ Glermont-Tonnerro, Royer-Cellard, Benjamin Constant, le général» Foy, tout ce que la France a aimé, tout ce que la France a respecté! L'ÉTAT ET SE? LIMITES. 203 se trouvera-t-il jamais un gouvernement pour exaucer un vœu si pro- fond et si légitime? Chez nous la politique est toujours armée ^ il semble queTÉtat soit en duat iiéglé avee le$ partis; à leurs passions, h leurs idées, il oppose des passions et des idées contraires, c'est une lutte acharnée qui finit d'ordinaire par la ruine commune des combat- tants. Ce n'est pas ainsi qu'on fonde un édifice durable et qu'on assure l'avenir. Laissez aux partis leurs passions, emparez-vous de leurs idées, quand elles sont justes et généreuses, vous aurez bientôt désarmé et noblement vaincu ceux que voua craigiea. Pourquoi ne pas entrer dans cette voie féconde, pourquoi ne pas chercher à pacifier les âmes, à faire enfin de la France un seul peuple et un seul pays? fai toujours défendu la liberté des autres^ disait Burke, noble devise que. devraient prendre tous les hommes d'État. K est beau de pré- senter au monde un pays riche et industrieux , une armée héroïque^ une marine puissante , des viJies embellies, dios monumens splen* dideâ; mais il y a quelque chose de plus admirable et de plus gtand que toutes ces merveilles, c'est la force qui les produit* Cette foro$, qu'oixne peut trop ménager (c'est là tout le secret de la politique ), cette force que trop^ de gouvernements méconnaissent et négligenft, c'est l'individu , et s'il est une vérité que la science démontre et que l'histoire nous crie, c'est qu'en religion, en morale, en politique^ w industrie, dans les sciences, daes les lettres, dans les arts, Findinrida n'est rien que par la liberté. Edouard Laboulats. ¥ FRANÇOISE' DEUXIÈME PARTIE. IV En répondant de lui-même arec tant d'assurance, Lutel n'avait pas de présomption et ne cherchait pas à tromper madame Berthelin. Il obéissait de la meilleure foi du monde à l'impression, ou plutôt à la réaction la plus sincère. Si jolie que lui parût madame OUingcr, il s'était senti subitement effrayé de cette gaieté enfantine dans une femme qui avait dû traverser la douleur. Sa conscience, qui se mêlait de tous ses plaisirs, lui défendait d'aimer jamais autrement qu'avec toute l'ardeur d'une âme enivrée et toute l'estime d'une raison satis- faite. Les natures sensuelles et les natures mystiques composent avec la réalité, chacune à leur point de vue. Les natures véritablement humaines, celles qui allient, dans une mesure normale, les deux émotions, ordinairement contraires, celles dans lesquelles Tidée pure domine, sans l'opprimer, le tumulte du sang, ces natures complètes ne transigent point. Elles ne sont pas infaillibles dans leurs juge- ments; elles se trompent parfois dans leurs scrupules; mais elles en défendent intrépidement le principe contre toutes les tentations vul- gaires et contre toutes les séductions de l'esprit. Elles peuvent souffrir d'un désaccord aperçu trop tard ; mais parce qu'elles sont fidèles à elles-mêmes, avant d'engager leur foi, elles ne sont pas insensibles. Elles se blessent plus profondément que d'autres; seulement, elles ne cèdent jamais, et mettent leur point d'honneur à garder le fer dans la blessure, sans blasphémer. Jacques ne se croyait pas atteint par le charme provoquant de cette beauté toute parisienne; il se croyait, au contraire, bien défendu par ses chères espérances. Son cœur voulait une compagne et n'enviait !. Voir la !'• livraison. FRANÇOISE. 205 pas une maîtresse. Il eût sans doute été moins ému au premier aspect de madame Ollinger, si la réponse de cette jeune femme , au jeu du secrétaire, ne lui avait semblé un défi, et si le mystère qui envelop- pait Françoise n'eût éveillé sa curiosité. Les beaux éclats de rire qui retentissaient encore à son oreille , la turbulence insoucieuse qu'il avait constatée à la secondre rencontre, mettaient en fuite ses rêves d*efliision tendre; mais les oiseaux envolés laissaient leur nid doux et tiède. Jacques ne pensait pas qu'ils dussent revenir, et il prenait pour une satisfaction innocente et artistique, pour une revanche sans péril, le plaisir qu'il trouvait à regarder, sans l'aimer, cette jolie per- sonne. L'intervention de madame Berthelin, ses avis qui le séduisaient, en le devinant avec tant de finesse, encourageaient Lutel à juger sur Tapparence. Peut-être qu'il eût, sans cela, soupçonné un masque dans cette joie , comme il savait en trouver un pour lui-même dans le calme et l'impassibilité. Mais, soit, je le répète, que ^l'inaltérable confiance ^u'il avait dans madame Berthelin eût mis en défaut sa pénétration ; soit que, plus ému déjà qu'il ne le croyait, il n'eût pliii toute la liberté de son jugement, Jacques se hâta un peu, et avec naïveté, de conclure contre Françoise et de la croire sans danger pour lui. Je ne justifie pas ces conclusions, je ne prétends pas non plus les contredire; je les constate et j'affirme la loyauté avec laquelle elles furent prises. Madame Berthelin, tout en se félicitant de la sécurité qu'elle maintenait entre ses deux jeunes amis, se réservait de les sur- veiller, et appliquait toutes les tendresses d'une âme maternelle, inoc- cupée jusque-là, à étudier les moindres sensations de ses deux enfants. La bonté qui s'exerce devient pénétrante comme le génie. Hélène avait une intuition qui lui faisait voir et prévoir bien des choses. Elle était sûre de la résolution, de la franchise de Jacques; mais, conuneelle n'avait pas tous les secrets de Françoise, elle redou- tait, avec une sagacité féminine, l'effet d'une révélation possible, et elle cherchait à le prévenir, en favorisant une familiarité si décente et si complète entre Lutel et madame OUinger, que l'amour, s'il venait jamais, ne devait plus apparaître à l'un et à l'autre que comme un trouble-fête presque incestueux. Cette finesse paraîtra subtile. Mais, de même que les personnes habituées à la retraite acquièrent une délicatesse d'odorat qui leur &it reconnaître un parfum, imperceptible pour les ^ea^ ^Ks^^^^asa^a^ { 206 REVUE NATIONALE. par le grand air, de même m;uiame Bertbelin, vivant peu de la vie extérieure^ plongeait tous les jours davantage dans un infmi intérieur, si j*ose ainsi dire, dont les perspectives n'étant ni interrompues, ni troublées par des souvenirs, par des retours fâcheux sur elle-même, l'attiraient incessamment. Combien d'analyses du cœur cette femme charmante avait entreprises et menées loin, tout en comptant avec ses aiguilles les points de son interminable tapisserie ! C'était sa carte du Tendre, à elle^ que ce canevas ; si ce n'est pas profaner les rêve- ries sérieuses de madame Berthelin, que de les comparer aux inven- tions des Préâeuses. La femme du conseiller d'État n'avait d'autre intérêt dans le monde qu'une curiosité charitable, qu'elle salisMsait sans rien demander à personne. Les âmes ordinaires se consolent d'une déception, à la façon de madame de Perricourt, en furetant dans les secrets ; les âmes élevées s'appliquent à faire profiter douce- ment les autres de leur expérience, mais en gardant la pudeur de leurs désillusions. Madame Berthelin ne voulait pas qu'on la plai- gnit, et c'est là la susceptibilité des grandes douleurs. Lutel était persuadé que son inquiétude d'un jour ne devait plus renaître ; et, bien résigné à attendre qu'on l'initiât aux menus détails des intérêts moraux ou matériels de madame OUinger, il se répéta^ pendant huit jours, qu'il devait voir uniquement en elle une jolie per- sonne d'un égoïsme charmant, un de ces lutins de Fenfer de Paris qui tourmentent leurs damnés avec des épines de roses. Quand il pensait au poëme sérieux, au bonheur paisible qu'il avait rêvé toute une nuit, parce que cette belle étourdie avait avoué qu'elle n'enten- dait rien à l'amour, il se disait que l'homme le plus résolu est exposé à d'étranges faiblesses, et il se moquait de lui-même, avec un léger frisson de peur rétrospective. Mais c'était bien Gni maintenant. Fran- çoise n'était qu'une auxiliaire utile pour les jeux du mercredi soir. Peu lui importaient à lui les secrets de cette veuve qui n'avait dans les yeux ni la trace d'une larme, ni l'ombre d'une pensée triste. Ce n'était pas elle qui devait reprendre la place restée vide sous les grands arbres des Tuileries, et sourire, à côté d'un époux attendri, aux ébats de toute une Jeune famille. Jacques croyait de bonne foi qu'il en aurait eu horreur, s'il n'en avait eu pitié. Quand il revit madame de Perricourt, le mercredi suivant, il affecta l'air confldentiel et vint lui dire tout bas : — Le complot est bien plus grave que vous ne l'imaginiez ! — Ah! mon Dieu! de quoi s'agit- il donc? -^!£h bien;! la .pcifKmne qu'on veut me faine épouser est déjà mariée. — Vous plaisantez ! — Je plaisante si peu qu-elle 6*appelle madame Qllinger, un «vilain nom, par parenttièse. Madame de Perricourt se mordit la lèvre. — Ainsi, je me suis trompée? — A moins de supposer desinlentÛMis de higamie. — Mais, reprit l'intrépide eo/one/Ze en remontant à Fassaut, si madame OUinger était Teuve ! Jacques sourit. — Elle n'est guère en deuil. -^ Ce n'est pas une raison, repartit madame de Perricourt avec un soupir et un regard féroce. — Ce serait une raison pour m'iloigaer, dit Lutel. On est bien peu attendu quand on doit être si peu regretté. Madame de Perricourt, que l'annonce du mariage de mademoi- selle Françoise dérangeait dans ses calculs, essaya de combiner quelque autre prophétie; mais TaTonir lui paraissait légèrement obscurci par M. OUinger. — Il y a pourtant quelque chose, se dit-elle en frappant sur son front, comme Galilée frappait sur la terre, et en protestant contre la sentence que ses conjectures subissaient. Jacques la laissa à «es «méditations et alla au-devant de maitie Ligny qui avait mis, œ soir-là, sa cravate la plus magistrale, qui avait pris son air teiplus sérieux i et' qui s'attendait à recevoir un doa- sier des mains de la jeune inconnue. — Tu viens de bonne heure ! dit Lutel à l'aftycat. — Alors, toi, tu es venu trop tôt, car tu m'as précédé. — J'avais à concerter une* charade avec ia cliente. ■^ Tu aimes donc les petits jeux aujourd'hui? — Je ne les crains plus. *— Gros enfant! tu es bien heureux d'avoir de la fortune; tu cueilles le présent, sans songera l'avenir. — C'est le moyen, répondit Lutel av%c un air de satisfaction égoïste, de n'avoir pas de mécompte. Je. n'ai jamais à regretter un désappointement- pareil à^elui que t'a causé l'affaire PigauU. — Tais-»toi donc, mauvais ' cœur , reprit l'avocat; tu verses d« rfioaigre-idans mesipkdes. 208 REVUE NATIONALE. — Sans compter qu'il faut t'altendre à une blessure nourelle, dit Jacques avec un sourire : tu ne plaideras pas* pour la jeune amie de madame Berthelin. — Comment ! on a pris un autre avocat? — Oui, mon cher, un autre qui est infaillible... Ta cliente est veuve. — En es-tu sûr? — J'ai des raisons péremptoires pour le supposer. — Il faudrait les connaître, tes raisons. — Voilà bien les avocats, s'écria Lutel ; ils n'abandonnent jamais le terrain, et ils discutent tout, même Tévidence. Quand je te dis qu'elle est veuve, tu peux me croire. — Alors , repartit M* Lîgny, ce n'est plus un procès de senti- ment, mais un procès d'affaire que l'on me réserve. Aussi bien, je me rappelle qu'il s'agissait de reprises à exercer pour la dot... Oui, c'est contre la succession que je plaiderai. — Tu tiens décidément à ton procès? — Si j'y tiens ! je l'inventerais plutôt. — Ah ! mon cher, quel malheur pour toi que madame de Perri- court ne plaide pas ! Comme vous vous entendriez ! — Que veux-tu dire? — Rien. Je me comprends, ajouta Lutel qui riait de bon cœur. Voilà une cliente comme il t'en faudrait une. Quelle entêtée I Les beaux procès que vous susciteriez à vous deux ! — Est-ce que nous jouons déjà aux petits jeux? demanda M* Ligny qui commençait à prendre assez mal la plaisanterie. — Allons, ne te fâche pas, sinon j'use de mon influence pour nuire à ta clientèle. — Jacques, tu deviens une énigme. Mercredi dernier tu soupirais à faire tourner un moulin ; aujourd'hui, tu abuses de l'ironie. — Je prépare une charade; je te l'ai déjà dit, reprit Lutel en s*éloignant; tu auras le mot plus tard, si tu ne le devines pas. Et, enchanté de sa double vengeance, laissant M* Ligny aussi troublé que madame de Perricourt, Jacques ne songea plus qu'à son rôle habituel dans le salon de madame Berthelin. Il fut, ce soir-là, d'une gaieté sans bornes, d'une audace de paradoxes qui mit en fuite le conseiller d'État avant l'heure accoutumée. On eût dit que Jacques avait peur de paraître sentimental. Françoise, qui faisait écho à sa bonne humeur et qui, mise à Taise par cette complicité joyeuse, se FRANÇOISE. 109 dédommageait de la réserve qu'elle avait été obligée de garder le mercredi précédent, Françoise elle-même fut étonnée, et lui dit entre deux éclats de rire : — Gomme il ne faut juger personne sur Tapparence, je tous avais, pris d'abord pour un professeur. • — Et maintenant? — Oh ! maintenant, vous avez l'air d'un écolier. Jacques fut tenté d'avouer à son tour que les apparences l'avaient trompé le premier soir. Mais ce reproche, s'il était pris au sérieux, pouvait blesser Françoise. Si, au contraire, on l'acceptait en plaisan- terie, il rendait Jacques ridicule. — C'est que, mercredi dernier, se boma-t-il à répondre, vous m'intimidiez. — Quelle sympathie ! Il parait qu'aujourd'hui nous n'avons peur ni l'un ni l'autre. — Ne répondez que de vous, madame. Les écoliers poltrons affectent souvent de rire pour ne pas laisser voir qu'ils tremblent. — Si vous continuez , monsieur, je vais vous prendre encore pour un professeur en veine de galanterie. ; — Vous voulez dire de pédaniisme. Je serais honteux de démé- riter de la couronne d'innocence que vous me décernez. J^y tiens beaucoup, et je vous demande de jouer avec moi pendant toute la récréation. Françoise regarda Lutel d'une façon étrange. Il y avait comme un soupçon, comme de la défiance dans ses yeux; mais ce fut à peine un nuage, une ombre. L'éclair de son beau sourire se répandit sur tout son visage, et, avec une familiarité qui eût été audacieuse partout ailleurs que chez madame Berthelin, elle pria Jacques de lui offrir le bras et fit avec lui le tour du salon, proclamant ainsi une intimité qu'on ne pouvait plus dès lors dénoncer ni soupçonner. Madame Ollinger, dont tout le monde, ce soir-là, apprit le nom, sans apprendre rien de plus, était d'une beauté capricieuse. Le chans^ de sa personne, ne tenant pas à l'harmonie des lignes, dépendit souvent d'un sourire ou d'une émotion. Le lendemain d'un jour qui l'avait vue triompher dans toute sa fraîcheur, dans toute sa gentillesse, elle subissait une éclipse, avec la même toilette et dans les mêmes conditions. Les beautés sculpturales ne courent pas ces risques, mais n'ont pas non plus les succès qui les compensent. Gomme elles sont toujours les mêmes, elles immobilisent Tadmiration. Les beautés ^iO REVUE NATIONALE. mobiles, au contraire, agitent l'enthousiasme, à chaque édaircie nou- velle, et sortent du nuage qui les voile par iB9tantâ,€oniDDe le dia^ mantsort de récrin qui Ta repris avec un éclat augmenté, paroe qu'il était oublié. Elles refont la blesaure.plus profonde, aprèeravoir lais- sée se cicatriser. Françoise avait été peu remarquée le mercredi préeédenL; mais, ce soir-là, on ne voyait qu'elle. Ses cheveux, d'un blond pâle, avaient des reflets qui mettaient comme un nimbe, comme une sorte d^at- mosphère argentée autour de sa figure : ses yeux bleus, un .peu grands .pour œ petit visage, demandaient si bien la sympathie et in- terrogeaient avec tant d'insistance tous les regards dans le salcm, qu'on ne pouvait leur refuser un sourire; sa bouche, fine, accentuée, friande, semblait faite uniquement pour les belles gaietés et les belles gourmandises; son menton, parfaitement arrondi et un peu avancé, trahissait la mutinerie et l'entêtement. Semez une pincée de carmin sur les joues, des ombres tendres sur le cou que des cheveux bouclés s'échappent derrière l'oreille voilaient à demi; imaginez une taille, flexible sans exagération, une poitrine qu'elle sait voiler chastement sans la cacher, des mains d'enfant, un pied de Cendrillon, et -vous aurez le portrait de Françoise. Quand ses grands yeux n'avaient pas d'édairs; quand sa bouche, si prompte à laisser voir. les dents, restait immobile; quand toute cette combinaison de nuances délicates manquait de rayonnement; madame QUinger était encore jolie, mais pouvait être confondue avec bien d'autres. Il était impossible de ne pas l'admirer, si une joie ou ime colère frémissait sur ses lèvres, allumait une étincelle dans ses yeux. On se sentait troublé, sans que rémoti(m fût précise; il y avait à la fisiscpielque chose de virginal «t d'effronté, si j'ose ainsi dire, dons cfitte coquette naïve. Était-elle igasrante plutôt que blasée? était-ce du dépit plutôt que du désir qui ïnettait une pointe si aiguë dans cer- tains mots et dans certains regards? 'Le mystère qui s'attachait à elle, à son âme plus aicore qu'à sa personne, lui servait adéfier les curieux; elle le gardait bien, sans l'enfermer. Elle s'en faisait une arme pour l'attaque, beaucoup. plus que pour la défense. Jacques i?e croyait invulnérable, et l'était, en effet, ce soir-là. Il ne eraignit pas de -se réserver une place à côté de Françoise; il inventa avec elle tous les petits jeux qui furent -joués. — Tu «la connaissais, vilain sournois? lui demanda M* iLigny. — .Je oeila tonnakipasieBCore) t^ndit-il. ■•1 FRANÇeiSB. »1 — Tu parais pourtant assez mancé dansraes bonnes grâces, rqMir- tiU'avwit a¥6c \m soupir* — Et toi , tu la trouves jelie? dit Lutel. — Charmante ! adorable ! elle mettrait le feu aux fauteuils. Vois donc comme tout le monde la regarde. Ah ! mon ami, je ne croyais pas jusqu'ici au mariage; mais si je devais trouver une femme comme celle-ci!... Et Tavocat leva les yeux vers le lustre du plafond , absolument oomme, à l'audience, il leiftût ses regards vers le-buste de son sou- verain. Jacques sourit avec ironie. La femme qui causait un enthousiasme si universel et qui plaisait tout particulièrement à son ami Ligny ne pouvait décidément pas être la femme rêvée par lui. — A ton aise ! reprit-il tout haut, elle est veuve ; tu peux te mettre sur les rangs. *— Oh ! je ne pourrais guère compter sur l'appui de madame Berthelin. — Pourquoi donc ? — Je ne sais. Quand je parle de mariage devant elle , je la trouve silencieuse, presque sévère.. .D'où vient-elle cette madame 01- linger? « — D'Allemagne, je crois; mais elle est... de Paris. — - Il faut absolument, mon cher, qu'elle ait un procès à me faire plaider, dit l'avocat d'un air de fatuité superbe, et en recueillant dans un regard promené autour du salon tous les témoignages d'admira- tion qui s'adressaient à la jeune dame. 11 était de cette catégorie de vaniteux naïfs pour qui le bonheur est le droit de faire envie ^ et qui ne veulent 'pas d'un triomphe ignoré. Françoise lui plaisait, surtout parce qu'elle plaisait à tout le monde. Jacques promit ses bons ofiBc^ à Toccasion, plaisanta son ami .sur sa tendance sentimentale , lui communiqua ses conjectures relative- ment à la fortune {présumée de 'madame OUinger, et le quitta pour retourner à madame de Perricourt. Il était d'une bonne humeur méchante.; sa joie àe se sentir guéri si vite était doublée d'une colère secrète. — J'ai une grande nouvelle à vous annoncer, dit-il à la femme abandonnée. — Je la connais déjà, repartit celle-ci d'un ton moqueur. 212 REVUE NATIONALE. — En yérité, quelle est-elle donc? — Vous TOUS êtes trompé sur le compte de madame Ollinger : elle est libre, et, à la rigueur, elle peut se marier. — A la rigueur ! voilà un mot sévère. Puisqu'elle est veuve, elle est dans son droit. — Ah! on vous a dit qu'elle est veuve? demanda madame de Per- ricourt en souriant. ^- Sans doute; sauriez-vous le contraire? — Moi je ne sais rien, sinon que j'avais deviné juste et qu'on veut vous marier. — Sur ce point, madame, votre sagacité est en défaut. Toutefois, l'erreur n'est pas grande. Si l'on veut marier quelqu'un, ce n'est pas moi ; mais je connais quelqu'un qui veut se marier. Le pronostic peut donc se modifier. — Quel est ce quelqu'un ? Jacques montra son ami. Celui-ci, les yeux brillants, la tête rejetée en arrière, la main appuyée sur son gilet, commençait une petite plaidoirie dans le genre tempéré, au milieu d'un groupe dont madame Ollinger était le plus bel ornement. -^ Lui ! s'écria madame de Perricourt. Au fait, pourquoi pas ? Le hasard a de l'esprit, et c'est peut-être, dans les circonstances actuelles, un avocat qui convient le mieux. — Pourquoi donc un avocat? demanda Lutel, étonné du sourire qui accompagnait cette réponse. — Parce que si M. Ollinger, le mari défunt (et madame de Perri- court souligna le mot avec une ironie visible], s'avisait de revenir, il trouverait avec qui plaider. Lutel fut frappé de cette réponse qui réveillait le souvenir des pre- mières confidences de l'avocat. — Vous en savez plus que moi , dit-il , en hochant la tête. — C'est que vous ne voulez rien savoir, répliqua madame de Per- ricourt. J'ai demandé à madame Berthelin de m'expliquer ce qui me semblait obscur, et elle s'est empressée de me satisfaire. Adressez-lui la même question. — A quoi bon? reprit Jacques qui se sentît rougir. J'en sais assez , puisque j'ai deux bons yeux et que je trouve madame Ollinger fort jolie. — Elle est un peu coquette, n'est-ce pas? dit madame de Perri- court. FRANÇOISE. 213 — Un peu ou beauœup, je n*en sais rien , répondit vivenlent Lutel ; car vous m'avez blasé sur la coquetterie. Et profitant de l'éclat de rire que soulevait cette riposte, il s'éloi* gna sans vouloir en entendre davantage. La soirée se prolongeait; personne ne donnait le signal du départ; madame Berthelin, un peu alarmée d'abord du succès de sa filleule, s'y habituait, cherchant même à y trouver un indice pour son plan de tutelle. L'attitude simple de Jacques, l'admiration de M* Ligny ne lui avaient pas échappé. Quant à Lutel, il était toujours d'une gaieté parfaite, mais il se sen- tit fatigué de sa joie : il se souvint des quelques mots échangés le mer- credi précédent sur le trottoir de la rue Tronchet, et il eut peur des confidences de son ami. M^ Ligny en aurait beaucoup à dire. — Il reconduira madame de Perricourt, pensa Jacques, et elle l'écoutera. En conséquence , il s'esquiva avec précaution , pour rentrer chez lui, sans songer à admirer en route la splendeur de la nuit, et sans s'apercevoir que le printemps, qu'il désirait avec tant d'ardeur, huit jours auparavant, s'était considérablement approché. Il lui sembla, au contraire, que la température était refroidie; et le lendemain', en se levant, il n'entendit plus le ramage des oiseaux qui l'avait tant frappé la semaine précédente. Cette fois, ce fut sa vieille bonne Thé- rèse qui l'entendit et qui le lui fit remarquer, fort inutilement ; car l'heure de l'idylle semblait passée pour lui. Jacques Lutel avait beaucoup réfléchi pendant ces huit jours. Ses, premiers pressentiments d'amour, en élevant le diapason de toutes les voix intérieures qui lui parlaient de sacrifice et de tendresse , lui avaient fait honte de sa vie contemplative. L'action est un besoin des âmes fières qui veulent justifier lo bonheur. Mais le calme, ou plutôt cette trêve survenue tout à coup , ne modifiait pas ses dispositions nouvelles. Il aspirait à une tâche , à une responsabilité virile , aussi bien pour se donner le temps de voir revenir ses rêves, que pour ne pas s'exposer aux moindres illusions. Il fallait à son esprit, comme à son corps, une gymnastique continue. — On n'est pas dans le monde uniquement pour jouer aux petits jeux , se disait-il , en pensant à M. Berthelin. 214 REVUE NATIONALE. Kais c*était précisément le choix d-un état qui rembarrassait. — Je voyagerai, ajoutait-il par moments; c'est un doublé exercîecr, et j*irai d'abord en Aliemagne. Comme il délibérait ainsi* avec llii-môme le lendemain de ce mer^ crcsdi signalé par le succès de madame Olltnger, Thérèse lui remit un petit biUét qu'un domestique^ venait d'apporter. Madame Berthe- lin le priait de venir en toute hâte , réclamant sa présence comme un service. Jacques courut à la rue Tronche t avec un battement decœur héroïque. U se présenta tout ému et tout essoufflé. — De quoi s'agitait donc? demanda-l^il à madame Berthelin^ — De déjeuner, lui répondit en riant la femme du conseiller d*État. J*avais pourd'un reâi8> je vous ai tendu un piège. D^illeurs, c'est un service aussi- que vous me rendez : vous savez que je compte sur vous pour certains conseils. Mon mari est au palais du quai d'Orsay. Son oeuf à la coque et sa tasse de thé sufSsent à sa verve pour toute la journée. Nom srarimes libres; j'ai comploté une petite orgie. — A nous deux? diemanda Jacques. -^ A nous trois, dit madame Berthelin avec un certain cfignement d'yeux. — Prenez garde , madame , vous m'exposez trop ! — Je voudrais vous voir à ma place , reprit Hélène avec une mance de mélancolie. Je n'ai personne à qui je puisse demander un avis. S'U s'agissait d'afTaircs contentieuses, je m'adresserais à M. Berthelin. — Ou à M' Ligny, dit Jacques avec intention. — Ah ! ah ! il parait que vous connaissez déjà la bonne volonté de votre ami Nous en reparlerons Eh bien ! oui, s'il s'agissait d'un procès, je m'adresserais peut-être à l'avocat en question ; mais il s'agit de matières délicates qui exigent du cœur, de l'esprit, de la finesse. Tant pis pour vous, je veux que vous serviez. Hélène^ en parlant ainsi avec un enjouement cpii dissimulait mal une préoccupation sérieuse, tendit la main à Lutel, conune pour lui proposer un pacte. — Mais si je perds, à un moment donné, toute ma liberté d'esprit, répondit Jacques. — Je ne crains pas cela, répliqua madame Berthelin. Et puis, quand bien même je serais imprudente , je ne vous demande pas de rester à l'abri. Courez des dangers, souffrez, si vous voulez... • mais servez-moi comme je veux être servie. FRANÇOISB. 24(r- — Âlalxnraeheurejrepartit'JaapxeSjyoilàoequi me décide. (jHiand: vous ne TOUS adressiez qu'à ma sagesse, tous me faisiez honte et vous- me faisiez peur. Vous n'invoquez plus que mon déyonement, je suis: toukk TOUS. Qu'importe que je souffre, si je tous aide dans-v^tro œuvre mystérieuse? — Le mysiène va cesser; je suis étonnée que vous n'en ayez- pas appris Ib mot bien simple par quelqu'un de nos amis. Mais soyons moins solennels. Je ne sais que Caire. Voilà la vérité triviale. Il me finit amuser, diriger et protéger une jeune fennne qui me parait désinté- ressée de la vie sérieuse et assez disposée à la coquetterie. Comment l'occuper? comment lui faire, dans notre entourage, cette position nette, précise et respectable que je veux pour elle? Je ne suis pas une duègne, je n en ai que les cheveux blancs;. je ne suis pas' une confidente docile à tous les entraînements de la jeunesse ; je ne Teux ni mettre Françoise sous les verrous, ni la lancer dans une vie fri- vole. Je m'embrouille dans mes calculs. Je^s seulementune choses c'est que madame Ollinger est honnête et loyale, et qu'elle aura en vous la confiance fraternelle que je veux feire naître. Ah! si j'étais sa mère, ou bien, si seulement j'avais eu une fille j ajouta madame Berthelin, en levant ses beaux yeux avec un geste de découragement; je saurais mieux lire en elle, j'aurais ceçu une révélation qui me fait défaut ; mais le vide de mon existence laisse un vide dans ma péné* tration. Je n'ai que de la bonne volonté, des aspirations confuses, cl. un grand désir d'assurer le bonheur auquel Françoise peut encore prétendra. Voilà pourquoi, mon ami, j'ai besoin d aide. Vous êtes jeune, mais vous êtes sérieux. Si je commets une faute en vous prenant pour associé, c'est ce que Dieu seul peut dire ; mais c*est ce qui me parait assez douteux pour que je tente l'épreuve. Je vous ab prévenu, quand je Vous ai vuiinquiet; vous m'avez déjà comprise^ et rien ne me parait menaçant, quanta présent: je vous demande seule* ment de tout me dire. Sauvon&-la d'abord, voilà l'essentiel. Si vous courez des dangers ensuite, nous aviserons. Yous avez assez de cœur pour souffrir sans vous décourager. — Merci de votre franchise, répondit Jacques avec un faible sou- rire. Je serai digne de tant d'estime; que faut-il faire? — Voilà la question que je m'adresse à moi-même, reprit ma- dame Berthelin- en soupirant. Hier au soir, Françoise m'a avoué qu'on l'avait beaucoup admirée^ et j'ai vu d'ailleurs quel encens tous cesmessieujQsallaiontbculer pour elle. Je ne crains pas^ qu'elle soife 216 REVUE NATIONALE. compromise ; mais ce jeu de coquetterie, qu'elle pourrait jouer par malice, s*il ne faisait pas des yiclimes bien intéressantes, serait de nature à introduire chez moi, dans le monde qui doit être le sien, des habitudes de galanterie, de fadeurs, que je crois mauvaises pour son repos. — Ligny a des intentions pures, dit Jacques en plaisantant. — Oh ! votre ami ne me fait pas trembler ; mais combien de gens, comme lui, trouveront madame OUinger charmante et prendront plaisir à lui chanter leur romance! Elle en rira, je le sais; mais j*ai- merais mieux la voir pleurer. En un mot, il faut trouver pour cette jeune femme un intérêt , un but, qui ne soit ni Tamour sérieux , ni Tamour frivole. Il faut à nous deux, mon ami, inventer pour elle un devoir; si elle était pauvre , je dirais, un état qui Foccupe. L*oisivelé est son mal. Jacques resta silencieux. Une heure auparavant, il s*était dit à lui- même que Toisiveté est funeste; et il s'était fait, sans l'avoir encore résolue , une question pareille à celle qu'on lui adressait dans Tinté- rét de madame OUinger. Cette coïncidence était une seconde tenta- tion du hasard; n'avait-il pas tressailli une première fois en appre- nant que Françoise était orpheline comme lui? — Oh ! vous avez le temps ; ne cherchez pas encore , lui dit madame Berthelin qui essaya d'interpréter son silence; d'ailleurs vous n'êtes pas suffisamment renseigné. — Je le suis assez, pour plaindre votre filleule, reprit-il. Indiquer un devoir à une enfant sans famille, à une femme sans amour, cela est difficile. Les hommes peuvent ne rien aimer et ne pas mal agir, pourvu qu'ils trouvent un tourne-broche quelconque , qu'ils soient assis pendant plusieurs heures devant un bureau ; mais une femme! — Oui, c'est vrai, murmura madame Berthelin avec un soupir, cela est bien difficile; les femmes ne peuvent pas être préfets!... — Ou conseillers d'État, ajouta audacieusement Lutel, qui se fit pardonner cette plaisanterie à cause du bon sourire qui l'accom- pagna. — Taisez-vous, moqueur, lui répondit-on; vous devenez féroce. Je ne connais rien de plus dangereux qu'un homme d'esprit qui a faim. Allons nous mettre à table. Madame OUinger, qu'on avait fait prévenir, attendait, avec une dis- crétion un peu maligne, dans la salle à manger. Elle tendit la main à Jacques comme à un ami de vieille date, et ne parut pas surprise FRANÇOISE. m de le rencontrer si matin. Elle était en peignoir : ses cheveux , entiè- rement relevés, laissaient à nu son cou et dégageaient ses oreilles qui faissdent osciller à chaque mouvement une perle suspendue comme une goutte liquide au bord d'une rose. Une longue pèlerine descendait mo- destement jusqu'à sa taille qu'elle cachait presque, et donnait à sa robe grise , bordée de bleu , une apparence sérieuse. On eût dit un uni- forme de pensionnaire. La figure de Françoise , si jeune et si rayon- nante, ne démentait pas cette illusion. Jacques pensa tout aussitôt qu'elle ne plairait sans doute pas ainsi à son àmi l'avocat ; mais il était fier pour elle de cet échec supposé , et elle ne lui paraissait que plus charmante à lui-même. Les premières minutes du. déjeuner furent silencieuses. La pré- sence d'un domestique gênait l'expansion ; mais chacun se préparait a parler : Hélène, pour faciliter à Jacques l'occasion d'étudier Françoise; celle-ci , pour satisfaire à sa gaieté naturelle ou convenue ; Lu tel , pour faire preuve de présence d'esprit. On se contenta , on s'amusa d'abord des hors-d'<£Uvre obligés. On s'extasia sur le beau soleil qui, entrant par de larges fenêtres dans cette salle à manger élégante, mettait des étincelles sur les porcelaines et sur les cristaux des étagères , et éta- lait comme une nappe lumineuse sous l'argenterie de madame Ber- thelin. On affecta un sensualisme innocent qui provoquait des excla- mations d'enthousiasme , à propos de côtelettes. Françoise en mangeiL deux et parut s'étonner que M. Lutel n'en mangeât pas quatre. On disserta gravement, c'est-à-dire pour rire, sur Texcellence d'une purée de marrons qui fut trouvée un chef-d'œuvre. Jacques voulut, par galanterie, la comparer à la choucroute; mais madame Ollinger déclara que l'Allemagne ne valait pas la France. Ces propos et d'au- tres aussi dignes d'être consignés étaient entremêlés du bruit des fourchettes, du tintement des verres, des pas assourdis du domestique qui allait et venait de l'un à l'autre , offrant de Teau qu'on refusait quelquefois, et servant du vin de Bordeaux qu'on lui demandait souvent. Lutel mangeait de bon appétit ; il arrosait les fleurs de ses joues et ne protestait pas contre sa santé. Il semblait ravi et il l'était réelle- ment; car il faisait tout bas un rêve, un beau rêve, sans danger, puisqu'il n'aimait pas Françoise. Il s'imaginait qu'il était entre sa mère et sa femme, dans la douce quiétude du ménage. Le simple peignoir de madame Ollinger aidait à ce tableau de bcmheur tran- quille. Jacques ressentait une émotion pareille à celle qu'il avait Tome I. — > 1* LfTTtitoB. 15 fti REVUE NATIONALE. épnmyée dans le jardîo des Tuileries. Aa lien de ces déjeuners teires que lui servait Thérèse, quand aurait-il, chez lui, de ces repas charmants entre une iemme adorée et une mère adoptire? Thérèse manquait à la mise en scène. Comme elle serait heureuse, aussi, cette bonne vieille, du bonheur de son enfant! Que fallait-il pour que le rêve devint une réalité? Peu de chose , et tnen des choses. Une femme jolie, douœ, simple, comme Françoise, mais aussi un amour profoed après lequel il aspirait , sans Tespérer encore. Françoise évoquait œ tableau ordinaire et sublime; mais elle en faisait seulement une ten* tation , une ironie. Madame Berthelin devinait , de son côté , tout ce qui fiermentait d'ivresse idéale , de joie sainte , dans la petite débauche sensuelle dent Jacques prenait si bien sa part. Elle n'était pas la dupe de son gros appétit; elle le voyait regarder Françoise à travers le cristal chaque fois qu'il vidait son verre. Qui sait si elle ne faisait pas aiKsi, elle-* même , un rêve analogue à celui de Lutel ? Pauvre femme ! si ce jeiBM homme excellent, enthousiaste et contenu , simple comme un en&nt, mais à la hauteur de tous les héroïsmes virils, si Jacques était son fils ou son gendre, comme elle se sentirait heureuse! Mais 9oa rêve, à elle, ne pouvait être qu'un regret poignant : elle n'avait pas, comme Lutel ^ malgré l'ironie présente, de vagues et douces perspectives. Il lui était interdit de demander des illusions complètes à l'amitié ; et ce n'était sans doute pas pour unir Jacques et Françoise dans l'avenir , même le plus incertain, qu'elle les avait mis en présence. C'était, en tout cas, pour une explication nécessaire dont le mo- ment parut arrivé, quand tout fut desservi. Sur un signe, le domes- tique apporta le thé et se retira. — Voici l'heure décisive, dit madame Ollinger avec un petit soi>< pir assez moqueur. — Monsieur Lutel , reprit madame Berthelin , j'ai toujours tu dans les livres que les meilleurs récits se font à table. Voilà pourquoi nous vous avons attiré dans ce guet-apens. Ma filleule m'a autorisée à vous raconter les événements bien simples qui composent jusqu'à présent l'histoire de sa vie. Vous êtes un de mes meilleurs amis; pour devenir celui de madame Ollinger, vous avez besoin de la oor- naître. — D'ailleurs, quand vous saurez au juste à quoi vous en tenir, interrompit Françoise en plongeant, avec une componction ironique^ aa cuiller dans sa tasss, vsus vous épargnerez à vou^^méme ces cou- FRÀNÇOISP. fit jectures subtiles, qui me font tour à tour, à vos yeux, jeune fitte, épouse ou veuve. Nous craignoBs, ma marraine et moi, si nous ne vous mettons dans la confidence, de voir la semaine prochaine dix bonnes âmes porter le deuil de M. Ollinger, e( dix mauvaises soUid^ ter l*faonneur de ma main. — Françoise! Françoise, dit madame Berthelin en grondant avec douceur. — Permettez<-moi, madame, de bien avertir monsieur que oe n'est pas pour lui arracher -des larmes... ou des éclate de rire, que nous le mett(ms au courant de ce quî me concerne ; c'est pour lui retirer h fantaisie de me faire plaindre par madame de Perricourt ou demaa* der en mariage par M. Ligny. •«^ J'ai été trahi; vous m'en voulez? reprit Lutel. -^ Si je vous en voulais, monsieur, continua Françoise, je vous laisserais jouer tout à loisir à Colin-Maillard avec mes secrets. Je m vous en veux pas; nous venons de partager le sel de l'hospitalité.. . Soyez assez bon pour me passer le sucre. . . et préparez-vous à écouter. Madame OUinger riait avec affectation; mais sa gaieté cachait visi«- blement, celte fois, un peu d'embarras. — C'est moi qui commence, lui dit madame Berthelin, je ferai l'exposition ; tu prendras la parole pour les épisodes. -^ Les Muses aiment les récits dteroés, repartit Jacques; je pour- rais vous faire ce compliment en latin, je me borne au français. — Qui vous a dit, monsieur, que je ne savais pas le latin? de* manda madame OUinger. — Moi, je rignore complètement, et je vous remercie de traduire, interrompit madame Berthelin, qui se mit en devoir de commencer- Françoise est la fille d'une de mes meilleures amies d'enfance, qui se maria d'assez bonne heure à un riche marchand de bois des Aff* dennes, M. Simonnet. Un accident à la chasse la rendit veuve dans la première année de son mariage. Jeanne aimait et estimait son mari; son chagrin ne fut ni bruyant, ni expressif au dehors^ mais il la tua; et après avoir donné le jour à une petite créature chétive, Jeanne mourut, persuadée qu^elle allait emporter sa fille dans ses bras gla^ ces et qu'elle ne laissait rien sur la terre. — nélas I ce fut la seule consolation qu'elle reçut de moi , in* terrompit avec un sourire an)«r Françoise, qui posa son front sur sa main. -^ Toi, mon enfant, lu vécus de ta mère la beauté et la bonté* 220 REVUE NATIONALE. elle eût vécu, elle qui avait une grande âme, elle t*eût prémunie, sans doute, contre des illusions et des caprices I — Vous cessez d^étre un narrateur impartial, interrompit madame Ollinger, vous voulez prévenir contre moi le public, ma marraine. ^- Alors, raconte toi-même ton enfance , dit madame Berthelin avec douceur. — Ce petit être chétif et malingre, continua Françoise, en repous- sant sa tasse et en croisant ses deux bras sur la table, s'avisa de démentir les préyisions des médecins. U n'avait aucune bonne raison pour vivre; il vécut. Ce souffle incertain se fortiGa. Cette fleurette, épanouie entre deux tombes, prit sa part de lumière et de soleil, comme si elle était nécessaire au bonheur de quelqu'un... On me choisit une excellente nourrice. Quand je fus sevrée, on me donna une gouvernante^ puis on me mit en pension. Quand j'eus terminé la série d'exercices qui constituent Tinstruction d'une jeune fille en France, M. de Trannes^ mon tuteur, un ami, un ancien associé de mon père, se chargea de moi et appliqua tous ses efforts à faire de moi une jeune fille capricieuse, volontaire, ennuyée, gâtée. Voilà ma vie en deux mots; elle ne vaudrait certes pas la peine d'être racontée, si les épisodes n'offraient à un philosophe comme vous matière sans doute à réflexion. — J'ajoute, reprit madame Berthelin, que je n'aurais laissé à personne le droit, le bonheur d'élever et d'aimer l'enfant de ma pauvre Jeanne, moi qui étais de beaucoup l'ainée de mon amie, si j'avais pu, à ce moment, obéir à mon cœur. Mais M. Berthelin était préfet dans un département éloigné; il est d'ailleurs, vous le savez, rhomme de la loi. M. de Trannes avait été nommé le tuteur. Une aïeule infirme, qui prenait plaisir à voir les ébats de ce petit lutin, et qui semblait prolonger sa propre existence pour jouir de quelques- uns des beaux jours de ce printemps, me défendait d'insister... On me fit seulement l'honneur de me choisir pour marraine. Je la bap- tisai de mes larmes ; mais je jurai tout bas de l'aimer, de courir à elle, quand elle aurait besoin d'un dévouement... J'espérais pour elle que ce moment ne viendrait pas... il est venu... Madame Berthelin parlait d'une voix émue. Françoise alla l'em- brasser avec tendi-esse et revint à sa place en disant : — Vous n'eûtes pas besoin d'accourir, bonne marraine; je vous ai prévenue. Je connaissais votre cœur. — Puis, changeant de ton : — La maison de H. de Trannes était élégante^ reprit-elle ; moa FRANÇOISE. 2tf tuteur était un des maîtres de forges les plus considérables du départe- ment. Veuf, sans enfant, il m'entoura de tout le luxe possible. Moi- même, monsieur, il faut bien l'avouer, je ne suis pas pauvre. J'eus donc, de très-bonne heure, de beaux joujoux, de bien belles robes, j'assistais à de beaux bals; je fis des voyages superbes; oh! rien ne me manqua... rien, hormis ce que vous savez... un père pour me sourire quand j'étais jolie , et je Tétais souvent , une mère pour m'apprendre à pleurer. En dépit du soin qu'elle mettait à parler avec cette raillerie , Fran* çoise avait la voix moins assurée , en proférant ces dernières paroles. Jacques sentit son cœur battre ; il comprenait , lui , l'orphelin , cette douleur de l'orpheline; mais sa compassion devint peut-être trop visible , car l'impitoyable jeune femme reprit , en riant d'un rire aigu, forcé : — Non, rien ne me manqua. J'eus même, au milieu de mes jolis ménages et de mes superbes poupées , avant ma première robe de ba) , avant mon entrée dans le monde , mon églogue sentimentale , mon petit poëme. Groiriez-vous, monsieur, que tout mon malheur est venu d'une tartelette que j'ai donnée à sept ans à un petit cama*- rade, en ajoutant mon cœur par-dessus?... Oui, c'est là ma faute. M. de Trannes avait des intérêts en Allemagne^ dans des mines, et il recevait la visite d'un correspondant d'outre-Rhin qui venait passer plusieurs mois à la forge en amenant son fils. Frédéric ayait quelques années de plus que moi , tout juste assez pour me paraître un rnoOf- sieur. Il baragouinait le français avec un adorable petit accent , et il portait de longs cheveux noirs qui descendaient sur son grand col d'une façon adorable. Doux, timide, patient, il était fait pour les taquineries d'une enfant gâtée; aussi je le tourmentais tant... que je l'adorais. Je ne sais plus de quelle époque date notre connaissance , mais je sais bien qu'à sept ans et demi je l'appelais mon petit mari, et qu'il m'appelait sa petite femme. Ah! monsieur, vous demandiez ce que c'est que l'amour? Je vous ai dit que je n'en savais rien. Eh bien ! maintenant que nous sommes entre nous, je puis vous répondre : c'est le bonheur de courir, en se tenant par la main, dans les allées d'un grand parc; car il ne faut pas croire que la forge de M. de Trannes fût autre chose qu'un château ; et on n'y voyait pas de forgerons. — L'amour, c'est le goûter sur l'herbe , c'est le petit nid dérobé , c'est la traversée périlleuse sur un batelet ! Allez ! j'ai bien aimé, de sept à huit ans, et mes poupées ont reçu de terribles confidences ! Par mal* tn REVUE NATIONALE. hear, ces demoiselles écoutaient et uc ré])ondaieDt pas; j'aTais besoin d*un conseil, elles ne me lont jamais donné. Moi qui les chérissais et qui croyais à leur existence comme à celle des fées, j*ai reconnu plus tard qu'elles avaient la tête creuse et du son dans tous les mem- hres. Frédéric était un aimable compagnon. J'ai cru qu'il m'awt sauvé la vie parce qu'il m'avait retirée d'une ornière pleine de boue: je lui donnai ce jour- là une bague qu'il ne mit pas à son doigt parce qu'elle était trop petite, mais qu'il a toujours gardée depuis. On nous laissait , pendant des mois entiers, nous ébattre librement dans le château. Ah! monsieur, les beaux jeux! Et comme c'était moins dif- ficile et plus pur que tous vos jeux innocents ! Quand arrivait la sépa- ration, je pleurais de bonne foi. — Adieu, mon jjetit mari! — Adieu, ma petite femme ! — tu m'aimeras bien ! — Tu m'apporteras quelque chose d'Allemagne. — Et je pensais à Frédéric pendant au moins huit jours... Quant à lui, c'était un cœur fier ; il avait les yeux rouges, en me quittant, mais il ne pleurait pas. Il était trop grand pour lais- ser voir qu'il tenait à une petite fille; mais il y tenait. — J'étais jolie, je viens de l'avouer ; une petite rose sauvage : de l'éclat, quelque chose d'ébouriOë, des épines et pou de parfum. — Le portrait est encore ressemblant, interrompit madame Ber- thelin avec un sourire indulgent. — C'est possible; mais les épines se sont multipliées. Quand vint le moment d'apprendre autre cliose encore que l'art de grimper aux arbres comme un petit chat, on me mit en pension à Paris. Je vous fais grâce , monsieur, de mes succès. J'avais tous les maîtres de science et de littérature ; voilà pourquoi , sans doute , la première année , j'ob- tins un prix de gymnastique. Pendant les vacances, je revis Frédéric. J'avais pensé à lui bien souvent et j'avais raconté à mes petites amies nos beaux serments de nous marier quand nous serions grands. 11 me sembla que j'étais en retard et que le moment était déjà arrivé pour mon fiancé, car il était devenu presque un jeune homme; il hésitait à m'cmbrasser; il ne voulait pas me tutoyer. Je me sentis humiliée de ce respect et je le contraignis bien à y renoncer. Nous jouâmes gaiement comme autrefois; seulement, si je mettais le pied dans une ornière , Frédéric n'avait plus besoin de m'aider à en sortir; et à la fin des vacances, au moment de nous dire adieu, mon petit mari profita d'une visite que nous faisions ensemble à la volière pour me dire , tout en jetant avec moi de la graine aux oiseaux : — Françoise , j*ai quckpie chose à te rendre. FRANÇOISE» fU — Quoi donc , Frédéric? •*-^ La bagne que tu m'as donnée. <**** Est-ce que tu la trouves laide? ««^ Non; nuds il me aemble que j'aurais tort de la garder main» tenant. -—Pourquoi, puisque je te l'ai donnée de bon cœur?..* Tu ne nM l'âs pas prise. Frédéric rougit , garda le silenoe. Je lui défendis de me reparler de cette restitution , et nous nous séparâmes , lui , pour retourner à l'université , moi, pour rentrer en pension. A chaque vacance , nous nous retrouvions avec un plaisir que chacun manifestait à sa manière. Frédéric avait la joie pâle et silencieuse ; moi , je l'avais rose et ei- pansive. Après un petit examen réciproque, pendant lequel chacun constatait les progrès de l'autre en force, en beauté, en esprit, nous reprenions nos jeux, un pou modifiés. — Te souviens-tu , disait l'un, de cette promenade que nous avons faite l'année dernière? — Te sovh viens-tu de ce goûter à la ferme? répliquait Tautre. — Si nons re- commencions ! Et on recommençait , mais avec moins d'entrain rt d'abandon. U fallait un petit effort pour rester enfants, un petit effort de Fi^édéric; car moi j'aurais voulu, au contraire, m'en tenir toujours à mes poupées et à mon petit mari. Une fois, mon tuteur me dit, au retour de la pension , que nous allions employer toutes les vacances à un grand voyage. •— Et Frédéric? demandai*-je. -*- Oh ! Frédéric étudie , devient un monsieur; la vie est sérieuse pour lui; il n'a plus de temps à perdre en enfantillages. — Je ne le verrai donc pas? — Si , peut-être , à notre retour. Je fus mécontente et je partis pour l'Italie. J'avais seize ans. On ne déplaît jamais trop à cet âge-là; je remarquai que partout on me traitait comme une grande demoiselle. On ne m'offrait plos de jouer aux petits jeux , et vous êtes la première personne , mon-- sieur, qui m'ayez fait faire une nouvelle connaissance avec les jeux in- nocents; mais on m'adressait des compliments qui me donnaient des impatiences terribles; on baissait les yeux devant moi qui n'avais aucune raison de les baisser devant personne. Ce premier voyage me révéla que j'étais un parti convenable et que les perfections de ma dot pouvaient faire passer par-dessus les imperfections de mon oarae- tère. Je ne sais si je suis coquette; mais je conçus do dépit de cette 224 REVUE NATIONALE. découverte , et je fus curieuse de savoir ce qu'en penserait mon ami Frédéric. Hélas! Frédéric ne vint pas cette année-là! Je retournai à la pension sans Ta voir vu ; j'emportai son souvenir, et je m*y attachai d'autant plus qu'il m'avait semblé qu'on avait fait quelques efforts habiles pour l'effacer de mon esprit. L'année suivante , je savais assez d'orthographe et de piano pour être une jeune personne accomplie. Mon tuteur me garda près de lui : je dis adieu .à la pension , aux amitiés que j'y avais contractées, dont pas une ne devait s'éteindre et dont pourtant pas une ne m'est restée. M. de Trannes était un beau et bon vieillard qui prit son rôle de père au sérieux, en m'obéissant en toute chose/ en se faisant l'esclave de mes moindres caprices, en me conduisant au bal, au théâtre, aux eaux, partout où les gens riches s'amusent à s'ennuyer. Je pensais à Frédéric, mais je n'en parlais jamais. Mon tuteur fut le premier qui mit ce nom dans nos conversations intimes. Il m'ap- prit que mon petit camarade était un ingénieur des mines; qu'il tra- vaillait pour la gloire de l'Allemagne et pour sa fortune particulière. Il dirigeait de grandes usines ; son nom était cité parmi les plus illustres. Que m'importait tout cela? avait-il gardé ma petite bague? Pourquoi ne venait-il pas? J'étais donc pour lui un rêve du passé, un souvenir enfantin dont il rougissait. Enfin, j'appris un jour qu'il quittait ses fourneaux et qu'il venait s'entendre avec M. de Trannes pour je ne sais quelle montagne de zinc ou de plomb dans laquelle ces deux messieurs voulaient faire des trous. De moi, il n'était pas question. Je lus la lettre qui annonçait ce bien- heureux voyage. Frédéric était plus fort que moi en mathématiques; il y avait quatre pages de chiffres. Je promis bien de lui faire l'ac- cueil le plus terrible qui eût jamais épouvanté un coupable. Je pen- sais à l'interrogatoire de Barbe -^Bleue redemandant sa petite clef. — Qu'avez-vous fait de ma bague? devais-je dire à l'infidèle. — Mais je vous avoue que je ne trouvai qu'une révérence pour l'accueillir quand il descendit de voilure, devant le perron du château. C'était maintenant un homme, un homme grave ; pourtant, il sourit en me saluant; et, sur l'invitation de mon tuteur, il ne refusa pas de me tendre la main. Je sentis que je n'avais plus de colère, mais que j'é- tais intimidée par ce personnage sérieux. — Je ne vous ferai pas son portrait, monsieur Lutel, vous lui ressemblez... un peu... oh! bien peu. Jacques s'inclina en souriant. FRANÇOISE. 225 — Pendant les premiers jours , continua Françoise en poussant un soupir, je vis à peine Frédéric qui avait de longues conférences avec M. de Trannes et quelques ingénieurs venus de Paris. On coniH tituait une société franco-allemande pour exploiter la montagne de plomb. Quand l'affaire fut conclue, le soir, il y eut un grand dîner où la métallurgie fut célébrée sur tous les tons ; il ne tenait qu'à moi de devenir savante, je n'aurais eu besoin que d'écouter ces messieurs ; mais je les entendais à peine : j'avais commandé une petite migraine qui me servit merveilleusement à rester le front penché sur mon assiette, dans laquelle je lus toute la soirée ce vers, que je me répé- tais à moi-même et qui était mon seul souvenir classique : Gomment en un plomb vil For pur s'est-il changé? Au dessert, un bel esprit, décoré pour autre chose sans doute que pour son esprit, porta un toast à la réussite de la grande affaire qu'on avait conclue ; il but : — Aux intérêts des peuples séparés ou plutôt unis par le Rhin ! — C'est un mariage que nous venons de faire entre l'Allemagne et la France ! dit un plaisant, venu de Francfort pour proférer ce bon mot. — Ce n'est peut-être pas le seul que nous ayons à faire, reprit mon tuteur. — J'étais en face de lui, je le regar- dai : il me sembla qu'il avait un sourire mystérieux et plein d'em- bûches, en parlant ainsi. Je regardai Frédéric; il n'osait plus sourire, le traître , mais il pâlissait. Je décidai que j'étais guérie , que je n'aurais plus la migraine de toute la soirée. J'avais à me venger de ce toast insolent. Quand on sortit de table , comme la soirée était belle et comme les nuits d'août sont faites spécialement pour tenter les fumeurs , M. de Trannes et ses convives descendirent dans le parc; je remar- quai que Frédéric restait en arrière. Tout à coup il se retourna et vint à moi dans le salon. — Maintenant que les affaires sont terminées , me dit-il en me tendant les deux mains avec simplicité, permettrez-vous, Françoise, à l'ami de votre enfance de vous demander si vous ne l'avez pas oublié? Je m'aperçus qu'il ne me tutoyait plus ; mais , cette fois , je ne ^ en fis pas un reproche, au contraire; d'ailleurs, moi-même, qui voulais lui dire toi, je sentis que j'allais infailliblement Im nous. 2S6 REVUE NATIONALE. — Croyez -VOUS que toutes les affairas soient terminées? lui demandai-je avec une hardiesse dont je in*étonne encore. D me flemblait que mon tuteur en faisait pressentir d'autres. Frédéric eut un petit sourire, mais ne répliqua pas. Il m^était difficile d^insister et de lui dire moi-même des choses que je devais tout au plus entendre. Mais les Allemands, monsieur, sont des fourbes que je vous dénonce ; ils cadient leur finesse sous la bon- homie, comme on cache des petites mains blanches dans de gros fiants fourrés. Frédéric, en ne m*aidant pas à parler, faisait sans doute ime expérience. — Oui, monsieur, lui dis-je avec une colère dont je ne fus plus maîtresse, je vous ai oublié. •^ Bien vrai? demanda-t-il avec une douceur qui pouvait aussi bien passer pour de la fatuité que pour de la modestie. — - Aussi vrai que vous-même avez oublié, sans doute, certain petit cadeau que je vous fis autrefois. A peine Tavais-je ainsi défié, que j*eus peur; Frédéric pouvait voir de la coquetterie dans mes [varoles. Il mit gravement la main dans son gilet et en relira la petite bague que je lui avais donnée. — Rendez -la -moi! dis-je avec un redoublement de mauvaise humeur. — La voici, répondit-il en me la posant dans la main; vous Tauriez depuis longtemps, mademoiselle, si vous Taviez reprise quand j'ai voulu vous la rendre. Et sans ajouter un mot, me saluant avec respect, il se dirigea vers la porte. Je ne sais ce qui se passa en moi ; je ne voulus pas être humiliée par son stoïcisme. J'eus peut-être le remords de ma colère. — Frédéric, lui dis-jc avec une palpitation de cœur que je n*aî jamais ressentie depuis, pardonnez-moi ; reprenez cette petite bagua, et conservcz-la en souvenir de nos années heureuses. Il s'arrêta, et me regardant avec solennité : — Ce n'est plus comme un souvenir du passé ; c*est comme ffia gage de l'avenir que je l'accepterais maintenant, me répondit-il. Je trouvai la riposte un peu hardie; ma mauvaise humeur ne valait pas une sommation si directe. — Nous sommes trop jeunes l'un et l'autre pour engager Tavo- nir, lui dis-je avec autant de dignité que j'en avsûs vu mettre, au théâtre, dans des réponses de ce genre; et, faisant une grande rêvé- FRAKÇOrSB. trt rence, je quittai rk>génieur des mines pour aller dissiper au grand air ma migraine qui me revenait. Le lendemain, mon tuteur fine prit à part et voulut me gronder. — Que s*est-il donc passé entre toi et Frédéric? Je racontai tout. Le bonhomme se mit à rire. — Cœurs innocents, secria-t-il, vous vous aimez, et j*avtis riison ! Allons, FrançcHse, ne boude pas trop ton petit mari/ Dans six mm nous ferons la noce ! Je crus inutile de protester; j'étais bien résolue à ne pas donner raison, en ce cpii me concernait, aux toasts de MM. les ingénieurs; j*af» fectai Tair le plus indifférent. Quand Frédéric prit congé de moi , je le regardai bien en face, en lui souhaitant un bon voyage, et poHr* tant... Mais, en vérité, monsieur, je ne sais pourquoi je vous raconte tout cela. En deux mots, voici le dénoûment de Téglogue... — Je ne veux pas de ces deux mots, s'écria Jacques, qui écoutait ce récit avec attention; puisque vous m*estimez assez pour me don- ner votre amitié, je tiens à la confidence tout entière et dans tous ses détails. — A quoi bon ? — Allons, mignonne, dit à son tour madame Berthelin, fais h(MH neur à la caution que j*ai donnée pour M. Lutel. Tu as, d ailleurs, raconté le principal. — Je trouve, au contraire, que le y\us difficile à avouer, c*est qe qui me reste à dire, reprit Françoise. Il me faut confesser Terreur it plus étrange et la faute la plus impardonnable. Oui, monsieur, parce que Frédéric avait eu dans son attitude, au départ, ce bon goût kinal, cette dignité que le premier venu. Allemand ou Français, pour peu qu*il mette des gants, ne saurait manquer d'avoir; parce qu'il ne prit pas un air désespéré; parce qu'il ne fit rien pour me prouver une ardeur de sentiment qui lui laissait toute la liberté d'aligner des chiffres, je m'imaginai qu'il parlait avec une blessure; qu'il m'aimait plus qu'il ne le laissait voir, et qu'il conservait un avantage de géaé^ rosité et de dévouement, en me rendant ainsi libre de le tourmenter. Le lendemain et les jours suivants, je me rappelai nos jeux d'autrefois; j'aurais voulu redevenir petite fille, lui sauter au cou, l'appeler mon peiiimari, et le battre de ce qu'il m'avait mise de mau- vaise humeur. Mais les miroirs de ma chambre faisaient tort à ces souhaits rétrospectifs ; je me trouvais si grande demoiselle, et lui, d*un autre oMé, me paraissait un si beau monsieur avec sa figœe 228 REVUE NATIONALE. réfléchie que je sentais bien qu*il fallait accorder mes impressions d'autrefois avec mes impressions récentes. Je me persuadai que Tin- différence n*était pas possible et qu'il me fallait ou haïr, ou aimer ce compagnon de ma jeunesse. Pourquoi aurais-je eu de la haine pour ce premier ami? Il était toute la grâce, toute la joie de mon enfance. M. deXrannes était bon; les gouvernantes qu'on m'avait données avaient été d'une affabilité obséquieuse; j'avais trouvé en pension des amitiés bien ardentes, mais bien perfides ; le seul souvenir d'épa- nouissement complet, sans arrière-pensée, sans nuage, ce qui repré- sentait toutes mes tendresses d'enfant, à moi qui n'avais pas eu de mère, c'était Frédéric. Je fus séduite, monsieur, par ce petit bambin aux longs cheveux qui avait partagé mes tartines à huit ans! Toutefois, je ne me rendis pas sans combat; j'étais fière, je le suis encore, et c'est peut-être par orgueil, plutôt que par humilité, quç je consens, en définitive, à vous raconter ma vie. Je ne voulais pas aimer celui que je ne pouvais pas haïr.  quoi bon, d'ailleurs, me marier? J'étais libre, j'étais riche, et, grâce à une indépendance de caractère qui s'imposait toujours à ceux que je rencontrais, j'avais presque les privilèges d'une femme mariée. J'entraînai mon tuteur dans un tourbillon de voyages. Je lui persuadai que les eaux devaient me guérir de mon inquiétude nerveuse; et alors je pris mon rang, le premier, je suppose, parmi ces astres errants dont on suit la trace aux Pyrénées, à Bade, à Vichy, partout où le caprice tient ses hôtelleries, et où le hasard se chaîne de distraire ceux qui portent avec eux un remords ou un ennui. Ce fut ma période la plus brillante, mais la plus méchante. Si nous avions joué ensemble au Jeu du secrétaire à cette époque-là, je vous aurais ébloui des étincelles que je dégageais, et ce n'est pas mi succès de naïveté qui m'eût révélée à vous. L'esprit doit être la consolation des damnés; car j'avais en moi une irritation, une dou* leur secrète, qui me rendait spirituelle et impitoyable. Comme je me moquais de mes courtisans! Un jour toutefois, l'un d'eux, un peu plus.... bête que les autres, n'eut pas la politesse de se laisser éconduire sans murmurer ; il commit la grossièreté d'être sincère, et me dit, avec peu de façon, que j'étais une demoiselle sans cœur I Ce reproche me fit rire, mais j'y pensai. Le soupirant, dégonflé par mon coup d'épingle, était incapable d'un paradoxe. Il n'avait eu gue le tort de dire tout haut ce que chacun pensait peut-être tout FRANÇOISE. 229 • bas. Ainsi, parce que je voulais rester libre; parce qu'il ne me plaisait pas d*encourager les prétentions de ces messieurs, j*étais sans cœur ! Frédéric avait peut-être, le premier, conçu cette pensée, for- mulé ce reproche ; cet ingrat, qui s'était si majestueusement retiré, se permettait sans doute de me condamner. J'interrogeai mon tuteur; il confirma mes soupçons. J'étais méconnue, calomniée. On prenait pour de la sécheresse et de l'indifierence les derniers caprices d'une enfant gâtée, l'hésitation d'un cœur sincère. Cette découverte m'exalta. Mais, par un défaut de logique assez fréquent chez les femmes, et qui fait notre supériorité, à nous autres, en éta* blissant notre inconséquence héroïque, mon indignation m'attendrit. Je voulus donner la leçon d'un mariage d'amour à ces chevaliers errants de la dot ; je voulus renouer pour toujours avec ces souvenirs charmants de l'enfance. Je priai M. de Trannes d'envoyer à Frédéric la petite bague qu'il m'avait rendue. C'est là, monsieur, la fin du poëme. Je vous fais grâce des détails de l'apothéose. Quand j'ai donné ma parole, quoiqu'il puisse arriver, je ne la retire plus. Je me sentis, par cet envoi et au nom de l'amour pur, irrévocablement liée. Frédéric, qui accourut en toute hâte, m'épargna la petite honte d'une défaite. Il parut heureux sans emphase, et il me remercia de ce que je devenais sa femme, en me serrant les deux mains, comme il aurait fait à un camarade. Je crus, hélas! que le bonheur ne demandait pas d'autres con- ditions. Le mariage me paraissait une avenue verdoyante et sablée comme ces belles allées du parc dans lesquelles nous avions joué si souvent. Je n'évoquais aucun souffle brûlant. Mais, aussi éloignée de la crainte des tempêtes que de celle du calme plat et de l'ennui, je révais, dans mon imagination, je ne sais quelle fraîcheur déli- cieuse et constante, avec un gazouillis de petits oiseaux dans les branches. 11 se mêlait à la satisfaction d'avoir réglé mon avenir une espérance de gaieté vive. J'avais plus de vingt ans, et j'étais à l'heure où les minutes comptent double pour les filles à marier; je me per- suadai que je ne vieillirais plus ; que la joie allait éterniser la jeu- nesse. Frédéric n'était-il pas le plus docile des compagnons de jeu? Quand il m'offrait le bras, j'étais tentée de lui donner la main, et de lentraincr à courir, comme autrefois! Des raisons de contrat , les intérêts que mon tuteur avait pris pour lui et pour moi en Allemagne dans ces fameuses mines, firent désirer que le mariage se célébrât au delà du Rhin. J'étais bien sûre 130 REVUE NATIONALE, de rester Française, quand même; je n'eus pas peur d'èâre dé ttfralifée. Et puis, je trouvais un attrait romanesque, un mystère nouveau, ajouté encore au mystère de la destinée, dans cette céré- monie allemande que je ne devais comprendre qa*à demi; c'était une trivialité de moins et un grimoire de plus dans mon mariage. Nous allâmes nous installer quelques mois d'avance en Alkmagne ; et un joiff , qui ne fut certes pas le plus beau jour de Tannée, je me le rap- pelle, par un ciel gris et pluvieux, on me ramena a'wec le titre de dame et d'épouse dans la jolie maison qu'habitait M. Frédéric OUin- ger à quelques lieues de Francfort. VI Arrivée à ce point de ses conûdenoes, Françoise parut hésiter. Si elle eût osé, elle eût prétexté la fatigue pour remettre au lendemain, c'est-àrdire à jamais, la suite de son récit. Elle regardait sa tasse, et la remuait sur sa soucoupe avec une sorte d'inquiétude. Madame Berlhelin lui versa du thé en souriant, et intervint aussitôt. — Repose-toi, mon enfant. — Je n'ai pas fini. — Je vais te suppléer. Voulee-vous, monsieurLutel, une description . du ménage élégant de ma filleule ? Je l'ai vu, je puis vous le raconter dans toutes ses parties. Vous plairait-il d'avoir un panorama de la belle vallée au fond de laquelle M. Ollinger avait, par devoir, fixé sa résidcQce ? Je puis vous satisfaire encore. Trois mois après le ma- riage, j'allai embrasser Françoise et faire connaissance avec son mari. Je trouvai un couple silencieux, uni, comme le sont deux rives opposées quand la glace les fait communiquer entre elles. J'arrivais, empressée de bém'r, et, comme une véritable marraine dans les contes de fées, le cœur plein de souhaits, les lèvres brûlantes de prières. J'étais bien^ il faut en convenir, un peu alarmée d'apporter mes die- veux blancs dans le clair rayon 4e cette auix)re. Je tremblais d'in- terrompre un duo ; hélas, j'animai, au contraire, une solitude. Que s'était-il donc passé ? Rien ; aucun mécompte sérieux, aucune décou- yerte tragique. Ils exigeaient trop de la réalité, voilà tout; et ils boudaient, comme deux enfants, devant leur miel, parce qu'ils sen- laleat un peu de pain dessous. — Ne dites pas cela, marraine, interrompit madame Ollinger; FRANÇOISE. 23i c'était, au contraire, parce que nous sentioDS déjà le Tide, l'absence de la réalité, que nous étions ainsi, ittcertains et consternés, JSm devant Tautre, dans un brouillard* Quand, après rétonnement de nous voir chez nous^ mariés^ autorisés, par tout@ les majestés du ciel et de la terre^ à nous aimer, à partager nos joies et nos peines, nous Youlûmes échanger un peu nos sentiments, il nous vint une sorte de honte. Je fouillai mon eceur, et je n*y trouvai rien de plus beau que le souvenir de notre enfance... Je t'aime! dtaais-je à Fré- déric avec iiœ sincérité absolue, — et il me semblait que j'usais lamour à chaque fois que je prononçais son nom. Quant à M. Ot- linger, il ne sut comment se mettre à ma portée; il sourit, le pre- mier jour, de mes enfantillages; il s'en amusa; il voulut ■» faire prendre goût à ses études, à ses recherches, à ses rêves ambitieux; mais on eût dit que chacun de nous offrait à l'autre une ombre à saisir. Nous n'étions que camarades comme autrefois, ihms n'étions pas époux. N'accusez pas notre bonne volonté : j'explique ce que je peux expliquer ; je raconte, en tout cas. Pour ma part, je com{»*enais le mérite de M. OUinger ; je ne rêvais pas un mari constamment à mes genoux , chantant la romance et soupirant des vers. Non. Je savais que la vie d'intérieur était de la prose; mais cette ]»*ose, dans le cas présent, me restait incompréhensible, sans que je pusse démêler pourquoi le sens m'en échappais J'avais de belles théories, je ne savais comment les appliquer; on ne m'avait pas enseigné cet art si nécessaire à la pension ! U semble qu'on élève les jeunes filles pour un célibat perpétuel. Je n'avais pas eu de mère pour remplacer les leçons : je me trouvais, la belle enfant gâtée que vous savez, en présence d'un homme d'étude, d'tin grand savant, d'un grand industriel, qui semblait attendre de moi a«iire chose que des petite mones d'écolière, et auquel je ne savais jîen dire en dehors de nos souvenirs. Nous habitions un village. Frédéric était occupé tout le jour. Je ne savais pas étce mélanoolique ; je m'ennuyai tout vul- gairement; et c'est ainsi que, trois mots après noire mariage, nous étions, en iace l'un de l'autre, gênés, embarrassés, nous débattant sous l'étreinte d'une estime réciproque qui nous glaçait et qui nous éloignait, au lieu de nous n^procher. U eût fallu une inspiration secrète pour me révéler la science de la vie 1 — U eût falln aimer, murmura Jacques, presque naalgré lui. — Ah ! j'attendais ce reproche, reprit vivement Françoise. Matt^ qu'estrce que l'amour, monsieur, ai ce n'est-ce que j'ai Ttssenti? Est- ^\ 232 REVUE NATIONALE. ce Torgueil ? est-<:e rambition ? est-ce un intérêt vénal qui a mis ma main dans la main de M . OUinger ? Non ; c*est un sentiment pur, loyal. Peut-être que j'eusse été heureuse, au contraire, si, au lieu de me marier à celui que j'aimais depuis mes plus jeunes années, j'étais devenue la femme d'un inconnu. Je n'aurais pas été surprise de mal lire dans son cœur, et il ne m'eût rien demandé au delà d'une toi- lette charmante, d'une figure rieuse et d'un salon agréable. Mais M. OUinger se crut en droit de m'associer à ses chimères, et il fut blessé de mon inintelligence ; moi, je fus meurtrie du dédain que je sentais en lui pour mes frivolités. Croyez-le, si l'on se marie jamais par amour, je me suis mariée ainsi; et si l'amour n'est qu'une déception, s'il est inutile à la paix du ménage, je puis bien le mépri- ser et rire au nez de ceux qui m'en demandent une définition* •— Il ne te fallait peut-être qu'un peu de courage, de résignation, dit à son tour madame Bertbelin en levant les yeux au ciel ; et on y arrive, va ! si tu avais attendu ! — Qu'aurais-je attendu? Des cheveux blancs comme les vôtres, ma bonne marraine ? un voile de neige sur les douleurs cuisantes du ménage? Non; quand je m'aperçus qu'avec toute la candeur, toute la bonne volonté imaginables, nous nous étions trompés, je n'eus plus qu'un désir, qu'un but : rompre ce lien, et ne pas embarrasser plus longtemps M. OUinger, qui se devait à ses travaux, à ses recherches et à ses actionnaires . — Comment I s'écria Lutel en se levant à demi, il a consenti à une séparation? il n'a pas lutté? il ne s'est pas sacrifié? — Oh ! estimez-le davantage, monsieur; Frédéric est un cœur froid, mais un esprit loyal ; il a fait tout ce qu'il fallait faire ; il a voulu réparer notre erreur. Jamais un mot sévère, jamais une ironie ; sa patience était même devenue si grande, qu'elle m'avait exaspérée contre lui. Je crois que j'aurais fini par le haïr tout à fait, tant il était magnanime. Mais je serais morte s'il m'avait fallu vivre toujours dans cette froide maison, à l'élégance compassée, près de cet homme paisible qui ne s'est jamais mis en colère, ce qui prouve bien qu'il ne m'aimait pas. — Oh! Françoise, dit madame Bertbelin. — Non; il ne m'aimait pas, puisqu'il ne s'est pas révolté de mes taquineries incessantes, puisqu'il a souri quand je lui ai demandé ma liberté M. de Trannes, désolé de ce mariage qu'il avait si diplomatiquement combiné, proposa de me prendre quelques mois FRANÇOISE. 233 avec lui; Frédéric y consentait; mais moi je voulais que Texpérience allât jusqu'au bout de mon courage; je refusai. U me répugnait de retourner, en femme fugitive, dans ce château rempli des illusions de la jeune fille. Je demeurai avec mon mari plus de deux ans, et pendant ces deux années, Frédéric mit tout en jeu pour me réconcilier avec le ménage. Il m'offrit de venir en France, de voyager; il ne pouvait pas m'oflrir de changer son caractère et le mien. Enfin, quand j*eus loya- lement souffert, quand il me fut démontré que la vie en commua était incompatihle, je fis appel à la générosité de mon mari. ' — Ce n*est pas assez de la séparation, me dit-il de sa voix douce et lente; que dites- vous, Françoise, du divorce? Je crus à une' raillerie; mais j*eus bientôt la certitude qu'il par- lait sérieusement. Vous savez que dans ce pays le divorce est établi ; on le conserve précieusement comme une antiquité romaine, entre deux feuillets du code. J'avoue que, bien décidée à une rupture, j'eus peur cependant de l'abime que Frédéric voulait ouvrir entre nous. Je m'interrogeai pro- fondément. J'allai à Francfort, je consultai des avocats; je me fis ra- conter l'histoire de quelques-uns des ménages qu'on avait le plus récemment désunis. U se trouva , pour plusieurs d'entre eux , que les époux n'avaient aucun autre grief à articuler qu'une mésintelli- gence profonde : j'appris ainsi que je n'étais pas une exception, une sorte de phénomène moral, et qu'il n'était pas rare de voiries mariages d'amour s'aigrir brusquement et tourner de cette façon. Je consentis au divorce. Frédéric était un homme influent. Je ne sais s'il y a des juges à Berlin; mais je sais qu'il y en a à Francfort, des hommes du monde, charmants, qui comprennent les subtilités du cœur et qui n'ont pas besoin d'un pugilat ou de quelque autre injure grossière pour délier dans le monde les âmes que Dieu a séparées à jamais. On trouva un prétexte. Nous consentîmes, l'un et l'autre, à nous laisser un peu ca- lomnier pour devenir libres; et il y a un mois, monsieur, que j'ai dit adieu pour toujours à ces brouillards du Rhm. Mon tuteur ne m'a pas pardonné ce qu'il appelle une folie; j'avais, d'ailleurs, je vous l'ai dit, des raisons de sentiment pour ne pas retourner chez M. de Trannes. J'ai écrit à ma marraine, et, sans attendre la réponse, je suis venue à elle comme au refuge le plus doux, le plus sûr. Ainsi donc, je suis libre; mais je suis encore un peu étourdie du grand air de la liberté... Ma position nouvelle exige une étude... elle prête aux suppositions, aux espérances ; voilà pourquoi, monsieur, j'ai hâte de m*entourer Tonc U — i« Li^nuMiu 1$ 234 REVUE NATlOiNALE. d*amis sérieux qui sachent la vérité sur moi et qui me défendent oonUpe les commentaires et contre les curiosités de toute nature; voilà pour- quoi je vous ai tout raconté, en vous demandant de ne plus me marier à tout propos, et detre persuadé que quand j^e réponds comme j'ai répondu au jeu du secrétaire, ce n*eat pas par igaorancc, mais par expérience. Françoise avait la fièvre en achevant son récit; un frémissemeni nerveux agitait ses petites mains qu'elle essayait d'occuper autour de sa chevelure, ^ladame Bertbelin, qui Tavait observée avec une solli- citude toute maternelle, se leva et lui dit, en Tembra^sant : — Tu as été impartiale; c'est bien, c'est loyal!. Jacques, qui paraissait très-calme, s'approcha pour remercier ma- dame OUinger. — Je vous ai donné une bien mauvaise opinion de/uoi, dit->elle en s'efiforçant de sourire. -^ Non, madame; vous m'avez rendu plus défiant du mariage que je ne l'étais déjà, voilà tout. '-Oh! monsieur Lutel, que cela ne vous «mpéche pas de vous marier ! 11 y a bon nombre de ménages mal assortis assez heureux ; l'essentiel, c'est de ne pas faire intervenir l'amour dans le contrat. — C'est que, précisément, je voudrais y mettre de Tamour, reprit Jacques. — Même après mon récit? •«— Surtout après votre récit, madame. Françoise voulait répliquer ; mais elle se sentait émue , iatigiiée ; elle craignit de n'avoir pas toute la liberté ironique dont elle avait besoin. — Nous reprendrons cette dispute, je vous en préviens, ditreUe à Jacques en le menaçant du doigt. — Je suis, à vos ordres , madame. — Pour aujourd'hui, je vous demande grâce*. • ou pluiAt je voua iais grâce, car je suis sûre de vous convaincre. On était entré au salon;, madame Ollinger s'excosa au bout de quelques minutes sur sa toilette matinale^ et se retira, dans la crainte d'être surprise par les visites. Jacques et madame Bertbelin se trou- vèrent seuls. La femme du conseiller d'État indiqua par un geste on fauteuil à son jeune ami, et attira elle-même le guéridon sur lecpiel était posée la fameuse tapisserie. — Savez-vouSi dit-elle aprèa quelques secondes.de silence, ^pie j'ai FRANÇOISB. ^» presque peur de vous interrogeri. Que pensez-vous de ma malade? — Elle n'eu meorra pas, répondit Lutel aifiec un soupir. — Je Tespère bien; mais en vivra-trcUe? — Sou tuteur est bien coupable, continua Jacques ; peut-être aussi son mari. Quel homme estrce que cet ingénieur des mines qui sa ressemble un peu? •^ Pour moi, je ne crois pas à la ressemblance, reprit nukdAmA Berthelin. C'est une exagération de Françoise qui trouve que tons left hommes ressemblent à cdkii qu'elle n*oitblie pas assez vite; quant à M. Ollinger, il m'a paru froid et poli-, c'est une intelligence saine et correcte, ce n'est peut-être pas une âme bien ardente. — Parce qu'il est sans doute groa et gras, comme un boni Allô«- mand doit être? demanda Lutel avec un peu de raillerie. — Non, mon ami, répliqua madame Bèrthelki en relevant la tête et CD regardant Jacques avec bonté; mais parce qu'il a'a pas m accomfdir le prodige, le miracle réservé à l'amour. Puisqu'il a cédé» c'est qu'il n'avait pas dans le cœur la foi invincible. Est-ce qu'Mi résiste à une conviction profonde? Ëst-oe qu'elle ne fkiiit pas par enri)raser tous les marbres, par dompter toutea les rébellions? Lutel à son tour regarda Hélène avec un étoonement mêlé d'admi- ration. Cette femme discrète et résignée, dontla vie enfermée, murée pour ainsi dire, n'avait jamais dépassé en apparence Ihoriaon d'un devmr que M. Berthelin rendait monotone , cette tendre captive avait dû cruellement souffrir. — Vous croyez, demanda Jacques en observant la femme du cm- seiMer d'État, que si M. Ollinger avait été susceptible d'un grand amour, il eût vaincu toutes ces misères? — Vous le croyez aussi, répondit madame Berthelin^ je vous connais bien! Jacques rougit : — Oui, je le crois; mais il reste à savoir si M. OUinger n'a pas pensé que Galatkée ne valait pas le rayon de flamme de Pyg«* mation. — Ab! voilà la question ! r^rtit Hélène. — Et pais, ajouta Lutd, l'amom* renverse les grands obstacles; il brise les murailles de diamant, mais souvent il ne peut rien contre: une borrière de roseam. On peut se faire aimer de qui ihhis bait; les énergies se oompremieut ; mais oonmient obtenir un sentimcst fiwt d'un eœnr fiûble qui s'sntie&t aux. âmpseasioBi fa£Baatàne^f «IM 236 REVUE NATIONALE. — Alors, vous condamuez Françoise? — Je ne condamne personne. A quoi bon d'ailleurs critiquer l'ii parable? Il faut le subir et s'en arranger. Quelle que soit la mesure exacte des torts de M. OUinger ou de sa femme, puisqu'ils ont mis entre eux un abtme plus profond que celui de la mort, car on s'aime encore à travers le tombeau, l'abime que les préjugés et la ici empêchent de ^combler, il serait inutile et dangereux d'éveiller des regrets. -^ Vous m'avez bien compris, dit madame Bertbelin ; c'est préci- sément pour distraire ma pauvre filleule de remords, au moins super- flus, ou pour la préserver d'aspirations dangereuses , que j'ai voulu un confident. Que me conseillez- vous ? Jacques réfléchit. — Pourquoi me demander un conseil, à moi? dit-il avec une sou^ mission empreinte de tristesse. Ne suis-je pas aussi un orphelin? Est-ce que j'ai eu l'exemple des vertus patientes et résignées de ma mère? Vous êtes trop modeste, madame. Que votre filleule vous aime et vous imite , elle sera sauvée. — Oh I flatteur, repartit madame Bertbelin en baissant la tête sur sa tapisserie et en tirant son aiguille avec vivacité. N'essayez pas d'é- chapper aux obligations que je vous impose par un compliment» Vous n'avez pas votre mère; est-ce que j'ai une fille, moi? Je suis orpheline aussi. Je pourrais, je vous le répète, me tromper dans un rôle qui m'arrive si tard. Voyons, mon ami, qu'allons-nous faire de notre petite malade ? — Si c'est une femme intelligente, qu'elle lise et qu'elle apprenne, dit Jacques ; elle a l'infini devant elle , pour s'y plonger et pour s'étourdir. — Si elle avait du génie, elle n'aurait pas besoin de nous, répons- dit madame Bertbelin en secouant la tête. — Il faut la distraire et l'assoupir, continua Lutel; L'irritation sardonique qu'elle a gardée se dissipera peu à peu dans cette atmos- phère de Paris si favorable aux existences brisées, et dans ce salon si bienfaisant pour toutes les douleurs. Elle croit avoir aimé : que cette illusion lui suffise ! Elle a assez de sensibilité pour soigner les pauvres; elle a assez d'esprit pour s'intéresser aux choses littéraires et artisti- ques; voilà de quoi l'occuper sans qu'elle se fasse dame de charité eu bss-bleu. Peut-être bien sortira-t-elle un jour de notre traitement, iyouta Lutel- avec amertume, la tête vide et les membres renâplis de FRANÇOISE. 237 Bon, comme ses poupées ; mais elle aura une oonTersation cfaarmanJe, on sourire agréable, de belles robes; elle sera heureuse comme on Test à Paris. — De quel ton vous dit^ cela ! demanda madame Berthelin un peu inquiète. — Je suis triste, c'est vrai. C*est que je pense qu'il faut la guérir, la pauvre femme, en lui refusant la vie. Elle n'aimera pas ! — Tant mieux pour elle ! — Tant mieux surtout pour celui qui serait tenté de l'aimer, ajouta Lutel en se levant. — Quand commencerons-nous le traitement? dit madame^Jier- ihelin. — Demain, si vous voulez ; je prescris une loge à l'Opéra. — A merveille; venez nous y rejoindre. A propos, mon ami, il^ ' rentre dans vos fonctions d'empêcher tout scandale. Je veux instruire peu à peU|pos amis de la position de Fran$oise ; de votre côté, donnez une douche à M* Ligny. — Ne craignez rien ; je vais lui promettre une affaire à plaider; il ^era guéri. Et Jacques, serrant la main que lui tendait madame Berthelin , sortit du salon. De la rue Tronchet, Lutel alla tout droit chez l'avocaf. Il n'était pas certain de le rencontrer : un homme si occupé ! Mais , préci- sément, M* Ligny revenait du palais, portant une liasse énorme dont les dimensions invariables donnaient à penser qu'elle était une enseigne. — Quand viendras-tu m'entendre ? dit-il à Jacques en le faisant monter chez lui. ^ Quand tu auhis retrouvé un dossier Pigault. — Oh ! ne plaisante pas ; c'était une belle affaire, et, pour un ma- riage, une recommandation magnifique. — Je croyais que tu songeais salement à la députation. — Je veux le cumul, dit Tavocat. — J'oubliais, reprit Jacques, que tu es amoureux depuis hier. — Eh bien oui. Moque-toi, si tu veux, de ma sensibilité, gros ma- térialiste ! mais cette jeune veuve est charmante. — Tu n'as pas de chance, continua Lutel en souriant. Son teuvage est moins complet que je ne l'avais supposé; elle est mariée, €t le liiari se porte bien. ? 338 REVUl NATIONALE. «— Je deimtuie «oe enquête, 8*éeria l*avocat. — Oh ! l'encfoêle est toute foite... M. Ollinger ert de mtve ig«; il jouit d'une santé robuste et il dirige près de Francfort use mÎM de ^ Alors, il est donc séparé de sa femme? demanda M* LigoydV toii grondeuse. — Séparé complètement, et même, puisqu'il ieuit toat te dire, le divorce a été prononcé. — Le divorce! dîs-tu. 0 Jusliirieii f 6 législation nmiaine ! Tu as du bon ! Et M* Ltgny se frottait les mains. — Mais, mon cher, reprit-il après une seconde de silence, ce B*est pas seulement un beau mariage que je ym là, c'est aussi on pracës éclatant. Il s*agit de faire homologuer par on tribunal français le jugement rendu à Francfort; de rendre madame (Mlinger ainsi libre de ce cMé-ci du Rhin qu'elle Tesl sur l'autre rive; ft alors, je l'épouse ! — Tu es fou, reprit Jacques en haussant les épaules. La loi fran- çaise n'admet pas le divorce ; madame Ollinger est redevemie Fnn^ çaise ; elle ne peut invoquer en France le bénéAee d'une législation étrangère. -^ Tout cela est discuiible, tout cela peut se plaider, eontînua M* Ligny en] gesticulant. Il v a des arrêts pour et contre; les plus réœnts me sont favorables. Comprends-tu cela, mon ami, coiitraîndfe Kos juges qui ne veulent pas du divorce à le reconnattre et à le<8ii- sacrer au nom des principes du droit français ! conquérir celle iftm j'aime par une décision du tribunal ! triompher h la ibis comme avo- cat et comme époux! Je savais bien qu^il y avait un procès sons jnu. Madame Bertbelin me l'avait fiiTt pressentir. '^^ Je doute, dit Lutel que ce bavardage ennuyait, «que madame Bertbelin ait songé au divorce en lui-même. 11 s'agissait peut-être, comme tu me le disais hier, de la' fortune et de certains règlements de compte. En tout cas, tu ne sais pas si madame Ollinger, devenant libre en France, consentirait immédiatement à s appeler madame li- gny. Le premier point, c'est de gagner ta cause auprès d'elle. — Parbleu ! j'y songe bien, et tu m'aideras ! «^ Je ne demande pas mieux, et je commence à te servir, en talon- nant un conseil. Aie de la patience. Tu as débuté hier par un exotle ex-abrupto'j emploie désormais l'insinuation. Tu as fiiit acaaMe ; la FRAIfÇOfSïf. 39t ■ pdMtînn de Tiiadaine OHinger exige des ménagements : toi qui Ten devenir un homme polHiqBe, essaye on les tolère. Ils sont restés fidèles au' reyoWer, et Ton est assuré que dans une mauvaise afiaire l'un d^eux s'y trouve toujouw mêlé. Parmi les arrivantsr des premiers jours, lès émigranft Honnêtes^ étaient-ils en majorité? c'est ce que Ton ne saurait dire. Toujours est-il, qu*à la fin de i849, une population dé plus de 106,000' âmes^ venue de tout lés coins de Funivew, sortie souîrent des bas-fondft die la société, se trouva jetée brusquement dans un pays à peine conquis et pacifié, et qui ne jouissait encore d^aucune Ibi; De phi9, aucune ville importante n'était édifiée^ aucune disposition prise potu* receroir tant de gens difiërentsi La Providence veilla, sans doute, ad moins dans une certaine mesure, à la naissance de la colonie, ett^uer^ gie- américaine fit le reste. Mais les commencements furent pénibles et même accompagnés, ainsi qu-on le verra plUs' loin, de calamltéi' terribles. Le plus pressant besoin de l'émigrant, en arrivant, était le soin dèh son installation, à moins qu'il ne partit aussitôt pour les mines. Les premiers qui débarquèrent durent camper sous des tentes, au bord dé la mer, et pourvoir eux-mêmes à tous leurs besoins. Le Pérou et le Chili, qui reçoivent aujourd'hui des farines dé la Californie, lui en- voyaient alors leurs blés. Des navires européens arrivaient aussi, chargés d-înunigrantè d'abord, puis de marchandises de toutes sortes^ et souvent de maison» debois prêtes à être montées sur place. €faacun, à cetièi époque, vivait entièrement à sa guise, en payanf tout au poids es l-ôr. Un œuf valkît jusqu'à cinq francs, une poule' jusqu'à cinquante; Le prix db lia journée de Fouvrier était d'ailleurs en proportion, et Ib dernierdès manœuvres ne se dérangeait pas à moins de dnq ihtncs l'heure. Qnant à ceux qui avaient m^ métier, le salaire' de leur journée variait entre 100 et 130 franc». flteureux temps que beffocoup regrettent aujourd'hui, car on tra^ vaillait albrs' aussi peu que Ton gagnait beaucoup. I! 7 avait cimftMleif entièf^ dans le» monnaies, et^ le diemier' élë^ 256 REVUE NATIONALE. ment d'appoint était le quarter américain, pièce d*argent qui vaut yingi-cinq sous. On ne daignait pas 8*aiTéler au bit ou au real^ moitié du quarter, et encore moins regardait-on au dime^ l'équiva- lent de notre pièce de dix sous. La monnaie de cuivre était cons* puée, et n'a pas encore fait, du reste, son apparition officielle dans le monde californien. On prétend qu'elle amènerait la diminution des salaires et de l'intérêt de l'argent. La pièce de i franc passait alors pour un quarter, malgré une diQérence en moins de vingt pour cent. Avec certaines pièces allemandes, qui ne représentaient qu'une valeur in- férieure à un franc, la différence était plus grande encore, et beaucoup de ces pièces passaient en outre pour être de mauvais aloi. Tout a été réglementé depuis ; mais qui s'arrêtait alors à ces écarts, et au titre de la monnaie, sinon quelques banquiers, avant tout hommes d*ar- gent et avides? Quelques-uns allèrent jusqu'à commander en Europe des chargements spéciaux de pièces d'infime valeur, pour les écouler ensuite avec prime sur la place de San-Francisco. Ils retirèrent de très-gros bénéfices de cette fraude, eux qui déjà prêtaient leurs capi- taux à dix et quinze pour cent par mois. C était, au reste, à cette épo- que, le taux normal de l'intérêt à San-Francisco. Bientôt les Californiens frappèrent leur monnaie nationale. Toc* togone , pièce lourde et de forme incommode. Le chiffre de sa va- leur était indiqué d'un côté; de l'autre il n'y avait rien. Elle était faite de l'or des mines non raffiné, et jouissait de plus ou moins de crédit, suivant le nom du banquier ou du négociant qui l'émettait. Sa valeur nominale était de SO ou de 100 dollars, suivant le modèle, c*est-à-dire de 250 ou de 500 fr. L'octogone portait quelquefois sur la face l'aigle américaine, aux ailes éployées, tenant les foudres dans ses serres, et environnée de ses fidèles étoiles, dont chacune représente un État de l'Union. D'au- tres fois, c'était le phénix, renaissant de ses cendres, en l'honneur des villes californiennes toujours incendiées , et toujoiu^ immédiate- ment rebâties. Parfois aussi Minerve, sortant tout armée de la tête de Jupiter, le casque en tête et la lance à la main , venait rappeler aux Californiens les incroyables progrès de leur État dès sa naissance» Sur quelques médailles, l'ours de Californie, errant autour des mines, signifiait l'état sauvage du pays à l'arrivée des premiers co- lons. Ces emblèmes, ces allégories ont, du reste, successivement paru sur le sceau de l'État californien ; mais l'hôtel des monnaies de San-Fiandseo , établi dès 1882, ne les a pas conservés , et la mon-> LA CALIFORNIE. 257 naie qu'on frappe en Californie est la même que celle de tous les autres États de l'Union. J'ai dit que les premiers inunigrants qui s'arrêtaient à San-Francisco campaient sous des tentes au bord du rivage, faute de maisons prépa* rées pour les recevoir. Cet état transitoire ne pouvait durer. Quelques maisons ne tardèrent pas à s'élever, édifiées par les Américains , qui bâtissent presque toutes leurs demeures en bois avec tant de rapidité et d'élégance. Les mes furent jalonnées, et la ville tirée au cordeau de façon à représenter un damier, comme la plupart des villes des États- Unis. On vit alors, comme dans toutes les cités naissantes, des rues sans maison et des maisons sans rue, sauf à tout réunir et niveler plus tard. Les terrains acqiiirent une valeur énorme, et les dunes^ les montagnes de sable autour de San-Francisco se vendirent à des prix fabuleux. La plupart des propriétaires n'avaient d'autre titre que celui de squatters ou de premiers occupants, mais les lois amé- ricaines le respectent dans la formation de chaque nouvel État. Les navires qui arrivaient à San-Francisco de tous les points du globe ne trouvaient plus aucun fret de retour; car, à part l'or, le pays ne produisait encore presque rien , et ces navires restaient inoccupés sur la mer. Tous les marins avaient d'ailleurs déserté pour courir aux mines, et souvent le capitaine partait le premier, à la tète de l'équipage. Beaucoup de ces navires avaient rapporté bien au delà de leur valeur par le transport d'une foule compacte d'émigrants, et de marchandises qui précédemment se vendaient très-cher. Ils furent démolis, et une partie des roofs servit à façonner tout d'une pièce des cabanes improvisées. On voit encore debout aujourd'hui quelques-unes de ces habitations d'un nouveau genre. Les carènes des navires servirent à un autre usage , et avec elles une foule de caisses toutes pleines de marchandises. On ne savait que faire de la masse de ballots qui arrivaient tous les jours, et quelquefois à contre- sens. Les négociants d'outre-mer envoyèrent des liqueurs et du vin à enivrer des armées entières, et des caisses de tabac et de cigares à satisfaire plusieurs générations de mineurs. Les auctions ou ventes à l'encan avaient beau s'ouvrir tous les jours, on ne pouvait tout écouler, même au seul prix du port d'envoi. On avait imaginé que la Californie était un gouffre sans fond qui pouvait facilement en- gloutir toutes les marchandises qu'on lui adressait. Il les engloutit en effet, mais on va voir de quelle manière. Carènes, ballots et caisses . servaient, avec des remblais en terre» à nivelOT le sol, ou étaient ioa* nn RETUE NATlOriALE. mergés dans la mer avec leur contenu , pois on bàiissait espèces de fondations jetées entre des pilotis. Ainsi commaioèrentie s'ékver les wharves ou quais, qui, se prolongeant dans le» eaiHD au delà du rivage naturels, permirent aux navires d'un* fort tonnage d'»r- border directement te port de San-Francisco. Le pavage on piutM le planchéiage des rues fut* la dernière dieaer dont on s'occupa dans Torganisatioii rapide de cette yiUe, qu^ao aurait pu croire sortie du: sein des flots. Encore moins s'inquiéta- i-on, dans te principe, de rétablissement des égouts et du niveHeK ment des rues; pour ménager un écoulement aux eaux. Aussi de» l8S< premières pluie» de l'hiver, qui souvent sont torrentienes et dont la» durée est de près de six mois, la ville devint bientôt un véritable ma- récage. On s-enfonçait dans la vase jusqu'à mi-jambe, et des^ (bar- rettes embourbées pourrissaient quelquefois sur place. Aucune police, aucun service de voirie urbaine n'étaient organi** ses. L'édilité san-franciscaine n'ëtiiit pas encore nommée, et \b selp- govemment^ que les Américains poussent bien plus loin que les Anglais, laissait à chaque immigrant le soin de se protéger tout swd,. Help yourself^ défends-toi toi-même, est un adage Aimilier au* yankee. En vertu de cet adage, plus d'un matelot, plus d'un mineur* pris de vin, disparurent pour jamais dans la mer, à travers le plancher' des quais en bois, bien souvent disjoint par le mouvement journalier des charrettes et des marchandises. Les trappes d*homme9, meh's traps^ comme les ap[>ellent les journaux de San-Francisco, se mon-* trent encore aujourd'hui béantes sur les wharves^ et il ne serait pas' prudent de trop s'aventurer la nuit sur ce plancher seméd'abîmesi. Le spectacle que présentaient alors les habitants de San-FrancÎMO» était des plus curieux. C'était l'époque des costumes excentriquesl Une chemise de laine, de couleur le plus souvent rouge, comme* cdies que Garibaldi et ses soldats portent en Italie; un sBmhrm^ mexicain aux larges bordé, en paille ou en feutre mou ; une œintiirer dans laquelle passait le fidèle revolver; enfin une large paire de bottea, ou venait s*engoufi*rer l'extrémité d- un vaste pantalon, fixé à la taille par la ceinture, tel était alors le costume de tout élégant Californien. Puis venait le mélange bizarre de Mexicains drapés ànxï%\e\xv satapê^ de Chiliens dans \e\xT poncho^ et de Chinois à la longue queue. Cette bigarrure de vêtements des premiers colons ne tarda pas'à foire place, au moins chez laplupart, à l'élégance prosaïque des modâa amériottines, emprnntée»à^oêUea d'fiurope. Le dtapeau'dè sm rigidv LA GALIEORME. 259 et pressant leXront; la cravate nom; le faux-col;, le gilet serve aui! la poitrine ; la chemise de toile ou de batiste, en&ï les pantatons plus ou moins coUaols, et les soutiers étroits vinrent bientAi remplaoer, surtout dan» les villes, le costume pittoresque des premiers jours. Bientôt San -Francisco et les principaux centres de population du pays n'eurent plus rien à envier aux autres villes de' TAfiBédque où la sévérité du costume est poussée le plu» loin. San-FraneisGo ne tarda pas, en effet, à s'orgimiser d-*apres ce patron traditionnel , sur lequel est calquée toute ville nsûssante aux États- Unis. D'abord un journal fut créé, pour répandre le» nouvelles^ cou- rantes. A côté fut installé un bar ou buvette, où leyankee pût satis- faire à sou aise son besoin de spiritueux. Le tixNsième besoin de T Amé- ricain, réglise, ne fut satisfait que le dernier, mais on suppléa par la variété des sectes au retard mis à répondre à. ce besoin religieux* Puis des liôtels s'élevèrent où , en. vertu du principe d'égalité si cher au yankee, on ne paya ni plus ni moins que dans les hôtels de New- York ou de Boston. £n même temps s'étaUissaient le» ban^- quiers^. les négociants et les marchaods, pendant que la plupart des immigrants^ dévorés de la soif de Tor, couraient aux mines et se jetaient sur les placers. C'était le temps ou la mineur, le pic et b pelle sur l'épaule, la battée à laver L'or sous le bras, le couteau et le pistolet à la ceinture^ s'en allait à la découverte , vers un eldorado* inconnu. Les chercheurs, d'or partaient alors en bandesy avec des provisions^ pour plusirars jours. Ds allaient portaat sur leur dos les ustensiles dé cuisine ,Jes couvertures, les outils. Ile descendaient le long des ravins, bravant les chaleurs et la fatigue , endurant les privations et soutenus par l'espoir, bien> souvent déçu,, d'une beupeuse décoaverte. Que4qutSr^ uns recherchaient des endroits jusque-là ignorés, et que n'avait encore foulés le pied d'aucun Européen. Souvent des tribus d'Indiens sau- vages, surtout dans le Nord, attaquaient la petite bande,, et il ikllait à celle-ci lutter d'audace etde vigueur contre le nombre des assaillants.; D'abord de simples camps de mineurs s'élevèrent dans^l'intérieuc du pays, mais bientôt s'ouvidreni des routes et des villes. Sacramento, Stockton, Sonora, Nevada^ Marysville, Colombia, aujourd'hui si importantes, ne datent que de cette époque. L'élégance actuelle de ces cités remplace le pittoresque d'un campem^it improvisé. Avant ces conrtructions , c'était sous la. tente que ooachait le mineur, et le soie, à réekt dce Iiudl favillaiA àm toutes parts»^ èmm 260 REVUE NATIONALE. rues souvent tracées le matin , se mêlaient des voix et des cris divers. C'était une véritable Babel où Ton entendait toutes les langues. Sou* \ent aussi les imprécations et les disputes des joueurs remplissaient le camp de tumulte, et parfois, il faut le dire, la détonation d*uii revolver ou d'un rifle éclatait au milieu d'une querelle, comme un argument sans appel. Le bénéfice des mineurs, avec quelques pelletées de terre, était alors presque partout fabuleux : quatre-vingts ou cent francs par jour marquaient souvent le n'^sultat d*un travail moyen , sans compter les découvertes de pépites qui, quelquefois dans une matinée, rendaient le mineur millionnaire. La boisson et le jeu absorbaient vite le produit des placers , et plus d*un mineur, le sac plein de poudre d*or, perdit dans une nuit le fruit de tout un mois de recherches. Les mineurs espagnols venus des co- lonies, les Mexicains, Péruviens ou Chiliens, se faisaient à la fois remarcfuer par leur ardeur infatigable au jeu et par leur calme im- passible et stoîque devant les plus grosses pertes.  San-Francisco, les maisons de jeu , aujourd'hui disparues et fermées par ordre , jouissaient d'une vogue immense. Chacun y était admis et Tardeur des joueurs était sans exemple. Souvent on ne se donnait pas la peine de peser la poudre d*or; on équilibrait à la main et à vue d'oeil les deux tas mis en présence. Le baccarat et le lansquenet, le monte des Espagnols, tous les jeux de carte et de hasard, faciles et ruineux, étaient à la disposition de tous, et les })aris dépassaient parfois toute limite. Le banquier avait à chacnn de ses côtés, sur la table, un revolver armé. La vue de cet instm- ment, qu*on était si prompt alors à manier, tenait le public en respect et commandait la réserve aux tricheurs. De belles dames, à moitié nues. Américaines ou Françaises, occupaient avec les revolvers la droite et la gauche du banquier, et servaient d'amorce aux joueurs. D'autres circulaient dans la salle , y semant d'ardentes œillades. U fallait, pour résister à leurs provocations, une vertu à toute épreuve, les femmesétant alors, comme malheureusement aujourd'hui encore, très-rares en Californie. Une musique plus ou moins harmonieuse, mais toujours fort bruyante, — caries instruments de cuivre y domi- naient,— répandait ses durs accords dans la foule. Elle jetait au dehors des flots d'harmonie, à travers des fenêtres ouvertes et rouges de l'éclat des lumières : c'était l'appel au public de la rue. La fumée des pipes et des cigares s*élevait autour du tapis vert ; des liqueurs et des LA CALIFORNIE. 2«1 pâtisseries, distribuées à profusion , permettaient aux joueurs infor- tunés et aux fumeurs infatigables de se reposer un instant. En dehors de ces établissements publics , certaines maisons de jeu particulières, tenues par des dames, étaient ouvertes à un public choisi. Enfin quelques théâtres ne tardèrent pas à s'installer, et les citadins de San-Francisco, qui n'avaient ni foyer ni famille, purent varier c[uelque peu les émotions de leur soirée. Aujourd'hui les maisons de jeu sont fermées , les théâtres califor- niens sont ce qu'on les voit partout, et le calme s'est en tous lieux rétabli. Il est fâcheux seulement qu'en ces jours, déjà si loin, au- cun romancier n'ait paru pour dépeindre cette société si originale , qu'on ne connaît plus que par tradition. Il y avait là matière au plus curieux tableau de mœurs que jamais écrivain pût tracer. Soit qu'on eût voulu mêler la fiction à la vérité , soit qu'on n'eût dépeint que la réalité , les types n'eussent pas manqué au récit. Sans nommer ici une foule de ces existences déclassées qui quittèrent l'Europe pour la Californie , viveurs ruinés, artistes sans emploi , hommes de lettres affamés, banquiers ou négociants en faillite, gardes mobiles licenciés, n'oublions pas que quelques types particuliers apparurent alors sur l'horizon californien. Ce fut d'abord, pour ne citer que des noms français, M. de Raous- setr-Boulbon, au cœur si noble et si généreux. Il vécut longtemps de la pèche et de la chasse, se fit aussi portefaix, puis marchand de bœufs. Il alla chercher son troupeau dans la basse Californie, et revint à pied jusqu'à San-Francisco, traversant plusieurs centaines de lieues d'un désert aride et sauvage. Tous les métiers se valaient alors ; le principal était de vivre et la plus grande égalité régnait entre tous les immigrants. L'expédition de la Sonora , qu'entreprit M. de Raousset, fut d'abord couronnée de succès , mais eut ensuite des résultats déplorables. On connaît la fin courageuse de ce héros, indignement trahi et fusillé par le gouvernement mexicain. La France n'a pas encore vengé sa mort. A côté de celle de M. de Raousset, apparaît la noble figure de M. de. Pindray, un chasseur déterminé, un vaillant mineur, à la force herculéenne, et dont la fin fut aussi bien triste. Il disparut dans la Sonora, dévoré , dit-on, par les loups , d'autres disent surpris par les Indiens ou tué peut-être par les Mexicains. Citons encore M. de R***, tête aventureuse, aujourd'hui de retour à Paris. Par son esprit conciliant et C^nne, il maintint plus d'une 262 REVUE NATIONALE. fois rharmonie entre deux camps opposés de mineai», et mil ^pu>- gner reffusion inutile du King« Nommons enfin M. de B^, frère d^unfiaturalisle cél^ire. son nom et ses illusions dorées, il dirige anjourd*hiii une dans le comté de Mariposa, et prépare lui-nsème, à la façon caliAir- DÎenne, la gamelle de ses ou-vriers. La France, comme on le voit, a fourni largement sa port de liéiw au roman californien des psemiecs temps; mais il faut rappeler aussi, pour être juste, 4in nom italien, celui du colonel C***. Il n*a quitté la Californie qu*en i8S9, poar se mêler aux éyénements de la guerne dltalie, où il a joué un rôle très-marquant Honoré de tsns en Cali- fornie, et l*iin des plus riches propriétaires du pays, le colonel C*^ a déployé dans sa ^ie de colon une énergie ^ une vigueur peu oom- munes. Il a pris aussi sa part à différentes explorations dans les Élsis atlantiques de TUnion.iUn jour «ifin, il est, dit-on, allé chercher wi grand troupeau de bœufs sur les bords du Missiasipi , et Ta ramené par terre à San-Francisco, à travers plus de 800 lieues de pays inha- bités, si ce n*est parles bordes sauvages des Indiens. Si le roman des premières années de Tiramigration présenAe des types trcs-curieux , il ne manque pas non plus d'émotions saisis- santes. C'était le temps des squatters^ qui venaient parfois, envahis- seurs sauvages, s'établir à main armée sur le terrain d'autrui. Des luttes en règle s'ensuivaient, et plus d'une fois un terrain ou ine mine furent ainsi successivement perdus et repris à coups de rifles la finde^âécembre 1849„ puis le 4 mai i 850, «et pendant les mois jde juin et de septembre sui- «ants; enfin (dates fatales et «que Fon prévoyait!) le 4 mai^et ie ^22 juin 1634 marquàreanldes sinistres sans nom. La ^lle était enoone dépourvue de pompes,'et privée de ce système de sunreillance et d'em- Mgadement qui la met:aujourd*hiiirà Tàbri de pareils malheurs. Des nisérables exploitaientocttesituation fâcheuse, et, brûlant la ville aux quatre coins, profitaient du ^umuHe de rincendie pour se livrer à un l^ageeffiréné. Cesibfrigaods, organisés en compagnies régulières, fnra- ^tiquaient aussi le vol «t le isieurtre au grand jour. Ils entraient dans tm magasin en plein «midi, assommaient le patron d'urn coup de casse- tête, et crochetaient son ocfire-^ort.D 'autres ibis, «ous le nom d'eirark- g leurs ^ se caohant^a nuit dans reBiteaBune des pontes, ils se jetaient sur lepassanftiifttardé, et, lui coupant la respiration par ^deux tours de cravate, le avalisaient à leur aise. Ces bandits avaient leurs règle- ments, et leurs noms -étaôent -coùius de tous. U fallait faire un exemple, frapper un coup d'andaœ, et les juges nkisaient agir. Alors s' mines. En matière d'industrie, il y a liberté complète, et aucune foi restrictive n'est apportée à Texploîtation des forêts, de la terre, des mines ou des placers. On verra plus tard les merveilleux effets' qu'a produits cette doctrine du laissez faire ^ laissez passer ^ sî cri- tiquée chez nous, et si heureusement appliquée à TindUslrie califor- nienne. On l'eût , sans doute, aussi appliquée au commerce si, danS' le principe surtout, les entrées des douanes, avec là taxe du port des lettres, n'avaient pas formé la part la plus nette du budget de l'État de Californie. La liberté religieuse et la liberté de la presse sont aussi pleinement exercées, et garanties par la consfituUon, ainsi qu'on a pu le voir. L'État ne salarie aucun culte, en lies reconnaissant tous quels qu'ils soient; l'État n'a aucun journal officiel, et laisse toutes les feuiRes publiques paraître et circuler librement sans timbre ni cautionne- ment. Dans chaque comté, Tadministration des postes va même jus- qu'à transporter gratuitement tous les journamc qui s'y publient. Une conséquence immédiate db ces^ dieux libertés, de la chaire et de la presse, a été de produire en Californie rétablissement d'une foule d'Églises de toutes les sectes possibles, y compris celle de Confu- cius et peut-être aussi celle de iBouddha, et la fondation d'une infinfté de journaux, politiques, commerciaux, industriels, agrîcoîes, scienti- fiques et littéraires; leur nombre, leur format, les langues diverses dans lesquelles ils sont rédigés, le soin même qu^on prend de les bien imprimer, et sur un papier convenable, suivant la coutume an- glaise et américaine, étonneraient -vivement la presse parisienne, si die pouvait porter ses regards jusqu'à cet eldorado des j^ournalistes. Voilà bien des libertés , dira-t-on , et Ton nous croit déjà près de la licence. La licence viendrait peut-être en d'autres pays, mais aux États-Unis et même en Californie, il faut le reconnaître, le tempéra- ment froid et pratiquede la race anglo-saxonne sait ordinairement pré- venir les cxcès^ Qu'il y ait eu parfois quelques troubles, qu'il y ait eu même quelques abus de pouvoir, c'est ce que l'on ne peut nier; mais que l'on cite le lieu du monde où de pareils f^its et même pires ne se soient! pas présentés. Quant à ceux qui m'accuseront d'exagéra- tion ou d'enthousiasme, je leurrépondrai que je peins ce que j'ai vu, ce 280 R EVUE NATIONALE. que j'ai mûrement examiné, et que je ne me laisse entraîner Di par mon caprice, ni par le mirage poétique dUnstitutions imaginaires. La Californie, comme tous les États de TUnion, n a aucune armée permanente en temps de paix. On no lève de troupes, dans les Etats-Unis, que lorsque Tennemi public menace la Fédération. Au reste, chaque citoyen de race blanche, jouissant d*une bonne consti- tution, doit, de 18 à 45 ans, le service militaire à TÉtat dans lequel il réside, et il a le devoir de marcher dès qu'il en est requis, a moins d'être exempté par la loi. Tout se borne le plus souvent à flgujrer parmi les membres d'une compagnie de volontaires faisant partie de la milice, à avoir un uniforme et à parader de temps en temps. Ces soldats improvisés rappellent un peu, par leurs cheveux longs, leurs favoris et leurs faux-cols, notre garde nationale parisienne, ou mieux encore les volontaires anglais. Bien qu'éloignée de plus de 1,200 lieues, par terre, de la capitale des États-Unis, la Californie est gardée seulement par 15 à 1800 sol- dats de l'armée fédérale, la plupart étrangers enrôlés. Ils sontcasemés principalcmentdans les fortifications du port de San-Francisco, et dans les différents forts du pays, qui servent à tenir en respect les Indiens. Si ces derniers deviennent trop remuants, on fait appel aux volon- taires, et l'on a vu ainsi, il y a quelques mois, la milice californienne se porter au secours du territoire voisin de TUtah, ravagé par les Peaux-Rouges. Quant à la Californie, elle ne songe nullement à se séparer de la métropole, grâce à cette heureuse combinaison politique qui fuit de chaque Etat de l'Union un gouvernement distinct, absolu- ment maître chez lui. Cet État ne sent dès lors l'influence du gou-» vernement fédéral que dans des cas d'intérêts généraux ou de dé* fense nationale, c'est-à-dire lorsque, livré à lui seul, il serait trop faible pour réussir ou pour résister. Cette situation me semble résu- mer tous les avantages qu'on peut demander au système fédératif : elle donne l'assurance de sa vitalité et de sa durée dans l'Amérique du Nord. Le peuple américain , par suite des institutions libérales qui le régissent, a acquis cette patience, ce sang-froid, ce respect religieux de la loi qui conviennent à un peuple libre. Le type de l'Anglo-Saxon n'a pas non plus disparu chez lui. La ténacité, la persistance dans les vues, la hardiesse dans les entreprises, une habitude invétérée de ne compter jamais que sur ses propres forces, enfin une résigna* tion stoïquc opposée à tout u\cncmcnt difficile ou malheureux, sont LA CALIFORNIE. 