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REVUE

NATIONALE

ET ETRANGERE

POLITIQUF, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE

PUBLIÉE PAR M. CHARPENTIER

TOME PREMIER

PARIS AU BUREAU DE LA REVUE NATIONALE

19, RUE DE L'ARRRE-SEC, 19

1860

Réterra de ioui droits

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L'ÉTAT ET SES LIMITES

Tdêen Xli tinem yenwsh die Grenxm der Wirksamkeit des StoaU lu bêttimmen, Ton Wilhelm loa Bumboldt^ Berlin 185 1. Der Einfluesder hemchenden Ideen det 19 Jahrkundertt aiafden StcMt, TOD Baron Joteph EœUoBs; Leipiig, 1854. On Liberty ^ by John Staart Mill ; Loodoo, 1859. la Liberté, pv Julet Simon ; Paris, 1859.

Depuis que les méthodes d'observation ont renouvelé les sciences physiques, en nous montrant partout des lois générales qui règlent et expliquent Tinfinie variété des phénomènes, il s*est fait une révo- lution de même ordre dans les études qui ont Thomme pour objet. Que se proposent aujourd'hui la philosophie Thistoire, l'économie politique, la statistique, sinon de rechercher les lois naturelles et morales qui gouvernant les sociétés? Entre Vhcmime et la nature il y a sans doute cette différence, que l'un est libre tandis que l'autre suit une course inflexible, mais cette condition nouvelle complique le problème et ne le change pas. Quelle que soit la liberté de l'individu, quelque abus qu'il en fasse, on sent que Celui qui nous a créés a du faire entrer ces diversités dans son plan ; le jeu même de la liberté est prévu et ordonné. En ce sens il est vrai de dire avec Fénelon que l'homme s'agite et que Dieu le mène. Nos vertus, nos erreurs, nos vices, nos malheurs même, tout en décidant de notre sort, n'en servent pas moins à l'accomplissement de la suprême volonté.

'Découvrir ces lois qui régissent le monde moral, telle est l'œuvre que se propose le philosophe politique. Aujourd'hui on ne croit plus que Dieu,, mêlé sans cesse à nos passions et à nos misères, soit tou- jours prêt à sortir du nuage, la foudre en main, pour venger l'inno- cence et châtier 1^ crime. Nous avons de Dieu une idée plus haute; Dieu choisit son heure et ses moyens, non pas les nôtres. Yeul-il

6 REVUE NATIONALE.

nous punir ou nous ramener, il lui suffit de nous livrer à notre propre cœur ; c*est de nos désordres mêmes que sort Texpiation.

Si on n'attend plus de la justice divine ces coups de théâtre qui dénouent le-dniieed^ façon tierriblè et soudaine; eikx>re moini 8*ima- jgine-t'on qu'un grand homme paraisse subitement au milieu d'une société inerte, pour la pétrir à son gré, et Tanimer de son souffle, ainsi qu'un autre Prométhée. Le génie a sa place dans Thistoire, et plus large qu*on ne la lui mesure de nos jours, mais le héros n'arrive qu'à son heure ; il faut que la scène lui soit préparée. Â vrai dire, ce n'est qu'un acteur favori qui joue le premier rôle dans une pièce qu'il n'a pas faite. Pour qiie César soit possible, il faut que la plèbe romaine, avilie et corroaipue, en soit tombée à denutnder un maître. Â quoi bon la vertu de Washington, si le général n'eût été compris et soutenu par un peuple amoureux de la liberté?

On sent cela ; mais par malheur la science est nouvelle et mal établie. Rassembler les faits est une œuvre pénible, et sans éclat ; il est plus aisé d'imaginer des systèmes., d'érigé un élément particalier en principe, udiversel, et de rendre, raisoa de tout par un mot. Be Iki ces brillantes: théories qui poussent et tombent ea une saitoo ! influence delaraceotidu<dimat, loi de décadeoce, de retour, d'oppo- sition, daprogrès. Bien de plu» ingéaieux que lesidées de Vioo, de, Herder, de Hegel ; mais il esVî trop évident que malgné des partier solidesi, ces constructioas* ambitieuses ne r^iait.sur rien. Antres vers de ce&focces fatales-qui entraînent l'humanité viers une dtslmée- qu'elle ne peut fuir,rOii [daoer la lib»^? Quelle part d'action' et dt*^ responsabilité re8le4i-ii à. Tindividu? On: dépense beaucoup à'esptii^ pour tourner le problème au lieu^le le réseodre;^ maie qu'impertèntl ces poétiques chimèpes? la seulechose qui nous intéresse est Iv-seule qu^on ne nous dise pas».