284 autant de traits distinctifs, qui, parmi beaucoup d'autres, font aisé-* ment reconnaître le citoyen de l'Union. Quant à Tesprit de religion et de famille, à Tamour instinctif du foyer domestique ou au home^ ces ^ntiments se sont un peu effacés, il est yrai, surtout en Californie; mais ils n*en existent pas moins à Tétat latent dans le cœur de tout Américain. Celui-ci mêle peut-^tre à ses qualités un grand fonds d*égoIsme et un orgueil exagéré, qui , pour être généralement moins bruyant que Torgueil traditionnel des fils de la Castilie, n'en est que plus enra- ciné. Mais on ne doit pas lui contester cependant une très-grande supériorité de caractère, et c'est cette supériorité qui frappe tout d'aborâ l'Européen arrivant pour la première fois aux États-Unis , fût-ce même en Californie. Il y a bien, en particulier, dans ce dernier État, quelques coutumes fâcheuses qui font tache. L'Américain y est quelquefois d'une rudesse et d'un sans-façon qui, chez des peuples élégants et polis, seraient très-certainement hors de mise ; San Fran- dsco d^ailleurs ne brigue pas l'honneur d'être appelé l'Athènes du Pacifique, et se contente d'en être la reine, suivant le surnom que les Américains lui ont donné* Il faut donc négliger les détails^ et ne pas oublier que ce ne sont encore que les institutions et les mœurs politiques qu'on peut louer presque sans restriction chez ces nations nouvelles. Le reste se fera plus tard : ne savons-nous pas qu'un pro- grès en amène un autre? Le peuple américain est plein de sève et de Tie; jeune et vigoureux, il paraît se rajeunir encore à mesure qu'il colonise de nouveaux déserts. II serait à désirer que l'Amérique espagnole eût prospéré conmie sa puissante rivale. Mais elle se décompose tous les jours et se perd dans des révolutions inextrica- bles^ tandis que l' Anglo-Américain, calme et impassible, marche len- tement, et par des voies presque toujours sûres, à une conquête qui hii parait fatalement dévolue, celle de toute l'Amérique. VI OPPRESSION DES RACES DE COULECR. J'arrive au seul point délicat que soulève l'étude de la constitu- tion californienne, je veux dire l'oppression exercée contre les races de couleur. Bien que la Californie ne soit pmnt un État à esclaves» les races de Tout I. — V Umkoûm 19 281 REVUE NATIONALE. couleur y sont proscrites, ou tout au moins poursuivies par le mepiii public, comme dans tous les autres États de TUnion. L*iiidiTidu dft sang blanc et sans nul mélange, a seul droit au titre de citoyen.. Li reste^ nègres. Indiens ou Chinois, n*est pas considéré comnae faisant partie de l'espèce humaine supérieure. La proscription s^étend plus loin, et une seule goutte du sang de ces races condamnées suffit. pour fiedre d*un individu, dont les ancêtres étaient de race blanche, un véri- table paria. Privé déjà da droit de voter, iL ne peut témoigner en justice*, il lui est même interdit de rien posséder. Il se trouve mig^^fiti quelque sorte, hors la loi. Les emplois les plus vils lui sont seuls aU tribués. Dans les États à. esclaves, le nègre ne peut voyager avec la blanc, même en omnibus, et ne doit en aucune occasion se rienooo* trer auprès de lui, à table, au théâtre, à Téglise. C*est tout au pkis si on le souffre dans la rue. Quelques États libres, TÉtat de Nevir-Yoïk par exemple, maintiennent ces distinctions honteuses pour rhuma* nité. En Californie, les nègres sont également voués à raniroadveraim publique, mais ils y sont fort peu nombreux, et c'est alors aux Chinois que TAméricain s*at1aque de préférence. Tous les individus de laoe blanche, sans distinction, ont le droit d'occuper un daim ou portion do placer. Le Chinois, seul, ne peut posséder cette portion qu'en lalousnl ou en Tachetant, et les conditions du marché sont le plus soifc* vent exorbitantes. Au seul Chinois on iait encore payer la lice^èc^ ou mining-tax^ établie dans le principe sur tout mineur étranger. Cette espèce de patente donnait le droit de travailler sur les placers^ Dans quelques comtés peu bienveillants, elle a été, dil-on, mainteniaa pour les Chinois au taux, aujourd'hui fort onéreux, des premiers tempa de l'exploitation, soit à 4 dollars, ou un peu plus de 20 francs pas mois '. Partout, en Californie, le Chinois est relégué dans des quar* tiers séparés; on l'isole même entièrement, quand on peut, car il est indigne de se mêler aux blancs. On l'accuse volontiers de tous lesnaal^ heurs publics, et surtout d'incendies et de vols. On le poursuit, sans \ • On vient d*essayer cette année dans un des comtés du nord de la Ca» lifornie de réclamer également le mining-tax des mineurs français. Moins placides que les Chinois, ils ont refusé de se soumettre. Tous les mineurs français de Californie, prenant fait et cause dans le débat, ont nommé à San-Francisco un comité dirigeant, auquel des fonds sont de tous côtés ei^ voyés. Ce comité intentera un procès à l'État de Californie, et, attaquant la loi du mining-tax sur les seuls étrangers comme inconstitutionnelle, arrivent très-j^bableiveat à faire rapporter eette loi. LA CALIPORNIF. 2S3>" relâche, on le dépossède, et bien sonTent les lois 9ont impuissantes, ou inactives lorsqu'il s'agit de défendre le faible contre les injusfkes du fort. Le Chinois donne cependant en Californie, ainsi qu'on le verra, un bel exemple de patience , de soumission et de travail. Il concourt aussi, pour une très-large part, au bien-être industriel et commercial du pays. Lui seul entreprend sur les placers certains travaux dont nul autre ne se chargerait; lui seul vient fouiller le sable et glaner encore un peu d'or sur des points réputés stériles ou trop pauvres par les autres mineurs; mais on le violente avec acharnement, et, devant les incessantes persécutions de ses oppresseurs, il quitte au plus tôt nner contrée si peu hospitalière. C'est ainsi que l'on voit s'arrêter chaque jour en Californie Timmigration chinoise, qui eût pu rendre à cet État les services les plus signalés. Quelles que fussent les vertus utiles qui plaidaient en leur faveur, les Chinois ont été, dès leur arrivée, l'objet constant de la réprobation universelle. On a eu le courage d'invoquer contre eux une infériorité relative (Tintelfigence, et Ton a défendu par cette mauvaise raison les injustices plus que criantes dont on s'est rendu coupable à leur égard. Dès 1832, la législature de Californie faisait une loi pour prévenir toute immigration ultérieure des races chinoises ou mongoliennes; toutefois le gouverneur Bigler y opposa son veto, et la loi ne passa pas. En 18S8, la législature revint à la charge, et la loi fut alors non- seulement votée par les deux chambres , mais encore approuvée par ' le gouverneur. Elle passa donc avec la sanction des deux pouvoirs législatif et exécutif : cependant un nouvel échec Tattendait. Elle ne ' tarda pas à être déclarée inconstitutionnelle par la cour suprême de Californie^ et dut être rapportée ^ Sur la fin de 18^9, les malheureux Chinois ont été victimes d'une nouvelle levée de boudiers, et un journal français de San-Francîsco, d'opinions cependant libérales, imprimait alors, sous la rubrique : Tror- vail des Chinois en Californie^ — Industrie privée^ — Fabrication 1 . Il y a là, pour nous Européens, un fait politique curieux ; car il semble que lorsque le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ont sanctionné une loi, le pouvoir judiciaire n'a plus qu'^ rappliquer. Aux États-Unis il en est ' autrement. Si nous ouvrons, en effet, le beau livre de A. dé Tocqueviile, qui a pour titre De la ^émmrtUie en Amérique, nous y lisons, tom. I, chap. w. Du pouvoir yiidictotre^ete... les lignes suivantes, qui méritent d'être méditées* ' « Lorsqu'on invoque» devant les tribunaux des États4Jnis, une lot que le * uge estime contraire à la constitution, il peut refuser de l'appliquer* Ce.poQ* 284 REVUE NATIONALE. des cigares^ ces paroles que je transcris textuellement, et qui mon- trent nettement Tétat des esprits. « Il a circulé pendant ces derniers jours , à San-Francisoo, une protestation contre Tadmission des Chinois à un tra\ail industriel en concurrence aTec des individus de race blanche. Cette protestation, qui est déjà couyerte, assure-t-on, d*un grand nombre de signatures, a été mise au jour et propagée par des marchands ou des fitbricants de cigares. Us se plaignent de ce que rabaissement de la main- d'œuvre chinoise permet à des confrères de produire des cigares dont le prix de revient est tellement réduit, qu'eux-mêmes ne peuvent plus écouler leurs marchandises venues du dehors^ sans subir une perle. a Les signataires de la protestation invoquent à leur profit : a i* L'inviolabilité des droits naturels du travailleur libre; la di- gnité de l'homme; la nécessité où il est de maintenir sa suprématie, et d'assurer à ses efforts une rémunération suffisante pour faire face aux nécessités de la vie. « 2° Ils soutiennent que le premier devoir du peuple est de faire respecter Timprescriptibilité des droits énoncés ci-dessus. Ils ajou- tent que la concurrence entre le travail libre et le travail forcé, on déprécié par l'abaissement du salaire , constitue une infraction aux voir est le seul qui soit particulier au magistrat américain; mais une grande influence politique en découle. ff 11 est, en effet, bien peu de lois qui soient de nature à échapper pendant longtemps à Tanalyse judiciaire ; car il en est bien peu qui ne blessent un intérêt individuel, et que des plaideurs ne puissent ou ne doivent invoquer devant les tribunaux. Or, du jour où le juge refuse d'appliquer une loi dam un procès, elle perd à Tinstant une partie de sa force morale. Ceux qu'elle a lésés sont alors avertis qu'il existe un moyen de se soustraire à robligatioii de lui obéir : les procès se multiplient, et elle tombe dans Tlmpuissance. Il arrive alors Tune de ces deux choses : le peuple change sa constitution, on la législature rapporte sa loi. « Les Américains ont donc confié à leurs tribunaux un immense ponvoir politique ; mais en les obligeant à n'attaquer les lois que par des moyens ja- diciaires, ils ont beaucoup diminué les dangers de ce pouvoir... fl Resserré dans ses limites, le pouvoir accordé aux tribunaux américains de prononcer sur Tinconstitutionaiité des lois, forme encore une des j^ut puissantes barrières qu*on ait jamais élevées contre la tyrannie des blées politiques, i LA CALIFORNIE* 285 droits du trayailleur libre, et contient le germe de Tanéantissement de ces droits. eUe-'t-oQ layourdlim Âméricaini, si ce n'^est les citoyens seuls de rUnlon? Les républiques espagnoles, qui offrent presque toutes le triste «pectacle de dissensions intestines sans fin , et d'une décomposition sociale éiridente, ne marcheront au progrès et à la civilisation que lorsqu'elles seront tombées, au moins jusqu'à Panama, au pouvoir des Américains. Le Mexique leur a déjà laissé plusieurs lambeaux de son vaste territoire. Que serait aujourd'hui la Californie, même avec la découverte de l'or , si elle fût demeurée aux mains inhabiles de ses premiers pos- sesseurs? L. SlMOKIM. DE L'ÉDUCATION DES AVEUGLES EN FRANCE I Jusqu'à présent nous ignorons si les aveugles et les sourds-muets de naissance recevaient une éducation chez les anciens. Un fait cer- tain, c'est que, durant des[siccles, les uns et les autres sont restés dans un complet abandon chez les modernes, et que Ton s'est occupé bien tard de venir en aide à leur infirmité. C'est en Espagne qu'ont été faits les premiers essais pour donner éducation et instruction à ceux qui, privés de la vue, de l'ouïe ou de la parole, semblaient naturellement condamnés à l'ignorance et restaient en effet ignorants. Ces deux inventions admirables sont du seizième siècle. Tandis que Pedro Ponce de Léorr, religieux bénédictin, instruisait des sourds-muets à force de patience et de génie, un autre Espagnol, dont le nom s'est perdu, enseignait la lecture à des aveugles de naissance. Le premier fait n'est pas contestable, il repose sur des preuves certaines et des témoignages précis. Quant au second, il est attesté par deux auteurs contem- porains renommés pour leur savoir : Pedro Mexia, de Séville, et Alejo Venegas de Busto, de Tolède. Notre intention n'est pas de retracer l'histoire de ce double enseignement, histoire qui reste à faire, et sur laquelle on n'a écrit jusqu'ici ({ue des livres superficiels. 11 me suffit de remarquer, puisque l'occasion est favorable, que si l'abbé de l'Épéc a eu des prédécesseurs, Valentin Uaûy en a eu aussi. Cette circonstance ne diminue en rien la gloire de ces deux bienfaiteurs ; mais justice doit être rendue à ceux qui avant eux ont tenté de faire le bien. Valentin Haûy, frère du célèbre minéralogiste, l'abbé Haûy, est le véritable fondateur de l'Institut des jeunes aveugles. Il avait le génie de la bienfaisance, qui est le vrai génie, et c'est à bon droit que son image se trouve représentée au fronton de l'édifice où revit son en- seignemeuty et que son nom reste gravé avec ses bienfaits sur une table de marbre noir exposée dans la chapelle. DE L'ÉDUCATION DES AVEUGLES. 289 L'histoire de rinstitutioù et Thistoire du fondateur se ressemblent par plus d'un trait. Valentin Haûy fut de son vivant méconnu, calomnié, persécuté, obligé enfin de chercher un refuge à rétranger, où il continua de faire le bien. Rentré en France bien tard, on lui ferma les portes de cet asile qui était son œuvre et il vécut à peine le temps nécessaire pour recevoir une réparation tardive. L'institution aussi a éprouvé des vicissitudes, elle a traversé des temps difficiles, des crises pénibles, elle a lutté et longuement contre l'abandon, la misère, la malveillance; mais en dépit de tous les obs- tacles, elle a triomphé parce qu'elle est utile; elle a survécu enfin à toutes les causes de destruction, parmi lesquelles il faut compter le charlatanisme. Telle est, en peu de mots, l'histoire de l'Institut des jeunes aveugles. M. J. Guadet, chef actuel de- renseignement, a raconté cette histoire avec une consciencieuse exactitude et non sans émotion, de manière à instruire le lecteur en l'intéressant. J'ai beaucoup profité, beaucoup appris par la lecture des solides écrits de ce maître intelligent et dévoué '. Ce qui me plaît surtout chez lui, c'est la sincérité ; après avoir raconté le passé sans réticence, il a parlé du pré- sent sans faiblesse, de manière à prouver que la passion du bien n'exclut pas l'esprit de discernement. Il faut lui savoir gré d'avoir dédaigné le rôle facile de panégyriste pour faire une place à la cri- tique. Tout n'est pas digne d'éloge dans l'institution des jeunes aveu* gles. Cet établissement, qui devrait être un modèle, le serait en eflet si les vues du fondateur eussent été mieux remplies; mais dans l'état actuel, il offre encore bien des imperfections qu'il est convenable de signaler, en attendant qu'elles disparaissent. L'Institut des jeunes aveugles de Paris, disposé de manière à pou- voir abriter deux cents pensionnaires, compte en moyenne cent-quatre- vingts élèves internes, dont la plupart sont boursiers. Filles et garçons sont reçus dans le même établissement et distribués dans deux dépar- tements séparés. Cette organisation n'est peut-être pas irréprochable. Il se peut qu'il y ait là une question administrative ou économique qui m'échappe; mais, administration et économie à part, il me semble qu'il n'y aurait point d'inconvénient, et qu'il pourrait même y avoir avantage à établir une maison d'éducation pour les filles, une autre 1. Parmi les ouvrages de M. C. Guadet utiles à consulter, je signalerai les suivants : L'institut des jeunes aveugles de Paris, son Histoire et ses Procédés d'enseignement, in-8, 4850; — De la condition des aveugles en France, inS, 1857 ; — De ^to première éducation des enfants aveugles, in-8, 1859 ; — plusieurs discours et brochures sur les mômes matières, et enfin V Instituteur des aveur gles, recueil mensuel, rédigé par M. J. Guadet. t90 REn'E NATIONALE. pour les garçons, maisons indép<*n(lantes quant à la directiarer, sui^'ant leur aptitude indivîdnélte, à l'exercice d'un métier, d'un art ou d'une profession libérale. » I*e même règlement veut que tout élève reconnu incapable d'apprendre ce qu'on enseigne à l'institution , après deux ans de séjour, soit rendu à sa famille ; il veut encore que les élè^-es, boursiers on pen- sionnaires ne puissent rester, au delà de leur ^ingt et unième année, si ce n'est à titre de professeurs ou d'aspirants au professorat. n résulte de toutes ces dispositions que l'Institution des jeunes aveugles n'est ni un bospice ni un asile , mais une véritable nmison d'éducation et d'enseignement. C'est précisément à cause de cifta qne son organisation est vicieuse; les moyens ne sont pas en rapport avec le but que l'on veut atteindre. Dans l'état présent , la perte de temps est grande et pour les élèves qui doivent apprendre un métier et pour ceux qui sont aptes à recevoir une éducation libérale. Les premiers n'ont pas un besoin indispensable de la musique, de lu littérature -et des sciences, l'apprentissage étant pour eux la chose essentielle; quant aux seconds, n'étant pas destinés à exercer un métier, ils pen- sent aisément se passer d'apprentissage. Est-il bien avantageux d'élever ensemble, de soumettre à la même discipline, au même enseignement, des enfants qui ne pourront suivre la mc^mc carrière ? Si l'on veut en faire des hommes utiles, pourquoi les préparer en commun à remplir des fonctions si diflérentes ? Quel bien peuvent-ils retirer de ce mode d'organisation ? U y a là un vice radical provenant d'une eon&i- sion déplorable, où l'écononûe trouve peut-être son compte, mais où la raison se perd. Il est superflu d'insister là-dessus, et il serait ridi- cule de prétendre donner comme modèle une maisfm d'éducation qui DE L'ÉDUCATION DES AVEUGLES. îfl est à la fois un collège, on conservatoire de musique et une école professionnelle. Que la musique, les lettres et les sciences soient enseignées ensemble* on le conçoit d* autant mieux que les aveugles ont pour la plupart de grandes dispositions pour Fart musical, lequel peut devenir, selon les circonstances , une précieuse ressource ou une distinction agréable; il est bon d'ailleurs que ceux qui doivent un jour être artistes reçoi- vent une culture intellectuelle qui s*accorde très-bien avec Tart. Quant à ceux qui doivent vivre du travail de leurs mains, f impoir- tant pour eux, c'est d'acquérir; par un exerdce non interrompu, toute rfa£d>ileté désirable, car ils auront à lutter contre les voyants, et il est bien plus difficile pour les aveugles de lutter avec avantage dans les choses qui demandent une habileté manuelle que daiis celles qui se font plus directement par l'intelligaioe. En effet, tout ce qui n'exige pas l'intervention indispensable de la vue est accessible à l'ii^lli- gence de Taveugle; l'aveugle est réfléchi et méditatif, et l'habitude qu'il a de méditer et de réfléchir ajoute beaucoup à sa force iatd- lectuelle ; mais dans les travaux manuels, où la dextérité esi ssoiout nécessaire, l'avantage reste en entier du côté du voyant, parce que le travail devient plu&i prompt et plus par&it quand l'œil dirige la main. On ne peut songer à faire de tous les aveugles indistinctement des savants, des lettrés ou des artistes. Les aptitudes diverses s'y opposent, et trop souvent les circonstances. Il importe, par conséquent, de diriger dia- cun dans la voie qu'il doit suivre, sans le détourner, sans le distraire de sa marche. De la sorte, il ira droit au but, sûrement et sans perte de temps. Ce n'est pas tout d'entrer dans la carrière, il y &ut entrer bien pré- paré, muni de ressources sufiSsantes, avec une provisimi de forces aussi grande que possible, et après un lays, non moins curieux que leurs maîtres, s'était rassemblée sous la remise de Taniterge du Lion dor^ la seule qu'il y eût dans le liourg. Tout ce monde-là allait et venait autour de nous, et nous examinait comme des phénomènes, |)endant qu*un grand chien de cliasse, gravement assis sur son derrière, suivait d*un œil attentif chacun des mouvements du forgeion. La position n^étaït pas tcnable, mais où aller et connnent tuer le tem|)S? L'aubergiste nous assur.1 qu'il y avait de rnaynifiques iableaujr dans réglisc. 11 y a de magnifKiucs tableaux dans touti's les églises du Midi, c*est une chose convenue avec Tamour-propre Iwal. Nous décidâmes d'y aller roir. L'église de Fontenac était fermée, je ne sais pourquoi, et le curé en avait la clef dans si piK'he. Il nous fallut aller au presbytère, qui s'élevait tout à coté. La gouvernante ré|H)ndit que le curé était sorti et se promenait pr(»bablement dans le village. Nous mimes ensemble la tôte à la fenêtre, et nous aperçûmes le bonhomme au bout de la rue, mclc au groupe qui stationnait devant la remise du Lion cTor, H ges- ticulait avec feu et semblait haranguer l'assistance. La gouvernante alla le cherclier, a()rès nous avoir invités à nous asseoir. Le curé arriva tout échaufTé, en retroussant sa soutane. C'était un petit homme maigre, à Tœil vif. 11 nous regarda un moment avec un sourire nar- quois et nous dit : — Vous désirez voir l'église, messieurs? — Sur uotre réponse affirmative, il nous fit monter l'escalier du presbytère, nous mena dans sa chambre, et ouvrant la fenêtre toute grande : — Regardez, dit-il, voilà l'église! Nous ne savions trop que penser de celte petite mystification. — Parlons franchement, reprit-il avec un sourire, vous êtes des Parisiens , cela se voit tout de suite , et ce n'est pas une dévotion hisa vive qui vous an)ène. Vous demandez à voir l'église, je vous la montre, et votre curiosité doit être satisfaite. Que vous faut-il de plus? — On nous a parlé , dit mon compagnon , de certains tableaux qu'elle renferme. — Bon ! fit le curé en éclatant de rire, vous êtes doublement Pari- LES TRÉSORS DE FONTENACL 299 «iens. Que voulez-vous qu*il y ait ici? de méchaates gravures enlu* minées du Chemin de la croii , voilà tout. Après ça, je comprends que vous cherchiez à passer le temps jusqu'à ce soir; mais com- ment diable avez-vous fail pour casser votre brancard ? U ne pouvait plus être question d'aller visiter Téglise. Le curé, plein d'intentions hospitalières, voulut absolument nous f<ûre boire des grogs, et il les prépara lui-même avec les soins scrupuleux d'un homme compétent. Tout cela nous jmt bien une heure , après quoi nous revînmes voir où en était notre cydope, U Eall^it aussi songer au dîner. Les aubergistes espagnols conmiencent toujours par annoncer pompeusement que leur maison est abondamment fournie de tout oe que les convives les plus délicats peuvent désirer ; mais vérificatioa faite, ce menu raffiné se réduit invariablement à un morceau de lard. En deçà de la frontière française , les aubergistes y mettent plus de franchise et moins de gloriole; le nôtre déclara tout net qu'il n'avait absolument que des poulets à nous offrir. Le poulet est l'inévitable fléau des tables du Midi. Cet aveu dépouillé d'artiflce excita la bile du curé , qui se mit à chapitrer vertement l'hôte, sa femme et la servante. Par bonheur, nous avions tué le matin sur la route un peu de gibier dont on put composer un menu présentable en l'ajoutant aux provisions de l'bèto, le tout étant, du re^, précédé d'une soupe à l'huile et à l'ail, mets classique, on peut le dire, puisque Virgile en fait mention avec élogt dans une de ses ^logues. Nous ne pouvions moins faire que d'inviter le curé à dîner avec nous. Il accepta sans cérémonie , et déploya luK-même une activité extraordinaire dans les apprêts du festin, allant de l'un à l'autre, sti- mulant le zèle de celui-ci, excitant l'araour-propre de celui-là, blâ- mant , encourageant , prodiguant les conseils et les recettes culinaires en homme expert dans la partie.On ne vit jamais d'ailleurs convive plus aimable et d'une gaieté plus franchement communicative. Au desifirt, il envoya chercher au presbytère une bouteille d'un certain cognac dont il disait merveille , et qui en réalité était excellent. En ce moment entra dans la cuisine, car c'était fat cuisine du Lion cTor qui nous servait de salle à manger, un pauvre homme à l'air idiot qui s'approcha de la cheminée après nous avoir salués hum^ blement. Le curé prit un morceau de pain, mit dans une «saîette quelques du festin et appelant le nouveau venu : 3C0 nHVLK NATIONALE. — Tenez, Viro\. lui dit-il, prenez et mangez, ceKi vous refera Testomac et Ton vons donnera ensuite un bon coup de vin. — Merci, monsieur le curé, vous êtes toujours charitable, dit PiooL Il prit Tassiette, le pain et alla s*êlablir sur une chaise basse i Tautre bout de la cuisine. Le curé, qui n*était peut-être pas fâché d entamer un nouveau sujet de conversation, dit en nous montrant Picot qui dépéchait sa pitance à belles dents : — Vous voyez ce pau^Te diable? C'était dans son temps un bon ouvrier qui avait une petite maison à lui et quelques sacs de bon ar- gent. Eh bien, vous ne s champs que dans sa poche, et qu*au lieu d*en chercher, on ferait bien mieux de se remet- tre an travail, comme des gens sensés Tauniient fait depuis loup- temps. Le plus refors de la bande lui répondît : — Nous savons ce que nous savons ; vous voulez tout garder pour vous, voilà simplement Taffaire. Coluche panit trtîs-affligé de cette accusation. Mettant la main sur son cœur, il fît une harmonie pathétique. Depuis cent ans, sut famille habitait la conuuune, de père en fils; on n*avait jamais eu de re- proche à leur adresser, et la preuve, c'est que feu son jH>re (que Dieu garde son âme!) avait fait pirtic du conseil numici|)al, et qu'il é'ait lui-même conseiller, parle vote populaire de ses concitoyens. Or, le» gens de Fontenac n'auraient pas voté avec tant de persistance |K)xir les Coluehe, s'ils avaient eu à s'en plaindre. 0"''^"* î^" jeune garçon fustigé la veille, il ne lui avait administré une légère correction que parce qu'il était fâché de voir que l'on perdit à des fouilles inutiles un temps (pii pouvait être plus utilement employé; mais, du reste, puisqu'on paraissait y tenir, il ne s'opposait pins à ce que Ton diri- geât les recherches sur sa propre terre. On pouvait donc, dès ce moment, la bêcher et la retourner en tout sens; il guiderait lui- même les travailleurs, à une seule condition pourtant, c*es( que si Ton découvrait les fameuses caisses, la moitié du contenu lui appar- tiendrait, et que le reste serait partagé entre tous ceux qui auniient mis la main à l'œuvre. C*était parler d'or, et par cette harangue Coluche ramena Topi- nion qui, un moment avant, s'était si vivement prononcée contre lui. Le lendemain, au petit jour, tout Fontenac était sur les bruyères de Coluche. Les pioches jouaient avec fureur, et Coluche, de sa personne, dirigeait les travaux, ne laissant pas un coin de terre qfui ne fût profondément remué. Il ranimait les courages chancelants et poussait même la conscience jusqu'à faire circuler de temps en temps des bouteilles de vin : « Quand j'y suis, j'y suis! disait-il, et puis- que nous avons commencé, allons jusqu'au bout. Je ne veux pas que personne ait des reproches à me faire. » Il vint cependant un instant où la terre ayant été fouillée et retour- LES TRÉSORS DE FONTENAC. 307 née partout sans que personne eût rien trouvé , les travailleurs se regardèrent avec consternation, appuyés sur leurs bêches. « Quand je vous le disais! s'écria Coluche. Je savais bien qu'il n'existait aucun trésor. Mai» vous 1 avez voulu, et j'ai bien lait les choses. J'espère que vous ne viendrez plus vous plaindre de moi. Et savez-vous combien tout cela me coûte! Une trentaine de bouteilles de vin que vous m'avez bues. Mais je ne vous les réclame pas; entre amis, on ne regarde pas à si peu de chose. Nous sommes tous pauvres comme devant, revenons à nos moutons et qu'il ne soit plus question de rien. » Ce sage conseil ne soufTrait pas d'objection. Les tisserands de Fon- tenac revinrent à leurs métiers, à peu près désillusionnés sur l'article des trésors, qui ne pouvait plus leur fournir qu'un sujet de conversa- tion pour les longues veillées d'hiver. Mais l'été suivant ils s'aperçurent que Coluche avait semé du seigle dans ses champs, et que, grâce au défrichement, ses bruyères, jus- que-là stériles, étaient métamorphosées en terres d'un bon rapport. Ils comprirent alors seulement que le rusé paysan les avait mystifiés. On devine, sans qu'il soit besoin de le dire, quelle furieuse réac- tion cette découverte amena contre lui. Les choses allèrent à ce point cpi'uB coup de fusil fut tiré une nuit snr Coluche. Il ne fut pas atteint, mais la peur le prit; il se cacha et n'osa reparaître dans le pays que l'année suivante. L'émotion populaire était calmée. Coluche ne fut pas inquiété, il avait triplé sa petite fortune. Seulement, il se garda bien de.se porter candidat aux élections municipales, et l'on assure que cette déchéance forcée lui fut très-pénible> d'autant plus qu'il avait toujours nourri l'espoir de devenir maire. Maift le sort en était jeté, les Coluche étaient désormais au ban du pays. Ainsi finit l'histoire des trésors de Fontenâc. On vint à ce mmnent nous avertir que la voiture était raccommodée tant bien cpie maL Le curé, enchanté de sa journée, nous serra la main en nous souhaitant toate sorte de pros|)éfité6, et^ nous eûmes bientôt laissé hin de nous ce village laborieux et paisible qui avait cru un instant n'avoir rien h enrier au fabuleux pays d*£Tdorado. CxÉMEIfT CikRAGrEE. REVUE DE LA QUINZAINE (^ La distance qu'il y a de rhonnt^te homme i\ Thabile homme s^af- faiblit do jour on jour, et est sur le point de disparaître. » C'est h Bruyère qui dit cela, et si cette pensée était vraie de son temps, elle Test encore bien plus dans le notre. L'intenalle qui sépare l'habi- leté (le rbonnî^teté semble déliniti ventent comblé; aussi faut il tenir (!ompte d(î leurs efforts à ceux ({ui essayent de rétablir la distance et de ramener les choses dans l'état où elles n'auraient jamais dû cesser d'être. M. Camille Doucet vient de faire une tentative de ce genre dans une comédii» en cin<| actes et en vers, la Considération ^ représentée ces jours derniers sur la scène du Tliéatre-Français. Qu'est-ce d'abord que la considération? C'est, répondra-t-on, l'estime que tout le monde accorde à l'honnête homme. Hais qu'est-ce qu'un honnête homme? La Bruyère va vous répondre. « L'honnête homme tient le milieu entre l'habile homme et l'homme de bien, quoique dans une distance inégale de ces deux extrêmes. € L'habile homme est celui <|ui cache ses passions , qui entend ses intérêts, qui y sacrilie beaucoup de choses, qui a su acquérir du bien ou en conserver. « L'honnête homme est celui qui no vole pas sur les grands che- mins, et qui ne tue personne, dont les vices enfin ne sont pas scan- daleux. « On connaît assez qu'un homme de bien est honnête homme; mais il est plaisant d'imaginer que tout honnête homme n'est pas homme de bien. » Par les différences que la Bruyère établit, on voit quels degrés on doit établir dans l'estime que l'on fait des gens, et combien de consi- dérations entrent dans la considération, du moins aux yeux du monde; Ri:VLTE DE LA QUINZAINE. 309 car, aux yeux de la morale, l'homme de bien seul est digne de considéra- tion , ce qui n'empêche pas qu'on en prodigue tout les jours les marques à l'honnête homme, et que l'habile homme lui-même ne soit pas sans en ressentir quelquefois les efiFets. Ces erreurs, ces facilités, ces défail- lances même du sentiment public devant l'honnêteté habile, ou devant l'habileté heureuse, pouvaient fournir un sujet de comédie fort intéressant; M. Camille Doucet ne s'y est point arrêté; il a mieux aimé prouver que, sans la considération , il était impossible à un père de marier honorablement ses enfants , et que jamais un homme de bien ne consentirait à donner sa fille au fils d'un homme habile , et même d'un honnête homme , s'il suffit, comme le pense la Bruyère, pour mériter ce titre, de ne pas voler sur les grands chemins, de ne tuer personne, et de ne point faire scandale par ses vices. La fille d'un homme de bien, M. Bernard, conseiller à la cour impé- riale , est donc sur le point d'épouser le fils de M. Dubreuil, honnête homme si l'on s'en rapporte à la considération dont il est entouré. Les choses sont si avancées au moment où la comédie de M. Camille Doucet commence, que nous assistons à la signature du contrat. Cette formalité remplie, la noce va partir en deux voitures pour Meudon, où M. Dubreuil possède une charmante habitation de campagne. Ces jours de signature du contrat ne sont pas généralement d'une gaieté folle, et la société, en attendant de folâtrer sur les pelouses de Meudon, aurait quelque peine à tuer le temps, si le chemin de fer ne lui amenait pour la distraire un jeune homme de Besançon, Armand Verdier fils, qui vient apprendre au conseiller Bernard que Verdier père est ruiné. Le conseiller voudrait bien savoir comment. Rien de plus ordinaire. Un fripon vous conseille une excellente affaire ; Il promet de doubler votre argent en six mois. Six mois I cela vous tente!... on se ruine en trois! C'est notre histoire ! aussi sur cette pauvre terre. Nous voilà seuls I J'étais maître clerc de notaire ; Ne pouvant acheter une étude là-bas, Je suis venu, cherchant... quoi ? je ne le sais pas. A quoi M. Bernard s'empresse de répondre : Je le sais I vous venez dans notre grande ville Pour chercher un appui ; vous en trouverez mille l Dn courage, morbleu l fils de mon vieil ami. L'or qu'on peut regagner n'est perdu qu'à demi. Le malheur est parfois salutaire à votre âge : Les âmes qu'il éprouve en valent davantage. :jiO lii:VLt NATIONALE. Il vous faut (lu travail, nous vous aurons cela; 11 \(>us faut des amis ; regardez, en voilà \ En effet, tout le nioiulc s*(^inpresse autour d'Armand Verdier : k duc de Val-Méricourt, Lucien Dubreuil, le liancé de Laure Bernard, l.aure elIe-mOiue, le nutaire, le général Lambert. £(ri\ozà Verdier que je plains sa luine, Mai^ qu*il a moins perdu qu*on ne se l'iuiagiae; Kstinu*, honneur, vertu, considt^ration, Tout cela marche enscmhle, et ^aut un million ! (les messieurs ot ces dames s'expriment en vers d'une façon qui ressemble tellement à de la prose, que Ton se demande pourquoi ils ne 2>e cont(*nteiit pas tout simplemejit de cette dernière. Ce que vous appe- lez de la prose, dira-t-on, c*est un vers propret » discret, râpé, le vers de Tancienne comédie, en un mot; aimeriez-vous mieux par hasard le vers éclatant, bruyant, criard de la comédie moderne, i» vers prétentieux, insupportable, qui fait la roue sur le devant de la scène, qui vous dit .regardez les rimes splendides dout je suis paréyil n'y a que moi d'intéressant dans celte pièce, toutes ces scènes, tousœi pi rsonnages n'ont été créés et mis au monde que pour me faire bril- ler? Non sans doutas mais il me semble qu'il y aurait un juste miliea ù prendre entre les deux excès, entre le vers-paon, et le vers-cheniUe, entre la boursouilure et le néant. Je sais bien que le problème est dif- jicile à résoiulri'; Molière savait être familier en vers, parce que de sou temps la familiarité même gardait un cachet particulier, une mesure i|ue nous avons perdue, et que nous ne pouvons plus guère espérer de retrouver dans la société moderne. Je crois que le temps de la comédie en vei's est passé; au théâtre, comme partout, sachons nous contenter de la prose. Or, pour en revenir à Tanalyse de notre pièce, il faut que vous le sachiez, M. Dubreuil a fait autrefois une faillite considérable ; tout ce (|u'il avait, il Ta bien donné à ses créanciers, mais le passif dépassait Tactif de telle façon que les susdits créanciers n*ont touché que vingt pour cent. M. Dubr(>uil est un honnête homme, puisque sa ruine ne provient point de sa faute, et qu'il a donné tous ses biens à ceux aux- <{uels il doit; mais, pour devenir homme de bien, il aurait fallu que M. Dubreuil profitait des chances que la destinée lui a offertes de refsdre sa fortune, aujourd'hui considérable, pour payer intégralement ses créanciers d'autrefois; malheureusement, il n'y songe pas le moins du monde, et quand sa femme et son fils se sont acquittés de ce de- REVUE DE LA QUINZAliNE. 3il voir à son insu, on ne saurait vraiment lui savoir beaucoup de gré de l'approbation qu'il donne à leur conduite, et de la joie qu'il en res- sent, puisque d*aiIleUrs le mariage de son fils allait être rompu, et que d'autres mésaventures menaçaient de tomber sur sa tète. Quand on est deux ou trois fois millionnaire, ce n'est pas trop cher de payer cinq cent mille francs un retour de considération qui vous garaotit le tout. C'est là, selon moi, le défaut capital de la pièce de M. Doucet. Sob héros perd justement la considération dont il était entouré, et c'est injustement qu'il la reconquiert. M. Dubreuil n'est pour rien dans la restitution que font sa femme et son fils; sans le refus du conseiller Bernard d'unir sa fille au fils de Dubreuil, les créanciers de ee der- nier n'auraient jamais rien touché que leur vingt pour cent : c'est son intérêt qui lui fait approuver une restitution que sa conscience ne lui conseillait pas. Aussi son grand étalage de repentir ne me touche pas. 11 y a des choses qui, pour être bien faites, doivent être faites tout de suite : « Une circonstance essentielle à la justice, que l'on doit aux autres, c'est de la faire promptement et sans différer : la faire attendre» c'est injustice. » €'est la Bruyère qui dit encore cela, et je suis de l'avis de la Bruyère. Il U faut que je l'avoue, je me s^is un tiûble pour le docteur Véron; il est animé d'un, sentiment fort rare dans ce temps-ci, l'unour tre pour mériter le suffrage des Franvais. Tour à tour il a demandé la gloire à la pAte pectorale, au corps de ballet do TOpéra, ù la gastronomie, au suffrage universel; il s'est jeté sans hésiter dans les entreprises littéraires les plus difficiles, les mémoires, le roman de mœurs, pensant qu'il suf- fisait de se souvenir pour bien raconter, et de prendre la plume pour être un écrivain. — J'ai été directeur de théâtre, propriétaire de jour- nal, je connais tous les restaurants et tous les cafés de Paris, il me sera facile de peindre la société actuelle; je la montrerai en déshabillé, et elle n'en sera que plus vraie. Qu'elle ne se plaigne pas surtout des vérités que je vais lui dire, car je lui en dirai de plus dures encore. Le bon docteur prenait des allures de capitan moraliste vraiment charmantes; il menaçait de couper en quatre tous les ridicules, de passer sa plume au travers du corps de tous les vices, de les trans- percer de ses sarcasmes. — Voulez-vous des portraits? mes Mémoires et mon roman en sont pleins; j'ai photographié celui-ci, daguerréotype celui-là; vous reconnaîtrez bion Pléon, quoique je ne Taie peint qu*en buste; quant i\ Timag^ne, sa silhouette vous suffira; pour Cidt- lise, vous m'en direz des nouvelles : elle est frappante, aux premiers détails vous la reconnaîtrez. Voulez-vous maintenant des révélations; je Sciis que l'époque actuelle en est friande; il y en a d'étounantes^de surprenantes, de foudroyantes, presque à chaque ligne de mes livres.— Le plus amusant dans tout ceci, c'est que l'écrivain de tant de bana- lités qui semblent échappées à la plume de M. Prudhomme, Fauteur des Mémoires ctun bourgeois de Paris, et d'un roman dont le titre ne me revient point encore, semble convaincu qu'on n'a jamais rien dit d'aussi fort contre la société d'aujourd'hui, et qu'après lui, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. Grûcc aux grands et aux petits journaux, aux causeries des restau- rants et des cafés, aux cancans des foyers de théâtre et des coulisses, le docteur Véron semblait avoir atteint son but; on parlait de lui, il occupait le public par ses prétentions, il l'amusait par son amour- propre. Sa vanité, loin de l3lesser, intéressait, au contraire,. par son caractère synthétique et universel. Financier, homme d'État, publi- ciste, romancier, humoriste, historien, moraliste, savant même au besoin, le docteur Véron avait l'air de dire : J'excelle en tout, il est vrai, la fortune m'a porté au comble delà gloire et de la félicité, mais je n'en suis pas plus fier pour cela. Vous me verrez toujours prêt sk REVUE DE LA QUINZAINE. 313 remercier les dieux de ce qu'ils ont fait pour moi, à me montrer Tégal des petits et des grands, à descendre dans la môme lice que les jeunes gens, à solliciter même les palmes académiques 1 L'Académie, en effet, venait de mettre au concours Téloge de ce spirituel et joyeux Regnard qui fut un bon vivant en son temps, aimant la chère délicate, les vins des grands crus, la vie de luxe et d'élégance. — Voilà, certes, mon homme! se dit le docteur Véron ; qui pourra comprendre Regnard, si ce n'est moi? Seul, j'ai la verve nécessaire pour traiter un tel sujet; prenons la plume , et vite courons déposer notre discours entre les mains incorruptibles de l'honorable M. Pingard. Je me sens couronné d'avance , je savoure, je déguste déjà les fins éloges de M. Villemain; je me vois lisant moi-même ma prose au milieu de l'Académie. On me couvre d'applaudissements, on rit de mes traits malins, de mes aperçus ingénieux. J'ai presque autant de succès que M. Viennet lorsqu'il lit une de ses fables. Maintenant, qu'un des immortels vienne à mourir, et tout de suite je monte en fiacre : en vingt-quatre heures, mes visites sont faites, et me voilà nommé au premier tour de scrutin. Ma place évidemment est à l'Aca- démie ; préparons mon discours de réception. 0 vanité des désirs humains 1 0 pot au lait de Perette! 6 fortune ! ô déception I Pendant qu'il caresse ce rêve, au bout d'un an, en ouvrant un beau matin son journal ,. le docteur apprend que l'Aca- démie n'a jugé aucun des éloges de Regnard qui lui ont été adressés digne du prix, et qu'elle renvoie le concours à l'année prochaine. — Fort bien, dit le docteur, je vois de quoi il retourne; mes ennemis politiques m'ont joué un de leurs tours ordinaires. Les vieux partis retranchés dans le palais des Quatre Nations ne me pardonnent pas les coups terribles que je leur ai portés. Ces gens-ià sont incorrigibles : voyez plutôt quel sujet ils ont choisi pour l'année prochaine, une étiide mr le cardinal de Retz. Je n'aime pas ces frondeurs qui repré- sentent à mes yeux les vieux partis de leur temps, et pour ne parler que du cardinal de Retz, il m'est impossible de voir autre chose en lui qu'un partisan prématuré du gouvernement parlementaire dont j'ai si fort contribué à débarrasser la France. Quant à mon éloge de Regnard, l'Académie en sera pour sa taquinerie; je ne le retoucherai pas , il sera imprimé tel qu'il est dans mes œuvres complètes; je me tiens pour battu, mais qu'on n'aille pas s'imaginer que je boude à mon tour, après m'étre tant diverti aux dépens des boudeurs. Voici des verres mousseline remplis jusqu'au bord d'un pur Champagne : messieurs, je bois à la santé de l'Académie 1 Non content de concourir lui-même , le docteur Véron avait fondé des concours. M. de Montyon laissait en mourant des sommes impor- Tome I. <- t« LhniMo. 31 314 RRVUE NATIONALE. tantes pour Mre distrihue^es en prix de vertu; le docteur Véros l'imita. Soulrmcnt , au liou de la vertu , il ri^rompensa la litti^rature : au lien (rattendre sa mort pour devenir le bienfaiteur des lettres, fl aima mieux lYtre do son vivant. Je Tai comparé à M. de Montyon; c'est un tort. Le docteur Vôron fut, à proprement parler, un Mc^cène. Je vois encore la séance où , dans la salle du Conser^'atoire , le comité de la société des ^vus de lettres, en cravate blanche , proclama par l'organe de son secrétaire la liste des lauréats du concours Véron : ingrat comité , qui n*a pas seulement le buste du docteur dans le local ordinaire de ses réunions! Apr^s avoir essayé successivement de tous les genres de littérature, et y avoir brillé, comme le prouve le succ^s de ses Mémoires, de son roman et de son éloge , le docteur Véron gardait le silence depuis quelque temps. On se demandait s*il méditait une suite à ce livre Quatre ans de règne dont j'ai négligé de parler, et qui contient, outre une suite d'études et de portraits, les adresses des membres du Corps législatif; ou bien si, cessant de faire des agaceries à la postérité, fl avait pour jamais brisé sa plume. Los uns disaient oui, les autres disaient non; rincortitude régnait dans les esprits, lorsque tout à coup la foudre illumina le ciel de la publicité, et l'on vit le nom dn docteur Véron flamboyer de nouveau à la quatrième page des jour- naux. Le docteur Véron sortait de son repos. Ow<*lle œuvre nouvelle allait-il présenter au monde encore plongé dans l'attente de ce grand événe- ment littéraire? Une tragédie? Un poëme épiijue? Porté par ses Âlémoires et par ce diable de roman dont le nom m'échappe toujours au pinacle de la gloire, on pensait que le docteur Véron n'aborderait plus désormais que des sujets du plus haut sé- rieux 1 p:)s du tout, c'est un livre d'humoriste qu'il nous donne : Let Théâtres de Paris! Ce sujet, après tout, n'est pas aussi frivole qu'il en a l'air ; il com- prend une foule de questions qui intéressent le passé , le présent et l'avenir de la littérature; que d'observations piquantes il peut four- nira un homme ([ui a ou ù sa solde les ballerines les plus célèbres de l'Europe , qui a inventé le rat, qui a rendu aux demoiselles d'Opéra l'importance dont la révolution les avait dépossédées. Qui mieux que le docteur Véron peut refaire les immortels chapitres de Lesage sur les comédiens. Les ridicules primordiaux, fondamentaux, idiosyn- crasiques, autochthones des comédiens n'ont pas changé; mais à ceux-là s'en sont ajoutés d'autres qui tiennent ù l'époque dans laquelle REVHE DR LA QUINZAINE. 315 • Us vivent, à l'air qu'ils respirent, à Uazote du dix-neuvième siècle, au carbone de 4860. Que d'inventions depyis Gil Bla$! que de progrès dans l'art d'attirer le public ! Je viens de lire, par exemple, que le théâtre de FAmbigu- Comique allait faire relâche pendant huit jours de suite pour répéter la Dame de Monsoreau. Une semaine tout entière de répétitions géné- rales I cela ne s'était jamais vu , je crois Jusqu'ici I Les auteurs ne se contenteront plus de si peu désormais : Comment I diront-ils au direc- teur, vous ne me donnez que huit relâches, huit répétitions générales» il m'en faut quinze, il m'en faut vingt, ou bien, dites-le tout de suite, vous voulez étouffer ma pièce; des relâches, encore des relâches, toujours des relâches, c'est le seul moyen d'arriver au succès de cent représentations. Il y a encore l'art de faire une salle; on ne le connaissait pas du temps de Gil Blas ; maintenant c'est la chose principale à laquelle songent le directeur et l'auteur. Qu'est-ce que faire une salle? C'est n*y admettre, le jour de la première représentation d'une pièce que des gens dont on est sûr, qui aient pris l'engagement tacite, mais solennel, de tout approuver, de se confondre pendant toute la repré- sentation en signes de tête flatteurs, en sourires, en démonstrations bienveillantes , d'inonder le foyer d'improvisations chaleureuses et sympathiques. C'est bien le diable si avec de pareils spectateurs on n* arrive pas à un succès colossal, du moins à la première représenta- tion ; car vers la septième ou huitième représentation « le public (on ne l'admet guère avant quand il s'agit d'une pièce que Ton veut chauf- fer d'une façon spéciale} se fâche d'être mystifié, et crie partout qu'on a voulu le tromper, et lui faire avaler une platitude pour un chef-d'œuvre. Hais à quoi bon énumcrer d'avance toutes ces ficelles et bien d'au- tres encore que le docteur Véron ne peut manquer d'avoir signalées avec bien plus de talent et bien plus d'autorité que moi. Ce sont là des questions qui rentrent tout à fait dans sa spécialité. Hâtoas-nous d'ouvrir son livre. Je rou\Te, je le lis, et je ne puis en croire mes yeux. 0 désillusion! 6 désenchantement! 6 tristesse ! je ne trouve rien dans ces pages que je viens de couper avec une impatience fiévreuse, rien que des dates et des numéros! Que va dire la France, que pensera le monde, qui ont jusqu'ici accordé une si grande importance à la moindre produc- tion du docteur ? Quel désappointement pour l'attente publique I Hélas ! personne ne se soustrait aux effets de l'âge. Anacréôn, dit-on, chantait encore à quatre-vingts ans le front cou- ronné de roses ; mais le climat de la Grèce, mieux que le nôtre, con^ JI6 REVUE NATIONALE. servait la santé des gens; la vieillesse arrive de bonne héUre ; il ne but pas l'attendre; il faut en devancer le signal, et prendre sa retraite avant qu'elle ne vous y forre. La cigale attend-oUe pour cesser de chanter que la dernière t'iuille suit tombée? La bise n'a point jauni la feuille du platane, le pampre vert ne rougit point encore, lei petits des hirondelles sortent i\ peine de leurs nids, les blés sont ren- trés depuis quelques jours seulement, ic soleil d'août donne des bai- sers de teu i\ la terre, l'été n est pas fmi, et déjà rharmonieuse cigale se tait sans même attendre l'automne. Pourquoi le docteur Véron n'a- t-il pas fait comme la ciffale? III On se moque parfois dos amateurs d'autographes, et l'on a bien tort; ces patients fureteurs rendent tle véritables services à l'histoire.. Que d'autn^s ne voient dans les catalogues qu'une aride et sèche no- menclature destinée seulement aux amateurs spéciaux , j'avoue, pour mon compte, qu*ils ne me paraissent pas dénués d' intérêt. A défautdes lettres elles-mêmes, je me contente d'une bonne analyse et je fais mon profit des extraits. A ce point de vue, un catalogue est un livre aussi in- téressant que bien d'autres \u)uv lérudit, pour l'historien et peur le simple littérateur, qui trouvent, eu le lisant, l'occasion de recueillir bien des particularités curieuses, et de rectifier bien des erreurs dans l'his- toire politique et littéraire. Il y a des gens, malgré tout, qui soutiennent qu'on ne trouve jamais rien dans les catalogues. Dites-moi pourtant ce que vous pensez de cette lettre dans laquelle le duc de Montpensier, après avoir annoncé à Catherine de MédLcis la prise de Mussidan et l'extermination totale de ses habitants calvinistes, ajoute en manière de conseil que cela lui « semble estre le vray droict de cette guerre, et duquel l'on doit user cMivers tous ceux qui tiendront forts et places contre le Roy, i quoy je voy mon dict seigneur vostre fils (Charles IZ) bien résolu, et quant à moy, si j'en suis creu, il n'en sera plus faict aultrement. » 11 n'y a es maré- chaux, de ses généraux, de ses hommes d'État les plus illustres. Les noms de Blucher, de Wellington, de Schwartzenberg, suivront le sias sur les lèvres indifférentes du commissaire-priseur. Blucher! lorsque 06 général ouvrit à son maître le chemin de Paris, celui-ci se rap- pela-Wl du moins la lettre si humble qu'il adressa le 3 août 1907, i Napoléon pour lui demander l'évacuation de ses États par les troupes françaises, et un adoucissement à la contribution de 100 millions frappée sur lui : « Expliquons-nous, sire; le langage de la conscience et de la franchise est celui qu'il convient d'adresser au plus grand homme de notre siècle. Je ne puis plus vous donner ombrage. Déci- dez du rôle que vous voulez m'assigner parmi les puissances de l'Eu- rope. » Il est curieux de rapprocher du langage du vaincu d'Iéna une lettre de Kotzebue, où l'écrivain mercenaire se réjouit des succès des alliés en 1816, et attribue les conquêtes de Napoléon à la langue française : «c Sans l'universalité de cette langue, dit-il, jamais Napo- léon n'eût fait des progrès aussi rapides. » Le catalogue en main, on peut suivre l'empereur dans toutes les phases de son étonnante carrière, depuis les collines de Toulon jus- qu'au rocher de Sainte-Hélène. Pendant qu'il reprend notre premier port de mer aux Anglais, le comte de Provence, depuis Louis XVIII, s'amuse à contresigner des brevets d'officier au nom de Louis XVII, et le duc de Chartres, qui devait être Louis-Philippe, écrit à sa mère au moment de partir pour l'Amérique : « Je crois rêver quand je songe que dans peu j'embrasserai mes frères... Ce n'est pas cepen- dant que je cherche à me plaindre de ma destinée, je n'ai que trop senti combien elle pouvait être plus affreuse ; je ne la croirai même pas malheureuse, si j'ai pu encore une fois servir ma patrie en con- tribuant à sa tranquillité et par conséquent à son bonheur... » Outre les lettres autographes proprement dites, le catalogue nous 320 HKVI L NATIONALE. révèle I>\istcMice de (iocumonts importants vi curieux : par exemple, le mcinuin* prostMité on 178S à Louis XVI parles princes du saiig, pour prut(*^UT contre le redoublement ilu tiers aux rtats généraux; un dossier sur rexécutioii de Louis XYI; des lettres nombreuses snr les guerres de la Vendée ; la pétition du grenadier qui sauva, c*est lui qui le dit, la vie à Bonaparte au 1S brumaire, pièce pleine de détails curieux sur cet événement; des documents authentiques sur l'expjosion de la machine infernale, sur la descente de la statue de Napoléon de la cobmne Vendùme en 1814, sur rarrestation. des banquiers de Paris par les Prussiens, en 1815, sur les quatre sergents de la Rochelle, le licenciement de la garde nationale en 1 827, et les journées de Juillet 1830. Tout cela fait venir Teau à la bouche, comme on dit, mais les amateurs d'autographes se donnent de temps en temps le plaisir de renouveler pour le public le supplice de Tantale. Nous verrons tous ces documents savoureux, ils s'approcheront de nous, et il nous sera impossible d\v atteindre. Ces papiers précieux iront s'ensevelir dans Tarmoire de quehpie amateur jaloux et égoïste. Oh! les collectionneurs, les collectionneurs! J'en ai dit du bien tu commencement de cet article, mais je me rétracte et je les maudis! Taxile Delord. CHRONIQUE POLITIQUE Sans revenir longuement sur les faits accomplis jusqu'à ce jour en Italie, indiquons en quelques mots les principales modifications que la force des choses a introduites dans la politique de notre gouvernement par rapport au mouvement italien. Quand l'injuste agression de TAu- triche, alluma au printemps de Tannée dernière Tincendie qui peut s*étendre Tannée prochaine sur toute TEurope, et quand Tarmée française accourut au secours du Piémont, le but de la guerre fut net- tement défini par la proclamation impériale du 3 mai 1859 qui disait : € L'Autriche a amené les choses à cette extrémité qu'il faut qu'elle domine jusqu'aux Alpes, ou que l'Italie soit libre jusqu'à l'Adria- tique. » Quant à la question de l'organisation intérieure de TItalie, la proclamation du 3 mai ne l'abordait point; elle se contentait de dire d'une part : « que le but de la gui^rre était de rendre TItalie à elle-même, et non de la faire changer de maître; » et d'autre part, poBT rassurer les consciences catholiques alarmées de la situation du souverain pontife , la proclamation impériale ajoutait : « Nous n'allons pas en Italie fomenter le désordre ni ébranler le pouvoir du saint-père que nous avons replacé sur son trône, mais le sous- traire à cette pression étrangère qui s'appesantit sur toute la pénin- sule. » Ainsi , au début de la guerre les trois points principaux du pro- gramme impérial étaient i<* l'expulsion complète de TAutriche du sol italien ; 2'* TItalie rendue à elle-même ; 3"" le maintien du pouvoir du saint-père. Les considérations de sagesse et de prudence patriotiques qui déterminèrent Tempereur des Français, après nos brillantes victoires de Magenta et de Solferino , à offrir la paix à Tennemi vaincu et à modifier le programme du 3 mai ont été exposées par Napoléon III lui-même, et sont trop généralement connues pour qu'il soit néces- saire de s'y arrêter ici. Rappeli^s-seulemeni les paroles de Tempereur 322 HEME NATIONALE. aux grands corps (l«> TEtat : « Pour servir rindépendance italienne, J*ai fait la f;uenv cniitro \v ^ré de l'Europe; dès que les destinées de mon pays ont pu être m péril, j'ai t'ait la paix. » Toujours est-il que le traité de Villafraiica modifia notablement k pri»^'ramnie antérieur. An lieu d'être expulsée de V Italie, l' Autriche tut admise ^ frardrr la Vénétie à la condition d'abandonner au Pîé- niont la Londiardie, et tout en réservant la liberté des Italiens parla proclamation du principe de non-intervention, le vainqueur de Solfe- rino établit pour eux un pro^amme d'organisation intérieure qui adoptait \o système fédératit sous la présidence honoraire du souve- rain pontife et acceptait la restauration des princes dépossédés en Toscane et à Modene; les deux empereurs s'engageaient en même temps à demandtT des rétornifs au gouvernement pontifical. Le souverain pontife, déjà en dissidence avec la politique frauvaisc sur la question des Romaines, refusa de s'y associer pour rorgaiiisatioi d'un gouvernement fédéral. Déjà, il est vrai, l'attitude des Italiens montrait clairement que cette tentative de fédération, qui semblait pourtant la plus conforme aux précédents historiques de ritalle, ne réussirait pas. Une plirase énergique d'une autre proclamation de l'Empereur des Français adressée aux Italiens après l'enirée à Hilttii le 8 juin 18')9, n'avait pas peu contribué à fortifier dans leurs flmei les aspirations à l'unité nationale. Le puissant adversaire de rAutriche leur disait : « La Providence favorise (|uelqucfois les peuples comme les indi- vidus, en leur donnant l'occasion de grainlir tout à coup, mais c*eA :\ la condition qu'ils sachent en profiter. Profitez donc de la fortmie qui s'offre à vous. » Les Italiens pensèrent que le moment était venu de profiter de k fortune, et de continuer eux-mêmes ce que la France avait commeocé pour eux; le système fédératif fut repoussé comme impuissant! garantir la nationalité. L'idée de l'unité s'empara de tous les esprib le programme de Villafranca fut mis à l'écart, la restauration des archiducs fut repoussée, et, malgré les instances amicales dn gouvernement français, la Toscane, Parme, Modène et les Romagnes s'annexèrent successivement au Piémont. On sait qu'en présence de cette situation nouvelle, le gouvernement libérateur de Tltalie reTen- diqua plus tard, comme une compensation légitime et une garantiede sécurité, la cession de la Savoie et de Nice; bientôt la question dn pouvoir temporel du Pape, déjii (>ngagée par l'annexion des RomagneSi s'aggrava, et à Theure où nous sommes, l'annexion au Piémont de toutes les parties de l'Italie, moins la Vénétie, la ville de Rome, etit petite portion du territoire pontifical occupée par nos soldats est CHRÛl^IQUE POLITIQUE. 323 devenue un fait accompli. Dans le royaume de Naples la seule ville de Gaëte et la forteresse de Messine résistent encore ; le jeune roi Fran- çois II parait décidé à tenir jusqu'à la dernière extrémité. Du reste* ([uelque durée que puisse avoir ce dernier incident de la question napolitaine, il ne changera rien ni à la situation générale des affaires italiennes, ni aux perspectives diverses, ni aux espérances, ni aux craintes qui tieiment l'Europe en suspens et font prévoir pour le prin- temps prochain une troisième phase plus orageuse peut-être encore que les deux premières. Il est du reste à remarquer que sur cette question italienne, sauf de très-rares exceptions, le gouvernement français a laissé aux jour- naux une latitude plus grande qu'à aucune autre époque. Il est per- mis de supposer que dans cette circonstance, du moins, on a reconnu que la liberté était plus utile que nuisible , même en se plaçant au point de vue le plus gouvernemental. > a-t-il, en effet, pour un pou- voir qui veut naturellement connaître le degré de force de chacune des opinions qui divisent le pays sur une question grave un meilleur moyen de s'éclairer que de laisser les dissidences se produire avec liberté. Espérons que ce premier essai des avantages d'une discussion libre ne sera pas perdu, et fera comprendre que ce qui est utile dans un cas peut l'être aussi dans tous les autres. Tandis que la question italienne tient en éveil Tattention publique, cette attention est également sollicitée sur d'autres points du globe par l'active intervention de la France. La durée assignée par l'accord des puissances aux opératicms du corps d'armée envoyé en Syrie pour la punition des Druses et la protection des Maronites touche à son terme. Mais tout porte à croire que ce délai sera prorogé, car la mauvaise volonté du gouve]:7iement ottoman , et peut-être aussi les entraves occasionnées par des luttes d'influence, n'ont pas permis d'é- tablir, en un délai aussi court, un état de choses garantissant la sécu- rité des Maronites contre de nouvelles violences qui suivraient inévi- tablement le départ de nos troupes. Il est triste qu'en présence des crises si fréquentes et des excès si cruels dans lesquels le fanatisme musulman épuise en quelque sorte ses dernières forces» les puis- sances chrétiennes ne puissent s'entendre, au moins pour protéger d'une, façon efficace etdiirable leurs coreligionnaires d'Orient. Une action commune dans le même but, et affranchie cette fois de tout tiraillement, a conduit les soldats de la France et de l'Angleterre jusqu'en Chine; une brillante victoire remportée auxïnêmes lieux où naguère des forces insuffisantes avaient contraint une première expé- dition dQ reculer devant une résistance inattendue des Chinois, a dû abaisser beaucoup le fantastique orgueil de la cour de Pékin. Toutefois 3Î4 RRVIK NATIONALE. la dupliciU* chinoiso s\?st rléployée dans tout son luxe d*arguties, de protocoles, do restrictions mentales, de pouvoirs insuffisants , lors- qu'il s*est a<(i de signer un traité de paix, si bien que les deoi ambassadeurs anglais et français ont perdu patience, et pris le parti de marcher droit sur Pékin, en se faisant accompagner par un solide corps d*armée, infanterie, cavalerie et artillerie, lequel si les Chi- nois ne s'empressent d'arrêter sa marche, en subissant toutes les con- ditions imposées, entrera mèche allumée dans la capitale du Céleste- Empire. Les habitants de Pékin ne pourront on croire leurs yeux, s'ils voient les barbares ùl qui le fils du ciel daignait, disent-ils, per- mettre d'exister, sur un point perdu du globe, affirmer leur existence d'une façon si énergique. Tout le monde sait du reste que cet im- mense empire de deu\ ou trois cents millions d'hommes est en proie à une grande anarchie intérieure, qu'un parti révolutionnaire très- puissant y promène partout l'insurrection, de telle sorte que nul ne peut prévoir jusqu'où s'étendront l(*s conséquences de Texpédition anglo-française. Cette situation augmente l'intérêt d'un ouvrage anglais nouvellement traduit en français et qu'un vient de publier, avec une introduction de M. Guizot , sous ce titre : la Chine et le Japon '; c'est le récit de la mission du comte d'Elgin, qui a précédé et préparé les événements qui s'accomplissent cette année. Ce récit, instructif et animé, est fait par M. Laurence Oliphant, secrétaire de lord Elgin. L'élection présidentielle aux États-Unis offre à l'Europe un intérêt particulier. Le nouvel élu, M. Abraham Lincoln, représente le parti républicain, par opposition au parti démocratique. La principale dissidence entre ces deux partis porte sur la question de l'esclavage. Le programme du parti républicain, dans lequel figurent d'ailleurs les abolitionnistes les plus déterminés, n'est pas raffranchissement immé- diat des noirs ; ce parti accepte la situation telle qu'elle existe, mais il désire empêcher la propagation de la plaie dont soutirent les États- Unis ; il veut localiser l'esclavage dans les États où il est déjà établi; il veut dégager le çouvernoment fédéral de l'obligation que prétendent lui imposer les États à esclaves de protéger l'esclavage parmi les États nouveaux et parmi les États anciens, qui le repoussent. L'élec- tion de M. Lincoln constitue donc déjiî un grand progrès, en ce sens qu'elle prouve que l'opinion hostile à l'esclavage a gagné beaucoop de terrain en Amérique. Si revenant en Europe nous jetons les yeux sur l'Allemagne, nous voyons que la situation qui paraissait grosse d'une alliance offensive entre trois grandes puissances, n'enfante plus maintenant 4. Chez Michel Lévy. CHRONIQUE POLITIQUE. 32S» que des visites particulières de souverain à souverain, où Ton agitera sans doute les questions fédératives. La Société nationale a terminé sa campagne d'une façon assez modeste; elle proclame toujours que la Prusse doit être mise à la tête de TAUemagne, mais déjà elle s'oc- cupe des couleurs du drapeau prussien et demande que la Prusse soit absorbée par TAllemagne, et non l'Allemagne par la Prusse. Ce qui a toujours embarrassé la Société nationale, c'est le sort que, dans l'unification germanique, il convient de réservera l'Autriche. Il y eut un temps où les unitaires n'allaient à rien moins qu'à retrancher l'Autriche de l'Allemagne ; ils sont bien revenus de cet esprit d'ex- clusion qui les avait rendus impopulaires ; mais, tout en protestant unanimement que l'Autriche allemande ne doit jamais être aban- donnée par le parti national, ils ne disent pas comment on amènera l'Autriche à un tel degré d'abnégation, qu'elle sacrifie ses prétentions à la suprématie pour la plus grande gloire de la Prusse. Cependant l'empereur d'Autriche fait visite au roi de Bavière et au roi de Wur- temberg, sans doute pour les engager dans ses intérêts italiens, et l'on parle d'un congrès général des souverains allemands, où l'on tâcherait de s'entendre sur l'établissement d'un pouvoir central des- tiné à remplacer la diète. 11 semble que la diète prévoie ou désire faciliter sa;âissolution par l'incurie qu'elle apporte dans la solution des affaires qui lui sont soumises, et qu'elle laisse dormir dans ses bureaux avec ce flegme intrépide qui est le trait le plus marqué de son caractère. Parmi les questions qu'elle laisse pendantes, une de celles qui pré- occupent les esprits en Allemagne, est la question qui concerne la for- tification des côtes de la mer Baltique et de la mer du Nord. Mais le ministère prussien veille, et va, dit-on, présenter aux chambres un projet de loi qui autorise la construction d'un chemin de fer de Stral- sund à Berlin; ce chemin aurait une grande importance stratégique pour la défense des côtes. Au printemps prochain, la forteresse fédé- rale d'Ulm commencera à s'armer de canons rayés, et vers la même époque, on organisera d'après le système français plusieurs batte- ries de l'artillerie à cheval de Wurtemberg. Cette lente précipitation ne fait pas un contraste trop violent avec l'inertie somnolente de la diète de Francfort. L'étemelle question du Schleswig continue à s'agiter sans faire un pas. La Gazette prussienne voudrait lui faire faire ce pas : elle déclare que si les élections générales pour la prochaine session législative donnent dans le Schleswig une majorité danoise ou seulement dou- teuse , il sera si évident que le gouvernement danois aura voulu vio- lenter la libre expression de l'opinion publique, que la confédération 326 REVUE NATIONALE. et les puissances allemandes de\Tont aTîser mx moyens d' l'éxecution des engapommts pris par le Danemark en 4869. Entre autres faits importants, il convient de signaler le contrat clu entro le grand-duc de Hesse-Dannstadt et l'évéque de Majence. S Ton ne savait combien de temps ont duré les débats prélîminaires^os croirait que la rédaction de ce concordat n*a pas été précédée par me suffisante maturité de réflexion ; car il s'en fout que tont soit réglé d'une nlani^re pn-cisn et romplMe. Ce qu'on y peut approuver, c'est un louable effort pour nssurrr à TEglise cattio1i(|ue une indépendance véritable, et la sriustrairc à cette fusion avec l'Etat, qui est pour tous deux une cause d'embarras. Ce qu'on y peut blâmer, c'est que, dam ce self-r/ovf^mmfmt acrordé à la vie religieuse, l'indépendance des particuliers, aussi sacrée que celle de TÉglise, n'a pas toujours été sauvegardée. En Autriche , le conseil des ministres se réunît tous les jours pour le règlement des affaires intérieur^^. On le dit surchargé de besogne et assez incertain , ce qui n est pas étonnant. Il s'agit d'entrer dsM l'application des statuts provinciaux, et d'en compléter l'exéculioa par des lois qui ne sont même pas préparées. Cependant les opinioai et les sentiments du public se produisent de toutes parts. Le Ûesmgtr de Bohême f se rapprochant des idées de M. Maager, demande une W électorale, libre et commune à toutes les provinces, avec une assem- blée représentative siégeant à Vienne à c<^»té du conseil de l'empire. A Cronstadt, on remercie rtMupcreur de ce que la principauté de Transylvanie n*a pas été incorporée à la Hongrie ; à Temeswar, on le prie, au contraire, de réunir la Vayvodie à la Hongrie par le réta- blissement des anciens liens légaux. En Carinthie, 46,000 protestants demandent que leurs intérêts soient représentés dans la diète provii^ ciale par des députés spéciaux. Ces remerclments et ces vœux, imiî^ quent que l'Autriche s'éveille à la vie politique. L'Angleterre continue à manifester par la voix de ses hommet d'État les dispositions les plus pacifiques, tout en fortifiant ses côtes, en poursuivant ses armements et on organisant ses volontaires. Tonte l'Europe semble sous Tintluence de Vaxiome latin si vis pacem para hélium; espérons que cet axiome ne sera pas démenti par les évéufr- ments. Le isecrétaire de la rédaction, Arthi'r Arnould. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE Cours de Littérature dramatique, par Sainl-Marc (sdrardin , — t«me IV. Lm iMteun da Mûgatin de Ubrairie^ qui «ont «ajonrd'liai las lecteurs de lm Rwue mttk^mde , ooaDaisBent en partie ce nouveau ftfaune de M. Saint-Marc Girardin. Nous a'aiTOOs donc pas à leur expliquer le mérite lire de ce cours, suivi par un auditoire al- tfliitif et nombreux. Si dans le livre nous ptrdons Taccent du professeur et le sourire éomi il oomurente quelques-uns de ses aper- ças si fins, nous gagnons, du moins, d'avoir •ous la main un ouvrage délicat et sérieux foe nous pouvons eonsulter souvent, où novi pouvons appréeièr à tète reposée , et , comme savourer mille traits délicats aigui- nat des jugements solides, une critique instructive et sévère. Une raillerie mordante quelquefois, mais aitiqne toujours, une fome agréable et presque enjouée recouvrant des pensées pffoftMides , une ceriaine fiiçon de rajeunir des sujets qui semblaient vieux , et de ren- dre nouvelles des études qu'on aurait pu sroire épuisées , telles sont les principales qualités littéraires de M. Saint-Marc Girar- dtau Le sujet traité par le savant professeur est, d'ailleurs, de ceux qui se renouvel- lent éternellement, puisqu'il s'agit d'a- mour. Chaque siècle , cliaqne individu le aomprend à sa manière, et personne n'a tort. Quoi qu'on fasse . c'est toujours l'a- mour , et pourtant il ne se ressemble ja- Okais à lui-même. M. Saint-Marc Girardin continue son étude de VA mour ingénu. 11 le poursuit depuis l'antiquité, à travers Apulée, Corneille, la Fontaine , Sedaine , Bernardin de Saint- Pierre, Milton, André Chénier, jusqu'à Chateaubriand , jusqu'à madame George Sand et madame de Girardin. Mais de V Amour ingénu à l'idylle il n'y a qu'un pas, et ce pas est franchi avec Gesner. Alors nous nous trouvons si près de la pastorale, que nous ne pouvons nous dispenser de jeter un rapide coup d'œil sur ses beautés champêtres. Le reste du volume traite de YAmour $ênjugal, et nous le suivons dans toutes ses transformations, à tontes les époques , dans tous les pays. M. Saint-Marc Girardin pro- cède par comparaisons, analyunt avec une sagacité patiente les types divers de la fbmme mariée que nous ont tracés nos devanciers, et même nos contemiHirains. Si quelques lignes courtes et forcé- ment superficielles osaient se permettre d'avoir une concluMloii , nous dirions de ce livre de critique qu'il excite la curiosité en m%ie temps qu'il satisfait le cœur et l'es- prit MovvELLEB Poésies , par madame Blanche- cotte. Pour publier un volume de vers, de nos jours , 11 faut sans contredit un grand cou- rage ; pour en publier deux , il faut presque de l'héroïsme. Chez madame Blanchecotte , le talent se joignant à l'IiéroYsme, la criti- que ne peut que souhaiter des frères ca- dets aux deux premiers-nés d'une muse richement douée, luttant contre l'indiffé- rence générale do public en matière de poésie. A la fln de 1 866 , l'auteur débutait dans le monde des lettres par un ouvrage inti- tulé : Rêvet et Réalités, Cette publication attira l'attention et excita une vive sympa- thie ; les journaux et les revues s'occupè- rent du nouvel écrivain, et des hauteurs académiques tomba même sur l'humble poète , inconnu la veille encore , un encou- ragement précieux et mérité. Ce qui frappa dans les Rêve» et Réalités, ce fiit un accent de passion sincère ; on y sentait une douleur vraie ; on y suivait avec intérêt le développement d'une personna- lité un peu absorbante , mais énergique ; on comprenait que des larmes avaient coulé des yeux de l'auteur et s'étaient ensuite figées au bout de sa plume en rimes plus éloquentes quelquefois, qu'exactement cor- rectes. Dans les Nouvelles poésies nous retrou- vons les qualités qui ont assuré le succès du premier volume : pourquoi n'assureraient- elles pas le succès du second ? La poésie de madame Blanchecotte est une poésie exclusivement personnelle. Elle ne nous élève pas dans les nuages 328 REVUE NATIONALE. où l'on sê perd souvmt ; elle ne nous en- traîne pu à travers le monde , où Ton fait parfois de mauvaUos rcnrontre» , mais elle nous introduit dans l'intimité du t^te-à-trle. Là, nous entendons battre un ca*ur, et nous sommes initiés à plus d'une lutte ob^eu^e et cruelle. Du reste , madamiï Blancheeotte s'oublie elle-même davantage lorM|u'eHe parle en prose. On a remarqué, il y a quelques mois, dans une Reiiie,uxï article asses étendu où se trouvaient de nombreuses et longues citationii des pensées d'un poète moraliue. Le public , habitué à lire un nom au bas d'une foule d'érrits médiocres et vulgaires, éprouva un vif élonn*.Muenl en voyant sans signature un morceau original ci recomman* dable au double point de vue de la forme et du fond. Vainement la Revue s'efforça- t-elle de garder le secret : en est -il que la curiosité pultiiipic ne découvre tôt ou lard? Ce moraliste anonvme, c'était l'auteur des Nouvelles poésies que nous annonçons aujourd'hui. Tsévi d'iiier seulement, nous leur souhaitons une longue et brillante car- rière : si le mérite faisait le succès, notre souhait pourrait bien cire une prédiction. Les Anours de Jacqces, par Hector Malot. M. Hector Malot appartient à cette nou- velle éi'ole qui, dédaigneuse des grands cfTets dramatiques dont les événements fortuits de la vie sont l'unique cause , s'attache ar- demment à l'étude des carartèrcs et des payions. On pourrait difTlcilement trouver un sujet plus simple et moins surchargé de complications imprévues que le sujet traité dans ce nouveau volume de l'auteur des Victimes d'amour. M. Hector Malot , évidemment , a voulu cire vrai , rien que vrai , supposant avec rai^^on que la pein- ture réussie d'une individualité sérieuse- ment analyaée était prélërable ibx J«b brillants d'une imaginatU» féeonde.arii sans but. Le roman, en eflel, à moina denrter une ftitilité, inutile lou jour», nuisible m- vent, doit s'appuyer sur une obsemUoi exacte, mais épurée par le goût, des pu- slons dont le cœur humain est le tMilit trop peu connu. Malheureusement, en parcoaraat eella voie fé«-onde qui , par Tétude consdendeeii de l'homme, de ses sentiments el de ki instincts , mène à la vérité , on longe tt précipice redoutable où sont tombés di nos jDurs plusieurs écrivains de talent: nous voulons itarier du réaiitwwm Le réa- lisme n'est-il pas, à la vérité , ce qae la vi^ lence est ù la modération? Cetle denièR choisit a«ec tact et mesure , prenant etif- jetant suivant les règles sévères de l'art si ilu goût , tandis que la première maivkt à l'aventure, touchant 4 tout et ramimat tt sable à pleines malus, de peur de perte une parcelle d'or, si minime qu'elle soit. M. Hoirlor Malot s'est quelquefois au boni du précipice , de Taçon à nom ner le vertige , mais au moment oè MV allions fermer les yeux , en priant powk salut de wn ftroe , il se retenait à qnsi^ branche fleurie et le danger s'éloignait. C'est donc un roman vrai « et peat-HR réel, que nous annonçons à noa lecleiiri;ci n'est point un roman réaliste dans l'aoeep» tion exacte de ce mot désagréable et Mit- veau. Quelques lecteurs, sans doute , se deniH- deront en face de certains détails, trop spé- ciaux |N)ur être Inventés, si ranlenrn'fld pas l'indiscret narrateur d'nne aventvt dont les héros ont vécu en soufl^ant dsi douleurs bien véritables ; mais eette hype- tlièse , fût-elle vraisemblable , jouterait i l'intérêt du drame , sans diminuer en ijf le mérite de l'écrivain. Arther Arnoijlo. CHAHI^EMIER. propriétaire-gérant. Druit de rcproduclîoii recerré. Fwv. — Imprimerie P.-i. BOURDIEH et C*, rue Maurina 30, LA LIBERTÉ INDUSTRIELLE ET LA LIBERTÉ POLITIQUE Du éroM industriel daru ses rapports avec iês principes du Code dvil sur Us pertommiisur les choses, par M. Renoaard, eonieiller k la cour de eosMtion. .« M. Renouard est un magistrat aussi pacifique qu'éclairé : j'oserai cependant le comparer à Gondc. Par delà cet amas confus de lois inoohérentes qui régissent notre industrie , M. Renouard jclte un mot nouveau dans le langage juridique, mais qui est toute une définition, celui de droit industriel. Il marque ainsi le point d'arrivée , le but à atteindre , et il y marche le premier, donnant à la fois le signal et l'exemple. Ainsi Condé jetait son bâton de commandement par-des* sus les remparts de Fribourg. yLes soldats de Condé , s'élançant à sa suite, allèrent le ramasser.. M. Renouard trouveca-t-il des émules qui suivront le chemin qu'il indique et viendront relever son signe de ralliement? Arborant le droit industriel à côté du droit commercial , du droit citil , etc. , les jurisconsultes préparerontrils par leurs travaux et leurs méditations la rédaction d'un sixième code, le code industriel? Il leur faudrait d'abord se réunir autour d'un principe commun. Ce principe, c'est la liberté, selon M. Renouard. a La liberté,^ dit-il, sera le régime définitif du droit industriel. » Les considérations qu'il invoque et développe pour nous la faire désirer sont tirées de la philosophie, de la morale, de l'histoire aussi bien que de l'économie politique. Il n'éprouve pas le be- soin de recourir aux chiffres, aux statistiques, aux tableaux compa- raUDs de contributions directes et indirectes^ d'entrées et de sorties de navires, etc., et de se barder de l'appareil un peu technique de quelques écrivains spéciaux. Cette méthode , à vrai dire, est devenue asseas superflue depuis que la liberté industrielle , dont les liens vien- T S* UmiMMU ftl 330 RKVrE NATIONALE, liont d'èiro tout à coii|» dcsscrivs, est mise en demeure de faire ses preuves, de li iiir les proinesses si souvent iv|H3têes on son nom , de se justifier jiarsts iruvivs. Lesconsêquoneesdu traité de commerce sont encore cuvcluppées dans une deini-îneertitude; mais un a>enirpio- chaiiî les en iléirap.T.i. A rajH»logisle qui apiKirlerait des Ciilculs en sa laveur eoiniiie au •lêlnicleur ijui s'armerait de ealculs contraireSi on réj»«»ndr.iit volimliers a la faeon d'Aleeste : Xous rerrons bien^ moftx'tui'. f lij a lieau. d'ailkurs, vanter relo]uence des chiffres : les déliais aux'juels muis assistons ne téniuignent jioinl qu'ils soient par- tieuliéreniént invfulables et que leur triomphante certitude coupe Court à toiilt s Ils discussions. .Si rarithmétii]ue est , comme on dit une science ctrlaine . il seniMe que la manière de s'en servir livre ]»assage, sinon à l'arbitraire, du moins à la partialité. Il va, sans doute, des cliillres surs que tout le monde est forcé d'accepter, des totaux et des sonnnes qui sont hors de toute contestation. Nous voyons cejienJant t]ue sur celte base inébranlable s'ébattent des raisonnements contraires et préteuJeut s'établir des couclusioi|S op|Kjsées. Les économistes et les industriels ne sont guère plus d'accord que des horlo^^es ou des ]tliilo§ophes. Ils ne {leuveut se mettre à la m^mA heure et placer leur aiguille au même point. Si les prt*miers ne ]»èchenl pas, en |jrénéral , par un excès de timidité, s*ils se denneitf une assez libre carrière dans la théorie, et, tout en faisant profession de s'asservir aux faits et aux chifTres, marquent quelque peucbant à les dépasser ou à les pousser dans le sens de leurs doclrin^, la témé- rité, en re\a:iche. n'e^t pas le défaut des seconds, qui s'enferment un peu éti-oitement dans la pratique , el qui , tout eu poursuivant le pio* grès avec une louable persévérance , répugnent à sortir du cadre des habitudes invétérées : de sorte que, malgré leur désir égal de voir prospérer et s'accmitre l'activité nationale , malgré le but commun auquel tendent leurs efforts respectifs, économistes et industriels, vivant en des sphères difléreutes, auront tuujom*s de la difliculié à s'entendre. Quelques exemples remarquables prouvent, il est vrai, qu'un économiste peut être industriel et qu'un industriel peut étra économiste ; mais ils sont encore rares et mettent quelque lenteur à se multiplier. Ils deviendront avec le temps nombreux et ordinairoi; mais, en attendant, les économistes accuseront de routine les indus- triels qui leur répondront par le reproche d'imprudence. Parmi ces débats si animés et ces controverses, je n*ai pas de LIBERTÉ INDUSTRIELLE ET LIBERTÉ POLITIQUE. 331 boussole pour m'orienler. Deyant ces pauvres arguments dédaignés qui n'usent pas de Tarithmétique et ne développent que des idées, j'ai du moins ma raison, mes principes moraux, mes sentiments qui me décident ; la persuasion se fait. Mais que dirai-je devant un docu* ment statistique qui signifie blanc pour un homme trës-intelligent, très-versé dans la matière, et noir pour un autre qui n'est ni moins versé dans la matière ni moins intelligent? Si même les chiffres me paraissent plaider en faveur de la liberté industrielle, ils ne me con- vaincront que de ses bienfaits matériels, ils ne peuvent intéresser à elle que mon bien-être; or, mon bien-être est timide et circonspect de sa nature; ma quiétude se méfie des changements et redoute le hasard dés transitions, même en vue d'une amélioration plus ou moins lointaine. Ce n'est pas assez pour m'émouvoir. L'arithmé- tique, n'ayant pas d'âme, ne trouve pas accès dans la mienne; ma froideur me laisse mou contre les objections et à moitié distrait ; elle tient la porte ouverte au doute , même quand le doute a été chassé, et , après que j'ai pris parti , je me sens encore disposé à être neutre. Tous ces chiffres ne font que solliciter, aucun n'emporte ma croyance. Mais si l'on réussit à me prouver que la Uberté industrielle exer- cera un grand nombre de Français à relever davantage d'eux-mêmes et moins de l'État, et qu'elle est une das formes pratiques de la vraie liberté, qui consiste, cDmme le pense trè»-justement M. fienouard, dans la tâche de se diriger soi-même à ses risques et périls, alors je puis rester incertain sur l'opportunité, la mesure, les effets de telle ou telle de ses applications, sur les délais qu'il faut lui accorder et la meilleure (açon de préparer son règne; mais ce qui n'est plus con- testable pour moi , ce sont les vœux que je forme pour son avène- ment. J applaudis à ceux qui, marchant à la suite de Gondé, je veux dire de M. Renouard , l'iront chercher par delà les barrières de notre législation. Car ses titres sont égaux et pareils à ceux des autres libertés, elle entre dans leur concert, et s'ajoute à leur nombre, que son absence laisserait incomplet. Elle concourt avec elles au même but ; son assistance peut être utile à toutes, et spécialement à celle dont la marche a été la plus variable et les chutes les plus fréquentes, à celle qui aujourd'hui même parait reprendre faveur, je veux dire à la liberté politique. 332 REVUE NATIONALE. I Pour la plupart des publicistcs, la liberté industrielle forme une question à part, absolument distincte et isolce , à laquelle la liberté politique (ieint'ure tout à fiùi étrangère. Aimer Tune et repousser Taulrc ne leur semble pas inconséquent, et ils ne s*imagiiiciit pas, quand ils émettent des arguments en faveur de la première , que la logique les appl^iue également à la seconde. Tel qui n'ctaîl }>as un adorateur passionné de la liberté politique était un chaud partisan de la liberté industrielle; si vous lui [larliez de celle-ci, il ôlait son cha- ])cau; mais s*il s*agissait de celle-là, il Tenfonçait; et il est si facile, à ce qu*il ])arait, de varier ses goûts, qu'on a vu la beauté de l'une éblouir par une illumination subite des yeux qui restaient fermés à la beauté de Tautre. Le contraire se voit aussi. Uu libéral peut .s'a- larmcr de la lettre du o janvier et se réjouir du décret du 24 no- vembre. Il saluera le retour do la liberté politique, mais quant à la liberté industrielle, c'est bien différent. On la met en réserve pour des discussions toutes spéciales, oii les admirateurs de la tutelle gou- vernementale se transforment en proneurs de la liberté , et récipro- quement; c'est comme un terrain neutre où les advei*saires se réunis- sent, où les amis se divisent. Ici les camps politiques les plus opposés se confondent en une mùlée où la liberté ne sait plus reconnaître les siens , et a lieu de s*étonner des attaques de ses défenseurs accoutu- més aussi bien que des éloges de ses assidus détracteurs. Ici les atti- tudes se modifient, les positions sY'cbangent, et c'est presque un cliassé croisé. Ils sont assez peu nombi*eux ceux pour qui la liberté n est pas un objet tantôt d'amuur, tantôt d'aversion, selon qu'elle se présente dans l'industrie ou dans la politique. Cette contradiction qui se voit dans les esprits se retrouve dans les faits. Il semblait que la liberté politique et la liberté industrielle ne pussent vivre en même temps. Pendant les trente années qu'a régné la première, la seconde n'a vécu que dans les rêves de quelques éco- nomistes, à l*état embryonnaire, et c'est quand la première, à son tour, vivait moins dans le sentiment public que dans le ceneau des idéologues^ que la seconde a profité de ce moment pour établir sou règtie. Faut-il croire qu'il y avait entre elles une sorte d'incompatibi- lité chronologique? ou la contradiction n'esl-elle qu'apparente? Depuis que le monde exislCi et dans notre pays comme ailleurs, la LIBERTÉ INDUSTRIELLE ET LIBERTÉ POLITIQUE. 333 politique et Tindustrie avaient été , jusqu'en ^ 820 , dans un rapport naturel et constant. L'une avait toujours laissé dans le régime de l'autre des traces de ses variations. M. Renouard distingue trois phases par lesquelles notre industrie a passé : esclavage, privilèges et corporations, tutelle. On ne peut s'empêcher de remarquer que notre société politique a suivi exactement les mêmes vicissitudes : con- quête, féodalité et franchises communales, monarchie administra- tive. La révolution française a renversé l'édifice compliqué des privi- lèges et les compartiments où était enfermé le travail en même temps que les prérogatives aristocratiques et les débris de la féoda- lité; mais, en industrie, comme en politique, elle a plutôt proclamé que fondé la liberté. La loi du 17 mars 1791 reconnaît à chacun le droit de choisir sa profession ; mais les règlements, les autorisations et les interdictions, dont les personnes étaient délivrées, s'appliquent aux choses avec la même multiplicité et la même minutie , et l'État, «ous une autre forme , intervient plus que jamais; de même, les res- sorts et les agencements perfectionnés du mécanisme administratif enserrent le régime politique. Quelques années plus tard, l'exagé- ration de notre système douanier était contemporaine des majorais, et les nécessités d'une politique conquérante imprimaient à notre indus- trie une brusque transformation. Après 1815, l'ancien régime fait des retours offensifs, plus ou moins dissimulés, dans l'industrie, réta- blissant sous le nom plus modeste de protection et de prohibition ce qui s'appelait fièrement privilège ; en même temps,la réaction aris- tocratique s'essaye à reconstituer la grande propriété. C'est vers cette époque que se produit le désaccord. Le régime politique était entré dans sa quatrième période , c'est-à-dire dans la liberté; le régime industriel demeurait en tutelle. Celui-ci restait attardé dans les entraves qu'avait franchies celui-là ; l'un était tou- jours asservi aux restrictions quand l'autre était émancipé. Majeurs d'un côté , mineurs de l'autre. Tandis que nous réclamions la liberté sur les questions publiques^ nous n'osions pas l'introduire dans nos intérêts industriels; et, nous mêlant à outrance des affaires du gou- vernement, nous ne nous demandions pas si le gouvernement ne se mêlait point un peu trop des nôtres. Ces fiers citoyens, si jaloux de leur droit de contrôle , d'examen et de blâme dans les questions poli- tiques, laissaient, en entrant dans leur bureau et leur fabrique, ces nobles sentiments sur le seuil. Si leur indépendance civique n^sup- portait pas le joug du gouvernement, lean lntôç(tak '^Me&nd&ifiE^%dtf^ 4> » ^ 334 REVUE NATIONALE. saicnt sans cersc ap[H*l à sa profcction. Se persuadant aisément rÉlat avait à sa charge le succès de leur négoce ou de leur indus ils le rendaient res|)onsabIe de leurs revers , et chaque fois qu petite difficulté se levait devant eux, ils proclamaient que le gou nenient devrait bien Taplanir. Revendicateurs de la liberté au hors, ils ne Tadmottaicnt point dans leur travail privé. La liberté politique guerroyait victorieusement ; elle fit même révolution pour maintenir ses droits; la liberté industrielle en i encore à réclamer timidement et vainement les siens. Sans doute, enseignements des économistes avaient quelque chose d*insolite, d traord inaire , qui dépassait de trop loin les habitudes créées et vieilles pratlipics; maison pourrait trouver étrange ({u*une nati si avide alors de liberté, n*ait pas même paru éprouver un fa désir, exprimé un timide souhait que des hommes invoquant e~ vantimt la liberté se trouvassent avoir raison. Loin de là. D*une p la bourgeoisie s*en tenait à la protection , ne faisant sur ce point i des concessions insigniiiantcs ; elle en maintenait la doctrine et m blait Tapplicpier quelquefois sans autre motif visible que le pla de la consacrer. D'autre part, le peuple, suivant cet exemple, in*^ quait à son profit la protection de TElat, et, comme il va toujours a extrémités d*un princi|)e, il donna dans le socialisme. Protection droit au travail, « drapeaux, dit M. Renouard, arborés par de camps opposés , mais fabriqués de la môme étoQe. » Le sodalisi était né du système protecteur qu*il voyait fleurir dans le régi] industriel, et que, par voie de conséquence, il étendait a la ' privée. Ne verrons-nous là qu*une de ces contradictions habituelles à nature humaine? Peut-être, mais il serait supcrliciel de la constat si Ton ne prenait la peine d en cherclier Texplication. Faisons noi examen de conscience et découvrons quelle dissemblance si nota] séparait dans nos esprits la liberté politique de la liberté industriel que le triomphe de l'une ait été inutile, presque nuisible au progi de Tant re. On croyait, on disait que la liberté politique sufGsail garantir les autres libertés et à leur frayer la route : en void u •^ ^^ pourtant — et ce n'est pas la seule — qui ne lui a pas été redevd d*un pareil secours. Pourquoi? C*est que toutes deux poursuivak un but différent. La liberté industrielle se fonde sur ce principe que l'État doii n treindre son action pour laisser une plus large place à Tactivité prii f F •*. _ j' â r ' r r ' "4 LIBERTÉ INDUSTRIELLE ET LIBERTÉ POLITIQUE. ^35 et à rinîfîatîve indîvidàclle ; elle a confiance flans la vertu des efforts personnels et nie que la protection de l'État y supplée efflaicement. Si la liberté politique s*élait inspirée des mêmes maximes, si sa tâcbe ayait été — comme le comprenaient quelques esprits éclairés — d'as- surer à chaque citoyen une réelle indépendance , il est certain qu'elle se serait rencontrée avec la liberté industrielle dans une communauté de principes qui en aurait fait deux alliées. Malheureusement la liberté politique s'appuyait sur des doctrines presque opposées. Si elle prétendait contrôler, améliorer et changer, au besoin , le gouverne- ment , elle songeait si peu à restreindre l'action de l'État , à marquer nettement le domaine où doit s*exercer sa puissance légitime et celui où les particuliers doivent agir comme ils Ventendenl, qu*à travers toutes nos révolutions, même libérales , l'État a vu s'accroître sans cesse le nombre et llmportance de ses attributions, et que les parti- culiers ont vu se rétrécir, à tout propos, le champ de leur propre liberté. L'opinion, par une grave méprise, confondait la liberté poli- tique avec la souveraineté nationale, ennemie naturelle, aussi bien que la souveraineté de droit divin , des indépendances particu - lièpes. Avant 1 789 , TÉtat intervenait sans cesse dans les affaires des particuliers, sans que ceux-ci intervinssent dans les siennes ; il réglait leurs rapports entre eux, leur dépendance i son égard, l'exercice de leurs professions, leur existence civile, leurs croyances même; le Toi, acœpté et imposé par la tradition, gouvernait selon son bon plaisir par des ministres quM choisissait de son plein gré ; la seule barrière que rencontrât son autorité était le respect de quelques pri- riléges acquis, barrière qui n'était pas toujours insurmontable. Après 1789, sons la république et sous la monarchie constitutionnelle, les citoyens interviennent dans les affaires de l'état Par leurs manda- taires, les électeurs avertissent le gouvernement de leurs désirs et de leurs opinions, ils maintiennent ou renversent les ministres; l'Étal doit être dh^gé suivant la manière qui leur agrée le plus par des homnies qui sont avec eux ^ns ime étroite conformité de vues et d'idées. Ils ont le pouvoir de laisser l'État entre les mains qui l'ad- niinistrent ou de te faire passer en d''autres mains.. Ils choisissent les pilotes qui tiennent le (imon. Nul doute queletir intervention n'ait été salutaire; défenseurs des intérêts et des droits du pays, ils les font prévaloir dans k direction de rÉtaft, ils Tont de l'Élat le protecteur oblige de ces droits et de oeft 336 REVUE NATIONALE. intérêts. Des lors sa puissance se justifie par la supérioiité de ses lumières, par cette présomption cpf administré par ceux qui ont Vïï^ probation des cliambrcs, il est un directeur habile, un guide édaiié. Et cette présomption même nous convie à le charger de tous nos intérêts, au risque d*y perdre quelques-uns de nos droits, à multiplier et agrandir ses pouvoirs, dont rcxercice ne trouble pas notre sécu- rité, puisqu'il est contrôlé par les hommes les plus intelligents du pays, par ceux que notre contiance a désignés. L'intervention de TÉtat dans nos afl'aires n est donc pas diminuée, elle est seulement entourée de plus de garanties. L'administration remplace le despotisme. On a proclamé les droits de Thomme et du citoyen, on a reconnu en princi|>e toutes les libertés, liberté privée, liberté civile, liberté de conscience, liberté de la pressé, liberté com- merciale, liberté industrielle; la seule de toutes cependant qui éca^ terait la main de TÉlat des affaires des particuliers, la liberté admi- nistrative, a été si [)eu établie en fait, qu'elle existe à peine de nom. Il s'ensuit que toutes les autres libertés ont été réglementées, etqœ l'État, loin d'être moins chargé de besogne, agit davantage sous un nombre toujours plus grand de formes nouvelles, car il est ploi simple de supprimer la liberté que de la régler à tout moment dans les inévitables complications de la pratique. L'État a donc été armé d'une foule croissante de droits pour trancher tous les cas possibles» et sans cesse se multipliant, que fait naître la liberté. On la respecte, on ne la viole pas, mais on l'administre, et les prévoyances de b législation spéciale, des règlements d'administration publique, da lois de police se placent prudemment devant chacun de ses pas. Ainsi, après comme avant la révolution de 1789, l'État est un vaste mécanisme qui devient de jour en jour plus savant et plus ingé- nieux, mais qui enserre aussi étroitement lactivité des citoyens, et dont les rouages s'engrènent les uns dans les autres , de fa(on à entraîner dans la régularité de leur mouvement toute la circulatioa vitale du pays. Sous le régime parlementaire, le gouvernement, c'est-à-dire les hommes chargés de diriger le mécanisme, le gouv9- nement était assez faible, puisqu'il dépendait des changements d*oiÂ- nion, et que, sans cesse occupé à la défensive, il avait tout à craindre et à ménager pour se maintenir dans une durée toujours incertaine; cependant l'État, c'est-à-dire le mécanisme lui-même, a gardé une puissance égale, plus réglée, plus équitable, plus conciliante et pins habile, mais toujours énorme ; après comme avant 1789, il a des LIBERTÉ INDUSTRIELLE ET LIBERTÉ POLITIQUE. 337 pouvoirs très-étendu8 sur les particuliers et empiète sur leur domaine. Qu*était-ce alors que la liberté politique ? C'était le droit d'inter- yenir dans Tadministration de FÉtat, de contrôler les actes du gou- vernement, de les discuter et de lui dire : Vous conduisez mal nos affaires, faites place à d*autres qui les conduiront mieux. Pour que les directeurs de celte vaste machine qui, au nom des intérêts généraux, décide et agit sans cesse en notre lieu et place, répondissent exacte- ment aux vœux de la nation, on les mettait sous la dépendance de la majorité. Tous les principes, toutes les idées pouvaient donc arriver k leur jour au pouvoir; ceux qui en étaient écartés luttaient pour s'en frayer la route : ambition légitime et honorable sans doute, mais qui songeait moins à limiter Fomnipotence de TÉtat qu*à mettre le gouvernement en disponibilité, afin d'occuper la place vacante et de te servir de cette omnipotence, laissée intacte, comme d*un moyen pour s'établir et dominer. Les ministres changent, TÉtit reste. Ce système nous a donné assurément une période animée et bril- lante où la France a pu admirer et faire admirer à l'Europe le grand nombre d'hommes de talent qu'enfante son sein fécond. Mais c'était le règne de la majorité. Cette majorité n'accordait à chacun que la dose d'indépendance qui lui paraissait convenable, et qu'elle mesu- rait au gré de ses opinions ; dans chaque administré, elle était dis- posée à moins respecter la qualité d'homme que celle de citoyen. Il y avait des libertés publiques, mais qui étaient parlementaires plutôt que personnelles ; la liberté de la pensée et celle de la parole, ré- servées, quoique étendues, à ceux que le suffrage des concitoyens portait sur les marches de la tribune ou qui réussissaient à se faire ouvrir les colonnes d'un journal ayant acquitté le cautionnement, n'apportaient pas aux particuliers une plus grande liberté d'action. Cette liberté d'action dépendait uniquement des votes des assemblées, qui étaient composées d'hommes enclins comme tous les autres à exagérer leur pouvoir, et dont la modération était la seule garantie. Or nous savons qu'une assemblée peut avoir des entraînements et des passions ; nous savons qu'elle peut égaler en despotisme les plus im- périeux tyrans, et que la liberté politique, donnant la souveraineté aux représentants issus des élections populaires, peut aboutir à sa propre destruction ; que, bien peu d'années après son avènement, ou si l'on veut sa résurrection, en 1789, coiffée du bonnet phrygien, massacrant les prisonniers, promenant des têtes sur des piques, elk s'est perdue . • 338 REVIE NAT!0?IALE. dans la Tcrreiir. En dos temps plus calmes, elle ne ««luraft se précqiî- ieren de Iris al)îmcs; mais elle est encore la tyrannie du nombre, et ce nombre fiit-il pris parmi les plus sages, elle s*y assenit, H court le risque de paraître inutile. Son but, en effet, est de confier TÉtat au gouvernement qui comM à la majorité ; son moyen est de maintenir ou déplacer cette majorité. Et par là, quel que soit Tcclat dont elle brille dan5 les tournois deh parole, si belle qu'elle paraisse quand la tribune est son cbanvpde bataille, réloquence son épée, Tintérôl public son drapeau, elle pr5- pare sa défaite par ses victoires mêmes. Chaque opinion s'eflbrçant A garder ou de conquérir Tadministration de l'État, c'est-à-dire h son- Tcraineté, elle forme deux armées, elle devient l'opposition systém- tique, créant des obstacles au gouTcrnement, le battant en brècb pour occuper à son tour la forteresse de l'État, et donnant naissim par contre-coup au parti desconser^'ateurs systématiques. La ^ratégie, la discipline, reste sa première règle. Des deux côtés on se donne da capitaines, on manœuvre sous leur commandement, on marqoe le pas, et tout le monrie, en s'engageant dans ces combats de la Kboi^ commence \y(iv abdi^pier la sienne, le chef pour tenir ses soldats réimil, les soldats pour soutenir le chef. La liberté reste inséparable de 11 lutte et de l'agitation; son humeur est belliqueuse; il vaudrait mient qu'elle fût paisible, comme la rêvait Montesquieu, qui Tappeldl « une tranquillité d'esprit. » La toute-puissance de TÉtal d'une part, et, de l'autre, la Taibleflfledl gouvernement sont la cause des révolutions; aussitôt la liberté plfr tique reprend ses bannières, ses tambours, ses cocardes, son air ni^ naçant^ et ensanglante les pavés soulevés. Et si la nation, soit parlai situde du tumulte qui Tépuise, soit [mr confiance particulière en VÉ homme, déclare par une manifestation éclatante que tel gouvaiM* ment est celui de sa prédilection, la liberté ne parait plus nécessairSy elle pourrait disparaître sans que le pays s'en inquiétât outre mesmf, sans que cette indifférence ou même cette antipathie doive noas ékt un sujet d'étonnement. La liberté était si peu aimée pour elle-même qu'elle a été souvcril on instrument d'agression pour des doctrines qui lui étaîenl cflB» traires. Des partis opposés entre eux s'accordaient en ce point qii% ne la désiraient qu'à condition de la tuer après s'en être servis pov la satisfaction de leurs aspirations aristocratiques ou démocratiqoeii et avec le deseein secret de la rejeter omime une arme que la vidoln LIBERTÉ INDUSTRIELLE ET LIBERTÉ POLITIQUE. 339 a rendue inutile, Quelques-uns avaient conçu pour elle une passion laroucbe et sombre, singulièrement trodblée, qui cachait une haine fNPofonde sous une ferveur momentanée, et qui sWorçait de la saisir pmir lui porter les ooups les plus violents, pour en faire une victime i leur triomphe le jour même où TÉtat serait entre leurs mains. Au milieu des troubles civils, le parti libéral est resté soli- taire et désorienté. Réactionnaires, et révolutionBaires travaillaient joiec la même ardeur à la suppression de la liberté, et celte solution^ ilonton parlait tant, Topinioa publique Ta vue dans la toute-puis* sance égale de TÉtat et du gouvernement. Rien alors ne devint plus rare qu*un partisan de la liberté poli- tique. On accusait de tout le mal cette divinité à laquelle on n avait pas su rendre le culte qu*elle demande, et on la reniait en déclarant ^e c'était un fétiche. On Tavait promenée en procession et à son de trompe autour de toutes les murailles de Jéricho, au lieu de la faire entrer dans la place sans toute xrette musique et sans abattre les nwailles. Quand celles-ci s*ébranlërent et qu'une partie se fut écroulée, on s'effraya, on s'écria que l'arche sainte n'était bonne qu'à tout renverser, on l'abandonna en plein chvnp , ne laissant près d'elle que quelques exécuteurs posthumes chargés de l'insulter de temps en temps par acquit de oonscience, et l'on n'y songea plus. Qu'avait-on à faire de cette liberté? et la façon dont on l'avait com- prise ne foumissait-elle pas contre elle de spécieux arguments? Oft lui avait donné pour principal objet de nous faire arriver au gouveiv oement qui nous paraîtrait le meilleur. Par un vote solennel et presque unanime la nation avait dédaré quel était ce gouvernement. ' Le but de la liberté pditique était atteint; elle avait fait son ceuvre et pouvait se retirer, puisqu'elle n'avait travaillé qu'à rendre souve- raines les décisions de la majorité. Il faut, dites-vous, contrôler œ fouvemement, le surveiller^ lui demander des comptes; mais le len- demain d'un vote de confiance, ce serait une contradiction. Vous par- le! des droits de la minorité; œs droits étaient respectables tant que TOUS avies à compter avec le plus grand nombre des Français, écartés des urnes électorales, et que la minorité pouvait avoir derrière elle ee jour-4à ou le lendemain; maintenant nous décidons directemait, et toute incertitude a cessé. La minorité n'a plus rien à dire, puisque lavujoritéapromDcé. N'était-pres lois, n'avez-vous pas trop souvent boni, dans nos aiïuires privées, rexercice de notre intelligence ? Que n no* vous reconnu plus tôt (]u'à la souveraineté de la nation s'oppose ■* turellement et fait équilibre la liberté des particuliers, et que hliboi politique est faite surtout ))Our sauvegarder contre les immistiooiè rÉtat la lilierté d*action de chacun? On se finirait qu'une société est libre quand la majorité y Eût k loi; le SYstème des majorités pré|)ondérantes, dès qu^il s^cstagmii a fait justice de cette era*ur. Le ])assage du suffrage restreint au flf- frage universel a été un changement considérable, qui a traminî nos institutions politiques et dont l'écho retentît dans les oommota de r£uro)K\ Mais il y a dans l'air une autre révolution, plus profask et plus |)acirique, qui, tout en conservant à l'État ses prérogaiiiB spéciales, sa force propre et sa juste autorité, élargira au-desaonà lui le domaine de l'initiative privée. Aujourd'hui le puissant souverain qui nous a donné la liberté i^ dustrielle nous mesure moins strictement qu*hier la liberté parleo» taire. La tribune se relève. Organe éclatant de la liberté po1itiqiie,Ml premier devoir est d'en assurer l'établissement définitif. Qu'elle B0tf aidc^ à tourner nos erreurs passées, par un détachement opp** tun, au profit de l'avenir. Si nous jetons les regards en arriiM; que voyons-nous? L'industrie était restée dans la tutelle; la yie psB* tique y est retombée. Il semble qu'elle se soit effrayée de TamB qu'elle avait, de son progrès dispro|H)rtionné, comme si le lien ((■ unit les diverses libertés était si étroit qu'elles ne pussent manhv d'un pas inégal. Si l'une ne prend pas une allure plus déiiUriBi l'autre recule pour se mettre à l'unisson. Il y a, selon nous, ait intime concordance entre le régime industriel et le régime politiquii Cette année , comme pour justifier cette opinion , le progrès à l'un a été bientôt suivi du progrès de Tautre. Estroe le praoiff LIBERTÉ INDUSTRIELLE ET LIBERTE POLITIQUE. 341 qui a tiré le second à sa suite? Est-ce une plus grande liberté I industrielle qui a servi d'acheminement vers une plus grande liberté ^ politique ? Pf Les esprits libéraux qui, à propos du traité de commerce, se préoo* p cupaient surtout du moyen employé et qui y trouyaient quelque 1^ chose à redire , n'allaient pas sans doute jusqu'à souhaiter qu'un j^ échec du nouveau régime vint prouver que tout ce qui n'est pas le ^ fraii de la liberté, tout ce qui procède d'une autorité omnipo- tente, est mauvais, même la liberté; mais quelques-uns se tenaient dans une expectative froide , sinon hostile. Ils voyaient dans cette émancipation même un excès de tutelle. Ce n'était pas l'opinion publique qui avait pris l'initiative de ce progrès; ce n'est pas elle qui a déclaré la nation digne de cet affranchissement et capable de le , supporter; elle n'a pas souhaité, avant de l'obtenir, ce subit accrois- sement de liberté; le chef- de l'Ëtat aurait pu nous dire, comme ce héros de Racine : a Vous ne l'avez pas seulement demandé. j> Nous laissions tant faire au gouvernement , que nous allions jusqu'à lui abandonner le soin d'élargir l'espace où se meut notre activité pro- ductive et de tempérer l'action de l'État. Nos rois, avant 1789, ne trouvaient jamais assez minutieuses, assez multipliées leurs ordon- nances, ni assez serrées les mailles du réseau dans lequel ils enla- çaient le travail national; maintenant c'est le chef de l'État qui proclame abusif le nombre des règlements, des prohibitions, le chiffre des droits d'entrée et de sortie dont l'administration alourdis- eait notre industrie en croyant la protéger. Un emploi du pou- iroir si extraordinaire , qui nous obligeait ainsi à la liberté, n'était 0que la conséquence extrême de ce système commode par lequel nous abdiquons tout esprit d'initiative en faveur de TÉtat. Eh tjuoi ! nous avions confié à l'État , par une démission volontaire et Cfuelquefois enthousiaste , la conduite de nos intérêts moraux ; pou- vons-nous être plus défiants, plus faciles à alarmer quand il s'a- git de nos intérêts matériels? Nous lui reconnaissons ime intelli- gence supérieure à la nôtre : restons modestes en industrie aussi bien cju'en politique. Ayons assez de modestie pour nous incliner et ^donner notre assentiment, même quand le gouvernement décide que nous en avons trop, et qu'en industrie nous devons être plus grands garçons que notre humilité ne le souhaite. L'État était l'arbitre accepté de tous nos intérêts; cela nous avait plu ainsi : pourquoi nous déjuger quand il nous iaisait l'honneur de nous débarrasser de nos f ■ i i I i I \ 342 ItËVUE NATIONALE. lisières? Nous avions donné à TÉUi procuration pour mpptiA^ i décider tout ce qui nous concerne; le gouTemement s*est seniè cette procuialiun, et, i>ar lu traité de commerce, il semblait s'Jtaiî bien réservé le règlement de nos destinées, qu*il prenait à son esHfk même le soin de nous émanciper. Cependant il allétrcait ainsi , en la dégageant, ht responsabyilfè rÉtat dans les questions de bien-être matériel ; et , h la fin de criii même année , il Tallége encore dans les questions politiques. L'hiiV dernier, il laisse une plus grande part aux particuliers dans riod»* 1 trie; au commencement de celui-ci, il laisse une plus graadff pfll dans la politique aux citoyens ou du moins à leurs mandatûes. 01 peut sup|K)S4Tque cette coïncidence, en l'an 1860, de deaxdédatf aussi imporluites est due au mérite de la première, qni raîlal eicellent ilTct , de diminuer l'action de TËtat sans affaiblir le gwwei nement, et qui a Tait comprendre à celui-ci qu'il s*aflbnnifl6ait • assignant des limites à son écrasante res|ionsabiIité. Ce n'est pafV simple hasard qui a fait suivre, dans un intervalle de tfâéifÊ mois, la lettre du o janvier de ce décret du 24 novembre. Le laifi^ chemcntdes é|i(xiues doit faire naître un rapprochement d'idétt.! nous indique le grand pas, le pas décisif qui nous reste à biictt liberté politique. M. Laboulayc nous le disait, il y a cpiinae joon: il ne s\'igit pas d'anaibllr le gouvernement, mais de fortifier riai* vidu. Ainsi se mai\]ue le but commun de la liberté politique eCdsb liberté individuelle. Constatons entre elles une ressemblance qoill de ces deux sœurs les filles d'un seul principe. ComjxeneDS q* lactivité nationale se divise en deux parts très-distinctes, eelle li particuliers et celle de TKlat; que leur pénétration mutnelle, hv réciproque intervention doit faire place à une indépendance li^M* tive. Si la tribune le comprend, elle s'appliquera désormaif^ flU plus à encombivr de mille fardeaux le gouvernement , mais i Isft^ titier en le débarrassant, et allégera sa responsabilité non-senlcBMi {)ar un partage, mais surtout par un dégagement. II Il faut rendre à l'économie politique nn bonneur qui lui est dft. 1 y a quelques années, elle a fait de nouveau resonner dans notre pq* ce mot de liberté qu'il sembait avoir oublié , et reparaître ce Bflfeii beioin à propos même du mouvement industriel , dont leslmyaAi LIBERTÉ INDUSTRIELLE ET LIBERTÉ POLITIQUE. 343 allures et les magnifiques ampleurs semblaient rétoufler. Le pre- mier dogme (k son catéchisme , du moins chez la plupart de ses apj5tres, est la puissance des efforts privés, et son principal sentiment un goût peu marqué pour rintervention de TÉtaL Par là ^ elle est véritablement une science morale et politique, et» pour Télever à ce rang , il n*est pas besoin qu'on Taltendrisse , comme Ta fait le véné* rable M. Droz, ni qu'on la soude tant bien que mal à la philosophie par des raisonnements qui sont parfois un peu subtils; il suCfit qu'elle proclame 1 efficacité de la liberté individuelle. D'autres en proclameront la dignité. On peut avoir sur Tutililé pratique de l'éco- nomie politique y sur la certitude de ses assertions, des opinions diffé- rentes ; mais il faut reconnaître que si , depuis dix ans, il s'est opéré quelque changement dans ku façon de comprendre la liberté , si au- jourd'hui nous la concevons autrement que sous la monarchie cons- titutionnelle , nous le devons un peu à l'essor de cette science mo- derne qui veut la faire passer dans nos actes et nos intérêts les plus particuliers, et avec laquelle nous sommes d'accord pour exonérer rÉtat d'une partie de ses fonctions. Par cette coniiance dans les effets de la liberté , elle a des points de contact avec la politique ci le droit. Deséoonomistes comme Bastiat ou comme Rossi , pour ne parler que de ceux dont la mort a terminé les services, ont pu transporter ses doctrines dans les questions politiques, ou les allier à la science juridique. C'est siuiout la législation administrative et la législation industrielle que, défenseurs des libertés personnelles, ils abordent naturellennent. La Revue de légis^ lotion et de jurisprudence y dirigée par M. Wolowski, a spécialement insisté sur les rapports de l'économie politique avec la justice, et U ne saurait être regrettable de voir nos magistrats, imitant M.^ Renouard , mettre dans leur cdl)inet de travail Adam Smith et Jean-Baptiste Say à côté de Cujas et de Pothier. Maintenant que l'économie politique a conquis sa place au soleil , et qu'elle s'intro- duit même dans les conseils du gouvernement sans être toujours annoncée, l'indiflerence serait imprévoyante et le dédain suranné. Quand les magistrats émettent leurs avis dans ces problèmes en>- barrassants parce qu'ils sont nouveaux, leur voix est écoutée avec un grand respect et un profit certain. Leur position leur assure une com- pétence particulière. Dégagés des liens de l'intérêt privé, exempts des entraînements d'école, ils no sont pas suspects de parti pris, ni de prévention I ni d'ardeur novatrioe, et leur impartialité est doublement 344 REVUE NATIONALE. guidée, car Tcxercicc de leur charge leur apporte l'expérience da choses et leur impose réiévation des pensées. La justice a un pied dans les idées, et Tautre dans les faits. Malheureusement nos magii- trats sont soumis par leurs traditions mêmes à deux tendances con- traires, qui les arrêteraient, si Tune ne remportait sur l*autrc, en de stériles compromis, il leur Taut un eflbrt pour vaincre l*une et suivre Tautre, comme le (ait M. Iknouard. Notre jurisprudence est fille ik la législation romaine et du génie français; elle tient de son père une disposition manifeste à ramener le droit positif vers le droit natiiiri, qui est, si je ne me trompe, la liberté; mais sa mère lui a transmis un goût prononcé ]K)ur la multiplication exagérée des prescriplkiD restrictives et le luxe des règlements. Le droit moderne s*achemine rait plus décidément vers la liberté personnelle, s*il n*ctait encore gêné par le droit romain, qui concluait au despotisme administratif, s'il ne restait assujetti aux habitudes étroites que celui-ci lui a léguées, A qui resserrent dans les langes et les lisières ses plus nobles déie- loppements. Ne gardons-nous pas, nous aussi, dans nos aspirations les plus libé- rales, des traditions toutes romaines? Kous ne sommes pas seulement séparés les unsdes autres |>ar des diiïérences d'opinion, mais, œqoi est plus singulier, nous sommes divisés en nous-mêmes, combattusen dedans de nous, partagés dans notre for intérieur. Nous avons pu, i certains moments, aimer la liberté; nous n'oserions peut-être paies inaugurer la pratique vériLible. Ce que nous voulons, ce n*est pasque le gouvernement nous laisse plus libres, mais qu'il soit de notre parti; sans cesse nous nous surprenons à invoquer son action, sans janMtf souhaiter de le voir s'abstenir; sa main, en se retirant, nous laisssnii éperdus ; nous avons besoin de le sentir tout autour de nous, constam- ment préoccupés de ce qu'il devrait faire pour nous, et non de ce qoe nous devrions faire ])ar nous-mêmes. 11 s'est trouvé en France des hommes qui se sont fait tuer pour la liberté ; on en trouverait beauooop moins qui consentiraient à vivre avec elle. En changeant nos lois, nom conservons nos habitudes ; nous avons souvent transformé nos institu- tions sans jamais nous transformer nous-mêmes. Jamais, en aucune chose, nous n'avons accepté comme une présomption que la liberté est le meilleur régime. Nous n arrivons là qu'en deruière analyse, ù travers une suite d'interdictions malencontreuses. Alors nous pro- clamons la liberté ; mais notro premier soin, après l'avoir proclamée, est encore de la circonscrire, de lui faire sa part, d'en prendre et d'en LIBERTÉ INDUSTRIELLE ET LIBERTÉ POLITIQUE. 345 laisser, d*en mettre ici beaucoup, croyant toujours n'en pas avoir assez, et ailleurs le moins possible, craignant toujours d'en avoir trop. Nous la tirions de ce côté-ci, mais nous l'écartions de celui-là, où était son vrai chemin; notre empressement à la porter sur un point n'était égalé que par notre résistance à la laisser arriver sur un autre. La poussant et la retenant, et la contrariant toujours, nous ne lui avons jamais permis de prendre son allure naturelle. Quel miracle , s'il lui arrive de s'emporter, de faire des faux pas , de reculer, de tomber? Nos oreilles restent soiurdes à ceux qui nous disent : Souhaitons- la, non pas pour lui tracer un sentier étroit, borné par les barrières qu'élèvent nos défiances ou nos passions, non pas pour prétendre être ses guides, mais pour devenir ses élèves, nous former à l'accomplis- sement des devoirs qu'elle nous dicte, mériter ses nobles leçons par une ferme résolution de les suivre et d'en tirer profit, et apprendre d'elle-même à nous élever jusqu'à elle.  l'ouverture de la dernière session, le 2 mars 1860, le président du Corps législatif disait aux députés : érances. Elle a un caractère pratique, et rien n'est plus sérieux, plus précis, que les obligations qu'elle imposo. Instruits par elle, nous nous ac- coutumerions à nous Taire de la liberté une image à la fois familière et grave ; non» lavons trop considérée sous je ne sais quel aspect métaphysique el idéaliste. Les uns, s'éprenantde mots, la réduisaient en formules, la quintessenciaient en abstractions sans songer à en faire le fonds solide de la vie ; ils n'en tiraient que la matière de dis- cussions animées et brillantes, el révai)oraient en paroles sans dési- rer la condenser en réalités. Je ne parle pas de ceux qui y Toyaîent un luxe, ime récréation aux heures de loisir, et se laissaient quelquih fois entraîner frivolement à jouer avec elle. La plupart étaient prompts à s*enllammcr des qu'ils entendaient son nom ; ils sentaient qu'il y avait en elle quelque chose de généreux, autour d'elle plus d'air i respirer; ils lui vouaient un enthousiasme chevaleresque; mais ils eussent été embarrassés de la définir et de décrire exactement ses traits. Us étaient comme ces paladins qui portaient la couleur de leur LIBERTÉ INDUSTRIELLE ET LIBERTÉ POLITIQUE. 349 dame et faisaient merveilles pour elle, mais qui se trouvaient si heu- reux de courir les champs en son honneur, qu'ils négligeaient de vivre dans son intimité. La liberté ne veut pas de cet amour vaga- bond, flottant et variable, et de ces séparations où Toubli est trop facile. Elle ne nous trouve dignes d'elle que si nous lui remettons sans réserve notre sort. Elle ne se montre dans sa pleine et véritable beauté qu'à ceux qui ne lui marchandent pas leur foi. Quand on ne la prend pas tout entière et pour tous les instants, elle ne se donne qu'en apparence; en vain nous nous flattons de la posséder; tant que nous ne l'embrassons que d'une étreinte courte et retrécie, elle peut toujours nous échapper. Elle est moins romanesque qu'on ne sup- pose, et, pour se livrer, elle exige qu'on l'épouse, qu'on fasse ménage avec elle. On s'expose aux méprises quand on la traite autrement. Faute d'un commerce plus assidu, elle s'est souvent transfigurée dans les rêves de ses adorateurs, et^ sans changer de nom, elleempruntait àleur insu le visage d'une autre maîtresse qui avait obtenu leurs premiers hom- mages, dans les bonnes grâces de laquelle ils s'étaient plus avancés et dont ils restaient amoureux. L'égalité a su s'attribuer le bénéfice des coups de lance donnés en l'honneur de la liberté. Leurs deux images se brouillaient dans nos esprits. (( La liberté, disait le général Foy, ne devient un besoin universel qu'après une longue expérience, d II parait qu'en dépit des généreux discours et des chaleurs de l'enthousiasme, l'expérience en était au moins incomplète, puisqu'on a pu s'en passer, el que le besoin qui se fit jour fut celui de la tutelle administrative. Cela n'est pas sur- prenant. La liberté est une peine en même temps qu'un honneur. Chaque fois que l'État pose une limite à quelqu'un de nos droits, il nous dispense officieusement d'un devoir; il y a des efforts, des qua- lités qui nous deviennent inutiles. Aussi sommes-nous volontiers dis- posés à écarter l'honneur de nos fronts pour rejeter le fardeau de nos épaules, et voici le marché que nous faisons avec l'État : Mes droits seront bornés, mais en revanche mes devoirs le seront plus encore, et je réduirai ceux-ci plus encore qu'on ne réduit ceux-là. Si l'État remplace ma responsabilité par la sienne, s'il veut me prendre quel- ques-unes de mes charges, je les lui laisserai toutes. Il veut m'aider, je ne m'aiderai plus moi-même. Notre instinct nous pousse à nous décharger tout à fait de nos devoirs dès qu'on nous décharge quelque peu de nos àrtÂtâ. 350 REVl K NATIONALF. Cet instinct pourrait être mis en évidence par de nombreux exem- ples. En voici un, bien simple, et qui ne sort pas des questioDS in- dustrielles. Je suppose que tout le monde ait le droit de former des sociétés anonymes sans ingérence du gouvernement; on n*est obligé qu'à la franchise et à la loyauté; il faut indiquer dans la raiion sociale, comme en Angleterre, les conditions sous lesquelles la sociâé ofire au public ses services. Chacun est averti sans cesse du caracten spécial de Tcntreprise, toujours et partout annoncé; chacun est juge du degré de confiance et de retendue du crédit qu*U doit acooi^ der, soit pour entrer dans la formation de la société, soit pour lier des transactions avec elle; chacun doit examiner, se renseigner, se décider d'après sa seule opinion, et s'il se trompe, il ne peut s'en prendre qu'à lui-mén.e. S'il éprouve quelque mécompte, c'est une dure leçon, mais qui s'.' joule du moins à ia somme de ses expériences. Cela vaut toujours mieux que d'accuser le gouvernement de vous avoir égaré, et de faire la même perte sans en tirer, pour soi eties autres, imc leyon de prudence. En France, une société anonyme ne peut s*éiablir qu'avec l'autorisation du gouvernement, après avis du conseil d'Etat. Sans doute, le gouvernement ne garantit pas la pros- périté de l'entreprise autorisée, encore moins la cote des actions; mais le gros public sera toujours porté à s'exagérer l'importance de cette intervention de l'État, à la convertir en un certificat, en une garantie ofiicielle, et presque en un patronage. Il ne fera jamais grande dilTérence entre une autorisation et une approbation. Si le gouvernement autorise, c'est qu'il approuve , et son approbation est une garantie pour le public, presque une invitation à s'associer à l'entreprise; il la déclare bonne, cela veut dire bonne de toutes façons, bonne, en particulier, pour ceux qui y mettront leur argent. Le gou* vernement a dû peser mûrement l'aflairc, en apprécier la valeur en même temps que l'utilité; un grand corps de i'ÉLit, composé des hommes les plus expérimentés, a donné son assentiment, et puisque le gouvernement a des .lumières supérieures aux miennes , Je n'û que faire d'examiner à mon tour après un juge si éclairé. Dans ces dernières années, on a vu, entre autre s choses, deux sociétés ano- nymes, formées après enquête et autorisation, tomber, Tune en pleine liquidation, l'autre dans les embarras d'une situation difficile. Toutes deux avaient décoré leur titre, l'une du nom du souverain, l'autre de celui du régime actuel. Les bourses modestes, timides d^ordinaire, mais amorcées par l'appât des petites coupures, s*étaient LIBERTÉ INDUSTRIELLE EJ LI&EETÉ POLITIQUE. 3ii kttifié éblouir par ees imposantes dénomkiaUoiis; F^rgae des pauvres itait allée là. Au bout de quelques mois, les actioiis bais<« sont ooBsidérablement; le pett commerçant, le petit employé, l*ou- ffier Toieut réduite au tiers ou au quart la somme que de leates éoo* DOBÛes loi ont permis d'engager. Ainsi désappointés, s'aceueeronUâs d'imprudence ? ie ciains plutôt que leurs doléances ne se tournent mcoiexers le gouremement. L*État est interrenu an début de Ten* tpsprise ; pourquoi ne parait-il plus quand le» revers arrivât? Ils m QSBipiennent pae cette éclipse. L'État, epù les a attirés par son auto* risation, devait continuer à surveiller l'affaire, en contrôler la dîtec^ iîoD, intervenir jusqu'au bout, même jusqu'à la réparation des dom- mages qu'ils ont subis. L'Ét^ ne le. peut ni ne le doit; maisquand il t'est mêlé d'une aflGwre, on se persuade qu'il s'en mêlera tocgours, ei les plaintes accompagnent les déceptions. S'il prend sur lui de neits diriger un moment , nous ne poiHODs voir sa main s'écarter sans rappeler bien vile à notre secours et crier qu'il nous abandonne. Agrandisses le cadre, et le même instinct vous fera comprend «Moment on arrive, quand le gouverBemenst nous dirige dans l'indu»- trie, à lui <]Ure : Dirigez-nous en politique. Nous voulions commander à condition que TÉtat exécuterait; mais comme on ne commande bien que ce qu'on sait exécuter par soi-même, nous nous sommes trouvés maladroits et inhabiles. Nous n'avons pas dit alors : Sachons exécu- ter pour apprendre à commander; nous avons dit : Que TÉtat com- mande , puisque d'ailleurs il exécute, et qu'il se charge de la double besogne. Si je consens , si je demande à ne pas agir en toute liberté dans mes affaires privées, il se pourra toujours qu'un jour ou l'autre, par la plus simple conséquence, je donne le même consentement, j'éprouve le même désir dans les affaires publiques. En revanche, on ne peut guère supposer que des hommes accoutumés dans leurs affaires privées à ne relever que d eux-mêmes, à marcher sans règle- ments qui tracent et rétrécissent leur route , sans autorisations et interdictions qui les arrêtent et les gênent, à n'être troublés ni inquié- tés dans leurs volontés, leurs consciences, leurs croyances et leurs actes, se résignent aisément à abdiquer une légitime participation dans les affaires civiques. Leur liberté particulière les accompagne toujours; ils vivent avec elle et en elle; par elle s'est formé leur caractère, qui ne saurait plus les abandonner. Elle n est plus un ins- trument dangereux entre des mains inexpérimentées. Elle est entrée dans les moeurs , et lès révolutions ne peuvent rien sur les mœurs. 352 REVUE NATIONALE. Les unes sont le mouvement de la nation, mais les autres sont pnn prcment son âme. ' Les libertés s'appuient les unes sur les autres; si l*une boite, Tautre, ne pouvant s*assurer sur celle qui traîne le pied, risque, dès qu'elle rencontrera une pente ou un obstacle, de glisser et de tom- ber. Mais si elles se soutiennent mutuellement, si elles marchent étroitement unies, alors disparaissent les dangers de chute ; celle qui pourrait glisser sera retenue par Tautrc, et, ainsi entrelacées , elles 6 avanceront d*un pas ferme, sous la voûte du ciel, vers rhorùon lumineux. Conlinée sur un terrain étroit, la liberté chancelle dans une perpé- tuelle instabilité. Elle ne se maintient que sur une large base; il loi faut plusieurs points pour se tenir en équilibre. Sans quoi, m moment nicnie où nous croyions Tavoir le plus solidement affermie par des soutiens artificiels sur ses pieds inégaux , elle manque tout à coup sous nos yeux étonnés. La pesanteur du toit le fait pencher et crouler, tant qu'il n'est pas supporté à ses quatre angles par des étais solides, profondément enfoncés dans le sol. Les libertés civiles sont les fondations; la liberté politique est le couronnement. E. YUNG. LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAKSPEARE Certums, Shaktpêore; Leipifg, 1850. — Krêyisig, Vorlewngen uebtr Shàkâpêûre; Berlin, 1860. — New eaxgesiê of Shaksp&are, kUârTpr$kUiassion il a du se tenir à lui-même le langage que k moine tient à Roméo. Jamais il n a perdu de vue les vrais prindptf de la sagesse. Du reste, au moment où il écrivait ses comédies, qui rouleirttt général sur une intrigue d'amour, Tamour l'absorbait si peu ^îl comi)osait en même temps ses drames historiques, qui sont ronrm d'un esprit politique plutôt que d'un amoureux. Puis, à T^e dsb maturité, il renonçai presque complètement à traiter le sujet tnéi de sa jeunesse, et il fit des tragédies telles que Macbeth , le Roi Lm et Timon d'Athènes^ où la passion ne joue aucun rôle. C*estrépeqae où, sous Tintluence de chagrins domestiques, peut-être par suitedsk mort de son Gis Uamet et des malheurs de son ami SouthamptoB, il semble incliner à la mélancolie. Cependant la tristesse ne le domÎM pas plus que le plaisir ne l'avait dominé. Dans ses œuTres tes |ta tristes, il y a des éclairs de gaieté, et pendant qu il les compose, fltf imagination féconde en conçoit de plus légères. LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAKSPEARE. 3$S Le poëte dramatique doit avoir un caractère tout différent de celui du poëte lyricpie. Ses impressions personnelles ne doivent jamais être afisez absolues pour. Tempêcherde partager les sentiments divers, sou- vent contraires aux siens, que les situations dramatiques l'obligent à attribuer à ses personnages. Cette impersonnalité, nécessaire au dra- maturge, aucun écrivain moderne neTa-possédée à un plus haut degré que Sbakspeare, et c'est là une des causes de sa supériorité. Il reste jus- qu'à un certain point maître de lui-même ; lorsqu'on croît qu'il s'aban- donne le plus à rinspiration, il maintient une sorte d'équilibre entre ses facultés, et la pensée qui le préoccupe le plus, pendant qu'il écrit, ne l'empêche pas d'accueillir des idées opposées, et de les exprimer aussi bien que s'il n'en avait pas d*autres. 11 n'est jamais assez gai pour ne pas être en même temps sérieux, assez passionné pour ne pas être raisonnable, ni assez triste pour ne pas redevenir gai. Comme l'avocat qui plaide aujourd'hui pour celui qu'au besoin il accuserait demain, il éprouve tour à tour les sentiments contradictoires de ses héros, il s'identifie avec chacun d'eux , et il compose sa physionomie à leur image, sans qu'aucun d'eux nous rende exactement la sienne. Ne fiût-il pas parler daos la même pièce, avec ime égale vérité, lago et Desdémone; ailleurs, Edmond de Gloster et Cordélie, Falstaff et Hotspur? Aucun de ces personnages n'exprime la pensée du poète et ne répond à un état particulier de son esprit. Sont-ils pour cela infé- rieurs à ceux que nous regardons comme les interprètes probables de ses sentiments? Qu'il prenne la pande en son nom ou au nom des autres , il n'oublie pas qu'il fait une oeuvre dramatique dans laquelle il faut avant tout mettre d'accord les caractères et les situations. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas dans ses pièces des élans lyriques étrangers au sujet, ou des réflexions morales déplacées dans certaines bouches, par où l'on voit percer les idées personnelles de rhomme. Au contraire , ces hors-d'œuvre sont fréquents chez lui, mais ils n'y prennent jamais la première place, et ils n'y entravent pas le développement dramatique de l'intrigue. S il cède à l'inspira- tion du moment dans le détail, il la subordonne, dans l'ensemble, au plan qu'il a conçu. U a beau s'égarer dans les chemins détournés, il tient toujours à la main un fil conducteur qui le ramène tôt où tard au but qu'il veut atteindre. Irrégulier en apparence et intempérant par accès, il n'en ordonne pas moins avec art ses conceptions. Donner beaucoup à l'imprévu, au hasard, à la iiaotaiûa, mais ne fûas'j laifr* 336 REVUE NATIONALE. ser entraîner, et se réserver, à travers tous les écarts, la direction vigi- lante de soi-même, c*est là une règle qu*il suit dans son tbéâtreaoai bien que dans sa vie. Le peu que nous savons de ses actes s*aoooide avec celte opinion. Il vit au milieu d*une société brillante et dissipée de gentilsbommes et d*autcurs dramatiques, il partage souvent leurs plaisirs, il acquiert parmi eux la réputation d*un joyeux compagnon ; le soir, à la Sérêm^ il tient tête à Ben Jonson , buveur et causeur intrépide, ou il pom^ suit, en compagnie de lord Southampton, quelque aventure galante. A le voir, on le prendrait pour l'esprit le plus léger de cette bande d'cpicurions. Qu'on ne s*y trompe pas néanmoins ! comme son béni le prince Henri, après avoir badiné avec FalstalT et Poins, il sait K débarrasser de Tun et de lautre, et traiter sérieusement toutes ks questions sérieuses. Beaucoup de poêles de son temps vivent miséit- blcmcnl, faute d*un peu d'ordre. Marlowe finit mal, après avoir ml commencé. Massinger se débat de longues années contre la misère sans pouvoir en sortir. Shakspcare agit avec beaucoup plus depni- dcnce. Cet habitué de la taverne, ce gai convive et cet homme de plaisir ne se contente pas des jouissances faciles de Thcure présente; il veut assurer son avenir et celui de ses enfants, acquérir une fortune honorable, cl par suite Tindépcndance ; il fait des calculs de père^ famille, il économise une partie des bénéfices que lui rapporte k théâtre, et il achète des propriétés, comme un bourgeois avisé qoi place bien son argent. En 1598, il fait Tacquisilion d'une belle mtt- son à Stratford, où il espère se retirer et se fixer; en 1602-3, il devient propriétaire de trois pièces de terre, auxquelles il en ajoak d'autres en 1603. En 1G09, dans le quartier de Londres qu'il habi- tait, à Southwark, il payait la taxe des pauvres sur le même piedqoe les habitants les plus imposés et les plus riches. Collier esliaieipK son revenu montait, dans les dernières années, à 400 livres sterlîaf (10,000 fr.), qui représentent près de 40,000 francs de notre mon- naie. Dès 1604, il avait renoncé à paraître sur les planches, soi doute pour faire plus facilement partie de la bourgeoisie ou plutôt de ce qu*on appelle en Angleterre la gentry; il ne restait plus atiacU au théâtre que comme actionnaire et auteur dramatique '. Cette veine de bon sens pratique , cachée sous tant d*imaginalîoo, caractérise bien la race anglo-saxonne. Shakspeare tire parti de 1. J. Payne Collier, New facts regarding the lift of SKakspearem LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHÂRSPEARE. 357 génie en yéritable Anglais. De son vivant même, sa conduite était citée comme un exemple à ses camarades. « Soyez mesurés comme Shakspeare, » dit aux comédiens un pamphlétaire du temps. Sa modération égalait, en effet, son habileté. Quand il eut fait sa for- tune et acquis dans le monde le rang honorable que donne toujours la richesse en Angleterre, il se retira sagement , préférant la liberté aux plus brillants succès. Sa renommée éclipsait celle de tous les poètes de son temps; chacun de ses drames obtenait un triomphe certain. Aucune tentation néanmoins ne put le décider à rester à Londres où tant d'applaudissements l'attendaient encore. Il voulut 86 recueillir dans la retraite avant de mourir^ et il donna ainsi un nouvel exemple de cet empire sur lui-même que tous ses actes anté- rieurs nous révèlent. Deux ans après, en 1616, il mourut à l'âge de cinquante-deux ans. II Shakspeare mort, que devinrent ses œuvres? Étaient- el les trè»- populaires de son vivant et le furent-elles après lui? Les témoignages de ses contemporains sont unanimes sûr ce point. Nous savons posi- tivement que, pendant sa vie et après sa mort, jusqu'à la fermeture du théâtre, en 1640, elles excitaient une admiration générale; elles étaient applaudies et redemandées sans cesse sur la scène. En 160i, dans un court espace de temps, sur treize pièces jouées devant le roi Jacques P% il y en avait huit de Shakspeare. En 1611, sur cinq pièces jouées par les acteurs du roi à Whitehall et à Greenwich, il y en a deux de Shakspeare, le Conte d hiver et la Tempête. Ce grand succès se continua sans interruption sous le règne de Charles P^ Ni Fletcher, ni Massinger, ni Shirley, les plus brillants de ses succes- seurs, ne lui disputèrent la faveur du public. L'opinion universelle lui attribuait le premier rang parmi les auteurs dramatiques. On composa en son honneur des milliers de vers insignifiants comme poésie,- mais très-significatifs comme preuve de l'enthousiasme qu'il inspirait. Ben Jonson, qu'on a souvent*accusé d'être jaloux de lui, et qui, en effet, soutenait des doctrines opposées et ne prodiguait pas l'éloge à ses adversaires, a rendu hommage plusieurs fois à la supé- riorité de son génie, et le répétait noblement quand il écrivait ces vers : a Doux cygne de TAvon, quel spectacle ce serait de te voir 338 REVLE NATIONALE. apparaître de nouveau dans nos eaux, et prendre snr les rires dek Tamise ces ébats qui plaisaient tant à Elisabeth et à Jacques ! » La république ferma les théâtres. Les puritains que Ben Jonn avait livrés au mépris sur la scène, avec le pressentiment de leur pm- chain triomphe, réalisèrent toutes h^s craintes des acteurs et dei auteurs , en interdisant les représentations dramatiques. Ils arrMaiol ainsi le développement d*un {renrc littéraire qui avait été bien fjkh rieux pour leur patrie , et obéissaient moins peut-être à leurs acrfr puies religieux qu*au désir de se venger des attaques dont ils avaioi été Tobjet. Mais il faut avouer que le théâtre devait scandaliser beaih coup d'honnêtes gen<( ])ar la liberté de ses peintures. Quand on lit la pièces de Ford et de iMassinger, on se demande comment eDa ont pu être représentées devant des femmes. Ce qu*y disent et même ce qu*y font les héros nippclle la licence des comédies d* Aristophane, le plus libre dos Grecs , et de Machiavel , le plus libre des modenies. Ce n a pas été une des moindres fautes des Stuarts, que de paraître encourager la corruption des mœurs dans un pays oii Ton préfère au fond les qualités solides aux qualités brillantes, et où la vertu affecte plus qu^ailleurs des formes austères qui tiennent à Ténérgie primitive de la race. Le puritanisme était une réponse du vieil e^il anglais à la cour qui ne tenait pas assez compte de ses répu- gnances. La restauration ramena, avec la dynastie des Stuarts, les méuMi tendances corruptrices. Elle romrit le théâtre, mais elle ne le cor- rigea pas; elle provoqua, au contraire, sur la scène, un nouveaadé- bordement d'obscénités et de dévergondage. Les règnes de CharlesP et de Charles II , quoique séparés Tun de l'autre par une ré^nlioi et plus de vingt ans de silence, sont, dans toute Thistoire d'An^ terre , ceux où Ton a joué le plus grand nombre de pièces imoiH raies. Du moins sous Cliarles P% la grande popularité de Shakspem contre-balançait le succès de ses héritiers. Mais il n'en fut pas d» même sousCharies II, où une société frivole, uniquement occupée d» plaisirs , ne pouvait comprendre les fortes beauté du grand dmfli- turge. Dryden raconte qu'on jouait alors deux pièces de Beaumori et de Fletcher pour une de Shâkspeare. Cette proportion est la preoiB la plus manifeste de la décadence du théâtre et du changement ifà s'était opéré dans le goût du public. Préférer Beaumont et Fieldïer à Shâkspeare, c'est préférer l'amusement qui résulte des comjdiOK tions de l'intrigue et de la nouveauté des sujets aax plus nobles éanih LES NOUYEAUl CRITIQUES DE SHAKSPEARE. 3S» tioDS de Tart dramatique. Leurs pièces fourmillent de beaux vers ; ils âdouissent les yeux, comme les poètes espagnols, par une succession de scènes brillantes; mais ils n*ont ni conçu un caractère, ni composé un drame complet. Tout ce qu'ils écrivent porte la marque de Tim- proirisation. Ils n'appuient sur la peinture d'aucun sentiment; ib glissent à la surface des dioses, sans entuner les questions morales et psychologiques que soulève le drame. C'était bien là le théâtre saperficiel qui ccmrenait aux courtisans de la restauration , pressés de jouir, de Tarier leurs plaisirs , et incapables d'aucune application sérieuse. Beaumont et Flelcber leur offraient en même temps des peintures voluptueuses qui chatouillaient leurs sens. A tous ces titres , ils devaient plaire et ils plurent. La longue éclipse de la renommée de Shakspeare commence à cette époque. Elle s'explique par deux causes principales : par la nouvelle composition du public qui assistait aux représentations dra- Hiatiques, et par la prédominance du goût français que Charles II rapportait de la cour de Louis XIV. Le public , du temps de la res- iauraticm , n'était plus, en efiet, cette foule nombreuse qui , venue de ions les rangs de la société , formée d'artisans , de sddats , de bour- geathics de la foule. Mais les applaudisseuicnls populaires iront {kis de reteniissemeni dus riiistoire de la littérature. Ce sont les lettrés seuls qui soutit^nnenlla renomuiécs. Ur, parmi ceux-ei, les uns, avec toute leur adxniratioa pour le ^énie de Tauttur, Taisaient de nombreuses réserves au siùet de la conduite et du st\le de ses pièces; les autres ne le louaient qu*à demi et (|uel(|ues-uns n)éme l'attaquaient. Ou le considérait alofs si peu conane un modèle et comme le dieu du théâtre, que nu! ne songeait à Tiniiter. On corrijieait ses œuvres, mois on ne cher- chait }ias à en continuer la tradition. Mi Dryden, ui Otviay, dî Âddison ne se pro(K)s;iient de lui ressembler, et leur système dn* matique n*on'rait,en etl'et, prestpie aucun rapport avec son Ihéiliv. C*est là ce qu*on peut appeler la longue éclipse de la gloire de Shakspeare, si Ton songe que, pendant les quarante premièra années du dix-septième siècle, Fletcher, Massinger et Shiriq vécurent surtout des emprunts qu'ils lui faisaient, et qu*àla fia du dix-huitième siècle, dès qu'il fut connu en Alleuiagne, il j inspira la première tragédie de Gœthe et les premières œuvres de Schiller, L'inÛucnce d'un grand esprit se manifeste par les imitations qu*il provoque. On peut donc reconnaître, sans altérer la vérité, que fglU de Sbakspeai*e fut be;mcoup moins grande pendant la période où il n'eut pas un seul imitateur qu'inuuédialement après sa mort et surtout après que les mmantiques l'eurent choisi pour chef d'école* Pendant cent ans et plus, ses titres furent discutés et souvent même contestés , tandis que , sous les règnes de Jacques l" et de Charles IV, les savants les reconnaissaient sans dicussion, aussi bien que Je peuple, et que, depuis l'apparition de Garrick sur la scène, la phi- part des Anglais et tous les Allemands ne parlent de lui qu avec en- thousiasme. Garrick ne le tira sans doute pas de l'obscurité pour le remettre en lumière, puisque, dans les premières années du dûi-. huitième siècle , il avait {Kiru treize éditions de ses œuvres; mais, par l'interprétation hardie et puissante de ses principales pièces, il con- tribua plus que personne à en faire admii-er les innombrables beautés. Nous avons vu, par l'exemple de Talmaet deRachel, tout ce que peut faire un grand acteur pour la gloire des})oëtes dont il joue les drames. Il arrive môme souvent que, je ne dirai pas l'estime des esprits cul- tivés pour un auteur dramatique , mais le degié de popularité de ses productions , dépend de la manière dont elles sont rendues au théâtre. LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAKSPEARE. 363 Que de gens qui ne liraient pas une comédie ou une tragédie vont l'entendre représenter, si un comédien de premier ordre y payait! Notre tragédie classique ne se soutient sur la scène que par le mérite des acteurs. Qui maintenant va voir jouer Phèdre y depuis que la grande tragédienne qui nous faisait si bien comprendre ce caractère passionné est couchée dans la tombe? Garrick augmenta donc, dans une certaine mesure, le nombre de ceux qui lisaient Sbakspeare, et, dans une proportion beaucoup plus forte, le nombre de ceux qui le comprenaient, et qui, après, le déclaraient incomparable. Le résultat de ses efforts fut de ranimer lenthousiasme et de reporter T Angleterre au point où elle en était quand elle écoutait Burbadge dans le rôle d'Othello ou dans celui d'Hamlet. Le jubilé de Stratford en 1769 n'a- vait d'autre but que de proclamer la supériorité du grand poëte anglais sur tous les dramaturges modernes* A peu près à la même époque (1765), la publication que fit l'évéque Th. Percy des restes de l'an- cienne poésie anglaise, commença contre le goût classique la réaction qui devait se continuer, depuis lors, au proiit des écrivains du siècle d'Elisabeth. Shakspeare, le plus illustre d'entre eux, fut celui qui profita le plus de ce mouvement de l'opinion, et son puissant génie devint, entre les mains de la critique nouvelle, une arme de guerre dont elle se servit pour battre en brèche les théories d'Addison, de Pope et de leur école. III Cependant ce n'est pas l'Angleterre quia le plus fait pour la gloire de Shakspeare. L'Allemagne, secouant aussi le joug de la littérature fran- çaise, cherchait partout des arguments pour justifier sa révolte ; elle en trouva d'excellents dans le théâtre du vieux dramaturge anglais et l'a- dopta comeme le plus admirable représentant des libres tendances de la race teutonique. La vigueur individuelle des esprits qui dirigèrent alors le mouvement de la critique germanique, la hauteur de leurs vues, et ce don de généraUser les idées qui est propre à leur nation, leur firent dépasser de beaucoup les limites d'où, sans eux, la critique anglaise ne serait jamais sortie. Us ne se contentèrent pas de louer et d aimer Shakspeare, ils expliquèrent le sens de son œuvre; ils y découvrirent un art profond qu'on n'avait pas soupçonné avant eux ; ils enchaînè- rent théoriquement ses conceptions, et ils en dégagèrent toute une poétique dont devait s'inspirer la jeune école allemande. Ce qu'il y 364 KLVrt: NATIONALE. eut (le plus original dans leur essai, ce fut la hardiesse avec laquelle ils transformèrent une question qui ne concernait qu*un seul homme en une question de princi])es. Jusque-là Shakspeare avait été étudié isolément ou uniquement dans ses rap])orls avec ses contemporaios; les criti(|ues allemands rattachèrent son théâtre a toute Thistoire de l'art dramatique ; ils y reconnurent Texpression la plus complète da génie moderne, et beaucoup }>lus d*affinités avec le génie antique que dans les pièces des timides écrivains de race latine. Les plus hardis, en Angleterre, disaient : «Shakspeare est un poète merA'eilleux auquel il n*a manqué qu*un peu plus de culture et de science.» Les Allemands allèrent plus loin, a Non-seulement il trouve de grandes beautés, dirent-ils, mais tout est Iteauchez lui, et ccn*est pas rinspiration seule, c'est une raison supérieure qui le guide. Il ne lui eût servi à rien d être plus savant. Sans se rendre compte peut-être des lois qui doivent présider aux œuvres de Tesprit, il les sent et il les applique aussi bien que les plus habiles. Ses prétendus défauts ne sont que la conséquence d'un système dramatique plus lai^e et plus con- forme aux instincts de la société moderne que celui des classiques. Ceux-ci ne veulent Reproduire qu*une petite [partie des scènes quels nature oilre aux hommes, et ils élèvent des barrières tout autour do terrain dans lequel ils se renferment. Shaks}>eare, au contraire, étend ses investigations à travers le monde entier, il rapproche et il rassemble dans son œuvre innnense tous les contrastes dont se compose la vie humaine, le bien et le mal, Thorrible et le plaisant, le noble et le laid, il étudie les petits et les humbles autant que les grands, la plèbe aussi bien (jue le patriciat, et du palais des rois il descend, avec une égale curiosité, dans la cabane du })auvre. » a Ne vous y trompez ins^ disaient les nouveaux critiques à la jeunesse allemande, son théftlie n*est point un phénomène exceptionnel, un météore qui a traversé le ciel de la littérature, en dehors de toutes les lois, et qui ne doit point se repix)duire. C'est au contraire le résumé, Talpha et l*oméga de Tart moderne. Que Shakspeare 1 ait voulu ou non, qu*il ait ou non compris la grandeur de son rôle, il représente une |K)étique nouvelle, et, lors- que les classiques Tatlaquent, ils ont aiïaire non point à un homme, comme ils le croient, mais à une idée. Si son œuvre a une impu- tante si grande dans Thistoire de Thumanité, il s'ensuit qu'il faut rimiter. Imitez- le donc. La poésie moderne doit procéder de lui, comme la poésie grecque procède d'Homère. » Telle fut la conclusion des critiques allemands, suivie bientôt d*une renaissance littéraire. ( LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAKSPEARE. 305 Lessing, toujours en avant des idées de son temps, fut le premier qui parla en Allemagne du génie de Shakspeare. Dans la Dramaturgie^ il compara son théâtre à celui des Français, le trouva plus conforme que le nôtre aux principes généraux de l'art dramatique et moins éloi- gné qu'on ne le croyait des règles d'Aristote ; il fit remarquer qu'en se plaçant sur le même terrain que lui, les dramaturges modernes embrasseraient un horizon beaucoup plus vaste que s'ils se renfer- maient dans le cadre étroit des unités classiques. Il accabla Voltaire du parallèle de Sémiramis et iiHamleV ; il montra combien le merveilleux français était froid en compa- raison de l'émouvante apparition de l'ombre sur la scène britan- nique ; il se moqua de la prétention de nos tragiques de ressem- bler aux Grecs, et il essaya de prouver que Shakspeare, qui ne connaissait pas les anciens, leur ressemblait plus que nous, parce que, comme eux, il peignait librement la nature sous toutes ses faces. Quoiqu'il ne fît point une étude approfondie du théâtre anglais et qu'il eût surtout pour but de combattre, par des exemples aussi bien que par le raisonnement, l'influence française^ il n'en con- tribua pas moins à populariser Shakspeare dans son pays, et surtout à accréditer l'opinion qu'on pouvait tirer de ses pièces tout un système dramatique infiniment meilleur que le nôtre. 11 indiqua même> en analysant Richard III ^^we\ devait être le point de départ des idées dramatiques. « L'unité, dit-il, est nécessaire dans le drame comme dans toutes les œuvres de l'esprit. Mais qu'entend-on par unité? Celles de lieu et de temps, dont on fait tant de bruit, ne sont que les consé- quences indifférentes de la seule qui soit importante, celle d'action. Or celle-ci peut résulter soit du développement d'un événement unique, soit de la peinture d'un caractère unique. Shakspeare choisit ce der- nier procédé de composition, et malgré la variété des tableaux qu'il présente, son œuvre reste une, parce qu'il place au centre de l'action on caractère principal auquel tous les incidents de détail se rapportent. Ainsi Richard IIl^ qui parait une pièce compliquée, a son unité, comme Athalie^ si on la cherche là où elle est, dans les sentiments et dans la conduite du héros'. » Lessing trouvait donc, avant tous les critiques allemands, la for- I. Voyez, sur le parallèle à*Êryphile et à*Hamlet, une éloquente leçon de M. Villemain, Cours de littérature fiunçaise, 9* leçon. S. Leuing, BoKÊbmgiiehê BranMaurg%e,^ea^ 306 REVrE NATIONALE. mule de Técole nouvelle, qui substitua, en effet, aux règles d'Âristole l'unité de caractère et Tunilé d'intérêt, llerder témoigna aussi une vive admiration |K>iir Shaks|»eare, et ces deux esprits ardents, si bîa faits pour agir sur leurs conteni[K)nuus, entraînèrent à leur suite toute la jeunesse de TAllemagne. (/est au sortir de ses entretiens avec Herder, à StraslM)ur(r, ([ue le jeune Gœlhe publia, à vingt-quatre ans, Gais de Berliclnrujen^ dont le plan rap|H'lle les vastes proportions du viem drame ançrlais. en même temps que le mélange du tragique et du comique y révèle Timitation voulue de Shakspeare. Depuis i640 jus- qu'en 1773, il ne s'était produit nulle part, même en Angleterre, une pièce aussi conforme au miMlèle qu'a laissé le grand dramaturge. Gœtz de lUrlichingeu n*eiit été cert«iinement ni conçu avec la même ampleur, ni écrit dans le même style, si l'auteur n'avait eu sous lei yeux Jules César et Richard III. Après plus de cent trente ans, k théâtre d'Elisabeth, que nul n*avait pu ressusciter sur le sol de h Grande-Bretagne, sortait enfui de ses cendres, et sous un masque plni jeune, avec im «iccent étranger, faisait entendre de nouveau cette frâ |K)|)ulaire qui s'adresse aux hommes de toutes les classes et remue tous les sentiments deTàme humaine, (vœthe écrivit sa pièce, comme il écrivit Wert/ter^ avec une passion juvénile qu'il ne retrouva ploi et qui résultait en partie de l'impression extraordinaire qu*avait pnH duite sur lui la lecture de Shakspeare. Il faut citer ses propres pa* rôles pour se rendre compte de Tétat de son esprit au moment ok il composa Gœfz. a Je ne me souviens pas, dit-il, qu'un livre, qu'un homme, on quelque circonstance de ma vie aient produit sur moi un aussi gnmd effet que les dramqs de Shakspeare. Ils semblent l'omTage d'un génie divin, qui se serait rapproché des hommes pour leur apprendre delà manière la plus douce à se connaître eux-mêmes. Ce ne sont pas dei poèmes. En les lisant on se croit placé devant les volumes ouverts dn destin, jouets d'un souftle orageux, agités par les terribles tempètn de la vie, qui en bouleverse sans cesse les feuillets. Tous les pressefr- timents que j'ai jamais eus sur le genre humain et ses destinées, et qui, dès ma jeunesse, m'accompagnaient inaperçus, je les troim exprimés et développés dans Shakspeare. Il semble vous dévoiler toutes les énigmes, sans qu'on puisse dire néanmoins : voilà la solu- tion. Les créations les plus mystérieuses et les plus compliquées de la nature agissent devant nous, dans ses œuvres, comme des horloges dont le cadran et la boite seraient de cristal ; elles indiquent le cours LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAKSPEARE. 367 des heures, et Ton peut voir en même temps le rouage et le ressort qui les font mouYoîr. Les regards que je jetai à la dérobée dans le monde de Shakspeare m'excitèrent plus que toute autre chose à m'avancer dans le monde réel, à me mêler aux flots des destinées suspendues ati-dessus des réalités, afin de puiser un jour, s'il était possible, dans la mer de la véritable nature quelques coupes pleines, et de les distri- buer, du haut de la scène, au public de ma jJktrie ^ » Les Allemands ont raison de dire que ce sont eux qui ont le mieux senti et le plus admiré, au dix-huitième siècle, le théâtre de Shaks- peare. Aucun Anglais de ce temps n'aurait écrit sur hii une page aussi profonde que celle qu'on vient de lire. Schiller, moins original et moins souple que Gœlhe, subit aussi, dès ses débuts, l'influence de Shakspeare, et quoi qu'il fit plus tard pour s'y soustraire, il la res- sentit toute sa vie. Depuis /^5 Brigands ]usqa'h Guillaume Tetl^ tout son théâtre, excepté la Fiancée de Messine j porte l'empreinte de la pre- mière admiration que lui avait inspirée le drame anglais. Il a beau aimer les Grecset vouloir, d'après les conseilsde son ami, poursuivre l'idéal qu'ils ont réalisé, les souvenirs de Shakspeare s'attachent à lui omime la robe de Nessus, pénètrent dans toutes les parties de son drame et y inspirent tantôt le langage passionné des héros tragiques, tantôt les plaisanteries et le ton familier des personnages populaires; ici l'héroïsme de Jeanne d'Arc, là les délibérations politiques des conseillers d'Elisabeth, ailleurs les dialogues des soldats de Wallens- tein et le discours comique que leur tient un capucin ; ils survivent même, quoique d'une manière moins apparente, dans les scènes patriotiques du Rutli et dans les mouvements tumultueux des citoyens suisses sur la place d'Altorf. Schiller aurait-il abordé des sujets si vastes, nourri ses drames d'incidents aussi nombreux, et associé à l'action tant de personnages d'origine diverse, s'il n'avait TU se dérouler devant ses yeux l'immense panorama des pièces de Shakspeare? Shakspeare a donc été naturalisé en Allemagne d'abord par l'ad- miration des esprits vigoureux qui ont provoqué le mouvement litté- raire de 1770, puis par l'imitation qu'ont faite de ses œuvres les deux plus grands poètes allemands, l'un à son début, l'autre jusqu'au bout de sa carrière. Il l'a été aussi par l'excellente traduction et par i. Passage de VAutobiographie de Gœtbe, traduit par M. Ptiilarètc Chasles, dans ses Étttdes sur V Allemagne ancienne et moderne, Paris. Amyot. '..» ■ ^ * ■i" 368 HËVIK NATIONALE. la critique enthousiaste de Sclilegel. L*ouvragc de cet écrivai sionné, coïncidant avec la violence des ressentiments politiqv nous avions soulevés au delà du Rhin |>arnos victoires et parnc f' '• « mination, a détaché de nous le gros de la nation et l'a jeté dans 1 \ . des Anglais. Ce que les admirateurs du grand poëte n'avaient ^' ,\ osé dire en Angleterre, Schlegel la dit après Lessing, il es > '-% , mais avec plus de véhémence et plus de mépris pour notre I j- i \ ture, en ennemi qui prend sa revanche d'une longue humiliât r^'"^jf a soutenu que Shaks])eare ét«iit su|)éneur aux tragiques frs ^..--^ ^ non-seulement par le génie, mais encore par l'art, par le sen . ^'^ du heau et l'entente de la scène. 11 a justifié ce prétendu barfa B^^fir^ reproche de grossièreté que lui adressait Voltaire, et renvoyé i .*^ critique l'accusation d'ignorance qu'elle ne lui épargnait pas. I ' "^"^'^ clusion de son livre, c'est que le système dramatique de la 1 est faux et n'a produit que des œuvres de second ordre, tandi Shaks|>care et Calderon seuls ont compris et appliqué le ^^ ^jf: supérieures de l'esthétique, ce qui leur a permis de faire des \/ T*\' d'œuvre : exagération manifeste, quoique mêlée de beauooi ' * X*-: vérité. Ces opinions ont gagné nécessairement l'Angleterre après ^y^- lemagne. Comment repousser une théorie qui flattait à ce l'orgueil hritannique? Aussi toute la critique anglaise du fjS mencement de ce siècle n'est-elle que l'écho de la critique alleni Les fameuses leçons de Coleridge, en 1844, ne furent que le dë^ pement des idées qui circulaient depuis longtemps dans la pat •- *■ . *'Tî ^^ \f,\ '!; Lessing * . Charles Lamb, esprit plus piquant que juste *, et Ha • -r.f'-la'.-n .éC'^ dont la réputation a été surfaite, ne firent «pie répéter ce qu'on ^^ \. dit mieux qu'eux sur les bords du Rhin. Aussi les Allemands pi .«j^f dent-ils, avec une sorte d'orgueil, qu on trouve en Angleterre lo '.'If^ documents possibles sur la vie du poëte, sur ses rapports ave ^4!,Jf, " contemporains, sur les sources de ses pièces, sur les obscurités < "^y^ les variantes du texte, en un mol sur toutes les questions d*éru< pure qui le concernent, mais qu'eux seuls ont découvert le sens fond, philosophique et poétique du théâtre de Shakspeare. £n lité, Lessing, Gœthe, Schlegel et Tieck ont complètement renoi ^4 1^ critique de ses œuvres. Mais ne fallait-il pas s'en tenir à ^ i. Colcridge*s Lectures o/i SAaA'spearr. 2. Lamb's Essay's on the tragédies of Shakspeare, f^' ^ 3. Ilaz]itt*s Lectures on the dramatic literatwre of the âge of Elizabetk, ^•>- r^: f • LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SIIAKSPEARE. 369 conclusions, si elles sont bonnes? Quel besoin pousse sans œsse leurs successeurs à interpréter de nouveau ShaUspeare et à en tirer autant de systèmes qu'il y a de personnes c[ui Tétudient? La vérité une fois trouvée^ on la garde et on la défend. Si nous accordons aux Alle- mands qu'ils comprennent mieux Shakspeare qu'on ne Ta jamais compris, encore avons-nous le droit de leur demander quels sont ceux d'entre eux qui le comprennent, car ils ne s accordent point les uns avec les autres, et ils soutiennent, à propos de ses drames, les théo- ries les plus contraires» Dos la fin du dernier siècle, Gœtbe combattait déjà les tendances des romantiques, et, dans le célèbre commentaire d'Hamlet que fait Wilhelm Meister, il Ta jusqu'à dire que cette pièce ressemble moins à un drame qu'à un roman '. Aux yeux de Tieck et de Schlegel, cette réserve et d'autres encore, que suggérait à Goethe son goût croissant pour Tart antique, paraissaient une impiété, tant leur école avait élevé Shakspeare au rang d'une divinité où le maintient depuis cinquante ans toute la critique germanique, et malgré des symptômes de réac- tion qui commencent déjà à se manifester dans le récent ouvrage de M. Kreyssig. Cependant, excepté cette affirmation : a Shakspeare est dieu, )> je ne vois que contradictions parmi les opinions des prêtres du nouveau culte. Les uns, comme les Hégéliens, et notamment comme M. Rosen- cranz et M. Yisher ^, appliquent à ses œuvres les lois de la science du beau, telle qu'ils la conçoivent, y cherchent la démonstration artis^ tique du panthéisme et la poursuivent à travers le mythe d'Hamlet qui leur parait l'expression la plus vraie de la pensée du poète. D'au- tres, au contraire, comme M. Ulrici', remarquent ses tendances spiri* tualistos et morales, qu'ils érigent en système raisonné, et ramènent à de pures conceptions philosophiques les plus poétiques et les plus vivants de ses drames, tandis que le groupe des esprits politiques, à la tète desquels est M. Gervinus^, le croit occupé de donner des leçons de conduite à la race teutonique, combat les conclusions qu'on a tirées du rôle mélancolique d'Hamlet qui ne peut servir qu'à amol- lir les âmes, et oppose à ce prétendu modèle l'actif et énergique Henri Y dans lequel il personnifie Shakspeare. Le défaut commun de 1. Wilhelm Meister, 1. V, ch. vu. 2. Yisher, Shakspeare tn seinem Verhœltniss zvr Poésie. i844. 3. Ulrici, Shakspeare's dramatische Kunst, 2. Aufl. Leipzig, 1847. 4. Gervinus, Shakspêom, 4 theik. Leipsig, 1850. 370 REVTE NATIONALE. toutes ces doctrines, c'est que chacun Ac ceux qui les expriment, lo lieu d'étudier simplcmertt le texte du poète, veut l'interpréter dm les moindres détails, en deviner les intentions secrètes et, une M entré dans ce domaine des conjectures où il n'est éclairé queparaei lumières pt^rsonnelJes, substitue de bonne foi ses propres idées i celles de l'auteur. C/est ainsi que Shakspeare se transforme, suimt le point de vue du critique, et cesse d'Mre lui-même pour ressembkr à celui qui le jugre. 11 devient panthéiste avec les uns, spirituaEsk avec les autres, politique» avec un troisième, et avec tous philosofAe, selon l'usagre de tout critique allemand, qui ne manque jamais tfip- pliquer la philosophie a la littérature. Au milieu de ce conflit d'opinions opposées qui font faire de gnnds progrès à la science, suscitent des travaux philosophiques de pre* mier ordre, et, en intéressant tous les esprits à cette grande question, finiront par la résoudre, il serait difficile de prendre parti, si Koov pouvait rester en dehors de ces nombreux systèmes, pour s'en tenir à une étude littéraire, la seule qui, après tout, soit digne d'un gaai poète. Commençons par reconnaître que celte étude manquerait de M éléments principaux, si la critique allemande ne Icsjui avait foumk Quoi qu on fasse, il faut prendre pour point de départ de tout travail sur Shakspeare la révolution qu'ont opérée dans les esprits, à propoi de ses œuvres, Lessing, llerder et Gœthe; et quelques reproches qw Ton puisse faire à leurs sucœsseurs, il n'en est pas moins vrai qoe leurs nombreux et remarquables travaux nous apportent sur le poSk, sur son temps, sur les sources de ses pièces et sur le fond de ses œuvres, une foule de notions curieuses que nous ne posséderions pas sans eux. Mais cette admirable érudition des Allemands et cette priH fondeur avec laquelle ils creusent les sujets qu'ils étudient, He hi empêchent point de commettre en général deux erreurs capitakB lorsqu'ils jugent Shakspeare. La première, c'est de le croire parfait, de le placer sur la mèmB ligne que les plus purs génies de la Grèce, et de le comparer volon- tiers à Homère. Entre le poète grec et Shakspeare, il y a toute la dit' tance qui sépare l'antiqiu'té des temps modernes. L'œuvre que com- posait à un(; époiue de renaissance littéraire et d'agitation politique, au lendemain du moyen âge, quand aucun genre n'était encore cki- rement défini, quand tant d'esprits divers cherchaient leur voie an milieu des incertitudes de toute société qui se forme, un Angto- LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAKSPEARE. 37« Saxon à dcmi-lettré, ne pouTait ressembler aux chants harmonieux d'un rhapsode qui a été l'interprète naturel des sentiments simples et des traditions iroisines de leur source d'un peuple jeune et poé- tique. Le mérite le plus apparent de Vlltade^ la simplicité continue et l'admirable conformité du style avec la pensée, est précisément, de tous les mérites, celui qui manque le plus au théâtre de Shaks- peare. On y trouve de l'éloquence, de la passion, de l'inspiration et une fécondité inépuisable, mais des traces d'emphase et des dispa- rates de ton que le goût des Grecs n'aurait jamais supportées. Quoi- qu'on ait beaucoup exagéré autrefois les défauts de Shakspeare, il ne fiiut pas aujourd'hui, sous prétexte de lui rendre justice, prétendre qu'il en est exempt. On s'aperçoit souvent que ses expressions hâtives et ses phrases, surchargées de métaphores, entre lesquelles il n'a pas filit un choix, ne rendent pas exactement l'idée qu'il veut exprimer, h dépassent ou l'obscurcissent. En même temps, avec une hardiesse qui vient de la fougue de l'esprit et peut-être de la rapidité de la com- position, il rapproche des tennes ou des pensées dont nous ne saisis- sons pas les rapports et qui, en effet, se heurtent au lieu de se fondre. Le style d'Homère coule comme un flot pur à travers lequel nous apercevons le fond tranquille sur lequel il pasâe, tandis que le style de Shakspeare roule, comme un torrent, des eaux tumultueuses» mais dont le bruit nous étourdit quelquefois, et dont la surface, de temps en temps troublée, ne laisse pas voir toujours la profon- deur. La manière même dont il conçoit les sujets ne diffère pas moins de celle des Grecs. Il cherche les contraste^ et il tire un merveilleux parti de l'opposition du crime et de la vertu, du beau et du laid, du tragique et du comique. Il produit ainsi des effets puissants, mais d'une nature toute moderne et que les anciens évitaient autant qu'il les aime. Il ne craint pas de peindre des monstres et il s'en sert pour mettre en relief les héros. Homère n'admet pas de monstres parmi les personnages qu'il fait agir, parce qu'au lieu de représenter, comme Shakspeare, toutes les scènes de la réalité sans exception et toutes les manifestations de la vie, il ne choisit généralement que les caractères et les situations héroïques pour en faire l'objet de ses peintures. Les sculpteurs du moyen âge ont traité les sujets les plus variés, les plus hideux aussi bien que les plus nobles, et ils ont reproduit avec la pierre ou le marbre la diversité infinie des poses que le corps humain peut prendre. Shakqware sait les mêmes toaditions qu'eux. Homère, 372 HLVrK NATIONALE nu contraire, ressemble aux sculpteurs grecs, si réservés dans ledioii de leurs modèles, et si sobres dans la composition de leurs œuTRS. Quelques figures et ({uelques mouvements consacrés lui suffiseoL comme à eux, pour exprimer les passions humaines. Les deux poêls emploient donc des procédés essentiellement diflërents. L*un prodoil une impression continue et forte par des moyens très-simples, TaotR nous émeut davantige peut-être, mais par des secousses successiio, et n obtient ce résultat qu*en tendant à la fois tous les ressorts de» esprit et en usant de toutes les ressources d*une active imaginatici. La poésie dllomèrc nous emporte d un mouYement toujours égil; celle de Shakspearc tantôt pn'cipite et tantôt ralentit sa coum, comme pour augmenter sa force chaque fois qu*elle en suspend pas- sagèrement reflet. L*une est si naturelle et si harmonieuse qo'elk semble sortir, comme d une source, des sujets auxquels elle s*ap- plique ; Tautre, créée par Teflort visible d*une pensée puissante, bouil- lonne dans une fournaise d où elle ne s*échappe qu*en entrainirt avec elle des scories inévitables. Il n'y a qu*unc admiration indiscrète qui puisse comparer Shaki^ ! peare aux Grecs, et reconnaître dans ses œuvres la perfection achevjer ' qui est le propre du génie antique. A quoi bon le louer d'un médk qu'il ne pouvait point avoir, quand il y a tant d'autres raisons de 1*11- mirer? Peu importe à sa gloire qu'il ait été quelquefois emphatique» trivial et obscur, tandis que ni Sophocle, ni Homère ne Vont janaii été. Il ne faut pas nier ces défauts; la vérité veut qu^on les remarquai et Ion n est jamais plus tenté d'y insister que lorsqu'on les entend ériger en beautés. Mais le critique, qui les signale par esprit de jot* tice, n'y voit à coup sur aucun motif de moins estimer le génie du poêle. Quand il porte un jugement sur les drames de Shakspeare, iln*ape^ çoit point ces taches de détail qui s'eflacent devant la partie lumineos de Tœuvre. Il ne se souvient que de ce qui est beau, parce que cet là ce ({ui Ta le plus frappé et ce qui mérite seul d'attirer rattentioa S'il songe à Bornéo et Juliette^ se rappelle-t-il les phrases alambî* quées des gentilshommes italiens ou le jargou de la nourrice? Peut^ ^n se retraçant cette pathétique histoire, détourner ses regards dtf deux amants et se représenter autre chose que leur passion et kar malheur? S'il veut recomposer la physionomie de Henri V, pensotr t-il à la scène étrange où le roi d'Angleterre estropie le franfUi pour faire une déclaration à une princesse de France? Le soutCBf puissant de la sagesse que le prince déploie dans ses oonseilsy el à LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHARSPEARE. 373 sa fermeté la veille de la bataille d*Âzincourt, ne Temportera^t-il pas sur toute autre pensée? Il verra Henri V parœurant, pendant la nuit, les rangs de son armée, ranimant par une contenance intrépide Tespé- lance de ses soldats fatigués et afiTamés ; il Tentendra adresser de nobles paroles à ses officiers qui ont peur, et au héraut français qui le défie, et il oubliera que cette même bouche balbutie ridiculement quelques mots d'amour dans une langue étrangère. £t cependant , ce que Tadmiration de la critique intelligente laisse dans Tombre en existe-t-il moins? Si Ton ne cite que pour mémoire les défauts de Shakspeare, et si on ne les fait pas entrer en ligne de compte dans Timpression générale que laisse son théâtre, il ne faut pas en contester la réalité. Us sont apparents et ils sont de plusieurs sortes. Il y a chez lui des fautes de style et des fautes de composition. Cela seul doit empêcher qu'on le compare aux Grecs et qu'on pro- nonce, à propos de ses œuvres, le mot de perfection. Telle est la première erreur des Allemands. La seconde, c'est d'at- tribuer au poëte l'art le plus délicat et le plus savant, de supposer que toutes ses conceptions se rattachent à un système préconçu, et qu'il a composé ses drames avec l'intention d'y appliquer des théories faites d'avance. L'idée de transformer Shakspeare eu critique devait venir d'Allemagne, où la critique a précédé la poésie. Goethe et Schiller se rendaient, en efiet, parfaitement compte de ce qu'ils faisaient quand ils prenaient la plume, excepté pour les œuvres de leur première jeunesse. Nés à une époque de civilisation très-avancée, ils avaient entendu autour d'eux discuter toutes les théories. Eux-mêmes pre- naient parti dans la mêlée des opinions littéraires, ils voulaient faire triompher des doctrines, et leur correspondance nous apprend avec quels soins ils se conformaient, dans ces travaux de leur âge mur, aux principes qu'ils avaient adoptés. Le calcul, la réflexion, la compa- raison des diCEérentes formes de l'art, modèrent et dirigent constam- ment chez eux l'inspiration. . En a-t-il été de même de Shakspeare? Savait-il, à la fin du sei- zième siècle, ce que le travail incessant de la pensée humaine, chez les divers peuples, avait appris aux hommes du dix-huitième? Était- il préoccupé, comme ceux-ci, de la recherche des lois absolues de l'art, les a-t-il poursuivies et les a-t-il trouvées? C'est là une opinion qui parait surprenante au premier [abord pour qui a lu attentive- ment ses œuvres, et tout à fait invraisemblable quand on y réflé- chit. Elle aurait bien étonné ses contemporains» dont quelques-uns 374 lltVLE NATIONALE. regrettaient la facilité et la rapidité avec lesquelles il écrivait, Bei Jonson, qui avait vu ses manuscrits, dont la calligrapliie éhil| dit-on, fort iiclle, se plaignait qu*il ne fit |ias une seule rature. £ft« i.L le procédé d*un écrivain très-attentif à poser et à observer da règles? Si un poëte, à cette épo^pie, écrivait avec des idées critîqiiB arrêtées, et, par suite, avec précaution et lenteur, c'était Ben Jodm lui-même, le chef dv. Técole classique. iUais entre lui et Shakspwe il y avait toute la difltTencc de la science au génie, et leur grand débit venait précisément de ce que Tun invoiiuait des principes litteraim» taudis que Taulre ne se souciait que des résultats, ^'ous ne vo|oai Shakspeare s*occuper des théories que pour s'y sou3traire. S*îl U allusion aux trois unités, c'est pour annoncer au public qu*il nés*} soumettra |)as. Non pas qu*il manquât d*art, conune le soutensila tort au dernier siècle Técole française en Angleterre; il en avait, M contraire, heauœup. Avec ({uelle hahileté na-t-il pas conçu, pv exemple, le rôle d'iago ! Quel langage insinuant, d*autant plus par* fide qu*il |)arait sincère , il met dans la bouche de cet Italien de Flih reuce nourri des maximes de Machiavel ! £d aucun temps et dm \ aucune langue, on n'a écrit un dialogue mieux conduit que cdâ d'Othello et de son confident. Cent autres exemples démontreniirf ; jusqu'à révidence son savoir-faire. Le vieux préjugé qui faisait de Shakspeare un génie inculte ne soutient pas lexamen. Ce prétaaili { barbare, que nos écrivains du dix-huitième siècle traitaient de IM- t liant, déploie une admirable rmesse'dans la conception et dank développement des caractères, et quand il met sur la scène unhém tragique, il analyse ses sentiments avec plus de pénétration que Jei plus clairvoyants de nos moralistes. Mais cet art merveilleux, cet art qui est plutôt un don 4i k nature que le résultat de Texpérience, il ne l'applique qu'à rétude du cœur humain et nullement aux procédés dont on peut se servir pour composer le drame. Les ({uestions théoriques ne le touchent que si on les lui oppose pour entraver sa liberté, et alors il les écarte. Le terrain sur lequel il place ses personnages lui est pourvu qu'on lui laisse le champ libre et qu'aucune limite ne treigne les élans de son ardente imagination. A qui peint si bien bi hommes peu importe le cadre du tableau où il les fait figurer. II pousse même si loin son insouciance à cet égard, qu'il ne se soumsl même pas à la distinction habituelle des genres, qu*il confond aa besoin, dans une même œuvre, tragédie, comédie, histoire et paslo- I LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAKSPEARE. 375 raie, et qu'il faut inventer, pour classer ses pièces, des termes parti- culiers qui en désignent les différents éléments. C*est ainsi que nous sommes obligés de distinguer dans son théâtre, de la tragédie et de la comédie pure, les drames romanesques et fantastiques. Rien de moins régulier que la forme qu'il donne à ses conceptions, et même rien de moins semblable extérieurement à une œuvre de Shakspeare qu'une autre œuvre de Shakspeare. La convenance du sujet do- mine chez lui toute autre considération. Aucun lien ne Tenchafaie et aucune habitude n'est assez forte pour s'imposer absolument à son esprit. Qu'y a-t-il de plus commun dans le théâtre de son temps et dans le sien que le mélange du comique et du tragique? C*est une tradition des spectacles du moyen âge, et tous les écri- vains populaires y sont fidèles. Shakspeare, qui ne veut pas de règles, ne s'astreint pas plus à celle-ci qu'aux autres, si l'on peut appeler règle ce qui n'est qu'une coutume. Quand la situation le comporte, il fait des tragédies entièrement sérieuses, comme Richard II et Macbeth^ aussi bien que son rival, le classique Ben Jonson. Les unités mêmes qu'on lui objecte et qu'il n'a aucun souci de respecter, l'année où il les viole de propos délibéré et en l'annon- çant tout haut, dans le Conte d hiver j il se donne le plaisir de les observer scrupuleusement dans la Tempête, comme pour montrer à ses adversaires qu'il est indifférent aux théories, et qu'il pourrait, à la rigueur, s'accommoder de toutes. C'est cependant ce libre esprit que les Allemands transforment en théoricien systématique, ftlalgré leur conclusion, je ne puis voir dans son théâtre aucune trace de système. J'y verrais plutôt l'intention de les fouler tous aux pieds avec une égale indifférence, et de montrer que, pour être un grand poëte dramatique, il suffit de bien connaître les passions humaines et de savoir les peindre. Quand on a ces quali- tés principales, le reste, c'est-à-dire la mise en œuvre, va de soi et ne peut vous manquer. Chacun saura la trouver, suivant le goût de son temps et de son pays. En effet. Racine et Corneille conçoivent la forme dramatique qui convient le mieux à la France du dix-septième siècle, de même que Schiller, tenant le milieu dans ses conceptions entre Shakspeare et les Grecs, satisfait les Allemands du dix-huitième siècle, qui partagent leur admiration entre le moyen âge et l'anti- quité. Au fond, la seule théorie de Shakspeare, c'est que la beauté d'une œuvre ne dépend ni du sujet ni du cadre dont on l'entoure, mais de la main qui tient le pinceau. 376 REVIE NATIONALE. Il y a donc deux points sur lesquels nous ne pouvons acœpter la tendances générales de la critique allemande. Nous nepouTonscroiR avec elle que Sliakspeiiresoit|>arfait, |»arce qu*il n*a été donné qu'aux Grecs de Tètre; nous ne iK)uvons pas admettre encore que ses débxûà soient uniquement ceux de son temps, car il en a qui lui sgdI propres et qui tiennent à la propre richesse de son génie. Nous ne ])ensons pas non plus <]u*il ait voulu opérer une réTolution dam Tart draniati(|ue ni laisser des modules destinés à être opposés am classiques. On la érigé en chef d*écoIe après coup et sans qu*il ait jamais eu lambition de jouer ce rôle. Il semble, au contraire, qall n'y ait à tirer de son théâtre si varié aucune théorie d'une eflkacilé particulière, mais une conclusion purement générale, à savoir, que les œuvres dramatiques peuvent être jetées dans les moules les plus différents, qu'il n*y a pas de forme absolument bonne ni abso- lument mauvaise en elle-même, qu'il faut laisser la tragédie greqoe en Grèce, le drame espagnol en iilspagiie , et la comédie angÛse en Angleterre , et que quiconque imite servilement Tun ou Taube, au lieu de s'inspirer de Tobservatiou de la nature et des senti- ments de ses contemporains, commet un contre -sens litténiit Shakspeare se serait impitoyablement moiiué de ces imitateurs mala- droits qui croient ol)éir à des principes éternels eu mêlant le comi^ et le tragique, en op])osant le beau au laid et en confondant tousltf genres, comme si deux fois, dans le cours des siècles, il pouvait* rencontrer deux nations et deux époques exactement semblables I'obb à l'autre et que l'on put intéresser par les mêmes procédés. Ce qa'at peut lui emprunter, ce n'est pas sa manière, car il en a plusieun, c'est la liberté de ses vues. Il a montré que toutes les routes con- duisent au beau Thoumie de génie, qu aucun siècle ni aucun pan n'a le monopole des chefs-d'œuvre, et que, sous le ciel brumeux do Nord aussi bien que sous le ciel favorisé de la Grèce , dans une c de renouvellement social et d*enfautement littéraire aussi bien qu*i plus heureux temps d'Athènes, la tragédie peut faire entendre sa vài puissante. L'idée qui se dégage le mieux de son théâtre est une idél d'émancipation intellectuelle. Lessing le comprenait à merveilki sans vouloir en tirer aucune des conclusions que ses successeurs et tireut, lorsqu'il invitait ses contemporains à étudier Shakspeaie et môme temps que les tragiques français, u Vous verrez en le listntf leur disait-il, qu'il y a d'autivs belles œuvres que celles de Racine d de Corneille, que celles même de Sophocle et d'Euripide, et, par LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAESPEARE. 377 Texempk de Shakspeare, tous apprendrez à user librement, sans vous attacher à aucune forme déterminée, de vos facultés naturelles. » Nous sommes de son avis et nullement de celui des critiques roman- tiques. Ces réserves faites contre les exagérations de Tesprit allemand, rendons pleine justice aux écrivains d'outre-Rhin qui nous ont mieux fiiit comprendre Shakspeare que tous les commentateurs anglais, et particulièrement à ceux qui ont ouvert la voie, comme Lessing et Gœthe, et à ceux qui la ferment, comme M. Gervinus et M. Kreyssig. Les derniers reviennent presque aux conclusions modérées des pre* miers; mais dans Tintervalle qui les sépare, que d'hypothèses et quelles étranges rêveries! IV On croyait généralement , même en Allemagne , qu'il ne restait plus à faire aucune exégèse nouvelle de Shakspeare , quand récem- ment un Anglais, qui ne dit pas son nom , a lancé un défi à toute la critique en annonçant qu'il venait de trouver enfin la clef de l'œuvre du grand poète. Comme tous les novateurs, il déclare d'abord que, avant lui, personne n'a compris le drame shakspearien; puis il ex- plique sa découverte. Suivant lui , depuis deux cent cinquante ans, on méconnaît la portée du génie de Shakspeare en le considérant comme le peintre de quelques individus de la grande famille humaine, ou comme le créateur de quelques types qui n'ont existé que dans son imagination. Ce ne sont pas des hommes isolés, ni des êtres purement fantastiques qu'il a peints, conmne le croient les critiques à courte vue, mais les différentes races qui se partagent l'Europe. Esprits étroits, qui avez pris lago pour un scélérat rusé , Hamlet pour un rêveur mélancolique, et Macbeth pour un ambitieux plein de passion, détrom- pez-vous, lago est le représentant de la race italienne , Hamlet de la race teutonique et Macbeth de la race celtique. Ajoutez-y le juif Shy- lock et vous aurez le portrait fidèle des peuples qui habitent aujour- d'hui l'Occident. C'est l'auteur anonyme de la nouvelle exégèse qui rann(»ioe d'un ton prophétique. Cette importante révélation n'est pas si neuve que le croit celui qui la fait. Il y a Icmgtemps déjà qu'on a remarqué qu'Iago ressemble à un contemporain de César Borgia , nourri des maximes du Prince; 378 REVrE NATIONALE. Macaulay la dit . en pro|tFes tiennes, dan? son Essai sur MmdÙÊsd. L'Alleniasne sVst soutint reconnue dans IlamleU oomme k U reprcMilu' anièrtment M. Tien iniis qui vouiiruit l'arn^her à aes haki- tudes rf;v^.ll^ls |M.nr l.i j»Ur d.iiis la vie active. Quant à Shylock, W le monde s«iit qu'il est 1^ type du juif ou pluiùl un type choisi dus la race juive, car il difleiv de son corréligiouoaîffv Tubal qui 6fm à côté de lui dans le Marchand ik )>;>iorle de fnp|»er juste, poiu-vu qu'il frappe fort. S'il se oobI» tait de ilire qu'Iauro est un Italien du quinzième siècle et Uamlet 0 Teuton, il n'attirerait pas Taltention. Mais il devient oriârioal dil qu'il {-retend retrouver dans le rôle du premier tous les tnl^ de la race italienne et même du peu|de romain, dont les Ilalitf ne sont que les continuateurs. Ce n*est point, à coup sûr, uikUi commune que de faire un cours d'histoire romaine, non pas à prapi* de Jules (iésar ou de Coriulau , dont, pr parenthèse, le critique M- nyme ne parle pas, mais à pro|K>sd*une pièce dont le sujet et lesffl^ sonnages appartiennent à Tltalie moderne. lago ne rétléchit pas sur les principes de sa conduite; il agrit coup et il philosophe peu. C'est donc un Romain, car Rome n*a y produit un système de philosophie. S*il verse la jalousie, comme poison, dans Toreille d'Othello, c'est qu'il descend de Tem neuse Canidia dont le sang coule dans les veines de tous ses ooa^ trioles. Ici . je réclame le litre de citoyen romain pour le TeoMP Claudius, beau-père d'Ramlet, qui me parait le mériter nâetf qulago, car ce n est point au tiguré, cest en réalité qu'il eiii|KÎ- sonne son frère. En continuant à rapprocher le caractère d^Iago é^ celui des vieux Quirites, on découvre des aflinités inattendues cDtie eux et lui. Quels sont Icsmotifsqui le poussent à sevengo-d'OtheUrf Il crcMt que celui-ci a séduit autrefois sa femme, et il est LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHARSPEARE. 37« gu^on lui ait préféré Cassio pour le grade de lieutenant. Motifs hu- mains, croyons-nous naïvement. Motifs purement romains! répond Tauteur de la nouvelle exégèse. Qui ne reconnaît ici Tcsprit de Ca- mille des descendants de Jlomuhis et l'amour du rang, du pouvoir qui les distinguait , comme il distingue encore aujourd'hui les Italiens miodernes? Soumis au même procédé d'analyse, Hamlet représente la race teutonique, réfléchie, philosophique, mais égoïste, dure et unique- ment occupée de ses intérêts personnels. Comme l'Anglais d'aujour- d'hui, il ne songe qu'à lui, et il ne s'élève à aucune conception générale. Son égoïsme éclate dans ses rapports avec Ophclie, qu'il traite avec dédain pendant qu'elle vit, et qu'il ne sait pas pleu- rer après sa mort. Naturellement apathique et concentré en lui- même, il ne sort de son inaction que pour se livrer à drs accès de fureur qui rappellent la violence des anciens Germains, a II y a en moi quehiue chose de dangereux, » dit-il, quelque part. Ces mots définisi^eiit la race dont il fait partie. Ne vous (lez pas au calme de l'Anglais! il parait tranquille, mais tout à coup sa colère fera explo- sion et sera terrible. Le critiipie confond dans le même Jugement TAllemagne et l'Angleterre. Hamlet, à ses yeux, représente ce qu'il y A de commun chez les deux peuples, mais surtout ce qu'il y a de mauvais chez ses propres compatriotes. 11 ménage les Allemands pour mieux montrer aux Anglais une image fidèle de leurs défauts dans le portrait qu'il trace du prince de Danemark. « Reconnaissez- vous en lui, leur dit-il : sa bnitalité, c'est la vôtre; comme lui, vous n*avez que des muscles, car il n'est pas gras, ainsi qu'on l'a toujours cru, mais musculeux (je cite textuellement); comme lui, vous attei- gnez un certain degré d'intelligence, mais les grandes conceptions vous sont interdites et plus encore les nobles élans de la sensibilité. )> En revanche, la nouvelle exégèse, qui rabaisse ainsi le personnage d'Hamlet, élève Macbeth sur un piédestal. Celui-ci est un Celte, c*est-à-dire un Écossais, un Irlandais ou un Français. Elle lui par- donne ses crimes en faveur de ses manières aimables, ouvertes et affectueuses. 11 tue Duncan, son hôte, il fait assassiner Banquo, ainsi que la femme et ies enfants de Macduff. Mais il est bon néanmoins, il est sensible, et lady Macbeth lui dit elle-même a qu'il est trop plein du lait de la tendresse humaine. » Ce mot seul suffit pour l'absoudre. Voilà à coup sûr la partie la plus originale du paradoxe qu'expose 380 KKVUE > Al lONALE. en quatre cents papes Tûcrivain anglais. Entre Hamlet et Madxlk, généralement lopinion n*hcsitait pas. SMl fallait accuser l'un da deux de dureté, ce n'est pas sur le premier que' tombait ce reproche. On lui savait gré, au contraire, .du son hésitation à commettre m meurtre; on y voyait une preuve de sa sensibilité, et on le cropit bon à cause de son amitié pour Uoratio. Mais il faut changer iool cela. Par cette raison seule qu*il est Anglais, Uamlet ne mérite piffi do nous émouvoir, et. en sa qualité de Français, Macbeth, quoiqn couvert de sang, a droit à toutes nos sym|iathies. Je ne sais pask nom de lauteur de la nouvelle exégèse, mais sa théorie le dénoott. 11 doit être Irlandais ou Écossais. Son livre parait à Édimboailr il déteste TAngleterre, quoiquMI ])arlc la langue anglaise, el3 aime la France. Il n*y a ({u'un Celte qui puisse témoigner de telstt- timents. Qu*un Irlandais dise du bien de nous et du mal de la nalifli brilannique, nous n*avons pas lieu d'en être surpris. L*antipatkie des races subsiste encore sous Tunité apparente de la Grande-Bn- tagne. Mais que, pour exprimer ses haines nationales, il se place fi le terrain du drame de Shakspeare, c'est lace qui excite au pb ; haut |x)inl notre surprise; elle s'augmente encore quand nous k voyons contester lorigine teutonique du grand pocte lui-même, dk rattacher à la race celtique. Shak$|)eare , dit-il , n*est-il pas né fi les frontières du pays de Galles , près du canal de Bristol? Tk témoigne-t-il pas en toute ocaision sa préférence pour les Celleiei son mépris jwur les Teutons? 11 accuse ceux-ci d'ivrognerie ÎIB dire à Portia, dans le Marchand de Venise^ qu'on ne peut pasfte causer avec un Anglais qu*avec un tableau muet, tandis qu*il ne pro- nonce jamais une })arole sévère sur TEcosse, qu'il loue beaucoup ks Espagnols, et qu'il traite la France avec une extrême partialité. Le> catholiques ne croient-ils {xis qu*il a professe leurreligion? D'ailleon, les idées qui dominent dans son théâtre ne portent-elles pas la inarfK de l'esprit celtique? Il ne tombe jamais dans ces lieux commntf sur la liberté que n'évitent guère les auteurs anglais. Il ne pariée la multitude qu'avec mépris, il aime laristocratie et il place daosb bouche de Bellario, un des {)ersoiinages de Cymbeline^ Téfogcdeb hiérarchie sociale. Puisque Shakspeare est Celte , il n'y a que k> Celtes qui le comprennent bien, et les grands acteurs qui ont joué ses rôles appartiennent aussi à la race celtique. Garrick était né dus l'ouest de l'Angleterre, Kcan et Macready en Irlande, et madame LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHARSPEARE. 384 Siddons dans le pays de Galles. C'est ce qui explique pourquoi cette dernière comprenait si bien le personnage de lady Macbeth , qu'une femme de race teutonique n'eût jamais compris. Lady Macbeth , en efifet, représente la femme française , pleine d'énergie , de virilité et d'audace, qui gouverne souvent Tesprit de son mari, tandis que l'Anglaise, créature passive et neutre , s'eflace devant le chef de la famille. Le sang qui coule dans les veines de lady Macbecth , c'est celui de Charlotte Corday ou celui de cette jeune fille qui, à Djeddab, a montré une si mâle intrépidité. Je ne sais si les Françaises remercieront le critique anglais de les comparer à une reine homicide. Mais il a voulu certainement leur laire un compliment, et nous lui devons de la reconnaissance pour la sympathie qu'il témoigne à notre pays. « Tout ce qui fait avancer la civilisation élève la France , dit-il quelque part , )> en répétant une parole de l'Empereur à laquelle il s'associe. Il se plaint en même temps que l'élément teutonique opprime en Angleterre l'élément celtique^ et il déclare que, si on laissait faire les Celtes, l'entente cordiale s'établirait pour jamais entre les deux pays. Ce noble souhait excuse bien des paradoxes. L'auteur de la nouvelle exégèse de Shaks- peare aime trop la France pour que son livre n'y reçoive pas un bon accueil. Seulement, pour ne pas tromper le lecteur, il devrait en changer le titre et l'intituler : Protestation dun Celte contre les Teutons. On saurait au moins qu'il n'y est question de Shakspeare que pour la forme, et que si on y trouve beaucoup d'idées politiques et philosophiques, on n'y découvre absolument rien qui éclaire l'étude du théâtre anglais. Revenons à Shakspeare, examinons quelle a été sa vraie gran- deur et quels sont les traits particuliers de son génie. Le plus remarquable, à coup sûr, c'est l'étendue. Il embrasse dans ses drames un champ beaucoup plus vaste qu'aucun poète dramatique de l'antiquité ou des temps modernes. Au lieu de s'établir sur un terrain circonscrit, fermé de barrières visibles, il promène sa fan- taisie à travers l'espace infini du monde ; il va du tragique au comique, du comique à la pastorale, et de celle-ci au surnaturel; il pénètre dans toutes les régions que peut atteindre l'imagination, et il en rap- porte des tableaux qui ouvrent à l'esprit une pers|)ective illimitée. 382 Hi:Vl E NATIONALE. Les routes irjcces et dont ou aperçoit d'avance le lerme ne le reliennat giii>re; il en hjH hriisqnenieiit pour ?e jeter dans les chemins de In- verse qui le conduisent à son but, tantùl |Kir de riants sentiers, tiih tôt au milieu des ronces el des i pines. De tout ce qu'il a vu et de hnt ce 'pril a ap[)ris, de tout ce tpie lui enseigniut le spectacle des adioi! humaines et la lecture des livres, de tout ce ijiie la réflexion hir révèle sur les rapports des iiomnics entre eux et sur les causes cachée des «'vénements, il compobo un vaste ensemble de matériaux d'oùff détielKTa snciessi\L'Uïeiil chacune de ses pièces. Lessinsr a dit le premier : u Son théâtre est le miroir de la nature;! parole profonde (pii ex^^riiKe mieux qu'aucune autre le caradèff complexe de ses concepliuns. Li nature comprend, en eflet, lesscéflS les plus variées, le lieau eî le laid, ie grand et le [letit, la tristfard la joie; elle rappntelie souvent les contrastes, et, d*une main iudîil^- rente, elle lire de nm sein lei œuvres les plus nobles et les plus Titn. Shakspearc fait conmie die, il ne choisit pas, à la manière des poëki classi>|ue:v certains elémc nts délicats qu*d emploie toujours de pri^ fértncc à d'autres; il assiKJe les images les plus diverses, telles qoB les liii ollre le s|K'clacle de la vie, sans jeter un voile sur les moÎBf > relevées. H ne voit rien dans le monde qui soit [tarfaitomcnt ben; il aperrnit des taches à cV)ié des parties hrillantes, et avec rexactitodB d*un peintre il reproduit ce qui fiappe ses yeux. Les êtres et les ciicM ne subissent jKisdans son esprit une transformation qui les dêpooille de leurs imperfections; au contraire, il en saisit sans illusion kl côtés \ul|;aires, et il les conser^'e |)onr étnî à la fois vrai et compkL L écrivain classique ne dit de la vérité (pie ce qui peut se traduireci sl\!e noide; Sliakspcare la dit tout entière. La douleur tragique àl roi Lear, rpii fuil le iuiid de la pièce de ce nom, n*al)$orbe pas le poill qui la décrit au point de lui cacher la physionomie comique do l)Ouflbn ([ui accoinp.i|;ne le roi détmné. Un esprit moins étendvne s'occuperait que du personnage princiiKil et de Tidée dominante qu'il représente, c'est -à-il ire du malheur d'un père persécuté par ses enfants. Sliakspeare pénètre au delà de cette surfaire des choflSS pour conqiléter la donnée primitive du dnime par des circonstanoos ou iwir des sentiments accessoires (|ui la mettent en relief. Lear tout seul serait assurément touchant, mais il Test plus encore par leooB^ trastc que présente avec sa tristesse furieuse la gaieté émue et sensél de son compagnon. 11 est bien rare, lorsqu'on considère au pointdb Tue de la poésie une époque historique, qa*on ne la revête pai é*iiM LES NOUVEAUJC CRITiaUES DE. 9HAKSPÉARE. 393 couleur uniforme. Le» poètes qai peignent la chevalerie la repré- MB4enl, en génécal^ comme Tex^cssioa des plus nobles sentiments dfe Tâme humaine^ comme le symbole de l^hom^ur et du dévouer ment à TamottP et à la foi. Shakspeaire sait que, sous ce vernis bril- lant de la société chevaleresque, se caekentdesyices et des ridicules ipe- les rhéteurs ne voient pas, parce que la convention les aveugla, et tout en parlant avec enthousiasme des vertus guenrières du moyea âgi^ il démêle les insëncts prosaïques- qui y jouent leur rôle aussi bien que les plus noble» aspiratioas. Croire qne tous les hommes alors étaient braves, généreux et loyaux, c'est une méprise qa*un e^it si pénétrant ne peut commettre. Aussi à Douglas et à Hotspur, véritables types du chevalier, oppose^t-il^ comme Cervantes oppose Saneho Pança à Don Quichotte, Ut face rubiconde et le ventre rebondi ée Falstaff. Pendant que les preux se donnent des coups d-épée à Shrewsbury, le gros sir John se couche la face contre terre pour n'être pas vu par l'ennemi, et, quand le prince Henri lui demande une arme, il tire de son sein une bouteille» Là où un poëte de Técole française n'aurait remarqué que le héros, il montre à côté de lui le poltron. Lorsqu'il met en scène les hardis combattants d'Azineourt, il' n'oublie pas parmi eux le pédant Fluellen, type comique qui est chargé de nous faire rire au moment où. Henri V excite notre admi- lation par son courage. Ce voisinage amoindrit-il les héros? Personne, au contraire, ne ptint mieux que Shakspeare les caractères héroïques et belliqueux. On:8ent un souffle guerrier qui circule à travers les pages d'Othello^ de Macbeth et d-Efenri F. C'est précisément un des signes caracté- fistiques de son génie multiple. Il est capable à la fois d'enthou- fliasme et d'ironie, aussi sincère quand il admire que quand il raille, et il fait passer tour à tour dans l'âme de ceux qui le lisent les sen^- timente opposés que sa puissante imagination concilie. On ne trou- tnerait pas dans l'histoire des lettres un second exemple d'une telle diversité. Les uns, comme Sophocle, sont purement tragiques; les aatces, comme Plante, purement comiques. Shakspeare quitte sans efforts la région- poétique de la tragédie pour descendre à l'humble prose que imrient les comiques , et, des bas- fonds de la farce ou de la parodie, il remonte légèrement^ d'un coup d'aile , Ters les cimes où siègent les personnages tragiques. H est fécond comme la nature, qui produit au même instant des caractères nobles et des caractères vils, des hommes d'esprit et dai sol», des bénea et* des booffuis ^ 384 REVrE NATIONALE. des situations douloureuses et des scènes plaisantes, c Celui, M. kreyssig, qui est allé à une fête le TÎsage souriant et la nat dans le cœur, celui qui a vu le soleil briller sur des champs déraslB par Tora^'c, celui-là comprend les contrastes de la poésie de Shib- peare *. p On pourrait donner pour épi^dphe à tout le théâtivdi poëte anglais cette réflexion de Méphi^tophélès : « La joie ne doit-dk pas avoir sa douleur et la douleur sa juie? » Une telle abondance et une si grande variété d^éléments eichieri nécessairement les unités classiques. Comment renfermer en on «il lieu de nombreux ])ersonnages que leur destinée entraine ven éa régions différentes? (Comment se contenter d*un jour pourpdmfae des sentiments qui sont le développement d'une vie entière? Ce sont souvent dos peuples ou des générations que récrivain met en «k. Comment cona'utrer les uns sur un seul point ou faire rhisloireds autres en vingt-<]uatre beures? L'unité d action, la plus imporiiik des trois, ne résiste même |vis toujours aux vastes proportions à drame anglais : dans quelques pièces elle disparait sous le poil! des événements. C'est en ce (K)int surtout que Shaksiieare s*écKtf des principes posés par Aristote. Aux yeux des Grecs, la tmstfe doit toujours être composée en vue de l'action, parce que celle^ qui est le résultat des lois inflexibles du destin, ne peut jamais éhc changée par l'initiative des ]tersonnages. L'homme n*est pas lihc dans le drame anliipie; il oK'it à une fatalité qui fait son crine ou sa vertu, sans que sa volonté y f^rticipe. Il ne dépend fS d'Œdi{Hî de ne pas tuer son |)ère et de ne pas épouser sa mat Avec le dé.^ir de rester vertueux et de ne commettre volontairemoi aucune action mauvaise, il devient criminel. En pareil cas ce mi les actes qui ont le plus d'importance, car ils décident seuls du sort des héros. Les sentiments ne viennent qu'après, puisque, quels qulb soient, ils n'influent pas sur le dénoûment. Shaksjieare adopte M ordre inverse ; il met les caractères bien au-dessus des Taits et méflK lorsqu^il est eucbainc par l'histoire, ou lorsqu'il reçoit de la maindfll nouvellistes ou dus chroniqueurs un canevas auquel il n'yaneai changer, il s'efforce d'expliquer la marche du drame par ie jeuds passions humaines, et de n'amener que des événements qu*eUes aient préparés. Ses criminels ne sont pas des victimes de la fortune* ib ont voulu être coupables et ils méritent, par leurs sentiments auttfl I. Kreyssig, Yorlesungen ueber Shakspeare, U I, c. iv. LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHARSPEARE. 385 que par leur conduite, la punition qui les attend. Si chez lui, comme partout en ce monde , les innocents sont frappés , ce n*est cependant point le hasard de Faction qui les atteint. Nous trouvons dans leur caractère la cause première de leur malheur. Plus prudents, plus réservés, moins passionnés ou plus habiles, ils auraient échappé aux douleurs qui s abattent sur eux , et il y a eu un moment dans leur TÎe où ils ont décidé de leur sort par une faute. Roméo et Juliette ne méritent assurément pas de mourir, mais ils ne meurent que parce qu'ils ont cédé à Tentralnement de la jeunesse et de Tamour. Le roi Lear ne serait pas si injustement traité par ses filles , s*il ne leur avait témoigné une tendresse aveugle , et s'il n'avait chassé sans rai- son Cordélie de sa cour. Desdémone elle-même n'aurait pas été tuée, si elle n'avait quitté la maison paternelle pour suivre un mari étranger. Nous retrouvons , dans tout le théâtre de Shakspeare , cette loi de la responsabilité morale qui pèse sur chacun et subordonne sans cesse les événements, même les plus irrésistibles en apparence, aux passions qui les ont provoqués. Aussi chez lui l'unité d'action est- elle remplacée par l'unité des caractères; il n'étudie point un acte en particulier, mais toute une vie. Cette unité nouvelle implique une singulière variété ; car l'homme est complexe, inconstant, et, si l'on analyse tous ses sentiments, on peut en rencontrer de contradictoires. Shakspeare ne recule pas devant cette difficulté. Si les UKBurs du sujet qu'il observe se modifient, il lui suffit, pour établir un lien entre ces di' vers états de l'âme, que le sujet lui-même ne change pas. Il ne subit donc au fond d'autre nécessité que celle de bien connaître le cœur humain. Dans ces études psychologiques, il ne déploie pas un esprit moins étendu que dans la conception de ses plans; de même qu'il em- brasse le monde dans le vaste cadre de ses œuvres , il embrasse l'homme tout entier dans chaque analyse de son caractère. C'est ici que nous remarquons surtout combien il diflcre des tragiques français. Racine peint ses héros appliqués à la situation présente, et dépensant, dans l'action même et au profit du drame, toutes les forces dont ils disposent. Ni Agrippine, ni Néron , ni Athalie, ni Joad ne semblent exister en dehors des événements auxquels ils sont mêlés, tant ils y prennent une part active, tant l'objet même de la tragédie absorbe leur attention. Le poète ne nous montre que le côté de leur caractère qui a rapport à l'action; il ne nous les présente pas tout entiers, avec l'ensemble de leurs pensées , comme un biographe qui .voudrait les faire revivre et reproduire jusqu'aux moindres traits de leur physio- 386 HhVI E NATIONALE. nomio. Sliakspenrc s'eleve a une conception plus généiale qui M permet de pnHliiire des eflots plus nombreux et plus Taries. Liki de Tunité préocrupe à tel |>oint Racine, comme elle a^i preoonfi les anciens, qu*il craint du mettre dans la bouche de ses personiii§M une seule {Hrnsêc qui no se rap|H)rle {loint au drame lui*inèine, qâj soit ctranirère (»u iiKiiiïcivnte. H ne perd jimais de vue le dénoÙBMri vei's lequel il mirclie. Sliakspeare accorde à ses héroe plos A liberté; il s'écarle souvent avec eux de l'objet principal du diUMi alin de mettre en relief une vertu, un vice, une nuance de caradin que Haiine neLrli&ri'rait. |M»ur ne pas embarrasser la marche de TadHa. Il tient moins ipie ce dernier à simplifier le mouvement di ■■ ti]ne; |)ourvu ipi'il aclièxe ses |H)rtraits, il necraiiit pas de dispeiMT Taltenlion du public siir des |xnnts diflérents; aussi ses personnip ont-ils une existence indépendante des situations, ils se trouvent; len* caractères ne les attachent point à la pièce; supprimez les cvénemoilil ils n*en conserveront pas moins une physionomie ongrînale. Onpev* rait faire le |K)rtrait moral de Itichaixl 111, d'Henri IV et d'Hiimllti sans revenir aux faits, en notant seulement les [K.*nséesot les rédeiÎM étrangères au sujet qui leur éL'liappent dans le cours de ractioiu I^*s héms de Shakspeaiv sont donc des hommes phitôtqueâs 1 personnages tragiipies ou comiques, et ils sont, par conséquent, pta variés (pie ne |»euvent Tètre ceux-ci; car la nature humaine, déréc dans son ensemble, oll're plus de ri'ssources à la poésie qa'i certain choix d'actions et de sentiments |»articulicrement propres* drame. U*ailleurs, le meilleur moyen de renouveler rexpressioo dM passions draniatii]iies qui roulent inévitablement dans leniénieeercle, cest de diversiPier les caractères de ceux qui les éprouvent; ne géant fioint elles-mêmes, elles se modilient siailement par Vi pression produite sur les âmes qu'elles atteignent. Si Ton chnge un persoimage de représenter S|»écialemeni lamour, la Jalousie M l'ambition , connnent ne pas rencontrer le même type quand aa remet sur la scène les mêmes sentiments? Mais que ce penoB^ nage ne soit ni Tamoureux, ni le jaloux, ni Tambitieux, qvfm lieu de personnifier une idée abstraite , il nous ap])arais8e dans tsuh la plénitude de la vie, qu'il passe tour à tour, comme la plupart ds hommes, ]iar diiîérunts états de l'àme, qu*il montre son caradèR sous plusieurs faces, il n'épuise pas la matière et îl laisse aoik ai poète lui-même, soit à son successeur, la faculté de la rajeuû ptf une nouvelle étude de mœurs. LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAKSPEARE. 