Si. l'on veutéorire une philesophia da L'histoive que puisse 9mwt la science, il faat changsp de méthode et mveair à robservation. H^ ne suffit pas d'étudier les événements: qui ne sent que des effets, il- faut étudier les idées qui ont amené ces événements, car ces idées* senties causes, ei c'est que paratt la Utaié.. Quand on' aura? dressé la généalogie des idées^.q^and ob saura >qiielib éducation chaque siècle a reçue y oomment il a corrigé et onnplété l'expérience dey ancêtres, alors il sesa possible de; conprendns la course du passée peai*^tre même de pressentir la. marche de l'avenir..

Qu.'on ne.s!y tsompe: pas^ Lai vie des.' sodétés^ ooiame celte des'

L'ÉTAT ET SRS LIHITBS, 7

individus, est toujours régie et détermiuée par certaineB opinions, par une certaine foi. Alors même que nous n'en aTons pas conseienee^ nos actions les plus indiCEerentes ont un prindpe arrêté, un fonde* ment solide. C'est ce qui explique l'universelle influence de la rdigîon. Si l'on prend un homme au hasard, ce qui frappe à pre- mière vue, c'est son égoîsme et ses passions j peut-être même en toute sa conduite n'aperçoit-on pas d autre mobile ; si l'on prend toute une nation, on voitqu'au-^dessousde ces passions individuelles quisecon- trarient et se balancent, il y a un courant d'idées communes qui finit toujours par l'emporter. Ouvrez l'histoire ; il n'est pas un graai peuple i qui n'eût été le porteur et le représentant: d'une idée. La' Grèoe n'iest-ellepa» la patrie des arts et de la philosophie, Rome le modèle du gouvernaiient et de la politique, Israël l'expression du mono» théisme le plus pur ? Aujourd'hui, qu'est-ce qui représente pourmms la science^ n'est-cepas l'Allemagne? l'unité, nW-ce pas la France? la liberté politique, n'est-ce pas l'Angleterre? Voilà une de ces vérités évidentes qui s'imposent à la science, et qu'ilJuiifaut examiner.

Faire i'histoirp des- idées, en .suivie f^s à pas la< naissance^ le dév^ loppement; chute ou ila> transformation, c'est aujourd'hui Tétude la pliis nécessaire, celle qui chassera de Thistoire ce nom de hasard - qui n'est queTexcuse de notre ignorance i Ainsi obs^vées^ la reli- gion, la politique, la science, les lettre», les arts ne sent plus quelque cbosed'extérîenr, l'objet d'une noble curiosité, c est une part de nous- mêmes, un élément de nob*e vie morale. Cet élément, nousiravonsrreçu de ti09pèresr comme le «lo^ qu'ils nous ont <knné; le r^ter est impossiUè ; ,1e niodifier, voilà notre couvre 4e chaque joUn C'^st le : règne de la libertés

Gés altérations qui se» fontipeo à peu par l'efibrt de l'esprit bomain, . c'est 4e'plas curieux* et< le plus utile spectacleque nous^offrerhistoire^ Les géhératioBS' sont entraînées par certains courants' qui j partis d\me foiUlé origine, giDssfssentilentement^ puis s'épandentau loin, etaprëis avoir tout couvert du bruit de leurs eaux, s'affaiblissent et se perdent comme le Rhin en des sablessans nom. Cherches IVmgine de lâr*réfoniie, il vous faudra Tementer en tâtonnant jusque dans la nuit dti moyeer'^e ; mais au temps Widef et ide Jean Hus, on entend lldée qui monte et qui gronde, prêle à^ tout^renversér. Deax sièetes; après:Lutber le fleuve est rentré dans «on lit ; dècettè furie religieuse qni a bouleversé l'Europe il ne resteque des querelléede théologiens ; c>èftt à' d'antres désm^ que * Vbumamté s'abandonoe. coounence

8 REVUE NATIONALE.

ce -violent amour d^égalité qui triomphe avec la réyolution fran- çaise? nul ne le saurait dire, mais longtemps avant 1789 on sent le souCQe de Torage, on voit tomber pierre à pierre cette société décré- pite, que ne relie plus ni la foi politique ni la foi religieuse ; chaque jour précipite la ruine qui va tout écraser. Ce vieux chêne féodal, à Tombre duquel tant de générations ont grandi, qui le fait éclater? une idée I