387 L'étendue que Shakspeare donne à ses caractères lui permet de ne jamais peindre deux hommes qui se ressemblent, parée que plus on étudie la nature humaine, plus on y trouve de diversité; aussi, du moins dans la tragédie, ne conserve-t-il aucun type des théâtres antérieurs au sien, et n'en crée-t-il aucun pour ceux qui viendront après lui. Othello n'est {>oint le jaloux par excellence, non plus que Macbeth n'est Inmbitteux, ni lago le méchant; ils ont Tun une jalousie, Tautre une ambition, le troisième une perversité qui ne conviennent qu'à eux, et de même qu'ils n'imitent personne, ils ne sont point destinés à être imités. Combien ces physionomies vivantes difiPèrent du chevalier, dé la dame, du juge, du gracioso et de toutes les figures banales que le drame esptignol du seizième siècle reproduit à satiété sans jamais las renouveler! Les poètes de race latine ont en général une tendance à incarner leurs idées dans un homme et à les présenter constam- ment au public sous la même forme, une fois qu'elles sont devenues populaires. C'est ainsi que la comédie italienne ne se lassait pas de mettre en scène Arlequin, Colombine et Pantaton, et que la foule, qui les voyait reparaître tous les soirs, ne se lassait pas de les applaudir. Nos grands tragiques même n'évitent pas la monotonie dans leurs scènes d'amour. Obligés par la mode d'en introduire dans toutes leurs pièces, ils retrouvent des situations et, par suite, des sen- timents et des expressions qui se ressemblent. Le» amants de Racine, ^^ipharès, Bajazet, llippolyte, Britannicus adressent au ciel les mêmes soupirs, et leurs maîtresses, Monime, Atalide, Aricieet Junie répètent le thème convenu de la galanterie passionnée et noble. Il y a certainement beaucoup d'art et de délicatesse dans ces conceptions ; mais cet art ne varie pas; dès qu'il a trouvé la meilleure formule de- l'amour, il l'a conservée. Chez Shakspeare rien de semblable. La diversité des personnages qu'il met en scène égale celle des sujets qu'il traite. Il donne à ses héros un caractère trop individuel pour les peindre deux fois. Ceux même qui ont entre eux le plus d'affi- nités, et chez lesquels on signalerait un air de famille, les méchants, tels qu'Iago, Edmond de Gloster ou Richard III, ou les femmes, Cordélie, Ophélie, Desdémone, diffèrent les uns des autres par mille nuances de détail. Shakspeare fait comme la nature qui ne produit jamais deux, feuilles ni deux hommes exactement semblables. Pour que ces personnages soient distincts , il faut qu'ils paraissent réels, car c'est la réalité possible de Texistence de chacun qui nous 388 HKVrE NATIONALE. empêche de les confondre ensemble. Cependant cette imitatioD de h vie ne \a pas jusqu a la reproduction pure et simple de ce qui se pis sur la scène du monde. Sans perdre de vue la terre, vers laquelkl redescend souvent |K}ur la bien observer, Shakspeare idéalise lei théâtre |kir le sentiment poéticfue qu*il porte dans tous ses siqek d'étude; c*est bien la réalité qu*il voit, mais il la voit en poète, avs une imagination [»uiss;)nte qui grandit les objets. Le style édtàiâ dont il couvre les |»ensées de ses héros les entoure comme d*v 1 atmosphère idt'uile où leurs physionomies sont baignées de lumièR. | Veut-il peindre le courage d*un chevalier; il le peint en tnk de feu, comme chez llotspur, et il fait retentir, quand il enpaile. toutes les images sonores de la guerre. S agit-il de représenter a homme d'État sur le trône; avec quelle grandeur Henri IY> juge-t-il pas les devoirs d'un roi et les inévitables tristesses duoif suprême ! Est-ce un jeune prince qui prend la parole pour nous(fo quels seront ses sentiments lorsqu'il deviendra roi ; écoutons k iHîlIes réflexions dlleuri V et l'énergique profession de foi de lU-f colni. Quel noble dévouement que celui du vieux Kent dans kt^l Lear/ QueWe pure amitié quea*llequi unit Ilamlet et iioratiolTo* ces personnages sont vivants et réels; mais nous sentons que rii* d'un poiUe a {vissé dans la leur. Us agissent en bomines , maiiik pensent et ils |Kirlent en demi-dieux. Les méchants eux-mêmes reçoivent de Shakspeare une exisietf idéale qui ks ennoblit. Leur perversité n*est point celle du vulgtft et quoique tous les détails de leurs actions puissent à la rigtti n'être que Timitation de la réalité, Tensemblc de leur rùle les éli> d'un degré au-dessus des simples mortels. Un scélérat de cour d't* sises peut agir comme lago ou comme Edmond de Gloster; ta aura-t~il comme eux le génie du mal? déploiera-t-il, pour aUeioii son but, cette intelligence supérieure qui domine les événemc' et trompe les hommes, jusqu'à ce qu'elle succombe devant laji^ ticc? Des criminels si habiles gardent encore l'empreinte de IV merveilleux qui les a créés. Il n'y a pas jusqu'aux personnages ho- lesquesdu drame qui, par leur gaieté aimable et par la finesse J^ leurs observations, ne trahissent leur origine poétique. Shakspetf* ne conçoit pas de caractères insigniliants, et il donne de la viguetf même aux plus faibles, comme les poètes épiquesqui ne peignent(|tf des héros ; car Paris lui-même est un héros dans VIliade^ On est surtout frappé de cette tendance idéale du théâtre de Shab- LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAKSPEARE. 389 peare lorsque, sans s'arrêter aux détails qui se rapprochent néces- sairement de la réalité, on considère Timpression générale que pro- duit chaque pièce. Après la lecture à' Othello^ de Macbeth^ de Jules César ^ ne s'aperçoit-on pas qu'on vient de traverser un monde supé- rieur, où les passions sont plus fortes et les sentiments plus pro- fonds que dans la vie habituelle ? Ne se sent-on pas porté à méditer sur les questions morales de l'ordre le plus élevé? Le flot de pensées qui déborde dans les tragédies de Shakspeare ne nous soulève-t-il pas au-dessus des préoccupations vulgaires? Le caractère particulier de ces grandes œuvres, c'est en effet de nous forcera penser beaucoup plus que d'autres conceptions dramatiques, parce que la réflexion s'y mêle sans cesse à l'action, et que le poëte s'élève du fait particulier »à l'idée générale. En ce sens, Shakspeare exprime mieux qu'aucun écrivain la révo- lution intellectuelle que les races septentrionales ont opérée dans le monde moderne. L'art qu'elles conçoivent est tout à fait différent de l'art antique, qui a pour élément une beauté et une simplicité par- fisiites, dont malheureusement le secret ne peut pas plus se retrouver que celui de la jeunesse de l'humanité. Les relations de plus en plus compliquées des hommes entre eux, leur lutte contre la nature qu'ils essayent de soumettre pour augmenter leur bien-être, les besoins nouveaux de l'âme qu'a développés le christianisme et les nuances infinies de sentiments que fait naître une civilisation savante et raf- finée, tout contribue à éloigner les générations modernes des modèles antiques. Celles du Midi, cependant, encore toutes pénétrées des tra- ditions de l'esprit romain, ont cherché à réaliser le beau dans les lettres par des formes simples et régulières et par des proportions harmonieuses qui rappellent les œuvres des maîtres anciens. Les classiques italiens et français ressemblent autant aux Grecs qu'il est possible aux modernes de leur ressembler sans tomber dans le pas- tiche. Mais il faut bien avouer que cette ressemblance est plus apparente que réelle. Les pièces de Racine, qui ont eu le rare mérite d'expri- mer, dans une langue achevée, les sentiments de la société la plus polie, la plus sensée et la plus délicate de l'Europe, ne nous rendent ni l'accent poétique, ni la simplicité, ni le caractère religieux des pièces de Sophocle. Admirables en elle-mêmes, dès qu'on les com- pare à l'antiquité elles n'en paraissent plus qu'une image infidèle. Le Tasse nous charme par de grandes qualités ; mais, quoiqu'il se propose évidemment d'imiter V Iliade et qu'il conçoive un plan ana- ■a -. ■ #* 390 IIEVIK .NATIONALF. logue à celui de loitopéc grecque, au fond il diffère autant d*I]ani que Hacine (h s trafiques du siècle de Péricics. ^ Los nations du Nord rénssissi'nt encore bien moins que a du .Midi dans riniiiatiou de rantiquilé; elles le sentent iosti tiveinent , et cliai|ut' fuis que leur {réuic n*est pas contrarié une influence élran<:ère, elles se |H)rtcni aussitôt vers un « d*idées tout opposé qui ré|K)n'ei'ondaire, tiuuUsqu*en France et en Ilalieonn sépare|»asdu fond.(.e (|uMlescheix*lienl avant tout dans la Hltératt ce sont des pensées, c*est le résultat de la méces de Ti tpie de son i!inel(q>|e, elles demandent atix œuvres littéraires iiDi ment solide pour lesprit, et elles savent le trouver, même soui plus rude éeorce. I/éerivain de leur ch(»ix est celui qui leur fou '' r^ : le plus de matiTiaux et qui les oldige le plus à réfléchir. T"".'- Shakspeaœ Sidisfail as (endanees «le la race teutonifiueparlaii < '*** fondeur avec huiuelle il éUnlie les caractères. Il met Thommc m U''*' et intelligent «les lem|»s modernes aux prises avec les passions, i .^;.vi les illusions de rimaginalion, avec les tentitions nuiltipliées i "*" ' ■ assiègent, dans une société en travail, la sensibilité et rentendeme et il oilVe ainsi à chacun de ses lecteurs d'iuépuisables sujets réllexion en lui présentant, comme dans un miroir, les mouveme Jr ' . les plus secrets de Tàuie humaine, telle que le temps et la civili tion Tout faite. C*esl ce qui explitpie pouniuoi rAllemagnc Tadii aussi bien tpie TAngleterre. Kl le reconnaît en lui le poète despeuf chnUiens du Nord, et elle découvre dans ses œuvres une pui^sai fj X: psychologique qui réalise pour elle un idéal du beau bien diflen „,ii.. de celui des (irecs. iV^u im[>ortent, à ceux qui ne tiennent quà '//^. valeur de la pensée, des défauts de forme qui auraient choqué i^C/ Athéniens ; les Allemands les reman|uent h {)eine, et ressentent! admiration sans mélange pour un théàti'e dans lequel ils retrouT les qualités (pii n'pondent le mieux au génie de leur race. 7"^ Nous pouvons leur accorder que Shîdtspeare est le plus gloric représentant de la poésie septentrionale, puisqu'ils le réclaiD comme un des leurs , au même titre que Uoethe et Schiller. ( f ^ servons toutefois que Shakspeare n'apj)j)rtient pas tout entier à TAl "S r. magne , et qu*il y a dans sa riche nature des côtés par lesqueli lui échappe, pour se montrer plus particulièrement Anglo-Sax< y. ^'- • '•• r . • « * r' r-r r S./ LES NOUVEAUX CRITIQUES DE SHAKSPEARE. 391 L'idée fondamentale de ses drames, c*est-a-dire la liberté indivi- duelle de chaque personnage qui entraîne pour eux la responsabilité de tous leurs actes, fait le fond de Ja vie anglaise. Comme les cnfiants delà libre Angleterre, Olhello, Lear, Macbeth, Henri lY et Henri Y choisissent, en pleine connaissance de cause, leur propre desUnée et ne doivent qu*à eux-^mêmes le malheur ou le bonheur de leur vie. Ce principe renferme à la fois une leçon morale et une lec«i sociale. À chacun selon ses œuvres, c*est la loi même de la |astice. Shakspcare démontre cette vérité jusqu^à l'évidence, non-scu- -lement par le dénoûmenl matériel de ses pièces qui renferment tou- joars la punition du crime, mais encore par les remords qu'il inflige jau coupable, avant que la main de Dieu se soit appesantie sur lui. D*autre pari, en nous apprenant que l'homme tient son sort entre te& mains, le drame nous apprend que chacun de nous doit lutter -oootre les obstacles de la vie. La nature n'exerce sur nous ni un pou- voir tyrannique ni une action injuste. Elle permet à toufi les hommes de remplir la destinée qui convient le mieux à leur tempérament, pourvu qu'ils Jie s'abandonnent point eux-mômcs et qu'ils sachent agir avec énergie dans les crises décisives; mais, si elle est sans colère, elle est aussi sans pitié. Celui qui la combat et qui attaque les lois de la société sait à quoi il s'expose s'il est vaincu dans la lutte qu'il entreprend contre elle; de même qu'elle laisse le chemin du bonheur ouvert à l'homme qui veut l'atteindre par la vertu et par l'accom- plissement du devoir, elle le ferme impitoyablement au méchant qui prétend y arriver par le crime. Henri V veut devenir un roi sage ; il le devient parce qu'il l'a voulu, sans qu'aucun obstacle extérieur l'en empêche, lago, Edmond de Gloster, Macbeth n'ignorent pas qu'ils jouent le plus terrible de tous les jeux, et que le jour où ils échoue- ront, leur tête répondra de leur défaite. Ils y sont préparés et ils perdent sans murmurer la partie qu'ils ont eux-mêmes engagée, parce qu'ils savent bien qu'il dépendait d'eux de ne pas la jouer. Ce point de vue toujours présent imprime un caractère moral et pratique au théâtre entier de Shakspeare. Le bien y est sans cesse présenté sous des couleurs vraies, et le mal n'y est jamais embelli. Aussi est-il plus instructif et plus philosophique qu'aucun autre. On a raison de l'appeler la Bible des mondains. Feuilletez-le ; vous y trouverez des conseils pour toutes les situations et d'excellentes règles de conduite. Cette beauté morale des conceptions de Shakspeare est peut-être la lecteurs ea Angleterre, en Amérique et en AUem^nt d'hommes dans ces trois pa^a qui penioit et qnî lenteiit. ] il autant si le poète n'était complété par le moraliateT C'a le trait le plus saillant de son génie. U unit au plus hsut d éléments qui se combattent souvent, l'imagination et la rai seule de ces qualités, au d^ré où il les possède, peut ( gloire; mais quand elles s'associent dans un même eiprit, < posent lo génie le plus merveilleux des temps modernes. FRANÇOISE' TROISIÈME PARTIE. VII Le lendemain de cette représentation de la Gatté, Lutel attendit avec impatience Theure de faire une visite à madame Rerthelin; il avait hâte d'avoir des nouvelles de madame Ollinger. La poli- tesse, la familiarité du moins de leurs relations s'accordait avec la curiosité. Il était tout simple qu'il s'informât des suites possibles de celte petite crise nerveuse ; et il était intéressant de const;iter si cette émotion singulière n'était pas le réveil, le sursaut d'une âme en- dormie jusque-là. Mais, quand il fut arrivé dans la rue Tronchet, Jacques pensa tout à coup qu'il avait également pleuré la veille, et qu'on se permettrait peut-être de lui demander aussi des nouvelles de ses nerfs. Si sa démarche était indiscrète, on pouvait se venger en lui retournant la question. Il se mit à réfléchir. Le problème en valait la peine. Il s'agissait en effet de trouver la façon la plus diplo- matique de dire à madame Ollinger : Comment vous portez-vous? Au premier abord, la question n'avait rien de difficile, mais il était aussi dangereux de l'adresser avec un sourire qu'avec un air sérieux. Lutel passa devant la porte sans s'arrêter et alla jusqu'à l'extrémité de la rue Royale, sentant naître en lui des scrupules qui tenaient peut-être moins à la crainte de ne pas savoir interroger qu'à celle de ne pas savoir répondre. N'était-il pas bizarre qu'en dépit de sa dé- fiance et presque de son antipathie, Jacques découvrit en lui à chaque émotion de madame Ollinger une émotion correspondante ? Orphe- line comme lui, seule au monde et inoccupée, comme lui, par quelle affinité mystérieuse avait-elle ajouté encore à ces liens le piège dan- gereux d'une sensibilité commune? 1. Voir les ^'• et 2« livraisons. ^ ^ Tome I.— 3* LiffaiM». '"^ " 394 UKVI i: .\.\IUl\.\!.i:. — A rO|a'M;u jVtais m ritMJsi imiil iii)|iivssioiiné de ce quilabi- Ki I riri', M! (Icinaniliiil J;io|ik> aM^ un peu de colère; d'où tient dune *\HiA\ lin àtir dr la (iailiî, a utle jùcce ridicule, j ai élé attendri do tv «{lii la lai>a:î plciipcr? LiiU l i\c javMiyail riiii i\c salL-l'aisaul tie lVii»piùle «fu'il commeD- (•ait Mir liii-iiiriiH'. <.oniiin' il rtail pivs i!es Ciiain|is-Kivsct.'S ilaff la iciiiiiiiuii le rcMoiuvr à si AisiU> pour l'airt' une iK' ces bonnes pitr i)unadi\^ hy^irNii|urs dont luuis a\ons parlé ci (juî remettaient d*ûr- dinairv sa r.iison en éqiiilihiv. iMais il eut peur do donner ijar ïm abst'iïiv plus de pni|.(irlioii à cvl iiuldciil que sa visite ne poumiî vu avdii'. — Si je n'y vais pas, niurnuirait-il, on dira que jalTedeh disLTéliun, ou i|ue j'ai peur de montrer mes yeux. J'avais promÉ d'aller pr« ndre des onlres iM)ur ee L-oir. En >crilé, nies liêsitatktf sont puéi'iles. Tant pis pour elle! tant pis poiu* uioi ! j'irai. Va apns celle ré:(dulion eouraj:euse, notre ami Jacques relenb lèle, niiinne s'il se lût agi de niarel.er au-devant des Ixiionnettesii! regauna rapidement la rue Trnnehei, en ehantonmint à deini-nii j pour s'empèelu r de penser; moyen excellent, qui tendrait L»eut-élR à pnuner, entre parenthèse, que les chanteurs ne sont pas (fe poiiseui's. Madamiî Ollinfrt r était dans le salon avec madame Beriheb quand Lutel fut introduit. Ce dernier s'imaginait que Françoise alU redouter sa euriosilê, et il avait prévu ou son absence ou sa rctnik précipilée. La supposition qu'elle affecterait de rester, en le branrf avec une j^aieté feinte, lui était éjialement venue. Mais aucune i ces conjectures ne se réalisa. Françoise, occupée à ranger des tleurs dans une jardinière enbotf de rose placée devant Tune des fenêtres, se retourna en souiU quand on annonça Lutel, et lui fit un signe de tête aniicaL — Je ne vous tends pas la main, lui dit-elle, car j'ai de la tan après Ils doigts; je plante et j anxise. — Permetlcz-nioi, au coniraire, madame, de serrer ces jolis doi^ qui travaillent. — Oh ! qui s'amusent tout au plus, monsieur Lutel. £t Françoise lui offrit la main. — Vous aimez les fleurs? demanda Jacques, que la simplicité 4 cet accueil troublait, au lieu de le rassurer, car elle dérangeait nom l'avons dit, tontes s(;s prévisions. FRANÇOISE, 395 -— Oui, je les aime, ce sont des amies discrètes qui ne parlent que quand on les interroge. — Mais qui ne repondent jamais que dans le sens qu'on leur impose, ajouta Lutel. — Si vous aviez vu, monsieur, les beaux jardins de M. de Tran- nes^ et la jolie serre que j'avais arrangée à l'extrémité de mon salon, là-^bas, en Allemagne! A Paris, on est réduit à mettre les fleurs dans de petits cercueils; aussi, les pauvrettes meurent-elles bien yite! — Vos fleurs d'Allemagne doivent être mortes maintenant, reprit Lutel avec une hardiesse enjouée et le cœur palpitant, comme si cette allusion allait enfln mettre à nu la blessure qu*on semblait lui cacher. . — Sans aucun doute, répliqua Françoise qui le regarda de Tair le plus tranquille , tandis qu'elle frappait ses deux petites mains Tune contre l'autre pour en détacher h terre. Madame Berthelin, silencieuse jusque-là, crut à propos d'inter^ venir. — Je te nommerai intendante de mes parterres quand nous irons à la campagne, lui dit-elle; tu verras que mon jardinier te réserve des surprises et que tu retrouveras chez nous les fleurs d'Allemagne et les fleurs des Ardennes. — Est-ce que vous parlez bientôt? demanda Jacques. — Quand Françoise voudra, répondit madame Berthelin. — Laissons d^abord venir le printemps, dit madame OUinger, riea ne presse. — Dans quinze jours, tous les arbres auront des feuilles, ma mi* gnonne. — Ëh bien ! marraine, nous en recauserons dans quinze jours, si TOUS le permettez. Et, s'excusant encore sur les souillures de ses mains, que Jacques trouvait plus blanches et plus mignonnes que jamais, avec ces ado- rables petites taches de boue, madame OUinger sortit presqu'en cou- rant du salon. — Vous allez mieux? demanda tout aussitôt à Jacques la femme du conseiller d'État. — J'attendais cette moquerie, répondit Lutel, mais je ne l'atten- dais pas de vous. — Françoise est trop fine pour vous Tadipwr^diA il* 'VJf\ HLVTE NATIONALL. dt'S rcprt'sailliS. Il c^l convenu, iraillciirs, ajouta Hélène, que nom nou> .'iMTliroiis en cas de danger. Je n'aiinir pas les médecins qui atini|Hiil 1.1 lièvre. — A\(»iiez. niailiine. (]ue si ce malheur nrurnvaiU \uus en seiia cauH'. — IIe^reu^elnl nt. les niêlecins m'abandoooei ou 5^1 voiii pépiez A(»lre san;^-mùd, que ^ais-je devenir? Jac(|!:< ^ |m;i).si (|u*il était inutile de renuuvelor ses proies talions OQ de jinilonirrr cet iiiterr()<:atoire. — A quel ^(»eclacle irons-nous ce soir? denianda-t-il. — Fr.ui4;oiant, niais il se sentait maintenant partagé entre la tentation de fuir ci lie curi()silé qui le gênait, et le besoin de rester pour se défendre et pour défendre Franmise, Siuis qu'il se rendit cependant conqile de la nature réelle du j)éril auquel ils étaient tous exposés. Bien souvent le monde fait des complices avant qu'il y ait de crime, et madame de Perrieourl , en chcrcbanl un mystère, en créait un, réel ou aj)parent. Lutel avait trop de pénétration et en même temps trop de fran- chise pour méconnaître ce dani^er l»izarre. Après avoir suivi pendant une demi-lieurc linf itigable épouse du colonel dans ses cvolutioDS slrali'girpies, il se le\a et [)ril congé de madame Elerthelin. — A ce soir, lui dit en souriant Hélène, comme pour braver ma- dame de Perricourt. — Est-ce (]ue je dois aller retenir une loge? répondit Jacques. — Je vais vous donner vof instructions, monsieur, interrompit Françoise, en se disposant à le recon, •'. > troisnaliircscliarninntrs allaient. aHiror?p:ir lin înrlrfinis«ah|i ' ^;^*^ '. '.; vers UTi rlioc'fînnlonrrux. sansqn'il leur fut ]xi??ibleit« s'acc! *";■ f.f elles (l'avnir tendu ce piéir*' t^" «'"^'î* devaient se iiK*iirlrir. .^J' 0' ^[ Jaeqiies revint le soir, selon sa promesse. Marlanie Berl .' "l .-" voulut pasIaissjT panutre Tornlir.' d'une déliinee ejni auniil '' "yT ^ nier ilavanlaLre ses deux amis : elle se montra donc mnternell . ^ ,^ . reuse, se lélieilanl de cette suiive intime qui laissait entin n \ ^,J • '/.^ lorirnrttes de sj)eetacle et r.e di-m indail ses rt»ssonrees qu'à l'e '^y/:-^' ]\imili«''. ■'V ^-"^ Françoise, sans renoncer tout à fait an pcrsiflatre à ■ ^^- V . . j»récédents, <'onq)renait qu'il n'était plus permis de paraiti 'r^' i . "^^ sible apri»s son acaâ? demanda madame OUinger', (vec un accent d'écolicre à laquelle on offre une leçon. J'y consens, monsieur... pour une autre fois. Les propos allaient ainsi s'attendrissant, s'aiguisant par intervalles, lacques se prêtait à tous les caprices, à tous les jeux de Françoise. Sd oiéme temps qu'il l'observait, il se sentait observé par elle, et iprès avoir cherché à la rendre sérieuse, il se mettait soudain à rire cllement, de peur qu'elle ne se moquât de sa gravité. Ils avaient l'un titonnée, déliaDle, madame Berthclio se sourenait des pr madame de Perricourt et avait peur pour sa pupille. Elle fui lentûti vingt fuis nili(uisîoiis r4)rl siihtilt^, tant de jeunesse et innucciu-e sur Iti lieuu visitgc de madame Ollinger, tant solide Vertu dans la phjsioiiainie de Lutcl, que cette oxrt raiiiercdoiilait de laisser deviner ses scnipiiles et qu'etli :t savniiaT, à part, dans son m», bien protégée par l'aba lampe, cette volupté mêlée d'amerlnme, qui lui comptai pour de vérilablcs angoisses matci-nellcs. Fran4,-oise se Intuvait assise près du piano, un meubl< tilc, nous l'avons dit, dans le spirituel satoo de madame Elle l'ouvrit, tout en causant, et se mit à faire courir, i peine les luiiclies, ses doigts sur le clavier. — Appujez sans crainte! lui dit Jacques, le pîaa< foux, Françoise obéit et plaqua,ie:\ott le mot technique, quelq fort discordants. — Quand je pense, dit-elle tout à coup, que j'endom M. do Trannes en lui jouant ia Prière de Motte, et que diflieile m'a valu le premier prix à la pension ! — Le savfz-vous encore ? FRANÇOISE. 40a — Continuez, continuez, répondit Jacques d'un ton suppliant. Françoise le regarda pour s'assurer qu'il ne se moquait pas d'elle. — Je vous en conjure! reprit-il avec une sorte d'humilité. — Je le veux bien, dit-elle, ne trouvant aucune objection et crai- gnant de mettre de la coquetterie dans un refus. Alors, elle chanta d'une voix simple, douce et jolie comme son TÎsage, comme son sourire, comme son esprit, en accentuant un peu à la française les paroles allemandes^ ce qui ajoutait encore un F charme de naïveté à la grâce de son exécution. Tandis que ses doigts frappaient le piano, elle levait les yeux au plafond pour chercher les B mots, mais on pouvait penser en l'observant que c'était pour con* P femplerdans une rêverie la petite vallée et la jolie maison où elle avait t appris cette mélodie. I Jacques se sentit profondément ému. Il se leva doucement pour s 8*éloigner du piano et se réfugier dans l'ombre. Françoise n'était pas, k à coup sûr, une grande artiste, et Lutel n'assistait pas à une de ces i révélations splendides si rares dans la vie, si ordinaires dans les ro- i maus. Non, mais il devinait enfin qu'une âme se trahissait et soupi- rait à travers sa prison. Françoise, entraînée par un souvenir, s'ou- 1^ bliaijt et ne jouait plus son rôle : elle n'était pas à Paris, mais tout r près de Francfort. L'illusion qui donnait une vibration si char- i mante à sa voix et mettait comme le voile d'une larme dans ses yeux était si réelle, si puissante, que, lorsqu'elle eut fini, elle se I tourna vers Lutel pour lui demander son avis et lui parla en alle- mand. I Jacques redoutait les premières paroles qu'il lui faudrait pronon- cer. Cette erreur de Françoise lui donna le temps de sortir d'embar- ( ras. D'ailleurs, madame Berlheliu s'était approchée de sa pupille, pendant qu'elle chantait, et au moment où madame Ollinger se repre- nait, en s'efforçant de-rire, pour traduire sa question, elle l'embrassa avec elTusion. — Puis(|uetu chantes si bien, mignonne, je vais faire accorder mon piano, et tu chanteras mercredi devant tout le monde... mais eu français. — Pour moi la traduction est inutile, dit Jacques; je sais l'al- lemand. — Ah ! vous avez compris? lui demanda Françoise. — Sans doute, madame. C'est un message d'amour qu'une Qancce adresse à son fiancé parti pour la guerre. 4(Mi HtVI K NATIONALE. — roiniiu' 'lans le (IniTiir de la (îaîli\ dît vivement madameOI {rtT. Dt'ciilriiK'iit, il y a île? ciMiMrrils partout. — Va «le raiiiuur aus^i, ajouta Liitcl. — IlL'iirfUstnuMil ! je joue plus mal que l.i jeune fi]le d'hîer,R FraiHoiM». Jan[uis ne ré| umlit rien, mais il la regarda en face avec uns rire si lin * t «jui la ^Toiulail si «ioueenieiit, qnVlIe n'usa plus en niier sa raillerie <»u sa co.iuellerie, et qu'elle se retourna ler piano pc»nr le fernur avec uu soin donl il n'était pas digne; à nu ijuil ne s'.iiiil «rur madame OUinger n'éiait| encore l'amour, mais Tamour pouvait venir désormais il anil place jrardée. En rentrant chez lui, Jacques médita profondément. Il neaeoi cha que pour ne point alarmer sa vieille Thérèse - mais ti sonmie se continua justprau jour, et il passa toutes les heuraiia lyser les vlécou vertes laites dans le earaclère de Françoise. Û gaieté enfantine, qui lavait si fort alarmé dans les premiers femi lui ap|)araissait maintenant conune le calcul innocent et pudfl /l'une àme fière (jui ne voulait pas qu'on la plaignit. Ces lanns intrépidement refoulées, mais qu'un air de chanson, ou m]*iiB< d'amour faisait déborder, étaient un témoignage précieux. Tl devenait clair et naturel de ce qui lui avait semblé autrefois ml térieux et factice. Le récit de Françoise n*était plus qu'une flkl confidence, et sous les sarcasmes dont elle accompagnait eneorei aveux, on voyait api>araître la virginité de son âme. Elle VtuA niait Tamour, parce qu*elle lui gnidait rancune des torts d'une FRANÇOISE. 407 Cri^'ole. Klle croyait avoir fait un mariage de passion, parce qu*eile n'avait pas fait un mariage de vanité, et son désenclmntement n'était que le premier dépit de l'ignorance. — Pourquoi ne Tai-je pas rencontrée il y a trois ans? se disait Jacques, je l'aurais devinée, je Taurais aimée, je Taurais sauvée. Hélas ! il est trop tiird. Et, s'arrétant à cette question, Lutel descendait dans son cœur, s'in- terrogeait avec une implacable sévérité et se demandait s*il devait cacher à tout le monde, à madame Berthelin, aussi bien qu'à madame Ollingcr, les effets de sa pénétration, s'il lui fallait con- tinuer ce rôle dangereux de conseiller, ou laisser voir entin moins de désintén'^sement dans son amitié. .Dans la pliilosophie romanesque, on excuse tout par la passion , mab Jacques tenait à s'expliquer tout à lui-même, pour n'avoir rien à excuser. L'amour, dont il avait une si haute idée et auquel, depuis l'flge des premiers élans, il gankiit religieusement son cœur, lui paraissait aussi élevé que le plus grand des devoirs; mais il ne comprenait pas qu'il put dépasser jamais le devoir. Cette énergie patiente et reposée, qui lui dormait un aspect si sim[)le et si bon , ne marchandant jamais ses efforts, tenait à connaître d'avance l'œuvre à Ja(]uellc elle était conviée; mais si rien ne la faisait reculer quand elle avait fait un choix, rien ne la précipitait en avant si la raison nmrmurait contre l'appel des sens, contre l'ivresse du désir. Jacques, si j'ose ainsi dire, avait pour lui-même et pour ses émotions les plus intimes cette probité rigide d'un caissier, qui ne peut admettre l'erreur la plus légère dans ses calculs. II fallait, pour ;u*il s'estimât toujours, que chaque bcntiment fût contrôlé, vériCé st fournit sa preuve. Ce n'était donc pas assez que Françoise fût jeune, jolie et libre. U fallait encore, pour qu'il tentât de se faire aimer, qu'il se sentit bien BÙr de lui ; qu'il eût l'inébranlable conviction d'aimer pour la vie, d*aimer quand même, c'est-à-dire d'estimer toujours. Cette conviction, il la souhaitait, sans la posséder absolument. 11 fallait aussi, pour autoriser son secret à «e produire au dehors^ qu'il fût persuadé , si- non de le voir accueilli, du moins de ne pas le voir méconnu et ca- lomnié. Voilà pourquoi il s'interrogeait avec une ardeur contenue, avec anxiété, se défendant contre sa jeunesse et contre son âme, enfer- mant en lui des rêves qui s'agitaient oonfusémeni, ne se laissant pas *os RKVIK SATIONALF, i:- vliKintirjiar inilli: |Kiifiinisijiii lui montaient au œnreau coiiH'i liaient l'ivi-u^^'. (.lue i-L'tte hille Lt'iirR'iiï^.' l't ynAk: de Jacques Lutel ne l'idce (l'iici fniiil atialjslt'. iruiu; sorte de (li|iloni.ite, en i scnlinii'iit. JVx|ilii]iii.- iraillciint sa tliL-uriv. Est-ce que sor n'avait ym- ses inltTiiiiltL-iia-s vl »<■$ heureuses faibli-f^ rjn'il l'iail luiijiiUK aussi niuiliv df lui qu'il s'elTurL-ail de li Il liillait; mais il nViil]iasuiéi'ilé a ('-Iri- vaiucu. JauiUfS .«l'iilail se ililalur si vie. <|uoi qu'il n'en Tût ([i mitTCs |ii\>mt'ssee.!! el anlfitiuii-ut attendues; niais il s'en lieumiiuii «lu'il eût devant lui l'Iiorizou limpide dont son de temlri'sse a^ail besoin. i''raiii;i)i»e ne s'était pas lùvélée tu Il y avait en(\ire dans cetle jeune femme indécise des refi géants, des niiniitcnicnU, i|ni truuldaient le reganl et gvn. senalion. Lutel nvuitduul-l)e^uin de réserve, de précaution, que, [lar priiieipe, il n'eu! pas élé dans eetle {>ussession viri niHiti- qui le distinguait des autres hommes de son âge. '. même temps le nt'fiidiyle du devoir et celui de l'ainoiir. Je ne suiniis racunteret anaUscT les rétlexions de Franc ee que ji- |iuis dire et ce qui sultit au dévolop|ienienl do ce histoire, c'est qu'tdle {virnt a^oi^ fait de son eùlé un |K.*lit e: euni>etence etqucaun altituiie en fut niodiliée. t^tuaud elle (|ue!>, elle mil une sorte d'enqire£St.-nient à aller aii-devanl lui tendre les deux maitis ; elle s'ellon.'a do n'avoir plus de i si elle était encore tounueulie, provoquée |>arde8coliîrt's de : contre le senliinetilqu'clleéiirouvait, elle mécontentait de pro un sourire de douloureuse siirprisi', eu écuutaDt les théories (>' dernier ne se méprit |>iis ;i cette tactique nouvelle. La fi de Franroii-e n'était |>as une preuve concluante de sympu pnilunde, mais l'indice d'une alanue sérieuse pour ses pro|] tèresel d'une curiosité vive. Il semblait que madame Olli mandât grâce pour elle et vuuhU jouer à son tour le rôle iidente. Elle ne contredisait plus )>er3onnc , mais quand Lutel do o[>inion, Frau^-uise relevait la tête e1 le regardait en sileno qu'il était oblige d'entrer dans des détails et d'analyser Ion ce qu'il se barouit autrefois à formuler. Quand il avait Cni, FRANÇOISE. 409 Mlinger était convaincue, ou, si un éclaircissement nouveau lui était nécessaire, elle le demandait avec une sorte de timidité. Madame Berthelin, malgré sa pénétration, se laissa tromper par ette diplomatie. Elle s*était si peu servie de la ruse dans sa vie, elle vait si peu défendu son cœur ou attaqué celui des autres, qu'elle se [a à cette sérénité soumise, et qu'elle espéra dans Tavenir, per- uadée que Françoise se rendait enfin à la douce violence de Tamitié^ t que le calme allait cicatriser les petites blessures de cette âme nfisiàtine. Françoise avait précisément atteint son but. Elle voulait que Jac- lies se tint à son tour sur la défensive et ne l'embarrassât plus de ses nquétes; elle voulait, d'autre part, rassurer sa marraine, et trouver iiisi pour elle-même la liberté. Tout, d'ailleurs, n'était pas calculé dans cette attitude de la jeune smme : elle cédait involontairement à un besoin de son esprit. Gâtée lès Venfance par M. de Trannes, mariée à un homme sérieux dont Ue n'avait pu adopter les goûts, rendue libre par un moyen doulou- eux qui laissait une empreinte, une tache sur les fleurs de ses pre- aiëres années, Françoise éprouvait instinctivement le désir de recti- ier les préjugés, de corriger en elle les défauts qui l'avaient exposée de si grands mécomptes. Ce mélange de candeur et de finesse qui I rendait tour à tour si charmante et si dangereuse suscitait au plus Tofond de sa pensée un combat d'éléments contraires qu'elle vou- lît faire cesser. C'était une nature honnête, comme l'avait dit plu- leurs fois madame Berthelin, et sa coquetterie n'était qu'une pré-: Ation. Quand elle eut laissé voir ses larmes, quand elle eut cédé à ne émotion plus forte que toutes ses ironies , elle comprit bien que our reprendre ses avantages elle serait contrainte de recourir au oensonge. Mais le mensonge lui répugnait à la fois comme une liblesse d'esclave et comme une souillure. Elle aimait mieux la renchise avec ses périls; et elle se ménageait la transition, en adou- iflâant sa gaieté , en même temps qu'elle se sentait provoquée à une uriosité singulière. Nous avons dit que Jacques eût bien voulu connaître M. Ollinger. î'rançoise, de jour en jour, étudiait Lutel, surprise de découvrir en iii des délicatesses féminines, en quelque sorte, qu'elle était bien loin e soupçonner dans un Parisien, si frais, si bien portant et si sem- lable, sur plusieurs points, à son mari. Elle avait raconté sa vie; 'était pour elle un droit acquis de ponnattre l'existence de M« Jacques. Tome I. ^ 3* Lhrrala«« Y\ j'inswie sur ces a«iniis pour ptvrenir tODie eoniasion ne fuyait pas, afin d'ùtrc poursuivie; tdle ne cachait au mondaine derrière une hnlriletô de femme du monde «u et dans les petite* coiirércnces qu'elle avail avec elle-i MaM Tiien loin ilc s'nvoni>r i>l de soupçonner qu'elle eût k mer Jacquts ou elle i lofi lfi>«nl dont Mli'n'iiTnît nns m FRANÇOISE. 414 de plus en plus aux décisions rapides. Elle était , je le répète, avide de questions. Jacques allait au-devant d'elle tous les jours en se disant tout bas : que va-t-elle me demander? Quelque fut le sujet de l'entretien, Lutel, par un instinct cpii l'en- traînait à son insu, en dépit de sa ferme volonté, arrivait infaillible- laent à l'amour. Le mot n'était que rarement prononcé. On l'évitait sans fausse pruderie , mais par délicatesse ; on le cachait dans des formules sur l'enthousiasme du beau, du bien, sur l'harmonie de la nature; quelquefois, on ne lui mettait pas de masque, mais on s'ar- jetait devant lui en souriant. On ne le nommait pas; on faisait un petit détour, et on passait. Ces causeries, qui approfondissaient bien des choses etqui effleuraient -tout, étaient devenues pour Françoise un besoin de chaque jour. Elle était impatiente quand l'heure se passait sans en jouir, et elle recon- naissait Jacques à son coup de sonnette. Lui aussi n'eût pas manqué ce chaste rendez-vous pour toutes les joies terrestres; il scniiit son coeur battre en franchissant la porte. Mats il croyait si bien savoir qu'il n'éUiit pas aimé, qu'il ne craignait pas de se laisser aller tout à 800 aise à son penchant pour Françoise, à son amitié dévouée. Les mercredis étaient des interruptions forcées dans cette vie char- mante. Devant les habitués , on revenait aux grands éclats de rire d*autrefois; on rentrait, pour se mettre à l'unisson du monde exté- " rieur, dans les coquetteries des premiers jours. Françoise était ravie . de donner des soupçons à madame de Perricourt, qui s'entêtait dans son idée et qui regardait de temps à autre madame Berthelin, comme pour lui dire : — Avais-je raison ? N'est-ce pas qu'ils s'aiment? ^ Madame Berthelin souriait et ne paraissait pas alarmée. En effet, . cette gaieté, devenue l'exception, cette coquetterie si apparente n'était . pas le danger réel. Ce danger était bien plutôt, s'il existait, dans cette affinité sérieuse qui s'établissait lentement, peu à peu, entre Françoise . et Jacques; mais nous avons expliqué comment l'excellente madame Berthelin était partagée, à cet égard, entre la crainte et la confiance. -^ J'oubliais d'ajouter que lavocat Ligny, avec lequel Jaccpies n*avait plus eu de conversation relative à madame OUinger, s'était décidé- ment posé en soupirant , et qu'il se croyait très-habile , parce qu'il eesayait de développer et de perfectionner les habitudes de persiflage ^ remarquées par lui dans le caractère de Françoise. *— Comme cliente ca comme femme, je l'obtiendrai! se d%H^^&rHL 412 REVUE NATIONALE. avec orç:ucil; mais cette alternative établissait au juste le degiide passion dont l*avocat était susœptible, et n'enibarras8;iit persooiif. l'n mois se passa ainsi, tout un mois de printemps, de réid. Jacques savourait les premiers parfums de cet amour inavoué qaH cmvait encore bien loin de sa lloraison. Les délices de lamitiédefr- naient de jour en jour plus pénétrantes, et lui gagnaient touilB replis du cœur, sans qu'il osât encore donner un autre noraiff dévouement absolu. Il se trompait lui-môme arec sa subtilité i casuiste. Tout au plus s'arrétait-il parfois devant le portrait des mère ]H)ur parler tout haut et tout seul de madame OUioger.! rêvait l'amour comme une symphonie sublime; et parce qu'il d'o- tendait qu'une voix timi ment;iit pas, tout en essayant de dissimuler. Un jour, madame Ollinger se trouvait seule dans le salon 90 Lutel. L'entretien s'était prolongé; on avait exécuté, pour lactf' tième fois peut-être , ces variations infinies sur un thème dont i redoutait randantc. Le soir venait; l'obscurité envahissait la pièsi un reQet rose du soleil couchant filtrait à peine à travers les croitfii le feu s'éteignait, et, par intervalles, une petite flamme bleue ooml sur les derniers tisons affaissés dans la cendre, comme pour leur tt< un suprême appel. Jacques, debout, la main appuyée sur oo ft*" FRANÇOISE. 413 teuil, avait plusieurs fois pris oongé, sans que Françoise, qui était assise à Tangle de la cheminée, jouant machinalement avec le cordon de la sonnette, lui eût répondu. Bien que la conversation eût été charmante et pleine d'effusion , et que madame Ollinger n*eût aucun motif pour ne pas répondre à Lutel , celui-ci voulut respecter ce silence, et s'éloigna doucement, afin de regagner la porte, sans être remarqué. Il heurta un siège ; Françoise Tentendit. — Vous partez? lui dit-elle, comme éveillée en sursaut. — Sans doute, lui répondit Jacques ; il est tard ! — Tant pis ! ajouta-t-elle en soupirant. J'avais encore une ques- tion à vous adresser. Jacques sourit et se rapprocha. — Eh bien ! si d'un mot je puis vous répondre, parlez! — D'un mot ! oh ! vous êtes trop bref. Je voulais aussi, d'un mot, vous achever mon histoire un jour, et vous avez voulu des détails minutieux, circonstanciés. Eh bien ! si je me vengeais à mon tour!... — Que voulez-vous dire? Françoise hésita, se pencha vers le foyer et regarda pendant une seconde le farfadet bleu gambader follement sur les tisons. Tout à coup il disparut. L'obscurité devint profonde. — Je veux dire, reprit-elle en faisant croire qu'elle riait, pour cacher le tremblement de sa voix, que je vous ai raconté mon enfance, mon mariage... et la suite , au bout de quinze jours à peine de con- naissance; tandis que vous, monsieur, voilà deux mois que vous êtes mon ami, sans que vous m'ayez fait l'honneur de m'en dire au- tant. — Oh ! c'est bien différent, repartit Jacques en plaisantant. — C'est cette différence que je veux connaître, ajouta madame Ollinger. S'il y a des détails embarrassants, ceux qui s'écrivent à la page de la vingtième année..., ne craignez rien ; je ne ferai apporter des bougies que quand vous aurez fini... D'ailleurs, je me fie à vous. — Mais, que voulez-vous savoir? dit Lutel avec douceur. Mon enfance ressemble à la vôtre, à un épisode près. J'ai connu ma mère; j'ai donc pu sentir cruellement sa perte et la pleurer. Pour le reste, madame, rappelez vos souvenirs. Toutes les histoires d'orphelins sont pareilles. — Ah ! alors, vous avez eu comme moi, — et Françoise baissa la voix en parlant, — votre idylle, votre rooiaii enfantin? 4U UKVIJË NATIONALE. — Non, repartit vivement Luiel; mon tuteur me mit dama collège dès que je fus en deuil. Je u avais pas de vacances, dje 11 eus la liberté d'être enfant que quand je fus presque devenu v homme. — De sorte, dit Françoise que Tobscurité enhardissait t4 qdivÉ d'ailleurs juré de tout savoir, de sorte que vous voudrîei , moBMK me faire croire à une absence complète de |ietitc amie... Voas o*M pas joué nu ménage? Vous ne vous êtes pas flauoé, à six ou sqAaft comme moi! — Kon, madame. — EU bien ! tant niieiix pour vous, monsieur Lutel ! Un silence suivit cette exclamation. Jac(|ues , dont le ooear brid bien fort, sentait ((ue l'heure devenait décisive. Quaut à Fnmfôs. elle n'osait œntimier, mais elle souhaitait tout bas qu'il n'atlesk |)as une nouvelle (piestion. Lutel prut Tavoir comprise. — Non, madame, reprit-il; je n*ai |ias eu le bonheur qâi .enchanté les [ireinièrcs années de votre jeunesse, et, puisque W m'autorisez à vous faire connaître mon âme tout entière, je W avouerai humblement (]ue cette amie, cette compagne, je raiail^ due toujours... je l'attends encore. — Oh ! cela est bien invraisemblable , murmura faiblcoot madame Oilinircr... Jaciiues n'insista |ias [tour la persuader. Elle était, d*aiUea^T|i^ [' ûdtement convaincue. — Alors, ajouta- t-elle en soupirant..., il est inutile que jeiiV fasse d'autres questions. Quel donnnage! j'avais un doute à édai — Sur moi? demanda Lutel. — Oh! non, monsieur, sur moi seule... J^aurais voulu ttfovv vous, un homme prudent, habile à déchiffrer les énignei ^ cœur, — ne prcitjstez pas, vous êtes très-habile pour écouter 10 portes du cœur, — vous auriez été capable de vous trom|Nî-n comme mon mari, ])ar exemple, et de conclure d'un enfantiUilt poétique à une chose aussi positive que le mariage. — Je puis rc|K)ndre, dit Jacques, qui s'efforçait de ne trahir émotion. Je vous jure que j'aurais été capable tout comme.** autre de croire mon amour assez fort i>our transGormer cette d*enfance. — Et si, un jour, vous aviez reconnu votre erreur? — J aurais continué à aimer, eu ajoutant la douleur à ai FRAf^ÇOlSE. 4i5 dresse..., mais j'aurais voulu souffrir seul..., ne pouvaat aimer à doux. '^ Vous n'êtes pas un ingénieur des mines, s*écria Françoise avec Wieriume. Sans cela vous vous seriez consolé bien viie... ou plutôt, ¥ous auriez repris votre liberté... Mais supposez que cette amie d'eii^ iaoce , mécontente du mariage , étouflee dans ie réseau des soioS: àty mesiiques, vous eût loyalement sollicité de Taider, de l'édairer, et n eût pas voulu abandonner son poste.*., dites, monsieur, qu'auriez^ TOUS fait pour elle? — Pourquoi m'adrcsscr cette question? dit Lutel avec gravité»*. Je pourrais être injuste en accusant... quelqu'un que je ne connais pas. -—Répondez, monsieur, dit Françoise suppliante. £nti*enous iin*y a^^ de vaine susceptibilité. •^ Ce que j'aurais fait? reprit Jacques d'une voix profonde. J'au- rais fait un miracle... si un miracle eût été nécessaire; mais jamais, moi vivant, moi l'aimant, ma femme n'eût quitté le seuil de sa maison. •^ Ce n'est pas là me répondre ; et Françoise, avec une impatience lâbnle , lui posa la main sur le bras : qu'auriez^vous fait pour guérir cette femme? Qu'auriez*vous fait enlin pour me retenir? «**£h bien! écoutez, dit Jacques, qui s'empara de la main de madame Ollinger, et qui, rompant cette digue, derrière laquelle tant de flots s'étaient amoncelés depuis plusieurs jours, lui ût le tableau ^u bonheur qu'il eût réalisé , de l'amour comme il le comprenait , comme il l'entrevoyait dans ses extases, dans ses pressentiments. Son soufQe était haletant, sa parole était de feu; mais la conscience .allumait une clarté sereine dans cette obscurité du salon, et il lui sem- blait qu'il eût pu voir rougir Françoise , si un seul mot de lui l'eût offensée. Aussi , avec un art merveilleux , parce qu'il était l'expausiou Vàm et sincère d'un sentiment pur, il lui expliqua son cœur, sans lui demander le sien. Il parut lui raconter seulement un poëmc dont M. OUinger eût pu rester le héros et le poëte : il répandit dans cette fiction d'un ménage idéal tous les trésors de tendresse amassés depuis Vtmbaocjà. Il montra comment il s'y serait pris pour étudier les goûts, ks défauts, les vei-tus de sa femme, et, confondant ses expériences .rnéoeoles avec ses hypothèses, il parla à madame Ollinger de leurs ieo- tures, des larmes qu'ils avaient versées ensemble , des joies qu'ils auraient trouvées; il eut même ce bonheur singulier d'entremêler à ses paroles desdeseriplioBs rapides qui faisaient tressaillir Françoise» 416 HEVUE NATIONALE. comme s*il eut vu et dépeint, d'après ses sourenin, la vallée d il maison qu'elleavaitquittées.II parla longtemps, et Françoise chansk, éblouie, n'osiiii retirer la main qu*il pressait dans la sienne. Jaqie était dans un rêve. On eût dit quil ne voulait pas finir de parler,è peur de s*éveiller. 11 se dédommageait de ses longues années deà- lence, de contrainte ; il se vengeait du monde qui le méoonnaissaild de la destinée. Par instants, il secouait la tête avec force, oommesl eût délié qu*on le contredit. L*entliousiasmc qui le transportait h faisait briser tous les liens étroits et rigides dans lesquels il étouii jusque-là. Françoise pensa qu*il devait avoir une beauté surhumaine en s'o- priniant avec tant d'éloquence; et Téclairde ses regards qu'elle ■ pouvait surprendre, elle le sentait peser sur elle classique avec sa faux, emportant le cadran sous son bras,^ s*il avait hâte de déménager et de ne pas laisser dans ce miliea tel le seul témoin de la vie; le bureau massif, chef-d'œu^Te enniiJflK de Jacob, les fauteuils, les quelques tableaux suspendus, ou phUt pendus, comme des criminels, de chaciue côté de la cheminée, oùlefai lui-même avait toujours une flamme correcte et des cendres Msi entassées ; tous les détails de cet ameublement complétaient M. Ber* thelin et intimidaient l'expansion. Ai-je besoin d'ajouter qu*ua po^ trait en pied du conseiller d'Etat , dans son uniforme et avec tousiei insignes, présidait majestueusement à ces riches inUrumenb et torture? Pourtant, il faut être juste, entre deux gravures des tablette de David, les Horaces et les Sabines, une tête de jeune femme fort FRANÇOISE. 421 bien peinte souriait avec mélancolie. C'était le portrait d*HéIène. Madame Berthelin eut un mouvement de compassion pour ce sou- tenir d'elle-même. — J'avais l'âge de Françoise, pensa-t-elle tout bas, et j'étais déjà résignée ! —  quoi puis-je vous être bon? demanda le conseiller d'État à sa femme qui se repentait d'être venue, mais qui voulait cependant par convenance, par principe, par respect du mariage, ne plus garder tout à fait seul la responsabilité des précautions à prendre. Madame Berthelin expliqua sommairement le plan de conduite qu'elle avait adopté jusqu'ici à l'égard de Françoise, et elle ne dissi- mula rien des dangers auxquels elle s'était imprudemment exposée. Son mari l'interrompit pour lui dire qu'il croyait, en effet, que madame OUinger plaisait à Jacques et qu'il avait reçu lui-même les confidences de Lu tel, deux mois auparavant, aux Tuileries. — Mais, ajouta-t-il en finissant, je ne vois rien là qui doive vous alarmer. Madame Ollinger est restée une enfant, notre ami Jacques est un homme très-peu enclin aux passions romanesques; il n'a jamais eu de liaison connue ; il songe trop au mariage! Hélène n'essaya pas une réfutation parfaitement inutile ; elle parut même croire que la sagacité de son mari n'était pas en défaut relati- vement à Jacques. Toutefois elle prétendit avoir remarqué dans Françoise des symptômes assez graves. — Permettez-moi de penser, dit-elle en s'incliant avec soumission, que nous autres femmes, nous nous connaissons aussi bien entre nous que vous pouvez, messieurs, vous connaître entre hommes. Ma flUeuIe n'est plus une enfant... Il est possible que vous répondiez de M. Jacques; mais moi, je ne réponds pas assez de Françoise. — Alors, madame, répliqua le conseiller d'État, vous avez été bien imprudente! — C'est par cet aveu, monsieur, que j'ai commencé. Je reconnais ma faute. — Et vous voulez que je vous aide à sortir d'embarras? reprît M. Berthelin avec majesté. Je voue avoue, ajouta-t-il avec une sorte d'ironie, que je n*ai jamais joué de rôle dans les comédies de Mari- vaux, et que je suis fort gauche pour trouver un dénoûment à une idylle. — En tout cas, monsieur, vous entendez quelque chose aux lois françaises : c'est le légiste que je veux consulter, dit Hélène avec un sourire. 422 REVUE NATIONALE. — Pardon ! madame; tous avez raison. Je ne puis nier ma ooi^î- tence. De quoi s*agil-il? — Françoise peut-elle se remarier en France? demanda mate fieriheliu avec tristesse. M. Berthelin fit un mouvement sur son fauteuil. — Je ne nrattendais pas à cette question, dit-il . — Connnent! m songez à un pareil scandale? — Je songe à tirer le meilleur parti poesiblo du mal qni tf fait. — Hélas! ne mariez |>ersonne, madame, et cette pauTie JOK femme moins qu'une autre. — Vous en priez à votre aise, monsieur... J*ai diarged'ftine,Bi et je veux m*acquitter fidèlement du ro!e maternel que j*ai aeceflt- Françoise peut-elle se remarier? — (IVst un point à examiner... dit le conseiller d'État. Jecraiifi la jurisprudence, très- sévère jadis, 8*est adoucie, et qu'il y a àeses» pies de ce que vous désirez. f — Eh bien! monsieur, soyez assez bon ix)ur me trouver qudqa» 1 1 uns de ces exemples-là. Vous voyez que je ne suis pas aussi nw 'p nesque qu'on pourrait le croire. C'est dans les traités de jurisprute ^ - que je veux chercher le dénoùment de mon marivaudage. ' — Ah ! madame, quel embarras vous vous êtes donné en lant cette jeune femme! — Mais j'étais sa marraine; Françoise n'a personne au monde,d moi, monsieur, qui n'ai |)asde fille!.. . — Mon Dieu ! je comprends ce mouvement du cœur, reprit M. Bfl^ thelin un peu confus. Il n'en est pas moins vrai que vous vdlàà* une situation étrange, obligée de désirer une solution que je considbii je le répète, comme scandaleuse, et qui est Talteinte la plus fpff^ portée à la sainteté du mariage. Vous, si fidèle observatrice de tarii les convenances!... — Je vous remercie de ce témoignage, reprit Hélène en s'indinoL Croyez bien que je justifierai jusqu'au bout la bonne opinion que yM avez de moi. — N'aviez-vous que cet avis à me demander? continua. le comeillff d'État. — Oui, monsieur, je vous reccmimande de chercher des anèli Il se peut que dans l'intérêt de cette malheureuse- affaire, prac érikr précisément les scandales que vous redoutez, j'aie besoin demlô FRANÇOISE. AU plus t6t que d'habitude à la campagne. •« Voyez-Tous un incoofénient ïee projet? — Aucun, piadame, sinon que yous me privez ainsi quelques mois, avant les vacances, du plaisir de votre compagnie. —Oh ! ne désespérez pas tout à fait, dit Hélène en se levant. Cette installation est subordonnée à la migraine de Françoise. Si demain elle se trouve mieux, nous restons; si la crise persiste, le grand air, Tairdu printemps et de bonnes promenades dans la forêt de Marly la guériront tout à fait. Je sais ce que c'est; je me suis si bien trouvée^ à Toccasion, de ce régime. M. Berthelin renouvela sa proteslation pleine de courtoisie, et re- oeoduisit la solliciteuse, comme un fonctionnaire 'habitué de toutes façons aux audiences, c*est^à-dire avec grâce. Sur le seuil, les deux époux échangèrent un salut, et iiélène rentra dans sa chambre. — Le divorce! le voilà, se dit-elle en secouant la tète, quand elle fat seule. Quelle muraille plus infranchissable la loi des hommes ou ka préjugés pourraient-ils élever entre nous? Moi qui espérais un bon eoèseil ! Pauvres enfants 1 comme vous êtes compris ! £h bien ! je m*en tirerai sans le secours de personne. Quelque chose me dit qu avec tant de nobles sentiments dans ces deux cœurs, il est impossible d arriver i un scandale on à un malheur. Si j*ai commis une faute, je la ré- parerai. Une faute ! A croire M. Berthelin, la première faute, la plut? grande, la seule peut-être, a été de recueillir Françoise... Oh! nion Dieu! serais-je punie d'avoir voulu jouer à mon ftge, et sans expé- rience, le rôle d*une mère de famille? Madame Berthelin passa une grande partie de la soirée à méditer sur la conduite à tenir. Ce qui dominait toutes ses réflexions, c'était l'inébranlable certitude que la liberté était funeste à Françoise. — Mais que faire? La réconcilier avec son mari était une œuvre chimé- rique ou dangereuse. Quant à lautre mariage, elle le croyait pos- sible; mais elle s*en épouvantait. Ce n'était pas la loi civile, et ce n'était pas seulement l'interprétation, plus ou moins exacte, d'une loi religieuse qui l'ofl'usquait. C'était sa conscience, toute sa délicatesse, tout son cœur, qui se révoltait à la pensée d'une union pareille. Elle voyait une sorte de bigamie morale dans cette façon de recommencer la vie, et elle eût préféré mille fois, pour son compte, l'esclavage le plus douloureux à cette vengeance tirée d'une première erreur. Elle qui souffrait, mais qui se glorifiait tout bas de la douleur patiem- ment endurée , elle ne pouvait consentir de plein gré à ces sortes 424 REVUE NATIONALE. d'accommodements. Néanmoins, comme il s^ag^ssait du bonheor de Françoise avant tout , et comme ces scrupules personnels ne it- iraient pas remporter sur cotte considération impersonnelle, elb essayait de combiner ses eflbrts pour une solution possible. — I^ monde, se disait-elle encore, a inventé pour lesdcakos que Uicu seul peut guérir des palliatifs de bonne femme. EssayoBï- en ! — Puis, elle ajoutait avec un retour douloureux sur elle-même: [ — Si la sympathie entraînait les unions mondaines, madame de P^ ricourt serait la femme de M. Berthelin, la femme heureuse, su doute; Françoise s'appellerait madame Lutel ! Quant à moi... Un vague sourire acheva cette réflexion; la candeur profonk, rhonnétcté dlléicne n avait jamais donné de physionomie et de ooi à cet idéal si secrètement regretté. Le lendemain , madame Berthelin eut une longue et tendre on- férence avec madame Ollinger. Que se passa- t-il dans ce téte-À-Ub où bien des larmes furent versées? c'est ce que nous appreadn* sans doute par la suite. L'essentiel à noter dès maintenant, c'est (p les domestiques reçurent Tordre de tout préparer pour une instalb* tion à la campagne , et que le surlendemain madame Berthelio i Françoise profitèrent d*une belle matinée des premiers jours deflî pour prendre le chemin de fer de Saint-Germain, et pour se diiip à pied, en se promenant, vers la maison de campagne appartenaïAv conseiller d*État, et située sur ces hauteurs qui dominent le ooMà la Seine, entre Port-Marly et Saint-Germain, non loin de cette kl' tastique habitiition que n'habite pas Alexandre. Dumas. Loris Uliuch. (U suite à la prochaine ItTroiaoD.) LES POÈTES FLORENTINS AU XIII' SIÈCLE. GUIDO CAVALCANTI' Trois grandes figures, Dante ^ Pétrarque et Boccace, éclairent une si viye lumière le quatorzième siècle et la renaissance des let- es^en Italie, que celles de leurs précurseurs et de leurs contempo- ans restent comme perdues dans Téclat de la gloire de ce triumvirat ttéraire : In un nuir d'aurea luce abbacioate. Qui pourrait dire aujourd'hui les noms des artistes patients dont le sefta a fouillé les pierres de nos vieilles cathédrales , pour y impri- ior la trace de leur imagination vive et hardie, riante et terrible» euBe et satirique , et écrire en caractères ineffaçables Thistoire du ioyen âge ? Le plus souvent , un seul homme , un architecte de mie, a signé Tœuvre multiple et gigantesque de tous ces ingénieux ivriers, de ce peuple oublié et inconnu de tailleurs de pierre. On en mt dire autant de jl'édifibe de la langue et de la poésie italiennes, ante est venu rassembler les matériaux épars préparés par ses svanders, les coordonner et élever un monument impérissable, iûs il n'avait pas tout pris , et dc'i^e qui restait après lui Pétrarque Boocaceont pu construire leur œuvre, moins admirable, moins éton- mte, il est vrai, mais pleine de grâce et d*élégance. Dante, cependant, doué à la fois du génie prime-sautier qui pro- Ite au dehors sa puissante originalité , et du génie d'assimilation et K Poeti deî primo secolo délia lingua italiancu 2 vol. Firenze. Tome I. •* S* iXinkùa, SS 426 REVIE NATIOiNALE. de réflexion qui attire à soi et absorbe les belles images, les grandes pensées de rintelligcnce d'autrui, pour les refléter et les reproduire plus fortes et plus belles, Dante, qui avait couscieuce de son œuvre, n'a pas voulu que le travail utile de la génération de poêles qui Tavait précédé fût enseveli dans Toubli. Il avait assez de grandeur pour ne pas craindre de s'amoindrir en signalant lui-même ce qu'il leur devait, et en cherchant à les associer à sa gloire. Il a payé sa dette dans tous ses ouvrages, dans \à\ Divine comédie y à^xv^ le Convito^ dan^ la Vita nuoia^ et surtout dans son Traité De vulgari eloqtientia. Si Ton pouvait lui reprocher quelque chose, ce serait l'excès de sa gé- nérosité et l'exagération des louanges inspirées par sa reconnaissance pour <( ces docteurs illustres et de haute intelligence dans les choses vulgaires. » — Pétrarque a suivi son exemple et consacré leur sou- venir dans son Trionfo dAmore. L'étude des premier bégiiyements de la langue italienne et des pre- miers essais de poésie des Diseurs en rime du treizième siècle^ sou- vent aride et fastidieuse, est nécessaire pourtant à quiconque veut bien comprendre et sainement juger la poésie de Dante et de Pétrar^ que; ils contiennent en germe une partie des beautés qu*on admire chez ces deux poètes, et donnent l'explication de leurs défauts. Remontons donc vers les sources de la poésie italienne , de ce petit ruisseau tantôt obscur et troublé, tantôt clair et limpide, qui descend à travers des lieux tristes et rocailleux ou des prairies semées de fleurs, jusqu'au moment où il s'épand tout à coup et devient un grand fleuve. I Florence, le berceau des arts et de la poésie, qui a vu renaître la peinture avec Cimabué et le Giotto, l'architecture et la sculpture avec Arnolfo,qui possède la magnifique église deSanta-Maria-del-Fiore; Florence, la cité la plus féconde en artistes de toute sorte, a produit aussi le plus pur dialecte de la langue italienne. Les lettres, dans la seconde moitié du treizième siècle, y furent cultivées avec plus d'ardeur et de succès que dans aucune autre partie de la Péninsule. Au milieu des agitations de la république, et des luttes à main armée des Guelfes et des Gibelins , des Noirs et des Blancs, florissait le gai savoir. Au sortir des combats qui ensanglantaient les rues^ on chantait Tamour dans de somptueux festins, dans de galantes réunions honorées par la GUIDO CAYâLCANTI. 4«7 présence des plus nobles dames. Jusque dans les femilks des Donati et des Uberti on comptait des diseurs en rimes. Un jeune homme de la famille des Gancelieri de Pistoja, Lore, fils de messer Gugliclmo, ayant gravement outragé le fils de messer Ber- tuccio, fut sévèrement Uàmé par son père , qui lui enjoignit d*aller bire ses excuses et ofi'rir uae réparation à celui qu*il avait ofiensé et à sa famille. Lore de Cancellieri, obéissanl à son père, se présenta ^. chez messer Bertuccio. a Mais oeluUci le fit saisir par ses serviteurs, et, joignant Tinsifelte à la cruauté , lui fit couper la main sur une mangeoire , en lui disant : Retourne vers ton père, et dis-lui cgae c'est avec le fer, non avec les paroles, que se guérissent les blés-* sures. » Cette abominable vendetta fit courir aux ajrmes tous les citoyens de Pistoja, les uns prenant parti pour messer Bertuccio, les autres pour les Cancellierî. Bientôt les deux factions des Noirs et des Blancs de Pisloja cherchèrent des alliances et un appui parmi les nobles de Florence. Les Noirs s'adressèrent à Corso Donati, et les Blancs eurent recours à Veri de' Cerchi, chef de la maison et de la faction rivale de celle des Donati. Des familles entières se rangèrent sous la bannière des Donati, d'autres sous celle des Cerchi ; il y en eut qui se déchi- rèrent, et dont les membres se combattirent avec acharnement dann Icss deux camps opposés* . ^  une fête du mois de mai de Tan 1300, quelques jeunes gens des Donati avec leurs amis, tous à cheval, s'arrêtèrent près de l'église dd la Sainte-Trinité pour voir danser des femmes; survinrent quelques Cerchi, accompagnés de beaucoup de nobles. Ignorantqfue c'étaient les Donati qui se trouvaient devant eux, entraînés par le désir de regardeir la danse de plus près , ils poussèrent en avant leurs chevaux et heur- tèrent leurs ennemis. Les Donati, se tenant pour offensés, tirèrent les épées, et les Cerchi ripostèrent bravement. Maintes blessures furent faites et reçues de part et d'autre. Telle fut la première lutte des Noirs et des Blancs de Florence, dans la dernière année du treizième siècle. Les années précédentes avaient été remplies de tumultes et d'émeutes sanglantes par la riva- lité implacable des familles guelfes et des familles gibelines. Mais il semble que jamds b galanterie ne soit plus raffinée et que jamais on ne parle plus d'amour que dans les temps de guerres et de dis^ cordes civiles. Florence, vers la fin du treizième siècle, en proie aux divisions intestines, ressemU&afiseaatt Pacis du temps 4e Brajiiàjpe^ 428 REVUE NATIONALE. au Paris de la Fronde et des Précieuses, dont le langage maniéré n'est pas nouveau. Florence a aussi ses ruelles et ses coteries de poêles et de beaux esprits. « On y apprend chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose ou de vers. On sait à point nommé qu'un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet, qu'une telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a improvisé des stances sur une infidélité ^ monsieur un tel écrivit hier un sixain pour madeinoî^ selle une telle, dont elle lui a envoyé réponse ce matin sur les huit heures... » Ceci n'empêche nullement que presque tous les jours on se coupe la gorge dans les rues. Mascarille n'a pas inventé le fin des choses, le grand fin, le fin du fin, dans son merveilleux madrigal : Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur^ Au voleur Dino, de l'illustre maison des Frescobaldi, dont les rimes ne man- quent parfois ni de sentiment ni de grâce , cultiva , près de quatre siècles au[>aravant, cette afféterie de langage que l'on aimait à l'hôld de Rambouillet, et cette recherche qu'empruntèrent à l'Italie les habitués du petit salon bleu d'Artenice. « Je n'espère jamais, dit-il, trouver de pitié dans les yeux de cette dame qui est si gracieuse. EUle se fit pour moi si adroite voleuse qu'elle m'a ravi le cœur dans son jeune âge. » C'est Dino Frescobaldi qui a eu la gloire de découvrir sur la carte du Tendre la forêt du Martyre. pour savoir s'il vaut mieux aimer de tout coeur que de ne ressentir aucun amour, et Dello lui répond qu'un honune n'a aucune valeur sans le bon vouloir de Vamer amour. Ce GUÏDO CAVALCANT!. 420 même Dello envoie à un autre diseur en rimes^ à Chiaro Davan- zati^ un sonnet to.ut farci d*allitérations, mais parfaitement vide de sens. Cependant, malgré ces fadeurs, malgré ces puériles absurdités, la langue vulgaire se polit, le dialecte toscan s*épure, et tous ces maîtres et amour préparent la forme dont se revêtiront la forte pensée de Dante et la grâce de Pétrarque. Dante lui-même, dans sa jeunesse, a payé son tribut à ce mauvais goût, et Pétrarque n'en fut pas exempt; de là le jeu de mots si fréquemment répété de Laura et Lauro^ les images bizarres comme celle-ci : « Les yeux qui cuisent le cœur dans la glace et le feu, » et bien d'au très qu'on pourrait relever, surtout dans les Sestine^ où le poète, à l'imitation du Provençal Âmauld Daniel, s'impose la tâche de faire six sixains et un tercet avec six rimes, tou- jours les mêmes, revenant dans un certain ordre, ce qui augmente encore la difficulté de ces jongleries poétiques. La Vita nuova tout entière est un témoignage frappant de cette influence des diseurs en rimes du treizième siècle sur l'esprit de Dante. Comme eux, il expose ses impressions et ses rêves d'amour, et il débute dans la poésie par uji commerce de sonnets avec Guido Gavalcanti, Cino da Pistoja, Dante da Maïano, son homonyme, et beaucoup d'autres docteurs du gai savoir. On connaît Torigine de son amour pour Béatrix. Celle-ci l'avait salué dans la rue; rentré chez lui, il fut pris par un doux sommeil qui lui apporta une merveilleuse vision. « Je résolus > dit-il, de faire connaître ce que j'avais vu à plusieurs per- sonnes qui alors étaient des troubadours fameux, et comme déjà j'avais fait l'expérience de l'art de dire des paroles en rimes, je me décidai à composer un sonnet dans lequel je saluerais tous les fidèles d*amour. Les priant donc de juger ma vision, je leur écrivis ce qui m'était apparu pendant mon sommeil, et je commençai ce sonnet : « A chaque âme éprise , à tout noble cœur à qui ce sonnet parviendra, afin qu'ils en disent leur avis, salut au nom de leur seigneur, c'est-à-dire Amour. « Le tiers des heures pendant lesquelles les étoiles sont le plus brillantes était passé, quand Amour m'apparut tout à coup. Amour dont Tessence me remplit de crainte quand j'y pense. « Amour me semblait gai, tenant myu cœur dans sa main, et soutenant dans ses bras une dame endormie et enveloppée dans un voile. « Puis il la réveillait , et faisait repaître humblement la dame épouvantée de ce cœur ardent. Après, je le voyais fuir en pleurant. » « A ce sonnet il fut fait réponse par beaucoup de personnes dont les avis 430 REVUE NATIONALE. étaient fort difTi^rents. Parmi ceux qui me répondirent est celui qne j'appelle le premier de mes amis ((^uido Cavalcanti).... Cette correspondance fut en quelque sorte rori^ino de Tamitié qui n'^gne entre nous deux , et elle naqnit lorsqu'il sut que j'étais celui qui avait fait la demande*. » De toutes les rimes des fidèles (Tamour qui donnèrent leur av» sur cette vision, il ne reste que les sonnets de Guido Cavalcanti, de Gno da Pistoja et de Dante da Maïano. Celui-d, fier de sa grande réputation, dédaignant le jeune homme qui débutait dans Tart die trouver^ et dont la gloire devait bientôt surpasser la sienne, ae moque ainsi de sa vision : « Considérant la chose sur laquelle tu m'as interrogé, je te réponds en fee faisant connaître la signification de ton songe, à toi, mon ami, qui te montrei si peu intelligent en cotte circonstance. cr Pour satisfaire complètement à ta demande, je te dirai : Que si ton esprit est forme et sain, tu n*as rien de mieux à faire que de te baigner largement.... afin de dissiper les vapeurs, a Qui te font débiter des contes en Tair; mais si tu es affligé d*un mal incurable , il faut que tu saches que j*entends que tu n'as fait qu'extra- vaguer.... » Si Dante da Maïano était un poète sérieux, on excuserait peut-être 8on persiflage au sujet de la vision du jeune Alighieri ; mais il lai avait donné lexcmple de soumettre aux fidèles d amour des réi encore plus étranges. Nous ne conduirons pas le lecteur par les : brcux et étroits sentiers où cheminait la poésie des maîtres dammtr au treizième siècle, inclinant tantôt vers Tamour païen de Théo- crile et de Catulle, tantôt vers l'amour mystique de Platon. Dante da Maïano est un poète bilingue qui écrivait des rimes en langue à'oc aussi bien qu*en langue de si. Sou nom faisait tant de bruit par toute Tltalie, ses vers avaient tant de réputation qu'une dame sicilienne, Monna Nina, s'éprit de lui sans l'avoir jamais vu. Peut-être môme ne se virent-ils de leur vie, et cette belle passion poétique se borna sans doute à l'échange de quelques sonnets. Monna Nina, dans son admiration pour son poëte, aimait à se faire appeler la Nina diDante, et, pour se rendre digne de lui, elle composait des vers, à l'exemple des dames provençales Clara d'Ânduze, Azaltiè de Porcaraigues, la comtesse de Die et dona Tiburtia. Pourtant ce n*é- t. La Vie nouvelle, traduction Delécluse, Œuvres de Dante Alighieri. ÉM. Charpentier, p. 10-1 1. <;UIDO CAVALCAfiTI. 431 tait pas u» grand poète qrie ce Dante da Maïano qui inspira de l'amour et des sonnets à la belle Sicilienne. A l'exception de deux tercets cités par Gingucné, il est impossible d'imaginer rien de plus vide de pensées et de moins poétique que les sonnets et les canzone qu'il adresse à sa « noble Panthère. « — C'est ainsi qu'il appelle sa dame. Cependant la Nina n'était pas seule à admirer ce rimeur; le juge Lapo Saliarello de Florence vantait son savoir, et autour de lui, comme les satellites d'un astre brillant, se groupaient d'autres diseurs florentins, aujourd'hui ouWiés conMne lui. Ils épuisaient en son honneur les formules de la louange, et le jeune Alighieri lui- même a dû professer un certain respect pour ce vieux maître cTa- maur si renommé partout « dove'l si stiona. » Cino da Pjstoja est bien supérieur, comme poète, à Dante da Maïano, quoique de son temps il fût plus célèbre par ses commen- taires et ses leçons sur le droit romain que par ses poésies. 11 fut l'élève et le successeur, à l'université de 'Bologne, du professeur Dino de Mugello, et le maître de Balduin; néanmoins Pétrarque, qui déplore sa mort et convie à pleurer les dames et l'amour, les amants de tous les pays, et les rimes et les vers, l'appelle ïamoroso messer Cino. Ainsi ces vieux et savants jurisconsultes ne dédai- gnaient pas, entre deux gloses^ l'art de trouver et de dire en rimes. C'est même un fait curieux, et qui achève de peindre les mœurs poétiques de Florence à cette époque, que de voir exposer en vers des questions de droit. Ce sont des magistrats, des hommes politiques, de graves légistes,. qui écrivent ainsi des consultations rimées sur des questions de droit qu'ils traitent de légères ^ considérant sans doute comme plus îm}K)rtantes et plus élevées les questions d'aofMur. Dino Compagui, plus illustre comme chrooiqueur que comme poète, a laissé une chronique estin^ée de Florence, sa patrie, depuis l'année 1270 jusju'à l'année 4312. Ami de Dante Alighieri et de Guido Cavalcanli, il fut deux fois prieur àe b république, en 1289 et en 1301, et goofalonier de justice e» 1293. Dino Compagni pose au juge Lapo Saltmllo ^ une légère question de droit, ù laquelle celui-ci répond de méma en rimes. Le brave juge décide non moîas gravement les sérieuses questiens que lui adresse son ami Dante da i. Lapo Saltarello est ce juge de Florence qui fut condamné à Texil avec Dante Alighieri, dont il était probablement Tami. Dais la sentence de ban- nissement rédigée par Cante de Gabrielibus , il est appelé Dominum Lapum Saltarelli judicem. 1 ■ 432 REVUE NATIONALE Maïano sur les lois du code d'amour. Peut-être même Lapo Salta- rello tirait-il plus de vanité de la solution de ces dernières. Voilà donc, à Florence, comme dans le reste de Tltalie, Tamour, dont Ovide a fait un art, élevé à la hauteur d'une science, ei l*oa applaudit à ceux qui, comme Guido Cavalcanti, en exposent la philo- sophie, en extraient la quintessence. Qui n'aperçoit dans cette ten- dance de l'esprit, commune à tous les hommes du treizième siècle et si fortement enracinée en Italie, la cause de tant de fadeurs et de miè- vreries qui se rencontrent chez les meilleurs poètes italiens? Elle i sa source dans la scolastique, qui prétend expliquer et analyser Tamour en le soumettant au joug des catégories d'Aristote. Un vieux rimeur florentin, qui n'est pas dépourvu de qualités de style^ Giovanni Lapo, dans un moment d'humeur et de dépit, vitupère l'amour après Tavoir chanté. Sa canzone est une véritable thèse scolastique, et chaque strophe a l'air d'un syllogisme. L'amour est à peu près l'unique objet de l'art de dire en rimes, et le jeune Alighieri, dans sa Vita nuova, entraîné par le courant, con- damne ainsi, sans miséricorde, tous ceux qui riment sur une autre matière : c Ce qui poussa le premier pointe à dire en langue vulgaire fut le désir de se faire comprendre par une dame qui ne pouvait entendre les vers latins. Cela sert de condamnation à tous ceux qui riment sur d'autres matières que celles qui se rapportent à Tamour, parce que ce mode de parler a été origi- nairement inventé pour dire d*amour. n # C'est pour avoir conçu de plus grandes choses que ces étemelles visions de l'amour que Dante Alighieri et son ami Guido Cayalcanti furent si supérieurs aux poètes du treizième siècle; et le prenntier s'est glorieusement donné à lui-même un démenti, en prouvant qu^il ne faut pas condamner, sans les entendre, ceux qui riment sur d'autres matières que l'amour. Cependant, il faut bien le constater, œ qui, aux yeux de ses contemporains, a fait la gloire de Guido Cavalcanti, ce n'est pas tant l'élévation des idées si remarquables chez lui, que ces subtilités poétiques et amoureuses qui étaient si fort à la mode de son temps. De lui, comme de son ami Dante Alighieri, oa peut dire que ses défauts sont de son époque, qui les admirait et y applaudissait, tandis que ses qualités, peu ou point appréciées alors, lui appartiennent en propre. GUIDO CAVALCANTI. 433 II Guido, fils de messer Cavalcante de* Cavalcanti, naquit dans la pre- mière moitié du treizième siècle, probablement une vingtaine d'an- nées avant Dante, car, en 1266, Tannée qui suivit la naissance du grand poëte, messer Cavalcante fit épouser à son fils, selon Ricordano Malejspini, cité par Jean \illani, une fille du vainqueur de Monte- Aperto, de Farinata de gli Uberti. Issu d'une race de Gibelins, gendre du chef de cette faction, Guido Cavalcanti prit une grande part aux agitations continuelles qui remplissaient Florence de combats, de tumultes et d'assassinats. La famille des Cavalcanti était très-ancienne, et possédait dans le val di grève un châleau-fort nommé le stinche (lescimes). Au milieu des divisions intestines de la république, elle conquit une autorité si redoutable, que le peuple, en 1304, deux ans après la mort de Guido, et l'année de la naissance de Pétrarque, se souleva contre elle, in- cendia ses maisons à^ ville, assiégea et prit le stinche^ sa citadelle du val di grevCy a et, ajoute Machiavel, comme ceux qui y furent pris furent les premiers enfermés dans les prisons nouvellement édifiées à Florence, ces prisons s'appelèrent et s'appellent encore le stinche, du nom du château d'où venaient ces prisonniers. » Guido Cavalcanti s'était jeté avec toute l'ardeur de la jeunesse dans le parti des Gibelins, auquel appartenaient sa puissante famille et celle de sa femme. A la haine de parti s'ajoutait dans son âme une animosité personnelle, qu'il avait conçue contre Corso Donati , te chef guelfe de la faction des Noirs. Corso était aussi l'ennemi per- sonnel de l'ami de Guido, de Dante Alighieri, qui avait épousé Gemma Donati, et l'avait, dit-on, renvoyée à sa famille, après quel- ques années de mariage. « Un brave jeune homme, raconte le chroniqueur Dino Compagni, un noble chevalier nommé Gûido, fils de messer Cavalcante de' Cavalcanti, courtois et hardi, ennemi de messer Corso, avait plusieurs fois résolu de lui faire affront. Messer Corso le craignait fort, parce qu'il le savait de grand courage , et il chercha à Tassassiner lorsque Guido allait en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, mais il ne réussit pas. Guido, de retour à Florence, et connais- sant cette tentative, excita contre lui beaucoup de jeunes gens, qui lui pro- mirent de lui venir en aide. Étant donc un jour à chétal avec quelques-uns de la maison des Cerchi, et ayant un dard à la main, il piqua son cheval contre messer GorBo, pour le faire passer au travers de son escorte, se croyant 434 REVUE NATIONALE. suivi des Cerrlii. En traversant la bande de Corso, il lança son dard qui n'at- teignit pei'sc-nne. Il y a>ait là, avec Corso, Simon, son fils, jeune lioinnie fort et vaillant, Cecchino do' Hardi, et beaucoup d'autres avec leurs épt?es; cl ils poursuivirent Cuido ; mais, ne pouvant Tattcindrc, ils lui jetèrent des pierres, et il lui en fut lancé des fcnCtrcs, en sorte qu'il fut atteint à la main. • Le pèlerinage de Saint- Jacques de Coinposlelle, d'où Gnîdo rete- nait, méditant sa vengreance et le meurtre de Corso Donati, cul résultat qui scandalise beaucoup Tiraboschi. « Ce pèlerinage, dit-il , donna probablement lieu à l'amour dont il s* pour une certaine Mandetta de Toulouse, dont il parle souvent dans sei poi^sies: et si ce fut l'unique fruit qu1l retira de son pèlerinage, il aurait mieux fait de rester chez lui. » L'honnête critique ne semble pas se douter qnc souvent c'était pour obtenir merci de Dieu et amour de sa dame , ou même pour chercher TimpréM) de quelques galantes aventures, que Ton prenait le bàlon et les coquilles du pèlerin, afin de se rendre à Saint- Jacques en Galice. Et qui sait même si Guido Cah'acanti ne fit pas une station à Téglise de Saint-Jean de Perpignan , au tombeau des deux célèbres et infortunés amants provençaux , Guillaume de Cabestaing et Mar- guerite de Castel-Roussillon? Ce n'était pas trop s'écarter de sa route, ni du genre de dévotion erotique qui guidait quelquefois de sem- blables pèlerins. La querelle di*s Noirs et des Blancs de Pistoja ayant, en l'an 13M, rallumé les haines assoupies des factions qui divisaient Florence , les Cerchi et les Donati, qui s'étaient déjà battus au mois de mai, devant l'église de la Trinité , où ils s'étaient rencontrés pour voir une fêle publique, se rencontrèrent de nouveau à un enterrement. Ils étaient nombreux de part et d'autre, et en vinrent d'abord aux mots, pois aux armes ; mais il n'en résulta pour le moment que du bruit et du tumulte. Noirs et Blancs rentrèrent chez eux furieux. Les Ceitdii convoquèrent leurs partisans, et, après délibération, adoptèrent k résolution d'aller attaquer les Donati. C'est ce qu'ils firent en grand nombre; mais ils furent repousses par le courage de messer Corsa, et la plupart des assaillants furent blessés. La ville étant ainsi troublée, et les deux partis en guerre ouveiie, les prieurs, parmi lesquels se trouvait Dante, et grâce à ses sages con- seils, prirent courage, fia>nt armer te peuple auquel se joignirent ben- OMip d'habitants de la campagne, et forcèrent les chefs des deux flie- GUfDO CAVALCANTI. 435 tioDS à mettre bas ks armes. Hs exilèrent Corso Donati et un grand nombre de Noirs à Castello délia Pievc , et pour faire preure d'im- partialité, quelques-uns des Blancs à Serazzana. Malgré Tamitié sincère qui Tunissait à Guido Gavalcanti, Dante le fit bannir de Florence, avec Gentile et Torrrgiano de' Oerchi et quél- qoes autres chefs des Blancs. Mais comme Serrazzana était un lieu malsain, Guido 7 fut atteint d'une grave maladie; cette situation de l'illustre exilé émut les prieurs, et les Blancs furent rappelés tandis que les Noirs restèrent en exil. Cet acte fit accuser Dante de favoriser te parti des Blancs; il eut beau répondre qu'il n'était plus prieur et qu'on ne pouvait lui imputer leur rappel, les Donati ne lui pardon- nèrent ni leur bannissement ni sa prétendue partialité en faveur de leurs ennemis; et ce fut, plus tard, en 1302, la cause de son exil. Guido Cavalcanti ne profita guère de l'amnistie accordée aux Blancs; car, de retour à Florence, il y succomba bientôt, dans la force de l'âge, à la maladie causée par les tristesses de Fexil sous tm climat pernicieux. « Et ce fut grand dommage, ajoute Villani, car c'était, en sa qualité de philosophe, un homme vertueux en beau- coup de choses, sinon qu'il était trop tendre et irascible. » Il mourut avant le triomphe des Noirs, ramenés à Florence par le secours de Charles de Valois, et f«r conséquent avant l'exil de Dante et du juge Lapo Saltarello; il était encore vivante l'époque où le grand poêle écri- vait son dixième chant de Y Enfer, En efiet, lorsque Dante, guidé par Virgile, rencontre dans un des cercles maudits le père de Guido cou- ché dans son sépulcre béant, à côté de Farinata degli Uberli, Caval- cante de' Cavalcanti, qui expie là son épicuréisme, s'écrie en pleurant : c< Si c'est la force du génie qui t'a ouvert cette obscure prison, où est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec toi?... La douce lumière ne frappe-l-elle plus ses yeux? » Et le poète lui apprend que son fils est toujours parmi les vivants. Quoique le langage mis dans la bouche du père de, Guido soit empreint de l'exagération de l'amour paternel et de l'amitié, il montre quelle estime Dante avait pour cet ami, im de ses maîtres dans l'art .de dire en rimes ; seulement il lui reproche d'avoir eu trop de dédain pour Virgile et la poésie antique. Guido Cavalcanti aimait la solitude, et Boccace est d'accord avec Dino Compagni pour signaler ce trait de son caractère, qui lui a fourni le sujet d'une de ses Nouvelles. Il raconte que messer Betto Bro- nelleschi, un des ancêtres du fameux Ftlippo Brundleschi, qui fut rarcbitecte de la coupole du Duomo, de TégHse de San Lorenzo et du 436 REVUE iNATlONALE. palais bâti pour Côme de iMédicis, avait en vain Philosophe et solitaire, tel est bien Guido Cavalcanti, et à défaut du double témoignage de Dino Compagni et de Boccace, ses poéùei nous auraient révélé son caractère. Elles n'intéressent pas seulement la curiosité et la philologie et méritent d'être mieux connues en France, où Dante, depuis le commencement de notre siècle, a Ut enfin son chemin, en compagnie de Shakspeare et de Gœthe. « Les vers de Guido, a dit Ginguené^ ont, comme tous ceux de cctemps-l&, pour unique sujet l'amour et la galanterie , mais avec une teinte de mélan* colic et quelquefois de bizarrerie poétique qui leur donne un caractère par- ticulier. » Si, comme le prétend à tort Ginguené, Guido n'avait jamais chanté que Tamour et la galanterie, il ne serait guère supérieur aux autres troubadours fameux du treizième siècle. Mais il s'élève ordi- nairement à de plus hautes pensées, et même, lorsqu'il chante rameur, c'est avec un sentiment plus profond et plus vrai que celui de la plupart de ces diseurs en rimes qui Pensoient l'amour être œu\re d'écriloire , selon l'expression de notre Ronsard. Il ne cherche pas, comme le vulgaire le disait de son temps, à trouver comment il se pourrut faire qu'il n'y eût point de Dieu, car il confesse Dieu presque k chaque strophe ; mais il sonde le cœur de l'homme et demande anz choses de ce monde leur raison d'être, et ses spéculations phikwH GUIDO CAVALGANTI. 437 phiques sont exposées avec de vives images, un style quelquefois simple et majestueux. Il n*aime pas, lui, le riche gentilhomme, le ma- gnifique patricien de»Florence, Pauvreté la pauvrette que chante son contemporain le moine Jacopone de Todi, Tauteur du Stabat mater y et c'est pour cela peut-être qu'il passa pour être quelque peu épicu- rien, comme son père. Quand il n'était pas tourmenté par les haines politiques et par son animosité personnelle contre Corso Donati, je crois qu'en efiet Guido Cavalcanti aimait à se plonger dans la soli- tude et les rêveries du far niente, soit à la ville, soit sur les cimes du val di grève; mais c'était pour se livrer tout entier à la poésie et à de sérieuses méditations. C'est plutôt un philosophe platonicien qu'un pourceau du troupeau d'Épicure, et par ses poésies il con- tribua à préparer en Italie le goût de la doctrine de Platon. / Telle de sescanzone, à ne lire que la première strophe, pourrait être classée parmi les chansons d amour; et cependant, après une invoca- tipn à sa dame, comme celles que les poètes antiques adressaient à la Muse, viennent les réflexions philosophiques : « Comme je ne me fie pas assez dans ma valeur, diMl y je prie , la belle dame au pouvoir de qui je suis, de me faire don de sa lumière. Dans toute humaine créature, la nature souveraine allume la raison, qui est en nous une parcelle de Tesprit divin. La raison est ce soleil par qui s*éclaire et res- plendit le chemin de la vie, et qui aux veux de la volonté montre toujours le bien parfait auquel chacun aspire... . Bien des gens, comme Toiseau de nuit, blessés par la splendeur du soleil , fuient sa brillante lumière. 0 ignorajace à nulle autre pareille, qui fait dédaigner la lumière pour s'enfermer dans les ténèbres I... Que Tâme donc qui veut être heureuse ne suive que les impul- sions qui la portent vers la vertu , son but véritable , vers la vertu qui n'a jamais recours à la dissimulation pour acquérir les honneurs. » Nous voilà bien loin des froides et monotones doléances des poètes d'amour du treizième siècle. Ailleurs, voici le langage élevé qu'il met dans la bouche de la Fortune : « Je suis la dame qui tourne la roue, je suis celle qui donne et ôte le pou- voir, et toujours à tort vous blâmez ma façon d'agir, ô mortels ! Que celui qui met la main à sa joue (pour cacher ses pleurs), quand il me rend ce que je lui ai prêté, examine si j'ai jamais donné à. personne une condition àTabri de mes traits.... Vous vous émerveillez beaucoup quand vous voyez le méchant s'élever, et tomber l'honune juste. Vous vous plaignez de Dieu et de ma puissance. En cela vous péchez beaucoup, race humaine ; car le sou- verain Seigneur, qui créa le monde, ne nie fait rien enlever ni donner à personne sans un juste motif. Mais l'esprit de rhoaime est si grossier ^'ii 438 REVUE NATIONALE, ne peut copiprendrc los choàcs divines. Donc, race vile, cesses les plaintes que vous t'-lové'z conln» hieu, qui traite avec tMiuit«5 le bon et le nit^chant. Si vous «iviez dans quelle dure fournaise de grands chagrins et de soucis Dieu trempe, pour les battre sur l'enclume, ceux qui dan^le monde occupent les bauteâ positions, vous n'ht'siteriez jia.s à pn^férer la médiocrité à la grandear, la solitude aux grands palais.... Si dans ma demeure ré(çnait Teuvie, elle serait excitre |>ar riiomme pur et exempt de tout vice. Maintes fois je Toii le villag«'ois qui va avec ses bœufs, sans colùre comme sans paresse; il trace son sillun droit et parfait, nettoie son champ de vosce, d*i\raic et de toute mauvaise herbe, et tourne lu toutes ses joyeuses pensées. Il met en Dieu MO espérance, comptant que sa fatigue lui donnera un tel monceau de gerbes, que toute raiinée il nourrira sa famille , et sa pensée uc s*attucbe pas i d'autres biens. » On sY'lonncrailde rencontrer à la Un du treizième siècle une poésie aussi forte, si ne Ton ne songeait que déjà LkuUe prépare sa Divine Comédie , et que Guido ('avalcanli a profité des progros qif ont imprimés à Vart de tnmver Fra liuittone d*Arezzo, et Guido Guini- cclli,dc Bologne, le nohlc^ le trh-fjrand Guido^ cuinme Tappelk Dante, (inido (iiiinicelU s'élevait ))arrois à une eertiiine hauteur, mais il ne savait pas s'y maintenir, ni enchaîner, comme Guido Cavalcanti, de grandes pensées et de généreux sentimcuts; il ne savait pas, dans un style simple et noble, large et soutenu , traiter un grand sujet. Voilà pourquoi, de l'avis de Dante, le second Guido a enlevé au prenner la gloire de la langue et de la |>ocsie : Cosi ha tollo l'uno a Taltro Guido La gloria délia lingua. . . . Dans ime sorte de dialogue, auquel on peut reprocher un pw d'obscurité, Guido Cavalcanti fait ainsi parler la Mort : « 0 Iftchc, paresseux, ingrat, ignorant ! Que fais-tu , ô pécheur, enveloppé dans ton grand pc^chiS el i^oulenient occupi^ à te n^jouir, si tu peux? Moi, cependant, je t'appelle, et tu fais le sourd pour ne pas niVntendre; et puîi| croyant avoir arriMé le coui-s de mon arriv«?e, tu rajustes ici-bas ta vie! Ta t'imagines que j'attends ton bon plaisir, et moi je suis venue dans ton cotf, me voilà entrée inaperçue . sans que tu t'en doutes , avec le sourOe de \à maladie. Uien ne te sert de pleurer, ni de montrer, afin que je te laisse, mf douleur émouvante, et de baisser les veux. » On voit que ce poète ne fut ni un impie ni un athée. Le procédé allégorique et dramatique qu*il emploie souvent est celui des grandei GUIDO GAVâLCANTL 439 imaginations de cette époque. Guido Cavalcanti converse avec la Mort comme Fra Jacopone avec TÉglise désolée , qui pleure et se lamente sur la discorde et les vices de ses enfants. Fra Jacopone* et Guido Cavalcanti sont deux vigoureuses natures chez lesquelles on trouve quelques traits de ressemblance. Tous deux ont pris une part active dans les luttes et les discordes qui déchiraient Tltalie. Fra Jacopone, ennemi de Boniface VIII, tomba entre les mains de ce pon- tife à la prise de Palestrina, la forteresse des Colonna; il était encore prisonnier dans un cachot, où il n'avait que Teau d'un égout pour étancher sa soif, lorsque Guido Cavalcanti fut envoyé en exil à Seraz- ' zana , et le vieux moine de Todi ne fut rendu à la liberté qu'après une captivité de huit années, à la mort du pape qu'il avait souiUeté de ses satires plus violemment que Sciarra Colonna de son gantelet. C'est cette vie agitée qui leur a donné l'énergie et la virilité qui res- pirent dans leurs chants. C'est l'exil qui a inspiré à Guidû ses mâle» tristesses, de même que la persécution a inspiré à Fra Jacopone ses accents pathétiques et ses lamentations, qui rappellent celles de Jéré- nûe pleurant sur Jérusalem. L'un est philosophe, l'autre est mys- tique; mais, à cette époque^ la philosophie et le mysticisme se iou- cbent par plus d'un potni. Tous deux aiment la solitude et les grandes méditations; Fra Jacopone s'abime dans la pensée de Dieu, tandis que Guido étudie et cherche surtout à comprendre la nature de l'homme; l'un s'enfonce dans le silence du cloître pour y cher- cher la paix , et en sort plus vaillant pour jeter aux vices et à la corruption du clergé et de la papauté ses sarcasmes et son indigna- tion ; l'autre reste parmi les agitations et les luttes de la vie poli* tique, mais il la quitte souvent pour se livrer aux spéculations de la philosophie et à l'étude du cœur humain. La différence entre ces deux hommes se montre nettement dans la manière dont chacun d'eux a chanté la pauvreté. Le moine de Todi, le disciple de saint François d'Assise , qui s'était « déchaussé pour Courir après cette amante, veuve du Christ âon premier époux ^,)> a fait le plus gra- cieux portrait de sa dame, de Pauvreté la pauvrette. « Doux atnour de la pauvreté^ combien faut-il que nous f aimions 1 Pau- vreté, ma pauvreUe, rhumiiité est ta sœur; il te suffit d*écuelle et pour i. Voir sur Fca Jacopone la belle étude d*Oaanam, dans son livre sur les Poètes franciscains* 2. Dante, ParmUs, c xu 440 REVUE NATIOxNALE. boire et pour manger. Pauvrette ne veul que ceci : du pain, de Teau, et an peu d*herbes. Si quelque hôte lui vient, elle y ajoute un grain de sel. « Pauvrette clieniine sans crainte: elle u*a pa^ d'ennemis; elle n*a pas peur que les larrons la di'trausst»nL Pauvreté frappe à la porte des jîens; elle n'a ni bourse ni besace; elle ne porte rien avec elle, si ce n*est son pain... Pau- vreté meurt en paix; elle ne fuit pas de testament; on nViiteud point parents et parentes se disputer sur son héritage. — Pauvreté, pauvrette, mais citoyenne du ciel, nulle chose de la terre ne peut réveiller tes désirs... — Pau\Teté, grande monarchie, tu as le monde en ton pouvoir ; car tu possi^des le soure- rain domaine de tous les biens que tu uiéprises. — Pauvreté, science pro- fonde, en méprisant les richesses, autant la volonté s'humilie, autant elle s'élève à la liberté. — Pauvreté gracieuse, toujours en abondance et en joie, qui peut dire que ce soit chose injuste d'aimer toujours la pauvreté 7 • ■ Oui, certes, elle est gracieuse cette pauvreté que saint François d* Assise et Fra Jacopone voyaient avec des yeux de saints et une passion d'amants ! Mais c'est pure fiction de poésie , pure illusion d'un ardent amour; et pour la plupart des hommes, cette pauvreté, qui frappe à leur porte et malgré eux s'installe à leur foyer, n'a ni cette grâce ni ces attraits. Guido Cavalcanti la trouve fort laide et repoussante, lui, le riche gentilhomme, qui, pour philosopher et faire des vers , aime à avoir ses aises. C'est, je m'imagine, durant son exil, alors qu'il sait, Corne sa di sale Lo pane altrui, e corne è duro calle Lo scenderc e' 1 sahr per altrui scale, c'est à Serazzana, dans la misère et la maladie, qu'il invectiTe et maudit ainsi la pauvreté qui l'a épousé malgré lui : « 0 pauvreté, comme tu es un manteau qui recouvre la colère, Tenvie et les vices divers ! Aussi puisses-tu être anéantie, et ayec toi quiconque ne te maudit pasl C'est seulement pour me soulager un peu que je parle ainsi de toi, ô mon épouse ! ruine de tout bien, par qui est étouffée en ce monde l;i vive racine de l'iionneur. 0 toi, privation de toute félicité, lu renA toujours la mort du pauvre douloureuse et méprisée. Avec raison on te fuit plus que la mort; car la mort peut bien priver Thomme de la vie, mais non de la gloire, ni de la haute vertu qui, toujours belle et brillante, reste éternelle et vivace dans le monde. Mais quiconque arrive désolé dam ton repaire, fût-il aussi magnanime et noble que Ton voudra, est tenu pour vil. Aussi que celui qui tombe dans ton abîme n*espère jamais pour aucun prix déployer ses ailes... Par toi l'homme byal est entraîné au laran. GUIDO CAVALCANTt. 44! par toi l*homme j'jste se met à Tombre de la tyrannie, par toi l'homme libé- ral devient avare, et, à mon avis, tu es le gnîde de tout vice amer. Donc on n'acquiert pas par toi la lumière, mais plutôt on va dans le ténébreux enfer, et comme je le vois clairement, les infirmités, la prison, la mort, la vieillesse, auprès de toi brillent par leur douceur. « Bien des gens t'invoquent par hypocrisie ; quelques-uns allèguent l'auto- rité de Dieu pour établir que ton état ne leur semble pas dur. Tout fut créé par Dieu ; il posséda et possède tout. Qu'on ne dise donc pas qu'il fut pauvre, dans le temps où, pour nous donner la gloire, il vécut visible ici-bas ; puis- qu'il lui était possible de tout avoir. <( Ma Canzone, tu t'en iras comme une pèlerine, et si tu trouves quelqu'un qui te contredise, prétendant que la pauvreté n'est pas encore plus cruelle et ftpre que je ne le dis, que ta réplique soit brève ; dis-lui que l'hypocrisie le fait ainsi parler, et puis d'une voix lamentable tu ajouteras que je suis un peu moins qu'un mendiant, et que dans cet état je ne puis être ami de moi- même. » Guido Cayalcanti a des accents moins pénétrants quand il chante ses amours pour Giovanna, pour Mandetta la Toulousaine et Mon- nor Laggia. La première de ces maîtresses, à raison de sa fraîche beauté , avait été surnommée la prima vera ; c*est Dante qui nous l'apprend dans la Vie nouvelle. Elle était Tamie de Béatrix , et un jour le grave poète de la divine Comédie ayant rencontré ces deux dames et aperçu la Yanna la première , fit un jeu de mots sur son surnom et l'appela prima verra [elle viendra la première). — Ce ridicule calembour inspiré, dit-il, par Amçur lui-même, il le rap- porte , l'explique et le commente dans sa Vie nouvelle avec une naï- veté qui prouve bien à quel point la manie du bel esprit avait infesté Florence. Les poésies amoureuses de Guido Cavalcanti, et particu* llèrement ses nombreux sonnets , sont entachés de deux défauts qui s'engendrent habituellement l'un l'autre, l'extrême recherche et l'obscurité. Ces défauts lui sont communs avec tous les rimeurs de son siècle qui , à l'imitation du Provençal Arnaud Daniel , cultivent les Caras rimas [rimes recherchées). Ce manque de clarté provient bien un peu de l'imperfection de la langue , mais aussi et surtout de la tournure de son esprit adonné aux études philosophiques. En effet, il cherche à analyser, à disséquer l'anumr ; il a recours , pour expri-» mer et peindre ce sentiment, à toutes les subtilités de la dialec- tique enseignée dans les universités d'alors. Mais comment ne pas l'excuser, lorsqu'on voit un génie comme Dante compter les esprits de l'amour qui par les yeux entrent dans le cœur, et conamënter sé- rieusement ses pfiqpreê sonnets, en indiquer les avisions et les sub- Tome I. -« I* LÎYniMMU 1^ U2 REVUE NATIONALE. divisions, comme s*il s^agissait d*une thèse de philosophie? Je prends au hasard une de ces gloses qui nous montrent le sonnet dans un déshabille fort peu poétique. CI Ce sonnet se divise en deux parties. Dans la première je parle de I*Amoiir comme puissance, et dans la seconde je dis comment sa puissance se rédnit en action... La première se divise en deux parties: l'' Je dis dans quel sujet est cette puissance ; 2» Comment ce sujet et cette puissance sont produite en être, et comment l'un garde l'autre, ainsi que la forme garde la matière- Dans la seconde je dis conmicnt cette puissance se réduit en acte, et d'abord comment il se réduit en homme, puis en femme. » Nous voilà aux antipodes de la poésie, en pleine philosophie lastique, et, si nous n*y prenons garde, nous allons, à propos d*amour, nous trouver engagés au milieu de la mêlée des nominaux! Comment Guido Gavalcanti, le philosophe, rexcellentissime logicien , n'eût-il pis porté dans ses sonnets et ses canzone la dialectique de Técole? C'est là précisément ce qui , de son temps, a fait sa gloire; ses rimes les plus estimées étaient celles qui nous semblent aujourd'hui les plus obscures. La canzone qui a mis k comble à sa célébrité est à peu près pour nous lettre close; c*est une abstraction scolastique qui renfermait, à ce qu'il paraît, la quintessence de l'amour; mais il ne nous reste plus que le vase, h liqueur s'est évaporée sans même laisser après elle cette suaie odeur que la vieille femme de Phèdre trouvait encore à la lie du Falerne. II expose sur l'amour une théorie quasi-platonique de l'amour. L'amour a son siège dans la partie ou se tient la mémoire; il est créé et prend un nom qui tombe sous les sens; il a dans rinfet lect, comme dans son sujet, son séjour et sa demeure, etc. Ces ofas* cures élucubrations se terminent par cet envoi où respire la satisft^ tion qu'il éprouve d'avoir écrit un tel chef-d'oeuvre, et le dédain le plus accentué pour ceux qui , comme nous , auraient le malheur de ne pas le comprendre : « Ma caniùne, tu peux aller en sécurité où il te plaira ; car je t*ai si bias parée que ton rai sonnement sera loué des personnes qui ont de Tintelligeiioe. Avecl^ aiHrestu a'as pAS «nvie de Tarrôter. • Les contemporains et la postérité, jusqu'au seixiene sièda, applaudi au poète. Cette canzope a eu les homieurs ^'od mmtààL alors à ce ^'oo prisait le plus ; elle fut illustiée de gloses et de GUrDO CAVALCAt^TI. HS mentaires, et le premier interprète qui s'efforça de réclaircir par ses doctes réËenione, ce fut, — te fait est digne de remarque, — un pré- hrt célèbre, Égîdio Ck>I(mna, général des Augustms, cardinal-arche- Tdque de Bourges, surnommé le Prince des ttiéologiens, qui mourut en 1318, quelques années seulement après Guido Cavalcanli. x\près lui, elle fut encore commentée par le Florentin Dino del Garbo, grasd philosophe et médecin du pepe Jean XXII, par fra Padlo del Rosso, Jacopo Mini, Plimo Tomacetti et Geronimo Frachetta, per- sonnages peu connus, mais dont le travail atteste le cas qu*on faisait de cette cansone de Guido. Un fait qui semble jeter quelque jour sur Fintroduction delà doc- triae platonicienne en Italie, en montrant combien les esprits étaient préparés à la recevoir par le mysticisme et la poésie, c'est que Marsîle Ficin, le gavant interprète et commentateur de Platon, a fait le plus grand éloge de la canzone de Guido. Dans le Banquet platonique ordonné par Laurent de Médicis, et dont les convives étaient Tévêque de Florence, Marsile Ficin, Cristoforo Landino, Jean Cavalcanti de la noble famille du poëte, et quelques autres fervents disciples de Platon, on discute, •on commente le Banquet de ce philosophe ; cha- cun joue le r61e d'un des personnages du dialogue, et im certain ChristophorusMarsupimis, qui représente Alcibiade, s'exprime ainsi: « Je félicite beaucoup, mon cfaer Marsile, la famille de ton ami Jean Caval- eanti; car, parmi un grand nombre de chevaliers très-ilhistres par leursafvoir et par leors hauts faits, elle a produit Guido, philosophe qui a bien mérité de la république, et supérieur à son siècle par la vîgtieur etla finesse de sa dia- lectique. Imitant dans ses mœurs, comme dans ses vers, Tamour socratique, il a exprimé en peu de mots tout ce que vous avez dit (sur l'amour).... Ce phi- losophe semble avoir inséré dans ses vers, avec un art merveilleux, toute la philosophie de Platon >. • On n*oserait contresigner ce eertificat de nKmlité et devertu socra- tique que Marsile Ficin délivre à Guido Cavalcanti ; dans une char- mufile pasionreille il exprinse trop bien Tmnour antique, comme le chantait k fiicBien Théoeirte , pour qu'on puisse croire qu'il n'adora que la Ténus-oMeste At Platon. Mais ce qui paraît vrai dans ce juge- ai. Jforsik Fteîti, Ed. Bécfaet» t il, p. 845. In tomwoiimn ora^to septima^ c i. Ginguené» dans une de ms notes, dit fue Marsila Ficin a parlé de Guid» dans ^n Çommentatre sur le Convtto de Dante. C'est une erreur évidente. Marsile Ficin a commente le Ikmquei de Platon, et c'est dans cet ou\Tage ^*S 6it Ml mentent Guido. 444 REVUE NATIONALE. ment de Marsile Ficin, c'est que Guido a pressenti la théorie plato- nique de Tamour, dont la plus haute expression poétique se rencontre dans Pétrarque. La poésie amoureuse, dès la un du treizième siècle, se tournait de ce côté. Elle préparait déjà les voies à la philosophie platonicienne , et elle a dû contribuer au triomphe que Platon rem- porta sur Aristoie. Guido Cavalcanti n'a pas toujours chanté Tamour dans un langage aussi abstrait, et si ses contemporains ont pu trouver qu'alors il était moins bon dialecticien, je suis d avis qu'il était beaucoup plus poète. Tiraboschi avait remarqué avant Ginguené, qui, de bonne foi, s'at- tribue le mérite de la découverte, que Tune de ses ballades amoureuses fut composée durant son exil à Serazzana. Elle est remarquable par un sentiment de tristesse vraie et de douce mélancolie qu'inspire au poète l'attente de sa mort prochaine. 0 Puisque que je n*cspèrc plus, dit-il, retourner jamais en Toscane, A ma ballade, va-t*en, U^gère et sans bruit, di*oit à ma dame, qui par sa courtoisie te fera un accueil honorable. « Tu sens bien, ma ballade, que la mort me presse et la vie m'abandonne; tu sens bien comme il fait battre mon cœur, cet amour dont me parie cha- cune de mes pensées ! Je suis si ail'aibli que je n'ai plus la force de souffrir! Si tu me veux servir, mène avec toi, mon âme, je t'en supplie, quand elle sortira de mon cœur. « Ah ! ma ballade, à ton amitié je recommande cette Ame qui frissonne ; par pitié, mène-la à cette belle dame, vers qui je t'envoie. Ah 1 nia ballade, dis-lui en soupirant, quand tu seras devant elle : cette Ame, votre servante, vient pour rester avec vous, étant séparée de celui qui fut esclave de Tamour. « Et toi, ma voix faible et tremblante, qui sors de mon cœur avec des larmes, va avec mon Ame et cette ballade lui parler de ma vie qui s*éteinL Vous trouverez une dame charmante et d*un cœur si doux que ce sera on bonheur pour vous de rester toujours près d'elle. 0 mon Aiue, et toi, ma ballade^ adoreMa donc toujours comme elle le mérite. » Dans ces touchants et mélancoliques adieux à la vie et à l'amour on sent trembler la voix de l'exilé qui meurt loin de sa patrie et de celle qu'il aime, et l'émotion nous gagne à la vue de cette douleur si sincère et si résignée. Enfin, il est arrivé à Guido Cavalcanti d'esquisser quelques petits tableaux d'une fraîcheur et d'une grâce antiques. Il a surtout une pastourelle qui peut soutenir la comparaison avec les plus jolies chan- sons d'Anacréon et les plus délicieuses élégies de Properœ ou de Ti« GUÏDO CAVALCANTI. 445 bulle. Ce n'est pourtant point une imitation, et elle porte bien Tem- preinte du génie moderne. Dans un bois je trouTai gentille pastourellei; Jamais étoile aux cieux ne me parut si belle I Sur son col ondoyait l'or de ses blonds cheveux ; Rose était son visage, et pleins d*amour ses yeut. Sa houlette guidait une troupe pressée De brebis; ses pieds nus baignaient dans la rosée. Elle chantait, — l'amour respirait dans sa voix, Et grâces et plaisirs la paraient à la fois 1 Moi, je la saluai, Tâme d'amour ravie. Demandant si quelqu'un lui tenait compagnie. Comme ses contemporains, Guido Cavalcanti nous choque parfois en ornant d'images saintes et divines des pensées d'amour profane. Dans un sonnet qui, de nos jours, semblerait d*une audacieuse im- piété, et qui blesse même Guido Orlandi auquel il l'adresse, il parle ainsi de sa dame : « Guido, une image de ma dame est adorée à San Michèle in Orto, d'une beauté chaste et pieuse, elle est le refuge et la consolation des pécheurs. « Quiconque s'humilie dévotement devant elle, en a d'autant plus de reconfort qu'il est plus languissant. Elle guérit les infirmes, chasse les démons et rend la vue aux aveugles. » « Elle guérit en public les grandes langueurs, le peuple avec respect s'in- cline devant elle et deux luminaires l'ornent au dehors. et Sa renommée va par les sentiers les plus lointains ; les frères mineurs disent, il est vrai, que c'est une idole, mais c'est par envie, parce qu'elle n'est pas leur voisine. » Cette confusion étrange du sacré et du profane, qui vient sans doute de la confusion du spirituel et du temporel, est un des caractères de Tart italien. Guido divinise sa maîtresse et en fait une madone. Dante, qui place Béatrix dans le paradis à côté de la Vierge, commence ainsi un sonnet de la Vita nuova .• « 0 vous qui parcourez le chemin dé Tamour , faites attention et dites s*îl est une douleur plus grande que la mienne. » Puis il a bien soin d'ajouter en note : c< Je fais appel aux fidèles d'amour au moyen de ces paroles de Jérémie : 0 vos qui transit is per tiam^ atiendite et vide te si est dolor quasi dolor meus. r> Dans une autre partie du même ouvrage il établit, comme une infaillible. vérité, que Béatrix est un neuf^ le carré de troisy c'est- à-dire un miracle dont la racine carrée est la sainte trinité, en sorte 446 REVUE NATIONALE. que le Père, le Fils et le Saint-Esprit produisent cette dame, oomme trois fois trois font neuf! Pétrarque, ce poole de Tamour, ce prétce qui a bien plus chanté les louanges de sa dame que celles de Dieu, compare la naissance de Laure à celle du Sauveur, et la gloire du pauvre petit bourg où cette men'eilleuse beauté vint au monde à celle de Thumble Judée où fut le berceau du Christ. Pour lui, Laure est une sainte devant laquelle il se prosterne en adoration. L'adore c *nch)no conie cosa santa. Boccace va jusqu'à ériger en principe ce mélange du sacré et du profane. « La tlu^ologic et la poi^sic, dit-îL sont presque la inOnic chose, quand elles 8C proposent Icniéuie objet. J'irai niéuie jusqu'à avancer que la théologie n'est rien qu'une poésie de hieu et une fiction poétique. » Boccace avait été chargé par ses concitoyens de lire et d'expliquer en public la Divine Comédie, et, pour ses lectures et ses leçons, il montait dans la chaire d'une église de Florence ; c'est dans ce sanc- tuaire, du haut de cette chaire, que cet autre prêtre, auteur du Déca- méron^ enseignait que la poésie est théologie, tilaihéoXogic poésie de Dieu^ fiction poétique. Les théologiens, loin de se récrier contre cette prétention de la poéne humaine envahissant le domaine de la poésie de Dieu, lui ont en quelque sorte tendu la main. Voyant Tamour spiritualisé par les poètes, ils firent des traités pour le concilier avec la foi et la niocale. Un contemporain de Pétrarque, Giovanni da Fabriaiio, essaya .da démontrer que la doctrine de Platon pouvait s'accorder avec la Bible;' « Les moines se mirent à prêcher sur l'amour, en citant rexciiiple des poëtes célèbres, et à enseigner que les Ames des dames trépassées seraient plus tôt accueillies au ciel, quand elles seraient assistées par Tamour et les prières de leurs amants* « Mcsser Francesco Petrarca qui vit encore aujour- d'hui, disait uu prédicateur dominicain, eut une amante spirituelle appelée Laure. C'est pourquoi , depuis qu'elle est morte, il lui est resté plus fidèla que jamais, et il lui a donné tant de gloire que son nom célébré par Lui ne mourra jamais. Voil;l quant au corps; puis il a fait pour elle tant d'aumôneSi^ il lui a fait dire tant de messes et d'oraisons, avec tant de dévotioQ , que sî elle avait été la plus méchante femme du monde il Taurait tirée des maint du diable; mais on raconte qu'elle mourut comme une sainte ^, » \ . Ugo Foscolo , Saggio 9oprà Vamore del Petrarca. Nelle rime di Fèfrarto. &d^ Didot, p. 42, — Tirabûschi, t. V, lib. uu GUIDO CAVALCANTI. 447 Les aumônes que l'on engage à donner, les messes que Ton invite à faire dire, au nom de Tamour, pour retirer les amants des mains du diabk et v^rster dé l'argent àsmê les maiiisdkft tiolnâs, lieéL^^ pas un indice de cette piféoccupation du temporel qui a si souvent, en Italie surtout, causé un grand préjudice à la religion, en confondant les choses humaines avec les choses divines, lés intérêts avec les dogmes? Tel qu'il est, Guido Cavalcanti a eu Thonneur d*étre comme Tombre du mâle génie de Dante. Cristoforo Laudino, au début de son Com- mentaire sur la Divine Comédie, a parfaitement jugé son œuvre : « Lisez, dit-il, lisez, je tous prie , les contemporains de Guido Cavalcanti^ et vous jugerez qu'ils n'avaient qu'une poésie grossière et dans l'enfance, ne edUtenant rien que de très-vulgaire ; mais dans Guidb commencèrent à ap- paraître, sinon achevés, du moin6 ébauchés, on grand nombre d'ornements oratoires et poétiques, et Ton aurait pu avoir en grande estime son style docte et sobre, si à l'apparition d'une plus brillante lumière, il ne fût devenu tel que la lune en face du soleiP. » Cette brillante lumière qui fit pâlir Téclat de Guido Cavalcanti s^ obscurci les noms de ceux qui gravitaient autour de cet astre éclipsé^ comme Guide Orlandi, Gianni Alfani, ses amis, et Lapo dcgli Ubertî» son beau^frère et fils du grand Farinata. a Gtiido est k seul qui voie Tamour, » disait avec admiratioa G4annî Alfani. Il a vu plus haut que y amour ; c'est ce qui le distingue de ses contemporains et le place atK dessus d'eux. Si Etente a efl^cé la renommée de son maître et ami, et (le tous les diseurs en rimes du treieiëme siècle, c'est qu'il a visé pths haut encore que Cruido Cavalcanti'. * • f. Commentaire de Dante, revu par Piero Figino, maître en théologie , et ai^ellent prédicatèiir, juin, i^07. Venise, Apud Bartolomeo Zanni (curieuse édMion de DanteK Armand Rivière. • POLITIQUE DE MAZARIN A L'ÉGARD DE L'ITALIE PROJET liK FAIHE ROI T*K NAI'LES LN PRINCE DE LA MAISON I»E SAVOIE Kl l'E DONNER A LA FRANCE LA FRONTIÈRE DES ALPES. (i64(>.) Le cardinal Mazarin est surtout remarquable par la supériorité de son génie diplomatique; pondant dix-huit ans, à travers toutes les vicissitudes do la fortune, il poursuit les projets de Richelieu pour réunir à la France F Alsace et le Roussillon. Les traités do Westphalie et des Pyrénées, qui donnèrent k la France sa frontière naturelle an nord et au sud, sont trop connus pour y insister. On sait aussi que. Mazarin , dépassant la pensée même de Richelieu , voulut faire de la Belgique une province française. « L'acquisition des Pays-Bas *, écrv vait-il aux plénipotentiaires français de Munster', formerait à la vilk de Paris un boulevard inexpugnable, et ce serait alors véritablement que Ton pourrait Vappeler le cœur de la France, et qu*il serait plaicé dans Tendroit le plus silr du royaume. L*on en aurait étendu la fron- tière jusqu'il la Hollande, (*t du côté de TAllemagne, qui est cdaî d*où Von ])eut aussi beaucoup craindre, jusqu'au Rhin, par la réten- tion de la Lorraine et de TAlsace, et par la possession du Luxem- bourg et de la comté de Bourgogne (Franche-Comté). » Ce que Ton sait moins , c'est que Mazarin voulut aussi donner à It France la barrière des Alpes, et que ce projet se rattachait à sa poli* tique générale sur Tltalie. Cette province était depuis Charles-Quint sous la domination de la maison d'Autriche. Les Deux-Siciles et le 1. 11 s'agit ici des Pays-Has espagnols, qui correspondent à peu prùs aa royaume actuel de Belgique. 2. Voy. les Négociations relatives à la succession d'Espagne, par M. Mignelf t. I, p. 178. POLITIQUE DE MAZARIN. 449 Milanais étaient gouvernés par des vice-rois espagnols, et la plupart des petits souverains d'Italie, Toscane, Parme et Plaisance, Modène, les papes eux-mêmes, recevaient le mot d'ordre de Madrid. Henri IV et Richelieu avaient lutté contre cette prépondérance de l'Espagne en Italie. Ils avaient gagné la maison de Savoie , et c'était une princesse française, Christine, fille de Henri IV, qui régnait à Turin, au nom de son fils mineur, à l'époque où Mazarin succéda à Richelieu. Les historiens modernes ont reproché à Mazarin de n'avoir pas profité des mouvements de l'Italie pour soustraire cette contrée à la domination espagnole. Ils ont accusé le cardinal italien de n'avoir songé qu'à son influence personnelle dans les États pontificaux. Il voulait, disent-ils, que son frère, Michel Mazarin, devînt aussi car- dinal, et voilà pourquoi il fit la malheureuse campagne d'Orbi- tello (1646). M. Henri Martin (et je le cite comme un des plus autori- sés parmi nos contemporains], s'appuyant sur un écrivain du dix- septième siècle, Montglat, soutient que, si Richelieu eût été vivant, la révolte de Naples eût eu une bien plus grande suite. « Mazarin, ajoute- t-il ', perdit tout pour avoir tout voulu régler à loisir dans le cabinet, au lieu de se contenter de suivre la fortune. Anne d'Autriche s'était, prétend-on, retrouvée un peu Espagnole en voyant sa maison si près de sa ruine, et avait dit que, si les Napolitains voulaient pour roi le duc d'Anjou, son second fils, elle les soutiendrait de toute sa puis- sance, mais qu'elle aimait mieux Naples entre les mains de son frère que du duc de Guise. Ce mot impolitique de la reine mère semblerait excuser jusqu'à un certain point Mazarin, qui ne pouvait rien que par Anne, et le décharger de la responsabilité d'une grande faute. » H. Henri Martin ne fait ici que reproduire les reproches plusieurs fois adressés à Mazarin par les contemporains ou par des historiens modernes. Cette partie de son ouvrage a été acceptée sans contesta- tion, et a reçu la sanction des suffrages les plus imposants. On peut donc considérer cette critique de la politique de Mazarin et d'Anne d'Autriche, relativement à l'Italie, comme généralement approuvée. Cependant elle s'évanouit lorsqu'on étudie les pièces authentiques émanées du ministre et de la reine , et spécialement les instructions données aux chefs de l'expédition de 1 646. Mazarin, qui connaissait parfaitement la situation de l'Italie, voulait enlever Naples aux Espa- gnols, placer sur le trône des Deux-Siciles un prince de la maison de Savoie, Thomas de Carignan ; mais il demandait pour la France des garanties , entre autres plusieurs ports en Italie et l'abandon de la Savoie à la France, dans le cas où la branche de Savoie-Carignan 1. Histoire de France, 4* édit., t. XII, p. 252 et suiv. 450 REVUE 7IAT10!1ALE. viendrait à succéder au Piémont, et à réunir Naplos et le nord de Tltalie sous une m>>nie domination. Ces projets de Mazarin, qui scmblient une divination de la politique moderne âe Ta France, devaient abou- tir 5 un double résultat : rssurerà la France ses fipontières naturelle! des Alpes et lui donner la principale influence en ïtalie. En exposant ce plan d'après les pi^ces originaUîs, nous rectifierons xxno errenr de l'histoire, et nous fournirons une preuve de plus du génie diplodui- tique de Mazarin. 1 A peine entré au ministère, le cardinal poursuivit avec une ardeur infatigable les plans de son prédécesseur sur Tltalie. Il envoya aon secrétaire, Hugues de Lyoïine, (|ut a été dans la suite un des niinisUM les plus émiuents de Louis XIV, visiter les petits princes italiens. Be Lyoïiiie s arrêta surtout ù i^arnie où régnaient les Farnèse, à Modëoe soumise à la maison dEste, et à Florence où lesMédieis ne brillaieiK plus que par le souvenir de leurs ancêtres. Il travailla à réconcilier ces princes et la république de Venise avec le pape Urbain VIII. Le traité fut signé en 1044, sous la médiation de la France, qui prit dèt lors une forte situation dans Fltalie centrale, en même temps qu'elle opposait dans le Nord la puissance du Piémont à celle des gouvev* neurs espagnols de Milan. La correspondance de Mazarin avec d'Ai^ gues-Bonnes, qui représentait la France à Turin, atteste avec quel z^ et quel succès le cardinal entretint et resserra l'alliance entre les deuK régentes de France ei de Savoie. Malheureusement le succès de cette habile politicpie fiit compromis par la mort du pape Urbain Vill (Barberini), arrivée en 1644. U eut pour successeur Innocent X (Pamphilio) qui se déclara ouvertement en faveur de l'Espagne. Le nouveau pape laissa sans pasteurs laei églises de Portugal et de Catalogne, parec que ces deux pays> étaient en guerre avec Philippe IV. Dans une promotion de huit cardinaux qui eut lieu au commencement de son pontificat , il ne nomma Grémonville exigeait que, dans les vingt-quatro heures, l'ambassadeur d'Espagne livrât les assassins ou sortit des États pontificaux. En casde refus, il menaçait de qnitter lui-môme Rome avec tous les Français. Innocent X tergir versa , et l'ambassadeur ,^ reconnaissant que la force seule pourrait ramener le pape à de meilleures dispositions pour la France, quitta Rome vers la fin d'avril 1 645. Il Ce fut alors que Mazarin résolut de portes i» coup déciaif poav 452 HEVUE NATIONALE, consen^r et étendre rinfluence de la France en Italie. 11 fit équiper une flotte à Toulon et en donna le commandement à l'amiral de Brezé, avec ordre d'aller attaiiuerles/^re.^iW/.»* de Toscane. On désignait sous ce nom plusieurs villes que les Espagnols possédaient dans Tltalie centrale, et au moyen desqu(;lles ils essayaient de maintenir ce pays sous leur domination, pendant que le duché de Milan et le royaume de Naples leur assuraient la possession des deux extrémit«»s septen- trionale et méridionale. Le but avoué de l'expédition franvaise était l'attaque de ces villes; mais il y avait d'autres desseins plus secrets et qui furent conduits avec un profond mysttTC. Mazarin avait fait étudier par de Lyonne et par ses agents en Italie la situation de tout le pays et particulièrement celle du royaume de Naples. Un mémoire, qu'on lui remit vers 1G45, parle de rirritation profonde {\\x\ se manifchtait dans cette contrée et faisait présager une révolution. On y remarquait que les Napolitains avaient été systéma- tiquement exclus du gouvernement de toutes les places, et qu'ils aspi- raient i\ secouer le joug de l'Espagne; mais en même temps Ton ajou- tait qu'ils n'étaient pas disposés ù remplacer cette domination par ceOe de la France. La vivacité fi^nçaise les effrayait et provoquait leur jalousie '. Ce qu'il leur fallait c'était un roi italien, choisi hors de leur pays, pour éviter les rivalités naturelles aux grandes Familles napolitaines. Le mémoire se terminait par l'indication de plusieurs points de la cùte où l'on pouvait débarquer en toute sécurité, et sur- prendre les places qui n'étaient pas suffisamment munies de vi^Tes ni de garnisons. Ainsi renseigné sur la vraie situation de Naples, Mazarin résolut de choisir pour occuper le trône de ce pays un prince italien dévoué i la France, d'une puissance médiocre et hors d'état de se soutenir par lui-même contre l'Espagne. Le prince Thomas de Carignan, d'une branche cadette de la maison de Savoie, réunissait ces condi- tions. Après avoir été pendant plusieurs années l'allié et presque le serviteur de l'Espagne, il s'était attaché, dès le temps de Louis XIII et de Richelieu, à ralliance de la France, et Mazarin comptait sur son dévouement. D'ailleurs il se réservait de prendre ses précautions avec lui et de s'assurer, au cœur même de l'Italie, des places fortes qui rendraient le pape plus impartial et tiendraient le nouveau roi dans t. « Ils ont éprouvé, dit Tautcur du Mémoire, que les Français ne peuvent oublier leur nature libre et leur familianté trop grande dans la pratique de leurs femmes, et la conversation qu'on ne leur peut ôter, point si sensible aux rcgnicolcs et à toute ritalic, que la moindre chose en cela les ofiTense en Thonneur et la réputation, i POLITIQUE DE MÂZARIN. 453 une demi-servitude. Enfin , prévoyant le cas où le prince Thomas de Carignan viendrait, par la mort de son neveu, à hériter du Piémont et à réunir Naples et Turin sous un môme sceptre, il demandait la Savoie pour la France, et portait jusqu'aux limites naturelles des Alpes les frontières du royaume. Ce fut, d'après ces principes, que fut préparé un projet de teaité secret ^ entre le roi de France et le prince Thomas. Comme c'est un document entièrement inconnu, je le donnerai textuellement en abré- geant quelques formules et en rajeunissant légèrement le style : « Sa Majesté cédera, pour elle et ses successeurs rois, à M. le prince Thomas et à ses descendants, les droits de la couronne de France sur le royaume de Maples, et en fera une plus amnle renonciation en faveur de M. le prince Thomas et de ses descendants, aux conditions ci-après déclarées. Moyennàrt ce, M. le prince Thomas s'obligera de reconnaître le saint-siége apostolique comme ont fait les rois de Naples, et Ton estime qu'il sera même avantageux d'y ajouter quel- ques marques de plus grand respect envers l'Église, afin que les papes, fa^uvant en ce changement un traitement plus avantageux que celui qu'ils reçoivent des Espagnols, ils n'aient pas sujet de se rendre favo- rables à leurs desseins, y ayant toutes sortes d'apparence qu'ils n'o- metteront rien pour engager Sa Sainteté contre celui qui les aura chassés du royaume de Naples. « Le prince Thomas cédera au roi la rade et la place de Gaête en la mer de Toscane, et un autre port et place en la mer Adriatique, ou en quelque autre endroit, ainsi qu'il en sera convenu avec lui, afin de faire connaître à tout le monde que la reine régente ne s'est pas hâlée d'abandonner les droits du roi son fils sans en tirer récompense et utilité, et, en outre, pour avoir moyen d'assister M. le prince Thomas sans en être empêché, quard même îl y aurait un parti puissant formé contre lui dans le royaume de Naples. La garnison de ees deux postes sera entretenue par la France en la manière qui sera convenue. « M. le prince Thomas fera ligue offensive et défensive avec Sa Majesté et promettra, de sa part, de l'assister envers et contre tous, soit contre les ennemis de l'État au dehors, soit contre les factieux au dedans, s'il arrivait quelque soulèvement dans le royaume. En cas de guerre contre qui que ce soit ou de trouble dans le royaume, M. le prince Thomas, étant roi de Naples, assistera Sa Majesté d'un i. L'intention de tenir le traité secret était si formelle, qu^il était recom- mandé à rintendant de Tannée, auquel on remit le document chiffré, « de le décbiiTrer lui^néme sans la participation de qai que ce soiL • IS4 REVUE NATIONALE. nombre de Taiseeaux, de galères ot de troupes, qu'il entretiendra à ses dépens tant que la guerre étrangère ou intestine durera. L'on con- Tîendra de ce nombre de vaisseaux et galères, et il s'obligera de les fournir et entretenir et de les unir aux armes de Sa Majesté, soit pov la défense de ses* États, soit pour quelque entreprise qu'elle veaiDe faine. « M. le prince Thomas, étant établi en la possession du royaune de Naples, laissera à In disposition de Sa Majesté une des principM- tés, duchés ou autre État notable, de ceuï qui sont tenns présente- ment par les Espagnols ou par leurs vassaux et sujets qui soirvoit leur parti et sur lesquels il y aura justice de les confisquer. Sa Ma- jesté en disposera en laveur de telle personne que bon lui soroblera, à condition de reconnaître le roi de Naples en la même manière qu'il se fait à présent. ur son dédommagement. On laissera jouir le roi de Pologne des revenus qu'il a dans le royaume de Naples, et sombla- blemcut le prince de Monaco, afni de décharger Sa Majesté de ce qu'elle est obligée de lui donner de son domaine dans le royauna. « M. le prince Thomas remettra à la disposition de Sa Majesté h part qu'il a eue pour lui et les siens de feu madame la comtesse de Boissons, à la charge de récompenser madame la princesse sa fenuae en autres choses '. c Le prince Thomas ou ses descendants venant à succéder audooiié de Savoie et à la principauté de Piémont, après leur établisaeneot en la possession du royaume de Naples, il cédera à Sa Majesté pour. elle et ses successeurs le duché de Savoie et tout ce qui est en deci des monts proche de la France, en récompense de Tassistance qoe Si Majesté lui aura donnée pour la conquête du royaume de Naples et de la cession qu'elle lui aura faite des droits qu'elle y prétend. Povr la conservation du Piémont et de tout ce qui appartiendra evk ce cas-là au prince Thomas dans la Lombard ie, Sa Majesté promettra de Tas- L La princesK de Carignan , femme du prince Thomas de Savate, sœur du comte Louis ëe Seissons, tué à la batailla de lallarfée, en fM4. POUnOUE DE MAZARIX. k^ sister en la manière dont il sera conyeiiu, en sorte qu*il ies possède paisiblement et sûrement. » Ce projet de kaité, qui est revêtu de la signature du roi et du contre-seing du ministre te Tellier^ ne devait être ratifié qu'après la prise d*OrbiteUo, une des villes que l'Espagne possédait sur la oôte de Toscane. Le siéjge fiit entrepris au mois de mai 4 646 ; mais la mort de Tamiral de Brezé tué dans une bataiUe navale, les maladies 4)ui décunèrentrarmée française et le ret^d des secours qu*on luien voyait firent échouer Texpédition. JULazarin, qui y attacliait la plu^ haute im4)ortance, ordonna immédiatement Féquipement d'une nouvelle flatte. Malgré Tétat déplorable des finances, les préparatifs furent poussés a,vec vigueur. Quelques mois après Téchec d'Orbitello, uue autre ville de Toscane, Piombino, tombait aux mains des Français ; le pape intimidé proclamait cardinal le frère de Mazarin ei s'engageait à garder une stricte neutralité entre la France et l'Espagne. Ce fut là tout ce que put obtenir le cardinal. La révolte qui se préparait depuis longtemps â Naples éclata, il est vrai, comme Mazarin l'avait prévu; mais ce fut un mouvement populaire, provoqué par des passions aveugles, mal dirigé par le pécheur Masaniello et bientôt étoufi'é pair les intrigues espagnoles. Lorsque le feu se ralluma l'année suivante, la présence du duc de Guise sembla donner un chef plus habile à la révolte; mais Mazarin avait peu de confiance dans ce héros de roman; d'ailleurs la Fronde commençait, et l'opposition aveugle du parlement refusait au ministre les ressources nécessaires pour continuer une guerre lointaine. Le duc de Guise, abandonné à ses propres forces, ne tarda pas à suc- comber. Si donc les plans de Mazarin sur l'Italie ne furent qu'imparfaite- ment réalisés, ce n'est pas à lui, mais à ses adversaires, qu'il faut l'imputer; la gloire de les avoir conçus lui reste tout entière. Avoir marqué avec tant de justesse le but auquel devait tendre la France, lui avoir assigné ses limites naturelles et réalisé en partie ces pré- visions, c'est là un titre que rien ne saurait effacer. On pourra accuser Mazarin de misérables intrigues, dévoiler les faiblesses de son carac^ tère et les vices de son cœur; on abaissera l'homme, mais l'histoire impartiale ne saurait méconnaître la supériorité du ministre. Le Rous- sillon, l'Artois et l'Alsace conquis, le Portugal délivré, la Catalogne envahie, la Suède triomphante, la Hongrie détachée de l'Autriche, l'Italie se soulevant contre l'Espagne, enfin l'Empire triomphant de l'empereur, sont la réponse la plus éloquente à tous les pamphlets des frondeurs. Quant à la coïncidence des projets formés pour l'Italie, il y a deux 436 REVUE NATIONALE. siècles, avec les plans que nous voyons se réaliser de nos jours, od aurait tort de s*en étonner. Il y a toujours eu dans la politique eité- rieure de la France, lorsqu'elle a été dirigée par des chefs dignes d'une grande nation, un plan qu'ils ont suivi comme d*instinct. Henri IT, Richelieu et Mazarin, pour ne parler que d'une des phases de notre histoire, ont été dirigés par une mt^me pensée : ils ont voulu (tonnera la France les frontières du Rhin, des Alpes et des Pyrénées , soustraire TAllemagne et l'Italie à des influences hostiles et s*y assurer des al- liances fondées tout à la fois sur l'intérêt et sur la justiee. On l'a re- connu pour Henri IV et Richelieu. La part de Mazarin dans cette glorieuse politique a été plus contestée. Tespère que les faits que je viens de rappeler, en m' appuyant sur des documents authentiques, contribueront à prouver que ce ministre avait, suivant ses propres expressions, le cœur plus français que le langage. A. CUÉRUEL. REVUE DE LA QUINZAINE I Après le nombre de relftches et de répétitions générales exigé main* tenant par le cérémonial dramatique actuel pour les pièces auxquelles on veut donner une importance particulière aux yeux du public , le théâtre de TAmbigu-Comique a enfin joué la Dame de Monsoreau de MM. Alexandre Dumas et Auguste Maquet, un de ces interminables romans découpés en scènes où le spectateur est obligé de venir avec douze volumes sous le bras, s'il veut comprendre quelque chose \ ce qui se passe devant lui; car, avec les récits d'aujourd'hui, il est impru- dent de trop se fier à sa mémoire. Qui pourrait retenir les innombra- bles incidents et se rappeler les cent héros d'un roman qui n'a pas mis moins de cinq à six mois à paraître dans un journal? Quant à moi , j'y renonce. Le public a l'air de faire de même et de prendre im médiocre plaisir à voir, dans une sorte de panorama dialogué, une foule prodigieuse de personnages défilant comme autant d'enlu- minures vivantes f de croquis animés qui semblent échappés d'un album. Rien ne convient moins que ce procédé de drame à la dé- trempe aux hommes du seizième siècle chez lesquels tout est si net- tement accusé, les vices et les vertus, les qualités et les défauts. Ceux dont la physionomie semble vague et indécise ont, quand on le cherche bien , un côté qui les distingue et où ils sont marqués d'une empreinte particulière. Cet Henri III, parexeînple, que nous avons vu passer à son tour dans la procession de marionnettes de MM. Alexandre Dumas et Maquet, est, dans un certain sens, un ha- bile politique. Le goût prononcé des cérémonies, fêtes, ballets, qui relèvent, dit-on, la splendeur du tMne, n'est en lui que le sentiment très-vif de la dignité extérieure de la monarchie. Il créa l'ordre du Saint-Esprit qui fut une noblesse dans la noblesse , puisqu'il ne se donnait qu'à la naissance, et un des instruments de faveur les plus utiles à la royauté. La noblesse, perdant toute existence personnelle, Tmm I.— t* LhniMiu lA 438 RtVlE NATIONALE. n'eut MentiM «l'aiitros «li>lirirtions qut? c«tl!es qui lui venaient du roi. I» fnnh'tt hlru lit'vint lin persi»r!iia|ït\ Henri III tbn«]a rétiquette dont Louis XIV fil le j^rainl ressort «le la monarcliie française. Avant Henri III. les palais du roi ne diirrraierit pas seiisthl entent de ceui des autres seij^neurs; ils retentissaient du bruit i\tis disputes privées et drs comliats particuliers. On y vrnail môruf pour vider des que- relles cuînnii' en un liru dt* francliise. Les nia*urs de l'aristocratie élaiijnt alors fort j^rossiiTt-s; îi's liai nos rt'li^'ifuses surt'xcitaifnt en- cort* l'ardeur militaire ^h-^ cts frens Itiujuurs r<'*pée ;ï la main. Non- seulement îT'Ux qui s'y reneonlraienl par «h'voir se battair-nt dans le Louvre, mais encore «m y accourait. eummejeTai dit, exprès pour se ballr*'. l'ordonnance du l'i jafivier l>85 relative a! I rt^^denifnt d»* la maison du mi, voyant qut\ pour abuser de sa prûee à laquf Ih* nnt r- (*«Jur^ ordinairement f*eux qui i»reniient des que- relles en sa cour, ou est entré en si grand mépris de la dignité, respect et révi-rence dues tant \i icelle qu'à sa tlile cour, que souvent puur ceste susdite ri'Siin pnm rie personnes s'y laissent aller plus tacilemeut, qui est cause p1u>ieurs fois île la perte de beaucoup de gens de qualilè et d'honneur et desquels elle pourrait, paravanture, ùTailvenir. tirer de grands et notables s«frvices, et qu'aussi plusieurs qui ont pris des que- relles hors de sa dite cour les viennent dtVideren icelle, coiuiue en un lieu de trancliise exempt de tuute justice et punition, Sadite Majesté, pour obvier à de tels désordres et rél'réner telle licence si peniicieuae à sou autorité et à la conservation de la noblesse, veut et ordonne que désopmais la connoissauce et jugement des susdites querelles ae soient plus retenus à sa dite cour, mais renvoyés au |>arlenieut dans le res>orl duquel Sa Majesté se trouvera lors. » Etre renvoyé devant ie parlemeitt, c'était une bumiliation véritable pour le noble; il n*éiait plus jugé par ses pairs, mais par ses intV>rieurs. Daos le conseil , les gen- tilshommes avaient pour juge le roi, c'est-à-dire, un gentilhomme; au parlement, ils se trouvaient devant des légistes de prufessiou» des hommes de plume. Cette crainte d'être humiliés par les juges roturiers était le seul moyen qu'on eût de contenir la noblesse; il tallait que les excès à réprimer tussent bien grands pour qu'on y eût recours. Cette ordonnance de ioHo, empreinte d'un bout à l'autre d'un ins- tinct très-sûr et très^poli tique, a fondé, on peut le dire, une des bases les plus solides sur lesquelles se soit appuyée la monarchie, rétiquette. Les successeurs de Henri lU n'ont fait que suivre et appli- quer cette politique d'antichambre. Louis XiV lui-même n'y a rica ajouté. Pour être forte , il faut que la royauté dispense uniquement les faveurs. Henri III le comprend : « Sa Majesté, voulant, coauneil est raisonnable, que chacun reconnaisse les honneurs et bieniaiU REVUE DE LA QUINZAINE. 459 procéder de sa libéralité et non d'autres, ne veut dorénavant Sadite Majesté , pour estre d'assez facile accès et e&tre bien honorez sesdiia siibjects de la requérir eux-mêmes, luy estre faict demande par aucun médiateur, soit de bouche ou par escript , en placets ou autre* ment, que pai^ les personnes propres qui les voudraient impétrer d'elle.» Comme la domesticité royale doit être un honneur et une récom- pense, il faut la mériter; avant d'obtenir une place dans la maison du roi, tout gentilhomme devra l'avoir servi pendant deux ans au. moins à Varmée, et comme un tel honneur, ne se partage pas,, le noble ad- mis dans la maison du roi devra sy consacrer uniquement : « Sk Majesté , ne trouvant pas raisonnable ny de sa dignité que ses gen- tilshommes, officiers et autres, qui sont employés en Testât de samai- son, soient domestiques, et aux gaiges et pensions d'aucuns princes, princesses , ny autres personnages de quelque qualité qu'ils soient. » Pour que la monarchie devienne une religion , il faut que la per- sonne du roi soit sacrée; y toucher seulement est plus qu'un hon- neur, c'est une consécration, une fonction auguste qui revêt celui qui la remplit d'un caractère presque sacerdotal. « Sa lyfajesté^veut que nul ne s'ingère de la servir aux choses qui touchent sa personne telles qui s'ensuivent, à sçavoir à son habiller ou déshabiller, à ses repas, à ses desjeuners, collations des après-dlnées ou du soir, ny à lui bailler son bonnet, chapeau ou manteau, ny aussi à son botter et débotter, s'il n'est domestique couché en Testât de sa maison, et non- seulement ayant quartier, mais estant actuellement en service, si par Sa Majesté n'était particulièrement commandé autre/nent. » Plus tard» donner au roi un objet quelconque de sa toilette- sera considéré comme la récompense des plus grands ser\1ces et la preuve manifeste de la plus haute faveur; assister seulement au botter ou au débotter, aune collation, deviendra Tobjetde Tambition d'un homme. Cette sorte de déification de la personne royale, c'est Henri Ili qui Ta commen- cée. L'ordonnance de 4585 est pour ainsi dire le rituel du culte nou- veau. Désormais personne ne se couvrira plus en parlant au roi ou en sa présence , hormis les princes du sang , les cardinaux, le chance- lier, et les ducs de Joyeuse et d'Épemon à Téglise; dans les céré- monies publiques, à la promenade, chacun se tiendra à une distance respectueuse du roi , et ne l'approchera que si le roi lui-même Tap- pelLe. Sa Majesté, lorsqu'elle ira en particulier, « nul ne ne Taccompa- gnera si elle ne luy commande, et nul aussy n'entrera avec Sa Majesté quand elle ira en coche, en carrosse ou chariot qu'elle Tappelle ou Tordonne. » Un roi ne doit pas se prodiguer; il faut qu'il se fasse aussi rare <|ue 46C REYL-E NATIONALE. possible à ses sujets, qu*il s^enveloppe de secret et de majesté. Henri III sentait déjà cette règle si fort recommandée par Louis XÏT. L* ordonnance règle le nombre des personnes qui entreront dans les cabinets du roi. On voit poindre déjà les grandes et petites entrées. Les premiers seigneurs investis de ce privilège sont les ducs de Jovense et d*Épemon. « Sa Majesté déclare que nul n'entrera désormais* i quelque heure que ce soit, en son cabinet lorsqu'elle y sera, qu-'eDe ne le face appeler, ny mesme ceux de ses affaires, sur peine qu'on l'en face sortir, et n'y entrer plus si Sadite Majesté ne le commande autre- ment. » Sa Majesté déclare, on outre, « qu'elle veut qu'il soit porté td respect en ses antichambres, chambres et cabinets, qu'encores que les portes soyent ouvertes, nul n'y entre que suivant les règlements sur ce fait. « Sa Majesté ordonne aussi que nul ne s'asseoiera en sa présence, en ses salles, antichambre, chambres et cabinets, si elle ne le com- mande ou permet; et, en l'absence de Sa Majesté, se pourront asseoir aux susdits lieux les personnes de qualité à qui il sera permis d'y entrer. « Sa Majesté deffend qu'aucun soit si outrecuidé que de s'asseoir dans la chaise réser>'ée pour Sadite Majesté n'y s'appuyer dessus, s'asseoir ou s'appuyer sur les lits d'icelle ou coffres de sa chambre, ny de toucher à aucune chose qui soit sur les buffets, comme i l'éguière. couppe, bouteilles ou flacons, pain, linge ou autres choses qne Ton met sur iceiuy pour le service de Sa Majesté, sinon ceux à qui il est permis par leurs oflices. » Déjà de ce temps-là un duel faillit avoir Heu entre le comte de Saintr-Pol et le duc de Nemours pour savoir à qui « baillerait la ser>'iettc au roi quand il lavait. » Ces grandes questions allaient doré- navant occuper les gentilshommes français d'une façon presque ex- clusive; les facultés les plus hautes ne devaient pas préserver ks esprits de ces petitesses de la domesticité royale, devenues les grandes affaires d'une noblesse qui n'allait bientôt plus se passionner que pour des questions de gobelet, de cuisine, de garde-robe et d'anti- chambre. Dans l'ordonnance de t585, il y a un chapitre intitulé : Ifordrt am le roy veut estre tenu en sa cour, tant au département des heures, que de la façon qu*ii veut être honoréy accompagné et %ervi. En lisant les diffé» rents titres de ce chapitre, on se croirait déjà à Versailles. Tout est déterminé, réglé, spécifié : « L'heure de l'ouverture du Louvre ( cinq heures du matin], celle du lever de Sa Majesté, la liste des personnes qui entreront dans la chambre du roi « avant qu'il soit esveillé. » Cela s'appellera plus tard le petit lever. A cinq heures du matin les REVUE DE LA QUINZAINE. 461 huissiers seront aux portes de l'antichambre royale^ des chambres ^*État, et de la salle d* audience, dans laquelle les princes du sang et autres, les cardinaux, les ofiBciers de la couronne, le grand mattr$ de l'artillerie, ceux des affaires de Sa Majesté, le général des galères, le premier médecin, le sieur de Belliëvre, les secrétaires d*£tat, et les contrôleurs et intendants des finances, et trésoriers de Tépargne. € Sa Majesté ordonne aussi que le grand aumosnier confesseur de Sa Ma- jesté, maistre de la chapelle et oratoire, et le prédicateur qui servira le quartier, les commandeurs du Saint-Esprit qui serviront leurs deux mois , le capitaine des cent gentilshommes et le capitaine des gardes servant le quartier, le capitaine des cent-suisses de la garde qui est François, le premier maistre d'hostel, le premier escuyer, ou, en leur absence de la cour, le maistre d'hostel et escuyer servant le quartier qui seront particulièrement en service, le grand-prévost, le grand- mattre des cérémonies, ou en son absence celuy qui tiendra son lieu, le maistre-de-camp de la garde françoise, le grand-mareschal-des- logis, le capitaine de la porte, les neuf gentilshommes de la chambre servans le quartier, qui seront en leur jour, cinq des quinze gentils- hommes ordinaires du roy qui seront en semaine, l'ambassadeur de la religion de Malte, et les grands prieurs d'icelle, le conducteur des ambassadeurs^ les deux apotiquaires, les deux chirurgiens ordinaires, le barbier servant le quartier, et deux des pages de Sa Majesté, entrent €^n la dite chambre d'audience. Le premier président y entrera aussi et pareillement les chevaliers d'honneur de la reine et de la reine mère. » Voilà, à proprement parler, les grandes entrées; les petites entrées ne franchiront pas la porte de la salle d'audience, elles s'arrêteront dans la chambre d'État. Je me dispense d'en donner la liste, elle n'en finit pas. Henri III aimait l'ordre et la règle autant que Louis. XIV ; tout est prévu dans l'ordonnance, depuis la façon dont l'un des quatre valets de chambre ira chercher au vase l'eau de Sa Majesté, jusqu'à la ma- nière dont il posera le gobelet sur la table. Quatre archers l'ac- compagneront durant cette importante opération. Un essai devra être fait de l'eau en présence d'un des valets de chambre à ce com- mis. Puis vient le cérémonial que suivront les gentilshommes de la chambre lorsqu'ils iront au gobelet prendre la coupe de Sa Majesté, le pain et la serviette; deux archers les mèneront et les iumèneront; il entre dans leur charge d'avertir la bouche d'apporter le bouillon qui sera porté par un écuyer de cuisine accompagné du gar.de-vaiselle. c Le gentilhomme qui portera le pain et la serviette la baillera à celui des princes ou cardinaux, ou autres, qui tiendra le premier 462 REVFE NATIONALE. rang pour la pr<^sentor à Sa Majosté, et le gentilhomme portant h coupe baillera luy-nième le vin à Sadite Majesté, comme le premier médecin baillera aussi le bouillon luyinesme; et quand le premier médecin n'y sera point, sera baillé par cehiy à qui Sa Majestt* ordon- nera dr' b* prendre '' 11t?nri III avait inventé la distinction cfu bouillon; Louis XIV n'était qu'un plagiaire quand il donnait le àofigefur. Ce sont les Valois qui ont créé la cour, ce centre qui a été pendant si longtemps la France tout enti^re; il est bien juste qu'on leur en laisse Tbonneur. Louis XIV a pu perfectionner certains détails, mais il n*a rien inventé; quand 11 a voulu régler le cérémonial de sa maison, il n'a eu qu'à consulter l'ordonnance de loR-ii. C'est une œuvre de génie dans le sens monarchique, et l'on peut dire que Henri TII a rendu h ses succi'sseurs un service considérable. Il a.conipris le pre- mier qu'un roi était une divinité dont tous les mouvenu^iits devaient être réglés d'avance, alîn de suppléer par l'ordre et la réfîularité aux infirmités de la nature humaine. Sous Henri III conmienc** le métier de courtisan avec ses terribles exigences : « Les matins , lorsque Sa Majesté sortira pour aller à la messe ou ailleurs en public, elle veut et entend estre accompagnée de tous les princes, cardinaux, sei- gneurs et gentilshommes jusqu'à ce qu'elle se mette à table, s'ils n'ont excuse légitime. « Si Sa Majesté entre dans ses chambres avant que de disner, cha- cun la pourra suivre jusqu'aux lieux où il est loisible d'entrer aprts qu'elle a fait demander son espée et sa cape le matin, pour la raccom- pagner jusqu'il ce qu'elle se metti* a table, et lors s'en pourront aller disner, excepté ceux <|ui devront assister au disner de Sa Majesté, ainsi qu'il est porté en d'autres artick^de ce règlement. » Le courtisan se levait donc à cin(j heures dû matin, et il accourait au Louvre pour assister au lever du roi; il l'accompagnait à l'église, puis à la promenade, puis il dtvait assister à son dîner. Le * couvert de Henri III a déjà la majestueuse ordonnance de celui de Louis XIV : € Sa Majesté, désirant manger en repos et se gai*der de l'importunité « qu'elle reçoit durant ses repas, defiénd désormais qu'en ses disners et soupers personne ne parle à elle (jue tout haut et de propos com- muns et dignes de la présence de Sa Majesté, voulant icelle que par- ticulièrement à son disner ne se parle que d'histoire et autres choses de sçavoir et de vertu, et se tiendra chacun qui y assistera assez loing de la table, et s'il y a des barrières au lieu où elle mangera, n'en* trera dans icelles, outre Sadite Majesté, que ceux qui mangeront avec elle, et davantage le capitaine des gardes servant le quartier oa son lieutenant ou autre tenant sa place, les deux archers du corps, le premier maistre d'hostel, le premier médecin, qui seront chacun des • REVUE DR LA QUINZAINE. 463 deux costez de la chaire, le maistre d'hostel servant, qui sera au bout 'de la table^ les gentilshommes servants, et aussi les princes, cardi- naux, ducs, officiers de la couronne, et ceux des affaires de Sa Majesté s'ils y viennent, entreront dans les dites barrières, et y pour- ront entrer aus^i jusqu'à trois ou quatre personnes de qualité et d'honneur, d'église ou d'espée au plus, s'il y en a pour lors à ses repas ; dont toutes fois le capitaine de ses gardes, ou celuy qui sera en son absencç, aura l'œil à faire observer ce que dessus, afin que Sadite Majesté ne soit pressée. « Sa Majesté veut aussi que, aux lieux de séjour, ses violons se trouvent à ses disners et soupers.tous les lundis, mardis et jeudis, et les dimanches au soir, et se rangent en lieu commode pour estre entendus de Sadite Majesté. » Ainsi les petits violons du roi eux-mômes sont de l'invention du dernier des Valois. Le mérite du courtisan est donc tout entier dans son assiduité. Cette assiduité automatique énerva la noblesse. Passant tout son temps dans les antichambres du roi ou à sa suite,- le noble ne peut ni goûter les douceurs du foyer domestique, ni veiller à l'éducation de ses enfants, ni gouverner sa fortune, pour laquelle il est obligé de s'en rapporter à la faveur. Du matin au soir, il est au service de la personne royale. De midi à deux heures, cependant, d'après l'ordonnance de1585,le cour- tisan est libre de rentrer cliezlui, à moins qu'il ne soit sur la liste de ceux que le règlement oblige à suivre le roi dans son cabinet. Deux heures de liberté, voilà ce que lui laisse l'étiquette; à deux heures, il est au Louvre, il attend S. M. pour lui faire cortège jusque chez la reine mère ; il se tiendra dans l'antichambre. Cette entrevue, qui a lieu tous les jours excepté le vendredi, dure uneheure. A trois heures, les deux gentilshommes de service flanqués de deux archers, l'un devant, l'autre derrière, vont chercher la collation du roi; le premier gentilhomme porte la coupe, l'autre le pain et la serviette. Un officier du gobelet, un autre de la panneterie, un troisième de l'échanson- nerie suivis des pages de la chambre, portent les plats de fruits et de confitures. Les jours où le roi tient antichambre chez la reine mère, les gentilshommes de la chambre servant par quartier « et non autres » présentent les plats à Leurs Majestés, aux princesses, dames et filles; le sommelier de Téchansonnerie leur verse ensuite du vin. Les violons sont dans l'antichambre. La collation terminée, une autre série d'occupations commence pour le courtisan. « Afin que Sa Ma- jesté puisse être aussy honorablement accompagnée des princes, sei- gneurs et gentilshommes qui seront à sa cour aux heures de ses exer- cices, comme aux autres heures, elle déclare qu'estant au séjour/de 464 REVUE NATIONALE. ladite cour qu à trois heures après midy, elle montera sur ses grands chevaux, auquel lieu elle veut que tous les susdits princes, seigneurs et gentilshommes qui en auront se trouvent avec les leurs; et les dimanches et jeudys jouera au pallemail ou h la paulme, et les lun- dys ira ik la chasse, soit pour coifrre le cerf ou autre chasse. Au partir desquels Sa Majesté ira h vespres, spivie de tous les susdits, si elle n'y a été auparavant; et les autres jours se promènera si pour occa- sion particulière elle nt^ faisait autrement, et en ce cas, elle les en fera avertir Taprès-disnée. » Le roi soupe tous les jours avec la reine mère, excepté les jours de poisson, et le cérémonial est le mi^me que'pour le dîner. Le repas achevé, le courtisan suit le roi chez la reine mère jusqu'à huit heures du soir où le roi se retire et va prendre sa robe de chambre dans la chambre (rÉtat où il Me sa cape et son épée. Alors commeDce la cérémonie du petit coucher. « Ayant été baillée la robe à Sa 3Iajest6 par le grand chambellan, s*il y est, ou sinon par celuy dos premiers gentilshommes de la chambre servant en quartier, ou, s'ils n'y sont, par coluV (les princfs ou autres seigneurs des plus qualifiez qui tien- dra le premier rang, elle s'en ira d roi et en son cabinet, où elle sera suivie de ceux de ses affaires lorsqu'elle le commandera, et non autre- ment; et Tun d'entre eux qui aura pris la bougie d'un des gentils- hommes de la chambre ser\ant en quartier entrera devant elle en son cabinet, et incontinent après entreront aux chambres d'audience et royale tous ceux à qui il est permis d'y entrer depuis que Sa Majesté a l'aict dire qu'elle est esveillée , jusqu'à ce qu'elle face demander sa cape et son espée le matin et non autres; laquelle res- sortant de son cabinet dans la chambre royale pour se deschausser dedans la chaire que tiendra le barbier, qui sera préparée pour cest cffect, à l'instant entreront tous ceux auxquels il est permis d'entrer en la chambre d'audience et d'Estat depuis que Sa Majesté a fait demander sadite espée et cape le matin en ladite chambre royale et non autres; et sera Sa Majesté par deux gentilshommes de sa chambre servants en quartier, qui seront en leur jour de service , deschaussée, auxquels il sera baillé un carreau chacun pour s'age- nouiller dessus. * Les deux gentilshommes qui seront en jour d'apporter le pain et le vin à Sa Majesté iront quérir sa collation lorsqu'elle commencera à se déshabiller en la chambre d'Estat et reviendront soudain avec icelle et entreront dans la chambre royale, attendant dans ladite chambre si Sa Majesté demande sa collation pour la luy apporter, gardant le mesme ordre qu'ils auront fait au desjeuner. < Les chantres de la chambre de Sa Majesté ne faudront tous les REVUE DE LA QUINZAINE. 465 soirs de se trouver en la chambre royale avant que Sa Majesté ait' pris sa robe de nuit, afin' qu'elle les trouve^ en entrant dans s.a chambre royale, faisant la musique. » La collation achevée [Yen cas de Louis XIY), le roi se rrtirait. € Sa Majesté après estre deschaussée, s'allant coucher, ne sera suivie d'aucun dans son cabinet,, que de messieurs les ducs de Joyeuse et d'Espemon,.dont celuy qui sera en quartier prendra la bougie pour esclairer Sa Majesté, et se retireront alors toutes les personnes qui auront esté' au coucher de Sa Majesté. » La journée est enfin finie; le courtisan peut se retirer et prendre un peu de repos ; certes il ne Ta point volé : pendant dix-huit heures il est resté au Louvre, suivant constamment un homme, assistant aux actes de sa vie ordinaire^ le regardant manger, boiîre, dormir. Quelle vie I Les jours se suivent et se ressemblent; rien ne change dans la monotone succession des plaisirs et des occupations. Un jour la paume, le lendemain la pro- menade, le lundi la chasse, le jeudi et le dimanche bal. c Sa Majesté tiendra bal les dimanches et jeudys après souper, et seront allumés avant la fiif du souper les flambeaux. » C'est la vie automatique dans tout ce qu'elle a de plus contraire à la nature humaine. Fabriquer de tels automates n'était point, chose facile. Il fallut trois siècles pour produire ces machines parfaites que l'on vit fonctionner plus tard à là cour de Versailles; c'est à Henri III que revient l'honneur de les avoir inventées; elles furent perfectionnées par Louis XIV et brisées par la Révolution. Les vrais amis de la monarchie on^ toujours eu un faible pour Henri III. Je viens de dire pourquoi. Nul dans les conseils, lâche dans la rue, Henri III fut grand dans son antichambre : espace étroit, qui devait peu à peu cependant contenir la France entière 1 II Parlons maintenant de la fée Hamza, de Farfalla, sa jeune servante, du bûcheron Patinate, du prince Djalma, et de son gouverneur l'u- léma Mohamed, vieilles connaissances que nous retrouvons à l'Opéra sous le costume circassien, après les avoir vues sous des costumes bien différents autrefois. Les pcFSonnages du nouveau ballet que nous avons vu l'autre jour, le Papillon^ ont été tour à tour Français, Allemands, Italiens, Espagnols, Anglais; maintenant ils sont Circas- siens. Grand bien leur fasse! M. de Saint-Georges ne s'est vraiment pas mis en frais d'imagina- tion dans son libretto. Cette vieille femme qui attend un baiser pour W6 REVT'E NATIONALE. • redevenir j<îune, cette servante qui est la lille d'un émir, ce prince amoureux, ce paysan dévoué, ce gouverneur imbécile sein bit lit dater de Tenfance même de Tart, et se perdre dans le lointain des âges. Od dirait, à les voir, le réveil du ballet au bois dormant. Tous ces gens se frottent les yeux, reprennent la posture, les g*»sti's, l'esprit qa'ili avaient il v a cent ans. Entendez-vous sonner la l'anfare dans la forêt voisine ? voyez- vous passer cette noce de villap;e? Ces piqueurs, ces villageois nie paraissent des revenants. Entrons dans la demeure delà fée Hamza; nous verrons encore une fois reparaître les encban- ti^ments, les trucs de la vieille sorcellerie : le miroir magique, h table rusti(]ue dont la grossière poterie se transforme en vaisselle plate, la jeune fille renirrniée dans un coiïre,. et <|ui en sort changée en papillon. Un papillon, la belle affaire ! comment voulez-vous que je m'intéresse ik un papillon, depuis (jue l'Opéra m*a montré des syl- phides? Le papillon d'Opéra date du dix-huitième siècle; il a brûlé ses ailes au feu de la rampe du temps du régent. Que d * insectes n'i- vons-nous pas vus voltiger dans le ciel iW l'Opéra! Guêpes, abeilles, libellules, sphinx, toute rent<»mologie a dansé devant nous. Replie tes ailes, papillon, et rentre dans ta boite : il y a trop longtemps qae nous te connaissons. M. de Saint-Oeorges va nous répondre : Ingrats ! mon pa])ilIon ne ressemble pas à tous les papillons : cet être ailé que vous prenez pour un insect(s c'est une femme, c'est la jeune et charmante Farfalla, que la jalouse llamza a changée en papillon; n'avez-vous pas compris mon libretto : « Le prince, pour garder le prisonnier qui se débat entre ses doigts et menace de lui échapper, s'approche d'un cliènede la forêt, puis, retirant la longue aiguille d'or qui ornait sa coitfoKt il place le papillon au centre de l'arbre, lui traverse le corps de son aiguille et le fixe ainsi sur l'écorce du chêne. € Mais tout à coup il s'arrête et recule avec effroi, le beau papillon prend une forme humaine!... La figure d'une femme, d'une jeune filk apparaît au milieu de l'arbre; un corps svelte et gracieux s'v dci- sine, mais les bras sont pendants, la tête penchée, les yeux pleins de larmes. La vision, douteuse d'abord, devient d'instant en instant plus distincte et plus matérielle. Le prince arrache vivement du sefn de a victime le dard dont il l'a percée, et voit cette créature fantastique se détacher du chêne et venir s'afTaisser sur un banc de gazon. Djalma s'en approche tremblant; mais celle-ci eutr*ouvrc les plis de son corsage et lui montre d'un air de reproche la blessure qu'il lui a faite. Le prince, terrifié d'abord, l'examine avec plus de soin, et reste confondu en reconnaissant les traits de la plus jolie servante de la fée. » REVUE DE LA QUINZAINE. 467 Confondu! c'est M. de Saint-Georges qui le dit, le prince reste con- fondu! Il n'y a vraiment pas de quoi; car depuis que l'Opéra est l'Opéra, ces métamorphoses se voient tous les jours; le ballet en France n'a jamais eu d'autre base, d'autre thème, d'autre scénario, et Dieu sait s'il y a longtemps qu'il en use , car le ballet , cela peut être triste à dire , est l'art national par excellence. La noblesse fran- çaise a fait de \a littérature par hasard, dé la musique par désœu- vrement; à partir des Valois jusqu'à la Révolution , elle n'a pas cessé de danser. Le "ballet a toujours été Foccupation des princes et des grands seigneurs ; les rois eux mêmes ne l'ont pas dédaigné. Louis XIV a été le plus beau danseur de son temps. Oh n'était pas bon courtisan sans prendre des leçons de dans.e ; le grand roi n'admettait pas d'e:^- cuse sur ce point. On avait beau être dévot, quiétisté', janséniste, il fallait savoir, à l'occasion, arrondir les bras et tendre le jarret. Saint-Simon lui-même a dansé , et ce n'est pas sans une secrète complaisance qu'il parle des bals de la cour auxquels il a assisté et des belles dames qu'il y a menées. La Révolution fit un moment oublierla danse; mais quelle réaction en sa faveur après le 9 thermidor! Le Directoire vit renaître les beaux jours de la chorégraphie de salon. On sait l^s succès de la romance à cette époque; la contredanse en obtint de pareils : Trénis marchait régal de Garât. On montait sur les chaises dans les galeries du Luxem- bourg pour voir le célèbre danseur répandre autour de lui en battant ses entrechats un nuage de poudre à la bergamote. Ce fut l'heure sans pareille de la danse française, Finstant radieux et fugitif où madame Récamier exécuta devant Barras ce fameux pas du châle .qu'on nous décrivait naguère dans les Souvenirs, après madame de Staël qui Favait reproduit dans la danse de Corinne. L'Empire aima la danse et manqua de danseur^.; la guerre inter- rompait les vis-à-vis et enlevait les cavaliers à leurs dames. Les dan- seurs de théâtre eurent beau jeu dans ce temps-là. Vestris prit le titre de dieu de' la danse et personi)e ne le lui contesta. Mythologique comme elle, le ballet partagea avec la tragédie le privilège d'enchan- ter le public; les pirouettes des dieux et des héros excitèrent les mêmes applaudissements que leurs tirades, et Théramène mimant le récit de la mort d'Hippolyte fit autant de plaisir au parterre que s'il Feût déclamé. Au bruit retentissant du marteau des cyclopes forgeant les filets de Vulcain succéda un morne et profond silence. L'ère constitutîonnellç et parlementaire venait de s'ouvrir, ère fatale à la danse et à la mythologie. Les hommes devenaient graves et sérieux;, les femmes s'occupaient de politique; dans le monde on marchait, au lieu de danser; au théâtre les loges et les stalles restaient vides devant i68 REVUE NATIONALE. le ballet. Vénus, Mars, Calypso, Adonis, Télémaque* Epichiris, Mentor poursuivaient de leurs vaines pirouette^ quelques spectateun rlair-semés dans une salle immense : Dans rOpéra désert quel devint leur ennui I Au moment où ils se virent délaissés pour les vaudevilles du théâlR de Madame, et pour les drames de la Porte-Saint-Martin, la danse allait mourir, la danse était morte lorsque le romantisme la ressuscita. Si le romantisme iï*a pas été tout à faitune grande révolution, il en ae« du moins les apparences : de nit^me que le roman, le drame, le poème, l'histoire, il renouvela la chorégraphie; à la vieille mythologie païenne il substitua la mythologie saxonne, Scandinave, celtique, druidique; à la place des nymphes, nous vîmes paraître les sylphides, les fées, les ondines ; les lutins, les gnomes chassèrent des coulisses de rOpéra les vieilles divinités du Ténare. I^ romantisme inventa on paradis et un enfer nouveaux. Satan tut transformé en maître de bal- let, et il nous fit les honneurs de son nouvel empire en diable pitto- resque et bien appris. Vous souvient-il de Tenferde la Tentation et de son escalier gigantesque et tournoyant par où le genre humain ioot entier montait et descendait tour à tour? Cet escalier est resté dans l'imagination de la foule, il est une date dans l'histoire de l'art, il représente l'apogée de la chorégraphie. Entendez-vous le bruit des castagnettes et le frémissement d*UBe basquinc de satin? Quelle est cette femme qui s'élance? Elle est svdte, elle est blanche, elle a le regard limpide et le sourire doux ; sa danse ressemble à un Ihd, sa cachucha a la chasteté d'une ballade, c'est une Espagnole de Schubert, une Andalouse de Novalis, Fanny Ellskr en un mol! J'aurais dû nommer Taglioni la première; celle-là ne danse pas, elle vole; ce n'est point une femme, mais une fée, une syl- phide amoureuse, non pas d'un roi, non pas d'un prince, non pas d*an génie, mais d'un pauvre paysan écossais. Voyez-la dans la chaumière voltiger autour du montagnard endormi, elle l'effleure, elle le count de son aile, elle s'arrête pour le regarder, elle se penche sur son front. Sous le frai.>^ baiser de la sylphide le pâtre se réveille frissonnant, il la cherche, il la poursuit, comme si on pouvait atteindre l'oiseau et la fée! Ellsler, Taglioni, elles ont emporté la danse ù la semelle de leurs brodequins; nous avons eu certainement depuis des danseuses ■ excellentes et célèbres, mais plus do d.wise; le public a applaudi Ce^ rito, Rosati, Ferraris, Garlotta Grisi, plusieurs autres encore, mais il a cessé d'aimer le ballet. Comme d'une génération à l'autre les goûts changent ! H y a REVUE De LA QUINZAINE. 469 quinze ou vingt ans le rat était un personnage, un type ; dans les yaudevilles et dans les petits journaux, dans les chansons et dans les romans, on trouvait Itrat partout, à chaque instant on parlait de lui, de ses habitudes, de ses mœurs, de ses bons mots, de ses aventures ; aujourd'hui on dirait que le rat n*a jamais existé ; il en sera de même dans très-peu de temps de la lorette. Le Gymnase a voulu reprendre la Dame aux Camélias^ et le public n'a pas mordu, comme on dit, à la reprise de cette pièce. C'est un grave symp- tôme. Il est resté froid également en présence du de'rnier ballet de rOpéra , symptôme non moins grave. Des brises venues du Nor^ ranimèrent, il y a quelques années, la danse au moment où elle allait succomber ; la polka, la mazurka, la redowa redonnèrent un peu de force à la chorégraphie expiranle : quel souffle viendra aujourd'hui lui rendre la vie ? Pour ma part, je ne crois plus à la possibilité d'une telle résur- rection. A une époque où Sujly, Maximilien Béthune de Sully lui-même, figurait en faune ou en berger d'Arcadie dans les ballets de la cour; dans un temps où la France mythologique et monarchique avait pour capitale une ville comme YersailYies, peuplée de dieux en bronze et en marbre, de nymphes, de triions, de monstres marins, de dryades et d'hamadryades; où 1(6 roi se montrait à ses sujets déguisé en Apol- lon ou en Mars, on comprend un théâtre pompeux, à grand fracas, à bergeries et à féeries royales, entièrement consacré à l'allégorie cho- régraphique. Mais dans un siècle bourgeois, industriel et éminem- ment pratique , je vous demande un peu quel intérêt vous pouvez prendre à des dieux que vous venez de rencontrer sur le trottoir, en paletot et avec un parapluie. On a chassé les dieux, me direz-vous, on a vendu l'Olympe et tout son attirail à l'hôtel des commissaires pri- seur^ à telles enseignes que vous ne trouverez pas seulement une tu- nique de gaze dans tout le magasin de l'Opéra. C'est vrai, le ballet a changé de religion, il est devenu fantaisiste et légendaire, pittoresque et cosmopolite ; il a invoqué tour à tour Odin, Jésus-Christ, Mahomet, Brahma, il a mis en branle les elfes, les péris, les willis, les sylphides, que sais-je encore I II s'est fait espagnol, maure, arabe, italien, persan, chinois. Le voilà maintenant à bout de ses métamorphoses; les mythologies humides et brumeuses du Nord sont aussi usées , aussi fripées que celles du Midi ; qu'ils s'appellent nymphes ou fées, égi- pans où gnomes, le public est également blasé sur toute espèce d'être surnaturel. Fouillez la planète de fond en comble, plongez jusqu'au fond des mers, perdez-vous dans les brouillards, montez dans les nuages, dans la lune, dans le soleil, vous n'en reviendrez pas avec 470 REVUE NATIONALE. un programme de ballet. C'est la pierre phUosophale, le phénix de l'art ! J'entends dire parfois que la danse, loin de dépérir, a puisé au con- traire de nouvelles forces, et s*est comme rajeunie par la suppressioi du danseur, de ce fiirand niais en culotte de satiu et en veste Iileoe qui venait tourbillonner pendant un quart d'iieure devant le public, en retond>ant d'apb>nib sur nn sourire final, (/est là, au contraire, ce qui prouAC la diM-adence de la chTégrapbie. KUe ne croit pluscn elle-mî^me, elle a perdu la foi! Qu'est-ce que le l>allet sans danseur? Un genre sans sexe, et cjui ne peut plus se reproduire. Tant mieui, du reste, car la pantomime est un vieil entantillaçe qui date du temps où le ^'enn; humain n'avait pas encore trouvé sa langue, et qui ne peut plus plaire qu à quebjues vieux blasés qui ont un pied dans rorehestre tie l'Opéra et l'autre dans la tombe. Aus.si, 4|uand on lui a parlé du ballet nouveau, le public n'a plus su ce i\\U' cela voulait dire. Depuis si b»n^temps l'Opéra n'en avaii plus donnt^ qu'un croyait le ballet définitivenieut mort, et enterré. S*il n'est pas mort, il n'en vaut {;uère mieux! Le ballot est tombé en enfance, il rabâche ses vieilles féeries, ses vieux enchantements, ses antiques licelles; il nous montre eucore des fées laides et méchantes qui n'attendent plus ((u*un baiser pour redevenir jeunes , fraîches et pimpanh>s, des princes circassiens, des jeunes tilles métamorphoséei en papillons, que sais-jc? toute Tancienne défro(|uc a personne d^ Fai- mable Phébé , laquelle goûte mieux la poésie que sa sœur. Phëbë et Fabrice ressemblent à deux colombes qui roucoulent, tandis que Isa deux autres amants sont des pigeons qui se battent à coups de bec. Rosarmde se met donc en coquetterie ouverte avec Annibal. Entre le brillant capitaine Annibal et la coquette Rosalinde, c'est ma duel véritable; il n*esi sorte de Boo^ens qu'ils 'n'emploient pour ee piquer. A la fin pourtant Annibal s'avoue vaincu; mais Rosa- iinée aurait grand tort de s'enorgueillir de son triomphe. Je crains kîen que don Annibal me fois en ménage ne le lui fasse terriblement expier. M. Ernest Boulanger était bien le eompositevr qa'tl fallait pour jeter cette saynète espagnole leaeinq ou six morceaux qui composent partition en un acte: Spirituel, élégant, distingué, Eanteur du Diable à l'école et des Sabots de h Morifvâêe a éerit d'une main légère el délicate les mélodies de ce petit opéra fort bien chanté par la troope du théâtre de la place Favart. On donnera sans doute quelque jour vn poëme en trots actes à M. Ernest Boulanger, mais on ne se presse pas parce qu'il est grand prix de Roine : on sait qu'avec les lauréate il est d'usage de ne pas se gêner. ' Taxile Delord. CHRONIQUE POLITIQUE Nous appartenons à une génération quelque peu blasée en matièR d'étonnement. Les surprises désagréables, en particulier, ne lai «É pas été épargnées, et elles ont développé chez elle à un rare degrth vertu de résignation. Aussi, bien que depuis longues années elle Ht, comrfte on dit, préparée à tout, elle n'a pas moins fini par être priic au dépour\'u, car on ne se met pas en garde contre, la bonne fortont Il est donc assez difficile de rendre les impressions heureuses, nuii fort diverses, qu'elle a éprouvées en présence de Tacte inattendu qâ vient de la remettre en possession d'une part si importante de m franchises politiques. Ce bien lui est venu en dormant, et elle était â loin de s y attendre, qu'au premier abord beaucoup de gens sembhM se demander s*ils devaient se défier, selon le précepte du tim» Danaos, ou bien remercier les dieux. Mais les plus curieux à contai' pler dans leur stupéfaction ont été incontestablement les officiM casuistes qui, depuis dix ans, nous prédisaient révénement chaqii matin, non sans un^ nuance marquée d'ironie, et en trouvant toujovii il est vrai, d'excellentes raisons de l'ajourner indéCniment. Ces pit* phètes malgré eux sont restés tellement abasourdis de leur prù/n perspicacité qu'ils ont oublié même de s'en vanter ! Quelles qu'aient été les vues qui ont décidé l'adoption de M mesures émanées d'une initiative évidemment toute prmnnnfillf nous ne sommes pas de ceux qui jugent à propos d'en diminuer k portée. L'essayer au nom du pouvoir, c'est vouloir lui en retirer nroisif tout le mérite ; le faire au nom de l'opposition, c'est la désarmer d'a- vance. C'est l'opinion seule, en un certain sens, qui donne aux iiuli* tutions leur vraie valeur ; c'est elle qui prononcera en dernier ressort sur l'interprétation à donner aux points laissés douteux par les dé- crets du 24 novembre; or, il n^estpas bon au moment où on Tappdk à remplir un tel rôle d'affaiblir sous aucun prétexte Tidée qu'dk doit avoir de ses devoirs et de ses droits. Plus le caractère des non- CHRONIQUE POLITIQUE. 473 vélles mesures est vague et incomplet, plus la pari qu'elle aura à prendre dans leur achèveïnent sera large et efficace. On l'invite par là à en fixer elle-même et le sens définitif et les clauses complémen- taires. Cette confiance, fût-elle exagérée, vaudra toujours mieux qu'une stérile abstention. Croire qu'on encouragerait le pouvoir actuel à développer ses concessions par un accueil hostile c'est lui prêter une abnégation qui n'est pas dans la nature humaine. Quant aux personnes qui craignent que nous ne nous montrions trop reconnaissants envers lui, elles peuvent être assurées que notra reconnaissance ne sera du moins jamais de celles qui font les dictatures. Les décrets du 2^ novembre ont été expliqués de bien des façons en France et à Tétranger. On y a vu une sage prévoyance, on y a vu un expédient, on a été jusqu'à y voir un piège, tant il semble peu natu- rel qu'on fasse le bien pour lui-môme. Il est probable qu'il'y a du vrai dans plusieurs des suppositions qui ont été émises à cette occasion. On ne saurait contester, par exemple, que le désir de gagner à Tinté- rieur Vappui des idées libérales contre certaine hostilité, et le besoin de désarmer l'invincible défiance qu'excitait à l'extérieur le gouver- nement impérial, en dépit des plus pacifiques protestations, ne soient entrés pour beaucoup dans ce changement. A nos yeux cependant, cet acte a un sens plus profond. Nous croyons qu'il répond à une néces- sité encore plus qu'à une convenance politique. La nécessité pouvait ' paraître encore lointaine, il est vrai, et c'est en cela qu'il a été habile d'aller au-devant d'elle. Son auteur a senti que des institutions, quelque inébranlables qu'elles paraissent, ne peuvent compter sur l'avenir qu'à la condition d'être en harmonie avec les idées auxquelles cet avenir appartient. Il a compris que le régime d'exception né de nos convulsions politiques perdait sa. raison d'être avec leur apaisement, et que si au milieu d'un déploiement de force inouïe il était contraint, par respect pour l'opinion, à se déclarer transitoire, en refusant plus longtemps de se transformer, il se condamnait lui-même à une exis- tence toute viagère. Il s'est dit que cq n'était pas tout de vaincre, qu'il fiiUait encore durer, c'est-à-dire s'appuyer sur les opinions, le pro- grès^ les besoins, les intérêts moraux de son temps; car tels sont en tout pays les éléments de la durée et de la i^tabilité. On ne les refait pas, on ne les violente pas, on ne les évite pas; mais si on est sage on les adopte Ce qu'il y a au fond de cette réforme n*est donc pas autre chose que le problème que tous les régimes antérieurs se sont tour à tour proposé de résoudre. Le gouvernement impérial a pu l'ajourner jusqu'ici, grâce à des circonstances exceptionnelles; mais il sent bien qu'il ne dépend pas de lui de le supprimer, et il va au-devant de ToflMi. — 9« Lhnitoo. ' 81 474 REVUE NATIONALE. la difficulté au lieu d'attendre qu elle vienne à lui. Ce n^est donc pti un simple « perfectionnement du mécanisme, » pour employer Tés- pression d*un organe semi-officiel , que nous voyons en elle , mais le point de départ d*une politi(|uo nouvelle. Quand un perfectionuemcat transforme à ce point un mécanisme qu'il lui fait produire la liberté au lieu de la dictature, c'est Taccessuire qui devient le principal, ei le perfectionnement qui domine le mécanisme. Qu'on le veuille ou non , Tacte du 2i novembre inipli(|ue logique ment tout un ensemlde de modifications dans le système qui nom ré^it. Le public ne s*v est pas trompé, et ce qu*il a surtout applaudi en lui, ce sont k'S promesses qu'il contient. Il s'est dit, non sais raison, que du moment qu'on lui accordait les prémisses, ou ne loi disputerait pas les conséquences. Pour ne parler ici quo de l'objet quia le plus vivement éveillé ses espérances, il n'a pu échapper aux auteoK du di'crt't. ({uoitprm disent de maladroits apologistes, que la liberté de la tribune entraînait la liberté de la priasse dans un avenir plusoa moins élni^Mié, mais inévitable. NiMi-seulement il y a destacU*s qui s'opposent à son accomplissement, il nous eei pénible d'avoir à mentionnci* une fraction très-importante de la démo- cratie actuelle. Mais taire les dissentiments qui nous séparent d'elle ne serait pas les etfacer, et ses représentants les plus accrédités moa* trent si peu de souci des plus légitimes intérêts de la liberté, que dei ennemis déclarés seraient moins dangereux pour elle, et qu'on peBl se demander si la ri'>forrne actuelle ne va pas au deli\ de leurs secrètol espérances.. Ne sont-ce pas eux, en etfet, qui nous proposaient, il y t un an, d'aller détruire an sein de la libre Angleterre le dernier repaire de la fétKl alité? Ne sont-ce pas eux qui sollicitaient naguère encore le gouvernemi nt impérial d'aller atfranchir à main armée la Bel^î^ye et les provinces rhénanes? Ne stmt-ce pas eux qui récemment le pree- saient d'etl'acer de nos lois une sauvegarde oubliée de la libre discus- sion, sous prétexte que leurs adversaires en profitaient seuls et que ces adversaires étaient des évéques, l'éi^alité exigeant selon eux qme personne ne fût hbre et que tout le monde fc\t également battu et coBr tent? Ne soni-ce pas eux qui entonnent des hymnes en Thonnear de la centralisation, alors que ceux-là même qui ont le plus profité de ce moyen de gouvernement semblent disposés à le rejeter comoie CHBONIQDE POLITIQUE. 479 un instrument usé; eux qui adjurent Tempereur des Français de mettre sur sa tète la tiare pontificale et de prendre la dictature spi- rituelle; eux enfin qui font déjà entendre des protestations, au moins prématurées, contre « l'omnipotence parlementaire, » et qui recher- 'chent dès aujourd'hui « ce qu'il y a à craindre de cette inno- tation au point de vue du gouvernement actuel ? » Entre une telle démocratie et la liberté il y aura toujours un abîme. Le directeur d'une des feuilles périodiques les plus influentes de TAngleterre énumérait un à un Tannée dernière tous les principes nouveaux que la libre discussion avait introduits dans'lcs lois de son pays depuis vingt-cinq ans, et il constatait avec un légitime orgueil que ces principes étaient justement ceux qui avaient servi de pro- gramme à son journal à l'époque de sa fondation. C'est un compte de ce genre que nous voudrions voir ouvrir entre l'opinion libérale et nos gouvernants quels qu'ils soient, en activité ou in partibus. Au reste , ce qui se passe aujourd'hui dans le monde entier lui ' assure un appui irrésistible. C'est évidertiment à cette pression morale exercée sur nous par l'Europe quelle doit en grande partie la victoire qu'elle vient de remporter. L'Autriche elle-même devenant libérale , il était difficile que la patrie des idées de 89 continuât à bouder la liberté. Avant peu l'émulation sera universelle, et nous en ' verrons d'autres effets. Comment, par exemple, la centralisation fran- çaise ne tendrait-elle pas à se modifier en présence de Ja leçon si instructive, que nous donne sur ce point l'Italie, et surtout depuis que les doutes sur l'efficacité de ce système ont pénétré jusque dans les régions officielles, ainsi que l'atteste le rapport si curieux et trop peu remarqué de la minorité de la commission des haras? Que n'a-t-on pas dit sur la déplorable soif d'unité dont l'Italie semblait dévorée, et sur l'administration de fer qui devait la lui faire expier inévitablement? Que de déclamations n'avons-nous pas endurées au sujet de cette politique dont le seul but était dé piémontéiser l'Italie 1 -^ Le mot existe et il est aussi malheureux que l'imputation était fausse. La première préoccupation de ces hommes d'Etat qui pouvaient invo- quer de si bonnes raisons pour conserver leur dictature patriotique , soit au nom des périls intérieurs qui sont loin encore d'être conjurés, soit au nom de la menace permanente de l'occupation étrangère en Vénélie, a été de rendre non-seulement aux individus, mais à la cité, à la province, à toutes les agglomérations municipales ou politiques consacrées par la tradition et par l'histoire une telle part, d'influence sur les affaires publiques, qu'aucun peuple de l'Europe ne pourra se Tsnter de l'avoir aussi belle. Ils ne se sont réservé que les forces nécessaires pour compléter leur œuvre d'afiranchissement. L'Italie 480 REVUE NATIONALE. ne connaîtra bientôt plus la centralisation qu*au point de vue mili- taire, et c*est là, à vrai dire, son application naturelle. Elle estoé« dans les camps et on Ty renverra tôt ou tard. Nous n^avons que des éloges pour ce qui nous est connu de Forp- nisation administrative tentée par les patriotes italiens et dont M. Minghetli sest fait le rapporteur. Nous y voyons une entrepriseqoi intéresse toute T Europe libérale. Les franchises que ce projet accorde aux municipes sont si complètes qu il ne laisse plus aucun préteiteà la crainte de voir disparaître ces éléments si originaux et si actifs de la vie nationale doritalie. La commune pourra élire ses magistrats sans aucune intervention du gouvernement, elle aura l'entière gestion de ses intérêts, et il ne tiendra qu à elle de reprendre si elle veut pourein- blème le Cnroccio du moyen âge. La province, circonscription eii^ tant eu Italie de temps immémorial, fondée par la nature elle-mèisc et non comme nos départements par des divisions arbitraires, qui n'ont de raison d'être que sur le papier; et la région, agglomération com- posée de chacun des États qui ont joui d'une existence historique d indépendante, compléteront le nouveau système administratif. Bte reproduiront, chacune dans la sphère de ses attributions, les traits es- sentiels du gouvernement constitutionnel: la première, par Tiustitutioi des intendants assistés d'un conseil provincial; la seconde, par cdk du gouvenieur assisté d'un conseil régional. Si, comme il est permis de l'espérer, les Italiens apportent dansb pratique de ces institutions la persévérance et le sens politique b rare dont ils ont fait preuve dans le cours de leur révolutioo, ib auront conquis tous les avantages qu'on leur promettait de la fonnc fédérât ive, et ils en auront évité tous les pièges. Ils pourront con- server pleins de vie tous ces centres brillants dans lesquels s*esK personniliée avec tant d'éclat leur individualité historique, et ib pourront, en même temps, faire respecter leur nationalité et leur in- dépendance. C'était beaucoup pour eu\ d*arriver à l*unité, mais il leur était encore plus difficile de rester libres après l'avoir con- quise. Ainsi cette terre qu'on disait épuisée se montre plus que jamais féconde. Ce peuple qu on disait vieu3i est redevenu jeune. Lui seul croit encore à l'héroisme, il croit à la gloire, il n*a pas peur de Vim- possible. Il a des héros, et il a aussi des hommes, ce qui est peut-ètie plus rare que les héros. Ce fils aine de la race latine, que routrecni- dance et la pédanterie germaniques disaient étranger au mouvement de Tesprit moderne, condamné par nature à la fatalité du césarismfi ou à celle de la domination étrangère, il se prononce dès son premiff pas pour les institutions du selfgoctmment^ et il y met la maîn tvec CHRONIQUE POLITIQUE. 48« une fermeté et une décision que dans leur propre intérêt les tortues politiques d*outre-Rhin feraient bien de prendre pour modèle. Il a si bien su intéresser en sa faveur les deux plus vaillantes nations de rOccident, qu'elles mettent une sorte d'émulation à le servir, après avoir d'abord tout fait pour l'entraver ; et pendant que ses voisins déraisonnent à perte de vue sur ce qu'il devrait faire ou ne pas faire, il fonde ses institutions avec une confiance tranquille en l'avenir, sous les regards de l'Europe, tour à tour complice ou jalouse et impuissante. Ce n'est point là un spectacle ordinaire, et les disparates qui s'y mêlent souvent n'en diminuent pas la grandeur. Nous nous y arrê- tons, d'autant plus volontiers que la cause italienne compte en France beaucoup de détracteurs injustes jusqu'à l'aveuglement, et, ce qu'on ne saurait trop déplorer, parmi des hommes qui font profession de libéralisme. Ils «ont en général trop portés à la rendre respon- sable de beaucoup de mécomptes dont elle est fort innocente, et de graves embarras qu'elle n'a pas créés et qu'il ne dépend pas d'elle seule de conjurer. Le remords de l'avoir si peu devinée à une autre époque n'est peutr-être pas étranger non plus à leurs fâcheuses dispo- sitions à son égard. Ce sont leurs propres torts que les hommes par- donnent le moins facilement. Quoi qu'il en soit, nous ne croyons pas qu'il soit d'une bonne politique pour un parti qui se dit libéral de se rendre solidaire des ennemis de la liberté à l'extérieur. Qu'il sache respecter celle d'autrui s'il veut qu'on s'intéresse à la sienne. Le droit des Italiens à disposer de leur destinée comme nation ne peut pas être et n'a pas été contesté sérieusement. A toutes les subtilités qu'on a imaginées pour leur disputer en fait l'usage d'une faculté qu'on ne saurait leur refuser en droit, nous préférerions encore le raison- nement des signataires d'une certaine adresse qui réclamaient les Romagnes comme une propriété leur appartenant à tous et à chacun en leur qualité de catholiques. Voilà un peuple exproprié et tout est dit. Accepte qui pourra une telle théorie, elle a du moins le mérite d'être nette. Quanta ceux qu'elle ne satisfait pas, l'impartialité leur est, ce semble, bien facile. Sont-ils fondés à demander à la révolution qui vient de s'accomplir en ItaUe plus que la nature humaine n'a donné dans les situations analogues? Non, sans doute ; un point de vue absolu ne serait ici qu'un déni de justice. Et cependant les com- - paraisons sont toutes à son honneur. Qu'on juge aussi sévèrement iqu'on voudra les moyens qu'elle a mis en œuvre, les règles du droit international ont été invoquées à tort dans ce débat. Ainsi que vient de le faire observer avec iaut de raison le comte de Cavour dans sa réponse à H. de Schleinitz, il y avait en Italie plusieurs gouverne- 4^2 REVUE iNATIONALE. ments; mais il n*y avait pas plusieurs nations, et les principes inter- nafionaux ne sont pas applicables à des remaniements toot inté- rieurs. Autant nous nous rt^jouissons de l'heureuse crise qui a fondé l'unité italienne, autant nous sommes disposés à applaudir au moa- vemont qui s'opère en sens contraire aux États-Unis. On nous accu- sera sans d(»ute d'inconséquence, mais la contradiction n*est qu'appa- rente. Dans Fun et l'autre cas c'est la liberté qui didt profiter de tout cetfue l'unité aura ga^mé ou perdu. La scission dont les Etats-Unis sont menacés par suite de l'élection de M. Lincoln serait vue sans beaucoup de rejrrets par le monde civilisé. On conc<»it les p^rpiexîtÀ que doit exciter une telle perspective dans le cœur des patriotes amé- ricains. On ne brise pas sans déchirements des liens formés par une lon«:î!e communauté d'aftections, d'intérêts, de gloire et d*espérance. Mais ({uand on son^'e à tout le tort que la démocratie du Sud i fait aux États-Unis dans l'opinion des hommes par son mépris avoaé pour les susceptibilités les plus léjîitimes de la conscience humaine, on est tenté as seule eji cause dans les événements dont TL^nion est en ce moment le tliéàtre. La nécessité où Vesclava^re s'est trouvé de se défendre depuis un demi-sièch' contre des attaques incessantes a ftlt naître pièce à pièce h C(Mé de lui tout un système de {gouvernement, et l'on ne peut toucher à l'un sans toucher à l'autre. De là ce culte de la force, ce droit des gens inouï, ces expéditions armées sur des terri- toires amis: de là cette adulation des multitudes, et cette rnain tendue à l'autocratie russe et toutes ces mystifications où se prit si bien h badauderie démocratitpie de notre Europe. Qw'y avait-il au fond de ces étranges maximes? la nécessité de sauver l'esclavage. L'élection de M. Lincoln est une répudiation franche et décidée de cette poB- tique ; mais on aurait tort d'y voir une déclaration de guerre contre les États à esclaves. On leur laisse le droit de conserver ce qu'ib appellent l'institution domestique, il sutlit toutefois qu*on ne leur permette plus de l'imposer aux nouveaux États de l'Union pour qa'ib se disent opprimés et menacent la patrie commune d'une rupture. A peine le résultat de l'élection a-l-il été connu , que le mouveme séparatiste a éclaté dans la Caroline du Sud arec une incroyable vio- lence. Les officiers fédéraux donnent leur démission, les couleurs de # l'Union sont remplacées par celles de l'Etat, la législature vote des CUROMQUE POLITIQtJE. ^ 483 armemepts pour parer aux éventualités, les assemblées populaires fflicouragent leurs magistrats à la résistance et les maisons de banque luspendent leurs paiemaits. Le projet de protestation qui a été rédigé à Gharleston à cette occasion mérile d'être cité comme un triste témoi- gnage de Fesprit qui inspire ces manifestations. Les auteurs de cette pièce, qui est calquée de point en point sur le texte de l'immortelle dé- claration de 1776, ne se sont pas contentés d'apporter à l'appui de leur opinion tout un long passage de la Bible^ ils ont fait intervenir la parole et la mémoire des fondateurs de la liberté américaine en faveur du main tien de la servitude, combinant ainsi dans la même page deuiL profanations, dont la seconde n'est pas la moins odieuse. Les popula- tions du Nord, sages, sérieuses et morales, ont peu à perdre à.se sépar .rer d'États dont l'influence a faussé l'esprit de leurs institutions. Mais malgré les clameurs du Sud il est douteux qu'il en vienne à une telle extrémité. Le mouvement de la Caroline du Sud a trouvé jusqu'à pré- sent assez peu d'appui dans les États voisins. L'esclavage a donc subi un échec moral d'une portée incalculable. Le voilà cerné dans un cercle sans issue entre la conspiration de la pitié et celle du désespoir, ayant contre lui le droit, l'humanité et même cette raison d'État qu'il croyait avoir sans retour gagnée à sa cause. Nous ne voulons pas terminer cette rapide revue sans saluer les heureux augures qui se manifestent de toutes parts. De quelque c6té de l'horizon que nous prêtions l'oreille aujourd'hui, en France, eu Italie, en Autriche, aux États-Unis, dans les deux mondes l'écho ne nous renvoie qu'un seul nom, celui de liberté. Puisse-t-il être en- tendu et réveiUer enfin les âmes engourdies 1 P. Lanfrey. P, S. Au moment où nous achevons ces lignes, une nouvelle cir- culaire de M. de Persigny vient confirmer nos prévisions, en annon- çant des modifications dans le système qui régit la presse. Ce docu- ment renferme des appréciations historiques qui ne nous paraissent pas toujours exactes. Nous croyons notamment qu'il y a beaucoup d'objections à élever contre l'assimilation qu'il établit aitre les règle- ments auxquels la presse anglaise a été soumise depuis la révoluttoa de 1688 et ceux qui ont gouverné la nôtre depuis 485â. Il y a eptre eux au moins cette différence, que les premiers n'ont presque jamais été mis en pratique , et que les seconds l'ont été très-ponctuellement. Hais si nous n'acceptons pas sans réserve cette assimilation pour le passé , nous ne demandons pa« mieux que de la voir se réaliser dans 484 REVUE NATIONALE. Tavenir. Il nous plaît qu*en cette matière on aille chercher un modèk en Angleterre. Cela seul est à nos yeux une preuve qu'on songe i renoncer à l'arbitraire administratif pour un système nouveau de garanties légales. P. L. Nous venons de lire le nouveau volume de vers de M. Louis Ratit- bonne ', et nous n'apprendrons rien, sans doute, au public, en lui di- sant que ce volume est une œuvre charmante, où la grâce se mêle i la finesse, où, sous une forme poétique et pure, se révèle à chaque ligne une morale élevée et touchante. Il restait encore, en France, à dire aux enfants de bonnes choses en beau style, et la Fontaine possède trop de malice, malgré sa bon- homie, et songe trop aux hommes de son époque en faisant parler les bêtes , pour produire toujours sur ces esprits candides l*eSet qn'oo est en droit d*attendre. Parfois il le dépasse et parfois il s'arrête en route. Si quelqu'un pouvait réussir dans une entreprise aussi drflScile, c'était M. Ratisbonne. C'est aux petites œuvres, souvent, qu'il faut les talents les plus vrais, et nous ne devons pas nous étonner de voirie traducteur éloquent du Dante abandonner la Divine Comédie pour aborder la Comédie enfantine. Pendant que des travaux remarquables, dont l'Académie française a consacré le mérite, occupaient son intelligence, les facultés plus tendres de sa nature ne restaient pas inactives. En même temps qu'il s'inspirait aux sources mêmes de Tart, il ne dédaignait pas d'écouter ' le babil naïf et gracieux de ses enfants. La Comédie enfantine est donc avant tout une œuvre de cœur et d'amour; c'est là un des côtés de si supériorité et de son originalité. Arthur Arnould. n parait que tout le monde s'était trompé jusqu'à présent sur Fétat politique, économique et financier de la Turquie. Loin d'être malade, comme on le disait, ruiné, épuisé, tout prêt à mourir, l'empire du sultan est au contraire dans un état vigoureux de santé et de prospé-* rite. C'est ce qui résulte d'un long rapport de MM. les contrao* CHRONIQUE POLITIQUE. M5 tants du dernier emprunt ottoman , inséré dans les journaux , où il est dit, entre autres belles choses , que Tavenir réserfjê encore à ce pays f éclatantes destinées. Le rapport a six longues colonnes sur ce ton-là. Le tout, bien entendu, pour attirer l'argent des simples et le faire arriver dans les caisses vides du sultan , en passant par les mains des agents intermédiaires, qui en retiendront naturellement une partie pour prix de leurs réclames et prospectus. Nous, nous ne connaissons rien de plus triste pour notre pays que cette confiance des gens d'affaires en sa crédulité, qui les pousse à avancer avec autant d*aplomb de pa- reilles énormités. Quoi I le monde entier connaît Textréme détresse de la Turquie; personne n'ignore que l'impuissance du pouvoir y est telle que des milliers de chrétiens viennent d'y être égorgés récemment, et que la vie de ceux qui ont échappé au massacre n'est garantie que parla présence de nos baïonnettes; ce malheureux empire serait mort dépuis longtemps sans les rivalités de l'Europe au sujet du partage de ses dépouilles 1 et on ose nous le représenter comme plein de sève et de force! En vérité , nous le répétons, il faut avoir une bien misé- rable opinion de notre pays pour croire qu'il tombera dans un piège aussi grossier. Nous n'avons pas de conseils à donner aux petits capitalistes fran- çais, mais nous devons les éclairer; c'est le devoir de la presse, et nous nous contenterons de leur dire : vos capitaux qui sont en France y trouveront un emploi plus noble que celui qui vous est offert, et ils y seront cent fois mieux garantis. Charpentier. Un grand malheur vient de frapper une famille chez laquelle l'il- lustration se continue par les dons de l'esprit et du eœur. Madame la comtesse d'Houdetot, la digne compagne de l'aimable écrivain dont on connaît les ouvrages, est morte au Havre le 23 novembre dernier. Jeune encore, douée de tous les avantages qui font aimer la vie, heureuse épouse, heureuse mère, madame d'Houdetot paraissait devoir fournir une longue carrière, que la mort vient de briser cruel- lement.L'an dernier, elle assurait, avec son mari, le sort de mademoi- selle d'Houdetot par une union heureuse pour celle-cï, mais bien douloureuse pour elle, la pauvre mère, qui voyait s'éloigner d'elle une fille qu'elle avait élevée avec toute la tendresse de son cœur et toute la supériorité de son intelligence. Hélas 1 un coup bien plus terrible atteint aujourd'hui, par sa mortf le compagnon de sa vie, celui dont elle était '' / i; 486 REVL'E >'ATIO?(ALE. le bonheur et qui méritait si bien d'être heureux I a vert^toutes les sympathies, àtoutes les infortunes, C( resquc de tous lea bons sentiments, vrai type de l'boi litês de notre race gauloise : le comte Adolphe d'Hoi et ce sont tous ceux qui le connaissent, pleureat cruello qu'il vient de É'aire, et leur pieuse sympatl tils, le vicomte France d'Uoudetot, et à sa fille, mad: Chari ^^y BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE Là FoMTAiNB ET SEsrABixs.par H. Taioe. Dans les quelques li^es qui luiYent, nous ne pouvons qu'annoncer le nouveau Tolume de M. Taine. — Les ouvrages de cet esprit sensé , méthodique et puissant , lont de ceux qui méritent une étude à part etsuillsanimont développée. En attendant le travail auquel donnera lieu la Fontaine et seiFabl&tt nous sommes heureux de pouvoir dire au public : voici un livre remarquable , digne de toute Taltention de ceux qui s'in- téressent encore aux questions d'art et de philosophie ; un livre original et sérieux où M trouve une théorie discutable sans doute, mais qui s'énonce avec une logique pres- sante , et dans un st) le ferme et brillant , concis et coloré , dont un grand nombre de publications fontemporaioes semblent s'at- tacher à nous ôter la douce habitude. Nous connaissons des critiques, fort habi- les du reste , tellement épris de l'amour du détail, qu'ils rétrécissent de plus en plus leur cercle d'action et fliilssent par concen- trer sur un seul point imperceptible les efforts d'une intelligence diriicate et pers- picace jusqu'à la minutie. En Tare d'une œuvre littéraire, ils agissent comme un chimiste dans son laboratoire :,ils prennent le produit et le soumettent à une analyse scientitiquc , en procédant toujours par éli- mination. Ils isolent les uns des autres les principes dont l'assemblage constitue une oeuvre virante, et ne s'arrêtent enfin qu'en rencontrant un élément rebelle à tous les réactirs connus. Aussitôt ils s'en emparent, le contemplent à travers une loupe, le dé- crivent, le commentent et s'écr en t triom- phants : voilà riiomme. Hélas 1 vous l'avez détruit depuis long- temps cet honune que vous prétendiez nous faire connaître, et ce dernier résidu échappé à votre action dissolvante ne lui ressemble guère. M. Taine procède aussi par analyse. Il recherclie également de quels éléments primitirs se compose cette synthèse qu'on appelle un homme ; mais, en les séparant, il cluse métliodiquement chacune des portions du tout complet; et quand il a démonté le mannequin pour en étudier à loisir le mé- canisme étrange , il le reconstitue foigneu- sement, en nous expliquant la nécessité et les fonctions spéciales de chaque ressort. Ce procédé fécond et qui a quelquefois ses inconvénients, conmie tout procédé trop absolu , M. Taine l'applique à la Fontaine. 11 énumère l'une après l'autre chacune des facultés dont ce poète inimitable "est rede- vable soit à son pays, soit à son éducation, à la société qu'il fréquentait , ou bien au siècle -qui l'a vu naître. 11 se demande ce qu'était l'homme , afin de mieux compren- dre ce que fut l'écrivain. Puis, lorsqu'il t ainsi démonté et reconstruit le personnage sur lequel se portait sa patiente investiga- tion , assuré désormais de posséder le se- cret de sa vie , il tire une conclusion géné- rale, éminemment synthétique, et termine par ces paroles remarquables : a ... Le génie n'est rien qu'une pnit- sance développée, et nulle puissance ne peut se développer tout entière , sinon dans le pays où elle se rencontre naturellement et chez tous, où rédm-ation la nourrit, où l'exemple la fortifie, où le caractère la soutient, où le goût public la provoque. Ainsi , plus elle est grande , plus ses cau- ses sont grandes ; la hauteur de l'arlire in- dique la profondeur des racines. Plus un poëte est parfait , plus il est national. Plus il pénètre dans son art , plus il a pénétré dans le génie de son siècle et de sa race. 11 a fallu la finesse , la sobriété , la gaieté , la malice gauloise , l'élégance , Tart et l'é- ducation du dix-septième siècle pour pro- duire un la Fontaine.... Par cette corres- pondance entre l'œuvre, le pa^'s et le siècle, un g^and artûtie est un homme public. C'est par elle qu'on peut le mesurer et lui donner son rang. C'est par elle qu'il plaît à plus ou moins d'hommes et que son œuvre reste vivanlo pendant un temps plus ou moins long. En sorte qu'on doit le considérer comme le représentant et l'abrégé d'un esprit duquel il reçoit sa dignité et sa na- ture... Selon que cet esprit est passager, séculaire, étemel, Tœuvre est passagère, séculaire , éternelle, et l'on exprimera bien le génie poétique , sa dignité , sa formation et son origine en disant qu'il est un ré- sumé, > De pareiUei conclusions, ou, s! l'an pré- Iâ8 REVUE NATIONALE. fère. rl^" |nreil!i r«>sultal» «'K-vpnt la rriliqiir* liU(^rair<* a la liaiileur d'une piiiin^ophie Les Races hlxaines el leur |)arl dan» la chili^tion . par li^ docteur Clavel. Depuis liii'it I(in;rlniii[i<< nous n'a^ioiH (laii lu un li^re «|ui iioua fit aulaiil di' plai- Hr. O.-* ii'uvn's iiiixto» où l'esprit d'uiiiTU- dit M'uihlp a\oir puipninlé la pluin<^ d*nn litti'ratpur pniir c'\|«riin«T do* penM^e« sé- rii'usps î«ou!» une forme ajrn'*a!>le cl puro, Hont trop rarn* pour ns» pas nnViler le lucil- Ipur atNMicil ï»t h's cnrour.i^'iMnonls Ir* ]ilu8 sinciTt'i. En iMudiant 1« pfinïe tUtt^rcni des di^crsi».-» rai'i'sliinnainp!», M. Ir dorlfur Cla- \ol a, naturflli'nipnt et sans efTort . mis I'e\pniplp à rôle du précepte. O volume Piil bien, en elTrl, le produit d'une inlel- \\*!rivi\ rran<;aise. Nous y relrnu\ons les i|ualit('s |irini'(i>absdu{S^niei;auloi.<<(pii ^ont la profoiuli^ir a%ee la riarté. el une rrrtaine nianiiTC de donner à la M'irnee anlue diN pràce» «piriales et des attraits parlii iiliers qui plissent connue d'un murire aimable ses lèvres habituellement un p'ui >é\«'i-e<. l)u reste , ret ouvrape n'est pas seulement un ouvrage bien fait, instructif et rempli d'inl^rêl, il est encore, joint à quehiues autri'sd un g'inre analogue, une ri?vélation d>^ la iinuvelli* temlunce des esprits. Quand d'un bout à l'autre de l'Europe les p'^uplos s'agitent el demandenl à re- ronslitucr leur personnalit»^ nationale , en utiendant le Jour où chaque honuue à son tour rentrera ilansla pleine el libre posses- ition de lui-même par la ft^eoude action d^ son initiative indi>iduelle, un livre sur les Jl.:ct!t lilimnhili cesse d'être une sorte d'exhumation arch<^olotrique, pour devenir une vîNante actualité. En dehors de toute consMératîoîi philo- sophique et historique , on trouve dans le travail de récrivain-mcdci'in tles ])ap's éloquentes, plciiu's de vérité, qui font ré- fléchir el rectifient plus d'une erreur chèra à noire ignorance. Les seuls peut-(^lrp que cet ouvrage ae convertira pa» sont quelqiiea Tu meurt e»- durcis : nous en connainaoni qui aîmenml mieux condamner l'auteur que brider lei instruments de leur emiioisoniifuient qwh tidicn. Pardonnons leur folie à ce* malades, puisque, d'ailleurs, ftuivant le doetev Clavel , le tabac ne leur fiardonnera pas. Les l\i£ciuËATioxs instrcctives, par SI. Jutei Delbrucii. Voici un ouvra^re qui se reconrimande de bil-mènie à l'altenlion parla manière habilr dtmt il est composé. Il ^vra. ton jour» dî9- cile d'écrire uiili\re pour rcnlam-c . et l'on ne peut jru«Te v parvenir t|ii'on éTitant deu\ érueils fort redoutalilrs. iViinui et Is niaiserie. Parmi les auteur» qui ont coma- cré leur plume à ce labeur ilt^lii-at . les un* instruisent . le;^ «-!utrcs .'iinusont : bien peu ont su instruire m amusant , amuser en instruisant. \ cette lâche les iiieilleun*s in- tentions deviendraient insutliâ^inte», si Tê- crivain n'yjoi;:nait une ^r.inde e^p^riencf persiinnelle , une étude apprtifondie de la nature si inqiressionnable des enfknts. Le volume qui nous ix*oupe aujourdliai parle tout à la fois à l'esprit el aux yeoi ; ear des imaiies nombreuses accompaimcal et coniRieiilent le le\te. M. Delbruck a de la sorte créi* une sorte de petite ene^-clop^die rnrantiiie où ThiS' toire , la blende, Thistoire naturelle, ks vo\ages, les notions industrielles, ia poésie, la musique , la description des difTérenti jeu\ sollicitent lour à tour l'avide curiosité des enfants et satisfont par quelques no- tions elaircs et courtes leur imagination mobile. (le premier volume aura sans doule été suece>«eurs qui le eouq)lé feront plus lard ; mais tel qu*il est , il offre un ensemblt harmonieux et instructif qui en assure d'a- vance le succès. Arthur Arnocld. CHARPENTIER, propriétaire-gérant. Droit de reprodoelloD réierré. Puis. ^ Imprimerie F.-A. BOURDIER et C% ns Uassrtiw 30. LES DEVOIRS DE LA PRESSE I Au moment où la presse, longtemps traitée en ennemie par le gou- vernement , semble perdre à ses yeux une partie de ses dangers, et où on lui permet de parler de ses droits, nous venons dire quelques mots de ses devoirs. C'est sans doute beaucoup pour la presse que le pou- voir se rccoucilie avec elle , maïs ce n*est pas tout; il lui reste encore à se réconcilier avec le public. C'est à quoi elle doit surtout songer désormais si elle veut assurer son existence. Le vrai danger pour la presse est moins dans l'hostilité du pouvoir que dans rindiffé- rence du |niblic. Les journaux , dans les dcrniàres années qui vien- nent de s'écouler, ont reçu de trop évidents témoignages de cette in- diflférence pour qu'ils ne songent pas à la faire cesser. Après trente ans de paisible exercice de la liberté de la presse , un pays tout entier ne ae résigne pas à s'en passer sans des causes sérieuses et profondes; la presse se montrera sage et prévoyante en les étudiant et en cher- chant à les supprimer. La liberté n'est point en elle-même une idée aussi facile à com- prendre qu'on le croit généralement. Si l'on s'en lient au mot seul, tout le monde a l'air de savoir ce qu'il signifie; mais si Ton passe à la chose , le dissentiment commence. Chacun se fait une liberté à sa manière , ou plutôt ce que tout le monde entend par ce mot-là , c'est sa propre liberté. Si cela est vrai de la liberté en général , à plus forte raison de chaque liberté en particulier, et surtout de la liberté ' de la presse. On a dit avec raison qu'elle était la base de tgutes les autres libertés; que là où elle n'existait pas, il n'y avait point de ga- rantie pour les droits du citoyen : il n'est cependant pas d'idée pi us dif- ficile à faire entrer dans les esprits superficiels, qui forment partout la majorité. Ce privilège que s'arroge le premier venu de critiquer tout le monde, de traduire qui bon lui semble à sa barre, de discuter les actes du gouvernement et des particuliers, de se servir de toutes les armes qu'offre la discussion , depuis la logique et l'éloquence jusqu'au ridicule et à la satire, — et les esprits artificiels ne voient guère que Tome I. — 4* LivrASMO. 32 400 REVUE NATIONALE. cela dans la liberté de la presse , — peut paraître exorbitant , il faut en convenir, dès qu*on ne mt pas les relations secrètes qui 1*unisasBt à la sûreté même de la société^ les rapports qui existent entre lui et h dignité drs individus, les qualités qui rachètent ses défauts et les com- pensations par lesquelles il maintient Téquilibre entre ses avantages et ses inconvénients. En général , nous autres Françiiis , nous De voyons encore dans le journal qu*une arme admirable quand elle nous protège, dangereuse et presque déloyale quand elle nous atteint. A certains moments, on a pu croire que la liberté de la presse était enfin comprise et acceptée par le public; qu'il se rendait compte du jeu de cette liberté; ça été une grande illusion. Le public français lisait ks journaux avec plus d'intérêt et d'ardeur que d'habitude, mais il n'en aimait pas mieux la liberté de la presse pour cela. En général, oa peut même dire qu'en France le public en recherchant le journal semble redouter le journalisme. Cela tient à des causes diverses sur lesquelles nous reviendrons. Commençons d'abord par nous féliciter du changement qui vient de s'opérer dans la situation politique de la presse et qui nous satisfait moins encore au point de me de ses intérêts qu'au point de vue de l'avenir môme du pays. Quiconque a parcouru la France, dans ces durniei*s temps, a pu 8*apercevoir des fâcheux résultats que la suppression de la dîscussûm par la presse avait pour l'intelligence des populations. La presse libre ne montre souvent , il est vrai , qu'un coin des choses maû c'est la seule ouverture par laquelle une foule d'esprits puissent péné- trer dans le champ des idées. Sans celte clarté , les ténèbres s'épais- sissent sur les esprits, les cerveaux se rapetissent pour ainsi dire et s'atrophient. Dans rintervalle d'une année à l'autre, on pouvait cons- tater les progrès de la décadence. Tel individu qu'on avait laissé «ne une lueur de vivacité était tombé dans la plus profonde somnolence morale. La lori)eur gagnait toutes les Ictes; les gens instruits et éclairés subissaient eux-mêmes sans s'en douter rinflucnee générale, et devenaient peu à peu incapables de saisir l'idée générale, de juger une question politique à son vrai point de vue, d'observer et de pré- voir les événements. ) II Pendant le silence de la véritable presse, il s'est fait à Tasage de ee triste et nouveau public une sorte de journalisme qui l'hébète chaque jour davantage. Le journal s'est mis à rôder dans les offices et danslei LES DEVOIRS DE LÀ PRESSE. .4%i antichambres , à écouter aux portes, à frayer avec le» iriets pour a?oir les secrets des maîtres; il fait la cour à Frontin, il le prend pour collaborateur, il arrange sa prose. Heureux encore s*il s'en tenait là; mais non content de divulguer les secrets de la vie privée des honnêtes gens, il va chercher ces malheureuses femmes que teur indignité même aurait dû protéger, pour les traîner sur la claie de la publicité. Em« busqué à leur porte, il note sur son calepin ceux qui entrent cheselle ou qui en sortent. Un tel journalisme a toujours existé, direz-vous, c'est possible , mais il n'était destiné qu'à ce public désœuvré , blasé, usé, qui foisonpe dans les grandes villes^ tourbe sans nom de iSlles perdues, de chevaliers d'industrie^ de littérateurs sans littérature, nsidérable. Il était alderman lors([uc la Chambre des communes, voulant restreindre la liberté prise par les journaux de publier les discours de ses membres, enjoignit aux imprimeurs de paraître devant elle. Ils refusèrent d'obéir, et Wilkes les renvoya libres de toute poursuite. Le lord maire et les autres aldermen agirent comme lui, sans crainte de se mettre en lutte avec le premier pouvoir poli- tique du pays. Celui-ci tenait à connaître Topinion de ses manda* taires, et il secondait la presse, qui lui permettait de satisfaire œ besoin. Il est certain que dès ses débuts la presse anglaise se tira d*af- faire en mettant le public de son côté, et en lui rendant des services vériîables. C'est vers a» but que la presse françaii^c doit tendre égale- ment; et, en le lui montrant, il est juste de convenir qirelle doit ren- contrer sur sa route des obstacles que le journal n'avait pas à redou- ter en Angleterre. IV La presse anglaise nait et se développe naturcllenricnt par les avantages qu'elle a procurés à la société. La presse anglaise n*a pas d*origine révolutionnaire; elle est émancipée, en môme temps que la littérature elle-même, par un acte du parlement. Elle est mo- deste dans ses allures. Elle laisse d'abord à la brochure et au livre le soin de traiter les grandes questions, et se contente de porter à la connaissance du public les faits ([ui peuvent l'intéresser. Ce n'est que petit à petit qu'elle s'enhardit à la discussion. La presse fran- çaise, au contraire, sort tout armée du front de la révolution; Minerve ardente, elle bmndit sa plume comme une lance, et sejcUe dans la mêlée. Née dans l'orage , la presse française a toujours gartt sur ses traits et dans son allure quelque chose d'impétueux. EUeie déchaîne comme les tempêtes. Elle engage les débats à outrance; il semble toujours que la discussion soit un duel entre elle et le pou- voir. Qui succombera de la presse ou du gouvernement? C'est ainsi que la question se trouve presque toujours posée. En naissant elle ae place sur le terrain des principes extrêmes. Il est vrai que œ ne fut pas alors tout à fait sa faute, car elle s'est trouvée presque à ses débuti en face de la terreur. Vaincue dès la première bataille, et garrottée a la suite de sa défaite, redevenue libre sous le Directoire , la force lui LES DEVOIRS DE LA PRESSE. 497 manqua pour se dégager des partis, de leurs vengeances, de leurs passions , de leurs espérances ; elle les servit , au contraire , et les partagea avec une violence enflammée, qui rendait la guerre civile imminente, lorsque le Directoire frappa le coup d'État de fruc- tidor. Comme la France alors voulait la paix intérieure et un gouver- nement à tout prix, le pays vit sans trop de peine tomber une liberté hostile à ses intérêts présents, et qui lui paraissait dangereuse pour I*avenir. Pendant cette première période de son existence , le temps avait manqué à la presse pour se rendre populaire au point de vue de Tutilité, et pour asseoir son influence sur les mœurs. Le souvenir des excès de. la presse démagogique fut tout ce qui resta d'elle; on ne tint compte ni du concours précieux qu*elle avait prêté aux dis- cussions de la grande Constituante, ni du cri de générosité et de clé- mence sorti de la poitrine du Vieux Cordelier, Quand, au bout de cette longue carrière de succès et de revers à laquelle le génie d'un homme Tavait associée, la France voulut prendre part à la direction de ses afiaire^^ la liberté de la presse fut de nouveau invoquée, accordée, perdue, reprise, rendue, objet de culte pour les uns, de haine [)our les autres, de doute et de méfiance pour beaucoup de gens, jusqu'au jour où Ton put croire que le pays tout entier s'était réconcilié avec elle en 1830. La Restauration, il faut en convenir, malgré la répugnance que la portion la plus nombreuse et la pi us active du parti royaliste nourrissait contre sa politique, fut le beau temps de la liberté delà presse. D'abord, ce qui contribuait beaucoup à son influence , c'est qu'elle était pure de toute alliance avec l'industrie. Sa prospérité et sa fortune ne dépen- daient pas entièrement de l'annonce. Eusinte la discussion, circonscrite par les besoins du moment, n'embrassait point ce cercle immense qui comprend aujourd'hui toutes les questions politiques et sociales. On paraissait d'accord pour fonder sérieusement le gouvernement par- lementaire, et pour s'en contenter ; on remettait à des temps plus loin- tains la réalisation d'espérances qui, parleur éloignement, cessaient de paraître dangereuses. Les journaux plaisaient alors à toutes les classes de la société : à la classe moyenne , parce qu'ils étaient rédigés par des hommes sortis de son sein, et qui représentaient uniquement ses intérêts ; aux masses, parce qu'ils réhabilitaient les souvenirs glorieux de la révolution et de l'empire. A cette époque, la classe moyenne n'avait point encore iq^s à médire de la révolution et à la craindre. 498 REVUE NAT10?fALB. D*autrc8 causes augmentaient Tinfluenoe de la presse. Noos m voulons point attaquer ici la Rest^iuration; nous sommes trèMSU- vaincus qu*il y avait à cette époque, à la ooar même et aillera^ de nombreux légitimistes qui acceptaient franchement le régin constitutionnel, mais on sentait derrière ce parti une faction pui^ santé qui poussait au renversement de la liberté. L*ancien régime et le nouveau se trouvaient en présence et se battaient avec Tamie da journal ; tous les partis s'en servaient avec une é^^aie ardeur, et oeh faisait croire que la liberté de la presse était réellement fondée, qu*elle était devenue, comme on le disait, et, comme on récrivait tous les jours, un des besoins les plus réels du pays. On sa- perçut quelifues années plus tard que Ton se trompait, et que si kl journalistes de la Restauration jouissaient d'une grande popularité, on n'en pouvait dire autant du journalisme. La révolution de 1831 permit d'en faire rcxpérienctt. Quand la classe moyenne qui avait le pouvoir vit se retourner contre elle la presse, qui jusque-là TaTail secondée et poussée, elle s'efliaya et menaça d*ua divorce vm elle. Tandis qu'en Ân<;leterre le négociant habitué à la lilierté de la presse, et f miiliarisé même avec ses excès, lit sans frémir Im attaques des chartistcs contre le gouvernement politique et social de TAnglelerre, le bourgeois de Paris se crut perdu parce que quelquei idées des socialistes se répandaient par la voie des journaux. KmB n'entendons point ranimer de vieilles querelles et examiner ici si ta législation de septembre fut juste ou injuste, mais nous dépkmHie que la déGance des classes inlellijentes Tait crue nécessaire. Pendant les dix-huit années de liberté qui suivirent la révolutiei de 1830, la presse avait-elle, du moins, jeté de profondes racines dam les mœurs de la nation? La révolution de Février vint, hélas ! nousproo- ver qu'il ne fallait pas y compter. Sous Louis-Philippe, dans les rang! élevés de la société, on redoutait la presse; dans les rangs iolennè- diaires et inférieurs, on lui portait envie. Comme beaucoup d'écri- vains étaient appelés aux emplois, ou ne vit plus dans le journalisBM qu'une pépinière d'ambitieux. On supporte difQcilemcnt en Franea que toutes les fonctions appartiennent à une seule classe de la sociélé, même quand cette classe est la mieux préjiarée à les remplir. On s'éton- nait du singulier privilège qui rendait le journaliste propre à tons les emplois ; on se demandait si cela était ainsi de par la loi de la nalorSy ou bien si la plume remplaçait les parchemins , et si le droit de Té* critoire était décidément substitué à celui de la naissance. Quoi d'élott- LES DEVOIRS DE LA PRESSE. 