Ces forces terribles qui changent la face du monde, ne peut-on les suivre que dans Thistoire? Faut-il que Texplosion les ait épuisées pour qu'elles nous livrent leur secret. Quand l'idée est toute vivante n'en peut-on mesurer la puissance? est-il impossible d'en calculer la courbe et la projection? pourquoi non? L'humanité n'a-t-elle pas assez vécu pour se connaître elle-même? Qui empêche de constituer la science morale à l'aide de l'observation ? En viendra-t-on à la découverte de lois certaines, flnira-t-on par prévoir l'avenir? oui et non, suivant le sens qu'on attache au mot de prévision. L'astronomie nous annonce à jour fixe une éclipse qui n'aura lieu que dans un siècle, elle ne peut nous dire quel temps il fera demap ; elle connaît la marche fixe des corps célestes, les phénomènes variables de l'at- mosphère lui échappent. Ainsi en est-il de la science politique. Elle ne vous dira pas ce que la France fera ou voudra dans six mois ; il y a dans nos passions une inconstance qui défie le calcul ; mais peut- être TOUS dira-t-elle avec assez de vraisemblance ce que la France ou l'Europe penseront dans dix ans sur un point donné.

Cette assertion, même atnsi réduite, paraîtra sans doute téméraire; j'en veux faire l'expérienoft.à mes dépens. Au risque de passer pour faux prophète, je me propose d'étudier une idée qui, méconnue au- jourd'hui, réussira, selon mdi, dans un prochain avenir. Cette idée, qui du reste n'est pas . nouvelle , mais dont l'heure n'a pas encore sonné, c'est que l'État, ou si l'on veut la souveraineté, a des limites naturelles finit son pouvoir et son droit. En ce moment, si l'on excepte l'Angleterre, la, Belgique, la Hollande et la Suisse, une pa- reille idée n'a point de cours en Europe. L'État est tout, la souverai- neté n'a pas de bornes, la centralisation grandit chaque jour. A ne considérer que la pratique, jamais l'omnipotence de l'État n'a été plus visiblement reconnue; à considérer la théorie, cette omnipotence est sur le déclin. Tandis que l'administration avance de plus en plus, la science combat cet envahissement, elle en signalé l'injustice et le danger. Combien de temps durera cette lutte? il est difficile

L*ÉTAT ET SES LIMITES. * 9

de le dire ; mais il y a une loi pour les intelligences, et il est per- mis de croire sans trop de présomption que si aujourcTbui une mi- norité d*élite combat pour la vérité, cette minorité finira par avoir avec elle le pays tout entier. -

Pour connaître à fond l'idée régnante, l'idée que se font de l'État eeux qui, en Europe, sont à la tête des affaires, il faut rechercher comment cette idée s'est formée, car elle a une généalogie, elle est fille des siècles, et c'est justement parce qu'elle a grandi peu à peu qu'elle vieillira de même. Son passé nous répond de l'avenir.

Chez les Grecs et chez les Romains (ce sont nos ancêtres politiques), l'État ne ressemble qu'en apparence à nos gouvernements modemes.j Il y a un abime entre les deux sociétés. Chez les anciens , point d'industrie, point de commerce, la culture aux mains des es- claves; on n'estime, on ne considère quelp loisir; la guerre et la poli- tique, voilà les seules occupations du Romain. Quand il ne se bat pas au loin, il vit sur la place publique dans le perpétuel exercice de la souveraineté; c'est une fonction que d'être citoyen. Électeur, orateur, juré, juge, magistrat, sénateur, le Romain n'a et ne peut avoir qu'une vertu : le patriotisme; qu'un vice : l'ambition. Ajoutez qu'il n'y a point de classe moyenne, et qu'à Rome on trouve de bonne heure l'extrême misère près de l'extrême opulence , vous comprendrez que chez les anciens la liberté n'est que l'empire de quelques pri- vilégiés.

Sous un pareil régime, on n'imagine point que personne ait des droits contre la cité ; TÉtat est le maître absolu des citoyens. Ce n'est pas à dire que le Romain soit opprimé ; ma^ s'il a des droits, ce n'est pas enjsa qualité d'homme, c'est comme souverain. Il ne songe pas à une autre religion que celle de ses pères ; le Jupiter Capitolin peut seul défendre les enfants de Romulus. La pensée n'est pas gênée, car on peut tout dire sur le Forum; la parole est publique, l'éloquence gouverne* La liberté n'est pas menacée, qui oserait mettre la main sur un citoyen, fût-il en haillons? On pousse si loin le respect du nom romain, que lai peine s'arrête devant le coupable. Que le condamné abdique, comme un roi qui descend de son trône, qu'il se fasse inscrire en quelque autre cité, la loi ne le connaît plus, la vengeance publique est désarmée.

U est peu nécessaire de juger ces antiques constitutions, elles n'ont pour nous qu'un intérêt de curiosité ; nous avons d'autres besoins et d'autres idées. Une société industrieuse et commerçante a mieux à faire qu'à passer des journées oisives au forum ; la vie publique n'est

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plus qu'une faible part àe notre exislenoe; on est homme avast d*éire citoyea, et si le^ modernes ont une pràention politique, c'est moinft as gouverner par. eux*mêmes que de œntr^er le gouTeraeinent, D'un: autre côté, rimprimerie a détruit l'importancede la place publique» elictéé une. force autrement redoutable qu'une œntaine de pléb^eni ntfisembléft autour de la tribune ; c'est Topinion, élément insaisissable, jA avec lequel cependant il faut compter.* Enfin la religion n'est pas pour nouât une YQÎne cérémonie, ellenous-impese des devoirs et nous donne des* droits sur lesquels l'État n'a point de juridiction. L!imi— tatîo& de l'antiquité ne peut donc que nous égarer; nos pères en^ont faîti la. rude erpériraee quand: des législateurs malhabiles ont essayé do les travestir toiu* à tour en Spartiates et en Romains; mais peut- fttie nous-reste-t-ilde cet antique levain plus- que ne le comporte noire société.

Tanè que Rème fut une république, c'est-à-dire une aristocratie toute-puissante, cette noblesse qoi jouissait d^une liberté souveraine ne sentit pas le danger de sa théorie de l'ÉtaL Cette poignée de pri- vilégiés piUaiile: monde sans se soucier de la servitude qu'elle ré- pandait aui dehors, . de la corruption qu'elle semait au dedans ; maia quand le peuple oit appris à se vendre, il suffit d'une main hardie pour en finir avec le nx)nopole deq[uelques grandes familles ( sous^ pression de la servitude univecselte, la* liberté romaine fut éerasée; tout fut province, il n'y eut plus dans le monde d'autre loi que la volottté doil'^npereur.

Ce qn'était ce despotigme, qoi embrassait tout*^ et auquel on m pouvait échapper que par-là ^mort^ il nousest difficile de l'imaginer,, nous qui vivons' au milieu d'une civilisation adoucie par le christia^ nismejeti tempérée par le voisinage d'autres peuples libres et chré^ liens. Tout'était dans la main de l'empereur, arnu^, finances^ aémi- niitmtion, justice, religion, éducation, opinion, tout jusqu'à' Ir propriété et à«la viedu moindre 'citoyen. Aussif ne faut-il pas s'étonner queide benne heurelësBomains aient adoré Tempereur. Vivant, c'est' un Mimm, une divinité protectrice; mort', c^st un ' Z>tt?t/^j un* dé» géoieitutélaire9<lerempinBf: Danslèliuigage'delti chancellerie, cette' main qui seellè les' loi» est cIMne; les'parolës Fèmpereursont^S' ùMcks'; dansées tithesfNmipeux', ce souverain d'un jour ne laisse même pwà^'lttea'sonéteniflé.

Consient gouvernait l'empereur? par lui-même 'soua Wpremien' Géears^ oamme on en peut juger par les leU^es de Trajan à Pline*,

L'ÊXAT ET SBS LUITES. M

plus tard^ à mesure qnetles deraièresliberiésinuniofpalësVévancmb^ .sent, c'est radministratioa^ ce sont les buteaus qui peusetit et agi»^ se&i.pour le monde entier. Qui étudie les inscriplions, qui ouvre le oode de Théodose ou celui de Justinien, se trouve en face d'une cen» tralisationquiiva toujours-en gramlissant, jusqu'à eeqti^elle ait'étôufié , laseoiété sousson effroyabk tutdle. Si l'<miveut sefair^ . de C6:que pouvait être l'empire au moment de 1-invasion barbare, que^ l'on eonsidère la: Chine d'aujourd'hui. On^ y appr^dra comment; par rexoès même du gouvernement, les* règles les plus sages ^ appl^ quées*par des magistral; intelligents, peuveoti en-^quelques sièoie» énerver un peuple obéissant et le mener à l^esclàvage et^à'la^ mort.