499 liant que dans un pays de discussion on arrive à tout par le talent de discuter? C'est un droit, pour ainsi dire, naturel ; on en abusa, mais de quoi n'abuse-t-on pas? Le public méconnut la légitimité de Tusage. Quand 1848 éclata , le journalisme , qui semblait si vivant en appa- rence, était miné au fond par une maladie terrible ; il portaif le poids de trente ans d'omnipotence : a Qui n'eût écouté que les journalistes eût pu se croire au sein de la nation la plus passionnée pour ses libertés et la plus occupée des afiaires publiques. Jamais leur tan- gage n'avait été plus enQammé , jamais leurs clameurs plus vives qu'au moment où ils allaient se taire pour quinze an». Si l'on veut connaître la puissance vraie de la presse, il ne faut jamais faire atten- tion à ce qu'elle dit , mais à la manière dont on l'écoute. Ce sont ses ardeurs mêmes qui quelquefois annimcent ses faiblesses et présagent sa fin. Ses clameurs et ses périls ont souvent la même voix. Elle ne crie si haut que parce que son auditoire* devient sourd, et c'est cette surdité du public qui , un jour, permet enfin de la réduire impuné* ment au silence ^. » C'est un phénomène singulier que dans un pays comme la France, après trente-cinq ans d'existence brillante, de succès, de pouvoir, d'influence, le journalisme ne soit guère plus avancé qu'à son début, et qu'il ait poussé de si faibles racines dans les habitudes morales de là nation , tandis qu'en Angleterre il est devenu presque tout de suite une nécessité; cela tient, dit-on, à cette cause, qu'en Angleterre te journal se contente de suivre et d'exposer l'opinion du pays , pen- dant qu'en France, au contraire, le journal cherche à la devancer, et quelquefois à Titnposer ; violentant ainsi l'opinion, la surexcitant mal- gré elle, il s'expose à recevoir le contre-coup de Fatonie forcée qui succède à une ardeur factice. C'est ainsi que l'on explique comment le journalisme a pu être frappé avec tant de facilité , et comment , de toutes les libertés dont le public jouissait , celle de la presse a été peut-être celle qu'il a le moins regrettée. D autres prétendent que les violences des journaux révolution- naires de 1848 ont contribué pour la plus grande part à l'impopula- rité de la presse ; cela peut être vrai dans une certaine mesure, mais toute la vérité n'est pas là. Quand on envisage cette question froide- 1. Œuvres et cùnesjjf^ndtmêi inéàiiei d'Alexis de TocfoeviM*. 500 REVUE NATIONALE. nient e( en dehors de toute préoccupation d'homme politique, et m seul point (le vue du moraliste, on voit que ces violences furent parta- gées par tous les partis. Les journaux dans ce temps-là Eaisaient, chacun scion son tempérament, de la polémique à outrance. Le grossièretés et les injures de quelques feuilles éphémères sorties de la boue des clubs et des sociétés secrètes avaient pour équivalent la injures savantes des journaux consenateurs, les calomnies mesurées dont ils poursuivaient des hommes faibles, niais honnêtes, qui, à part le tort d*étre leurs adversaires, n*avaient que celui d*avoir acoefié une tache sous laquelle de plus forts qu'eux auraient succooihéi as de jour sans que le pariemed J rende un arrêt , et fasse lacérer et brûler des livres au bas du gnd i escalier; les inspecteurs de la librairie, les censeurs, le directev ; général sont sur les dents; les exempts de police s*épuisent à Gberekr des imprimeries clandestines; les sages-mattres de la faculté de tfae^ logie , les assembk'es du clergé fulminent des aiiathèmes; le guk des sceaux fait mutiler les ouvrages , ce qui est pire que les Mku Beaumarchais lutte trois ans pour faire représenter ie Mariage à Figaro. Et pourtant ces écrivains décrétés, embastillés, bâtonoài proscrits, ces livres mutilés, jetés au pilori, brûlés par la maiaà bourreau, arrêtés à la frontière, sont les maîtres, les souverains nui' Ires de la société du dix-huitième siècle. Us lui imposent leurs iitai) leurs sentiments; ils régnent dans les châteaux et dans lescJwi- mières. Ils s'emparent si complètement des esprits , que les déte" sours nés du vieux système social se laissent les uns décourager, k autres éblouir*.» Nous avons les inconvénients de la législation du dix-4iiiitièiK siècle sans avoir les mêmes compensations que les philosophes. Ko< ne sommes point encore parvenus a nous emparer des esprits. CdA quoi désormais la presse doit viser avant tout; maîtresse des esftài die sera bientôt maîtresse de la loi. C'est un peu de cette &900 qaW I. Jules Simon, la Liberté. LES DEVOIUS DE LA PRESSE. TifiS agi nos confrères de l'autre côté du détroit; ils n*ont pas supprimé la loi, mais ils Tout rendue inutile. II faut donc que le journalisme fran- çais parvienne à convaincre le public de son utilité, de sa loyauté, et à lui prouver qu'il n'a pas de meilleur avocat dans toutes les circons- tances où ses intérêts moraux et matériels sont en jeu ou en péril. Il y trois choses que le public aime à voir défendre , et dont la défense revient naturellement à la presse : ses sentiments , ses inté- rêts, ses plaisirs. La presse fait-elle des eGTorts suffisants pour remplir cette triple mission? Nous ne nous prononcerons pas sur le premier point; quant au second, il est certain que l'étroite alliance du jour-. nal avec l'annonce, c'est-à-dire avec des intérêts bas et cupides, sou- vent dangereux, rend le public défiant. Il voit les réclames des grands établissements financiers s'étaler sans contrôle et rétrécir chaque j^ur davantage, dans les journaux, l'espace consacré aux intérêts^ généraux du pays, et il se dégoûte de cette liberté qui l'égaré souvent au lieu de réclairer toujours. Il se demande pourquoi la presse, destinée à faire pénétrer le contrôle de l'opinion publique dans les recoins les plus obscurs de la société , se tait précisément sur les moyens employés pour attirer l'argent des classes pauvres dansées opérations douteuses. Il ne suffirait même pas en effet ici d'avertir le public que l'insertion d'un prospectus ou d'une annonce est^payce et n'engage pas la respon- sabilité du journal, il faudrait encore dégager cette responsabilité d'une manière absolue. Vous annoncez une grande afiaire industrielle, un chemin de fer ou un emprunt. Si elle vous parait bonne^ dites-le en votre nom ; si elle vous semble mauvaise, dites-le encore. U s'agit dans les deux cas de la fçH'tune du public, et il ne vous est pas permis de garder le silence. L'autorisation du gouvernement constitue aux journaux un privilège qui devrait les rendre beaucoup plus sévères sur tout ce qui concerne leur dignité. La mission qu'ils se sont donnée d'éclairer l'opinion pu- blique leur en fait un devoir. Qu'ils s'attachent surtout à prouver leur désintéressement. Il semblerait qu'au point de vue des plaisirs du public la presse pût montrer plus d'indépendance et de sollicitude. U n'en est rien cependant. Un théâtre, par exemple, n'est plus pour un journal un lieu où s'agitent des questions de littérature; il n'y a pas d'art dra- matique à ses yeux, mais de grandes propriétés, selon l'expression consacrée , des entreprises où des intérêts matériels nombreux sonl engagés. Comme la critique pourrait nuife i ces inléièts, on l'a reob» TooM I. <— 4* U^raisgo. |8 506 REVUE NATIONALE. placée par la réclame. Aussi le public , se voyant abandcmiié par 11 presse , rabandonne à son tour. H sent fort bieo qu*elle a d aotm intérêts que les siens et il lui retire sa confiance. D'un autre côté, le journalisme et le pays doivent exercer ron mt Tautre un contrôle perpétuel ; c'est ce qui forme ce qu*on appeik Tesprit public. Le contrôle ne cesse qu*au détrimeot de la preMe et des intérêts généraux de la nation. Si le public n'encourage ps le journaliste, s'il ne croit plus à lui, c'est en vain que les lois drcot sa liberté à lëcrivain : Tindifierence de ses lecteurs lui enlèi toute sa force. Pour résister au courant d*influences de toute qui Tentrainent, souTcnt malgré lui, le journaliste a besoin d'ètoe averti, soutenu, fortifié, protégé par Topinion qull représente et fà le fait vivre moralement. Cet échange d'influence, cette action da public sur la presse et de la presse sur le public, seuls peinvl nous donner, il faut le répéter sans cesse, cette grande force de Tet^ prit ptiblic qui triomphe de tous les obstacles, et à laquelle TA»* gleterre doit les progrès réguliers de ses institutions et une pMH périté qui s*accroit sans cesse. L*esprit national ne fait pas détiol â la France, elle Ta toujours eu devant l'étranger, mais l'esprit pdblk lui a manqué chez elle. Là où il vit, cet esprit est la plus solide ga* rantie de la liberté de la presse ; là où il n'existe pas, les journaux m pourront vivre; qu'ils s'appliquent donc à le créer. Sans esprit publk, il peut y avoir dans un pays des lois libérales sur les journaux, mai leur existence tiendra à la durée du pouvoir qui les a proclamées. Au moment où de meilleurs jours semblent se lever, repre- nons notre plume, devenue plus libre, sans illusion et sans déooa- ragcment. Sans illusion , parce que nous voyons combien sont b^ giles les appuis sur lesquels la presse peut eompler; sans découiage- ment, parce que notre chemin est semé d'obstacles que nous ai franchirons pas en un jour. Peut-être notre espoir doit-il se borner à frayerlarouteà nos successeurs. Contentons-nous de couler, danslefit mobile du fleuve, les assises dn pont sur lequel ils passeront. Défen* dons les droits de la presse avec modération et remplissons ses devoin avec sévérité. Jamais ils n'ont été plusgrands et plusdifficiles. La liberté de la presse ne sera réellement fondée que le jour où nous aurons per- suade au public que cette liberté lui est aussi nécessaire, aussi uiîis qu'à nous-mêmes. C'est ainsi que la liberté se prend ou plutôt qn'dli s'impose par les services qu'elle rend. C'est en vain que les kas lu fkm favorables la soutienaenl; tant que la liberté de la piesas LES DEVOIRS DE LA PRESSE. 807 point passée dans les mœurs , elle n*a qu'une existence précaire. Ce qu'une loi lui donne, une autre loi peut le reprendre. Nous sou- haitons certainement, comme tous nos confrères, que l'arbitraire dis- paraisse et que la loi se oécondlie aarac la protae ; vais nous souhaitons plus vivement encore que la presse se réconcilie avec l'opinion pu- blique. Les journaux auraient tort, pour se foire une idée juste de leurs rapports avec l'opinion, de ne consulter que leur registre d'a- bonnements et de se fier à leurs recettes. Il s'agit avant tout de savoir commentonleslit. Si lesjournauxn'ontpas cette vérité présente à l'es- prit, ils seront tout étonnés un beau jour dé voir leur influence dhninuer à mesure que leurs abonnés augmenteront. D est bon sans doute que le journalisme défende ses droits et ses intérêts, mais il est temps qu'il songe un peu à remplir ses devoirs. Qu'il sépare soigneusement ses inté- rêts de ceux des industriels, qu'il se rappelle surtout qu'il n'est point destiné à propager des spéculations financières, à soutenir des maisons de commerce, à servir uniquement d*intermédiaire intéressé entre la production et la consommation, mais à défendre des princ^)es et des* idées : a Le journalisme n'est pas un pouvoir, comme on se l'est trop souvent figuré; c'est mieux qu'un pouvdr, c'est une abné- gation, un apostolat. Ce qu'il lui faut désormais pour le sauver, ce ne sont pas tant des intelligences et des talents que des désintéressements, de vrais honunes, de vrais caractères ^ )» i. Arnould Freoiy, L$$ mamn ik notre iemp$ Taxiu UufiÊJh FRANÇOISE' QUATRIÈME PAUTIE. Lutcl , en quithnt h 5aloi> de nia^l inio Berthclin , se jura à lui- nicmc de n*y rentrer qu'à deux conditions , ou maître de lai et affermi désormais œntre les surprises, ou décidé à un aveu. Les agi- tations vagues ne pouTaient convenir à son caractôre précis et répu- gnaient à sa loyauté. II devait, en outre, une explicatio:) à Hêiènc. Sans reconnaître qu'il eût trahi riiospitalitc, ni manqué a la con- fiance qu*on avait eue dans son courage et dans sa rais4>n , il sentait la nécessité d'établir strictement aux yeux de madame rScrthelin Ja situation étrange et nouvelle que lui faisait Témotion de Françoise. Ce cri : — Comme vous m'auriez aimée! — vibrait toujours dans soi\ cœur, et il lui semblait que , pour l'avoir entendu , il avait pris parti I contre M. OUinger, IMais au moment où, le lendemain, dans la matinée, Jacques se préparait à écrire à la femme du conseiller d'État, il reçut précisé- ment un billet d'elle qui lui annonçait son brusque départ pour b campagne, sans même essayer de le motiver. Ces quelques lignes de madame Berthelin frappèrent Lutel par leur correction graphique. Hélène griffonnait assez habituellement en écrivant à ses amis* or, a billet trahissait le calcul , la réflexion : on l'avait n^commcncc plu- sieurs fois, craignant de le faire trop rigoureux ou trop indulgent; el comme ch.uiue mot avait été pesé, mesuré, chaque mot était parlai- tement tracé. — Ce n'est pas une lettre, se dit Jacques en lui*même* c'est k post-scriptum consei^é d'une lettre qu'on a déchirée. i. Voir les !«^. -i» et 3« livraisons. FRANÇOISE. im Mais quand il eut bien lu, bien retourné ce billet, Lutel crut l'avoir compris , et il se demanda alors avec un sourire si cette faite n'était pas un premier aveu. Eh quoi ! malgré l'inébranlable estime que lui gardait madame Berthclin , on éloignait de lui Françoise ! Qu'y avait-il donc à craindre pour elle? Cette précaution était-elle pour madame Ollinger ou pour lui? Lequel des deux la naïve diplomatie de cette mère charmante voulait-elle préserver? Jacques conmiençait à trouver à ce billet laconique une éloquence prodigieuse. — Elle a bien fait de ne pas inventer de prétexte , se disaitril. A quoi bon me mentir, ou même me dire la vérité? Qu elles partent! qu'elles s'en aillent; je les rejoindrai , ou elles reviendront, et je saurai tout. Il se promenait , les bras croisés sur sa poitrine , les joues pâles d'une joie qui l'agitait peu à peu comme une fièvre , et il répétait à chaque pas : — Enfin I enfin ! je l'ai donc cette heure, celte minute de triomphe que j'ai si longtemps rêvée... J'aime! et Dieu permettra sans doute que je sois aimé. 0 ma mère ! ma mère ! murmurait-il par intervalles, en s'arrétant devant le portrait du salon , pourquoi ne peux-tu des- cendre et me serrer dans tes bras! Il . essaya de retenir sa pensée qui s'échappait à travers mille rêves confus; il s'accusait de folie, de fatuité, de précomption, d'or- gueil; il voulut examiner gravement, comme un sage, comme un philosophe , ce soupçon , cette espérance. Mais la jeunesse l'em- portait; mais des étincelles parcouraient ses veines et allaient se con- fondre en gerbes dans son cerveau. Ce billet pouvait le tromper; madame Berlhelin pouvait avoir d'excellentes raisons pour s'établir à la campagne; toutes ses conjectures à lui étaient absurdes, insen- sées. Oui; mais il y avait quelque chose qui ne le trompait pas, c'était i' son pressentiment , c'était l'hymne de son cœur, c'était sa folie même qui, pour la première fois , mettait en déroule les subtilités, les ré- serves, les scrupules de sa volonté. Jacques ne se demandait pas s'il lui serait permis de devenir le mari , d'être l'amant ou de rester l'ami de Françoise. Il ne voyait que l'amour; et j'oserai même ajouter que l'amour absorbait dans ce premier moment la vision dû Françoise. Lutel était ébloui de son propre sentiment, encore plus que de SIO REVUE NATIONALE. l'image qni rayotmait en lui : tant il est vrai que les grandes purions sont des extases de I*idée , et n'empruntent qu*un prétexte aa monde extérieur. Chose étrange! au milieu de ses transports, Jacques KfA des distractions subites qui le reportaient ters ses études, vers ses travaux. Il mêlait la littérature, Tart, la politique, par édaîrs ra- pides, à œ tourbillon qui Tenveloppait; comme s'il eût oonvié toutes les forces morales de son être à ces secrètes fiançailles de son coeur, et comme si , dans cette première effusion , il eût songé à ne rien oabGer de tout ce qui le faisait espérer ou souffrir. Lutcl voulait partir pour Saint-Germain et porter loi*méme h réponse quon ne loi demandait pas. Mai«, dès qu*Ll fallait agir, no- nifester ses secrets au dehors, Thomme enthousiaste cédait , suitool au début, la place à Thomme du monde prudent et réserré. — J'écrirai, se dit-il. Et il alla se mettre avec empressement devant son burean. Le pt- pier blanc lui fit peur, quand il pensa qu'il devait le prendre à témom d*un aveu solennel qu'on serait peut-être embarrassé de recevoir. D*un autre côté, ne pouvait-il écrire, sans rien avouer, en répooduit par quelques formules d'amitié à Tannonce de départ? Mais poanpm cette petite hypocrisie serait-elle plus habile envers madame BeiÂe lin, qui Tavait déjà employée, que la finesse d'Hélène ne ravaitclé envers lui? I Au beau milieu de cette consultation , sa vieille bonne psrat pour annoncer le déjeuner. Elle attendait depuis une heure derrière la porte, Tentendant p» 1er tout seul, et s'imaginant qu'il composait ou qu*il déclamait C'était seulement sur son silence qu'elle s'était décidée à entrer. Jacques regarda Thérèse avec des yeux attendris. — Si elle pouvait me comprendre, se dit-il intérieurement, qn*ds aurait de joie ! — Tu ne déjeunes pas aujourd'hui? demanda-t-elle. — Non ; je n*ai pas faim. — Tu souffres? — Je suis heureux, ma bonne Thérèse, s*ccria-t-il en lai prenant les mains. Voilà pourquoi je n'ai plus d*appétit. — Je ne savais pas que c'était le chagrin qui te Taisait si bien man- ger, repartit celle-ci en le contemplant avec malice. — Tu ne me demandes pas d'où vient mon bonheur? reprit Ae- ques. — NoD, oonti0aa-4-^e eo hochant sa ¥ieiUe tète grise; mm, je ne fiRS pas cnrieuse. Comme Lutel paraissait surpris, Thérèse croisa ses deux bras sur son tablier blanc, et s'avança jusqu'au milieu 4u saton avec un air d'importance. -^ Ainsi, nous sommes amouveux? liû dit-ell« avec un bon gros soupir qui était sa façon de railler. ^^ Tu as deviné ceh? Oui, Thérèse, oui, j'aime 1 ' — Je savais bien, mon enbni, que tu finirais par commencer ! To as été Umg : j'avrâ peur de momÎT avant d'avoir été grand'- «ère. — Et Thérèse clignait les yeux, pour qu'on ne vtt pas une larme, iont en rouhnt dan» ses doigts le ruban de son tablier. — Oh ! tu dis vrai ; tu es ma mère , ma meilleure amie. Viens, que je t'embrasse , puisque je ne peux émouvoir ce pinrtrait, dit Lutel en donnant deux baisers à sa vieille bonne. — Allons, finis, ou je ne te tutoie plus, et je t'appelle Monsieur, reprit Thérèse d'une voix troublée , en rajustant les plis de son bon- net à larges tuyaux que Jacques avait dérangés. Laisse-moi te traiter comme mon fils quand nous sommes toiHseiils, eatends-tu, mais je te défends de me traiter comme ta mère; cela ferait injure à ma bonne maîtresse. . . Au surplus, appelle-moi comnae tu voudras, et ne me cache rien. — Que veux-tu que je te dise, Thérèse? j'aime ! voilà tout. — A quand la noce? j'ai besoin de m'acheter un châle. -^ La noce ! s'écria Jacques en tressûUant; il ne s'agit poa de cela. Je ne suis même pas sûr d'être aimé I -^ Ah ! je vois que la chose alors peut encore tratoer^si tu ne dis ion secret qu'à moi seul, continua la vieille bonne. — D'ailleurs, poursuivit Lutel, si j'aime et si jo suis aimé, il ne Ipeut être question de mariage. — Ah ! repartit Thérèse qui était un peu dévote et qui craignit de oe compromettre dans des confidences scabreuses; alcm, je ne veux rien savoir, mon ami. Et elle se dirigea vers la porte du salon. -*- Oh ! ne te scandalise pas. Cet amour-là serait béni par ma mère si elle pouvait le voir, lui dit Lutel en la retenaort; rt tu peux prier, pour lui. — Bien sûr! 5«2 IIHVI K NATIONALE. — Repirde! ai- je l'air d'un menteur ou d'un mauTais sujet? Thérèse ouvrit arras de Sfjn jeune maître. — Voyons! parle et j'ol)éis, reprit Lutel avec une sorte d'impa- tience. Faut-il écrire, faut-il prendre le chemin de fer? —7 Je n'écrirais pas, et je ne partirais pas, répondit Thérèse d'un 1 jn d'autorité. J'attendrais et je me ferais attendre. — Tu as peut-être raison ! — Si j'ai raison! c'est un moyen excellent qui réussit aux femmes* il doit pouvoir servir aux hommes. . — Alors, je n'ai qu'à me tenir tran(iuil!e? demanda Jacques souriant et en se promenant à grands pas dans le salon. FRANÇOISE. 5tô — Sans doute... Maintenant, veux-tu déjeuner? — Puisque j'ai promis de t'obéir!... Et Lutel la suivit. — Ces dames ne se doutent guère, pensait-il inlcrieuremént, que c'est ma vieille bonne Thérèse qui me dirige, et on va attribuer à mes calculs l'inspiration de ce cœur naïf! Quelque jugement qu'on puisse porter sur la soumission puérile de mon héros, je dois convenir que Jacques obéit ponctuellement au emseil reçu ; il s'abstint de toute démarche et fit un effort terrible pour ne pas même aller voir M. Berthelin. Ce courage obtint sa ré- compense. Au bout de quelques jours, il reçut un petit mot d'Hélène qui l'accusait de bouder, et qui l'exhortait à une visite. L'écriture de ce dernier message rappelait les pattes de mouche d'autrefois ; elle 'annonçait moins de diplomatie et plus de sincérité. Lutel n'hésita pas ; il courut au chemin de fer. Je crois même que dans son empres- sement il oublia, l'ingrat, de prévenir Thérèse qui méritait pourtant sa part de joie. 11 faut avouer, d'ailleurs, qu'elle ne parut pas offensée lie cet oubli. La maison de campagne du conseiller d'État pouvait prétendre au titre de château. C'était uner vieille construction d'apparence sévère, bâtie sous Louis XIV, at^ec de grands toits en ardoise, un perron naa- jestueux, et un jardin imité de Le Nôtre. De beaux arbres la cachaient en l'enveloppant de silence. Madame Berthelin, qui avait découvert cette retraite, avait eu besoin d'en défendre la gravité contre les ten- tatives de rajeunissement et de luxe moderne du grave i\J. Qerthelin. Elle avait exigé qu'on n'arrachât pas les allées de buis, et qu'on ne remplaçât pas par cet éternel gazon importé de l'Angleterre les mé- lancoliques allées qui rayonnaient symétriquement autour de la mai- son. Il n'était pas jusqu'à cette lèpre jaune qui mord les vieilles 'murailles pour laquelle madame Berthelin n'eût manifesté sa sym- pathie, sa faiblesse. Tout au plus avait-elle permis deux ou trois percées dans une charmille, afin que le conseiller d'État pût aperce- voir de loin la terrasse de Saint-Germain, d'un côté, et, de l'autre, Taqueduc de Marly qui lui rappelait, disait-il, un paysage d'Italie consigné dans ses notes de voyage. Hélène eût voulu passer sa vie dans cette campagne qu'elle nom- mai l tout bas son Port-Royal, et qui la reposait de Paris et des Pari- siens. Mais le charme d'une pareille habitation n'était pas non plus sans danger. A force de s'y détendre, l'âme y trouvait des langueurs, Si4 REVUE NATIOIIALE. s'y habituait à de longues rêveries. Hadame Berthelui croyait se guérir dans cette |>aix profonde, parce qoe les douleurs de sa vie j prenaient un accent plus doux et presque un attiaît ; mais elle s*apff- cerait bien, en revenant chaque hiver à Paris, que la résîgnaliofi embaume les plaies et ne les referme pas. Elle avait compte sur Tinfluence de cette belle maison et de ce grands arbres pour Françoise. Celle-là n*en était pas à ledMÉr rexcès de la mélancolie. Uélène pensait avec raison que mAm Ollinger n'aurait plus de masque quand elle n^aurait plus de tholR- et que la nature donnerait des conseils salutaires àoecandèresiafk et naturel que les petites roueries mondaines aigrissaient etpoinaitri gâter. Voilà pourquoi madame Berthelin avait profité des preniis beaux jours pour cette installation rapide, et voilà poufsi aussi, peut-être, elle craignait moins de laisser revenir Lutel, qa*itf absence prolongée rendait, au contraire, assez dangereux. Jacques arriva par un beau soleil, les joues en feu, le regard U- lant, tachant de retenir sa joie qui débordait dans ses gestes et te ses yeux. Madame Berlbelin Tatlendait sur un banc de pienCydai une petite avenue couverte qui conduisait à la maison. Elle s avança au-tre amitié. Terreur funeste qui avait enchaîné sa vie. Ne Ini foites pas peur de sa liberté en la lui faisant comprendre trop vite. . . Je l*ai interrogée depuis quelques jours, et je n'ai découvert au fond de toutes ses pensées qu'un inunense regret de sa jeunesse perdue, avec l'horreur d'une nouvdle épreuve. Jacques, me croyez-vous capable d'un mensonge? — Oh i madame ! murmura Lutel en joignant les mains pour protester. - <^.Eh bien! écoutesHOR)!. Je vous jure que si Françoise peut vous aimer, que si cette horreur d'un second mariage peut céder à votre influence ; que si enfin elle consent, veuve d'un mari vivant, à vous tendre la maia, loin de faire obstacle à votre amour je serai la première à le favoriser. Je ne lui dirai pas, la pauvre enfant, ce que me dirait ma consdenœ si j'étais à sa place; je la laisserai libre, je la bénirai; et je suis sûre que vous aurez assez de génie pour pro- longer toujours rillusioa dont elle aura besoin afin de voiler le Basse. — Je l'aimerais... comme je l'aime déjà, et je l'aimerais dix fois |rfus encore, interrompit Lutel. — Mais si elle persiste dans cette répugnance qui la fait seaflrir, en la rendant plus chère et plus noble à mes yeux, reprit nnadame Berthelin ; si elle préfère la douleur, vaillamment supportée ; si enfin cite ne veut pas convenir qu'elle vous aime, ou si, réellement, elle ne ■ious aime pas, alors,. mon ami, je ne suis plus votre alliée... je passe de son côté pour ne pUis la quitter, i^ersonne ne sera heureux, mais 516 REVrE NATIONALE. chacun aura fait son devoir. Voilà, Jacques, ce que j*aTais à dire; voilà mes conditions , les acceptez-TOUs? — Je les accepte, ré|K)ndit Lutcl simplement. — C'est bien. Vous êtes prévenu; je vous jure encore d*étreii- partiale. — Oui, vous serez impartiale, dit Jacques ayec mélancolie, col- 1 à-dire que tous n*agirez pas contre mon bonheur. Mais pour ^b I ferez-vous des vœux? i — Ingrat! qui vous assure (|u'en commettant cette imprudenceè | vous choisir pour confi !rnt de Françoise, je n*ai pas en commev ; sorte de prévision mal définio, incortnine, de cette rivalité posaià^ j Permettez-moi seulomcnt , ajouta madame Berlhelin avec un pB sourire, d'avoir mes pri'jiiLrés. Je naime pas le divorce; jenek reconnais pas; il nie paraît lîjjurioux pour lame humaine. Il ta dans la vie prendre garde aux serments qu'on donne; mais il faoili tenir quand on les a doinics, cl ne pas s'en faire relever. Cette monk de janséniste est pour nous deux : ce sont des scrupnles de vieil femme; je n'en dis pas un mot à Françoise. Convenez que j'ai à mériti^ à me taire, et ne méconnaissez pas ma bonne volonté. — Vous êtes une sainte qu'il faudrait vénérer à deux ^noiix,A Lu tel en joignapt le geste aux paroles, et en s'incUnant devant afr dame Bcrtiîelin. — Voilà déjà que vous manquez de mesure, reprit Hélène cet levant du banc de pierre où elle était assise. Redevenez l'ami pacifiai i de nos soirées intimes : [)ensez donc que vous avez une répulalivl d'homme insensible à conserver I Donnez-moi le bras, et alkil rejoindre Françoise. — Je redoute presque de la voir maintenant, dit Jacques en fa» sant un soupir, — D'où vient ce regret, monsieur? demanda madame BerttielÀ Elle n'est pas enlaidie depuis que nous avons quitté Paris, et vol verrez quel accueil simple et franc elle va vous faire. Si je Ywà écoutée, je vous aurais écrit de venir le lendemain même de Dok arrivée... Avouez que votre fatuité trouvait son compte à Dok brusque départ ! — Alors, pourquoi quitter Paris? demanda Lutcl en rougîsuL — Parce que nous évitons ici les commentaires; parce que Tuf à mon jardin vaut mieux que l'air étouffé de mon salon de Pftriii^ parœ que, si l'on veut causer le soir, ajouta-t-elle avec mtmtioiii 40t PRANÇQISB. r,J7 du moins ici la lune pour s'éclairer, ce qui dispense de regrctlcr es bougies. — Vous êtes déjà cruelle, murmura Jacques en essayant de plai- santer. Elle vous a raconté, n'est-ce pas, tout notre entretien? — Oui, toutes vos paroles, dît madame Berthelin; et moi, mon ami, j'ai deviné votre silence : aussi j'ai confiance dans votre cou- ïage. Ce secret, qui ne vous est pas échappé à Paris, ne le livrez pas trop tôt..., mais soyez libre de le livrer selon nos conventions. -^ Je n'oublierai rien de ce que j'ai promis, répondit Lutel. — Et pour commencer, je vous ordonne d'être gai^ ajouta vive- ment madame Berthelin. — Vous me dispenserez pourtant des petits jeux? — Oh ! s'il s'agissait du jeu du secrétaire, convenez, mon ami, que tous profiteriez de l'occasion pour renouveler certaine question in- discrète! — Ce serait bien excusable, repartit Jacques, puisque je ne suis ici que pour attendre la réponse à cette fameuse question. Françoise avait vu venir de loin, par une fenêtre du salon, Lutel et madame Berthelin. Elle était sortie pour aller au-devant d'eux, et elle les rejoignit au milieu du parterre qui s'étendait devant le per- lon. Ainsi qu'Hélène l'avait annoncé, l'accueil de madame Ollinger fut simple et sans contrainte visible. Elle tendit la main à Jacques comme si elle l'avait vu la veille; et lui, de son côté, parla tranquil- lement du plaisir qu*il s'était promis de cette visite; comme s'il n'avait pas caché sous ces formules polies un cœur torturé d'amour, et comme s'il n'était pas venu chercher un arrêt de vie ou de mort pour sa plus grande, pour sa seule ambition. XI Cette journée se passa tout entière en promenades dans le jardin, en conversations ébauchées et interrompues. On redoutait d'animer Tentretien, de peur de l'agiter et d'en troubler la surface limpide. Il semblait que ce fût pour Jacques, pour Françoise et pour madame Berthelin un essai timide de la santé, après un accès do fièvre : ou eût dit qu'il y avait péril à sortir des douces contemplations du cie]> des fleurs , des arbres , et qu'on marchait dans les langueurs d'uoç convalescence. L'air tiède du printemps s'ajoutait à cette dispositioD des âmes. 518 HEVUE NATIONALE. Jacques avait une admirable sérénité appaveote ; maU il obienaik chacun des mouvements, il épiait chacun des regards, il icnitiil chacun des mots de madame OlUnger, tuembia^, uub rien laiw sou|>çonner de son inquiétude, au moindre soupir de Fruçoia, comme 8*il eût surpris, en Técoutant, une aspiralion vers le fêu^é ravi du moindre sourire, comme ai celui-ci eût été la ooncécnlioaé ses espérances; mais surtout il admirait la beauté nouvelle di crib jeune femme pensive dont il avait redouté jadis les airs de mulioBÉ et les grâces enfantines. | Françoise se transfigurait; sa démarche prenail une digoiléè prêtresse; son visage avait comme une lueur sous répidennefi donnait un éclat voilé à son front et à ses juues; sa t«iiUc wésKp- raissait avoir changé, parce que sa poitrine, soulevée par rémotioi, avait des ondulations plus fréquentes et plus visibles. Bien ne ah rait peindre exactement ce mélange de gravité et de candeur, oili harmonie où la fraîcheur du priutemps se mêlait à je ne sais qadk chaleur de Tété. Si j*osais emprunter une oomparaisMi qui doilélR ( acceptée dans le sens le plus chaste, le plus religieux, jediiaiffie Françoise, en se promenant, rêveuse et attendrie, avait quelque dhôa d*une jeune épouse qui sera bientôt une jeune mère. N*espénitdk pas, autant peut-être qu*elle le redoutait, un tressaillement da qui lavertit de la présence de Tamour? Quant à madame Berthelin, elle assistait, en veillant ment sur elle-même, de \)qut de trahir une préféreooey à oÀ iiiilB secrète de deux êtres charmants pour qui elle eût voulu soufliîrdv sacritier, mais dont le bonheur ne dépendait que d'eux seuls, ffli aidait Jacques quand celui-ci, par une pente insensible, cheidiiili ramener Tentretien vers les discussions d'autrefois ; mais elle éiàtk l'avis de Françoise quand celle-ci, non plus avec amertume, mil avec un sourire de doute, condamnait l'exagération des scntinieDt8,flt parlait de soumission et de devoir. Le mois de mai, dont personne ne songeait à se défier, mêlait M influence indiscrète aux émotions de nos trois personnages et se c^ geait, à lui seul, de faire venir presque sur les lèvres k pensée pi^ fonde et cachée. C'est ainsi que Françoise, en s'amètant devant hl» rasse et en nsgardant au loin la campagne, se rappela une wn^ menade faite Tannée précédente, à pareille éjjoque, sur les bords di Rhin. — Je voudrais visiter des ruines, dit-elle. Les vieux nn)MHiiifÉh FRANÇOISE. 5*f sont les cantiques religieax qtii se mêlent à la chanson joyeuse du printemps ; ici la verdure est trop verte. Jacques ne répondit pas, mais il soupira ; et un quart d*heufe après il yantait la beaulé do paysage, comme s'il eût défendu son ccefur méconnu et outragé. Lutel refusa de rester à dtner malgré les instances de ces dames; il voulut repartir pour Paris. — Est-ce que vous avez peur du dtir de lune dont je vous ai menacé? lui demanda tout bas madame Berlbdin en riant. -s- Précisément, répondit Jacques. On* le reconduisit jusque sur la route. — Quand reviendres-vous? lui dit Hélène. Lutel, avant de répondre, regarda madame (Mlinger, cdle-ci sop* porta sans se troubler cette interrogation. — Vous voulez que je vous adressera même question, dit-elle à Mm tour. Volontiers! Quand reviendrez -vous, monsieur? — Ce n'est pas la demande, c'est la réponse que je vous prie de faire, madame, répliqua-t-il. — Eh bien ! revenez le plus souvent possible. C'est là ce qu'il faut répondre... à ma marraine. — El à vous? -^ A moi ? Oh, à moi, monsieur, il faut me répondre.», que vous viendrez tous les jours. Et avec un élan du cœur, naïf et sans coquetterie, Françoise lut -tendit les deux mains. Jacques promit d'abuser de ia double invita- tion qui lui était faite ; il rentra & Paris, tout à la fois heureux et lAtrisfé. Il éfaut heureux d'aimer et d'avoir si bien placé son amour ; il était attristé des parojes de madame Berthelin et de l'^nbar* n» qu'il sentait, même dans la fiandiiae la plus cordiale de madanM Offinger. Toutefois, cette tristesse était encore un charme de l'amour. Ces piqûres fixûent davantage Timage adorée et la clouaient pour jamais au fond de son cœur. Il mettait ces petites douleurs au compte de Françoise, et il pensait Umt bas qu'elle ne pourrait que l'en aimer da» tantage quand elle l'aimerait. J'ai besoin de répéter à satiété que Jacques a^eit point fiit, pour fOe l'on comprenne bien queeette^ïpéraBcexle sa part était iMibon*- mage à la sainteté, à la puissance de la passion, et non pas sisipie» ment l'orgueil de ses propres mérites. Il croyait è la eoBlagioD éb la 520 REVLE NATIONALE. grâce dont toute soo àme était pénétrée ; il ne pensait pas qu'on \L raimor par cela seul qiril voulait cire aimé, mais parce qu*U se seo- tait si récllemeiil inspire du vt-riliil^le amour, qu*il eut douté de soo existence à lui-même plutôt que de mettre en doute la force d*aB révélation manirestement divine. Il s*alarmait d^attendre, de lutter; il n'était [uis certain que les scrupules de Françoise, tenant à de imb- brcuses ilclîcalrsses, à (!ls susceptibilités de conscit:nce, pussent juè céder; mais, heureux ou malheureux, il ne craignait pas d'être mé^ connu. (Jue faut-il de plus à ces caractères doux et héroïques, ram rares qu on ne le sup[)0?e, et (lui, dans le monde, à oôté des Juilà satisfaites ou des sens grossiers, impossibles à satisfaire, se troBW récompensés par Tcstime et ne deinandcut rien s*ils sont emjfôf L'amour suflit d abord à Tamourcux sincère, comme le beau snîi» lartiste; Tœuvre de celui-ci, le bonheur de celui-là ne sont que è conséquences qui ne dépimdent plus d eux seuls, et dont ils jolis ou dont ils soulî'rent, sans (|uc leur foi puisse être atteinte. La detiat de Jacques ét:Mt recompile. Il aimait; il devait mourir avec ccaoli- ment qui faisait désormais partie de sa \ ic ; il était certain de mtak jamais son amour et de le faire honorer. Mais cela seul dépendait |ik ou moins de lui-même : quant au reste, quaut aux conditions du b- sard, il avait des doutes, des alternatives d'espérance et de déooip- gement. Mais dans le tumulte de ses conjectures, il sentait v amour comme une étoile fixe, comme uii phare debout et éliucdat et il avait conilance. 11 y a dans les ravissements de la foi umét nité si complète et si suitérieure aux mécomptes de la vie, qudiitt pres(iue ressembler le dévouement à nue sorte d'égoïsme idéaL La vieille ïliérèse, dont ou a pu déjà apprécier la sagadié, iM pas, on le comprend, rintelligence de toute cette luétaphysÎM Bl^ attendait Jacques pour Tinterroger. Elle s*iniaginaît, daas m ^ sens pratique, que des accordailles de la main droite ou que dssépt sailles de la main gauciie devaient suivre bien vite les déouRk d'un beau garçon dévoué, riche et intelligent, comiqe son ji^ maître. On s aime ou on ne s aime pas : tel était, dans sa plus^afk expression, le dilemme quVUe posait toujours. Aussi, quand UA heureux de parler de son amour à une couCdente discrète, et eadk aux illusions filiales qu'il avait toujours ardenunent Kgrettées, Ul mise au courant de sa visite, elle répéta la question qu elle avait |li huit jours auparavant : — A quand la noce? FRANÇOISE. 52i — Je t*ai déjà répondu, Thérèse, qu'il ne s'agissait pas de cela d*abord. — Alors, quand n'auras-lu plus rien à me raconter? Je n*aime pas qu*on hésite si longtemps à choisif le bonheur.; cela prouve qu'on ne s'y connaît guère ou qu'on cherche mutuellement à se tromper. Je me méfie des marchandes qui me font marchander. — Tu n'entends rien à ces choses-là, repjrit Lutel en souriant. — C'est possible, mon enfant ; mais, toi, tu t'y entends trop et tu me parais t'amuser trop longtemps à te montrer connaisseur... tu re- viendras, ton panier vide ! Jacques haussa doucement les épaules ; mais ces commentaires de la raison positive et vulgaire l'impressionnaient dans une certaine mesure. L'homme sage écoute tout le monde et contrôle sa volonté par la résultante de toutes les observations combinées. Plus d'une fois, le croirait-on? Lutel devait se répéter ce mot trivial de l'excel- lente femme qui représentait pour lui la famille, et il devait se dire à lui-même : — Prenons garde de revenir avec mon panier vide ! Il retourna, non pas le lendemain, mais le surlendemain, à la cam- pagne. Françoise l'accueillit de la même- façon. Quant à madame Borthelin, comme elle n'avait plus de conseils à lui donner, de pré- cautions à prendre, elle se laissait tout franchement aller au plaisir de le recevoir. Ces visites devinrent une habitude. Le mois de mai, trop vanté par les poètes, fut, par exception cette année-1^, d'une beauté constante et ne changea pas une seule fois le décor de ces pro- menades, de ces causeries dans le jardin. Le dimanche, quelques amis et M. le conseiller d'État troublaient l'intimité. Mais les autres jours de la semaine étaient respectés, et rien ne -dérangeait la mélan- colie souriante de cette maison qui se cachait de plus en plus derrière les arbres, comme pour voiler au monde ce tableau si rare de l'inno- oeace dans la passion. Je parle de la passion de Lutel. Quant à Françoise, ce recueil- lement qui avait remplacé la gaieté fébrile d'autrefois, restait comme un voile sur les secrets de son cœur. En vain Jacques es- sayait-il; avec des ménagements infinis, d'obtenir un aveu, d'arracher un mot à cette grâce impénétrable. Il était aussi difficile maintenant de traduire l'émotion de mada(ne OUinger qu'il l'avait été, quelques mois auparavant, de lire à faravers son insensibilité. Quand elle devi- nait un reproche dans l'attitude, dans le regard de Lutel, elle deve- . nait presque suppliante, et avait une façon de le r^ardei, et surtout TmmL— 4«UfntoOB. 34 122 REVUE NATIONALE. de lui parler, qiH obtenait toujours son pardon ; quand, au cootniK, Jacques, encouragé par les mystérieuses influences de la jeunesse, di printemps, de tout ce qu^il avait d'amour dans le cœur, de tout ce qu'il respirait d'amour autour de lui, devenait, sinon plus pressauri, du moins plus eipansif, Françoise s'alarmait tout à coup, paraîsai tourmentée, presque offensée, et lui faisait voir qu'elle ne Youlaitphi s exposer à rire de ses levons ou à en pleurer. La paix était absolue; mais chacun comprenait qu'il ne bUûl qu'un mot, qu'un reproche, qu'un accident, si léger qu'il fût, jm la troubler. — Ce sera pour le premier jour de pluie, pensait quelquefois, avec malice, rexcellentc madame Berthelin. Jacques s'était juré d'être patient; mais il n'avait pas compté ifK des forces inconnues qui augmentaient de jour en jour sa fiacidléè vivre et de comprendre, la double énergie de son âme et de soncoip^ Combien de fois, en descendant le sentier qui conduisait delà mim à la route de Marly, ne scrra-t-il pas avec une colère froide ses bm sur sa poitrine, pour comprimer un sanglot arraché par un RpRxèe silencieux, ou pour étoufTer le cri suscité par un dernier sourire dt Françoise ! Dès qu'il avait refermé la grille, il quittait son rôle; I n'avait plus peur du désaccord de sa bonne mine et de sa douknr, d il marchait rapidement, en jetant des mots, en lançant des soupin,a f secouant la tête, en dégageant au dehors cette électricité vicdenteqi^ j avait trop longtemps gardée. Combien de fois, au lieu de retoanert Paris, n'erra-t-il pas dans les environs jusqu'à la nuit close, repafliri les moindres incidents de la journée finie et remuant en lui aft question terrible et charmante : — Quand donc serai-je aimé ooMl je l'aime? — Souvent (car j'écris pour tout dire), il gardait It W0 fermée pour ne pas laisser perdre la chaleur douce laissée par h cm* tact de la main de Françoise, et il rêvait de rendre à celle-ci, aveclB lèvres, cette sorte de baiser qu'elle lui avait donné pour ainsi direM les doigts. Il avait découvert un endroit au bord de la. Seine d'oùVi apercevait de loin, à travers les arbres, un coin de la terrasse et • morceau du toit ; il se rendait en courant i cet observatoire, et il n^ tait là immobile) attendant qne le soleil eût disparu en laissant, pi* quelques minutes encore, la trace de sa dernière étreinte dam M lueur rosée qai passait sur cette maison comme une faéné&Ai de la nature. Jacques ne restait pas impunément toute la joonifc i côté d'une fenuoe jeune, belle, et tendrement aimée. Sa FRANÇOISE. 523 même, ou plutôt cette réserve que la Yolonté et Téducation lui ren- daient facile en la présence de madame Ollihger, il en rougissait, il en avait honte, quand il se retrouvait seul, il en souffrait en tout cas. Ce n*était pas à une enfant, à une jeune fille, ignorante du danger, qu*il devait s'adresser; c'était, après toat, à une femme qui avait été mariée, qui, se sachant aimée, pouvait comprendre et excuser . Taudace d*un grand amour , et qu'il finissait peut-être même par offenser, à force de respect. Ces blasphèmes du sang et non de Tesprit, ces tentations sacrilèges, Jacques les emportait à Paris, les gardait jusqu'au lendeiAain, et croyait de bonne foi les déposer au seuil de cette maison vénérée comme un sanctuaire, dans laquelle il entrait avec la chasteté d*un prêtre. Cependant, de jour en jour, cette placidité voulue coûtait de plus grands efforts à Lutel ; et en aspirant à une parole décisive, à un engagement de la part de madame OUinger, il songeait plutôt à dominer ces révoltes impies qu*à leur donner satisfaction. Ûamour de Françoise eût désarmé son propre amour de toutes ces violences cachées. La reconnaissance et la joie eussent écarté pour jamais ces obsessions, que le doute encore plus que le désir irritait cruellement. Madame OUinger n*était pas plus heureuse. Il y avait dans ces deux cœurs, si parfaitement contenus, des orages amoncelés. Un jour, sans que rien eût présagé la tempête, Téclair déchira le nuage, et la lutte qui se préparait doucement éclata tout à coup impétueuse et décisive. Jacques et Françoise étaient assis, par une après-midi, sur la ter- rasse d où Ton dominait la route. Madame Berthelin qui avait achevé la lecture des journaux du jour apportés par Lutel les avait posés devant une table de jardin, et était rentrée pour quelques ordres à donner. La conversation, languissante en présence d*HéIène, acheva de s'éteindre quand celle-ci se fut éloignée. Jacques accoudé sur le mur regardait au loin , paraissant fort occupé à suivre je ne sais quel obeau dans les branches, tandis qu'eu réalité il songeait que ^l'heure était peut-être venue; qu'il pouvait se retourner brusquement et interroger Françoise; qu^elle ne saurait pas dissimuler la vérité, si ' on la surprenait ainsi sans défense. Madame OUinger, qui s'était mise depuis quelque temps à un ouvrage de tapisserie, aussi sérieux que le fameux tapis de madame Berthelin, s'appliquait, de son côté, à comparer ensemble des écheveaux de laine, mais tremblait tout bas 524 REVIE NATIONALE. que Jacques ne lui adressât la {»aroIe, et se creusait la télé {Hwr trouver un prétexte de conversation moins dangereux que œ siieoœ qu*elle ntsait rompre. Le désir ([ue chacun d'eux avait de sortir d*embairas prolongesc cet embirras même; quand un soufllle d'air, s'élevant tout à coup, remua Tun des journaux laisses sur la table et Daillit remporter. Françoise posa vivement les mains sur la feuille l^ère. Jaopes, troublé dans ses médititions, se retourna au bruit. Les yeux de no- dame OUinger rencontrèrent les siens; ils devinrent rouges rufidi l'autre, n'osèrent plus se regarder, et ils allaient reprendre leur . attitude silencieuse quand la même idée leur vint à tous dea j à la fois. Madame Ollinger tendit le journal, et Lutel avança b main pour le saisir, avant qu'on le lui eût offert. Cette ooioddeBff les fît souriri.'. — Voulez- vous que je vous lise les nouvelles? dea^mk Jx^ ques. — Je n*y tiens guère ; mais elles peuvent vous Intéresser, i^poo- dit Françoise. Luiel parcourut les annonces de spectacle?. — On joue toujours la même pièce à la Gaité, dit-il. — Quelle pièce? demanda Françoise, qui avait peur de paraiti: mendie par une allusion. — La pièce qui nous a fait pleurer, madame, répondit Luld. Françoise passa deux ou trois Tois l'aiguille dans le canevas, t^ i que Jaa]ues ccntiuuait à parcourir les annonces. — Et que donne-t-on à d'autres théâtres? demanda-t-elle enov au bout d*une minute d*effort pour trouver quelque chose d'ingénka à dire. Jacques lut toute la série des spoctacles du jour; mais déjà f» çoise ne l'écoutait plus. — Décidément, reprit-elle, il parait que ce mauvais drame b pleurer tout le monde, puisque tout le monde veut aller le Toir,<^ i^u*il reste sur FaHicbe. — Je suis bien sûr que tout le monde ne s*y intéresse pas ani^ que moi, repartit Lutel. — Passons aux décès , si vous le voulez bien , monsieur Jl^ ques; meurt-on beaucoup à Paris depuis que nous nV somm^ plus? — Oui , madame, la mort a toujours du succès. Les pauviesdii- FRANÇOISE. 525 Mes font toujours queue à sa porte. Hier encore une jeune fille s'est aspbyiiée et un artiste s*est pendu. — Par misère ! c'est horrible. — Non, par amour! c'est plus horrible encore. Françoise crut avoir trouvé un sujet de discussion qui la sortit du péril qu'elle appréhendait. — Que pensez-vous du suicide, monsieur Jacques? lui demandâ- t-elle en appuyant son coude sur la table de jardin et en osant le regarder en face. — Je ne sais si je dois vous répondre franchement, madame. — Ah , mon Dieu ! songeriez-vous à vous tuer? — Non, c'est que je pense exactement du suicide ce que je pense du divorce... Ce sont deux banqueroutes. Françoise s'était levée en pâlissant. — Je ne vous ai adressé qu'une question, monsieur; pourquoi me faire deux réponses? Jacques ne répliqua pas; mais il inclina doucement la tète comme pour s'excuser de ce qu'il avait dit, ou pour protester contre une intention qu'on lui supposait. Françoise fut tentée de quitter la ter- rasse; mais Jacquies pouvait la suivre. D'ailleurs, pour un mot dur^ brutal même, que leur familiarité autorisait jusqu'à un certain points elle ne pouvait paraître, sans exagération , se fâcher avec un ami si dévoué. — Vous êtes sévère pour ceux qui souffrent, murmura-t-elle en reprenant sa place. — J'ai rapproché deux choses qui ont de l'analogie partout...^ même dans le journal, continua Lutel avec entêtement; earec^ui-d annonce les mariages à côté des décès. — Vous ne lisez que la page d'annonces, monsieur Lutel. ' — Ps^ssons , madame , à la politique. Voulez-vous des nouvelles d'Allemagne, de Franpfort ou des environs? — Vous êtes taquin, aujourd'hui. — J'ai appris de tous, madame, à me servir de l'ironie pour ca- cher une douleur sérieuse. — Il y a longtemps que cette leçon vous a été donnée. Vous auriez dû l'oublier. Si j'ai un défaut maintenant, convenez que ce n*est pas la raillerie j et le plus moqueur de nous deux ce n'est pas moi. Françoise parlait avec vivacité. Jacques aussi ému, sans doute, W6 REVtlE NATIONALE. mais dissimulant mieux, plia lentement le journal, le jeta devant lui sur la table, et se leva comme pour s'éloigner. — Vous partez? lui demanda madame OUinger. — Je suis maladroit aujourd'hui ; j'achèverais de vous blesser tout h fait. — La menace est au moins d'un ami, mais voilà la première fois que vous fuyez de peur d'être méchant. — C'est que je sai^ aussi à quoi je m'expose en restant. — Alors ne restez pas , si vous êtes exposé à quelque malheur, -s'écria d'un ton mditié sérieux, moitié plaisant, madame Ollinger, allez-vous-en bien vite ! — Je ferais peut-être bien de m'en aller pour ne plus revenir, n'est-ce pas, madame? dit Jacques d'une voix profonde. — Comme vous exagérez tout ! balbutia Françoise qui baissa la iête. — Je n'exagère rien, et si vous étiez franche... — Quand donc ai-je menti ? dit la jeune femme avec fierté. — Àh! si vous le vouliez, madame, deux paroles sérieuses nous mettraient à l'aise pour toujours ! Jacques en parlant ainsi s'était approché de Françoise et se tenait de vaut elle. — Entre la gravité et l'ironie, il y a le style tempéré, monsieur Lutel; tenons-nous-en à celui-là. — Eh bien ! non , reprit Jacques qui pâlît et qui était à bout de pa- ience. Je veux entendre de vous ce mot cruel attendu depuis un mois fit qui doit mettre fin à des rêves insensés; j'ai du courage, et vous ne savél pas mentir. Je vous en conjure, madame, prononcez l'arrêt ^ui me chasse ! — Vous chasser!... Françoise, tremblante et hors d'elle, se leva par un mouvement irrésistible. — Pourquoi vous chasser, vous, mon ami? — Parce que, répondit Jacques, ce titre d'ami que j'ai Sollicité et que j'ai reçu avec imprudence ne me suffît plilS : parce que vous savez bien que je vous aime, et que je veux savoir enfin si vous m'aimez. — Oh ! pourquoi me faire cette question? dit madame Ollinger qui chancela tout à coup et qui retomba sur sa chaise. — Ce jeu terrible ne saurait se prolonger, madame. Je vous en supplie, ajouta Lutel qui se sentait faiblir devant la terreur peinte sur FRANÇOISE. 527 les traits de Françoise, pariez-moi tx)mme au plus déTOué^e tos amis. Ne craignez pas de m'attrister. Je pourrais mourir de joie; j'aurai la force de supporter votre indifférence, peutr-étre votre mépris. — Mon mépris, à moi! murmura Françoise en se couvrant le visage de ses deux mains; il .parie; de mon mépris.. Que vous ai- je fait pour que vous me croyiez ingrate et injuste envers vous? — Non! non. Vous m*çstimez , . . . c'est bien le moins, a- est-ce pa»? Oui, j'étais injuste; mais vous le deviendriez à votre tour en me refusant une réponse.. Voyez, je suis soumis d'avance, je ne protes- terai pas, je ne ferai aucun reproche; je m'en irai. Françoise, Fran- çoise, devant l'amour le plus pur„ au nom de tout ce que vous avez souffert, au nom des larmes que bous avons versées ensemble, ré- pondez. Il n'y a, je vous le jure, ni vanité, ni illusion d'aucune sorte dans mes paroles. C'est mon âme tout entière, c'est ma vie que je vous oDre, Françoise, répondez; m'aimez-vous? Jacques dont les yeux étincelaient , dont les joues, baignées d'une sueur froide, étaient d'une pâleur mortelle, Jacques s'agenouilla presque en parlant ainsi : il pressait les mains de madame OUinger dans les siennes, les approchait de ses lèvres tremblantes. Mais Fran- çoise, accablée y l'écoutait avec un sourire douloureux , immobile de stupeur, sans songer à lui répondre. — Ah ! vous l'aimez encore, s'écria Jacques , avec une sorte de colère attendrie. Vous l'aimez, celui qui n'« pas su vous aimer. — Taisez-vous ! taisez-vous, répondit madame Ollînger à qui ce reproche parut inspirer de l'énergie. Vous savez bien que je ne puis plus aimer personne. — Ce n'est pas une réponse ! — C'est pourtant la seule que vous recevrez de moi ! — Eh bien ! je l'accepte comme une malédiction jetée sur mon amour, sur mes espérances. Adieu, madame. Jacques fit un mouvement. — Ne partez 'pas 1 ne m'abandonnez pas! dit Françoise doïitles larmes couvrirent la voix.... Que deviendrais-je sans vous? ' — Je resterai, répondit Jacques avec solennité, si vous vous pro- noncez contre un passé irréparable, en faveur d'un avenir de tendresse et de dévouement. -*- Non, non, je ne pegax pas. . . je ne veux pas, murmura Françoise 528 REVUE NATIONALE. qui croisa ses deux mains sur sa poitrine, comme pour y çnfermer ses seclreis. — Tu as tort, mon enfant, dit une voix douce derrière elle. C'était madame Berthelin qui était revenue. — Ah ! madame ! ah ! ma mère ! vous l'avez entendu ! — Oui, mon enfant; et puisqu'il finterroge, pourquoi ne pas lui répondre? — Mais que puis-je lui dire? Ai-je jamais fait une promesse? ai-je jamais prononcé un mot qui lui donne le droit de me torturer ainsi ? Françoise appuyait son front sur l'épaule de sa marraine, par un mouvement enfantin, comme si elle eût été ainsi à l'abri de toute attaque. Jacques attendait plein d'anxiété. — J'aurais voulu que cette explication fût différée quelque temps encore, reprit Hélène; mais je la pressentais, et toi aussi, mi- gnonne, puisque tu faisais tout pour l'éviter. — Moi ! murmura Françoise en secouant la tète. — Oui, toi, qui mettais tant de coquetterie dans l'amitié. Allons, mon enfant, continua madame Berthelin, en embrassant Françoise avec effusion, tu peux parler sans crainte ; tu ne rencontreras jamais deux cœurs plus dévoués pour recevoir tes confidences. Françoise se taisait. — N'insistez^ plus, madame, reprit Jacques, j'ai eu trop de pré- somption... je ne demandais pourtant qu'une parole sincère. J'avais assez de courage pour Tentendre; j'ai assez d'honneur pour m'y soumettre sans murmurer. . . — Que voulez-vous de moi? dit Françoise en le regardant d'un air désespéré. — Je vous aime, reprit Jacques. — Vous savez bien que je ne puis pas, qu6 je ne dois pas vous aimer, répondit madame OUinger d'une voix entrecoupée par des sanglots. — Vous êtes libre, dit Lutel. ^ — Lrbre^.. par une banqueroute; c'est vous-même, monsieur, qui avez ainsi jugé mon divorce. — C'est parce que le passé vous a trahie, madame; c'est parce que cette banqueroute de toutes vos illusions d'enfant, de jeune fille, a été demandée par celui qui vous devait ses conseils et son amour... FRANÇOISE. 6Î0 que j'ai fait ce rêve d'avenir qui attend de vous sa consécration... Qui donc vous défend d'aimer? — Moi ! monsieur. J'ai pu accepter, j'ai pu demander la liberté ; mais je garde un^apneau de ma chaîne t)risée, pour me souvenir. Je suis libre en vertu seulement d'une loi humaine qui n'est pas même la loi de mon pays. Mais au fond de mu conscience je me sens encore la femme de M. Ollinger. Je puis le haïr, je n'ai pas le droit d'en épouser, c'est-à-dire d'en aimer un autre. Madame Berthelin regarda Lutel comme pour lui dire : — Me suis-je trompée quand je vous ai prévenu? — Au moine, madame, reprit Jacques, avec soumission et d'une voix brisée, avant que je parte pour toujours, je vous le demande à mains jointes... Dites-moi si ce scrupule est la seule barrière etitre nous? — Non, non, je ne puis dire cela... — Je vous en supplie, ajouta Lutel. Je prends madame Berthelin à témoin que ce secret enfoui dans le plus profond de mon cœur n'en sortirait jamais.' Je le garderais^ comme une consolation doulou- reuse, pour attester que j*a\ais mérité d'être heureux. — Il ne dépend pas de moi que l'abîme qui nous sépare soit com- blé, dit madame OUinger..., je ne suis pas plus libre d'inspirer des regrets que de donner des espérances. — Alors, il faut que vous partiez, Jacques ! reprit à son tour ma- dame Berthelin d'une voix ferme. — Eh bien ! qu'il parte, ajouta Françoise avec une énergie fié- vreuse. Jacques pleurait comme un enfant ; il voulut parler, mais il ne put que tomber à genoux et prendre la main d'Hélène sur laquelle il imprima un long baiser. Quant à madame OUinger, elle s'était reculée en tremblant, comme si elle avait eu peur qu'il osât la toucher. — Adieu, Jacques, mon ami, mon enfant, pardonnez-lui .*• par- donnez-moi, dit madame Berthelin. Lutel se leva tout .autre qu'il ne s'était agenouillé, calme, impas- sible en apparence, avec un éclair dans les yeux qui sécha ses larmes. Il s'inclina profondément devant Françoise, et quitta la terrasse, se dirigeant vers la grande allée de la maison. Madame OUinger se rap- procha de sa marraine qui la prit dans ses bras. — Mon Dieu ! ce que je vais faire est mal sans doute , pensa l'ex- 830 REVUE NATIONALE. cellentc madame Berthelin; mais il souffre trdp!... Françoise, ne le laisse pas partir, murmura-t-elle tout bas à Toreille de sa filleule. Françoise fit un geste de refus. — C*est le cœur le plus noble, c'est l'âme la plus aimante... Tu l'as désespéré. . . Il t'aime I Françoise secoua la tète. — Mais , malheureuse enfant! tu t« mens à toi-même ! tu l'aimes aussi. Françoise se renversa dans les bras de madame Berthelin et éten- dit la main pour protester. — Veux-tu que je le rappelle? il va toucher la gr\Pe... — Non, non, murmura madame Ollinger. •^ Il part... Il est parti, ajouta Hélène en entendant la grille se refermer surLutel. — C'est bien ! c'est bien ! balbutia Françoise qui voulut rentrer et qui tomba évanouie. Pendant ce temps, Jacques descendait vers la route, lentement, la tète baissée , les bras le long du corps, comme un homme en deuil qui marche derrière un. convoi. XIJ Quand Lutel rentra chez lui, Thérèse fut épouvantée de sa pâleur. Elle voulut rinterroger, mais il lui fit signe de le laisser. Il avait la pudeur^ sinon la honte de son chagrin. Il s'enferma dans sa chambre, et là, seul, libre de manquer de courage, il pleura comme un enfant, la tête dans ses deux mains, éprouvant dans sa douleur je ne sais quelle horrible satisfaction de conscience à se sentir si faible, si mal- heureux , si cruellement atteint. C'était toute sa tendresse , tout ce qu'il avait réservé de bon, de noble, de pur, tout ce que le monde n'avait pu flétrir, tout ce que les misères de la vie et les désenchante- ments de la politique avaient laissé intact, c'était lui enfin , dans la source même de ses pensées les plus généreuses et de sa foi la plus ardente, qui était méconnu , repoussé. Pourtant, il n'en voulait pas à cette âme fière qui souffrait autant que lui. Françoise lui paraissait plus digne d'amour encore en le tor- turant, en le sacrifiant à des scrupules. Il croyait bien n'avoir qu'un ri- val dans ce cœur chasteet brave : l'honneur, la délicatesse de l'épouse séfarée, mais non affranchie par la mort. Il se disait ingénument, FRANÇOISE. 531 sans Tombrc de fatuité, que si Dieu avait permis qu'il la rencontrât jeune .fille, il eût été le préféré. Il se disait encore qu^il'ne lui était ni odieux ni indifférent; et cette intimité charmante dans laquelle Tamour brûlait inaperçu lui restait, dans le souvenir, comme une preuve de tout ce qu'il avait pu rêver et de tout ce qu'il per- dait. L On peut se détacher d'une coquette qui s'est jouée de vous, on peut I arracher de son cœur Timage même adorée d'une femme qui ne peut vous comprendre; mais renoncer à celle qui semble choisie de Dieu, qui vous séduit par le regard et par toutes les affinités de l'es- prit, qui pourrait être à vous à tout jamais, et quiil*est séparée que par Tabime d'une convention, d'un remords, c'est là le déchire- ment suprême. Jacques se reprochait par moments d'avoir aimé ou, du moins, d'a- voir laissé pénétrer son amour. Sa résolution n'avait pu le défendre contre les caresses du printemps, contre l'appel mystérieux de sa jeunesse, contre la grâce innocente de madame Ollinger. — J'aurais dû me taire, se disait-il ; il m'eût été permis de l'aimer encore, de l'aimer toujours, de la voir!... Ne plus* la voir, est-ce possible ? Alors il. imaginait vingt projets, plus insensés, c'est-à-dire plus héroïques les uns que les autres. Il continuerait à veiller sur elle , à l'approcher, sans en être reconnu. Mais quand l'impuissance de toutes ces consolations lui était démontrée, il recommençait, ou plutôt il continuait à pleurer. Oh ! les larmes! il ne faut pas en rire; mais il faut les en\îcr, quand elles sont, comme celles *de Jacques, Tindice d'un cœur énergique et invincible devant le monde, faible et humble dkns la solitude. Toutefois, Lntel , en cSdant à la douleur, se réser- vait toujours de s'en venger par un sacrifice , par un gage nouveau donné aux mécomptes de la vie. Après une heure de découragement, la raison prit lé dessus et le conseilla ; l'homme essuya les yeux de l'enfant, de l'orphelin; il sortit de sa chambre, et trouva Thérèse qui, assise devant la table de la salle à manger, les deux mains jointes devant elle, et les yeux rouges, l'attendait. — Que fais'tu donc là P lui dit Luiel. Thérèse ramena vivement ses mains à sa ceinture, et Jacques entendit un petit bruit. C'était le cliquetis de son chapelet que la vieille bonne remettait dans sa poche. — C*est fini ! lui dit-elle avec un sourin de contentement, comme si ... .- • 532 REVUE NATIONALE. elle eût été bien persuadée que sa prière était pour beaucoup^ sinon pour tout, dans la résignation de son jeune maître. — Oui, ma bonne, c'est fini, mon chagrin et mes rêves; n*y pen- sons plus ! Thérèse, il faudra préparer mon linge, mes effets ; je pars pour un voyage. — Tu vas bien loin? — Non, une absence de quelques semaines. — Si j'étais un homme, tu m'emmènerais? — Je ne le crois pas; je suis habitué à voyager seul ; tu me gênerais. Thérèse garda le silence, mit le couvert pour le dîner, et avant de sortir se tourna vers Jacques : — Quand pars^tu? — Demain, sans doute, dès que j'aurai mon passe-port. La police n'a pas prévu les voyages de chagrin, et il faut attendre qu'elle donne à ceux qui souffrent la faculté d'aller se guérir hors de France. — Combien de ten^ps à peu près seras-tu parti? — Huit jours, quinze jours ^ un mois peut-être; je ne sais pas. Comme tu es curieuse, ce soir, ma bonne Thérè|se! — C'est vrai, je suis curieuse; cela ne me regarde pas. Tu es ton mattreetlemien. Et avec une mauvaise humeur qui cachait sa pitié, Thérèse alla dans sa cuisine. Jacques, le soir même, écrivit à madame Berthclin la lettre sui- vante : « Madame, a C'est à vous que je veux demander pardon tout d'abord. Vous m'aviez posé des conditions'que je n'ai pas respectées. Je vous avais promis d'être fort; j'ai été lâche. Vous m'aviez ouvert voire maison pour que je vous aidasse à y entretenir la paix, la sérénité qui la fait envier des malheureux, j'ai abusé de l'hospitalité, j'ai attristé celle que je devais consoler; je vous ai scandalisée et offensée , pardon- nez-moi. c( Je pars. J'ignore encore où je vais. Tous les lieux me sont indif- férents, puisque je me suis fait interdire, par ma faute, ce paradis à jamais perdu, le seul endroit au monde qui eût pour moi de la ver- dure, des fleurs, du soleil, et la visible présence de Dieu. Quand j'ai tiré la grille de votre jardin derrière moi, le bruit a réveillé dans ma pensée un écho. Je me suis souvenu d'avoir entendu ainsi retomber FRANÇOISE. 533 la grille, quand ma mère a été descendue dans la tombe. Me voilà de nouveau en deuil ; et c*est la destinée de Thomme que ce deuil des affections choisies dure pliis longtemps que le deuil sacré d'une mère ! « Permettez-moi de vous écrire pendant mon voyage*; je veux regagner votre estime, et je veux mériter toujours votre amitié. Vous verrez que Fabsence^ les courses dissiperont ce vertige dont je n*ai pas été maître. Vous aurez d'ailleurs, peut-être, à me donner de bonnes nouvelles. J'entends qu'elle m'aura pardonné aussi ; qu'elle aura oublié cet égarement d'un jour, et qu'elle se i^ppellera seule- ment nos bonnes causeries, nos jeux innocents, nos belles prome- nades. Ah ! si je pouvais savoir ce qui se passe là-bas dans cette maison! si je pouvais, invisible et présent, entendre encore ce rire que j'ai fait taire, et qui me poursuivra partout! a Mais non, je ne veux rien savoir; ne me racontez rien de ce que vous faites, de ce que vous dites ; et si vous lui parlez de moi, ne me répétez pas dans vos lettres la façon dont elle m'aura pardonné. Je reviendrai quand je serai sûr de n'avoir plus |à alarmer votre amitié. Cependant, si un mot de vous... Mais pourquoi me diriez-vous de revenir, puisqu'il m'est défendu de lui assurer que je l'aime^ et puisqu'elle ne m'aimera jamais? (( Excusez-moi, madame; j'avais, me semblait-il, beaucoup de choses à vous écrire, et voilà que j'ai déjà trop écrit. Mais celte lettre est pour vous seule. Vous ne la montrerez à personne. Laissez même ignorer mon absence. On pourrait croire que je promène ma douleur d'une façon poétique pour mieux l'entretenir; ou plutôt, on pourrait penser que j'ai hâte de la disperser au vent et de m'en èonsoler. « Adieu, madame. Vous recevrez une lettre de ma premièrp étape, c'est-à-dire de bien loin d'ici sans doute, puisque les chemins de fer, dont les gens sensibles disent tant de mal, ont cet avantage du moins de mettre rapidement une distance énorme entre ceux qui ne peuvent plus vivre à côté l'un de l'autre. a Je me présenterai chez M. Berthelin pour lui faire mes adieux; si je ne devais pas le rencontrer, veuillez, madame, les lui transmettre de ma part. Quant à madame de Perricourt, laissez-lui croire que je vais en province ou en Amérique pour me marier. Elle sera ainsi dispensée de me chercher une femme pendant mon absence. tt Vous voyez que j'ose rire en terminant cette lettre; c'est pour vous prouver que, comptant sur votre pardon, j'ai moins de remords, 534 REVUE NATIONALE. et que je n*einporte pas plus d'amertume que je n'en laisse sans doute dans le cœur de mes amis. « Adieu, encore une fois, et souhaitez-moi, pour ma route, .un beau soleil comme celui qui rayonne depuis un mois sur Ja^tçrrasse de Yotre château. c( Votre ami déycué, Jacques Lctel. » Quand Jacques eut terminé cette lettre, il ne voulut pas la relire, de pciur de la trouver trop froide, trop ironique, ou trop sincère. Il la cacheta bien vite et la fit jeter à la poste par la vieille Thérèse. Le lendemain au matin il en reçut une de madame Berthelin qui s*était croisée avec la sienne. Par une coïncidence, dont il fut profondément ' touché à l'heure même où il écrivait pour s'excuser, Hélène , qui pensait à lui, qui le plaignait, qui dans sa bonté se croyait coupable aussi^ llti' écrivait dans la même intention et commençait presque dans las aiémes termes : « Mon ami, a Je vous ai dit de me pardonner; je viens vous le dire encore. Je suis seule coupable de ce qui s'est passé. Je demande à J^m 4*en être seule punie. Il est impossible qu'il ne vous prenne pas en pitié l'un et l'autre, mes chers et tendres enfants ; mais moi qui , à mon âge, me suis avisée de me mêler maladroitement des rêves d'un cœur vaillant comme le vôtre, et.de consoler par de petits plans roma- nesques une âme comme celle de ma filleule, moi je dois être -frap- pée, et je le suis déjà, puisque vous êtes parti, puisqu'elle partira sans doute. a Croyez-le pourtant, mon ami, jamais intentions plus mater- nelles, jamais vœux plus dévoués n'ont eu un si triste dénoûment, si la scène de tantôt est bien un dénoûment I Mon mari m'avait reproché mon imprudence; moi-même, je m'étais dit souvent que cette intimité avait ses périls. Mais je ne sais quelle faiblesse inté- rieure, quelje illusion persistante me faisait repousser les conseils, les craintes de la sagesse; et, le croiriez-vous ? maintenant encore je me répète que tout n'est pas fini pour vous, qu'il est impofi- , sihle que vous souffriez par ma faute, et que le bon Dieu ne se mêle pas de débrouiller lui-même les petits fils que j'ai si sottement em- brouillés. i( Conunent avez -vous supporté cette émotion? Comment vous FRANÇOISB. 535 trouvez-vous? Françoise est plus calme, je Tai laissée d*abord s'en- fermer dans sa chambre et pleurer tout à son aise ; je m'imagine que vous aurez agi comme elle. Je viens de la voir au dtner ; il nous était arrivé à six heures une visite, un espion, cette étemelle madame de Peiricourt, que j'ai fort bien accueillie, et qui nous a tirées d'em- barras. Françoise s'est mêlée peu à peu à la conservation ; et comme votre nom a été prononcé plusieurs fois, j'ai remarqué qu'elle le répétait simplement avec le sourire bon . et fraternel qu'elle avait toujours autrefois en parlant de vous. M'ayez donc pas d'inquiétude sur son compte, feites que je n'en aie pas sur le vôtre , écrivez-moi bien vite. ' a Je n'ose plus donner de conseil ^ pourtant, il me semble que celui de fsdre un voyage n'est pas imprudent et devrait être apcueilli par vous. Partez et écrivez-moi. Je ne montrerai vos lettrée, ou bien jeiie les lirai tout haut que quand cette communication aura été for- mellement permise par vous. N'ayez donc aucune réserve^vec moi, votre vieille amie; racontez-moi vos impressions de voyage, vos observatio&s, car vous ne pouvez manquer d'en faire, monsieur le philosophe, et vos accidente , car vous en aurez , je l'espère , et vous aUez dioisir^in pays à aventures. « Je ne vous condamne pourtant pas à l'exil pour tout l'été. Oh! non; naais il vous serait peut-être difficile et pénible de revenir nous voir dans cette maison, et peut-être attendrez-vous l'hiver pour vous retrouva avec nous ! Ce sera bien long ! Comment ferai-je pour ne pas vous serrer la main au moins une fois dans la semaine? Est-ce que je vais être obligée de travailler sérieusement à ma tapisserie et de la finir tout eiitière ? Je ne crois pas que les événements me réduisent à cette exU^mité. En attendant^ suivez mon conseil; voya- gez I Mais trouvez un quart d'heure avant votre départ pour m'écrire, pour me répéter que vous ne m'en voulez pas de mes maladresses; et pour m'assurer encore qu'en voulant vous aimer à ma manière je ne me sais pas fait haïr à la vôtre. « Adieu, mon ami, le ciel est tout chargé de nuages. Il pleuvra demain sans doute. Voilà une belle occasion pour nous de ne plus lortir; la terrasse va nous être interdite. Mais quand il pleut à Saint- Gênnain et dans les environs , tout le inonde sait qu'il ne pleut pas en Italie. Ayez donc amfiance, et bon voyage ! Parce que je ter- mine gaiement cette lettre, ne croyez pas que je n'aie pas le cœur gros de votre départ; vous me jugeriez bieâ mal. Yous ai-je 536 REVUE NATIONALE. assez dit que je vous regretterai? Je vais faire des petites neuvaioes pour pouvoir vous espérer bientôt. a Je vous disais adieu ; non, au revoir! Jacques. N*oubliez pas. de me pardonner avant de partir ; la clémeiice sera pour vous un heu- reux présage. ay8 qu'elle a habité deui aoi , ei perdrai-je les illusions perds- tantes de mon amour dans cette campagne qui a tu se flétrir les siennes? Je n*en sais rien; j'hésite maintenant. Si j*allais Taimer dsTaol^e, en dtoisissant pour la fuir les endroits où je dois réreîUer son tooTenir? Ce Toyage n*est>il pas une trahison nourelle? Je sais bien disposé à me guérir, puisque j*emploie la ruse, puisque je trompe tout le monde, puisque j*essaye de me tromper moi-même ! « Vous me demandez des impressions de Toyage, le récH de mes accidents? Je puis lire le Gttide du voyageur sur le R/ùn, que j*ai emporté aTec moi, et tous donner de confiance les descriptions des paysages que j*ai traTersés sans les Toir, et des monuments que j'au- rais pu Tisiter. Pourtant, je serai sincère, j*ai été faire une longue station à la cathédrale de Strasboui%. J*en reTiens pénétré d'une fraî- cheur qui m'a gagné Tâme, mais qui se dissipera demain.. Ce petit )roman de mon amour, que je croyais un poème superbe et douloureux, quand j'étais à Paris, m'a semblé bien chétif, hieu mesquin, quand je me suis trouvé seul, à l'ombre de cette gigantesque épopée. Quel abri démesuré pour la foi de notre génération! J'ai prié, non pas selon les formules, et je ne sais au juste quel Dtéu j*ai invoqué dans ce temple chrétien ; mais je sais bien que j'ai prié un Dieu d'amour et de justice, lui demandant de me ramener dans les voies saines et droites, de m'iildiquer un but, de me donner une tâche. n Je vous fais cet aveu, madame., parce que je comprends que vous ne devez pas plus vous moquer d'un homme qui prie que d'un homme qui pleure. Mais je ne pleure que quand je ne puis faire autrement, et je prie quand je suis à bout de ressource et de volonté. J'appartiens à une génération qu'on brûlerait peut-être comme héré- tique, si les bûchers pouvaient se rallumer, mais qui, dans son incré-^ duJiié calme et sereine, ne méconnaît aucune des douces consolations de la poésie religieuse, et qui s'agenouille encore avec respect devant un autel, vide pour elle, mais vide comme l'infini. ce Je puis aller en Allemagne, n'est-ce pas, dans ces dispositions paisibles? Cachez bicji surtout ce pèlerinage; ne dites à personne que je vais voir la maison qu'elle a quittée pour toujours, le petit jardin dont elle regrettait si naïvement les fleurs dans votre salon de Paris. Pour toujours I voilà un mot qui est contredit par les regrets dont je parle. Ah ! si j'étais certain qu'elle eût dit adieu pour toujours à cette maison j'aurais une espérance, ou plutôt, je désespérerais moins. FRANÇOISE. 539 (Test ce doute qui me poursuit, qui me déchire ; c'est ce doute qui m*à rendu impitoyable dans notre dernière entrevue ; c*est ce doute qui m*a fait quitter Paris; c*est lui qui m*amène ici. «Je voulais rester au moins deux jours à Strasbourg. Mais j'aurais peur d'y recevoir une réponse de vous qui m*interd!t de continuer ma route, et j'ai un besoin de désobéissance qui m'entraîne. Je repar- tirai ce soir; je vais partir! Adieu, adieu, madame. Ne laissez pas lire la suscription de la lettre que j'attends avec l'impatience d'un exilé^ (^ et que je dois recevoir à Frâ72c/or^ à Une terreur ridicule dont je vais me confesser me saisit tout à coup. Si j'allais vous trouver en arrivant dans cette vallée! Si ce voyage, vous aviez songé aussi à l'entreprendre ! Si cette épreuve que je vais tenter pour moi, vous alliez la tenter pour elle ! Non, non; ce serait horrible pour moi ; ce serait inutile pour elle. Ne lui donner pas cette idée qui-l'agitierait vainement, et laissez-la oublier tout le monde : celui qu'elle a quitté, celui qu'elle a chassé. Qu'elle soit heureuse de votre tendresse. Elle a toute la grâce de l'amilié. A quoi bon la contraindre à reprendre un devoir sans amour qui alarme-^ rait autant sa conscience que la crainte de l'amour, malgré le devoir! Mais à quoi vais-je songer moi-même ! n'éles-vous pas la sagesse la plus pénétrante? ne me suis-je pas fait interdire le droit de donnier un conseil? vous décourager. «Oui, Jacques, maintenez- vous ave.c force, avec persévérance, dans un doute semblable à celui qui vous fait prier aux églises, sans être bien chrétien. Je ne vous dis pas d'aimer Françoise ; mais aimez l'amour en pensant à elle^ et peut-être serez-vous récompensé! « Mon ami, vous aii^ bien £siit de partir ; vous avez eu tort d'aller j FRANÇOISE. 543 en Allemagne; je ne sais si vous aurez fait déjà, quand tous rece- vrez celte lettre, la promenade de découverte que vous préméditez. Mais soyez prêt à revenilr, si je vous-donne un signal. a 11 y a dans le cœur de Françoise d'étranges mystères qui décon- certent toute ma prévoyance, ^ous avions déjà, vous et moi, chacun nos ranords : moi, 'pour vous avoir exposé; vous, pour avoir man- qué de la résolution que je vous avais si bien recommandée. Fran- çoise à son tour a les siens, et si elle savait où vous êtes , je crois qu'elle vous écrirait aussi pour vous demander pardon. a Le lendemain de votre départ, elle a eu une excellente conte- nance, dans la première partie de la journée; mais à Theure où d'or- dinaire vous arriviez, elle est devenue inquiète ; elle semblait écouter si la cloche de la grille n'annonçait pas une visite, J'ai voulu lui par- ler, elle me répondait à peine; le temps était couvert, nous avions un prétexte pour ne pas aller sur la terrasse; pourtant elle a désiré y venir. Les chaises étaient restées dans l'ordre, ou, pour mieux dire, dans le désordre de la veille. Françoise, en voyant ces traces, s'est appuyée sur moi, et s'est mise à fondre en larmes. a — Je lui ai fait bien de la peine, m*a-t-elle dit. « — Sans doutp, ai-je répondu ; mais tu as obéi à un sentiment que je respecte et qu'il respectera à son tour. a — Puis-je savoir à quoi j'ai obéi? ceprit-elle. Je l'ai attristé, lui, si bon, si généreux; je lui ai laissé croire que je méconnaissais 'son affection, son amour. (( [Elle a dit le mot amour ; ce n'est pas moi qui Tin vente.] (c — Alors, mon enfant, lui ai-je répondu, je vais lui écrire, je vais le rappeler. « — ,Non , non , dit-elle avec vivacité, pas encore ! Je souffre de son départ; mais je suis aise pourtant qu'il m'ait laissée seule avec vous; à nous deux, nous suffirons à pénétrer cette énigme de mon âlne. Tenez, marraine, je vais me confesser. (( Et, s'asseyant à côté de moi^ posant sa jolie tète sur mon épaule, dans une attitude qui lui devient familière depuis quelque temps, et qu'elle n'avait pas autrefois, ma filleule m'a raconté naïvement cette lutte de conscience, cette affection sincère qu'elle a pour vous et cette résistance obstinée de ses scrupules. Elle a laissé échapper un mot qu'il faut méditer, parce que c'est là l'énigme. « — Je l'aimerais, avait-elle dit, s'il ne ressemblait pas tant à mon mari. 544 REVUE NATIONALE, a Quel enfantillage ! lui ai-je répondu ; vas-tu lui faire porter la peine des défauts de M, OUinger? « —Oh ! ce ne sont pas les défauts de M. OUinger qu'il me rappelle, a-irelle repris avec vivacité; ce sont ses qualités qu'il m'explique et qu'il voudrait me faire aimer I a Je vous répèle exactement cette partie de notre entretien ; j'a- joute qu'elle m'a autorisée à vous la redire. Elle est la plus loyale des femmes , elle est la plus digne d'être aimée ; mais il faut que sa volonté se dégage; il faut que son caractère puisse se montrer dans sa force, dans sa tranquillité. Encore une fois, vous avez bien fait de partir; elle vous verra mieux de loin ; elle se consultera mieux. Elle me charge , si je vous écris , de vous prier de ne pas attribuer à un reste de coquetterie sa conduite de l'autre jour. tt Quant à moi, Jacques, je n'ose rien conclure. J'ai hésité à vous mettre au courant, voilà pourquoi j'ai différé cette lettre. J'aimerais mieux vous faire souffrir par mon silence que de réveiller imprudem- ment un espoir qui pourrait encore s'évanouir. Mais il faudrait une tête plus forte que la mienne, et un cœur plus désintéressé que le mien de ce qui vous touche tous les deux pour débrouiller toutes ces finesses. En attendant, soyez averti. Vous êtes un monstre d'ingrati- tude filiale de vous plaindre du retard que j'ai mis à écrire; vous vous plaindrez maintenant de ce que je vous ai raconté. Vous vou- driez en savoir davantage; mais soyez assuré, Jacques, que si quelque chose se décide pour vous-même ou contre vous , je vous l'écrirai avec la tendresse d'une mère s'adressant à un fils qu'elle sait brave et à la hauteur de tous les sacrifices , comme il est digne de tous les bonheurs. <( Ne me faites pas repentir de cette lettre sincère ; n'en atten- dez pas une autre avant plusieurs joui^. J'observe, et j'attends. Françoise souffre. Hélas ! suis-je obligée de dire que c'est bon signe! Je vois ses joues pâlir, ses jolis yeux se creuser; elle a souvent la ifièvre ; mais quand je l'interroge, elle sourit et me répond : a — Ne soyez pas inquiète, je serai guérie quand je serai décidée, Umger revint, et jo ihi$ alar«, (oui en i^n»Hn( vit) TiniUiiN trie (je oois même que j*ai \^t\è liu ZoUwroin), (nnt Dn Tinli^iiM^ géant sur les richesu's ilo h\ amivx^^ IVxnmint^r nUt^uUvt^nH^nl^ Pourquoi trouYe*t-on que jo lui i\>î»ouiWe? ïiA^vi^ q\io J ul vmin\t)n( ces joues .pleines, celle sanlô, ce calme irrilnnlV Knl^-ee quD, ni jti mettais un habit de velours (fris en me cuilTimt il^une eaiit|uolle ik petite visière, et en glissi\ut une gms^^e pipe dauH \m porhe du eAli^, j'aurais cette physionomie? J*ai quol(|ue raison de \m iliMler dun hommes placides : je mis donc toute mon liuhileli^ en imivrd pour trouver le moyen de faire sortir mon Ii6le de m rtinerve, Mniti tpravei) lui, grand Dieu1 Tabandon est dinicilol connue il etit lent À AVOif confiance ! J*ékiis tente de lui dire que Jn le connaUMaii et du lui parler de la petite bugue (ju*!! avait reçue Jadin de FrancuUe. a Chose singulière, je ressentais du dépit, de lu colère de Ml tfO^ deur; mais je nY'prouvain |wis ce UMiuvenient de liuine fiuqitel jjd m'étais attendu, et (pie pcut-ùtre bien j eHpéruiii, (tu urrivttutr ^^uelipui chose d'irrésistible m'entraînait h voir dauM ciftlMiiutue plulM un and qu'un rival ; la sympathie naissait entre nous. Klalt-iU) la eurioMil4 seulement? Était-ce un instinct mauvais de la nature (pii me pous- sait à me lier avec lui, pour mieux le œrmaftre, mieux le e/iuibatlri<, mieux le trahir enfm? Je Fignore; mais au second Mtrm de vin du Rhin, je lui parlai avec une effusion qu*il aurait dû appr(kier, Il resta muet ; me sourit encore aussi froidement^ et me ver«i un UqÏ' sième verre. «J'avais épuisé tous les sujets; je mourais d'envie de vUili^r m maison ; je lui pariai des belles fUfurs qu'il avait à la inairii (\mîi4 je l'avais reooontré. Il me ré(iondit qu'en elliH il éUiïi un aiiial^^r ; H comme je trouvais étrange qu'un anriatmjr m mV/fTrH f^s aussil/A iUt voir f» oMedCvm, il accepta répigramoie ou Stt imn\i\ÏHimi^ avi^ h même impassibilit/^, et se kva fxiur nm t:fmAum, h tm MfHi^t^mkf par tm moi dit uo jour k Parib^ qtji; Ui u\Mi t:^Himmm\imi n^m U lardss dlnver; vam M. Oilio^er uttt ta ^/tiir^ M$i \ycii 4k u^ M$t in%enfa^ b fÀiiœ qm était dk Tajul/^e ^^ 4u ^éfUii^$U^ t^ U^ 4^ mm cskaut, 4 w^m 4ùm» icf0Oitwrmtr h mmou; (amw /$rm^ 4i$m bfiorre. r AJb! jwn» éU«a Âo)ui4es^uiuud sj^m*^ lui jUû^.iw^4;iw*:; iê^àdU,^^ pBi i» iiiu M^^ '^ MMt '^a^p^ 348 REVUE NATIONALE. ment pourrevoirce coin de paradis. M. Ollinger en porte toujours sur lui la clef ; il m'a expliqué qu*il ayait des espèces rares , uniques au monde , et qu*il serait désolé d*un toI ou d'une indiscrétion du jardi- nier ; il est Ger de triompher à certaines expositions ; il est en corres- pondance avec les horticulteurs les plus célèbres de TEurope. — L*année prochaine , me dit-il , je veux qu'on parle de mes fleurs à Paris. a Je le regardai; mais 11 n*y avait rien que le contentement d'un . propriétaire sur cette bonne figure. Impossible de surprendre une allusion, un regret. Il paraissait heureux comme un homme qui a foit du célibat toute son ambition terrestre. a Les fleurs étaient aussi discrètes que lui. A^ucune ne me parla de Françoise. Je les regardai toutes. Elles s'épanouissaient insoucieuses, ingrates; elles avaient le même soleil, la même température douce et mesurée, les mêmes soins; elles ne i*egrettaient personne. Pour- tant je vis dans un aiigle une trace, un souvenir. C'était, au-dessus d*un fauteuil rustique, un petit chapeau de paille suspendu , accroché; le ruban a pâli : il était bleu , il est presque blanc; et, tout à côté de ce siège, dans lequel sans doute personne pe s*est assis après elle, j*aperçus un petit arrosoir et une petite bêche en acier, emmanchée d'un bois précieux. L'enfant qui a laissé là ces joujoux, c'est elle. « M. Ollinger ne parut pas remarquer le regard de convoitise fé- roce que je jetai sur ces reliques; il attendit que j'eusse tout admiré, et se prépara à me reconduire. Je feignis de me tromper en sortant, et je marchai tout droit vers une porte qui devait être celle du salon. ce M. Ollinger ne fut pas contrarié, de mon erreur feinte : il choi- sit une clef parmi celles qu'il portait et m'ouvrit cette portç. ce — C'est mon salon , me dit- il. «J'y entrai, comme si j'allais y découvrir des choses merveilleuses; mais je vis deux rangées de fauteuils , le long de chaque mur. Des housses les recouvraient soigneusement; d'ailleurs, tout était enve- loppé. Le piano, sur lequel elle a chanté souvent le Lied qui nous a si profondément troublés un certain soir, le piano avait aussi son linceul. Cette pièce ne sert plus; quelques tableaux étaient appendus au mur, et au milieu d'eux un grand cadre rempli par une simple toile verte. « Gomme je regardais cette place vide, M. Ollinger mé dit : « — C'est le portrait d'une personne morte que j'ai enlevé. <( Où donc l'a-t-il mis? Où donc a-Ml mis les fleurs qu'il a cueiU FRANÇOISE. 540 lies? Je n*avais aucune raison pour prolonger ma yisite. Je parus admirer la belle ordonnance de ces fauteuils, et je saluai M. OUinger, comme pour prendre congé de lui. J'étais triste du peu que j'avais découTerl. Cet homme est-il un phlegmatique sincère , ou un grand cœur qui cache sa blessure? Voilà ce que je ne sais pas au juste. Si je lui ressemble par Textérieur, je ne lui ressemble pas absolument au moral; j'aurais moins de courage, moins d'impassibilité. Ce n'est pas moi qui laisserais ce petit chapeau de paille dans la serre, et qui arracherais le portrait du salon , comme si l'on devait oublier les morts! a M, OUinger me reconduisit jusque sur le chejnin. Au moment de le quitter, et comme je le saluais encore, une inspiration subite me conseilla de prononcer votre nom. Je lui. parlai des deux habitants de Francfort que j'avais rencontrés à Paris , chez vous. Il me ré- pondit en souriant qu'ils étaient ses amis , et il me donna l'adresse de chacun d'eux. « — Vous connaissez madame Berthelin? me dit-il d'une voix calme. a — Un peu, répliquai-je en reniant votre amitié « — Elle a un salon fort agréable, ajouta-t-il ; j'y suis allé quel- quefois dufis mes voyages à Paris. Puisque nous avons des connais- sances qui nous sont communes, puisque vous désirez voir mes deux amis de Francfort, promettez-moi de revenir, monsieur, et d'ac- cepter pour un de ces jours un diner de garçon qui nous réunira tous les quatre. c( J'acceptai sans hésitation. Il parut ravi, et nous nous séparâmes après avoir fixé le jour. Encore une fois, quel homme est-ce donc que cet Allemand ? Pourquoi ne s'est-il pas fait aimer? Il désiré me parler de vous, et moi , je veux lui parler d'elle : je crois que je serais revenu de moi-même, si lui-même ne m'eût engagé à revenir. a Voilà , madame , le récit de ce pèlerinage. Ai-je été bien cou- pable , bien téméraire? Quelle curiosité étrange m'a poussé à venir ainsi étudier un homme que , dans la logique ordinaire des passions, je devrais fuir, ou du moins , que je devrais éviter de connaître? Mais je parle de passions et je parle de logique : voilà deux mots qui se contredisent. Adieu, madame. Je vous ai dit combien je souffrais de votre silence ; écrivez-moi. Maintenant surtout, je suis avide de nou- velles. Jacques Lutel. d 650 REVUE NATIONALE. Ce fut le lendemain de cette lettre qne Jacques reçut, ainsi que nous Tavons dit, la réponse de madame Berthelin à ses précédents messages. Voici ce qu'il se hâta de lui écrire : * Frincforti juis ... a Ah ! madame, prenez bien garde de me faire revenir I Si tous saviez dans quels tran^rls m*a jeté ce mot d'espérance que vous atténuez, que vous refroidissez encore* Quoi ! je pourrais obtenir enfin qu'elle se prononçât! <( Je pars dans cinq minutes pour retourner à l'usine ; comment pourrai-je cacher à son mari la joie qui m'étouffe, et qui sera visible dans mes yeu]^?'âi je lui disais tout, hardiment, simplement, loyale- ment? Quels sont donc ces mérites de M. OUinger qu'elle a peur de retrouver en moi ? Je vais le haïr, cet homme, que je suis disposé à aimer, si son souvenir me fait tort, et étouffe m^ espérances dans leur fleur ! «c Mes espérances ! Quoi ! je ne suis plus chassé, maudit ! On me dit seulement d'attendre ; on promet de me rappeler ! Datez-vous, madame. Elle pâlit, dites-vous; elle est malade ! Que fais-je donc ici, tandis qu'elle souffre là-bas? Par grâce, par pitié pour moi, par pitié pour elle, ne me laissez pas languir dans cet exil! Je suis tenté de prendre la route de France, au lieu de retourner dans cette vallée; j'ai peur, maintenant, comme d'un piège, conune d'une imprudence, de cette seconde visite à M. Ollinger. Ce caprice me portera malheur. a Et pourtant, je vaux mieux que lui, je le jure ; je suis plus digne d'être aimé, puisque j'aime davantage! Soyez certaine qu'il ne m'échappera pas aujourd'hui; je le connaîtrai à fond, et je vous le ferai connaître. (( Adieu, madame, on m'attend. Je vous écrirai demain une longue lettre. Merci pour ces pages qui m'empêchent de désespérer. Je blas- phémais en ayant l'air de douter de votre dévouement; je mentais surtout *, car je vous adore, comme la meilleure, comme la plus tendre des amies, comme la plus prévoyante des meres^ Vous verrez que nous serons tous heureux ! Jacques Lutel. » • Louis Ulbach* (Lt suite à la proehaine UfraiiOD.) LES FRONTIÈRES DE LA FRANCE sous L'ANCIEN RÉGIME. La Gaule ^ ou la région française, est liipitée naturellement au cou- chant par Tocéan Atlantique, au nord par la Manche et la mer Ger^ manique , au levant par le Rhin et les Alpes , au midi par la Médi- terranée et les Pyrénées. Ainsi, un littoral qui se déyeloppe pendant près àe trois mille kilomètres sur trois mers , deux vastes chaînes dé montagnes les pluis élevées de l'Europe, un fleuve large, profond, qui a treize cents kilomètres de cours, telles sont les limites dé cette contrée dont Théureuse situation excitait déjà Tadmiration de Strabon : a II semble, disait- il, qu*une divinité tutélaire éleva ces chaînes de montagnes, rapprocha ces mers, traça et dirigea le cours de tant de fleuves pour faire un jour de la Gaule le lieu le plus florissant de la terre, )> Mais les limites de la région fr^fnçaise ne forment pas toutes de bonnes frontières. Des deux côtés où elle est avoisinée par des peuples qui sont de race 'celtique ou latine et qui ont tant d'affinités avec elle par les mœurs, le langage , la religion, elle a pour limites les bar- rières formidables des Alpes et des Pyrénées; des deux côtés, au coih traire, où elle est avoisinée par dés peuples de race germanique et qui difierent d'elle par la croyance , l'idiome et les idées, elle a seu- lement pour banrières, d'abord un étroit bras de mer, facilement franchissable , qui l'isole à peine des iles Rritanniques ;. ensuite un fleuve qui unit plutôt qu'il ne sépare la Gaule de la Germanie, En effet, le Rhin est une limite politique et non une frontière militaire; la région qu'il parcourt de Bâle à la mer ne forme qu'un tout géolo- gique à travers lequel il se fraye un chemin ; les pays de ses deux rives sont si semblables de climat , de sol , de productions , d'habi- B32 REVUE NATIONALE. tants, qu'ils semblent indivisibles; enfin la Gaule et la Germanie, venant à se confondre , pour ainsi dire , dans ce terrain neutre, sont appelées naturellement et perpétuellement à influer, à réagrr Tune sur Tautre. Nous verrons comment ces conditions géographiques ont fait les destinées, les périls et la grandeur de la France. Cependant, dans les temps anciens, les limites ('e la Gaule étaient réellement de bonnes frontières : ainsi les Alpes et les Pyrénées n*avaient point de passages et étaient presque infranchissables; le Rhin lui-même se trouvait bordé d'innombrables dérivations, d'im- menses forets, d'impénétrables marécagpsqui en rendaient les appro- ches très-difficiles. Aussi ce fut moins par la force que par la ruse, et en tournant, pour ainsi dire , ses frontières naturelles, que les Romains parvinrent à s'introduire dans la Gaule. Us y entrèrent par les Alpes Maritimes, comme alliés des Marseillais, fondèrent quelques colonies entre la Durance et la mer, et firent de cette Province la base de leurs envahissements; puis ils s'avancèrent dans Tintéricur en profitant des divisions des peuples gaulois, et^ sous le prétexte de les protéger contre les Germains qui commençaient à attaquer le Rhin, ils se ren- dirent maîtres du centre du pays. C'est là qu'ils rencontrèrent les plus grands obstacles naturels dans le plateau d'Auvergne, dont les volcans étaient à peine éteints, les aspérités encore toutes fraîches, les pentes et les approches partout hérissées de forêts , enfin qui était alors la citadelle naturelle de la Gaule. Les frontières de ce pays, malgré leurs obstacles sauvages, furent donc inutiles dans la conquête romaine; mais après cette conquête, elles prirent une grande importance et devinrent, du côté du Rhin , la barrière de l'empire romain contre l'invasion germanique, ou pour mieux dire , la barrière de la civilisation contre la barbarie. Alors fut établi sur la frontière rhénane un vaste système de défenses : on fit de la zone de terrain situé le long du fleuve, depuis sa sortie de l'Helvétie jusqu'à ses embouchures, une suite de colonies militaires; on y éleva des postes , des places fortes, des camps dont l'emplace- ment fut choisi avec une profonde intelligence des lieux, c'est-à-dire au confluent des rivières qui ouvrent des routes dans l'intérieur, ou bien dans les éclaircies des grandes forêts qui les bordent, partout enfin où manquaient les obstacles naturels. La plupart des grandes villes ou des places de guerre qui existent encore sur la rive gauche du Rhin sont nées de ces camps ou postes romains. Ainsi en est-il de Strasbourg [Argentoratum)^ de Mayence [Mogttntiacum]^ de LIS FRONTIÈRES DE LA FRANCE, ETC. 533 Coblentz [Confluentes] ^ de Cologne [Colonia agnppina)^ de Nduss {^Nova castra)^ etc. Huit légions, formant vingt à vingt-cinq miUe hommes , étaient cantonnées dans tous ces camps pour défendre la frontière du Rhin. Cette frontière si beUe^H-yibi^ gardée, fut attaquée inulilemeat pendant plus de deux ceâto-anfî-rais, iner» le milidtt du troisième siècle , l'empire étant d^a .en désàdénce et les {égiens^ déqîmées par l'indiscipline , elle fut Imm^^ nais temporairement On rejeta les batrbares au delà du fleûTe, et o6mme \i recruie&ieiit des armées romaines devenait de plus eii*{ilu8 difficile , Teinpereur Probus confia la défense des camps du Rhin à des colonies qu'il fit venir de la Germanie. Ces colonies sont les premières cbuches^xie la populatioii germanique qui habite aujourd'hui la rivis gauobe du Rhin , et elles firent ainsi de cette partie de la Gaule une soi>te -de «ontinuatioa de la Germanie ; on forma même du pays qu'elles occupaient deux pre- Yinees nouvelles qui prirent les noms de Germania prima ^ Ger- rkania secunda. Au moyep de ces colonies germaines, en obtint environ cent ans de repos; puis la frontière fut encore frahchie par les Francaqui 5a&- eagèrent quarante-cûiq villes et firent reculer la population à ^us de trente lieues du Rhin. Julien les vainquit et les fça dé veptsser le fleuve; mais les attaques ne s'arrêtèrent plus ; les cnâps étaient lUinés, les villes dépeuplées ; les Arontières n'avaient pkis pour défen- seurs que des barbares soldés par les empereurs; enfin la population, fi)rmée de colons, d'esclaves, d'oj[>priipés , tendait la main aui&^iva* hisseurs. Aussi le dernier jour de Tan 406, a le fleuve qui sépare deux mondes , >> suivant l'expression de Sakien , fut définitivement franchi ; l'Europe septaitrionale déborda sur la Gaule : « Tout ce qui se trouvait, dit Samt Jérôme, entre les Alpes et les Pyrénées, entse l'Océan et le Rhin , fut dévasté ; » et l'on tit « cette contrée, illustre pat sept siècles de victoires % )> inondée par oent peuples difiérents de moeurs^ de langues, d'armes, de oosiumes* Peur retrouver un fiarail passage du Rhin, une pareille dévastation de la Gaule , une pareitte invasion de» peuples du Nord, il faut traverser quatorze sièdes et pas- ser de la fin de 406 à 1«^ fin de 1813. Alors aussi ; cette fk«ontière du Rhin si redoutable , âvee tout ^ses camps , ses tléfeoses , ses plaças de guerre , fut inuHIé; alors aussi , un grand empire, un tutre ^nplre i, Josèpfhe, L ir, db. H. ToflM I.