Parmi les cause» de la deeadence impériale, il faut placer, et non* pas- au dernier rang, la fausse idée que les Romains^ se faisaient' de l'État. C'était . Tantique notion de la' souveraineté populaire. En théorie la; république duraii toujours^ le prince n'était que le" représentant de la démocratie, le tribun perpétuel de la plèbe. Quand leB'juriseonsultes dU troisième siède étudient le pouvoir Temp^ reur, ils en arrivent à cette condusion : que la volonté du' prince* a' force de loi; Quod prinnpi placmt le^$* habet- viijorem'; la'raison' qu'ils en donnent esl que* le peuple loi a transmis tous ses pou- voirs. G'esi ainsi que de l'extrême liberté ils iirent Tèxtliftme servitude;

Contre cette théorie qui les écrasait^ on ne voit pas queues Rbmainr aientjnmais'protesté. Tacite regrette la république, et' félicité Trafjau' d'avoir mêlé deux choses qui, à Rome, n'allaient guère de compagnie, le principal et la liberté; mai» il nUmagine pas qu'on puisse limiter' la. souverainetés Des magiMratures divisée», anmieliés et respon^ sables, voilà tout ce qpivavait imaginé la sagesse des anciens; c^^étaitl une garantia politique qui protégeait rindépendance du citdyeir; Ur gaiantieidétiNiite, tout fut perdu et sans nstour.

Pour introduire dan» le mmide unef meFÎHeare* notion de TÉtat, il' ftUut une religion nouvelle; C'est VÉvangilè qui a renversé les idées' antiques; et qui par cela même a ruiné 1 -ancienne société et créé les temps nouveaux. «Rendez à César ce qui est à Césaret à'Dieu cequi- eitàiDieuii'est un^aidàge que nousrépétons'smivent^ sans nous douter qua dans cette maxime aujourd'hui vulgaire il y avait' un démenti deanéà la politique romaine, une déchrationde guerreau despotisme impérial. régnait' une' violenter unité, le Christ' proclamait la s^Mtfatioa; désormais^ dans" le même honmieil fâtloit dlstingner le

12 REYUE NATIONALE.

citoyen et le fidèle, respecter les droits du chrétien, s'incliner devant la conscience de Tindividu^ c'était une réroiotion.

Les empereurs ne s*y trompèrent pas, les grands empereurs moins que les autres. De le caractère des persécutions, caractère qu*on n*a pas assez remarqué. C'est au fanatisme, c'est à la cruauté des princes qu'on fait remonter la caust des persécutions; rien n'est moins vrai : le crime fut tout politique. Ce fut au nom de l'État, au nom de . la souTeraineté enfreinte et des lois violées qu'on emprisonna et qu'on tua les chrétiens. Oté ce monstre de Néron qui livre les pre- miers fidèles au supplice pour détourner la haine populaire sur une secte méprisée, quels sont les empereurs qui persécutent? Est-ce Commode? il est entouré de chrétiens; est-ce Héliogabale ? il ne pense qu'à sa divinité syrienne ; est-ce Caracalla? il n'y a guère de martyrs sous le règne du fratricide. Ceux qui versent le sang des chrétiens, ce sont les princes les plus sages, les plus grands administrateurs, Trajan, Marc-Aurèle, Sévère, Dèce, Dioctétien. Et pourquoi ? c'est qu'ils veulent maintenir à tout prix l'unité de l'État; or, cette unité est absolue ; elle comprend la conscience comme le reste ; il lui faut l'homme tout entier. Quels reproches fait-on aux chré- tiens? ce sont des athées, des ennemis de l'État, des séditieux en révolte contre les lois. Ces accusations nous semblent aussi puériles qu'odieuses, les Romains les trouvaient justes; à leur point de vue ils avaient raison. Les chrétiens étaient des athées au sens des lois romaines, puisqu'ils n'adoraient pas les dieux de la patrie, et que pour les anciens il n'y en avait point d'autres; ils étaient des ennemis de l'État, puisque toute la police de l'empire reposait sur la religion et l'absolue soumission du citoyen; c'étaient des .séditieux, puisqu'ils se réunissaient secrètement au mépris des lois jalouses qui défendaient toute espèce de collège ou d'association. Les reproches que les païens adressaient aux chrétiens sont ceux-là même que sous Louis XIV on faisait aux protestants. Dans une société, qui par l'idée de l'État se rapprochait de la société romaine, les protestants étaient aussi des gens qui méprisaient la religion nationale, qui bri- saient l'unité de gouvernement, qui se réunissaient malgré la défense des lois; c'étaient d'abominables séditieux que le juge envoyait aux galères sans douter de leur crime. Les premiers chrétiens, les protestants du dix-septième siècle avaient-ils raison de ne point obéir à la loi politique? Je réponds oui, c'était leur droit et leur devoir; ils suivaient l'ordre que leur donnait TÉvangile.

L'ETAT ET SES LIMITES. 13

Mais ce devoir et ce droit, les magistrats, romains ou français; ne le comprenaient pas; il en sera ainsi chaque fois que TÉiat, tirant tout à soi , ne voudra rien reconnaître en dehors de sa souveraineté ; Bionarchie ou république, ce sera toujours la tyrannie.

A vrai dire^ cette conception de FÉtat était si générale et si forte, que les premiers chrétiens ne se révoltent qu*à demi contre la loi qui les écrase; ils n*ont même pas Tidée d*une réforme politique qui leur ferait une place dans l'empire. Tout ce qu'ils demandent, :' c'est qu'on ferme les yeux sur leurs paisibles réunions , c'est qu'on les tolère , de la même façon qu'on a toléré les juifs au moyen âge, comme un peuple inférieur dont l'État ne s'inquiète pas. Tertullien est convaincu que si l'empire romain venait à tomber, le monde fini- rait; il lui est plus facile de croire au bouleyersement de toutes choses qu'à la transformation de ce gouvernement qui l'opprime. Origène est, je crois, le premier, qui, avec la hardiesse et le génie d'un Grec, ait envisagé d'un autre. façon l'avenir; lui seul en son temps osa prévoir que le christianisme pourrait devenir la religion universelle sans que la terre et les cieux en fussent ébranlés ^

C'était un de ces éclairs qui passent et s'éteignent dans la nuit. Personne ne releva l'idée d'Origone, personne ne mit en doute l'éier- nité de l'empire. La souveraineté de l'Étal n'était pas un article de foi politique moins arrêté ; cette idée avait jeté de si profondes racines que le christianisme n'en put triompher; a vrai dire, l'Église ne l'essaya même pas. Lorsque Constantin, qui devait aux chrétiens une part de sa fortune , associa TÉglise à sa puis- sance, il n'y eut guère qu'Athanase qui eut je ne sais quelle noble inquiétude, et qui s'efiraya de voir des magistrats poursuivre violemment Thérésie. Les évêques entrèrent avec joie dans les cadres de Tadministration impériale; ils prirent aux pontifes païens leurs privilèges, leurs titres, leurs honneurs, comme ils prenaient au paganisme ses temples et ses fondations; rien ne fut changé dans l'État, il n'y eut que quelques fonctionnaires de plus , et au-des- sus d'eux l'empereur, espèce de Janus religieux , grand pontife des païens, évêque extérieur des chrétiens. Qu'on me comprenne bien ; autant que personne je reconnais que le christianisme a fait une révolution morale, et la plus grande qu'ait vue le monde; l'Évangile a répandu sur la terre une doctrine et une vie nouvelles; nous en

i. Origène, Contre Cehe, VIII, 68.

iA KEVUE NATIONALE,

fÎToos depuis dix^hnit siècles, et je ne vois pas que cette céve divine t'afiaiblisse; tout; ce cpie je reux dire, c*est qu*au quatrième siède, l'Église, la hiérarchie, prit dans l!£tat la place de l'ancien pontifi- cat païen, avec quelques prérogatives de plus. Lesévéques furent bientôt de vrais officiers publics, impecteurs des magistrats, défen- ieurs des cités , protecteurs des pauvres et des opprimés; parfois •nssi sujets plus que dévoués et agents itrop dociles du divin empe- reur. Qu'on ne m'oppose pas Ambroise: repoussant du :parvis: de son église Théodose encore tout sanglant d'une vengeance abominahte^ tous les évéques n'étaient pas des Ambroises ni des Athanascs; avwt même d'être baptisé, Constantin rougissait de l'indiscrète et sacrilég» flatterie d'un évéque, qui publiquement ne craignait pas de comparer l'empereur au fils de Dieu ; cet évéque ne laissa que trop de suo* œsseurs.

Était-ce bassesse d'âme, ambition vulgaire ; n'était-ce pas l'excès ^'un respect religieux pour l'empereur? Les évéques ne voyaient-ils pas dans le chef de l'État un agent divin, un représentant de Dieu sur la terre? Ce sentiment n'expliquerait-il point, sans le justifier, un dévouement qui trop souvent alla jnsqu'à la servilité? C'est à cette tq>inion que j'incline; autrement, comment comprendre cette étroite •liaison de Tépiscopat et de la royauté qui a duré jusi]u'à nos jours? Sossuet ne va guère moins loin que les évéques de Byzance, cepen- dant ce n était pas -une âme ordinaire. Au fond, c'est la vieille idée de la souveraineté de TÉtat qui a pris un déguisement chrétien. Pourvu que le prince serve l'Église et défende les saines doctrines, tout lui appartient, 1 ame aussi bien que le corps de ses sujets. Sous ce masque, on reconnaît l'idolâtrie païenne, le mépris de la conscience et l'adoration de l'empereur. Veut-on savoir ce qu'une pareille 'théorie emportait de danger pour la religion,- que l'on voie ce que 'devint l'Église grecque. De Constantin à Justinien, la législation ne ^ange pas d'esprit, l'empereur ne fait rien sans consulter les évéques qui emplissent sa cour; en arrive-t-on? à la servitude de TÉglise, servitude qui ne s'est jamais relâchée et qu'aujourd'hui on peut étu- dier en Orient, et mieux encore à Moscou.