— 4* Uvriiira. M 554 BEVUE NATIONALE. romain fut déiruit; alors aussi, ceot peuples divers, victorieux apràs de nombreuses défaites, mkent le pied sur la teie des Gaulois en disant : « MaUseur aux vaincus ! » Les frontières naturelles restèrent les frontières de la Gaule sous k^miaatioa des Francs, et elles prirent une nouvelle imporUmce* Mrtout lorsque ces barbares, ayant laîncu les autres envahisseurs, restèrent les s^ils maîtres du pays et se Curenit coniondusavec la popu- Istien gauloise* Alors ils euroat à àéS&oàgej^ non plus seulement etnme les RoBuios, la ftontièrs^u Bhin, mais avec cette frontière^ «ttaquée par les AlsfiMtns, les Erisoos, les Saxons, celle des Alpes «pie m^Mkçai^it les Lombards , celle des Pyrénées que menacèrent 4'aberd les Visigoths^ ensuite les Arabes. XjCS Francs ne rétabUrent mille partk «ystèsie de camps, de places, de défenses artificielles des RonaÎBS^ leur épée fut suffisante à arrêter les nouveaux envahi»- seiirs, ^ la victtire de Clovis à Tolbiac témoigna que ces maîtres de la Gaule étaient résolus à fàiie respecter la frontière du Rhin. Us se trouvèrent même entraînés , dans cette lutte , à poursuivre les Ger- mains sur leur propFs terri tcnre, donc à étendre leur domination au 4)alà des limites naturelles de la Gaule. Mais la barrièœ du Rhin s'en irottva amoindrie et comme effacée ; la couche. germanique de la rive gauche devint plus étendue et plus épaisse; et ea même temps que k partie orientale de la ségion gauloise ne semblait plus, par sa pcqpiii- latiaD, qu'une extension de la Germanie» la Germanie presque en- tière devmt la conquête de la Gaule franquç. £nfin de tout ce mélange, de toute celte confusion, de toute cette réactioadas de^x régions Tune «ur l'autre , il résulta que sous Charlemagn^ la.GaUle ne fut plus que le «entre d'un grand empire, qui s'élendait au nord et au levant jus- qu'à TElbe^tau Daaube, m Italie jusqu'au Vulturne, en Espagne jusqu'à rÈbre. Cette grandeur contre nsîure futjcbàrement payée, et i'exiension de la Gaule au delà de ses limites* cette extension que #oiis avons vue de ncyi' jours si malheureusement miitée par le mo- dbnie Gharlemagoe,,eut, au neuvième comme au diji^neuvième ^ècle, les plus ftmestes coQséquencc#. . IiâS|»euples qui.avaient été agrégés d^ forée à cet €»^ire éphé- ' màm cherchèrent à s en séparer; la bataille de Fontenay et le traité 4e yerdun (84â) #fie(^èrent cette séparation , et la Gaule devèntue k Franc» perdit pour 4e& sièdes ses frontières naturelles. Elle fut éloignée du Rhin et des Alpes, ne posséda plus que nominalement les Pyrénées, et réduite enfin à une limite artificielle et très coAfuse qui LES FRONTIËHES DE LA FRANGE, ETC. $55 touchait en partie TEscaut, la Meuse , la Sa&ae , le Rhône. Toute la longue bande cfe territoire comprise entre cette limite d'une part , d*autre part entre le Rhin et les Alpes , resta indépendante , mais serrée, conyoitée, disputée j»af la France et TAllepiagne, flottant continuellement entre ces deux régions, incapable à jamais de former un État, une nation, partagée en plusieurs parties dont les pnoci- pales furent d'abord les royaumes de Lorraine et de Provence Alors commença pour la France une existence nouvelle, Pexis- tence la plus périlleuse, la plus laborieuse qui, à travers dix siècks de combats, d'efforts, de revers, de succès, n'est pas encore terminée. Réduite à n'être plus qu'un des royaumes démembrés de l'empire de Charkmagne , elle tendit sans cesse , sans repos, à reprendre sa po- sition et sa grandeur, en s'efforçant de regagner sinop sa frontièce naturelle, sa frontière gai)loise, au moins quelques-uns des pays qui l'en séparaient et dont elle pût te faire une barrière contre ses enni»- mis. Ce fut la tâche glorieuse imposée à ses rois. Cette tâche semble ignorée des derniers princes de la deuxième race , alors que l'unité territoriale n'existe plus , que la France se trouve partagée en cent petits États rivaux ou ennemis, que la patrie, se trouvant réduite au sol que mesurent les pieds, le sentiment natio- nal devient insaisissable. Et cependant, ce n'est pas sans surprise qu'on voit Charles le Chauve et ses successeurs, malgré leur nullité, leur impuissance , revendiquer les royaumes de Lorraine et de Pro- vence et s'efforcer, de leurs débiles mains, de rendre à la France quelques lambeaux de ses limites naturelles* U Avec les rois de la troisième race , le travail de reconstruction du territoire français commence réellement , et il se confond naturelle- ment avec le grand travail A' unification nationale qui a été l'œuvre de ]a dynastie capétienne. A partir de Hugues Capet, la politique tra- ditionnelle des rois de France consiste à reculer, à étendre les limitas de leur petit domaine jusqu'à ce qu'il atteigne les limites de l'an- cienne Gaule. Ce n^est point l'œuvre d'un homme, ni d'un règne, ils le savent ; mais chacun d'yeux n'en apporte pas moins sa pifirre à cet édifice dont la construction doit durer des siècles avec une foi profonde, un dévouement constant, l'habileté la (dqs persévérante. Ce n'est pas une ambition vulgaire qui les anime , mais une mission 356 RiSVUE NATIONALE. defttmille qu'ils remplissent patiemment, obscurénient; ils n'ont pas ée plan à ce sujet , pas de théorie , mais ils ont un souvenir confus de la grandeur de Clovis et de Charleiaa^e; ils ont enfin tout simplement et comme la nation elle-même Vidée, le sentiment, l'instinct de l'unité française. Nous n'avons pas à suivre les phases diverses de ce grand travail, qui comprend la meilleure partie de l'histoire de notre pays. Disotis feulement que le domaine royal, ou le royaume de France, qui, sous Hugues Gapet, avait pour villes extrêmes ou pour frontières Orléans et Beauvais, avait déjà pour limites sous Philippe- Auguste, au midi la Charente et le plateau de l'Auvergne, au levant l'Yonne, au cou- chant la Mayenne, au nord la Somme et la Manche ; que sous saint Louis, au flioyen de la conquête du Languedoc, il touchait aux Gévennes, aux Pyrénées et à la Méditerranée; que sous Philippe le Bel il s'agrandit encore de la Champagne et du Lyonnais; enfin que sous Philippe de Valois il touchait, par l'acquisition du Dauphiné, à la seule partie des Alpes qui, jusqu'en 1792, nous ait servi de frontière. Sous ces rois si peu puissants et tout occupés à conquérir pénible- ment leur royaume pièce à pièce, le Rhin semble à jamais perdu, mais le souvenir n'en est point efiacé : les chroniques et les légendes rappellent sans cesse la grandeur de la France sous ses premiers rois, le règne merveilleux de Charlemagne, qui, a avec ses chevaliers fiançais, avait conquesté les Allemaignes, » et une idée instinctive mais persévérante, inefi^çable, poussé de ce côté les diverses parties de la France, encore bien qu'elles soient divisées et ennemies. Ainsi, sous Louis VI, ce roi qui régnait à peine sur trois ou quatre de nos déparlements modernes, on vit toute la France féodale se porter avec ardeur sur la Meuse pour repousser l'attaque d'un em- pereur germanique, tt tant est grande la puissance de ce royaume, dît l'abbé Suger, lorsque tous ses membres sont réunis. » Plusieurs tentatives furent faites sous saint Louis, sous Philippe le Bel, sous Philippe de Valois, pour donner la couronne impériale à un prince français et rendre ainsi à la France son influence sur les pays germa- niques. Enfin, l'empereur Albert d'Autriche ayant sollicité Talliance dé Philippe le Bel, celui-ci ne l'accorda qu'à cette condition : « que le royaume de France, qui ne s'étendait que jusqu'il la Meuse, porte- rait jusqu'au Rhin la limite de sa domination *. » 1. Gaill. de Nangis. LES FRONTIÈRES DE LA FRANCE, ETC. 657 Dans cette laborieuse reconstruction du territoire français, les rois capétiens profitèrent habilement de la situation exceptionnelle de leur domaiQC primitif, de leur bonne ville de Paris. Le bassin de la Seine, au premier aspect, semT)le une contrée insignifiante ; il n'offre qu*un terrain mollement ondulé, sans grands accidents naturels, creusé à peine par des vallées en pente douce, coupe par des eaux lentes et à lit pjat, couronné par de bas plateaux, ouvert de tous lés côtés par les rivières qui le sillonnent. Mais ce bassin est contigu aux grandes plaines de l'Escaut et de la Meuse par lesquelles il touche à r Allemagne , au bassin de la Loire par lequel il plonge dans la France méridionale, au bassin de la Saône par lequel il communi- que à la Méditerranée. Il est don^ destiné à être un centre d'attrac- tion, d'influence, même de domination pour tout ce qufâ'environne. La ville de Paris surtout semble admirablement posée pour grouper autour d'elle les provinces françaises, et l'on peut affirmer que c'est du choix providentiel de cette capitale qu'a dépendu la grandeur de la France. Placée plus au levant, elle eût été absorbée par l'influence germanique ; placée plus au couchant, elle eût subi l'influence sta- tionnaire de l'élémçnt celtique ; placée plus au midi, ainsi qu'ont tenté de le faire les derniers Valois, elle eût subi l'influence méridio* nale, c'est-à-dire celle de peuples braves, spirituels, brillants, qui ont donné à la nationalité française de précieux éléments, mais à qui la natm*e n'a pas dc^parti les qualités sçlides, énergiques, persé- vérantes des populations du Nord. Celles-ci, en eflet, habitant un pays qui n'a pas de frontières naturelles, où lés fleuves eux-mêmes forment des routes pour l'invasion, ont dû avoir constamment l'œil ouvert et l'épée à la main contre le danger extérieur, et c'est ce qui a fait leur force, leur gloire et la fortune de notre pays. Que la capitale eût été à Bourges ou à Tours, loin du Rhin, loin des inva- sions, gennaniques, loin des périls et des épreuves de la guerre, et l'on peut dire que les destinées de la France étaient manquées. Deux provinces surtout, outre l'Ile-de-France, aidèrent les rois capétiens dans leur glorieuse tâche : ce furent d'abord la Picardie, ensuite la Champagne, qu'on peut appeler les provinces fondamen- tales de la France, celles qui ont donné au caractère national ses plus vigoureux éléments, celles qui ont fait les plus constants efforts, les plus grands sacrifices pour la défense du pays ; provinces long- temps frontières, exposées de siècle en siècle aux ravages des An- glais, des Bourguignons, des Espagnols, des Impériaux, et qui 558 REYUE NATIONALE. D*aYaient à opposer à Tennemi que les murailles de briques de leurs chciÎTes cités et les poitrines robustes de leunf modestes habitants. Le plus grand obstacle qu'eut à briser la royauté vint des pro-^ vinces méridionales, de leur résistance à l'unité française, de leurs rêves d'indépendance. Comment songer au rétablissement des fh>Q- tières gauloises quand les peuples de la Provence, du Languedoc, de la Guyenne étaient ennemis de la France, alliés ou vassaux des princes de l'Italie, de l'Espagne, de l'Angleterre, cherchant à for- mer des États à part? Aussi, quand on considère les différences de mosurs et de sentiments qui séparent encore aujourd'hui lés popu- lations du Midi de celles du Nord, on ne peut qu'admirer l'audace et l'opiniâtreté des rois capétiens pour conquérir et franciser ces pro- vinces méridionales devenues presque étrangères, et comment cette hitte les conduisit à deviner le rôle politique de la France par rapport à l'Espagne et à l'Italie. L'action ordinaire de la France se porte naturellement du c6té au levant et du Rhin : c'est par là que son influence prend son expan- sion naturelle; c'est par là qu*elle reçoit à son tour l'influence du reste de l'Europe. De ce côté aussi sont les rivalités les plu^ animées, les inimitiés permanentes, les dangers les plus grands. Pour qu'elle puisse lutter efficacement contre ces dangers, pour que son action s'étende de ce côté dans toute sa force et sa liberté, il faut qu'elle n'ait rien à craindre sur les deux frontières naturelles que lui donnent les Alpes et les Pyrénées; il faut que les deux péninsules que la nature lui a annexées conune deux sortes de satellites, et dont les popula^ tions sont de même race et de même croyance , soient continuelle- ment ou sous sa domination, ou sous son influence, ou dans son ami- tié. Avec ces deux sûretés, elle a ses aises pour lutter contre sies ennemis ordinaires du Rhin et de TOcéan, elle jouit de toutes ses facultés, elle dispose de toutes ses ressources, elle peut aller en avant, elle n'a rien à craindre sur ses derrières. Au contraire, que ces deux sûretés lui manquent; au moment où ses ennemis ordinaires l'attaquent par le Rhin, que les barrières naturelles des Alpes et des Pyrénées s'ouvrent perfidement contre elle; et elle est contrainte à fbire face de tous les côtés, à disperser ses forces et ses coups ; toute sa puissance s'en trouve amoindrie et paralysée*, enfin elle peut être réduite à subir la loi de ses ennemis. Les rois capétiens comprirent cette nécessité fatale de la position '^graphique de la France. Et comme les provinces méridionales LES FRONTIÈRES DE LA FflANCE, ETC. s'dppnyaient, dans leurs clihnériqiies teittâfites* d'indépendanèe^ ritalie et sur TEspagne, ils chercfaèi:eiit à le9 priver deœs^puÎB^ et, pour ainsi dire, à les tourner^ en étendbnt Tinfluence de la Franee sur les deux peninsnles, Cest ce que ftrent priflieipaleHieQt Loim ISL et ses successeurs. Ainsi le frère du saint roi defifit, par Ma aide^ 9ii de Naptes et de Sicile, vicaire ihipérial du saint-siëîfe,' paàfUateur de la Toscalie, chef des républiques lombardes, enfin à (KtefB titm mattre de l'Italie. Philippe III acquit h Navarre ponr son fil», prit sous sa protection les^ princes de la Castille, chercha à fahre k coa-^ quête de l'Âragon. Cette extension de la puissance française dans^les pays latins qui Tavoisinent annula les résistances et tes essais d- indé- pendance dès provinces méridionales, principalement du Languedoc et de la Provence, et facilita leur réunion à la couronne. Grâce à ces expéditions en Espagne et en Italie, grâce surtout aux croisades qui furent, comiïie Ton sait, les gestes de Dieu pat les Francs^ la France avait, à la fin dn quatorzième siècle, une pui»-* sance au dehors bien plus grande que sa puissance du dedian», et ea renommée, son influence, son territoire moral s'étendaient bieÉ an delà dé ses étroites limites. En effets n*étaH^^Ile pas la premier» nation de TEurope quand ses enfants régnaient en Syrie^ en Chypre, - quétes, et qui a fait la plus longue résistance, la plus constante oppo- sition à Tunité française. A la fin de ces guerres, c'est-à-dire sous Charles VU, nos fron- titres sont formées par la Picardie, la Champagne, le Berry, le Bour- bonnais, le Lyonnais, le Dauphiné, le Languedoc et la Guyenne, outre la Méditerranée sur laquelle on ne possède pas la Provence, et rOcéan sur lequel on ne possède pas la Bretagne ; elles sont donc à peu près les mêmes qu*a\aQt la guerre de Cent ans. Alors la tâche imposée à nos rois recommence, ci dès l'abord leur ambition semble bien supérieure à leur puissance; ainsi le faible Charles VII, à peine échappé des serres de l'Anglais, tourne les yeux vers le Rhin. Les princes d'Allemagne l'avaient supplié d'intervenir en Suisse contre les paysans révoltés; il se mit en marche avec ses compagifies d'aven- ture, en déclarant (4444) : « que le royaume de France a été depuis heaucoup d'années dépouillé de ses limites naturelles qui allaient jusqu'au fleuve du Rhin , et qu'il est temps d'y rétablir sa souve- raineté. » Mais les pays où il porta ses armes, l'Alsace, la Lorraine, les Trois-Évcchés, sépares depuis six cents ans de la France, résiste*» rent : « Nous ne voulons point être de ce royaume, » dirent les haU- tantsde Mets, contents des libertés municipales don t ils jouissaient dans l'empire germanique. Aussi Charles VU échoua-t-il dans ses ten- tatives de conquête sur les pays voisins du Rbin; mais la royauté fefpçaise avait témoigné que l'idée traditionnelle de la frontière rhé- nane n'était pas oubliée ; elle avait poussé une sorte de reconnaissance militaire de ce côté; enfin elle profita de cette excursion aventureuse pour entamer avec les Suisses des relations qui devaient amener une précieuse alliance. Il se fit à cette époque une tentative funeste pour l'unité territo- riale de la France, qui a arrêté pendant plusieurs siècles son déve«- loppement, et dont les malheureuses conséquences ne sont pas encore cfiacées. La bande de territoire située entre la Meuse et le Rhio^ entre le Rhin et les Alpe&, était restée, sauf le Dauphiné, dépen- dante de l'empire d'Allemagne ; elle était partagée entre plusieurs Etats, et n'avait plus, comme nous venons de le voir, que de faibles relations avec la France ; elle avait même gagné du terrain aux dépens de notre territoire, par la Flandre, province vassale de la couronne^ LES FRONTIÈRES DE LA FRANCE, ETC. trois fois édiappée à Tunité française, et qui avait taiirbé ses sym- pathies du côté de la Germsmie et de rAngleterre. Une branche de b fomiile des Valois , ayant réuni par mariage ou par héritage une partie de ee territoire , eut la pensée de conquérir le reste, d'en fain un tout et de créer un royaume intermédiaire entre la France et la Germanie. Ce fut le rêve ambitieux de Charles le Téméraire ([ui possédait, outre les deux Bourgognes, les provinces des Pays-Bas, et qui . fit la conquête de la L(H*raiue et de l'Alsace, enfin, qui con- voita la Suisse çt la Provence. Mais ce projet, désastreux pour Tave- nir de la Franee, présentait des difficultés insurmontables dans les antipathies des peuples, dans leurs positions géographiques, et d^ailleurs , il manquait de base , car le point de départ de la puissance bâtarde de Charles le Téméraire était la Bourgogne. Or, 11 n'est pas de province plus éminemment française, il n'en est pas dont les destinées et la mission aient été plus nettement marquées par la nature. En effet, la Bourgogne est assise dans les trois bas- sin» cbntigus de la Sein\e, de la Loire et de la Saône; elle touche ainsi à Paris et à Lyon, ouvre le grand chemin du Nord vers le ifidi, avoisine le Rhin, le Jura et les Alpes, enfin est l'un des boulevards naturels de la France. Il était donc impossible de Tiso* 1er de l'unité française, et Charles le Téméraire, sans la Bour- gogne, n'était plus qu'un vassal des empereurs germains, a contem- aaBt le nom de France, la gloire de son front et le plus clair de ses titres ^ » Louis XI usa sa vie et ses talents à détruire la puissance du ftinco bourguignon ; mais il n'y réussit qu'en partie*. 11 parvint à réuak; d'une part, la Provence, ce qui c(Hnpléta notre frontière de la Médi- terranée ; d'autre part, la Bourgogne, ce qui porta notre frontière du le^nt sur la Saône; il réunit encore l'Artois, le comté de Bour- gogne et le Roussillon, ee qui complétait nos frontières du Nord, du levant et des Pyrénées ; mais son successeur fut contraint d'aban^ donner ces trois provinces pour acquérir la Bretagne; lui-même ne put empêcher le reste des possessions bourguignonnes , c'est-à-dire les dix-sept provinces des Pays-Bas, de s'en aller dans la maison d*At2triche ; et cette partie de l'ancienne Gaule sembla pour jamais séparée de la France et réunie à l'Allemagne. Malgré les acquisitions de Louis XI et de Charles VIII, acquîsi- K fh, de Gommes^ REVUE nationale: tion5 preacnses, paisque, outre la Bourgogne, elles dennaieiit à la France )es cleax.graiide8.provitioe9 qui font sa force maritime, k Pm- tence et la Br^gne, nos frontières se trouvèrent, au commenceoMot dn seizième siècle, dans une situatiixi phis dangereuse qu*au tennpt de Philippe de Valois, et cette situation Tint prindpalemenl des réwkt- f lions que subirent les deux autres régions latines, TEspagne e4 rUilîe. ' Ces régions, pendant les deux sfôcles précédents, v*avaieoi ofiert aucun danger pour les frontières de la France : divisées en plusieurs États rivaux ou ennemis , elles n'étaient occupées que de leurs pvo- pres affaires , TEspagne de sa lutte contre les Maures , TMalie des querelles de ses républiques, incapables d'ailleurs d^aucune influenee en Europe, et n*ayant que de médiocres relations avec la France. Quant à celle-ci, son action sur les deux péninsules avait été limitée : ainâea Espagne trois maisons françaises, de Champagne, d'ÉvEeuxetd'Albiet, régnèrent successivement sur la Navarre; en Italie les princes â^ it maison d'Âojou firent plusieurs tentatives sur le royaume de Naples. Mais dans le seizième siècle les choses changèrent : les royaumes hispaniques, sauf le Portugal, se trouvèrent, par le mariage de Fer- dinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille, réunis sous k dominatîaii d'une seule famille. Cette famille parvint à acquérir \fi royaume de Naples, la Sicile, la Sardaigne, et, par ses alliances, die devint la puissance dominante en Italie. Enfin le mariage de Jeanne la Fcdle, fille unique de Ferdinand et d'Isabelle, avec Philippe le Beau, fikck Maxiniilien d'Autriche, ayant produit le prince qui fut Charkft» Quint, celui-ci se trouva maître des Pays-Bas, des royaumes d'Es- pagne, des États dliatie, enfin de l'AJl^magn^) par la couronae impériale qu*il mit sur sa léte et qui ne devait plus sortir de sa famille. Le royaume dé France se trouva donc enveloppé et menaoé sur toutes ses frontières par les possessions d^une seule maison^ qiâ rétreignait dans ses étroites limites et cbeschait, pour ainsi dire, à l'y étouffer. Dans cet immeiisedanger, tout agrandissement semUait impossible, et la politique des rois de France piuraissait réduite à une stérile défeor sive. Ils firent davantage : ils cherchèrent à se^débarraseer de l'étreinte de leur ennemie, en tournant la puissance autricUsnne, en la coupaM en plusieurs tronçons, enfin en l'inquiétant dans ses propres passes- 'rîans. L'Italie fut le théâtre habilement choisi de cette grande luile : Charles VIII, Louis XII, François P% Henri II s'efforcèrent de dominer cette péninsule d'abord par l'acquisition du loyainne de ( LLS FROiNTIÈftES DE lX FRANCr:, ETa fM Naplcs, ensuite par celle du Milanais, enfin par ccUèdo Piémont; à mesure que ta guerre se prolongeait, la conquête se mserrait pour 0e rapprocher de notre frontière. Ils cherchèrent aussi à reprendre le royaume de Navarre, dont leurs suocesseurs ont gardé le titre ju«- qu*à nos jours; ils tentèrent plusieurs fois de s'emparer de la Flandre et du Luxembourg; enfin Henri II profita des troubles de TÂlto- magne pour recouvrer une partie de Tancien patrimoine français. Les princes ptotestants de FËmpire s'étaient ligués avec lui contre Charles-Quint; pour prix de ses secours, « ils trouvèrent bon qu'il s'impatronisat des villes qui appai^enaient d'ancienneté à l'Empiré, mais qui n'étaient pas de la langue germanique, c'est-à-dire de Metz, Toul et Verdun; » Henri II s'avança, en effet, sur les terres impé- riales; mais, d'après les traditions de ses pères, il annon'ça hautement qail allait reprendre Tancien héritage des rois de France, le royaume dAusirasie et qu'il irait jusqu'au Rhin. Si Ton en croit un contem- porain, la Yieilleville, cette déclaration excita un grand mouvement patriotique : « Toute la jeunesse des villes se dérobait de père et mère pour se faire enrôler , les boutiques demeuraient vides d'artisans, tant était grande l'ardeur en toutes qualités de gensde faire ce voyage et de voir la rivière du Rhin (1552). » Henri II s'empara sans obstacle de Toul, Metz et Verdun ; mais quand il voulut attaquer Strasbourg et les autres villes de l'Alsace, il éprouva une telle résistance, « qu'après avoir abreuvé ses chevaux dans le Rhin, n il dut renoncer à la conquête de Tancien royaume d'Âustrasie. Metz, Toul et Verdun, acquises à titre provisoire et sous la réserve qu'elles restaient a terres d'Empire,' i» n'en furent pas moins une conquête très-importante pour le rétablisse- ment des frontières de la France. C'étaient des étapes vers le Rhin, et les positions militaires qui dominent la Lorraine, province ouverte naturellement au courant germanique par les vallées de la Meuse et de la Moselle, et au moyen de laquelle on tourne la Bourgogne et hi* Champagne. En effet , ces trois places sont situées aux sommets d'un triangle intérieur, a comme trois clous fichés en cette terre et qui la tiennent soumise; >> aussi, à partir de cette époque, la Lorraine se trouva ouverte à toutes les invasions françaises; elle couvrit la Bour- gogne et la Champagne tant de fois ravagées et devint militairement une province de la France. Les Trois-Évôchés ne furent pas les seules acquisitions faites dans Fintérêt de nos frontières, et qui résultèrent des guerres d'Italie; la Fraiîcc resta maîtresse de PigiTefol, Exilles, Salùceà et de plusieurs •564 REVUE NATIONALE. autres places du Piémont, qui, à défaut de la (roatière naturelle des Alpes, nous ouvraient les portes de Tltalie. Ces places mettaient d'ail- leurs dans notre sujétion des princes fort importants |)ar leur position géographique, les ducs de Savoie dont nous parlerons plus loin. Enfin, pendant les guerres dltalie, la France conclut avec lescantons catholiques de la Suisse une alliance diïe paix perpétuelle et avec les cantons protestants un traité de neutralité qui ont eu sur les desti- nées de notre pays la plus heureuse influence, en faisant en quelque sorte de rHelvctie une extension militaire du royaume. En effet, les cantons s'engagèrent à n*ouvrir leur territoire à aucune armée enne- mie de la France; ils couvrirent ainsi, en attendant que la [)ossessioo de l'Alsace et de la Franche-Comté devînt une protection plus effi- cace, nos provinces du levant, si faciles à envahir; enfin ils se mirent à la solde des rois de France , qui levèrent non-seulement dans les cantons catholiques, mais dans les cantons protestants, des troupes qui s'élevèrent, dans le dix-septième siècle, jusqu'à douze régiments et yingt mille soldats. Cette alliance ne fut presque jamais altérée ou interrompue; elle a duré autant que l'ancienne monarchie. Les vingt mille soldats, donnes presque constamnient par la Suisse à la France» ont suivi l'armée française dans toutes ses fortunes et partagé glo- rieusement toutes ses destinées; pas une victoire, pas une défaite à la(]ueile ils n'aient contribué largement de leur sang; la bravoure et le dévouement de ces frères d'armes ont , autant que la barrière for- midable de leurs montagnes^ contribué à établir la grandeur de la France. Les guerres de religion suspendirent le travail de reconstruction de nos frontières; mais la pensée n'en fut pas perdue, car il faut remarquer que les derniers Valois, au milieu des tempêtes où ils régnèrent, eurent une politique aussi active que nationale : l'habileté de nos diplomates voilait la faiblesse anarchique où était tombée la France. Cliarles IX et Henri III voulurent donc, comme leurs pères, donner suite à la politique des frontières naturelles; mais tous les deux y trouvèrent leur ruine. Les Pays-Bas, tant de fois convoités, si malheureusement perdus sous Louis XI, étaient devenus une possession de la branche espa^ gnoledela maison d'Autriche; ils s'insurgèrent contre la tyrannie de Philippe II, et demandèrent des secours à la France. C'était une occasion unique de réunir à la couronne sinon toutes les dix-sept provinces, au moins celles qui avoisinaient notre firontière. Mak ( LES FROfïTIÈRES DE LA FRANCE, ETC. 5Ca à cette époque les passions religieuses faisaient oublier les iirié* rets politiques, et la majorité de la nation regardait une guerre contre Philippe II, le champion de la foi catholique, comme une trahison. Cependant Charles IX, sollicité par les protestants fran- çais de suÎTre la politique de ses pères , voulut porter assistance aux insurgés; mais dès qu'il eut laissé partir un corps de sept à huit mille hommes qui devait délivrer Mons assiégé par les Espagnols, les catholiques se soulevèrent, la Saint*-Barthélemy éclata; alors la royauté se hâta de se mêler au massacre , de se jeter à corps perdu dans la politique catholique, et les Pays-Bas furent abandonnés. Cependant Finsurrection continua, et pour obtenir les secours de la France , les Pays-Bas prirent pour souverain le duc d'Anjou , frère de Henri III; puis, ce prince étant mort, ils se donnèrent solennelle* ment au roi de Fraiice. Henri III désirait vivement accepter cette magnifiq[ue acquisition; il en était pressé par ses plus intimes con- seillers, principalement par le plus grand diplomate de cette époque, François de Noailks, évêqued*Acqs; mais la sainte Ligue était là menaçante, prête à un soulèvement s'il faisait cet outrage à Philippe II; aussi dès qu'il eut donné quelques paroles d'espérance aux députés des Pays-Bas, les catholiques prirent les armes, et le malheureux roi paya de sa couronne et de sa vie ses velléités d'agrandissement national. Un acte plus obscur de ce prince témoigna que la pensée tradi* lionnelle des rois de France n'était pas abandoi^née , malgré l'ardeur des passions religieuses. La ville de Genève était, comme l'on sait, la Rome du calvinisme , et formait une petite république, alliée des Suisses, mais que convoitaient ardemment les ducs de Savoie. Ces princes étaient les seuls vassaux de l'ancien royaume de Bourgogne qui eussent échappé à l'unité française; ils s'étaient formé sur les deux revers des Alpes , et surtout avec des pays français , un État que François P' et Henri II avaient essayé de détruire parce qu'ils le jugeaient un obstacle inquiétant pour l'unité territoriale de la France. En effet , ils possédaient sur le versant français des Alpes le comlé de Nice, autrefois vassal de la Provence, la vallée de Barcelonnette, le duché de Savoie, et dîtns le Jura, la Bresse, le Bugey, le Valromey, le pays de Gex , etc. De l'autre c6té des Alpes , ils n'avaient que la petite princîpautédu Piétnont et le comté d'Asti ; encore cette partie était*elle ébrécbée par les possessions françaises de Pignerol, du tnarquisat de Sahices et de pkisieurs autres vallées italiennes. S'ils 566 REVUE NATIONALE. parvenaient à s*cmparer de Genève, ils tenaient l'entrée du Rhône, Tune des parties les plus vulnérables de la France, ils menaçaient Lyon, et pouvaient donner la main aux protestants du Midi. Henri lEf, le vainqueur de Jamac et de Moncontour, par deux traités faits en 1579 et 1584, prit sous sa protection la république calviniste de Genève, et Tarracba ainsi à Tarabition des ducs de Savoie. Cette politique fut suivie avec smn par les Bourbons, et les traités de 1579 et de 1584 ont été renouvelés par eux jusqu*à la fin de la monarchie. ni L'œuvre de la formation de nos frontières avait été embarrassée depuis troi^ siècles par de nombreuses entraves : guerres des Xfk- glais, guerres des Bourguignons , guerres dltalie, guerres de reli- gion ; mais avec Henri IV elle est reprise avec succès, avec méthode, avec une parfaite intelligence de la grandeur nationale. Les Bour* bons en ibnt la pensée dirigeante de leur politique et Tafiaire pris- dpale de leur gouvernement; mais ils y trouvent de grands ohsta- des. Il y avait des siècles que les pays distraits de l'ancienne Gaule n'étaient plus français; du côté du Rhin surtout, la couche germa- nique était devenue de plus en plus épaisse et difficile à pénétrer; les intérêts, les mœurs, la langue séparaient des peuples que la géogra- phie seule. réunissait; enfin plus le rapatriement avait tardé à se faire, plus il devenait laborieux et exigeait d'eflbrls et de sacrifices. Aussi les Bourbons^ malgré leur habileté, leur persévérance, malgré les grands hommes qu'ils employèrent à cette o^vre, malgré les vk- tdres dont ils la décorèrent, ne parvinrent-ils qu'à réunir une par- tie de l'ancien territoire, et ils n'y parvinrent que ville par ville, morceau par morceau, à force de guerres et de négociations, par UQe lutte opiniâtre et en ayant contre eux presque constamment la moitié de TEurope. Nous verrons quelle cause capitale ks a empêchés d'en £aûre davantage. Henri IV, en montant sur le trône, apporta à la France deax petites provinces, héritage de ses pères, le comté de Foix et le Béarn, par lesquels la frontière des Pyrénées se trouva continuée et n'eut plus à attendre que l'acquisition du Roussillon. Ensuite, et d'après l'exemple de Henri UI, il chercha à détourner sur l'Italie l'ambition des princes de Savoie en leui: enlevant une partie ()e leurs provinces firançaises; il échangea donc le marquisai de Saluces, débris de nos LES FRONTÉRES DE LÀ FRANM^, ETC. S07 eooquétes d'Italie, contre la possession plus modesie et plus utile 4i la Bresse et du Bugey, qui naît notre frontière du Levant sur le JoTa, 'dans le voisinage de nos alliés de la Suisse et de Genève, notre prcK tégée. Les duo» de Savoie commencèrent à se défrandser. Bans 66S grands projets de remanienent de TEurope, Henri Vf «oukit faûna bien ^a^walage. Il eut arradié Fltalie à la domioaticm de TAutriche en doDusoit au pape k royaume de Naplcs, aux Véni- tieos la Siâky au duc de Savoie le Mikuak, et il aurait fait de tous les Étata italiens une Gonfédératîon iiidépeDdante à la fois de T An^ triche (St de k -France, mais attachée Batuvelkmeirt à cello*ci par k 0(»mnuBauté de race, de langue et de religion. D'aiHenrs, la Franni «ot complété sa (routière des Alpes p«r Tacquisition de la Savoie. « Tout ce qui park naturellement français, disait-il, doit être sujet àa roi de Franoe. » Du côté de rAUemagae il voulait réunir k Lor- ram par un mariage, puis le Luxen^urg, le Lim bourg, les duchés de Ckves et de Juliers, « comme pays assis sur. notre frontik^ et qui portent droit sur les Provinces-Unies; » enfin absorber même ks* dites provinces, a Conjoindre entièrement ^ inséparablement k France avec les Pays-Bas, disait Sully, est kseul moyen de remettre k France ^a aon ancienne spkndeur et la faulre supérieure à touk k chrétienté ^ » On sait cemment la mort de Henri IV mit à néant oes grands proîek. Rkhelieu ks reprit, mais seulement dans kur partie praâî*- cable, c*est-à-dire le reculement de notre frontière sur les points les plus vulnérables^ et luix d^ns de la maison d* Autriche, qui conti- nuait à serrer la France de tous ks côtés. Il intervint à cet eSet dans k guerre de Trenk ans, et parvint à arracher des lambeaux impor- tants de territoire sur l'Escaut, sur la Meuse, du côté du Rhin, sor ks Pyrénées. H ne put voir la fin de son œuvre; mais Mazarin n*cut plus qu'à k continuer et à la consolider par des traités. De IfiSS, ou oommence la période française de la guerre de Trenk ans, À 4648 et à 16S9, où furent agnés les traités de WestphaUe et des 'f . On ift à ce sufet dans le Corollaire des fit^iref d* Agrippa d*Aubigii^ t « Est à noter qu'il ne venoit au roy aucune augmentatâon en apparence que l'étendue de son règne (royaume) au mont Cenis et aux rivières aç- çiennes qui en faisoient le partage vers la haute et basse Allemagne ; mais il attacholt à soi inséparablement tous ceux qui auroient eu des plumes de cette dépouiUé et se rendoit arbitre, et chef sur eux sans titres par effet, eemme le platiqnoient ies Rosnrtns sor kn» aMiés.- • U» ^ REVLÏ: NATIONALE. Fyrénécs, la France fit donc les acquisitions snivanies, acquîsiiieiis aussi utileâ que glorieuses, qqi ont fait plusieurs fcHS le salut du pays. i^ Le traité des Pyrénées nous donna TArlois, moins les villas dTAire et de Saint-Omer ; les TÎUes flamandes de Orayelines el de Saint- Venant ; la partie du Hainaut qui renferme Landrecies, le Quesnoy, Âvesnes, PhilippcTilk et Mariembourg; Thionville, Moot- médy et Ivoy dans le Luxembdurg. Ces places, qui semblent disper- sées et comme prises au hasard, avaient toutes une importance nniK- taire : d'abord les villes de TArtois, Gravelines et Saint- Venant pré- paraient, en enveloppant la Flandre, la conquête de celle province, et principalement de Dunkerque et de Lille; Landrecîes, le Ques- noy, Avesnes, etc., couvraient la route naturelle de FOise si favo- rable à i*invasion, et d(«t nous parlerons plus loin; Thionville, Montmédy, etc., isolaient la Lorraine de la Germanie; enfin toutes permettaient de prendre un repos bien mérité à la Champagne et a b Picardie, ces provinces si voisines de la capitale , toujours mena- aées, tant de fois envahies, et dont la défense paralysait tout TélaH du royaume : « Quelques avantages que nous ayons sur nos ennemis, iKsait Mazarin, la surprise d'une seule ville de la Somme ou de la Marne nous oblige à courir au cœur et à diminuer nos forces employées au loin. » Après huit siècles d'efforts et de soufib^nces, les villes picardes et champenoises ne devaient plus revoir l'eniiemi, si œ n'est en 1814! S* Les traités de Westphalie nous donnèrent la poasessîoD défi- nitive de Metz, Toul et Verdun, qui, depuis Henri II, n'était que militaire et provisoire, les Trois-Évéchés n*ayant pas cessé d'être civilement terres d'Empire. La France continua d'ailleurs à occuper la Lorraine, qui avait été trois fois conquise sous Louis XIII. Cepeo» dant le traité des Pyrénées stipula que cette province serait rendue à aes ducs, mais sous les conditions suivantes : que les places seraient démantelées ou occupées par les troupes françaises ; qu'une route à travers le pays pour pénétrer en Allem«jgne serait cédée à la France en toute souveraineté, etc. Les ducs rerusèrent d*accéder à ces conditions, el la Lorraine continua d être occupée et gouvernée par la France jusqu'en i 698. 3^ Les traités de Westphalie nous donnèrent la haute et la baise Alsace, avec dix villes impériales, parmi lesquelles étaient ks places de Landau, flaguenaUf Sctielestadt et Calmar, mais on LES FRONTIÈRES DE LÀ FRANCE, ETa 569 exceptant la ville impériale de Strasbourg. Cette exception était en partie compensée par la possession de Philipsbourg et de Bri- sach, situées sur la rive droite du Rhin et qui donnaient à la France l'entrée de l'Âlleniagne. D'ailleurs, aucune forteresse aile* mande ne devait être élevée sur le fleuve de Philipsbourg à Bâle; de sorte que la possession du Rhin nous était entièrement assurée sur les deux rives. On touchait donc enfin ce grand fleuve dont la France était séparée depuis huit siècles! L* Alsace, province toute germanique de race, de langue, de mœurs, fut la conquête la plus hardie, la plus heureuse de la dynastie des Bourbons; elle ne donna pas seulement un riche territoire, des positions militaires, une belle frontière, mais une population brave, disciplinée, vigoureuse, qui (levait se franciser avec une merveilleuse facilité ': en moins d'un demi-siècle, il n*élait point de province plus jalouse de son existence française, mieux disposée à la lutte et aux sacrifices; elle mettait déjà sa principale gloire à être le plus solide Jboulevard de la France. 4® Le traité des Pyrénées nous donna le RoussiUon avec le Gon- flans et la Gerdagne. La frontière des Pyrénées, commencée sous Philippe le Hardi, se trouva, par Tacquisition de ces petites pro- vinces, définitivement complète. Leur réunion se fit sans obstade, et les place» de ce pays devinrent, pendant les longues guerres^ de Louis XIY, Tun des meilleurs remparts du royaume ; mais le Rous- sillon, qui semble naturellement séparé de la France par la chaîne des Corbières, qui était resté pendant des siècles attaché à la Cata- logne, qui avait ses lois, ses coutumes, sa langue à part, demeura pendant longtemps étranger à la France, et c'est seulement à Tépoque des guerres de la révolution qu'on le vit donner des gages éclatants de son dévouement à la patrie commune. Les traités de Westphalie et des Pyrénées sont les plus solides qu'ait jamais faits la France : ils ont assis la puissance et le terri- toire de notre pays sur des bases telles qu'aucun revers, aucun désastre, aucune révolution n'a pu les ébranler, Mazarin en con^ pléta les effets par les actes suivants. 1® Il forma avec les trois Électeurs ecclésiastiques dont les États étaient sur la rive gauche du Rhin , avec les maisons de Bavière, de Hesse, de Brunswick , une ligue ^ dite du Rhin^ qui mettait tous ces princes dans la dép^idance de la France, étendait militairement la frontière française sur la rive gauche du Rhin, et donnait en réa- lité à la France le protectorat de l'Allemagne. Tome I. — 4* Livraisun. 37 670 REVUE NATIONALE. 2* Il parvint à soustraire définitivement les cantons suisses à la suaefaioeté impériale , fit reconnaître leur indépendance, et re- D0U¥cla avec eux des traités qui, ainsi que nous Ta vous dit, nous donnaient vingt mille soldats, et faisaient de THelvétie une sorte d*annexe militaire de la France. 3* U répara les défauts de notre frontière des Alpes, à laquelle manquaient la Savoie et le comté de Nice, et tint en bride les ducs de Savoie, qui n*avaient pas cessé d'être hostiles à la France, au moyen de : 1* la possession de Pignerol et des vallées voisines, qui donnait à la France la clef des Alpes; 2^ la possession de Casai, qui était la clef du baissin supérieiu* du Pô ; 3^ Talliance ou la vassalité du duc de Mantoue, qui mettait à notre disposition cette ville, la plus im- portante de ri talie orientale. Pignerol, Casai, Mantoue donnaient donc à la France la possession dd bassin du Pô; et comme les destinées de h Péninsule dépendent de ce bassin *, lltalie entière était, sous des apparences indirectes et modestes, complètement sous la domination française. Ma2arin ^ oulait faire davantage : il voulait acquérir la Savoie * et «t étendre no s frontières jusqu'au Rhin de toutes parts. » — « C'était, (fisait-il, la vraie sûreté pour la durée de la paix, laquelle nous trou- verions dans notre propre puissance. » Pour arriver à ce grand résul- tat, il maria Louis XIY à une infante d'Espagne, afin de lui ménager dans l'avenir l'acquisition de« Pays-Bas. « Cette possession, disait-il, formerait à la Ville de Paris un boulevard inexpugnable, et ce serait ' alore véritablement qu'on pourrait l'appeler le cœur de la France. La frontièro serait ainsi étendue jusqu'à la Hollande et aussi jusqu'au ^ Rhin par la rétention de la Lorraine et de l'Alsace, et par la possession du Luxembourg et de la comté de Bourgogne. » Louis XIV continua l'œuvre entreprise par Richelieu et Mazarin, « pour assurer et étendre les limites du royaume, » et il s'y fit aider principalement par le grand homme qui avait été le soutien de sa couronne pendant les guerre? de la Fronde. Turenne , après la mort de Mazarin , fut le principal conseiller, et l'on pourrait dira le pré- cepteur politique dû jeune monarque; il prit sans titre, sans fonc- tion, sans que les fhinistres même en fussent jaloux, la plus grande part au gouvernement. « U connaissait mieux que personne, dit son 1. Voir ma Géographie physique et militaire, p. 325. 2. Voir le document publié par M« Chéruel dans le dernier numéro de la Revue nationale. LES FRONTIÈRES DE LA FRANCE, ETC. 57! historien, la situation, la force et les intérêts politiques du royaume, d Aussi il n*y eut pas une grave décision prise sans son approbation, pas une affaire importante qui ne sortit de ses mains. C'était avec lui que Louis XIV apprenait les détails de la guerre et traçait des plans de campagne ; c'était avec hii qu*il rédigeait les instructions particu- lières qu'il donnait à ses ambassadeurs, ou prépardt les affaires qu'il ' devait exposer à son conseil. Celle de Textension des limites de la France fut donc l'objet de nombreuses et secrètes consultations entre le roi et Turenne. Celui-ci, à part les Pays-Bas qui lui semblaient une acquisition désirable, regardait comme dangereux de porter la fron- tière du royaume jusqu'au Rhin. Les pays à conquérir étaient ï^parés depuis si longtemps, ils étaient devenus si étrangers à la France, qu'un agrandissement de ce côté, en né donnant que des forces dou- teuses, pouvait devenir un affaiblissement réel. Enfin, en laissant ces pays à FAllemagne, on pouvait, comme on l'avait pratiqué depuis la guerre de Trente ans, en faire des annexions militaires de la France. En effet, la rive gauche du Rhin, à part les Pays-Bas et le9 terri- toires appartenant aux Électeurs de Brandebourg, était principale- ment possédée par des princes allemands, qui trouvaient dans Tal- liance et l'argent du roi de France un moyen d'être indépendants de l'Empereur. Ces princes étaient l'évèque de Liège, les trois Électeurs ecclésiastiques, le prince de Birkenfeld, le duc de Deux-Ponts, etc. Ils s'appelaient eux-mêmes les Allemands de France j et formaient dans l'Empire un parti dcmt la ligue du Rhin avait grandi l'importance. Grâce à des conventions diverses, plusieurs fois renouvelées, plu- sieurs fois violées^ mais que garantissaient presque toujours des sub- ventions pécuniaires, la France pouvait, surtout en temps de guerre, occuper presque tout leur territoire, y établir des magasins, garnir de troupes leurs forteresses, enfin y lever de la même façon qu'en Suisse de nombreux soldats , que les princes de ces pays s'hono- raient de commander. Louis XIV eut ainsi continuellement dans ses armées jusqu'à douze régiments d'infanterie et six régiments de cava- lerie, composés d'Allemands, commandés par des princes voisins du Rhin, et qui prirent la plus grande part à toutes nos guerres, même en Allemagne. Louis XV suivit cet exemple, et sous son règne le nombre des régiments allemands s'éleva jusqu'à vingt-cinq '. 4. Voici les noms de quelques-uns de ces régiments : Furstemberg, Royal- Allemand, Salm-Salm, Lamarck, Hesse-Darmstadt, Nassau, Hoyal-Deax-Pontft 572 REVUE NATIOiNÀLB. La rive gauche du Rhin, au dîx-seplième siècle, était donc, sous le rapport militaire, une autre Alsace. Turenne, dans la guerre de Trente ans, avait longuement pratiqué ces pays, ainsi que les nier- cenaires cruels et pillards^ mais braves et solides, qu*on y trouvait; il tenait donc à ce qu*on les ménageât, à ce qu'on eût soin de les lai&- ' ser (T Empire^ à ce qu'on ne touchât pas à leur souveraineté. Aussi ce * fut d'après ses avis que Louis XJV, dans les projets qu'il avait con- çus a pour soutenir et augmenter la puissance de la France, » se borna à des conquêtes moins étendues, et qu'on peut résumer ainsi : acquérir les Pays-Bas sur l'Espagne; détruire la république des Province&-Unies et en prendre la partie méridionale ; obtenir par des traités particuliers l'occupation durable des ÉlecU^'ats ecclésiastiques et des autres pays de*la rive gauche du Rhin. On donnait ainsi à la France, sinon complètement, ses limites naturelles, au moins des frontières très-éloignées, et les plus redoutables qu'il y eût en Europe. Ce grand plan de conquêtes n'eut point tout le succès que ses auteurs en attendaient. Louis XIV, après avoir acquis par achat l'im- portante place de Dunkerque, tenta la conquête de ces Pays-Bas, qui ont si souvent échappé à l'unité française ; mais il ne put que les ébrécher, et parle traité d'Aix-la-Chapelle (1668) il acquit seule- ment une partie de la l^Iandre et du Hainaut, « pays, disait-il, qui ont de tout temps appartenu aux rois de France, et fait partie do leur domaine. r> La frontière du royaume, au nord, se trouva ainsi reculée et consolidée au moyen des places de Fumes, Bergues, Armentières, Lille, Douay, Tournay, Charleroy, etc., places impor* tantes et que défendent la Colme, la Lys, la Deule, la Scarpe^ TEs- caiit, laSambre, c'est-à-dire qu'elles semblaient des amorces pour des conquêtes plus étendues dans chacun de ces bassins. II fut sur le point d'arriver à ses Qns par deux traités, l'un avec l'Empereur, par lequel il partageait la monarchie espagnole à la mort de Charles II et acquérait les Pays-Bas; l'autre avec le roi d'Angleterre, par lequel il partageait les Provinces-Unies et en acquérait la partie méridio- nale. Mais le succès de ces traités fut empêché par les événements de la guerre de Hollande , la coalition qui s'ensuivit, les efibrls que dut faire la France pour lutter contre la moitié de l'Europe. Louis XIV dut descendre de la hauteur de ses grands projets, et fut réduit par le RoTal-Bavière, Poyal-IJégcois, etc. Voir Vllistoirc des troupes étrangères au service de France, par M. Ficffc. LES FRONTIÈRES DE LA PHANCE, ETC. 573 traité de Nimègue (1678) à n'arracher à TËspgne que la Franche- Clomté, avec quelques villes de la Flandre et du Bainaut. Les princi- pales de ces villes, Cambray, Yalencieimes, Gondé, Maubeuge cou- vraient la trouée de TOise, c'est-à-dire le chemin le plus voisin de Paris; aussi ont^elles joué un grand rôle dans Thistoire de nos fron- tières. Quant à la Franche-C!omté , son acquisition compléta notre fix)ntière du levant et nous donna la Suisse pour voisine. upcs françaises^ 2'' par le Rhin depuiji Ib confluent de la Lautw jusqu'à Baie, moins la ville et le territoire i. Cette description abr4g«^e se trouve dans la Géographie militaire àt^Mf Tb. LavaUée, p. 190 et 227 de la 6* éditien. Çlle est donnée dans tous se^ détails par le même écrivain dans le Cours de Géographie et de Statistique militaires qu'il a crél' et qti*it professe à l'École impériale militaire de Saint-Cyr. * ir7« REVUE NATIONAL!. de Strasbourg; 3** par une ligne mal définie qui séparait la Franche- Comté de la Suisse et suiTait en partie la crête du Jura; 4" par le Rhône depuis Genève jusqu'au confluent du Guil; 5'' par une ligne ie conTeniioa qui allait du confluent du Guil au mont Tabor, dans les Alpes Cottiennes; 6* par la crête des Alpes Cottiennes et Mari- times, moins la vallée de Baroelonnette, jusqu'au pic de Lausaoier, ▼ers les sources de la Stura; 7° par une ligne de convention qui sui- vait en partie le cours du Var. De l'embouchure du Var au cap Gerbera l*on avait la côte de la Méditerranée ; puis du cap Cerbera à Tcmbouchure de la Bidassoa on avait à peu près pour frontière la chaîne des Pyrénées; enfin de l'embouchure de la Bidassoa au cap Saint-Mathieu et du cap Saint-Mathieu à «Duokerque on avait le golfe de Gascogne et la Manche. La plus importante, la plus vulnérable de ces fnmtîërea, otl celle du nord-est, qui va de Dunkerque à Bàle, en ayant Paris poiir jmit/ ohjtctif; elle est comprise dan« les bassins de TEscaut, de la Meuse, du Rhin (lesquels ne sont réellement qu*un seul et même bassin), et louche pardes hauteurs insignifiantes au bassin de la Seine, au centre duquel est Paris. Si Ton tire une ligne de Dunkerque à Bâle, deux antres lignes de Dunkerque et de Bàle à Paris, on obtient ainsi rcdre stratégique de cette frontière, c'est-à-dire le champ naturel des opérations qui partant de l'extérieur ont Paris pour objet, et qui trouvent pour y arriver trois routes naturelles, celles qui sont ou- vertes pair les vallées de l'Oise, de la Marne, de la Seine, dont nous parlerons tout à l'heure. L'aire stratégique de la frontière du nord-est est désavantageuse pour la défense et fàv<^ble à l'agression, à cause de la naturs Ai pays. En effet, la France septentrionale e^ généralement compcaH de plaines faiblement accidentées; les haut^ifs qui séparent hs cqpH9 d'eau ne sont que des collines; les coofi d*eau eux-mêmes ont leiir direction perpendiculaire à la frontière, et ettnwt par con8é|uaBt des routes naturelles à l'ennemi. Aussi ce pays a-t-41 été dans tous les temps parcouru en tous sens par dés armées entahissanfes : ee fut le grand chemin des barbares pour arriver dans la Gaule; c'est par là que successivement les Anglais, les Bourguignons, les Impé- riaux, les Espagnols ont pénétré en France; c'est par là que l(9s masses armées de l'Europe soAt arrivées en 1814 et en iSlS. Nous l'avons déjà dit : cette situation géographique, si pleine de dangers, & fait la grandeur de la France. LES FROiNTlÉRES DE LA FBA5(Ci:, ETC ^7 Ajoutons que ces pays plats, unis, ouTerts, que «s fleoref 4 cMir modes à Tinvasion ennemie, n*ont pas été moiiii fxfcnUU» k V^fjmh^ sion, à rinitiative, à l'expansion françaises. C'est de la que sont pttrtkf tant de fois nos 2u:mées pour occuper ou cosquérir les parties et Vm^ cienne Gaule séparées de la France nouvelle ; c*est par là que le Rkm a été franchi par nos idées et nos armes et que nous aTons porté àum la Germanie, sous Charlemagne, le christianisme dans la guerre de Trente ans, Tindépendance et la liberté religieuse sous Tempire de Napoléon, la liberté civile et les réformes sociales de 1789. Revenons à la frontière du nord-est et à l'œuvre de Louis XIV et de Yaubaa. Une telle frontière étant donnée, et la nature n'ayant rien fait pour elle, il fidlait nécessairement ta ceindre d'obstacles artificiels. Le plan fait par Vauban, dont Chamlay traça les cartes, que Louis Xiy discuta dans tous ses détails, fut de la plus grande sim- plicité et basé uniquement sur l'examen approfondi des localités. La ligne conventionnelle de cette frontière est coupée par trois grands cours d'eau, l'Escaut, la Meuse, la Moselle; elle est flanquée au nord par la mer, au sud-est par le Rhin. De plus, l'espace entre la mer et l'Esoint est coupé par la Lys, l'espace entre l'Escaut et la Meuse par la Sambre, res|)ace enti*e la Moselle et les Vosges par là chaîne des Vosges. Il suit de là que la frontière du nord-est se trouve coupée ou flanquée par huit lignes successives d'accidents naturdte, assez voii>ins les uns des autres, et qui partagent cette frontière en quatre grandes parties ou sept sections : 1*^ l'espace entre la mer et l'Escaut, subdivisé par la Lys; 2® l'espace entre TEscaut et la Meuse sidbdivîsé par la Sambre; 3® l'espace entre la Meuse et la Moselle; 4* Tesp^ce entre la Moselle et le Rhin subdivisé par les Vosges. Ânôer ^hm^mi'^ des huit ligues qui flanquent ces sept sections de deux ou tnâi places, garnir Icelntervalles ou trouées qui se trouvent entre ceel^iiea d'Une eu.plvfrfeiua défenses placées ordinairement sur des afflœots, enfin fonoer de Ipus ces points fortifiés,^et des accidents naturels qui les appuient , les huit fronts d'une vaste citadelle dont Paris serait le réduit, tel fut le plan de Vauban. Trois parties de cette frontière excitèrent surtout sa sollicitude : ce sont celles qui se trouvent à Torigine ou sur le chemin des trois grandes vallées qui vont converger sur Paris, c'est-à-dire des vallées de rOise, de la Marne et de la Seine, routes naturelles de l'invasion. L'origine de la vallée dl l'Oise, qui ne se trouve qu'à soixante-dix 578 REVUE NATIONALE. iieaes de Paris, entre TEscaut et la Meuse, fut armé par quatre places sur TEscaul, Condé, Valencienncs, Bouchain, Cambray; une place entfe Escaut et Sambre, le Quesnoy ; deux places sur la Sambre, Maubeuge et Lândrccies; quatre places entre Sambre et Meuse, Phi* lippeville, Marienbourg, Avesnes etHocroy; trois places sur la Meuse, Givet avec Charlemont, Mézièresi et Sedan. Nous verrons comment cette partie de la frontij^re sauva la France çn 1712; nous pouvons ajouter, pour indiquer son importance, qu*elle la sauva encore en 1793;/ enfin nous dirons que pour s'assurer ce grand chemin de Paris, le^ alliés; en 1845* Tont démantelé en nous enley^ini Philtppevillei et Marienbourg^ qui sont situées près des sources de l'Oise. i La deuxième vallée, celle de la Marne, n'a pas son origine sur la frontière, mais on peut y arriver, vers Vitry, par l'espace entre Vosges et Moselle, où l'on ne trouve que les faibles obstacles de Marsal et de Toul. C'est pour garantir cette entrée de la France, qui se trouve protégée seulement sur ses flancs par les places de la Moselle (Metz, Thionville, Sierck) et celles des Vosges (Bitche et Phalsbourg) , que Louis XIV, comme nous allons le voir tout à l'heure, s'empara de Sarrelouis et la fortifia. De même, c'est pour tenir ouverte cette entrée dei la France qiie les alliés, en 1815, nous ont enlevé celte raênne ville de Sarrelouis. La troisième vallée, celle de la Seine, n'a «pas son origine sur la frontière, mais on peut y arriver par Baie, Béfort et Langres. C'est là ce qui fait l'importance de la dépression comprise entre les Vosges et le Jura qu'on appelle la trouée de Béfort^ par laquelle on entre en ^ France comme par une grande porte et l'on va partout, dans la vallée de la Meuse, dans celle de la Saône, et surtout dans celle de la Seine. Par cette funeste trouée, le Rhin, le Jura et les Vosges, les placés de l'Alsace et de la Franche-Comté, se trouvent annulées; enfin, tout^la magnifique frontière du nord-est, avec sa triple ligne de places fortes,, peut être tournée et rendue inutile. C'est la partie la plus vulnérable de la France, et la fermer à l'ennemi est une question de vie ou de mort. On le fit par trois moyens : en renouvelant les alliances avec les Suisses, qui s'engagèrent à garder les villes fwisiièrçs * contre les années allemandes; en obtenant du prince-évèque de Bâle le 1. On appelle alBsUes villes situées sur le Rhin depuis ScbaffoUse jiisqu*^^ Bâle, et qui ouvrent (l*uue part 1 eutrca de la Souabe, d'autre p^t T^oUée de la Françhe-Con^lé. ^ '* " LES FROÎ^TIÈRES DE LA FRANGE, ETC. 57^ droit, en cas de guerre, de mettre des troupes sur son territoire; ea fortifiant Huningue , dont ie canon battait le pont de Bâle et ren- dait cette porte de la France inabordaUe à Tenneaii. De ceite façon^ la trouée de Béfort ne présentait plus de dangers; la route de Bà\ù à Pans ne pouvait plus être abordée, et Tennemi qui voulait envahir ht France était obligé d'attaquer dii>eclemeat et do face la frontière du Dord^est. Yaoban aurait voulu qu'on oomji^tât cet ensemUe de sûretés en fortifiant Paris, -c.'est*à«dire 4e point ob|ectirde la tirouéû de Béfort et de toute ia frontière ^ ; par là on eût ôté a Tennemi j^ qu'à ta pensée de la tourner. Louis XIV et Louvois ne jugèrenl^pas cette fortification urgent^ avec les sûretés qu'on avait du côté de Bâle; ils la remirent à d'autres temps. C'est ce défaut de la fortification de Paris qui a décidé les alliés, en 1814, alors que, des trois sûretés établies par Louis XIV, Hu^ ningue seul restait, à tourner toute la frontière du N.-E. par là perte de Bàle et la trouée de Béfort, et à marcber sur Paris par la vallée de la Seine; c'est là aussi ce qui les a décidés, en 1815 à exiger la démolition de Bumngue^ pour que la porte de Bâle restât ouverte à IHnvasion ; enfin c'est là ce qui a décidé le gouverne* ment de 1890, la neutralité de la Suisse u'étant plus assurée et Hu- ningue étant démolie, à fortifier Paris, c!est^-dirê à rendre la porte de Bâle inutile et à fiùre reprendre à la frontière du nord-est son effî« cacité. Revenons à' l'histoire de la fortifieatioii de nos frontières. Cette œuvre ne fut pas faîte d'un seul jet et subit plusieurs phases. Elle dura à peu près vîtigt ans el fut exécutée surtout de 1688 à 1700, c'est-à-dire pendant la guerre de la ligue d'Augsbourg, qui lui fit subir sa première épreuve. Mais de 1680, oti probablement elle fût conçue, à 1688, elle fut entamée avec froideur, avec hésitation, avcè des retours en arrière, Surtout de la part de Louis XIV et de Louvois." Le ministre, qui aimait trop la guerre et y trouvait son crédit, ne regardait point la limitation de la France comme définitive; et fe roi i. « La prise de Paris, disait-fl, serait un des malheurs les plus grands qui pût arriver à ce royaume, et duquel il ne se relèverait de longtemps el peiit4t9ie.ja»aif« s. 580 REVUE NATfONALE. regrettait c€^ conquêtes si bien commenoées, ces Pays-Bas que Mazarin lui montrait tout enfant eomme nécessaires à sa gloire : a U croyait, disait-il, ayoir passé en cette reneontre les bornes de la sa- gesse. » Aussi, quand Ton commença de mettre à exécution les plana de défense de Yauban et qu'on Tit les trouées qui restaient ouTerite entre fat Meuse et la Moselle, entre la Mosdle et les Vosges, sur le Rhin, Louis XIY s'emporta à de nouveaux agrandissementa pour rectifier iea parties défectueuses des limites où il youlait s'enièrmer, et ii les Si décréter par les chambres de Metz, de Brisachydefiesançon, oorome dépendances des conquêtes anciennes. On réunit ainsi quatre-TÎngts fiefs dans la Lorraine, parmi lesquels Sarrelouis ; dix villes de l'Al- sace, parmi lesquelles Strasbourg et Lauterbourg ; le duché de Deux- Ponts, les comtés de Gbimay et de Montbéliard ; enfin on prît au roi d'Espagne Luxen^MMiig, Courtray, Dixmude, etc. Ces réunîoiia étaient fort importantes et complétaient le système de Ibrtificationa'de Chamiay et de Yauban. Ainsi, et pour ne parler que de trois places, on sait que Strasbourg est le principal boulevard de la fronfière de Fest ; nous venonsde dire ce qu'était Sarrelouis ; quant à Luxembourg, elle couire res{)ace entoe la Meuse et la Mosdle et ouvre par Longwy et Verdun la route de la Champagne sur Paris ; aussi, quand on fut obligé, eu 1698, de la laisser à l'ennemi, cette place, que Yauban avait mis tant de soin à fortifier, fit à notre frontière une blessure irréparable; et ce fut le chemin que les Prussiei^s prirent ta 1782 pour en- vahir la France. Ces réunions, faites brutalement et en pleine paix, indignèrent une grande partie de l'Europe, et une coalition nouvelle commença à se former. Louis XIY s'arrêta, et, croyant son but suffisamment atteint, surtout par la possession de Sarrelouis, de Luxembouig et de Stras- hùUTg, il consentit à signer la trêve de Ratisbonne, par laquelle il garda provisoirement ses nouvelles conquêtes (1683). Il s'en croyait [ maître à jamais et se hâta de les fortifier ; mais, pendant qu'il parais- sait rœtré dans sa politique de modération, la ligue d'Augsbourg se fimna dans le but d'annuler la prépondérance de la France , et le premier acte de cette grande coalition fut la révolution de 1688, qui, en détrônant les Stuarts, en enlevant l'Angleterre à l'influence fran- çaise, eut un résultat immense et inattendu : elle fit manquer à la France tes frontières naturel les. Depuis cinquante ans l'Angleterre était tombée d^M une Mrte. LES FRONTIÈRES DE LA FRANCE, ETC. SM d'annulation politique, d*abord par ses guerres civiles, ensuite par la corruption générale des hautes classes, enfin par la complaisance honteuse de Charles il, qui était le pensionnaire et en quelque sorte le yassal de la France. Louis XI Y en avait profité pour faire des con- quêtes, étendre ses ft'ontières, se donner une marine, fonder des colo- nies, enfin établir la grandeur de la France sur des bases que rien n'a pu ébranler. La révolution de 1688 ayant été une protestation^ et pour ainsi dire une révolte des Anglais contre Finfluénce exercée par la France sur leur pays pendant trente ans, avec elle tout changea de face. Alors Le but des confédérés d'Augsbourg était de faire rentrer la France dans les limites qu'elle avait avant les traités de WestphaUe; le but de Louis XIV était de garder uniquement ce qu'il avait acquis : « J'espère, ditril , de bien effacer par ma conduite le reproche qu'on fait depuis si longtemps aux Français : qu'ils savent conquérir et ne savent pas conserver. » La guerre , de son côté , fut donc toute défen- sive; mais, au lieu d'attendre ses ennemis sur cette frontière que Yauban bâtissait , il s'en servit comme base de ses opérations et la protégea immédiatementavec les petits États voisins. Aussi, deux mois après l'ouverture des hostilités, nos troupes étaient maîtresses des trois Électorals et du Palatinat, c'est-à-dire de presque toute la rive gauche du Rhin. Pendant ce temps, sur les derrières et à l'abri de nos armées, on continuait à construire Huningue, Landau, Sarrelouis, etc. On pÇ2 REVLE NATJONALE. doublait les fortifications de Luxembourg et Toi^ bâtissait la forteres^ nouvelle de Mont-Royal sur 1î^ Moselle : ces deux places, avec Landau, mettaient les électorats de Trêves et de Mayence ainsi que le Palatî- nat sous qotre dépendance. On travaillait en oiême temps aux places de la Flandre et on les liait entre elles au moyen de canaux , de sorte que de la mer à la Sambre une série de fossés et âe rivières, garnis de palissades et de canons, fprmait une barrière presque infrauchîs- $able, surtout dans la partie compris ^ehtre Ypres et TÉscaut. Enfin on augmentait les défenses de la trouée de TOise, et c*cst alors qu^iux places de rEscaut et de la Sambre, qui furent augmentées, on ajouta lesj)laces nouvelles de Philippeville et de Maricnbourg '. Ce fut pour couvrir cette partie si vulnérable , si voisme de Paris que Louis XIV voulut donnera la France Mons et Namur; Mons qui couvre com- plètement l'espace entre TEscaut et la Sambre , Namur la clef du pays entre Sambre et Meuse. On vit bien le prix qu'il attachait à ces deux places lorsqu'il alla lui-même en faire le siège et il s'en çlorifîa comme de conquêtes importantes, puisque ces villes ouvrent le che- min le plus court vers la capitale ; mais les alliés mirent la môme ardeur à les conserver, et ils parvinrent en effet à les reprendre. Ces allies avaient eu la pensée , avant même que les hostilités fusr sent commencées, de rendre inutile tout le grand système de défenses de Vauban, en les tournant par les villes forestières et par la Suisse : ils seraient ainsi entrés dans l'Alsace, dans la Franche-Comté, dans la Lorraine , et en inquiétant la Champagnç et le voisinage dé Paris, ils auraient forcé la France à abandonner les pays voisins du Rhin. C'est, sur une moins grande éclielle et avec un point objectif mal déterminé, le plan de caoqKigoe suivi par la coalition en 1814. A cet effet , ils cherchèrent à balancer l'influence française dans la Suisse, à s'empa- rer des villes falnestières, à faire des levées de troupes dans les cantons. Louis XIV en fut averti, et dès le mois de septembre 1686 il fit cons- truire une tête de pont à Huningue sur la rive droite du Rhin, ce II fit dire, raconte Daugeau, aux princes d'Allemagne qu'il était prêt à dédommager le marquis de Bade, sur les terres duquel seront les nou- 1. Un travail semblable fut effectué ou du moins commencé sur les côtes: « Pour apprécier le mérite extraordinaire de Yauban, il faal parcourir )ei côtes de France. Il n*y a pas une situation favorable depuis Donkerque ji»- qu*à Antibes sur laquelle il n*ait laissé des traces de son génie, c'est-à-dére ua projet ou militaire ou iommerciai convenable à la localité^» Mémoires de Ihimouriez^ L 357« LES FRONTIÈRES DE LA FRANCE, ETC. 583 velles forlificaf ions, mais qu'apprenant qu'on fonnaîl des ligues contre lui dans l'Empire, il était bien aise de mettre ses places hors d'état d'être attaquée^ par ceux cfui lui Tondraient faire la guerre. id Puis il ménagea les Suisses de telle sorte qu'ils repoussèrent toutes les pro- positions de l'Empereur et quMl les amena à un traité (7 mai 1689), par lequel il s'engageait à respecter, même à défendre, leur neutralité, surtout celle des villes forestières, à la condition qu'ils ne donneraient le passage sur leqr territoire à aucfun des ennemis de la France. Quel- ques fortifications avaient été élevées dans le voisinage de Bâle et avaient déplu à l'évêque souverafp de- cette ville; il les fit démolir, mais il obtint du prélat un traité par lequel il consentait, en temps de guerre, à ce que des troupes françaises occupassent le canton de Porentruy qui sépare TAlsace de la Franche-Comté et couvre la trouée de Béfort. Ce traité, si important pour la protection de notre fron- tière, a été renouvelé avec les évêques de Bâle jusqu'en 1780. La ligue d' Augsbourg , déçue de son projet sur les villes forestières et la trouée de Béfort , dut attaquer de front la frontière française. Toute la guerre ne fut qu'un grand assaut livré à cette frontière de tous les côtés, dans le Nord, sur le fthin , sur les Alpes, sur les Py- rénées. L'fitssant fut soutenu avec vigueur, l'ennemi repoussé de toutes parts, battu jusque chez lui; mais les victoires si éclatantes de Luxembourg et de Catinat parurent stériles, parce qu'on ctaît résolu à ne pas faire de nouvelles conquêtes et à ne garder que ce qu'on avait acquis'auparavant. Aussi Fleurus, Nervfinde, Staffarde, k Marsaillé ne changèrent rien aux dispositions de Louis XI V. Pendant toute la guerre, il necesèa d'offrir la paix /d'offrir même la restitution de ses dernières acquisitions, de se montrer résolu à s*eiifermer dans ces frontières artificielles dont Tefficacité venait d'être,d[élll6^|(|bFèe. Le traité de Ryswick fut la preuve éclatante de cette politique' œ modé- ration dont il ne voulait pas se départir : il garda Huningiltf, Stras- bourg, Sî^frelouis, Givet, etc., dont la possession était indispensable, à la constitution de notre frontière ; mais il rendit les autres territoires que lui avaient donnés les chambres de réunion, même Luxembourg c( Les Impériaux déclarerait que, si cette place, qui sert de commu- nication entre l'Empire et les Pays-Bas et de Jkrrière aux provinces situées entre la Meuse, la Moselle et le Rhin, était cédée à la France, il eu résulterait pour eux un dommage indraiparable. lo II renonça, en quelque sorte, à intervenir dans FEmpire en cédant toutes les for- teresses quH avait sur la rive droite du Rhin, ainsi que la tête de pont 984 R£VUE NATIOxNALE;. , de Hiuiingiie, FriboiM-g, Viepx-Brisach, Kehl, Philipsbourg. D rendit la Lorraine, mais en gardant le droit de pafifli^c sur son terri- toire qui, d ailleius, était contenu par les Trots-Éféehés et par les places nouvelles deSarrelouis et de Longwy. Ënfi)^,430iiune un nou- veau témoignage de ses résolutions pacifiques, ^ son renoncement à toute conquête extérieure, il rendit Casai, au duc de Mantouc, et céda au duc de Savoie Pigncrol avec les forts voisins, à la condition qu'ils seraient démolis; de sorte que Finfluence française en Italie se trouva annulée. Le traité de Ryswick marque Fétablisseipent définitif de la fron- tière artificielle de la France. Cette frontière ne devait plus, sauf en ce qui regarde la Lorraine, être grandement modifiée pendant près d*un siècle ; mais elle allsut subir une terrible et complète épreuve pendant la guerre de la succession d*Espagnê* * VI On sait que Li population de TEurope se partage en trois races principales : la race celtique ou latine qui , après avoir formé les peuples les plus civilisés de l'antiquité , occupe aujourd'hui la Gaule avec les péninsules hispanique et italique ; la race germanique qui a formé le monde féodal et qui occupe principalement TAUemagne avec la Scandinavie et les îles Britanniques \ la race slave, dont le rôle his- torique est tout récent, et qui occupe l'Europe septentrionale et orientale. La race celtique , conquise par Tinv^ion ^rmanique dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, absorba rapidement les vaipr queurs et s'efforça de garder la suprématie qu'elle avait dans l'anti- quité; de là une lutte de plusieurs siècles qui est principalement représentée par l'antagonisme de la France , tantôt contre l'Alle- magne , tantôt contre l'Angleterre. Au seizième siècle , la race ger- manique l'emporte au moyen de la maison d'Autriche, qui devient maîtresse non-seulement de l'Allemagne, mais êb l'Espagne, àa l'Italie, d'une partie de la Gaule, et qui s'efforce d'annuler la race latine par l'abaissement et même, au temps de la Ligue , par la con- ^ quête de la France. La France , nous le savons, lutta désespérément contre TamUtion auâichiepnc; elle parvint d'abord, sous Fran- çois I*' et ses successeurs, à arrêter ses progrès; puis, sous Richelieu e) Loyis XIV, elle reprit l'offensive et s*efforça de rendre à la race latioe sa prépondérance on ébréchant , e n affaiblissant la maison d' Au- •t LES FRONTIÈRES DE LA FRANGE, ETC. 5Sô triche , soit en Allemagne, soit en Espagne , soit eir Italie. Le succès ne répondit {Mis complètement à ses efforts, et nous Tenons de voir que, dans le traité de Ryswick, la France abandonna Tespoir $lese$ frontières naturelles, abdiqua toute influence en Italie» continua d'avoir l'Espagne pour ennemie , enfin laissa la race latine dans son état d'infériorité en face de la race germanique, La mort, sans enfants, de Charles II, roi d'Espagne, de Na[des, de Sicile, de Sardaigne, duc de Milan, souTcrain des Pays-Bas, etc. , vint changer la &ce de l'Europe et la situation des deux races ennemies. La maison de Bourbon et la branche allemande de la maison d'Autriche se disputèrent cette riche succession. Louis XI Y, d'après sa politique nouvelle de modération, se contenta d'abord de traités de partage qui lui donnaient ce que Saint-Simon appelle des rognures : ainsi la France, soit par des cessions, soit par des échanges, aurait complété sa frontière des Pyrénées par le Guipuzooa, sa frontière des Alpes par le comté de Nice et la Savoie, sa frontière du Rhin par la Lorraine. C'étaient de précieuses acqubitions; mais elles étaient largement compensées, car on aurait laissé l'Espagne à la maison d'Autriche, et on aurait créé en Italie une nouvelle puissance ennemie, celle de la maison de Savoie. Chr, le grand vice de la position poli- tique de la France, après le traité de Ryswick, le grand vice des fron- tières que Yauban venait de construire, était du côté de l'Espagne et de l'Italie. En effet, depuis deux siècles surtout, la France ne pouvait agir, soit au nord, soit au levant, sans être entravée sur ses der- rières, comprimée dans son élan, tournée et annulée, pour ainsi dire, par les Alpes et les Pyrénées. Il fallait à tout prix se débarrasser de ce danger perpétuellement menaçant, fermer à jamais ces portes ennemies ; il fallait n'avoir plus l'Allemagne à combattre que devant soi; il fallait peser dorénavant sur les frontières du Rhin avec toutes nos forces ; il fallait enfin, en faisant entrer définitivement l'Espagne et l'Italie dans le système politique de la France, rendre sa prépon- dérance à la race latine. Le testament de Charles II, qui donnait à un Bourbon toute la monarchie espagnole, était une occask» unique, inespérée, de faire tout cela. Louis XIV, par une résoliHion pleine de périls, mais pleine degrandràr, etprofondénimitnatioDale^raGcepta; les peuples d'ËspagM et4*ilalie s'empressèrent d'entier dans l'union fratemelledela Fnmee ; la Rranoedominapar elle-mêmeoupar ses alliés de la mer du Nord à la MMiterraoée, d'Anvers à Tarente et à Gibral- tar; enfin, après tant di siècles de luttes et de combats» la prépondé- Tinel. — 4*UTraiMA, 3S set RfiYUfi NATIONALE. t * Miee aercéê p^ -la race germamqiie, et eî kngtenpB dispaifée^ Moouée, entmée, m ifouva retouniée, et acfme ani pesplee de taee hMiiet Leê mtioiis^ race genmniqiM, TÂnglelerre, laHoRande, TÂU»- imgncie furent saMés de stupevr. « Les États de France, d*£qfMig«e et dllaUe, écri\'ait l'empereur Léopold, oe doifent plus être reganUa que comme un seul État,*et les trois peuples ainsi unis deviendront a» formidables qu'ils pourront aisément soumettre tonte TËurope à leur domination. » Une grande ligue fut f(»rmée et la guerre commenta pour, € h cause des libertés de l'Europe* » Nous n'aTons pas à raconter les érénenients de cette guerre, ai les ftnttes politiques par lesquelles Louis XIV en augmenta les dan- gers, m les fautes militaires par lesquelles ses généraux perdireol successivement toute lltalie, nos portions en Allemagne, les électo- rals du Rhin et les Pays-Bas. Nous n*avons à exposer, après tant de revers qui avaient réduit la France à la défensire sur son propre tehrHoire, que les épreuves décisives subies par ses frontières, si comment Tœuvre de Louis XI Y et de Yauban fit le salut du royaume. Il faut d'abord remarquer que les attaques des alliés se trouvèrent forcément limitées et réduites : à ta frontière du nord-est dans tovte son étendue de Dunkerqne à Bâie ; à la frontière des Alpes dans la partie de la Dorance et du Var. Toutes les autres frontières restèrent lU>res et intactes; en effet, de BâIe à Genève la frontière du Jura était couverte par Huningue et l'alHance de la Suisse; de Genève à Brian^ çrm le bassin montagneux de l'Isère resta, comme durant toutes les àtitres guerres, inabordable; enfin, du côté des Pyrénées, nous avions, il est vrai, des troupes en Espagne, mais point de fnmlière à garder ni d'invasion à craindre. Ainsi donc le système défensîf de Lotiis XIV portait déjà ses fruits, et notis n'avions presque partout è combattre l'ennemi que sur des points peu nombreux, déterminés et pféparés à la réâstance. Dn o6té de la Dûrance et du Var les opérations se bornèrent i une invasion Wte par le duc de Savoie en Provmce, à une marche du prince Eugène sur Toulon. Elles causèrent de grandes craintes, de grands malliettfs, mais en définitive furent aisément repoussées; on Tit seulemsnt Fimportance de la vallée de Blatcelonnette, jusque^ là négligée, et par laffuelle le duc de Satoîè avait pénétré en PitK vsnce. C'est sur la grande frontière du nord-est, sur le cheMVeuvre èé Vanban, que les attaques furent d^ngsrsiiseï) multipUéasi décw .•# LES FRONTIÈRES DE LA FRAJ^GE, ETC. ^l siyes; mais les alliés connaissaient imal cette frontière, se3 points fai- bles, ses moyens de résistance; ils ne Tabordèrenl qu'avec bésitatiopi^ a^'ec lenteur, en changeant continuellement de marche et de.plan. Leur première attaque se porta dans la partie comprise entre la Moselle et les Vosges. Le désastre de Hocbstett ayant permis aw Impériaux de pénétrer dans le nord de TAlsace, ils. s*emparèreot d^ Landau, occupèrent les éledorats du Rhin et s'avancèrent sur la< Sarre. « Leur projet était, dit Saint^Sioioa, de prendre l'AJsace k revers, de tomber sur les Trois-ÉvêcbéSt ot de là, plus avant dao3 .^ France. » Villars le fit échouer, grâce h la place ipouvelle de Sarm-^ louis, si habilement choisie par Vauban, et dont k fortification u'é^. tait pas achevée. Il s'établit sur. la Sarre, s'appuyaoi an camp de Sierck sur la Moselle, et dans cette position il rendit inutiles toi^t^ les manœuvres, tous les efforts de Marlborough et du pripcede Bade* La frontière du nord-est, dans la partie voisine de h Belgique, ne fut attaquée qu'après les batailles de Bamillies etd'Oudeoarde; mais là les tâtonnements des alliés furent encore plus grands : li réseau des places à prendre paraissait si serré, si compliqué, si redoutable, que, malgré la supériorité de leurs forces et les fautes dei généraux français, ils ne mirent pas moins de quatre ans à chercher, à trouver le point réellement vulnérable. Cependant, après la bataille d'Oudenarde, ils allèrent droit sur Lille, et s'emparèrent de CeU# place de premier ordre, après un siège mémorable; mais ils n'osèrent percer sur la Somme, en laissant derrière eux les places de. la Lys, de laScarpe, de l'Escaut ; d'ailleurs, les troupes françaises occupaient encore sur leurs derrières des places des Pays-Bas, telles que Tournay^ Mens, etc. Ils marchèrent donc sur la Scàrpe; mais Villars défendit habilement cette rivière; alors ils tâtèrent l'Escaut et prirent Tûu^p nay;puis ils se rabattirent siu* Mons. Nous avons dit quelle était l'importance de cette place, clef de la trouée de l'Oise. Pour assurer leurs opérations de ce côté, ils firent deux grandes diversions qui devaient leur permettre, après la prise de Mons , de marcher au cœur du royaume. La première était du cdté de la Suisse, où un corps allemand devait, en violant le territoire de Bâle, passer le Rhin, tourner l'Alsace par le sud, et pénétrer en Francher Comté. Là ce corps aurait donné la main au duc de Savoie, qui devait pénétrer par le Dauphiûé, et marcher sur Lyon. Comme on le vnit, quoique les alliés n'eussent point vu l'importance de la trouée 46 Béfort, leur plan d'invasion était bien combiné, et il est d'autant plus M REVUE NATIONALE. remarquable, qu*il offre quelque ressemblance avec le plao d^inva- sion des alliés en 1814. Ce plan échoua presque partout. Le duc de Savoie , tenu en échec par le maréchal de Berwick posté à Briançon, ne put envahir le Dau- phiné. Le corps allemand commandé par Mercy s'entendit secrète- ment avec les cantons protestants qui, nonobstant la paix perpétuelle, livrèrent les villes forestières; il passa le Rhm près de Bile ; mais il fut rencontré par le comte du Bourg et battu à Rumersheim. Louis XIV se plaignit vivement aux cantons suisses, qui avaient laissé violer leur territoire, et la Diète envoya des troupes qui gar- dèrent les villes forestières , pendant qu'un corps français occupait le territoire de Bftle. Du côté des Pays-Bas, les opérations furent moins heureuses. D fallait à tout prix couvrir la vallée de TOise et sauver Mons; Villars, malgré l'infériorité de ses forces, livra une bataille terrible à Mâlplaquet; il fut vaincu, et Mons se rendit; mais les pertes des alli^ furent telles, qu'ils n'osèrent continuer leur marche dans cette trouée si bien gardée. Eugène recommença ses tâtonne- ments, ses lenteurs ; il chercha des passages plus faciles par les places situées entre la Lys et l'Escaut ; il s'empara ainsi, en 1710, de Douai, de Béthune, d'Aire, de Saint-Venant. Toutes ces conquêtes ne lui parurent pas assez solides pour marcher en avant : il voyait devant lui les places de la Somme; il laissait derrière lui toutes celles de l'Escaut , de la Sambre, de la Meuse. Enfin il reprit sa marche plus rationnelle entre l'Escaut et la Sambre : il s'empara de Bouchain, •ur l'Escaut, du Quesnoy entre TEscaut et la Sambre; eofin il se mit à assiéger Landrecies. S'il prenait cette place, la trouée de l'Oise était ouverte , et Ton pouvait mardier jusqu'à Paris. Il laissait en arrière, il est vrai, Cam- bray, Valenciennes, Condé, Maubeuge; mais il possédait Mons, et, en cas de revers, tout le pays entre Lys et Escaut, dont il tenait les places, lui donnait une retraite assurée. Aussi était-il plein de joie et de menace; ses partisans couraient jusqu'à Soissons; la consternation était à Paris; la France, depuis deux siècles, n'avait pas couru de plus grand danger, car les alliés parlaient même de son démem- brement; les courtisans conseillaient au roi de se retirer sur la ^ Loire. Louis XIV n'eut qu'une pensée : sauver l'État en sauvant ^ Landrecies. « A aucun prix, écrivait le ministre Voisin au maré- chal de Villars, et même en livrant bataille , le roi ne veut laisser prendre cette place. » C'est dans ces circonstances solennelles que LES FRONTIÈRES DE LA FRANGE, ETC. 580 furent conçues les opérations célèbres qui forcèrent le prince Eu- gène , par la prise du camp de Denain , à lever le siège de Lan- drecies, à renoncer à son plan d'invasion sur Paris et au démeni- brement de la France qui devait en être la suite , enfin à évacuer toutes les places qu'il avait prises et à repasser la frontière. L'idée première de la diversion sur Denain, diversion décisive et qu'cm peut appeler une inspiration de génie, appartient à Louis XIV, qui suivait pas à pas, heure par heure, ses généraux, et, la carte à la main, leur donnait les instructions les plus sages , en leur laissant toute leur liberté d'action. Une partie de la correspondance relative à cette belle campagne a été publiée récemment ^ ; elle honore égale- ment le roi , son ministre , son général , qui s'y montrent tous trois animés de la sollicitude la plus patriotique, et cherchent les moyens de sauver l'État avec une noble anxiété, un calme inaltérable, et, Ton peut ajouter , avec simplicité et modestie. Louis XIY y parait le plus ému : il ne peut dissimuler complètement son désir d'une bataille, son impatience de repoussa l'ennemi, son ressentiment de l'outcage qu'a reçu sa frontière ; mais il se contient et n'ose exprimer à Yillars toute son ardeur : « il s'en remet à son sentiment, à ses cou» naissances plus parfaites. » Le ministre Voisin est plus hardi, plus aventureux : iiliires du Midi n*a^ent pas acquis lODtes leurs sûretés. Du côté des Pyrénées, le succès était complu : rEspagne, gouvernée par un Bourbon, entrait dans ralliance fran- çaise, et allait, pendant près d*un siècle, nous donner sa marioe "^fiBtre TAngleterre. Biais du c6té des Alpes le danger deyenait pins grand que jamais : Tltalie, comme au temps de Charles-Qaint, vetombait sous la domination de TAutriche , derenue maîtresse de liitan, de Mantoue, des présides de Toscane, des royaumes de Maples ot de Stfdaigne; la France y perdait toute influence, et à sa porte les Arcs de SaToie , maintenant possesseurs de la Sicile , avaient formé me Hionaixhie de deuxième ordre qui n'allait pas cesser de stagna* dir par ses alliances avec rAutriche. Les dauses du traité d*Utrecht relatives à Fltalie furent cdles qui causèrent à Louis XIY le plus de douleur et de sollicitude : le loyaume qu'il laissait à scm petit-fils lui semblait porter au flanc uHe blessure perpétuelle, avec l'Autriche dominatrice de l'Italie, et SBrtout avec le double versant des Alpes appartenant à l'ambitieuse ■laisoB de Savoie, hostile depuis deux siècles à la France, et dont les trahisons récentes venaient d'être payées par la couronne royale. Aussi, dans les instructions qu'il laissa au maréchal de Villereî , il reconopinda à son successeur de se tenir dans les limites données an royaume par les dettoiers traités , de faire tous ses efibrts pour reprendre de l'influenbèen Italie, enfin, la France ne pouvant plus s'agrandir sur le continent , de tourner toute l'activité nationale sur la mer; l'Angleterre était désormais la seule ennemie, a ancienne et irrécondliable, » qu'on eût à surveiller, à craindre, à combattre. VII Louis XV, qui avait la plus profonde vénération pour la mémoire de son aïeul, suivit religieusement ses instructions : les aQaires d'ita- Ke furent sa principale préoccupation ; le reste, même la lutte conti« l'Angleterre, il l'abandonna à la sollicitude de ses nuiiistres; d'ail- leurs, la politique de limitation que lui prescrivait son aïeul conve- nait à son égoïsme indolent, à son amour du repos et des plaisirs* Aussn, dès la première guerre où il se trouva entraîné, celle de la succession de Pologne, il eut la joie d'accomplir les dernières volon-^ tés de Louis XIV en commençant à rétablir l'influence française en LES FROflTIËKES DE LA FRANGE, ETa 593 Italie par la cession qni fut Eaite des royaumes de Naples et de Sicile u un Bourbon d'Espagne. L* Autriche ne possédait plus éàm h Péninsule que le Milanais et le Mantouan, et Ton avait réduit le duc . de Savoie à échanger la Sicile contre la Sardaigne. Otette guerre de la succession de Pologne , grâce à l'habileté da * cardinal Fleury qui sut en écarter l'Angleterre, donna encore à la France un avantage inespéré : ce fut la cession de la Lorraine, pro- , vinçe si longtemps convoitée, tant de fois réunie, tant de fois sépa- rée. Celte cession fut faite dans un intérêt pacifique qu'on renamtre rarement dans les conventions diplomatiques, elle fut faite pour la tranquillité et la sûreté des frontières de la France. En effet, le duc de Lorraine était l'époux de Marie-Thérèise, fille unique et héritière de l'empereur Charles YI ; on prévoyait qu'il parviendrait à la cou- ronne impériale, et la nouvelle maison d'Autriche ne pouvait, en gardant la Lorraine, s'établir aut portes de la France. On donna donc le duché de Toscane à lepoux de Marie-Thérèse en échange de la Lorraine, qui fut concédée à Stanislas Leczinski, roi détrôné de Pologne, sous la condition qu'à la mort de ce prince eette province serait donnée à la France. Stanislas mourut en 1766, la Lorraine de- vint alors complètement française, et le grand chemin de la Moselle vers l'intérieur du royaume se trouva, après deux siècles d'efforts, définitivement fermé. Dans la guerre de la succession d'Autriche, Louis XY se montra encore uniquement occupé de la question d'influence française en Italie : ce fut pour ainsi dire la seule qu'il traita par lui-même, et il le fit avec une grande intelligence; c'est ce que témoignent ses instructions dipbmatiques, qui furent presque entièrement écrites de sa main. Son plan, emprunté peut-être aux projets de Henri lY, était « de donner à l'Italie une assietll fixe et en lier les parties éparses par une fédération générale qui la rendit indépendante des 1ms et de l'influence de l'étranger, d — le des cités d'Orient bâties aux bords des mers, tableaux chatoyants de la vie, spectacle des plus belles races humaine^, des costumes, des barques , des vaisseaux se croi- sant sur des flotsd'azur, comment peindre l'impression que vous causez à tout rêveur et qui n'est pourtant que k réalité d'un sentiment prévu? On a déjà lu cela dans les livres, on l'a admiré dans les tableaux, surtout dans ces vieilles peintures italiennes qui se rapportent à l'époque de la puissance maritime des Vénitiens et des Génois ; mais ce qui surprend aujourd'hui , c'est de le trouver encore si pareil à ridée qu'on s'en est formée. On coudoie avec surprise cette foule bigarrée qui semble dater de deux ^èdes, comme si Tcsprit remon- tait les âges; comme si le passé splendide des temps écoulés s'était reformé pour un instant. Suis-je bien le fils d'un pays grave , d'un siècle en habit noir et qui semble porter le deuil de eeux qui l'ont précédé? Me voilà transformé , observant et posant à la fois , figure découpée d'une marine de Joseph Vernet. » Cette sensation^ nous lavons éprouvée nouMnéme plus d'une Tome I. — A* Livraison. 20 tùi REVUE NATIONALE. fois en Afrique, en Grèce, à Constantinople ; et c'est une des plus rives qui puisse chatouiller encore un esprit blasé par la monotonie des civilisations. L*aspect de la barbarie plus rapprochée de la nature qile l'éisA oâ nous vivons semble remuer au fond de Thomme les anciens instincts primitifs endormis et exerce une séduction irrésis- tible. La^fSOGÎéié y écrase moins l^indlvidu , chacun y a davantage la responsabilité de soi-même. Aussi quelle inefiEaible dignité possè^ le moindre Levantin , qu*il soit vêtu d'un soyeux burnous ou seulement drapé d'une loque 1 L'on se sent si misérable , si disgracieux , si laid dans ce hideux habit nsoderne que , bien qu'il soit une protection en Orient, on a hfttede le dépouiller, oar l'on est gêné parmi cette foule éclatante où l'on fait tache, comme lorsqu'on tombe en frac noir au milieu d'un bal noasqué. Gérard ne manque pas d'ajouter à son costume un détail dtrparure particulièrement syrienne , qui consiste à ^ se draper le firont el les tempes d'un mouchoir de soie rayé d'or, qu'on appelle caffieh et qoej'on fait tenir sur la tête en l'entourant d'une corde de crin tordu. L'utilité de cet ornement est de préserver les oreilles ou le col des courants d'air si dangereux dans les montagnes. — Ainsi costumé, notre ami Gérard avait l'air d'un roi mage, il l'avoue lui^mâme , en faisant vidence pour cette fois à sa modestie ordinaire. Dans le bazar de Smyme nous avons rencontré plusieurs Syriens arrangés de la sœrie, et rien n'est plus pittoresque que cette coiffure bariolée d'or et de couleurs éclatantes, avec ses longscordons de soie dont les noeikls et les houppes se répandent gracieusement sur les épaules. — Quand m pense que ks nations prétendues civilisées portent sur la tête des boisseaux de carton revêtus de peluche noire^ c'est à mourir de honte ! Sous cet accoutrement, qui n*était pas une simple fantaisie d'artiste, mais une sorte do domino assurant la liberté de l'observateur paraii le carnaval de costumes , Gérard de Nerval put circuler partout sans eaiciter la défiance , observer les détails de mceurs, assistera des céré- monies religieuses d'où l'eût banni , comme profane , le fanatisme musulman; et il fot, à l'enterrement d'un santon célèbre , témoin d'un miracle turc, occasion care I Le santon^ de son vivant, était un bcmime d'un caradèie bizarre et la mort en avait feit un cadavre fan- tasque. Soacopps'se refusait à entrer dans le turbé ou marabout pré- pavé pour lui , soit qu'il ne le trouvât pas assez magnifique , soit pour toute autre raison. A chaque fois qu'on présentait le ceicueil à la perte » il se Mfetiit en airièie, repoussé par lue foroe inosnmie , en- VOYAGES EN GATENT. ^68 irakiaiit avec lui les derviches croque-morts. «^ Les Tnfts présents fi la céréiTKmie conseillèrent de (aire tonnier rapidement leôoi^, afin de Tétourdir un peu et de vaincre sa résistance ; le cMs^ tùt scrivi et le santon , corrigé de son caprice, entra paisiblement îiiHÉ^tlfeile où il devait dormir son sommeil étemel , les pieds eriêntA 'vers la Mecque. l I Ce miracle était-il vrai ou faux ? Un sceptique n^y atlJràft tu qu'uiie grossière jonglerie des derviches pour accréditer uti marabout. Mais Gérard n'était pas sceptique ; il aimait mieux croire qiie nier ou dou- ter seulement. — Sa crédulité scientifique ajoutait foi volontiers à toutes les superstitions, aux plus ancienne» c(Mnme aux j^nécéntea. «c D ailleurs, s*écrie-t-il , qui oserait faire du scepticisme au pied du Liban! Ce rivage n'est-il pas le berceau même de toutes les croyances du monde? Interrogez le premier montagnard qm j^ssé : il vous dira que c^est sur c6 point de la terre qu'éuretit lieu les scènes primitives de la Bible ; il vous conduira à l'endroit où fumerait les premiers sacrifices ; il vous montrera le rocher taché du sang d'Abet; plus loin existait la ville d'Énochia , bâtie par les géants et dont on distingue encore les traces : ailleurs^ c'est le tombeau de^Chanaan, fih de Cham. Placez-vous au point de^ vue de l'antiquité grecque et vous verrez aussi descendre de ces monts tout le riant cortège des divinités dont la Grèce accepta et transforma le cuUe propagé par 1^ émigra^- tions phéniciennes. Ces bois et ces montagnes ont retenti des cris de Vénus pleurant Adonis, et c'était dans ces .grottes mystérieuses où quelques sectes idolâtres célèbrent encore des orgies nocturnes qu'on allait {Nrier et pleurer sur l'image de la victime , pèle idole à^ marbre ou d'ivoire aux blessures saignantes , autour de laqi\eUe les femmes .^ éplorées imitaient les cris plaintifs de la déesse. — Les chrétiens die Syrie ont des solennités pareilles dans la nuit du vendredi saint ; une : mère en pleurs tient la place de l'amante , mais l'imitation plastiqiie n'est pas moins saisissante. On a conservé les formes de la fête décrite si poétiquement dans l'idylle de Théocrite. — ^ Croyez aussi que bien des traditions primitives n'ont fait que se transformer et se reneuVû- ' j 1er dans les cultes nouveaux... Mais débarrassons^nous de ce bag^ A de souvenirs antiques et de rêveries religieuses où conduisent si invm- dUemént l'aspect des lieux et le mélange des populations', qui résil^ Rient peut-être en elles toutes les croyances et toutes les superMkioiis de la terre. Moïse , Orphée , Zoroastre , Jésuft, Mahomet ci jmqu'au Bouddha indien ont ici des disciples plus ou moins Miiibrettt. » 604 REVL'E NATIONALE. Un tel miKeu devait plaire à Gérard de Nerval, dont le cerveau fut toujours travaillé d*Wées mystiques, et qui rêvait une synthèse reli- gieuse réduisant en un seul les cultes de tous ks temps qui, selon lui, se trouvent les menées. Son point de vue n*était nullement négatif et voltairien; il admettait tout, etsavasteérudiiion ne manquait jamais de ressources pour rattacher à Tidée fondamentale le fait divergent en appai*ence par quelque interprétation symbolique aussi subtile qu*mat- lendue. Il rendait des respects à tous les dieux, et comme il le disait : «Pourquoi ne pas être poli à l'endroit de Jupiter?» Toute raillerie contre les dieux olympiens le gênait visiblement et il n'aimait pas qu*on parlât mal d'aucun prophète, même de Hamza le prophète, de Hakera^ dernière apparition de la divinité sur terre. Un jour, à la place Royale, debout devant la grande cheminée du salon de Victor Hugo , Gérard dissertait sur son sujet favori , mélangeant les Olympes et les Enfers de^ différents cultes avec une impartialité telle qu*un des assistants lui dit : a Mais^ Gérard, vous n avez aucune religion! » Il toisa dédaigneusement Tinterrupteur et fixant sur lui ses yeux gris, étoiles d'une scintillation étrange, il répondit : oc Moi, pas de religion; — j'en ai dix-sept... at^ moins! » On pense bien qu'une pareille profession de foi termina la discus- sion. *— Personne dans l'assemblée ne pouvait déployer un tel luxe de croyance. Le désir de se renseigner sur cette secte mystérieuse des Druses, la plus récemment révélée de toutes, le poussa vers le Liban , autant au moins que la curiosité pittoresque. Déjà, au Caire, il se préoccU» pait du calHe Hakem , ce dieu qui se manifesta lui-même par lui- qnéme, à lui-même, suivant l'expression du catéchisme druse et dont plus tard il raconta les aventures sous la forme d'une légende orientale qfxi n'est pas le moindre ornement de son volume. La doctrine secrète ; des Druses est le contre-pied de toute religion ; elle n*admet pas de néo- phytes. — Se convertir à elle n'est pas un moyen d'être sauvé ; le renégat d'un autre culte en serait pour son abjuration. Comme dit la loi, a la potte est fermée, l'affaire est finie, la plume est émoussée, )» et après sa noort son âme va rejoindre sa première nation et sa pre- mière religion. Il faut naître Druse ; on ne le devient pas. Désirant étudier de près Druses et Maronites, notre voyageur résolut de mettre à profit la connaissanoft* qu'il avait faite d'un émir du Liban pour aller visiter k^us sa conduite le village mixte de Bethmarie. Il loua VOYAGE EN ORIENT. 605 un grand cheval blanc, maigre comme la monture de la Mort dans r Apocalypse et dont Tépine dorsale ressemblait à une arête de poisson. Un jeune garçon , nommé Moussa , baragouinant Titalion d'une façon assez intelligible , raccompagnait. A (juelque distance de. la ville on fit remarquer à notre ami la grotte d'où s'élança le dragon qui devait dévorer la fille du prince de Beyrouth et que Saint-Georges, le plus chevaleresque des saints, tua- versa d'un coup de lance ; prouesse admirée de tous, et même des Turcs qui ont bâti une petite mosquée sur l'emplacement même dn combat. De ce point l'on aperçoit Beyrouth, dont le promontoire s'avance à deux lieues dans l'azur de la mer, avec ses hauteurs couronnées de pins parasols et ses escaliers de jardins cultivés en terrasse. La vallée • qui sépare les deux chaînes de montagnes s'étend lavée de teintes d*améthyst^ et piquée de points d'un blanc crayeux, représentant à cette distance les villas et les habitations. Bientôt l'on traversa i l'ombre des arches d'un pont romain le Nahr-Beyrouth , ruisseau l'été, torrent l'hiver, dont le cours est dessiné par d'onduleuses lignes de laurier9dt)ses; puis l'on atteignit la crête de la première zone .de montagnes qui d'en bas semble se confondre avec le Sannin. Derriërs ce contre-fort se creuse une vallée dont l'autre versant se relève et forme une arête plus haute, couronnée de villages qu'il serait fiicile de fortifier d'une manière inexpugnable si trop de peuples n'avaient pas intérêt à maintenir la division parmi les tribus in Liban. Sur le second plateau s'élève une église , de style byzantin , où l'on célébrait la messe et sur laquelle.Gérard remarqua avec peine l'aigle à double tête d'Autriche, déployant ses ailes en signe d'une protection qui incombait autrefois à la France. En dépit de l'observation de Henri Heine, qui prétend que le cathoi- lieisme est une bonne rdigion d'été, notre touriste, baigné de sueur, ne voulut pas pénétrer sous les voûtes fraîches du sanctuaire et se contenta de suivre les cérénK»iies de la porte. L'office se célébrait en syriaque et les prêtres vêtus de raides dalmatiques avaient l'aspect de ces saints grecs encastrés dans des champs de mosaïque d'or. Le village de Betbmarie , où l'on ne tarda pas à arriver, après avoir traversé des ravins à pierres tranchante», quelques lambeaux de sables stériles, des bois de pins et desplflnlsë'cÂivier, se dresseeur BU plateau d'où l'on aperçoit d'un oMé k nMt «I de rautraniie viUée $99 REVUB NATIONALf:. creusée ea abime , d'où émergent , à travers la i^peur bleuâtre dm ^ lointain, les cmies d'autres montagneslormantun nouTcau c9Dtro46rt. '} Une i^ingtaine de maisons disséminées sous les arbres présenlaieat l'aspect d'un de nos villages du Midi. L'une d'elles, au toîi eSondrév aiRL solives cfaarbonnées, indiquait un incendie récent. Les Druses, profitant d'une noce qui rassemblait dans cette enceinte une asaec- nmnbreuse compagnie de Maronites, y avaient mis le feu ; les iaiàtét afvaient à peine eu le temps de fuir. Les Druses étaient des habîtanlsde fi^bmarie nième^ et leur quartier n'était séparé de la partie maronite du village que par un intervalle vide de deux cents pas, où les Tuns intervenus avaient établi un camp d'Albanais qui vivaient aux depuis des victimes et des oppresseurs avec la plus flegmatique impartialité, après avoir retiré les armes — à qui? aux Dnises, coupables d*at^ taque nocturne et d'incendie , allez-vous dire , — non pas ; mais bina aux Maronites assommés et brûlés. — Vous voyez bien cpàe le sys-* tirae suivi ne date pas d*bier. Gérard fat invité à prendre le café chez le moudhir (gouvemeiar tnre). Ce gouverneur prétendait que tontes ces dissensions prove- naient de ce que les Druses ne voulaient pas verser l'impôt entre les mkis des scbeicks maronites, et réciproquement; mais, qu*i^^rèa> tout, cesf;eR8 étaient fort tranquilles, et que l'étranger pouvait ciicik» 1er par tout le pays, sans être obligé , «omrae autrefois , de prendre parti pour la croix blanche ou la main blanche. — (La croix et la main sur champ rouge sent les signes distinctifs des sectes rf?ak& et figurent sur leur drapeau.) Les événements de Syrie ont donné mi: démenti éelaianti cet optimisme oriental. Lsf manoir de l'émir Àbou-Miran avait une physiononue gothique, perché qu'il était au sommet d'un mamelon autour duquel tranuûi un chemin escarpé. De hauts murs où se déoonpaieni qa^fonfenè^ très à ogives étroites enfermaient une cour intérieure , eifemrée de galeries soutenues par des colonnes. On y accédait par une parte^basse à cintre rorbaîssé^ — Des nègre» et de» valets s'empressaient autour des ebetaui^ et le voyageur fat coudent au Serdar;9m\h réservée auc bMes eà un 4mn lui tint Sra de Ht. — Le matin, le piétiaeoieiii des chevaux dans la cour, les bruits variés d'une grande maises qui s^éveUle, firent dès l'aurore ouvrir les yeux a notre voyageur. Des AMmtagnards'^tpportaient des provisions, des moines en capuchon Uane et englobe bleue se promenaient ^ regardant ceUtf activité d'un aJÊ-é» bJegveifctace» Le yrinee «ena sonhâte au jardin oàeeod^ VOYAGE EN ORIENT. "^ «07 tivaient des palmiers , des bananiers et sifxires plantes tropicales qui sont des raretés à cette hauteur , dans la fraîche atmosphère de la montagne. — On jouissait delà d'une vue splendide sur la vallée où coule profondément encaisse le Nahr-el-Kelb, ou rivière du Chien ; mais toutes ces perspectives ne distrayaient pas Gérard de son idée fixe. — Un manoir si féodal devait avoir des châtelaines. — Les ver- rait*-il? — Les Maronite» étant chrétiens ne voilent pas leurs femmes. — - Aussi à rheure du diner, deux femmes magnificpiement parées élaient-dles accroupies dans des pesés d'idole sur les coussins du divan. — Une petite fille jouait près d'elles qui se leva'pour aller bai^ ser la main de Thôte , selon la coutume de TOrient. L'on sera peut-être curieux de connaître la toilette de deux prin- cesses du Liban. — La description, quoique faite il y a plusieurs années, doR être exacte encore aujourd'hui, car les modes asiatiques ne changent guère. « Ces personnes étaient vêtues, par-dessus les gilets qui pressent la poitrine et le chetyan (pantalon) à longs plis, de longues robes de S(Me rayée ; une lourde ceinture d'orfèvrerie , des parures de diamants et de rubis témoignaient d'un- luxe très-général, d'ailleurs, en Syrie, même chez les femmes d'un moindre rang. Quant à la corne que la maîtresse de la maison balançait sur son front et qui lui faisait faire les mouvements d'un cygne , elle était de vermeil , ciselé avec des in- crustations de turquoises ; les tresses de cheveux entremêlés de gradpes de sequins ruisselaient sur les épai;des , selon la mode géné- rale du Levant. Les pieds de ces dames repliés sur un divan igno- nûfiHt l'usage du bas, ce qui, dans ce pays, est général et ajoute à Ift beauté un moyen de sédiK^tion bien éloigné de nés idées. Des femmes qui marchent à peine, qui se livrent plusieurs fois par jour à des ablution» parfumées, dont les chaussures ne compriment pas les doigts, arrivent^ on le oonçcMt bien , à rendre leuts pieds aussi char-* mants que. leurs mains. La teinture de henilé qui en rougit les ongles et les anneaux des chevilles, riches comme des bracelets, complètent la grâce et le charme de cette portion de la femme , un peu trop sa>^ crifiée chez nous à la gloire des cordonniers» i> Le lendemain, l'ému: régala wa amî d'une chasse i l'oiseau, im plaisir tout féodal , un sport de haut goût que G&ard , tendre pcwr les animaux cemme un brabrtie de Wade, apprécia médiocrement. Il faut aller en Orieat prar retrouver la fauconnerie si chère à Lods^ XIU. --- Les faueens de l'émir étaient blancs et de cette race 608 REVUE NATIONALE. particulière à la Syrie, dont les yeux ont Téclal deTor. Ils eurent bientôt saisi un héron qui se leva d*un marécage. Quelques jours après, notre voyageur, saisi d'un enthousiasme belliqueux , voulut se joindre à une expédition de l'émir sur le terri- toire des Druses. Mais les exploits de la bande se bornèrent à quel- ques coups de fusil échangés de loin, à des plantations arrachées, à des arbres coupés. — On voulait bien incendier un peu, en manière de représailles, mais la pensée qu'on pourrait apercevoir les flammes à Beyrouth fit éteindre les torches, au grand regret des Maronites ; car Iq talion est la peine de la montagne, œil pour œil , dent pour dent. Mais que devient pendant tout cela la pauvre Zeynab? Elle est toujours à la pension de la bonne madame Cariés, où elle ne veut ni coudre, ni broder, ni. faire œuvre de ses dix doigts, de peur de passer pour une servante^ pour un odaleuk. Elle refuse également d'ap- prendre à lire et de cultiver les arts d'agrément, ce qui la rangerait parmi les aimées, ou femmes de plaisir. Dans l'entêtement de ses idées orientales, pour maintenir sa position de cadine, elle s'obstioe au plus parfait far niente. Sa conversion non plus ne fait pas de grands progrès; et, bien que devant les images de Jésus et de la Vierge, elle dise d'un air respectueux Atssé et Myriam, l'insur- montable aversion de l'islam pour les représentations de la figure humaine la détourne du christianisme. En changeant de religion elle eût cru tomber dans l'idolâtrie, car il faut pour séparer l'idée du symbole une métaphysique plus avancée que celle de cette esclave ignorante dominée invinciblement par ses préjugés d'enfance. Le mariage entre Gérard et Zeynab, dénoûment d*une situation diffi- cile, imaginé par madame Cariés, devenait donc impossible; il est vrai que notre voyageur n'y songeait nullement, et que la pensée^ trahier à travers la vie parisienne une femme jaune, tatouée de soleils, et qu'on eût pu soupçonner de goûts anthropophages, ne s'était même pas présentée à son esprit. D'ailleurs, la beauté de Zeynab avait besoin de l'Orient pour cadre; en la transplantant elle perdait tout son charme et devenait ridicule. La fantaisie que s'était permise un touriste enthousiaste, épris de couleur locale, ne devait en aucun cas survivre au voyage qui l'avitH fait naître. La conscience de Gérard, quelque délicate qu'elle fût, m^ïxà oràmnait pas d'embarrasser a jamais sa vie d'une pauvre eréafam eiotique qui se fût trouvée mal- heureuse dans notre froid cliopt, parait des usages inconnus, la plu- part inacceptaUes pour elle, et que sa nature inculte et illettrée V-OYAGE EN ORIENT. 609 n*aurait pas su comprendre. Et Gérard tout perplexe regardait d'un air attendri cette femme qu*il aimait un peu, après tout, et plus peut- être qu*il ne se Tayouait à lui-môme. L'abandonner, il n'y fallait pas penser, et il lui répugnait de la revendre, expédient par trop oriental et barbate. Ce qui serait arrivé, nul ne peut le prévoir, et Gérard le savait moins que personne, si le hasard , a ce grand dénoueur de trames, » n'avait changé la face des choses, dans ce petit roman turc, par l'introduction d'un nouveau personnage. Quand Gérard, au retour de son expédition guerrière, alla voir Zeynab, madame Cariés tenait sa classe à l'ombre d'un tendido^ dans là cour de sa maison, ancienne résidence du consul de France, comme le témoignaient les fleurs de lis à moitié dédorées de l'écusson national blasonné sur les murs. Les petites filles accroupies en cercle autour du divan de la mattresse répétaient toutes ensemble la leçon avec des nutatious de tète à la mode turque. C'était comme un bourdonne- ment d'abeiiles autour d'une ruche. Zeynab, obive, était couchée à demi sur des carreaux, près de madame Cariés ; mais à l'autre extré- mité du divan, tt y avait une jeune fille qui, à l'entrée de Gérard, se voila instinctivement le visage de son livre, ne laissant deviner de sa beauté que des cheveux blonds aux longues tresses d'or, et des mains aristocratiquenient délicates aux ongles roses et polis. Ce n'est pas une chrétienne, se dit Gérard, car les chrétiennes ne se masquent pas la figure à l'approche des hommes,, surtout & l'intérieur des maisons* Madame Cariés se leva et passa avec l'esclave et Gérard dans une pièce voisine, et notre voyageur s'informa de la religion de cette jeune fiUe, dont la tournure élégante et noble l'avait frappé : — Elle e9t Druse, répondit la maîtresse de pension, et son père, scheick de la montagne, est retenu prisonnier pour s'être hasardé à Beyrouth en temps de troubles, et n'avoir pas payé le miri depuis 1840; sa fille VI le voir tous les jours et demeure chez moi ; je lui apprends l'ita- lien, et eUe montre aux petites l'arabe littéral, car c'est une savante. Salèma et Zeynab se sont liées, et elles s'aiment beaucoup : — Ya makboubay c'est mon amie, dit l'esclave, en jetant ses bras au cou de Salèma, qui était sortie de la classe et consentait enfin à se laisseï; fok. Notre touriste put alors acbnirar des traits où la blancheur européenne s'alliait au dessin pur d^œ type aquilin qui, en Asie eomme chez nous, a quelque diooedejoyal. Un airde fierté, tempéré par la grâce, répandait sur son visage ^[ùelque chose d'intelligent, et 640 REVUE NATIONALE. son sérieux naturel donnait d\i prix au sourire qu'elle adressa aa visiteur européen lorsqu'il l'eut saluée* Laissons parler le poète ému 4* un sentiment nouveau que déjà sa fine analyse démêle au milieu de son trouble^ « Appuyé contre la rampe de la galerie, Tair pensif et le front baisse, je profitais du temps que me donnait la faconde méridionale de l'exeelleote institu- trice pour admirer le tableau charmant qi|i était devant mea yeax. L'esclave avait pris la «lain de la jeune fille et en faisait la compa- raison avec )a sienne : avec une gaieté imprévoyante, «Ue continuait cette pantomime en rapprochant ses tresses foncées dea cheveux blonds de la voisine qui souriait d'un tel enfantillage. Il est elair qu'elle ne croyait pas se nuire par ee parallèle, et ne cherchait qu'une occasion de jouer et de rire avec l'entraînement naif des Orientaux; pourtant, ce spectacle avait un charme dangereux pour moi, et je ne tardai pas à l'éprouYcr.. )» «t En lisant les pages de ce journal, tu souris, ^^^ doute, cmi- tinue Gérard, de mon enthousiasme subit pour une petite fille arabe rencontrée par hasard sur les bancs d'une classe. Tu^ne crois pas aux passions subites, mais tu fais la part de la nouveauté et du cadre pittoresque; il te semble, non pas que ja suis épris, mais que je crois l'être, comme si ce n'était pas la ménie chose en résultat ! » En effet, nous l'avions doucement raillé quelquefois de ses pas* sions soudaines à Tendrdit de femmes apperçues* de loin et dont il évitait même de se rapprocher, pour ne pas détruire son illusien, disait-il, — le* reproche lui tenait au cœur, et il ajoute ces lignea- auxquelles aa triste fin a donné depuis un sens sinistre^ « J\ii entendu des gens graves plaisanter sur lamour que l'oa conçoit pour des actrices, pour des reines, pOur des femmes poètes^ pour tout ce qui, selon eux, agite l'imagination plus que le cœur; ei* pourtant^ avec de si folles^amours, on aboutit au délire, à la nu)rt^ oo. à des sacrifices inouïs de temps, de fortune ou d'intelligence. Ah ! je crois être amoureux ! Ahl je crois être uialade, n'estrce pas? nais s» je crois l'être, je le suis I » - ». . Une chose que Gérard de Nerval ne dit pas, carnuUe ànae ne /ut pkis discrète et plus pudiquement mystérieusef mais que deiâne l'aflû qui connut, sans pouvoir les eonsoler, les tousmeotsdeee pauviecœu£ siireublé, c'est que la vue de Salèma n'était paapour lui uue révélfcy tien, mais l^en un souvenir. A travers cette jeaue fille, .ressuscité' et rajeuni, apparaissait un ancien amour, dont il était allé chercher VOYAGE EN ORIENT. ^i I\)abli en Omni. Ces cheveux blonds, cette blancheur lactée, ce type aquilin d'une fierté presque joyale, ce sourire tendre et sérieux^ il les avait déjà vu^ ailleurs; «t devant cette beauté connue, son coeur à peine cicatrisé se rouvrait et versait des larmes rouges. — Le hasard ou la fatalité, pour nous senrir d*une expression plus turque, le rame- nait vers Ce qu'il fuyait. CeHe qu'il n'a jamais nommée de son vrai nom, S Favait rencontrée, comme diLle poète, Dms ira yact rayoDnant qui rayonnait. nuHos qu'elle, traosfigurée par ces mirages d& la scène qui avaient tant de puissance sur notre, rêveur plus amoureux de cbijxieres que de réalités. Salèma » présentait à lui avec l'attrait romanesque et l'entourage de circons- tances poétifpies nécessaires pour éveiller une imagination qui ne demandait qu'à ouvrir les ailes, et c'était comme une sœur de l'ombre adcHnée. -:- Un amour nouveau était né dans ce cœur qui se croyait mort. — Tout heureux de cette rénovation intérieure, Gérard s'écrie : a ^ ^itiant la maison de madame Cariés, j'ai emporté mon amour oomme «ne proie dans la solitude. Oh!, que j'étais heureux de me voir uaë idée, un but, lame volooté , quelque chose à rêver, à tacher d^tteia^l Ce pays, qui a ranimé toutes les forces et les inspirations de* ma jeunesse ^ ne me devait pas moins «ms doute ; gavais bien senti déjà qu'en mettant le pied sur cette terrc^materneUe , en me reploii- géant aux sources vénérées tle notre histoire et da nos croyances, j'al- laîs arrêta le cours de mes ans, que je me reEaisais enfant au berceau du DKHidè , jeune emost au sein de cette jeunesse éternelle 1 9 ' Et pleia d'un ravissen^ent lyrique, nokevoyageur sort de Beyr nuth et se promèoft au bord de la mer, le long des îardins «t des peutes^eourannées 4r pins-parasols« ^r— Cette foisk» il n'agite plus». oomraeÀ son ordinaire , quelque obscur [m)blème de théogonie, ou de philosophie; il voit rayonner- dans la flamme du couchant la femme idérie que ehacpn poursuit dans ses rêves et qu'il a trouvée ou re- trouvée enfin. Un incident Uzarre et puéril vint calmer un peu cette effesves* ''^ cenoe. Tandis que^dotre voyageur, fier comme un triomphateur n>: nain , foulait d' mr fieà superbe le sable lougeâtre de la jouta, uu "^teerale iuseete la traversait ^ poussant devant lui une boule plus gseeBex{ue lui-même. Citait une sorte d'escarbot , rappelant leaaca- fabéee-égyptieue cpû pepteut le monde au-^4^sia6 4^ kw làte. Gérard eMt REVUE NATIONALE. de Nerval était superstitieux et il saisissait dans les détails les plus futiles en apparence des sens mystérieux , des ooincideoces provi- dentielles , des causes occultes d^événeroenis encore à Baitre. Il ne manqua pas de tirer un augure de cette intervention symbolique tracée en travers de son chemin. Une idée d*obstacle, de lutte ^ de destinée contrariée lui vint à Tesprit et il retourna sur ses pas, presque découragé. Idais Tespoir renaît vite au cœur des amoureux , et , dès le matin», pour se donner un prétexte à retourner chez ma- dame Caries, il acheta au bazar des ajustements de femme , une namdille de Brousse , quelques pics de soie ouvragée en torsade ou en feston pour garnir une robe, et des guirlandes de petites fleurs artificielles que les Levantines mêlent à leur coiffure. Il était peut-être plus raisonnable de renouveler la robe ua peu défraîchie de Zeynab que de lui apporter ces fanfreluches luxueuses qui appelaient le satin et le velours. Mais, à son insu, Gérard de Nerval cédait à ce besoin de se montrer magnifique devant Tobjet aimé ; car Tesclave , quoiqu'elle dût profiter de ces cadeaux , n*en était que Toccasion. Toute joyeuse, elle courut les faire veira son amie, qui sourit doucement, et le maître de Zeynab passa aux yeux die toute la classe pour un seigneur splendide et généreux. Des pré- sents plus utiles lui eussent fait moins d'honneur. En Orient comme en France , dans les choses de toilette, le superflu , aux yeux des femmes , n*est-il pas le nécessaire? Notre voyageur craignit un instant d'avoir marqué par ces gaiaii- leries plus d'amour pour l'esclave qu'il n'en éprouvait réellement, et de s'être fait tort auprès de Salèma. Hais dan^ le Levant, ou la poly* gamie n'est pas un cas pendable , la jalousie féminine nes'éveille pas si facilement. Habituées à se partager les caresses d^un époux , les femmes admettent des goûts multiples, et l'amour comme cheai nous ne se présente pas à leur idée avec la condition d'être unique. La fille dû scheick ne témoigna donc aucun dq>laisir. Pour renforcer de quelques fils le lien bien frêle qui le rattadiait à Salèma et que les scrupules bien légitimes de madame Caries pou- vaient rompce un jour ou l'autre, Gérard de Nerval promit d'em- ployer son influence pour l'élargissement du scheidc, et il se souvint fort à propos qu'il possédait une lettre de recommandation à l'adresse du pacha de Saint-Jean-d'Acre , qu'il avait du reste connu a Paris. Le scheick Séid Eschérazy, père de l'akkalé Siti Salèma, passatt pour un personnage dangereux. Ses prédications lisuiatiqiies avaîait yOYA^GE ÏN ORIENT. 