Tandis que l'empire étend chaque jour cette administration qui répuîse, les barbares s'approchent, et sont bientôt au cœur des pro- vinces. Des bandes farouches ont facilement raison d'une société qui, depuis longtemps désarmée par la jalousie de l'État, n'a même plus le désir de se défendre. Ces barbares apportent avec eux une idée

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nouvelle, qui fait leur force; ils ont un souverain mépris pour cette prodigieuse machine ({ui charme les modernes. Us ne comprennent rieii au p^ple qu'ils défendent ou qu'ils pillent. Pour le Romain^ l'État est tout, le citoyen n'est rien ; pour le Germain, TÉtat n'est rien, l'individu est tout. Chaque chef de iamille s'établit il veut, u/ fms, ut nemtis piacuit, gouverne sa maison comme il l'entend , reçoK la justice de ses pairs ou la leur rend, s'enrôle en guerre.«ous le chef qu'il dioisit, ne reconnaît de supérieur que celui à cpii il se donne, ne paye d'impôt que s'il le vote/ et pour la moindre injustice en appelle à Dieu et à sonépée. C'est le renversement de toutes les idées romaines, c'est le contre-pied de la société impé- riale. Chez les Germains une prodigieuse liberté, une sécurité mé- diocre; chez les Romains une sécurité très-grande, sauf la crainte du prince et de ses agents, une police yigilanie et inquiète, point de liberté.

Cette fière indépendance dura plus d'un jour. Quand le Germain se (Vit établien maître dans les provinces que lui abandonnait la fai- blesse impériale, il façonna la propriété à son image, et la voulut libre comme lui. Sous les deux premières races, quelle est l'ambition des grands et de l'Église qui, elle aussi, devient un pouvoir barbare? c'est d'obtenir une immunité, c'est-à«clire le droit de gouverner sans con- trôle un domaine peuplé de nombreux vassaux. La justice, la police, •l'impôt tiennent à la terre, et la suivent en toutes mains. La féoda- lité n'est que ta Ooraison de ce système; c'est la confusion de la pro- priété et de laisouveraineté. Chaque baron est maître de sa terre, chef dans la guerre, juge dans la paix. C'est envers lui seul que ses vassaux ont des devoirs, seul il est obligé envers le suzerain ou le roi. Nous voilà bien loin de remprre. Plus de centralisation, plus d'unité, une hiérarchie confuse ; à chaque échelon, des droits différents, des engagements divers; le contrat partout, nulle part rÉtat. Aucune administration, point d'armée, point d'impôt; rien qui ressemble ni au système romain, ni à notre moderne société.

Cependant il ne faut pas prendre cette confusion pour l'anarchie; l'anarchie ne dure pas cinq siècles; quel peuple la supporterait aussi longtemps? Si odieuse que la féodalité soit restée dons l'histoire, il ne faut pas non plus lui attribuer toutes les misères du temps. C'est une erreur trop commune que de s'en prendre à une institution tombée, et de rejeter sur elle tous les vices et toutes les souflranccs ; rien ne prouve que le servage n'eût pas été aussi rude sous une royauté sans

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limites. Les colons romains n'étaient pas moins foulés que les serfs du moyen âge ; la fiussie nous montre des paysans esdaves sous une noblesse impuissante et un empereur absolu. Tout au conti^ire, rÉtat les barons prirent le dessus, l'Angleterre, fut aussi le pre- mier pays s'a£Eaiiblit et disparut la servitude. Il y avait donc dans la féodalité autre chose que le despotisme des seigneurs, il y avait une sève énergique ; cette sève qui se cachait sous le privilège, c'était la liberté. Autrement, comment expliquer cette floraison du treizième siècle qu'on ne peut (ibmparer qu'aux plus beaux âges de rhistoire?Un art nouveau naît et s'épanouit, les poètes chantent et transforment des patois vulgaires en des langues qui ne doivent plus mourir; la France, l'Allemagne, l'Angleterre, se couvrent de cathédrales, de monas- tères, de châteaux. Bien aveugle ou bien injuste qui dans ce renou- vellement de toutes choses ne reconnaît pas la seule force qui régénère l'humanité. ^

Toutefois, l'esprit germanique ne suffit pas pour rendre raison de cette renaissance ; il faut faire une grande part à l'Église, véritable mère de la société moderne ; mais cette Église, à qui nous devons ce que nous sommes, ce n'est plus l'Église impériale, c'est une Église transformée, et si je puis me servir de ce mot, germanisée.