6<3 causé des troubles dans la montagne, et c'était le vrai nrtotif de sa dé- \ tention plui6t que le refus de Timpôt, délH commun à presque tous i les chefs druses. Gérard Falla visiter dans sa prison, qui n'était pas un cachot à voûte surbaissée , mais une suite de chambres blanchies au lait de chaux et semblables aux habitations ordinaires du pays , — à cette différence près que des soldats en gardaient la porte. Le scheîck prenait sa captivité en patience et il reçut Gérard avec o^te gravité polie des Orientaux qui ne s'étonnent ni ne s*offensentde la curiosité européenne. Il ne se doutait certes guère que ce visiteur fût un aspirant à la main de sa fille. Le chef druse parlait assez aisément l'italien pour soutenir une conversation en cette langue. Quand le serviteur eut apporté le café et une pipe pour letranger, car Séid Eschérazy, en sa qualité d*homme austère, ne fumait pas, et que Gérard , installé sur le divan , put considérer le scheick avec attention , il ne put se défendre d'un certain embarras. Le père de 8alèma ne paraissait guère plus âgé que l'amoureux de sa fille; ses traits nobles et mâles traduisaient dans un autre sexe les traits adorés, et le {imbre pénétrant de sa voix rappelait l'accent qui avait fait vibrer le cœur de Gérard. Heureusement le scheick était habitué aux visites d'Anglais et s'attendait aux questions sur son pays, sa race et sa croyance ; il avait des réponses toutes prèles pour un dialogue prévu, ^et son aisance eut bientôt tranquillisé notre touriste. La conversation s'établit bientôt sur les Druses et leur religion. Le scheick s'étonnait de voir un nazaréen si bien instruit des mystères de cette secte qui ne cherche pas à faire des prosélytes, puisque, selon sa doctrine, les croyants existent de toute éternité; mais les guerres et les pillages ont fait tomber entre des mains profanes les livres et le catéchisme de cette nation. « La religion des Druses a cela de particulier, qu'elle prétend être fat dernière révélée au monde. En effet, son messie apparut vers l'an 1000 , près de quatre cents ans après Mahomet. Comme le nôtre, il s'incarna dans le corps d'un homme, mais il ne choisit pas mal son enveloppe , et pouvait bien mener l'existence d'un dieu même sur la terre, puisqu'il n'était rien moins que le commandeur des croyants, le calife d'Egypte et de Syrie, près duquel tous les autres princes de la terre faisaient une bien pauvre figure en ce glorieux an 1000. A l'époque de sa naissance toutes les plaintes se trouvaient réunies dans le signe du Cancer, et l'étincelant Pharaois (Saturne) prési- dait à l'heure où il entra dans le monde. En outre, la nature liii $14 REVUE NATIO^^ALE. a?ait tout donné pour soutenir un tel ràle : il aTaît la fiiee d*ua ii#D, la Toix vibrante et pareille au tonnerre, et Ton ne pounût supporter Téclat de son œil d*un bleu sombre. » . Gq>endant, malgré iMS oe» avantages, Hakem ne trouva fias àmm sa vie beaucoi^ de prùiéblaê, et le puissmt calife ^ebtiat DMMis^e fOuvoir sur les âaies fM Im Fils ila charpentier, M è Médine le cha- nelier Mahomet. H ne Bégligeait pourtant aucmiliiifen d&|>ffopa^ gande. Dans les églises, lat^iffi^ogues et les flM)ël|iiées^ é*^ d a^aît ; ckassé les prêtres, des docteurs à ses gages prfidiaieot saéiyiiiité, qui 1 ne rencontrait que des incrédules. L'avenir, seulement, loi gardait \ un peuple de croyants fidèles, qui, si peu nombreux q«'il aoit, se n^;sffde, ainsi qu'autrefois le peuple hébreu, eomme déposîlaîre de la vraie loi , de la règle étemelle, des arcanes de raveiik\ Les Druscs ne reconnaissent qu*un seul dieu qui est Bak)eni% Sem- lement ce dieu, comme le Bouddha des In^ns, s*est manAfesté an monde sous plusieurs formes différentes, et s^est incarné dix fois en différents lieux de la terre, dans Tlnde d abord, en Perse pkis lard, dans r Yemen, à Tunis et ailleurs encore : c*est ce qu'en appelle les stations. Le nom de Hakem au ciel est Albar^ il doit se maaifester encore une fois pour faire triompher définitivement sa doctrine sur toute la terre» et lady Esther Stanhope, qui pendant son long séjour au Liban, s*éiait infatuée des idées des Druses, attendait la nmue du Mad/u {c'e^i le nom que le dieu Hakem portera dans eette suprême incarnation), et Ini tenait dans sa cour un cheval toutpréparé.Cè che- val prédestiné a sur le dos une sorte de selle naturelle, lermée par las plis de la peau et les épis du poil . Après Hakem viennent cinq ministres, émanations directes de la divinité, dont les noms d*ange sont Gabriel, Michel, Israfil^ Azariel et Métatron : on les appelle symboliquement llntelligence, T Ame, la Parole, le Précédent et le Suivant. Trois autres misristres d'un degré inférieur s'appellent, au figuré, TA pplication, l'Ouverture, leFantâme. Us ont en outre des noms d'homme qui s'appliquent à leurs incarna- tions diverses, car eux aussi interviennent de temps en temps dans le grand drame de la vie humaine. Ainsi, dans le catéchisme druse, le principal ministre, ionmé Hamza, qui est le môme que Gabriel, est regardé c(Hnme ayaak fàSfi sept fois. U se nommait Schatnil à l'époque d'Adam, plus tardPytfaa- gore, David, Schoaïb; du temps de Jésus, il était le vrai Blessie et 0e nommait Éléazar. Du temps de Mahomet, on l'appelait Salniaa el VOYAGE BN ORIfiNT. 615 Faresî, et enfm, sons te nom dt^Hamt, il fut le prophète de Hakem, calife et dieu, et fondateur véei de la religion jolruae. Lorsque Gérard eut suflisamment édifié le scheick par ta atienw et len ortliodecxie , il se retira toot joyeux d^tffoir noué connaissance aTec le père de S(ddina. Il renouvela set iMtes^ et Séid Esaheraiy, mit en confiance, kti nconta la mervviUeute légende du calife ila» kem avec ioos leMsdwlUsseraeQto de* sarrateurs orientaux , dont la poétique est prise oea Mille et une $utit$. <-*» La captivité de Hakenn, emprisomié pMBi les fous de Thôpilal de Moristan , produit une im^ pression douloureuse; car au récit du scheick Técrivain semble mêler des^Sourenirs malhepreusement personnels. Écouter des histoires était bien, mais il fallait agir et montrer l'ef- ficacité du crédit dont on s'était vanté peut-être un peu à la légère. La tempête qui soufQait depuis quelques jours sur Beyrouth s*apai- sait, et Gérard n*avait pftis de raison de différer sa démarche auprès du pedia de Saint-Jean-d'Acre, son ami. Ub paquebot anglais, qui n'était pas même un vapeur^ faisait seul, alors, le service des échelles de Syrie; il descendait et remontait i époques déterminées ces échelons de cités illustres qui s'appelaient Seryte , Sidon , Tyr, Ptolémaîs, Césarée , et qui n*ont CQnservé ai leurs noms, ni même leurs ruines. — Gérard s'y embarqua. Vous pensez bien qtie les distinctions de la première et de la seconde classe étaient maintenues, à bord de ce sabot britannique, aussi ri^ goureusement que sur le plus ^lendide steam-boat, au grand ék)n- aemeot des Orientaux, qui ne conçoivent pas que, pour quelques piastres de plus ou de moins, des marchands et des giaours occupent les places d'homieur, tandis que des scheicks, des scherib et même •des émir^ se trouyeot confondus avec les soldats et les valets. Dans ces parages, la chose se complique d*un sérail, espèce de parc entooré de toUes «t réservé aux femmes musulmanes qui , à cause de la chaleur, «^établissent généralement sur le pont. Les Turcs, leurs maris, l^ir rendent avec une bonhomie parbîte tous les petits soms qu'exige la circonstance; ils vont leur chercher de l'eau pour leurs sMulioos; ib les sontienneot dans les défaillances et les nausées do nnl de mer, et font tout ce qu'il faut pour les préserver du coo* tact des infidèles qui rôdent, esp^nt attraper à la dérobade quelques profils de ces beautés mystérieuses lorsque, se croyant hors de vue, elles ahuseent on moment leur yacbmack.  l'heure du déjeuner, Ton passa devant un point de la cMe qu'on 6i6 REVUE NATIONALE. suppose être le lieu même où Jonas s'élança du Teutre de la bafeine* Une petite mosquée indique la piété des musulmans pouf cette tradi- tion biblique. Dans sa curiosité de voyageur, Gérard de Nerval avait franchi la li^e de démarcation qui sépare les premières des secondes ; une con- versation s*était engagée entre lui et un Marseillais, et par ce contact, malgré son habit noir, ses bottes vernies et ses gants htancs, il a[Tait perdu tout droit à la considération des gens comme il iaut, des gen- tlemen. II était devenu improper et chacun loi tournait brusquement le dos. Ayant franchi le Rubicon social, il ne courait plus aucun risque à se lancer en pleine couleur locale; il accepta une tranche de saucis- son d'Arles que lui offrait le Marseillais, et but une gorgée de vin de Lamalgue dans la tasse de vermeil d'un vieux pope, accom- pagné de sa femme , non moins âgée que lui, et d'un corbeau centenaire, commensal familier du pauvre ménage, qui sautillait en poussant des cris. — Un corbeau familier croassait et battait des ailes aussi rue dé la Vieille-Lanterne, sur le palier de la rampe fan- geuse, maculée de neige, près des hideux barreaux, et peut-être à son heure suprême le pauvre Gérard de Nerval, par un de ces sauts de pensée si fréquents aux moments solennels, se souvint-il du corbeau rencontré sur le pont du navire. L'escarbot roulant sa boule, le cor- beau poussant des cris, n'étaient-ce pas des présages funèbres? On eut bientôt dépassé Sayda (Sidon) et Sour (Tyr), et Je soir l'on arriva à Saint-Jean-d'Acre. De grand matin, Gérard se mit à la recherche de son pacha. On le désignait familièrement sous le sobri- quet de Gueziuk (l'homme aux lunettes), d'après l'habitude orientale de distinguer les gens par quelque particularité caractéristique de coq- formationo de costume ou d'habitude. C'était jour d'audience, et le pacha reçut Gérard d'une manière vague, froide, presque hautaine ; mais ce n'était qu'une pose de di- gnité faite pour ne pas choquer les Orientaux présents, car il retint notre voyageur à dîner, et alors il lui témoigna beaucoup d'aménité et de bienveillance ; le matin il avait été pacha^ le soir il était civi- lisé. Tout haut fonctionnaire turc ressemble à ce personnage de bal- let qui est moitié paysan et moitié seigneur. Il montre le côté gentle- man à l'Europe. Il est toujours un pur Osmanli pour l'Asie. Les préjugés des populations font d'ailleurs une nécessité de cette poli- tique* VOYAGE EN ORIENT. C17 Le pacha avait étudié à Técole de Metz dont Gérard connaissait plu- sieurs élèves, et la conversation, mêlée de souvenirs communs, prit ce caraclère d'intirailé qui permet \es confidences. Notre amoureux exposa sa situation à L'homme aux lunettes. Il lui dit l'embarras que lui causait Zeynab, et le projet qu'il avait formé d'épouser la fîUé du seheidt dont il sollicitait la grâce. <( Je ne peux pas grand 'chose, dit le pacha; si Zeynab vou8p:ènc, vendez-la-moi pour un cheval, pour une arme de prix, pour un objet quelconque, nous n'avons pas là-dessus les mêmes préjugés que vous. Quant au scheick, j'écrirai au gouverneur de Beyrouth» à Essad-Paclia. Le pachalick d'Acre n'est plus ce qu'il était jadis. » Le pouvoir de Guezluk était plus efficace qu'il ne vo.ulait bien fô dire; car en retournant à Beyrouth, Gérard, reçu à merveille par le kaïmaks^n, apprit que Séid-Eschérazy avait été déjà transféré à Déir- el-Eumar, résidence actuelle de ce personnage, héritier, pour une patt, de l'ancionne autorité de l'émir Bécbir. Gérard, ayant obtenu la permission de visiter le scheick, prit un logement à Déîr-el-Kamar, d'où l'on apercevait Béir-Eddin, l'antique résidence des émirs de la monlngne, assignée pour demeure à Séid- Esehérazy. Ce p^ais est bien le symbole de la politique des émirs qui l'habitaient. Il est païen par ses colonnes et ses peintures, chré« tien par ses cours et se3. ogives, musulman par ses dômes et ses kiosques. Il contient le temple, l'église et la mosquée, enchevêtrés dans ses constructions^ à la fois palais, donjon et sérail ; il ne lui reste aujourd'hui qu'une portion habitée, la prison. Salèma avait accom- pagné son père logé au château, et c'était Faimant qui attirait Gérard. Mais cette situation ne pouvait- se prolonger. Il fallait s'expliquer. Aux premières ouvertures, le scheick se posa le doigt sur le front et dit : Enté medjnoun ? {es-iu fou?) Gérard répondit modestement que Medjnoun était le nom d'un amoureux célèbre, et qu'il ne repoussait pas cette qualificatiop. -^ Àurais-tu vu ma fille ? s'écria le scheick avec une expression de physionomie si farouche que toutes sortes. d'aventures tragiques revinrent involontairement à la mémoire du pauvre amoureux. Gérard lui expliqua de son mieux ses visites chez raadangie Caries, bien jus- tifiées par le séjour qu'y faisait son esclave , l'amitié que cette der^ nière avait pour la fiUe du scheick , et le hasard de la rencoutre, en glissant sur la question de l'écartemont du voile. — D'ailleurs, ajoufai- t-il, en aucun pays du monde ce u'est une ofiTense que de depiandler Tonif I. — i** LivraUon, 40 618 REVUE NATIONALE. en mariage une fille à son père; ma posilion est égale à la iienne, et je ne Tois pas la raison de ta surprise. — Certes, je ne changerais p4S de religion pour les plus heureux mariages de la terre; maïs il est une région élevée où toutes les croyances peuvent s'entendre daot ridée pure de la DiTinité. Sans lui laisser poursuivre cette théologie transcendante et pea orthodoxe, Séid-Eschérazy s*ccria : « Eh ! malheureux, la plume est brisée, Tencre est séchée , le livre est fermé ! » ce qui est la fonmde d'excommunication druse contre les infidèles. Gérard ne se tint pas pour battu, et il répondit au schcick : a Lorsque les days (apôtres) ont semé la parole dans le monde, vers Tan 1000 de Tère cbrétiemie, iU Ont fait des prosélytes ailleurs que dans ces montagnes. Qui te prouve que je ne descends pas de ceux-là? Yeux-tu que je te di$e rà croit la plante aliledji? Elle ne croit que dans le coeur des fidèles uni- taires pour qui Ilakem est le vrai Dieu. — C'est bien la phrase sacramentelle; mais si tu es Tun des Dmses des autres îles, tu dois avoir ta pierre noire. Montre^nous-Ia , nous te reconnaîtrons. — Je te la montrerai plus tard , répondit Gérard fort embarrassé, car non-seulement il ne possédait pas de pierre noire, mais il ignorait même en quoi consistait ce mystérieux symbole de reconnaissance. Son ami le kamalkan ne fit aucune difficulté de le lui apprendne. La pierre poire représente un veau taillé en amulette et porté sur la p il cite ces jolis vers d'un vieux poète : 0 montaua canthabriana^ Academia de ^uerreros^ Origen de avualleros, De do toda Espana mana. « 0 monts de Cantabrie, pépinière de soldats, origine delà no- blesse, berceau de toute l'Espagne! » Basque et vieux chrétien, Garibay devait penser comme don Diego de Carvajal, auteur de cet argument poétique. Son opinion est consa- crée par la légende : seuleiûent le chroniqueur a réclamé pour sa terre natale la gloire qu'on attribue d'ordinaire au pays abru;;'t des Asturies. Cervantes a donné une leçon à sa manière aux partisans de cette opinion étroite qui, dans un petit coin des provinces du I^ord, s'obsti- nent à chercha le germe d'un grand peuple. Dans Don Quichotie, — une histoire d'Espagne d'un nouveau genre, et, à mon sens , la meilleure, — il dit et redit cent fois que son récit est tiré d'un manus- crit arabe, dont l'auteur imaginaire, Cidi Hamet Benengeli, est devenu à jamais célèbre. Cervantes avait bien des raisons pour attri- buer à un personnage fictif l'invention de ces avetitures ron^anesquea, fruit de son propre génie; la fiction gagnait en vraisemblance à ce sacrifice apparent de l'originalité. Mais pourquoi a-t-il imaginé de faire honneur à un écrivain arabe de ce roman merveilleux et pro- fond où la philosophie, la morale et la politique parlent si sensément le langage de la comédie? Serait-ce pur artifice, simple caprice de 622 RKVUE NATIONALE. fantaisie? On peut le supposer, mais je n*en crois rien, et c'est pour- quoi j'oppose l'autorité de Cervantes à celle de Garibay. Cervantes connaissait k. fond les ifîaures : une captivifté de cinq ans l'avait familiarisé avec les mœurs et la langue des hommes de cette race, qui en Espagne avait jadis triomphé et dominé, puis lutté lon- guement avant d'abandonner sa domination et ses conquêtes. Son rôle était considérable dans l'histoire de la Péninsule; il importait en conséquence de l'interroger sérieusement, et de lui laisser aussi la parole sur les événements écoulés. Dès ce temps-là, le récit des faits était l'apanage des historiens chrétiens, sévères pour les vaincus jus- qu'à l'injustiee, et sujets à perdre trop souvent le jugement et la mé- moire. A leurs narrations officieuses ou passionnées, un contrôle faisait défaut, qui appartenait de droit à cet ennemi de huit siècles, encore redoutable après sa défaite. ;Les descendants des Arabes, convertis de gré ou de force au bulte des N'ain-pieurs, venaien t d'être expulsés du royaume; Cervantes a donné un souvenir à ces bannis dans un touchant épisode. Ils tenaient an sol de l'Espagne par mille racines, par d'ineffaçables souvenirs, et, «1 dépit des cruautés inouïes que provoquèrent les décrets Jexpul- sion, ils restèrent, comme les juifs, qu'on n'a pas- non plus réussi à expulser entièrement. Malgré d'atroces rigueurs et d'ineptes mesures souvent réitérées, les décrets n'étaient pas moins illusoires que ce nom de vieux chrétien, dont on se faisait honneur. Le sang des juifs et des Maures était mêlé au sang des Visigoths depuis bien des siè- cles. C'est un fait certain qui rend encore plus absurdes et tout à fait inexcusables ces horribles sacrifices que l'intolérance offrait au fana- tisme, n n'y a pas en Espagne une famille, je dis une seule, qui ne soit plus ou moins apparentée à la racé dite vicieusement sémitique. Par la force môme des circonstances, il n'en pouvait être autre- ment. Au commencement, c'es^à-dire à Forigine de l'invasion et après la conquête, ce sont les musulmans qui soumettent les chrétiens et les dominent; plus tard, ce sont les chrétiens qui dominent et soumettent Içs musulmans. Au dou^'ème siècle, ceux-ci sont encore assez puis- sants pour envahir TAragon, et le Cid, qui parait peu de temps avant cette époque, marque, par la gloire éclatante dé ses exploits, l'achar- nement d'une lutte encore indécise. Au treizième siècle , Valence et Séville tombent au pouvoir des chrétiens, et dès lors décline chaque jour davantage cette domination redoutable qui ne devait pas finir svant deux siècles. Trois ans avaient suffi aux Arabes pour assurer leur èônqoftte. L*invasion eut lieu en 711 et Texpulsioti en 1492. Ces deux dates L'ESPAGNE AKABJE. JD23 . marquent la ruine et la restauration, ta perdida, la restauracion de Espafia , pour parler la langue expressive de l'instinct populaire, i'intervalle qui est entre elles embrasse tout la moyen âge, c'est- à-dire la période la moins connue et la plus cutiêUse peut-être de rbistoire d'Espagne, période qu'il faut étudier et iy^xofondir si l'on veut apprécier exactement Tîlspagne moderpe. . Les chroniqueurs et les historiens clirétiens.prévenus, mal informent . cédant ik des préjugés tenaces où à des passions énergiques, encore avivées par le- souvenir du passé , n'ont pu nous transmettre que des renseignements incomplets.su;* les hommes et les événements de pette période considérable. Sujets à une inévitable partialité dans un temps où le fanatisme, décoré clu nom de zèle religieux, tenait lieu de critique, ces historiens n^ont peint, pour ainsi dire, que la moitié du tableau, abusant de la lumière et des couleurs éclatantes dans la peinture des chrétieq^ de l'ornière et des teintes obscures dans celle des Arabes ; invoquant plus volontiers saint Jacques , patron des batailles contre le^ infidèles, que la raison et le- discernement, Tarfss en Espagne comme partout ailleurs. . Les relations altérées, suspectes, fabuleuses de ces naccateurft crédules ou intéressés, ne sauraient fournir les éléments d'une appré-i /^iation exacte. D'autres documents sont indispensables pour combler les lacunes et rectifier les erreurs sans nombre qu'il est facile d'aper- cevoir dans l'histoire d'Espagne au moyen âge. Les chrétiens ont raconté les faits à leur manière; avant de pro- noncer un jugement sur leurs récits, il importe d'entendre les mu- sulmans et de les interroger attentivement. Ils vont prochainement prendre la parole, servis par dçs interprètes fidèles et- dévoués à la vérité. iJne société d'amis de l'Orient vient de se former en Espagne avec le dessein de restituer à l'histoire les pièces qui lui ont manqué jusqu'à présent. Les manuscrits arabes concernant les faits et les idées, les sciences et la littérature , seront traduits en espagnol par des orientalistes habiles, et grâce à leur zèle on aura enfin un recueil précieux de matériaux pour l'histoii'e des Arabes d''Espagne L'entreprise est belle et vaste. Conçue par un professeur de Funiversité de Grenade, don Francisco Femandez Gonzalez, elle a commencé au mois de septembre et se poursuit activement. Une livraison de seize pages iuri" parait régulièrement chaque quinzaine : la périodicité dans le mode de publication est une condition avan- tageuse pour le public et favorable au succès de l'œuvre. Ce n'est pas saiis^dessein que les amis de l'Orient, comme ils disenf, réunis en société, ont inscrit en tête de leur collection, ce titre signi* ficatif : € L'Espagne arabe, » Le choix en est heureux, ce titre rappelant CH REYDï: NATIONALE. aussitôt celui d'une autre collection bien connue : € VEtpagne sacrée, » de Florez, continuée par le P. Risco. Les deux savants augustins n'avaient garde d'aller demander aux Arabes une partie des éléments de la civilisation espagnole. Leur savoir, qui était grand, n'allait pas jusqu'à les aflratichir des préjugés de religion et de race, qui s'accor- daient d'ailleurs avec leur profession. Il appartenait à des laïques de prendre une initiative plus Jiardie, et de nous montrer quel a été pré- cisément le rMe de l'Orient en Espagne dans l'ordre des événements et dtos celui* des idées. Ce ne sera pas' une petite gloire pour notre époque d'avoir produit des hotnmes capables de concevoir et d'exé- cuter une entreprise 4ont le résultait final doit être de &ife com- prendre avec pleine connaissance la marche, la suite et les progrès de la civilisation en Espagne. Il y a là un problème important et eu- rieax dont les modernes historiens, sauf quelques rares exceptions» ne se sont nullement inquiétés, et qui se résume en une question d'origines et de tendances, question dont la solution peut efficace- ment servir à expliquer le caractère dii peuple espagnol et son véri'- table rôle dans L'histoire. Quelques réflexions ne seront pas inutiles pour donner à ma pensée|dii6 de clarté et d'étendue. On s'imagine généralem^t qu'en Espagne, chréf icns et musulmans formaient deux races bien diîstinctes , nettement séparées. C'esf une erreur accréditée p«r des récits mensongers ou romanesques. Sur la foi des historiens, échos de la tradition, on n'a vu que les hos- tilités et l;a lutte, sans apercevoir les relations fréquentes, puis les alliances, qui ont rapproché insensiblement et à la fin associé, pour ne pas dire confondu les deux peuples. Sur l'opinion erronée qui a prévalu, les préjugés religieux ont eu plus d'influence que les ensei- gnements de l'expérience historique et les loià inflexibles qui règlent révolution de l'espèce humaine. Le point de vue étant renversé, la perspective atrompé les regards,' et il importe de rectifier cette erreur d'optique. Des trois péninsules qui sont au midi de l'Europe, la plus orientale par les moeurs, Fesprit, le caractère, et surtout par les tendances, c'est sans contredit l'Espagne. L'Orient s'y est établi en maître; vaincu, il y domine encore. L'Espagne, réfractaire, à ce que je crois, à fa ci- vilisation occidentale, a repo'ussé avec une constante énergie toute influence venue de l'extérieur; mais elle a subi, sans trop la repousser» l'influeifce! de l'Orient : Arabes et juifs se sont acclimatés sur ce so! qui rappelle en bien des points l'Arabie et la Judée, et un long séjour a cimente Falliance entre des hommes divisés par le dogme religieux, mais disposés à s'entendre et à s'unir par tempérament et prédis- position naturelle. L'ESPAGNE ARABE. ^*2o La force des circonstances a contribué pour une bonne part à sur- ]ï.onter les obstacles plus apparents que réels qui semblaient élever une l>arriiîre insurmontable entre les deux races. Dans les premiers temps derinvasion,Tindépendance ne resta qu'aux chrétiens réfugiés on petit nombre dans la retraite inaccessible des montagnes du Nord. Les autres subirent sans résistance la domination des conquérants et bientôt leur civilisation bienfaisante. Séparés de leurs coreligion- naires par la distance et par la guerre, ilsen oublièrent les mœurs et les usages, la langue aussi» qui est entre les hommes le lien Je plus fort des relations, et ne tardèrent pas à vivre et à parler comme leurs maîtres. Ceux-ci, tolérants dans Forigine et dans la suite, sauf quel- ques velléités de persécution, laissèrent aux vaincus leur foi et leurs rites, sans négliger leur éducation. Dans le fait, ces chrétiens soumis n'étaient chrétiens que de nom, par' tradition plutôt que par convic- tion sincère : l'Orient les enveloppait de toutes parts ; ils agissaient et pensaient à l'orientale, livrant sans scrupule leur esprit à la culture brillante qu'ils recevaient dans les écoles arabes. Alvaro de Cordoba, autour chrétien, du neuvième siècle, déplore amèrement la négligence de ses compatriotes, qui ont oublié le latin pour apprendre l'arabe, et qui, trop habiles dans la langue nouvellement apprise, disputent à leurs maîtres les palmes de l'éloquence et de la poésie. On ne sait pas précfsément l'époque où florissait le Ténérable Juan, évéque de Séville ; maià on sait, à n^en pouvoir douter, que ce pieux prélat, cher aux musulmans et aux cbréÛ^s, fot obligé de faire traduire en arabe rÉcriture sainte pou^ l'usage* des fidèles. Le premier archevêque de Grenade, après la conquête de Ferdinand et d'Isabelle, fray Fermindo de Talavera, avait conçu le dessein d'imiter l'exemple du prélat de Séville, mais il eut contre lui Cîsneros, le fSameux cardinal, ennemi implacable des musulmans, et qui, par une contradiction singulière, restaura dan^ l'église métropolitaine de Tolède le rite mozarabe, aboli sous le roi Alphonse YI de Castifle par le pape Grégoire VII, grâce à l'influence delà reine Constance, c Ainsi furent conq>létement boale- versées, dit on auteur espagnol, notre discipline et notre litaiigie : De Cita montra te trastomé toda naestra diêdplina y nue$ira liturgie. » n est assez extraordinaire de voir le cardinal Ximenès rétablir avec éclat ce rite tombé en désuétude et détesté de Rome, parce qu'il représentait les dernières libertés de l'église d'Espagne, %î (U^rissante sous les rois ^isigoths, lors des célèbres conciles de ItA^'Aft. Q; rite, qui n'a jamais disparu en Espagne, ainsi que Fa démontré le savant P. Burriel, était précisément cehii qu'observaient dan» les cérémo- nies du culte les chrétiens soumis aux Araires et vivant pamû On les appelait Mozarabes où Mniarabes, d'vn vM 'mfi$iarmk 6J6 REVUE NATIONALE. s*applique aux étrangers dont la langue et les manières sont conformes à ceUes des Arabes. Dans les archives de la cathédrale de Tolède, on conserve quantité de livres d'église et autres pièces maau^critee en Jafabe ou en caractères arabes qui remontent à cette épocjue, celle de la prépondérance de Vêlement musulman sur rélém<;nt chrétien. Petit à petit, les chrétiens indépendants, refoulés dans les pro- vinces du Nord, s'avancèrent vers le centre, puis vers le Blidi, et à mesure.qu'ils avançaient, ils retrouvaient leujr$ coreligionnaires, mais idiittooent modifiés par Tinfluence de la civilisation arabe, qu'ils n'a- vmieat de chrétien que le nom. De leur contact naquit la nouvelle langue; qui devait être un jour la langue espagnole ou castillane, dans laquelle Tarabe est entré forcément comme élément de formation. A côté des Mozarabes vivaient les Arabes, mêlés avec eux, et sul^s- sant à leur tour Tascendant des dirétiens victorieux. Alors s*opéra la vraie fusion des races. Les Arabes soumis aux chrétiens reçurent plus tard le nom significatif de Moro$ latinados, de même que les chrétiens soumis aux Arabes avaient reçu le nom de Muzarabes. Mais les uns et les autres gardèrent longtemps encore les mœurs et la langue des Arabes. Ici la numismatique est une précieuse ressource qui confirme la valeur des témoignages écrits. Les monnaies des rois chrétiens du douzième et dtt treizième siècle sont littéralement chargées d'inscriptions arabes: Marina l'a démontré sans réplique dans un savant mémoire. Alphonse k Sage était entouré de savants arabes ; il fondait à Séville des écoles où l'on enseignait la langue arabe; et jusqu'au quatorzième siècle cette langue était, en usage dans les actes publics. € Ainsi, dit un illustre orientaliste espagnol, D. Pascual de Gayangos, il est de la dernière évidence que jusqu'au moment, ou peu s'en faut, de la prise de Grenade, et même après cet événement, la langue, les mœurs et la civilisation des Arabes étaient profondément enracinées dan$ la population chrétienne du centre et du midi de la Péninsule. » C'est en effet du centre et du midi de l'Espagne que sortirent les Morisques, race mêlée de chrétiens et de musulmans, réfractaire 4 la civilisation chrétienne, convertie par force, mais frémissante sous le joug et toujours prête à le secouer. Les chrétiens vaincus avaient adopté la langue des conquérants; les IJLorisques ne purent jamais apprendre et savoir à fond la langue des vainqueurs : ils se firent une langue composée, appelée aljamia, dans laquelle ils nous ont laissé en prose et en vers de tr<ès-curieux naonuments. Ils perdirent insensiblement l'usage et le souvenir de k langue maternelle; mais ils n'oubUèrait jamais les caractères de l'alphabet oriental, grâce à une tradition superstitieuse, commune à tous les peuples de l'Orient^ et ils s'en servirent pour échanger ^tre eux leurs .penséeâi dans cette L'ESPAGNE ARABE. 627 langue mélangée d'espagnol et d'arabe qu'ils parlaient habituellement. Bien des manuscrits subsistent encore dont les caractères ont induit en erreur des •riestalistes irës-ssYant$ ei,trè$-expériitientés. Casiri, décrivant un de ees^maàiifiorits en langue mauresque [aljamia] et en caractères arabes, croyait lire un texte persan, tandis que Sylvestre de Sacy, dans une circonstance pareille, croyait déchiffrer un mo- nument de la langue berbère. Des erreurs de ce genre se reprodui- raient difficilement aujourd'hui , grâce aux travaux des orientalistes espagnols , qui ont éclairé, par de consciencieuses recherches, plus d'un point obscur de l'histoire d'Espagne dans le moyen âge. Bon José Antonio Condé a donné l'exemple de ces curieuses ii|- testîgatioDs , et c'est une justice à lui rendre, bien qu'il ne soit pas Sl'abri de tout reproche. Ceux qui viennent ai^jourd'hui à sa suite« non moins préparés que lui, ont plus d'ambition qu'il n'en avait conçu, et en réunissant leurs efforts pour accomplir, une tâche ardue, ils se proposent un grand dessein, celui de faire véritablement l'histoire de l;i doinination des Arabes en Espagne. Cette entreprise est de celles qui honorent une nation, et ce n'est pas sans ressentir une satisfaction bien légitime que j'annonce aux lecteurs de la Hevue Nationale la publication de € TEspagne arabe. » Je dois ajouter, et ce sera la fip, que l'habile professeur de Grenade à qui revient l'honneur de l'initiative, don Francisco Fernandez Gon- zalez , est le 'disciple de deux hommes éminents qui ont restauré de nos jours en Espagne l'étude des langues orientales : don Pas- cual de Gayangos , professeur d'arabe, et don Antonio Maria Garcia Blanco, professeur d'hébreu à l'université centrale de Madrid. L'un et l'autre sont bien connus des orientalistes et des littérateurs qui s'oc- cupent des choses de l'Espagne. Le dernier, auteur d'un admirable omrage sur la langue hébraïque , a. dédié le tome troisième de cet ouvrage « aux enfants d'Israël dispersés sur toute la terr^ , a los hijos de Isi'ael disperses por todo cl orbe. » Cette dédicace, émanée d'un Esf)agnol et d'un prêtre, annonce une révolution considérable et sa- lutaire dàtis les idées d'un peuple qui est si redevable à l'Orient, çt dont l'histoire et la civilisation se confondent à certains égards avec celles des juifs et des Arabes. J.-M. GUARDIA 1. L'ARBRE-ORTIE Les forêts de TAustralie, que les Anglais émigrants et chercheurs d*or. appellent communément /^ ^?/sA (le buisson], n'ont aucune analogie* de ressemblance, aucun lien de parenté avec ce que Ton est convenu d'appeler forêt dans toutes les autres parties du monde. Elles ne possèdent ni la suprême grandeur des forêts américaines, ni les sauvages labyrinthes de cactus et àe bambous des forêts de l'Inde, ni les gigantesques fouillis d'arbres entrelacés et les avenues colossales — champs de course séculaires des lions et des éléphants — des forêts du Cap. Elles ne possèdent pas même les ombres profondes des forêts d'Europe. Rien de primitif, de grandiose; d'énergique ne sort des lignes monotones de leurs horizons ; toutes ont la physionomie bien- veillante, l'aspect froid et civilisé d'un pare impérial ;t;'est le même calme, le même ordre, les mêmes gazons verts, le même étemel tapis de fleurs et de clochettes roses qui se déroule à l'infini ; les mêmes ter- rainjs accidentés où s'élèvent des collines, où se creusent des ravins, où se dressent des roches grises pleurant des sources; les mê- mes arbres bien plantés , bien séparés les uns des autres. Partout enfin, la n^ême placidité de paysage, les mêmes larges espaces où Fair et la vue courent sans obstacle, le même imposant silence , la même absence de tout danger. Ni jaguars , ni pumas, ni panthères noires sous les feuilles; point de serpents crotales dans les brous- sailles, nul amphibie à dents aiguës dans les roseaux : et sauf l'ours et le dangou (chien sauvage] — deux fiers compagnons qui fuient toujours — l'Australie entière n'abrite pas mie seule bête féroce dans la boue jaune de ses marécages et dans la solitude de ses taillis. Si toutes les autres forêts du globe qui secouent leurs panaches de verdure dans le bleu du ciel sont de véritables champs de carnage et de gigantesques abattoirs, si toutes représentent la guerre active et la lutte étemelle, les forêts de l'Australie sont des sanctuaires de bienveillance et de paix. Jamais une plainte lugubre, jamais un siffle- mcntd'attaquejamaisun rugissement de colère ne viennent troubler le c:;lme de la nuit; et si cen' étaient le chant des rainettes bleues au som- L'ARBRE-OHTIE. 029 met des grands arbres, le cri des opossums ', qui la lune levée, cou- rent et se poursuivent le long des branches, le roucoulement des palombes dans les massifs de mimosas, et le coup de trompette aigu que jettent à la hûte aux échos du soir les kakatoès attardés, on se croirait séparé de tous les bruits vivants. Le silence des heures sombres, dans ces forêts profondes, a quelque chose de tellement solennel, etTouïe, grâce à la limpidité de Tatmos^ phëre, y acquiert une telle puissance, que les souffles les plus légers qui passent vous arrivent avec une netteté incomparable. Enveloppée d*un fluide plus transparent et plus sonore que le cristal, l'oreille perçoit les vibrations les plus minimes; elle entend le vol des pha- lènes, la marche des scarabées sur les tiges, le trot des fourmis dans les mousses, le brin d'herbe courbé soulevant la feuille qui l'écrase. Les indigènes possèdent d'innombrables légendes sur )eur origine, sur la formation des contrées qu'ils habitent et sur V arbre-ortie^ le fiéau de leurs forêts. Voici quelques-unes de ces légendes , telles à peu près qu'elles m'ont été contées sous les frais rameaux du loddon. La Nature, âll« aînée du Grand-Esprit, ayant eu un jour la haute fantaisie de se créer à elle-même un jardin de plaisance, fit sortir delà mer tout un continent; elle le couvrit d'un dôme d'axur toujours bleu, le dota d'un printemps éternel, et, ayant étendu sur le sol son manteau de yelour» vert, tissé des gazons les plus fins, elle ordopna aux brises bienfaisantes de sou£9er sur cette terre nouvelle, sema sur les collines les gommiers touffus qui donnent l'ombre, secoua dans les vallées les fleurs les plus merveilleuses de sa couronne et jeta dans les bois tout un mon^e d'encbaoïtements, tout un peuple d'oiseaux chanteurs. La terre australienne, amsi éclose et tirée des profondeurs de la mer, se mit à flotte à sa surface — souriante et fleurie — comme un lotus des grandes eaux. Et la nature fut satisfaite. Alors le Grand-Espiit lui demanda quelle race humaine habiterait ce paradis. \ La Nature et le Grand-Esprit délibérèrent ; puis ils créèrent, copime étant seule digne de peupler ce jardin de beauté, la race noire aux longs cheveu^t. — Et voilà comment, — me disait en se cambrant dans la majesté de ses cinq pieds trois pouces, Tàm-Borrô-Ya (l'Ours qui rugit), chef sauvage de l'une des tribus du Loddon, — l'Australie appartient à ma race, la grande race noire aux longs cheveux. t. Écureuils australiens delà grosseur d'un chat* C30 REVUE NATIONALE. Mon ami Tam-Borro-Ya , chef très-fin , très-subtil , et le plus effronté voleur de chevaux de tout son clan, prétendait que chaque soir, quand tombe le crépuscule, la Nature, toujours satisfaite de sen Australie, venait, suivie de ses nymphes, danser des pas» qui ne res-^ semblent guère à ceux de ce bas monde, sur le sommet des monto- gnes; lui-même, ajoutait-il, dans ses courses nocturnes, avftH sou- vent vu les blancs fantômes sauter en rond dans les taillis. Une tradition courante parmi les natifs dit également que pour maintenir les forêts dans leur état d*ordi*e et de beauté souveraÎBe, et les préserver des animaux dangereux qui infestent les pays voisins, la nature — bonne mëre — envoie chaque nuit une bande de jardi* niers invisibles, qui, à la lueur des étoile^, peignent les collines, ratissent les clairières, relèvent les arbres abattus , soufQeni de» sen- teurs* célestes sur les plantes qui dorment, et écraisent soigneuse- ment de leurs lourds talons les œufs visqueux des boas et des croco» diles, que des génies malfaisants et jaloux, revenant de la Chine ou de rinde , laissent parfois et à dessein tomber dans le3 herbes ea pss^ sant au milieu des airs. — Mais, disais-je alors à Tam-Borro-Ta, tes jardiniers invisibles qui écrasent ainsi tous les mauvais germes n'arrachent donc pasi les mauvaises plantes ; pourquoi laissent-ils verdir et grandir l'arbre- ortie dans les forêts? Et « rOurs qui rugit , » s' étant humecté le gosier d'un Terre de rhum, me racotita cette légende : Un jour vint où les enfants de la race noire oonmûrent dctf fautes et irritèrent Ife Grand-Esprit; celui-ci, pour les punir, Içur enyoj!ik^un grand oiseau inconnu, qui, après s'être mis à planer pendant toÂit un jour au-dessus de leurs têtes, en causant des orages épouvantables par le battement de ses ailes, et en cachant la lumière du sdleil par l'ombre de son corps, alla enfin s'abattre, vers le soir, dans les som- bres forêts de Vlllawara (partie du continent austrriieii d'où l'oa sup- pose que l'arbre-ortie est venu), et là, ayant fait en teï're, d'ua coup de bec, un trou profond, il y déposa soigneusement une grosse graine rouge qu'il tenait cachée sous sa langue; puis, ayant recouv€ari le dépôt et marqué le sol de ses griffes, comme il en avait reçu Tordre, il reprit le chemin des palais étoiles et se perdit dans la nuit. La graine rouge, pleine de foi'ce et de pouvoirs surnaturels, germa vite; des milliers de pousses vertes, armées de poiiîtes aiguës plus redoutables que la blessure des kanis (poignards), jailiir^iMr du milieu des herbes et s'étendirent comme de l'eau courante. Jamais on ne put extirper cette plante uiaiidite, et les s^riades L'AIlBRE-OllTIE. 63\ d'arbres géaats qui sortirent de ses racines, plus nombreux aujour- d'hui dans les bois que les ûls de la race noire dans les kra-als [vil- lages],. empoisoQji&rent la forât. Gatte ^aiiie- était le germe de F arbre-ortie, le teiTible Wi-waga (l'arbre de l'oiseau] des indigènes, et le. iVe/Z/e^ree des colons anglais. Ceiarl)r&-vipière, la punition et rennemi de la race noire, se p^che sur le bord des collines, disent les natifs, pour piquer ceux qui l'^p- prochûnt; il tend ses feuilles et ses branche^ vers ceux qui passent, et il ne les a pas plutôt touchés, qa'en vertu de la puissance mor- telle que lui a transmise Toiseau, il les jette paralysés sur les gazons. -^ ConuDent, en effet, supposer, me disait Tam-6orro-Ya, que le simple contact d^une feuille commune produise de tels ravages, si cette feuille de fau, sortie des jardins de Vi-a-mi [enfer], n'était pas un instrument de vengeance, une verge de châtiment dans les mains du Grand-Juge; de celui, disait-il encore, qui se tient assis derrière les nuages, et qui» pour se distraire des ennuis que lui causeht les hommes, s'amuse à faire tourner dans l'espace le soleil avec son doigt. Quittons maintenant^, lecteur,, le domaine enchanté de la fiction pour la simple vérité, et disons ce qu'est réellement l'arbre-ortiè» tel que nous Tavons vu, défiant les vents, craint de tous, fort et immo- bile comme une tour de verdure^ au milieu des forêts australiennes. Avant cependant de formuler d*une manière précise les dimensions de cet arbre, que messieurs les naturalistes nous affiiment être une Uriica [ortie], expliquons ce que sont les orties principales des autres parties du monde. Cette simple comparaison fera comprendre mieux qm tout CQ qui pourrait être ajouté la différence immense qui exii^te Qn(i« ces dernières et le formidable Wi-waga.^ La famille des Urticacées [orties] se compose de végétaux herbacés dtS6éminés sur presque toute la surface du globe, mais se plaisant principalement dans les régions tropicales et .surtout en Asie. Leurs feuilles, d'une nature particulière, sont recouvertes de poils fins et aigus remplis d'un fluide acre et brûlant, qu'ils introduisent sous la peau par leur piqûre. . Nos espèces indigènes sont au nombre de trois : VUrtica urenSf ou ortie brûlante, appelée aussi petite ortie, et haute seiilentent de quelques centimètres : elle croît le long des murs, des haies, parmi les décombres et les cimetières ; VUrtica dioiquey ou grande ortie, haute souvent d'un mètre; Et YUrtica pîlulifere,k feuilles hérissées, commune dans nos dépar- tements méditerr^éens. Les fibres corticales de plusieurs orties vivaces ont une ténacité et 632 REVUE NATIONALE. iin^ finesse qui permettent de les utiliser comme d'excellentes matières textiies. Notre ortie Hiotque, par exemple, donne de fort bonne toile et est cultivée en Suède sur une grande échelle; il en est de même pour Tortie du Canada, qui, introduite en Angleterre, y jouit d'one faveur méritée. Mais les plus importantes et les plus remarquables à cet égard sont des orties étrangères. VUrtica nivea (Fortie neigeuse), de Chine, et VUrticU utilis (l'ortie utile] des îles Malaises. h'Urtica nivea, que les Chinois appellent Tchou-ma^ attemt quelque- fois deux mètres de hauteur. Cette ortie a de grandes feuilles presque rondes, dentelées et couvertes en dessous de poils abondants d'un beau blanc de neige. Elle est originaire de la Mantchourie, où on la Cultivé par milliers d'hectares. VUrtica utilis'ûes Indes hollandaises, que les Javanais nomment Ramie, atteint un mètre cinquante centimètres; ses feuilles rappellent celles de VUrtica nivea, mais elles sont plus grandes, plus longuement acuminées et grisâtres en dessous. La base des tiges égale la grosseur du pouce etressembleàlatigeduchanvred'Ëurope. Cette ortie, comme celle de la Chine, donne d'excellents fils. Le Bamie est cultivé dans les Moluques, aux Célèbes, et dans toutes les tles*de l'archipel indien. Sa filasse est d'un beau blanc de nacre, très-douce au toucher, tandis que celle du Tchou-ma, au contraire, est rude, et de couleur verdâtre. A Java, à Mindanao, à Timor et à Sùftiatra, les naturels préfèrent les fibres de cette ortie à celles de toute autre plante textile pour la fabrication de leurs filets, de leurs hamacs et de leurs cordes à piège. Les Urticacées les plus remarquables et les plus puissantes attei- gnent ddnc rarement, on le volt, la taille même des arbrisseaux; elles sont également peu dangereuses, et quelques heuyes sûffitfmt, d'ordinaire, pour faire disparaître l'ampoule et les démangeaisons ardentes qui résultent de leur piqûre. Comment alors, si l'on n'est pas un savant naturaliste, reconnattrc pour ortie un arbre dont le tronc mesure de sept à huit mètres de contour, dont la dernière feiiille se balance quelquefois à quarante mètres de hauteur, et dont le simple contact, à moins des secours les plus prompts, est presque toujours mortel ? Dans la plupart des forêts de l'Australie o'rîentsde, VUrtica gigas, tel qu'il se présenté à chaque pas, est un arbre d'une grande beauté, il possède la force et la grâce, et ses branches puissantes jettent avec hardiesse leurs ramures dans toutes les directions > sa feuille est large , massive, presque ronde et paraît sœur, pour la ressemblance, de celle de l'héliante tournesol (ou grand-soleil). Hérissées en dessus, ces feuilles sont recouvertes en dessous d'un L'ARBRE-ORTIE, «33 nombre incalculable de poils déliés , d'une finesse extrômey sortes d* aiguilles végétales dont chaque pointe, en pénétrant dans la-chaîr, Terse un caustique d'une telle violetice , que des chevaiix , galopant sans guide à travers la forât, s'ils viennent à se heurter au tronc de " cet arbre, ou à donner delà tête dans ses feuilles, chancellent aussitôt comme des hommes ivres, tombent et meurent en convulsions. Quant aux conséquences de sa piqûre sur notre espèce , voici un fiût dont j'ai été témoin. Parcourant à cheval les forêts. de l'IUawara, à la recherche de nou- velles ess^ces forestières destinées à la grande exposition parisienne, un des nôtres, un botaniste, nouveau débarqué que nous avions cependant- convenablement averti , eut la folle pensée de* se saisir d'une de ces feuilles , comptant sans doute en enrichir son herbier; mais le Wi-waya lui réservait une leçon de botanique expérimentale à laquelle il était loin de s'attendre; car à peine l'eut-il touché du bout du pouce , que bras et main furent comme frappés de mort ; l'effet eut lieu avec le foudroiement d'un choc électrique ; les doigts, convulsivement pressés les uns contre les autres, et devenus instanta- nément livides, refusaient d'agir, et le bras, qui pendait le long du corps , comme cassé , avait la froideur et la rigidité d'un bras de pierre. Dire le chaos 4^ notes lamentables qui jaillirent alors des lèvres du malheureux herboriste serait impossible. Notre guide-chef, Ta-via-Ya (le Renard noir), vieux sauvage des plus actifs et des plus expérimentés , ayant d'un coup d'œil compris l'imprudence de notre compagnon, se jeta à bas de sa monture, et» avec une agilité merveilleuse, se mit à courir çà et là, cueillant à la hàt^.des touffes de feuilles de forme bizarre, rondes et plissées, que donnait en abondance une sorte d'arum qui rampait dans les herbes tout aux environs. La bouche pleine de ces feuilles qu'il mâchait et remâchait à ta manière des bœufs qui ruminent^ Ta-via-Ya se saisit du blessé, le mit nu jusqu'à la ceinture, et tout en poussant du nez et de la gorgé des sons étranges — bouffées de plaintes intraduisibles, notes prises aux vents d'orage, chant de mort et d'évocation des races noires ; — il se mit à frotter, frotter sans relâche, le bras, Tépaule et la main malades, les humectant sans cesse de ce baume tiède et vert de feuilles à' arum hachées par ses dents. Après un quart d'heure de frictions ardentes et de mélodies sau- vages, dont la mélancolie monotone semblait la musique de ces soli- tudes, notre joie fut vive de voir les doigts, blancs et morts jus- (|ue-là, renaître à la vie, se couvrir d'une teinte vermeille, s'étendre, Tome 1, — 4« LÎTraiiOn. 41 634 REVUE NATIONALE* se mouvoir, briser petit à petit les liens de glace du poison, et reprendre eafin leur jeu facile et leur souplesse ordinaire. Le cri de joie que poussa Lazare, lorsqu'il vit se lever la pierre de •on sépulcre,. ne fut ni plu^ profond, ni plus rempli de reconnais- jance que celui que jeta notre imprudent camarade, quand il sentit que son bras et ses cinq doigts lui étaient rendus ; il se mit à faire le moulinet avec le bras gauche, puis le moulinet avec le bras droit; puis, après avoir fait craquer ses phalanges et s*étre livré des deux mains, pendant dix minutes, à toutes les divagations des doigts napo- litains jouant à la morra, il s'élança, se pendit au cou du < renard noir, » et Tembrassa six fois, quoique ce cher guide eût bien certai- nement la plus vilaine tête de gorille ' qui se pût voir, et que le jus de son affreux remède, qui lui coulait -encore en mousse verd&tre le long des lèvres, lui couvrit la bouche et le menton. La nature, on le voit, place presque toujours à côté de la tige qnr ue la plante qui sauve; mais elle laisse à la sagacité humaine le soia de la découvrir, et dans cette chasse aux antidotes, les sauvages, rôdeurs de la forêt, sont nos maîtres. Ce mode de guérison du vieux Ta-via-Ya, du reste, est exactemmil le même que celui mis en usage en Angleterre par les petits enfimiSy qui, dès qu'ils se sentent mordus (bitten) par une ortie, carilleni aussitôt une feuille d'oseille, l'écrasent entre leurs doigts et s^en frottent la partie malade, disant pendant tout le temps : Nettle, nettle, go eut, and thou, dock, go in. (Veoia d'octie Tâ-t'en, et toi, baume d'oseille, entre.) Ces paroles, du moins, sont honnêtes et intelligibles ; on comprend ce que chantent ces doux chérubins aux lèvres roses; mais qui amais saura ce que chantait le nez du vieux chef, et qui raeredûralei ocables lugubres et les tristes cantilènes que râlait sa gorge? i. Gorille, ou eorille, de l'espagnol conT^ero. Heniu Perron d'Arc. REVUE DE LA QUINZAINE AU DIRECTEUR DE LA REVUE NATIONALE. Monsieur. Je devrais commencer par brûler quelques lignes d* éloge au nez de récriTaiti que je remplace pour cette fois; mais la réclame n'étant pas ce qui le touche le {rfus , j'aime mieux tous parler tout de suite du désespoir de ces pauvres Chinois de Paris en apprenant la prise de Pékin et tout ce qui s'en est suîvi. J'entends par Chinois les gens, fort' nombreux ici , qui font collection d'objets venus de la Chine : laques» paravents, écrans, éventails, vases, assiettes, parasols, plats, bijoux de tous les genres, lanternes de toutes les couleurs, 'monstres de toutes les formes. Le prix des magots et des potiches va singulièrement bais- sa par suite du butin qu'ont fait nos soldats. Que dites^vous, aussi , des trois cents eunuques trouvés dams le palais de l'empereur? Trois cents eunuques, c'est beaucoup, et il y a bien des personnes qui réduisent ce nombre dé moitié et mféme du tiers; d'autres qui n'y croient pas du tout. Pour mm, je tiens les Chinois pour capables de bien d'autres monstruosités. Attendez les récits et les lettres des correspondants; ils nous en apprendront de belles. * . Nous avons pris Pékin , i! n*y a pas à en douter; voyez pourtant le mince effet produit par cette nouvelle. Au moindre avantage remporté sur les Autrichiens, nous arborions des faisceaux de drapeaux et ntms allumions des centaines de lampions à nos fenêtres. Je n'ai pas vu une seule chandelle brûler en Vhonneur de la prise de Pékin , et cepen* dant c'est là , il me semble, un événement qui n'est pas à dédaigner. Huit mille hommes conquièrent un empire plus peuplé à lui seul que l'Europe entière, et cela ne dit presque rien à notre imagination. On nous montrerait Femand Cortez et Pizarre que bous ne tournerions pas même la tôte pour les voir, à moins eependsmt qu'ils ne portas^ sent un habit brodé sur toutes les coutures let un bâton doré & la main. Vous me répondrez que ce qui se passe à nos portes est asset intéressant pour nous empêcher de trop songer avx coups de canon qui se tirent à Tautre bout du monde. L'Europe a bien asset à S'oc«* 030 REVUE NATlOiNALE. cuper d'elle-même et des événements dont elle peut devenir à chaque instant le théâtre ; il ne lui reste plus assez d*attention poat ceux qui sont en train de s'accomplir sur lés bords du fleuve Jaune. Quanta moi, monsieur, je persiste à m'en préoccuper et je me demande, la Chine une fois conquise, ce que nous en ferons. H y a plusieurs avis à ce spjet : les uns parlent d'expulser entièrement la dynastie régnante et de créer en Chine un certain nombre de petits États, à la tète desquels on placerait les souverains médiatisés, un peu forcément, à Im suite des demiers*événements d'Italie; les autres vau- draient au contraire qu'on maintint la monarchie chinoise telle qu'elle est , et qu'on se contentât d'exercer sur elle une espèce de protectorat, dans le genre de celui que nous exerçons sur l'empire turc. J« pré- férerais, je l'avoue, la première solution qui me paraît plus favorable à l'avaiir de la paix universelle; si c'est la seconde, au contraire, qui prévaut, il faut nous attendre à de grands embarras. Un pays commt la Chine n'est pas aussi facile à protéger qu'on a l'air de le croire, et le premier soin du gouvernement chinois, la paix une fois concilie, sera de négocier, comme le sultan, un emprunt à Paris, pour refaire son mobilier et celui de ses femmes. Que pensez-vous d'un emprunt chinois? Aurait-il des chances à la Bourse? Cette pauvre Bourse, puisqu'on en parle, j'ai bien enyie d'eo £re quelques mots. Rassurez-vous, je ne vivons pas reprend^ cou sow- œuvre toutçs les descriptions dont. ce monument corinthien a été l'objet. On a fait cent fois le portrait de Yagent de ckange, du eauliâiier^ de Y intermédiaire f du remisier, on a dessiné à satiété la torbeille. LaliK sons tout cela de côté. Ce qui me frappe, c'est que les drames, les comédies, les vaudevilles , qui se jouent tous les jours à la Bourse n'aient pas encoi^e rencontré un critique désintéressé. C'est pourtant une belle place à prendre que celle de feuilletoniste du théâtre de la Bourse. Supposons un moment que je soi» chargé de la remplir; ma conduite est devance toute tracée : je n'appartiens ni à la tribu Rotho-' child, ni au clkn Pereire, ni à la smala Mirés. Je* ne suis intéressé dans aucun trédit, caisse, banque, comptoir ou sous-comptoir. Rois, princes, maréchaux de la finance, aucun de ces titres ne m'éblouiU Nous vivons dans une époque oà rien ne se fait sans le concours des masses ; le suffrage universel est la loi de la politique et des affaires. Le£L millions de tel ou tel financier sont bien quelque chose par eux- mêmes, mais pas tant qiit'ils le croient, ou qu'ils essayent de le faire croire. 11 faut encore, pour agir d'une façon fructueuse, qu'ils atti- rent à eux les millions de ce grand capitaliste qui s'appelle monsieur le Public. Aussi que de flatteries , que de câlineries, que de belles pMK messes pour accaparer ce bon pubUc 1 11 résiste qudquefois , mais le REVUE DE LA QUINZAINE. g37 plus souvent il se laisse prendre. Je rougis d'indignation quand je vois tous les pièges, embûches et traquenards tendus sous les pas dé n^on- sieur le Public. La presse financière créée, à ce qu'elle prétend, pour le protéger, est la première à le faire entrer dans la nasse. Ce qui m'effraye un peu dans mon futur emploi de critique de la Bourse, ce sont les profondes études financières auxquelles je suis obligé de me livrer. Vous savez qu'un financier audacieux et galant, touché de la situation fâcheuse dans laquelle se trouvent les odalis- ques vis-à-vis de leurs fournisseurs, a résolu de payer les dettes de ces dames, et d'ouvrir un emprunt au profit de mesdemoiselles^ Roxe^ lane, Fatime, Zétulbé, etc. Me voilà donc obligé de vous dire ce que je pense de cet emprunt, et de me plonger dans les chiffres. Le capital nominal de l'emprunt-Zétulbé est de 400 millions que Sa Hautesse s^ oblige à rembourser dans Tespace.de trente-six ans. n se divise en 800,000 obligations formant, au prix de rembourse- ment de 500 francs, le chiffre de ce capital nominal, soit 400 millions. Le commandeur des croyants, pour faire face au service des inté- rêts et à l'amortissement du dit emprunt, s'engage à payer pendant trente-six ans une annuité de 27 millions 360«000, soit pour les trente- six amiuités * 984 millions 960,000 Le prix de cession à forfait auquel le galant concessionnaire a obtenu Temi^runt est de 53 fr. 50 c. pour chaque i 00 fr. de capital nominal, moins une commission d'environ 3 fr. 50, soit net de 50 fr. ou de 250 fr.par chaque obligation de 500 fr. (capital nominal), c'est- à-dire pour les ^00,000 obligations 200 millions. Mais comme ledit concessionnaire a un délai de tiix-huit mois pour effectuer ses versements, délai pendant lequel les intérêts et l'aipor- tiss^oaent lui sont acquis, il est autorisé à prélever sur lesdits versements une annuité et demie, soit un peu plus de» 40 millionj?. Ce qui réduit ses versements à moins de 4 60 millions. De ces chiffres il résulte : 4** Que Roxelane, Fatime et Zétulbé doivent recevi^r en dix-huit mois moins de 460 millions. 2<> Que le successeur du prophète, pour le service des intérêts ^t de l'amortissement de ces i 60 millions, s'oblige à payer en trente-six ans une somme de 984 millions 960,000. ^ Que les souscripteurs devront fournir au coucessi(M)naire une somme de 250 millions. 4« Et qne ledit concessionnaire, s'il réussit dans son tour de force, gagnera... 90 millions; moins, il est vrai, ses frais de prQspectuSf réclames, etc., qui doivent s'élever un peu haut. 638 REVUE NATIONALE. L'annonce de la souscription porte attribution aux banquiers de Constantinople de 100,000 •uitMio*. A Tagent, pour la négociation de Vemprunt à Paris 80,000 Aux actionnaires de la caisse des chemins de fer. 25,000 A la souscription publique 250,000 455,000 L'annonça ne dit pas à qui sont attribuées les (d>Ugations complémentaires, soit 3^5,000 Pour arriver au total de 800,000 Que dites-vous, cher lecteur, de ce résumé éloquent, et comment trouvez-vous que je m'en (ire pour un début? Vous voyez que si la souscription- Zétulbé se couvre, le concessionnaire n'aura pas à se repentir de son zèle en faveur des belles dames du sérail, et qu'il aura placé sa politesse à gros intérêt. Ce que j'admire dans tout ceci, c'est le progrès qui met en combiu- nication tous les peuples, et qui fait que les économies d'une raVau- deuse de Paris vont servir à payer les^ dépenses d'une odalisque, et que, grâce aux gros sous amassés dans la tirelire d'un Auvergnat, on icoglan touchera ses appointements. Allah est grand I Mais si on avait prédit à Mahomet II qu'un jour ses descendants seraient obligés d'emprunter aux concierges de Paris de quoi solder sos frais de sérail , il n'auraR pas manqué de faire empaler l'insolent et Fimpie. Le sultan actuel ne fait plus empaler personne, il se contente de mal payer ses fournisseurs. On parle quelquefois des. menées du vieux parti turc et du fanatisme des ulémas, des derviches et des soflas qtii menacent de renverser le trône d'Abdul-Medjid; c'est bien plutôt une révolution de marchands qu'il faut redouter à Constantinople. Cette révolution était imminente, lorsque fort heureusement un bateau à vapeur a porté la nouvelle de la conclusion de Tempruïit. Aussitôt tous les bazars de Stamboul ont été illuminés en ^honneur de la France, et surtout de Paris, car Paris témoigne dans cette circonstance une sympathie pour la Turquie qu'on était loin de lui soupçonner. Les portiers, les frotteurs, les marchands d'allumettes chimiques, les feïnmes de ménage,*les cuisinières, les bonnes ont déployé, assure- t-on, la plus vive ardeur à retirer leurs économies de la caisse d'épar- gne pour les mettre à la disposition de la maison d'Othman. Londres est bien loin d*avoir fait preuve du même empressement. Le Turc n'est pas trfes-populaire, à ce qu'il paraît, chez nos voisins, et les joof^ naux anglais semblent peu touchés du désir de voir la joie et Tespé- REVUE DE LA QUINZAINE. itO rance renaître dans les boutiques des marchands, et dans leç appar- tements de mesdeBQoiselIes Roxelane et Zétolbé. Voici comment the Ecimomistj V\m des plu& accrédités d'entre eux, s'exprin» sur l'emprunt turc : c On assureque MM. Mirés et C^ ont contracté. UU: eat- pruntde 16 millions de livres sterling à 5^ i/4; une portion desSmil- lions de hazien taxtlù seront reçus en payement. On répand ce bnût absurde que cet emprunt est offert à 60, quidques-uns disent même à 6^; nous présumons que c'est au. public français seul qu'on réserve cette faveur, car l'emprunt de i 858, qui a une garantie égale, sinon sih périeure à l'emprunt actuel, étant à 58 1/2, il n'est pas probable que le public anglais souscrive à 60 ou 65 le nouvel emprunt qui a été conclu à 58 1/4, simplement pour mettre un profit énorme dans les poches du concessionnaire. » Les kazien-taxilis sont des bons du trésor, payables en espèces, en décembre 1860 ; ces bons étaient cotés fin oetobre dernier à 4$ Vo de perte; je tiens ces renseignements d'un marchand de pastiUeSr du sérail qui connaît admirablement le mécanisme des finances turques, et qui a été chargé des calculs relatifs au récent emprunt. Cet habile financier, instruit à temps de ce qui sdlait se passer, a réalisé sur les taxilis des bénéfices qui lui permettront de renoncer à son ancien commerce. Et les journaux, que font-ils au milieu de tous ces tripotages? Vrai- ment, monsieur, leur rôle me semble des plus affligeants; ils chassent au souscripteur, ils se font les rabatteurs de gibier de la spéculation; on voit flamboyer en tête de leurs colonnes le chifiEre des gros intérêts que l'on étale pour allécher le client. Les gros intérêts ne coûtant rien à promettre; quant à les payer» ce n'est pas toujours aussi aM. Je plains d'autant plus les journaux de remplir leur rôle de faiseurs de parade au profit delà spéculation, que le public éclairé refuse maiÉ- tenant de les écouter. Je ne dis pas que les lois de 1856 et l'établisse ment du tourniquet n'aient pas contribué à tarir la source des bénéfices de Bourse ; la suppression du marché libre y a été pour quelque chose également; mais c'est ailleurs qu'il faut chercher la vraie cause de œ dessèchement subit du Pactole. Cette cause,^ la voici : depuis 18â1 un enjeu de plusieurs centaines de millions, mettons-en seulement 300 mille pour faire un compte rcmd, a été mis sur le tapis vert de la Bourse. Vous êtes-vous jamais demandé par qui il avait été gagné et perdu? Jç vais vous le dire : le perdant, c'est le public; las gagnants se composent d'une trentaine d'individus. Tout le monde connaît les noms de ces joueurs heureux, et chacun peut dire, à peu de chose près, leur part de bàiéfice après la liquidation de cette partie qui a duré dix ans.  ceux-ci, soixante millions; à celui-là» quinze ou vingt; 640 REVUE NATIONALE. à Tun, une dizaine; à l'autre, cinq ou six seulement. Rien n*est insatiable comme un joueur. Nos liants boursiers voudraient bien recommencer la partie; ils sont là autour de la table, le râteau à la main, battant les cartes, faisant les yeux doux au ponte. Hélas! le pauvre homme est décavé, et il ne parait guère enclin à faire une nouvelle mise. L'expérience lui a ouvert les yeux, et il se dit qu'il a eu peut-être affaire à des gen^ à manches un peu trop larges; il craint l que la prime n'ait ses grecs comme le lansquenet, et il soupçonne j qu'une bonne partie de l'argent qu'il a perdu pourrait bien être allée J dans la poche de quelques administrateurs^ par la voie d'un compte particulier ouvert chez un agent de change chargé d'acheter ou de vendre des actions de leur compagnie, selon le chiffre de dividende connu d'avance par eux. Ce public a beaucoup appris, et fi'a rien oublié. C'est ce qui l'éloigné de la spéculation. Il peut d'ailleurs retourner ses poches ; elles ont été vidées, eC là où il n'y a rien, laprtme perd ses di'oits. Chat échaudé craint l'eau froide; tant qu'une nouvelle génération de chat5 ne sera pas venue , les hauts boursiers seront obligés de s'en teinr aux millions qu'ils ont empochés. Le jeu de Bourse a fait un très-grand mal à la société par le scan- daleux exemple de fortunes colossales acquises sans travail, et pres- que sans intelligence. Il a persuadé à la classe moyenne que le temps, l'économie, la probité, n'étaient plus nécessaires pour par- venir ; aux classes inférieures il a révélé des sources de gain facile qu'elles ne soupçonnaient pas. Au moment où, grâce au ciel, cette fièvre tombe, il n'était pas facile de faire réussir des opérations hypo- théquées sur les brouillards du Bosphore sans le concours de la presse. Elle l'a donné sans réserve, et l'emprunt turc n'a pas seule- ment été discuté. J'en suis navré, monsieur, car c'est surtout aux petites bourses, aux gens de travail que s'adressent les prospectus dont les journaux n'ont pas cessé d'être remplis. Quelqu'un,, qui ne fait pas ordinairement des mots, l'a dit avec raison : la pièce de vingt firancs se défend toute seule ; c'est là pièce de vingt sous qu'il faut protéger. Cette protection revient de droit à la presse ; c'est pour elle un devoir sacré de veiller sur les économies du pauvre, sur le pécule de l'ouvrier; en ne le remplissant pas, la presse commet une trahison. Ce que j'admire dans tout ceci, c'est la patience de l'abonné auquel on sert, en guise d'articles et de nouvelles, des boniments financiers; veuillez me passer c6 mot. Je me demande pourtant ce que feraient les journaux si deux emprunts se trouvaient en présence, et s'il fallait à la fois insérer les réclames de l'emprunt turc, par exemple, et celles de l'emprunt chinois. Ils supprimeraient sans doute la politique. RCVUE DE LA QUINZAINE. 641 Vous n'en seriez pas fâché» car le jour où les feuilles quotidiennes ne contiendront plus rien , le nombre des abonnés aux Revues aug- mentera. Satisfait d'avoir développé à vos yeux d€s connaîssances que vous ne me soupçonniez pas en matière de finances, je rentve dans la litté- rature et les théâtres, qui forment les sujets habituels de ces Revues. La littérature la plus ^ .vogue eo ce moment est sans contredit cçlle des brochures. Lç brocburier (un substantif de l'avenir) ne sa«è- rait tarder à passer à l'état de type. Quand il. fait imprimer une ving- taine de pages sur lesBotaeudoe devant r£turope^ le Catholicisme, l'Ave- nir de l'agriculture et le. Schisme ^ ou sur toutajitre sujet du même genre, le premier soin du brocburier est de faire croire que sa brochure a une origine officielle. On se rappelle la sensation produite par la bro- chure qui précéda la guerre d'Italie. Notre homme s'arrange avec le même éditeur, avec le même imprimeur, avec le même marchand de papier, avec le môme brocheur. Il contrefait tout de la fameuse brochure, l'arrangement, les titres, le style quand il peut. Rien n'est amusant comme de l'entendre dire dans un bureau de journal , dans un salon, dans un cercle ou dans un café : t Avezrvouslu les Botacudos devant l'Europe? on ne saurait s'y méprendre; rien qu'à la parcourir on sent que cette brochure émane de haut. » La brochure jouit d'une popularité que les spéculateurs eux-mêmes cherchent à utiUser à leur profit. Qu'un grand établissement finan- cier ait quelque intérêt u répandre une nouvelle ou. une idée, aussitôt il fait dire par les journaux de Belgique, et rép'éter par les jour^ naux de Paris, qu'en a lieu de croirez qu'on prépare en haut lieu une brochure sur tel ou tel sujet. Le susdit établissement charge un de ses afiidés de rédiger la brochure dont il a eu bien soin de publier le titre dans toutes les feuilles de Paris et des départements. !^a plupart de ceux qui la lisent la tiennent pour offieielle rien ^e sur l'étiquette du ^ac et sur le dire des journaux; l'idée en question se répand aa gré du spéculateur, et c'est ainsi que dans notre belle patrie se forme l'opinion publique. La brochure est-elle destinée à un long avenir en France? c'est ce qu'il est impossible de dire, et c'est, je crois, ce qu'il est bon de sou- haiter. Tout ce qui émane de l'individu^ tout ce qui a un cachet per- sonnel, £out ce qui permet à un homme d'exposer d^s idées doit être encouragé autant que possible. Avec la tendance qu'ont les journaux de se transformer en grosse caisse au profit de tous les charlatanismes politiques, industriels, financiers, dramatiques et littéraires, il ne res- tera bientôt plus aux esprits indépendants- que la brochure ou les Re- vues. La brochure est une arme précieuse; mais il iaudraitla ménager. 642 REVUE NATIONALE. Ce n'est pas certainement moi qui médirai jamais du roman : j'ai pour lui une passion à laquelle l'âge n*ôte rien de sa force, an con- traire. Je voudrais savoir faire des romans, et je passerais volontiers mon temps à eo tire ^ quand je n*en trouve pas sous ma main, je m'en raconte à moi-même. Cela ne m'empêche pas de convenir volontiers que le roman est une lecture dont il ne faut point dl>user, et dont il faut sur- tout prendre garde que le peuple n*abuse. Dejmis quinze ou vingt anS) nous sommes au régime exclusif du roman. Autrefois, l'observa- ttûB morale et la fantaisie phtlosophique- et politique avaient voix au ch£4)itre. On publiiût dB% livres dont les mosurs et les idées étaient le sujet. Aujourd'hui on aè préoccupe assez peu des idées, et si on aborde les uKBurs^ c'est par le càié du drame. Ainsi se trouvent an- nulées et comme perdues les qualités les pTus précieuses de Tesprit français : la vivacité, la clarté, la finesse, cet heureux don de mettre les objets en relief, de pénétrer au fond des questions les plus déli- cates en ayant l'air de les effleurer, de discuter sans effort et sans pédanterie, d'exercer, sans qu^ils s'en doutent, une influence utile sur les cœurs et sur les intelligences. Gomme uh heureux symptôme de retour à ces excellentes traditions de notre littérature, je vous signa- lerai deux li>Tes fort éloignés Tun de l'autre par la forme, mais qui se touchent par le fond : les Mceurs de notre temps, par Amould Fremy, et les Lettres de monstoiur Journal y par M. H. Bosselet. Je ne compare pas ces deux ouvrages; celui de M. Arnould Frcmy est plus sérieux, il embrasse plus de sujets , il est plus clair. Celui de M. R. Bosselet se perd quelquefois un peu trop dans le vague de la fantaisie. Tous les deux B*en sont pas moms faits dans des idées d'indépendance individuelle que je voudrais bien voir se répandre dans ce pays. Je ne vous le cacherar pas, monsieur: j'ai pour le théâtre, tel qu'on le comprend en ce moment, une assez médiocre sympathie; le théâtre de mon choix serait le théâtre des marionnettes. Le bruit a conrq ces- jours-ci qu'on allait enfin en établir un ; mais il a couru si souvent, que je commence à perdre espoir. La marionnette est-elle possible' en France? Il y a des gens qui répondent que non, et M. Magnin, qui a écrit une histoire des marionnettes depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours , ne nous transmet pas de documents 'concluants pour résoudre cette question. La marionnette est originaire de l'Inde, d'où elle a été transportée en Egypte. Les Grées empruntèrent la marionnette aux Égyptiens et la transmirent aux Romains. Ensuite» la marionnette passa dans les Gaules, mais à la fin du seizième siècle seulement; eHfe ne parut en France qu'après ht Réforme. Ainsi le Poli- chinelle des Indiens devint successivement le PbKchinelle des Égyp- tiens, le Polichinelle des Grecs, des Latins, des Italiens, et enfin des REVUE DE LA QUINZAINE- 613 Français. Je ne parle ni des Anglais ni des Allemands, qui ont un Poli- chinelle à part. Polichinelle, il faut bien en convenir, n*a janlais eu qu'une existence assez misérable en France ; les marionnettes n'ont * point fait fortune parmi nous. Cela tient à diverses causes que je passe sous silence pour ne point déflorer un livre qui doit paraître prochai- nement, et dans lequel je dois traiter : « des causes qui s'opposent chez les peuples Gallo-Romains au développement de la marionnette. » Je souhaite vivement néanmoins que la nouvelle tentative de fonder un thé^e de marionnettes ait un meilleur résultat que les précédentes. On assure que lés marionnettes nouvelles rçprodtiifont exactement les traits de nos phift fameux comédiens^ et dé nos pfus illustres comé- diennes , qu'elles imiteront leurs voix , leurs gestes , leur démarche. La marionnette^ libre jusqu'ici, consentira-t-elle à se cacher sous un masque Jempnint, à se ravaler jusqu'à la parodie ? Tout est possible dans ce temps d'affaissement des caractères. En attendant l'ouverture du théâtre des marionnettes, il faut bien aller à Tautre théâtre, à celui des personnages vivants auxquels on souhaiterait parfois quelque chose dé l'entrain et de la vérité de leurs confrères de bois. L'Odéon a joué ce mois-ci une pièce de M. Lou!s Bouilhet, dont mon devoir m'oblige à vous rendre compte : tOnek Million^ côtnédie en cinq actes et en vers! Rendons d'abord cette justice à rodéon, qu'il est fidèle au culte de la poésie, et qu'il croit encore qu'on peut faire de l'argent avec une pièce en Vers ; c'est une croyance que Ton voudrait voir plus souvent partagée par le premier théâtre français. M. Louis Bouilhet nous raconte donc l'histoire d'sn jeune homme persécuté par son père et repoussé par sa future belle- mère parce qu'il tourne assez agréablement un vers. Ce qui m'em» pêche de m'intéresser à là colère du père et au malheur du fils, c'est que je les trouve complètement dans le faux tous les deux : rimer des sonnets et des élégies n'empêche point de tenir exactement les livres d'une maison, difai-je à Rousset père; et tenir les livres, ferai-jé observer à Rousset fils, n'empêche pas de rimer des sonnets et des élégies, sans compter même d'autres morceaux, tels que l'ode, l'épltre, la chanson, là comédie, voire même la tragédie. Les deux occupations peuvent fort bien se concilier. L'histoire abonde en poètes, et même en très-grands poètes qui se sont livrés à une occupation qui les faisait vivre, môme à un travail manuel. Le poëte qui croit s'élever s'abaisse en méprisant tout ce qui n^est pas l'art, et en se déclarant hautement incapable de feire autre chose que des vers; il justifie d'avance le préjugé du bourgeois qui ne manque jamais de se récrier toutes les fois qu'il voit un poète avoir la prétention d'être quelque chose dans le monde : faites des verâ, lui répëte-t-il, faites des vers ! ea • REVUE NATIONALE. A la place de Roussel fils, je me serais bravement assis au comp- toir de Rousset père, j'aurais tenu ses livres en partie double et en partie triple s*il Teût voulu, quitte à rimer à mes moments perdus. Je n'imagine pas que Rousset père soit assez barbare pour interdire cette innocente distraction à son héritier ; il n*a pas la haine du vers pour le vers, ce serait alors une toquade, une monomanie* Je com- prends d'autant moins Rousset fils dans cette affaire qu*il s* agit pour j lui d'obtenir la main de mademoiselle Alice qu'il adore, ou de la J voir passer dans les bras d'un autre, comme on dit. Heureusement pour le jeune poëte, il a un oncle qui goûte autant la poésie que son père la déteste, et qui arrange les choses en le faisant son héritier. Rousset fils aura donc la femme qu'il aime, il pourra rimer tant qu'il voudra, et il ne tiendra pas les livres de Rousset père. Voilà un homme qui a nn bon lot , et qui n'a pas fait grand' chose pour le gagner. J'aime certainement qu'un auteur, au lieu de se préoccuper avant tout d'intrigue, d'action, de charpente, cherche principalement à mettre dans ses pièces des idées, des passions, des sentiments, des traits de mœurs, de caractère, d'observation; mais il ne faut pas pour cela qu'il réunisse un certain nombre de personnages pour les faire parler au hasard de san inspiration e( de son caprice. Les pièces de H. Scribe, et c'est là leur grand défaut, sont des espèces de tourbil- lons où l'on voit les gens aller, venir, s'agiter, s^ trémousser, se heur- ter pendant cinq actes, comme s'ils étaient piqués de la tarentule, ayant toujours affaire derrière le théâtre pour quelque chose de bien plus important que la scène elle-même, passant de cachettes en sur- prises, de quiproquos en malentendus, de charades en logogriphes» produisant à la longue sur l'esprit l'effet d'un jeu de casse-tête chinois. Les pièces de M. Bouilhet pèchent précisément par Texcès contraire, et il faut convenir que le casse-tête chinois a bien son charme à côté de ce supplice de Tantale, qui consiste à attendre pendant quatre heures des situations qui se montrent un instant pour disparaître ensoite, avoir le talent, la verve, l'inspiration passer comme des toiles filantes dans les ombres d'une action insaisissable qui se iait et se défait sans cesse comme un nuage sous le vent. Qu'importe l'ac- tion, disent quelques-uns, si le vers la remplace? Oh! le vers, quels . mauvais tours il joue à ceux qui n'y prennent pas carde I Comme il faut 5'en méfier au théâtre! Comme à son murmure harmonieux il fait oublier à l'auteur les situations, les caractères, Iç s acteurs et le public lui-même! Faire de beaux vers est un défaut dont on se corrige difficilement. J'ignore si M. Louis Bouilhet aura le courage et la volonté de. s'en REVUE DE LÀ QtlNZAlNC #15 (léfaire. En tout eas, comme ce défaifl est infiniment moins sensible dans le drame que dans la comédie , je l'engage à renoncer au genre familier et à se jeter tout à fait dans le sublime et le pathétique. ] J*ai bien envie, puisque nous parlons de poésie dramatique, de vous I dire quelques mots d*un drame en quatre actes et en vers que Ton • vient de représenter à Marseille : la Fi lie du franc juge, par M. Adolphe Carcassonne. Je frémis rien qu'en songeant aux épreuves qu'un au- teur de province est obligé de subir avant de faire jouer sa pièce : d'abord , il la présetite au directeur; mais le directeur est un homnie qui a besoin de faire des recettes, qui ne croit qu*aux drames de Paris, aux auteurs de Paris, aux succès de Paris. Supposons cependant que le directeur consente à jouer cette pièce; trouvera-t-il des acteurs? Les acteurs trouvés , il lui faudra affronter un public prévenu qui , lui aussi , ne croit guère à ce qui se fait à côté de lui , et qui arrive au théâtre ironique, menaçant, disposé plutôt à se moquer de Tauda- cieux qui se pecmet de le déranger sans avoir un brevet de poète signé par le feuilleton parisien , bien plutôt qu*à Tencourager et à Tapplaudir. Enfin, le jour de la première représentation arrive^ le drame triomphe de toutes les préventions, le nom de l'auteur est pro- clamé au milieu des bravos ; quel est le bénéfice qu'il, retire de son succès comme gloire et comme argent? Les éloges de deux ou trois journaux de la localité et les droits d'auteur de quinze ou vingt repré- sentations , chiffre considérable pour la province, où les pièces vont vite comme les morts de la ballade. Il ne faut pas que le poète compte sur les autres scènes départementales ; il y rencontre les mêmes obs- tacles, les mêmes préjugés qu'auprès du directeur de sa ville natale. Quant à Paris, on sait comme il passe fier et dédaigneux devant les productions de la province. On représenterait à Lyon ou à Marseille une tragédie comme Cinnay une comédie comme le Misanthrope ^ un drame comme Bemanij que Paris ne s'en douterait même pas, ou bien, s'il s'en doutait, il ne prendrait pas la peine de le dire. C'est là une disposition fâcheuse de la critique parisienne. Elle dira, il est vrai , pour son excuse qu'elle ne peut pa*s être à la fois à Paris et à*Mar- seille , sur le boulevard et aux allées Meilhan. Cela est juste , mais du moins rien ne l'empêche de lire les pièces qu'on lui envoie et de si- gnaler leurs défauts, et leurs qualités. C'est un devoir que je remplis avec plaisir pour la Fille du franc juge. V auteur n'a point traité dans son drame les questions historiques que soulève l'existence de ce fa- ' meux Saint- Wehme qui fut une des institutions les plus curieuses et les plus terribles du moyen âge; il s'est contenté de faire tenir dans ce cadre une action qui emprunte ses plus grands effets aux passions de l'âme humaine, à l'amour, au dévouement, à la vengeance. Sigis- 64Ô REVUE NATIONALE. mond , empereur d* Allemagne, pour frapper plus sûrement le tribu- nal des invisibles, s'empare de la fille du grand-juge flcrman, et force le père à opter entre la nécessité de voir mourir son enfant ou de li- vrer ses associés à la justice impériale. Le père l'emporte sur le sec- taire, Herman traliit les siens et se poignarde. Sa fille meurt au mo- ment où Ton conduit à Véchafaud son amant condamné par suite de la trahison de son père. Telle est dans sa plus simple expression la don- née de ce drame, qui contient des scènes touchantes et des eflfets vigou- reux. On souhaiterait parfois un pqu plus de correction et de fermeté dans le vers toujours coulant, du reste, et bien taillé pour le dia- logue, ce qui est une grande qualité. M. Adolphe Carcassonne se contente un peu trop facilement et ne vise pas assez pèutrôtre à la propriété, à la netteté de l'expression. Le vers est un peu çonmie le piano , c'est un instrument dont tant de gens jouent si bien , qu'il n'est plus permis d'y être médiocre. M. Carcassonne a tout ce qui ne s'ap^ prend pas, c'est-à-dire la verve poétique et l'inspiration; ce qui s'ap- prend , il le possédera quand il voudra s'en donner la peine. J'ai entendu dernièrement au Tliéâtre-Italien les vers d'un poète marseillais comme M. Adolphe Carcassonne. Les Poèmes de la Mer^ arrangés et mis en musique par M.^ Wekerlin , forment une compo- sition fort agréable à entendre. Mais voici un poëte plus poète que tous les autres, quoiqu'il écrive en prose, qui se prépare à faire entendre une symphonie in-dix-huit, intitulée la Mer. Après avoir volé comme l'oiseau et comme l'insecte , M. Michelet veut nag^r comme le ppîsson. Des nageoires 1 des nageoires t L Insecte et V Oiseau vont avoir leur complément indispensable. Mais voyez le sort de ce malheureux poisson! il est si méconnu, si impopulaire, que son novu ne peut pas même servir de titré à un livre dont il est le sujet. Vous trouverez peut-être que M. Wekerlin se hil^te bien de donnejc le signal des concerts cette année. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut bien que les concerts commencent. Le mois ne fait rien à l'af- faire. Qu'elle s'ouvre en déce^nbre ou en janvier, la saison des con- certs jn'en est ni plus ni moins brillante. Le public se préoccupe tou- jours fort peu de ces réunions muâcales, qui sont comme le dîner en ville, éternellement composées des mêmes plats, et où Ton n'invite que ses connaissances. Le beau temps de la musique est passé» et les modernes Parisiens ne se soucient plusguère de mélodies. Je dis cela bien bas de peur d'être entendu par une foule de compositeurs, et surtout par M. Aimé Maillart. L'auteur des Pêchçurs de Catane se récrierait fort contre mon assertion, lui qui vient d'obtenir au ThQâtre* Lyrique un succès d'autant plus méritoire que le libretto n'y a guère contribue. REY€£ DE LA QUINZAINE. 647 On retrouvB dans la aouvelle paiiHion xle AL Maillart/les qualiéés habUuollesdececOHipositeur, avec plus d* ampleur etdedéveloppement. Cette propension qu*il a toujours montrée à élargir le cadre de Topér»- comîque est trës-¥isible dans leys Pécheuwét Catcnt; comme elle ett naturelle et justMée par le taleot^du compositeur, elle ne nuit point à reffet de sa musique, et lui doimeun cacbetparticulier d* originalité. M. Maillart trouve la mélodie, et quand il Ta trouvée, il la déydoppe avec un goût exquis. C'est un hardi et élégant ciseleur en notes, iine espèce de Benvenuto Cellini musical. Il n*est pas un morceau du nouvel opéra qui ne frappe par sa désinvolture et par sa distinction. Quelques-uns sont d*un effet puissant : le finale du deuxième acte, entre autres, et la scène si touchante où Nella, presque folle, redit tous les airs joyeux de sa jeunesse. La barcarolle qu'elle chante sous le poignard de Cecco n'émeut pas moins le spectateur. Il y a dans cette partition plusieurs romances et chansons, ainsi que l'usage le com- mande. Elles sont toutes charmantes, et du plus heureux tour; la chanson de l'hirondelle surtout est fort bien chantée par une débu- tante, car. M. Maillart a eu le courage de confier les deux rôles prin- cipaux de son opéra à deux élèves sortis du Conservatoire cette année, mademoiselle Baretty et M. Perchard, tous les deux, il est vrai, avec un premier prix de chant, et cette audace a été récompensée par le sucoès des deux jeunes artistes. Voilà donc le Théâtre-Lyrique avec une nouvelle pièce à recette* qu'il doit encore à M. Maillart. On aime à voir réussir ce compositeur, et surtout ce théâtre qui rend de si grands services à l'art, et qui attend toujours une subvention, qu'il serait bien temps de lui accorder. Je ne terminerai pas cette longue lettre sans jeter quelques fleurs sur la tombe qui va s'ouvrir dans quelques jours pour l'année 1860. Sa fin a mieux valu que ses commencements. Son dernier souffle a été un souffle de liberté. Que ce souffle lui survive du moins, et qu'il # rafraîchisse et purifie l'atmosphère lourde et brumeuse sous la- quelle toutes les fleurs d€ l'intelligence dépérissaient lentement. Les arts et la littérature ne sauraient vivre sans la liberté. Déjà les journaux se relèvent et respirent. Il n'y a plus au ministère de Tin- térieur une direction de la presse. Quelque élevée et bienveillante que se fût toujours montrée cette direction, le journalisme, ne rele- vant plus que de lui-même, cherchera à se rendre plus digne de son indépendance. Les années qui s'écoulaient ne nous laissaient jus- qu'ici que des regrets; celle qui vient de finir nous lègue des espé- rances; aussi je lui pardonne tous ses petits méfaits, et surtout l'in- vention de ces albums de photographies-miniatures que dans ces 648 aBYUB NATIONALE/ ■ temps voisins du jour de Tm on donne en étrennes à des dames et à des jeunes filks qui ne connaissent pas, en général, les illustrations souvent fort peu orthodoxes dont ils sont remplis. Cela expose les gens à de fort rudes épreuves. Figurez-vous rembarras d'un infor- tuné visiteur obligé d'expliquer, comme moi Tautre jour, à trois demoiselles d*outre-Manche, à trois roses d'Albion, ce que c'était que Rigolboohe I Agréez, etc. • Paul Babnier. H. Louis de Loménie a cru devoir informer le publie, par une note insérée dans plusieurs joumaux , qu'il était devenu complètement étranger k la direction et à la rédaction de la Itemie nationale. Nous n aurions pas pris cette peine, en ce qui nous concerne, mais puisque M. de Loménie pense que ce fait peut offirir quelque intérêt, nous le confirmons avec empressement. CnARPENTIBa. CHRONIQUE POLITIQUE 25 décembre 1860. Nous avons au dix-neuvième siècle un certain nombre d'hommes d'imagination appelés statisticiens que nous payons pour nous dé- montrer à la fin de chaque année que nous avons été heureux, que nous avons été grands, que nous avons été bons, et que l'humanité nous devra d'immenses progrès en tout genre. C'est là une satisfac- tion qui est éminemment consolante, si elle n'est pas très-philoso- phique. Quant aux esprits mal faits, étrangers à l'art de grouper les chiffres, et qui n'apportent à cet examen qu'un esprit de chagrine exactitude, il est difficile d'imaginer une tâche plus ingrate que la leur. C'est en efiTet une merveille de voir combien les prestiges s'éva- nouissent loi^qu'on soumet une année à ce jugement sommaire que l'Egypte faisait dit-on subir aux morts. Les exploits dont nous sommes les plus fiers, prennent des proportions tout à fait inattendues à mesure qu*bn les fait rentrer dans le grand cadre des choses humaines. On s'étonne alors et du néant de la statistique et du peu qui reste de tant de bruit; on s'explique les vides immenses qu'offrent les siècles; on est effrayé du petit nombre de noms que l'histoire dédaigneuse consent à retenir. Entre cet optimisme intrépide et ces retours salutaires, mais tou- jours un peu décourageants, il y aurait place pour une satisfaction d'un genre plus pratique, qui consisterait à ne voir dans cet examen rétrospectif qu'une sorte d'inventaire des leçons que contiennent les événements et des semences heureuses que l'avenir doit faire fructi- fier. Une seule raison d'espérer et d'agir au milieu même des plus tristes mécomptes est une force d'un prix inestimable. A ce titre, l'an- née qui s'achève a du moins cette supériorité sur ses ainéès, qu'elle nous lègue à nous, hommes de l'opinion libérale, unepossibilitéy c'est- à-dire un puissant moyen de réalisation pour les principes qui nous sont chers. Elle nous lègue en même temps un exemple que nous ne saurions trop méditer, et dans lequel nous trouverons plus d'une règle de conduite. Elle nous a fait assister à la reconstitution d'une nationalité, événement infiniment rare dans le cours des siècles. Cette entreprise a été menée à bonne fin grâce à des miracles de discipline, de persévérance et d'habileté. Et nous aussi, nous avons une nationa- lité à reconquérir ! nationalité toute différente, il est vrai, et que les hommes placent dans les grandeurs de la vie libre, dans le progrès des Topie 1. — 4*^ Livraison. 42 650 REVUE NATIONALE. instituiioii& et des mœurs, dans Télévation du niveau des intelligences et des caractères, maisnatîoiialité que noue a\T)ns possédée» et qui un instant fut môme une suprématie. Pour la relever, nous sommes tenus d'user de tous les moyens qui se trouvent à notre disposition, quels que soient leur origine ou leur petit nombre. Nous n'avons pas le droit d'être blessés qu'on nous les restitue, puisque nous avons souf- fert qu'on nous les prit. Les Italiens nous montrent ce qu*on peut £iire avec de petits moyens. Comme nous, ils ont été protégés phis parfois qu'ils ne le désiraient. Comme nous, ils ont vu venir à eux des programmes qu'ils n'avaient point conçus; ils ont tout accoté, tout adopté, et avec une bonne volcmté tellement créatrice que sous cette étreinte passionnée l'œuvre étrangère a subi une métamorphose qui l'a rendue presque méconnaissable à ses prc^es auteurs et en a fait une véritable inspiration nationale. Toute la question est de savoir i^ l'opinion publique voudra en France- entreprendre une opération analogue, car si elle le veut elle le peut. On l'en sollicite, on va au-devant d'elle, on la presse de mettre elle-même la main à l'œuvre, de faire entendre ses conseils et ses réserves. Sans doute, il y a quelque chose d'humiliant pour elle à être devancée par une initiative dont peut-être elle n'attendait pas ce ser>ice, et de là probablement sa lenteur à se prononcer. Maôs y a4-il là de quoi autcHÎser ses ennemis à transfoniker cette latitude nécessairement passive en une accusation d'indifférence ou d'impuis- sance? Le rôle de l'esprit public ne fut-il pas mille fois plus passif encore en 1815 lorsque les libertés constitutionnelles lui furent en quelque sorte imposées par l'invasion étrangère? Cela signifiait-il qu*il ne fût pas disposé à s'en servir? Qui eût soupçonné à ce moment que sous cette surface muette et immobile se cachait déjà toute armée la jeune et brillante phalange qui fit la restauration et 4830? Quel signe extérieur, quel mouvement, quelle palpitation avaient jusque-là révélé son existence? Et pourquoi la génération encore ign sinon avec une impartialité complète. Il n'a pas de peine à démontrer que, sur plusieurs points , notamment sur celui de l'extradition des esclaves fugitifs, les États du Sud ont la légalité pour eux. Mais la légalité, dont on a quelque peu abusé depuis Caïphe et Pilate, n'est pas le dernier mot de la justice, et cela prouve qu'il y a là une légalité à refaire et rien de plus. Quoique puisse dire l'hono- rable président, il nous sera toujours difficile à nous autres Européens d'imaginer que, lorsqu'on parle « des droits sacrés d'une propriété dont on n'est responsable que devant Dieu, » on fait allusion au droit de mener un homme au marché comme un bœuf ou un mouton. Nous avons peine à comprendre que lorsqu'on dénonce « la violation de tous les principes de la justice et de la charité chrétienne, » on désigne par là un droit d*asilc qui est consacré aujourd'hui par la législation de tous les peuples civilisés, une sauvegarde accordée par la pitié à cette pauvre proie humaine lorsqu'elle parvient à échapper le plus souvent en lambeaux, à la main de ses chasseurs. Et, si ce langage est employé par le premier magistrat d'une grande nation s'adressant au public dans la circonstance la plus solennelle, nos idées s'en trouvent complètement bouleversées. ^ M. Buchanan, après avoir envisagé les suites probables d'un con- flit, indique avec une apparente impartialité le moyen légal que la constitution des États-Unis off're de terminer la querelle d'une façon pacifique. La constitution américaine autorise, en effet, sa propre révision , à condition que les amendements qu'on voudra y intro- duire soient proposés par les deux tiers des chambres du Congrès «fiO REVUE NATIONALE. et ratifiés par les législateurs des trois quarts des Etats. On a là, selon M. Buclianan , un moyen tout simple de fixer le sens des points douteux ou controversés. Mais ses préférences se trahissent par la façon dont il détermine ces points. Il veut d'abord qu'on reconnaisse expressément le droit d'esclavage dans les États où il existe, bien dif- férent en ceci des illustres auteurs de la constitution qui, ne pouvant le détruire, ont évité même d'en prononcer le nom. Il demande que le droit d'extradition reçoive une application rigoureuse. Il propose enfin que le droit d'esclavage soit admis dans les territoires qui n'ont pas encore rang d'État, qu'ils y consentent du non. Selon lui, ces territoires sont le bien commun de tous les États, et chacun de ces derniers a le droit d'y introduire ses propriétés jusqu'au jour où le territoire acquiert celui de faire acte de souveraineté en devenant lui- même un État. Mais que reste-t-il de cette argumentation , si les ter- ritoires sont considérés comme la propriété, non de chaque Etat, mais de l'Union elle-même, c'est-à-dire du représentant de la volonté générale, d'un être collectif qui a un rôle , des droits, des devoirs, des intérêts essentiellement distincts des convenances particulières des membres de l'association? Quoi! une institution aura contre elle et le gouvernement fédéral et l'unanimité des populations territoriales chez lesquelles on cherche à l'introduire , et il leur sera défendu de se protéger contre cette invasion? Et c'est en faveur de l'esclavage qu'on fera cette monstrueuse exception au droit commun? L'assurance avec laquelle ou émet de telles prétentions montre assez que les partisans de l'esclavage croient n'avoir aucun danger sérieux à redouter de l'ex- pédient proposé par M. Buchanan. Ils sont sûrs d'avance que leurs adversaires ne réuniront pas une majorité suffisante pour faire triom- pher constitutionnellement leur opinion. Il est donc assez vraisem- blable qu'il ne sortira de là qu'un essai de conciliation qui ne satis- fera personne. Mais cette tentative n'en aura pas moins porté à l'esclavage des coups irréparables , en donnant un retentissement nouveau à toutes les réprobations qu'il soulève, et ses partisans se repentiront trop tard de l'avoir provoquée. Ils ne savent pas à quel point toute parole leur est funeste. N'ont-ils donc jamais entendu dire que c'est le verbe qui affranchit? Il n'est qu'un seul compagnon dont puisse s accommoder impunément la servitude, c'est le silence , frère de la mort. P. LANfUEY. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE Les grandes Ipîvewtions anciennes et mo- dernes dans les sciences, rindustrle et les arts, par Louis Figuier. La science, après avoir été un mystère au moyen ùge, puis un luxe dans les temps plus modernes^, est devenue de nos jours un besoin général. Elle tend vi^sibiement à descendre des hauteurs un peu ardues où elle se complaisait jadis, au sein d'un isole- ment majestueux, pour se mêler davantage à la foule, et les secrets qu'elle livrait hier à de rares initiés, elle les offre aujourd'hui à tous les esprits de bonne volonté qu'em- porte un déîiir sincère d'apprendre. Le nouvel ouvrage de M. Louis Figuier, n'eût-il point d'autre mérite, aurait encore celui de marquer une étape en avant vers ce but trop souvent oublié, dédaigné même, et qui s'appelle : la vulgarisation des con- naissances. C'est donc une idée heureuse que celle qui a présidé à la publication de ce volume, venant offrir, parmi les livres d'images et les contes moraux à l'usage des enfants, quelques connaissances utiles, sous une forme concise et toujours claire. Il y a là une tentative que nous devons encoura- ger, et qui mérite un accueil tout particu- lier de la part du public. L'imprimerie, la gravure, la lithogra- phie, la poudre, la boussole, les horloges, la porcelaine, le télescope, le microscope, le baromètre, le thermomètre, la vapeur, l'électricité et ses différentes applications, l'éclairage, la photographie, le stéréos- cope, le drainage, tels sont les principaux sujets traités dans ce recueil. Des gravures explicatives accompagnent le texte, où nous retrouvons les qualités précieuses qui ont fende la réputation de M. Louis Figuier. Elles ont toutes une source commune : l'écrivain veut instruire ses lecteurs, et ne songe point à les éblouir. Le Chemin des écouers, promenade de Paris à Marly-le-Roy , en suivant les bords du Rhin, par X. B. Saiutine. Chaque mois a ses productions spéciales et qui reviennent d'année en année avec une parfaite régularité. Si avril donne des fleurs et septembre des fruits , décembre , en revanche, apporte dans ses brouillards les livres d'étreanes. Mais, de même qu'il y a des fleurs sans parfum et des fruits sans saveur, il y a aussi des livres d'étrennes dont la banalité affecte péniblement , et q«i n'ont d'autre esprit que l'esprit de circons- tance. Que ceux-là se pavanent en paix sous leur belle couverture en veau gaufré, et qu'ils étalant aux yeux éblouis leurs tranches ri- chement dorées : nous n'irons pas les trou- bler dans la quiétude de leur vanité. Ce- pendant, iMirmi leur foule bigarrée, on rencontre parfois une œuvre où le texte le dispute avantageusement à la reliure, et l'on aurait tort, à cause de son bel habit, de la confondre avec tous les sots endiman' chés qui l'entourent. Il en est ainsi pour le Chemin des écoliers de M. Saintine. La plume distinguée do l'auteur de Picciola ne pouvait écrire des pages vulgaires et sans intérêt. 11 y a des enfants de toutes les tailles, et les plus grands ne sont peut-être pas ceux qui liront avec le moins de plaisir ce nou- veau volume , malgré les charmantes gra- vures qui l'accompagnent. Que ce malgré ne semble pas un paradoxe* Si , du temps de Beaumarchais , ce qui ne valait pas la peine d'être dit, on le chantait, de nos jours, trop souvent , ce qui ne vaut pas la peine d'être lu , on l'illustre de gra- vures sur bois ou sur acier. Dans le Chemin des écoliers^ le dessina- teur n'est point venu au secours de l'écri- vain , aûn de suppléer à la fêle de l'esprit parla fête des yeux. lisse sont, au contraire, artiste et penseur, donné fraternellement la main , et cette union de ^eux forces com- plémentaires a produit un bon livre, qui est aussi un joli volume. Guy LiviNGSTOifi,oai 0«/rancc par George Alfred Lawreuce, traduit par Ch. Ber- nard Derosne. Dans Guy Livingstonc, comme dans la plupart des romans anglais, ce qu'il y a de vraiment remarquable et réussi , ce n'est pas le roman lui même. L'intrigue est des plus simples, pour ne pas dire des plus vul- gaires; les événements ne sortent pas du thème commun de la Tie journalière, les 602 REVUE NATIONALE. péripétie» n*ont rien d'inattendu, ni de particulièrcmenl attachant. C'est l'Iiistoire de deu\ jeunes gens qui t'aiment et fie l'orgueil se'pare ; ils s'éloignent l'undefta- tre , mais blessés tous deux d'yne blessure mortelle , h. laquelle ils succombent , faute d'avoir su , au moment opiwrtuii , se ten- dre une main amie et se pardonner un tort liiYokMitaire. Ils n ont passu pmUqoer l'on- tin de« offenses, parce qu'ib d'odI pas su i^MiUier assez eux-mêmes. Quand l'amour eureui a laomeiitaDémeut amolli les Û- dc leur coeur, quand la passion a euin ëompté la personnalité et qu'ils ont voulu Mre heureux , au lieu de se montrer fn*ands, fl était trop tard. Guy Livingstone redevient m# liomme fkibie et sensible aux piedt du lu où agonise sa fiancée ; et cet amour qu'il • lacHfié au sentiment égoïste 4'iine dignité maladive , cet amour, qui pointât et devait le fkire vivre , le tue à son tour. Cette rapide et bien incomplète Analyse «Arait à indiquer, s'il le fallait, que les penonoages du drame sont Anglais. Eux seuls, en eiTet, possèdent aujourd'hui cette ferlé prcMiue sauvage , ce respect du moi , dont recueil est la dureté , cette individua- lité accentuée , contre laquelle viendraient •e briser les enchantements d'Armide et les grâces irrésistibles de Calypso. Ce qui fait donc l'attrait et le mérite de m roman , ce sont ks caractères vigoureux ëti personnages, la violence contenue , l'é- nergie fï*oiie avoir surtout visé à la sincérité ; sans sacrifier à on respect exagéré des convcnanoea, comme Walter Scott , sans poursuivre me thèse sociale , oomme Dickens , sans dessiner avec un crayon mordant et satirique le« travers de ses compatriotes, comme Thackeray , il a purement et siiuplement étudié une pas- sion et reproduit un caractère. Là est son originalité, et Ton pourrait intituler son ro- man : La paêsion chez un Anglais. Quant an roman lui-même , il est assez mal combiné , suivant l'habitude britanni- que. Les Anglais, en effet , ne sont pas ar- tistes, ou, du moins, necon^oivent pas l'art de la mî^me façon que les Français. Ils se préoccupent médiocrement des proportions et de l'unité d'action. Peu leur importe que le fil de l'intrigue se brise à chaque ins- tant ponr se renouer à d'autres flU , et qoe les épisoiles envahissent et recouvrent , à la (aire disparaître , la péripétie principale. Pour eux, les événements et les complica- tions fortuites de hi vie ne sont qu'un pré- texte à mettre en jeu des caractères. Dans leurs ceuvres, il y a moins de goût et pkis de vérité que dans bps œuvres. HJSTOIEE DB Lk PtÉDICATION ptrmi los réformés de France, au dix-eeptième siè- cle , par A. Vifiet. Qui s'occupe ai^ovd'hui , excepté qmà- ques théologiens et quelques savants cu- rieux, des prédicateurs protestants du dix- septième siècle! 11 est bon cependant de rappeler aux nouvelles générations les noms et les travaux de ces hommes qui opposè- rent aux persécutions de Leurs ennemis une conviction si inébranlable, un courage si stoYque ; de ces hommes qui surent unir à une fidélité complète au plus tyrannique des gouvernements une indépendance véritable de l'esprit et du cceur. Puisse leur exemple nous enseigner que l'homme énergique sait garder libre sa conscience dans tous las temps et sous toutes les lois, et que la force ne réside pas toujours dans la violeuace, comme nous sommes trop souvent portée à le croire. Grâce à ce livre, toute une litlératiiBe intéressante , et qui allait chaque jour ae perdant au sein de l'oubli , nous est raati- tuée , et la belle langue du dix-septtèaae siècle rajeunie et transformée, pour ajtesi dire , par son applicatian à des idées nou- velles, se remet à vivra sous nga yeux. Est-il, d'ailleurs, Mcessalre de ram^eJe^ à nos lecteurs l'esprit élevé, la cœur droU, le jugement si sûr, le goût si ferme de \l- net? N'ont-ils pas apprécié déjà ces quaUiés dans V Histoire de la littérature française au dix-huitième iiècUf autre œuvre poethume du même écrivain? Arthur Arnould. CHARPENTIER, propriétaire-gérant. Droit de reproducUou réservé.