En effet, quand les barbares eurent brisé l'empire, ils se trouvèrent campés au milieu d'un peuple qui n'avait ni leur langue, ni leurs idées, ni leurs mœurs. Entre les vainqueurs et les vaincus il n'y avait qu'un lien commun, la religion. Ce fut l'Église qui rapprocha et qui fondit ensemble ce qu'on nommait la civilisation et ce qu'on nommait la barbarie ; deux États relatifs, et alors moins séparés que jamais.

Ce rôle tutélaire de l'Église explique l'influence qu'elle eut sous les deux premières races, et qu'elle conserva durant le moyen âge. Émancipés par la chute de l'empire, les évêques se trouvaient à la fois chefs des cités, conseillers du roi germain, dépositaires de la tradition romaine, aussi puissants par leurs lumières que par leur Icaractère sacré. Tout les soutenait, l'amour des vaincus, le respect (des conquérants, le courant des idées. Dès le premier jour de l'in- jvasion, l'Église, ressaisie de son indépendance naturelle, suivit une politique qui lui livra le monde. Ce fut, toute proportion gardée, la politique romaine appliquée au gouvernement des esprits. Et d'abord l'Église n'entendit plus se soumettre aux autorités de la terre, mais elle ne s'en tint pas là. Portée par l'opinion, Rome, d'auxiliaire se fit maîtresse, et rêva de s'assujettir le pouvoir temporel, non pas

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toutefois qu'elle youlût régner par les prêtres, la fierté germanique ou féodale y eût résisté : tout ce que demandait un Grégoire VU ou un Innocent III, c'est que les rois s'avouassent vassaux spirituels, fils obéissants de TÉglise, et lui reconnussent le dernier ressort.

Dès lors il y eut une conception de l'État toute difierente de l'idée romaine , deux puissances se partagèrent le monde, et ce ne fut pas à la force brutale, mais à l'autorité religieuse, c'est-à-dire au pouvoir moral et intellectuel qu'on assigna la suprême direction des affaires humaines. Clovis aux genoux de saint Remy, Cbarle- magne couronné par le pape, rendaient hommage au droit nouveau. Désormais la religion était en dehors et au-dessus de TÉtat. C'est la première et la plus grande conquête des temps modernes, elle nous a délivrés de la divinité des empereurs, cette honte du peuple romain. .^ Sans doute TËglise et l'État ont souvent noué une alliance dont la conscience a été victime, mais du moins n'a-t-on jamais vh un prince qui, en vertu de la souveraineté, s'attribuât le droit de régler la croyance et d'imposer la foi. Ce n'est pas comme César, c'est comme fils aine de l'Église que Louis XIY persécutait les protestants; il s'in- clinait devant l'Évangile en le vbtant. La loi même dont il se récla- mait déposait contre lui et réservait Tavenir.

L'Église barbare comme l'Église féodde prit au sérieux ce gou- vernement des esprits qufi l'opinion lui déférait. 11 lui fallut l'âmef tout entière des générations nouvelles, elle ne laissa au prince que le corps. Foi, culte, moralf, éducation, lettres, arts, sciences, lois civiles et criminelles, tout fut en sa main. C'est de cette façon que le moyen âge résolvait la difficile question des limites de l'État.

Ce partage entre le pouvoir temporel et l'Église n'était-il qu'un despotisme à deux têt^? Non, l'Eglise fut longtemps libérale, et, l'hérésie mise de côté,, ne s'efiraya pas de la liberté. Rien de plus libre, par exemple, que cette turbulente université de Paris, l'on accourait de toute l'Europe pour remuer les problèmes les plus témé- raires. En un temps le doute n'était que la maladie de quelques âmes aventureuses, comme celle du malheureux Abailard, cette liberté, il est vrai, offrait peu de dangers; on peut tout discuter quand les solutions sont connues d'avance; mais ne soyons pas injijstes envers l'Église, c'est la liberté qu'elle croyait donner, l'opinion ne lui demandait pas plus qu'elle n'accordait. Â tout prendre, au temps de Gerson, renseignement était plus hardi qu'au temps de Bossuet,

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et runiyersité plus indépendante qu'on ne le permettrait ai^ur- dTiuî.

La féodalité n^avait pas étouffé les idées romaines, il y eut àèê Torigine une sourde réaction contre les abus et les violences de la conquête; plus tard^ contre le pillage des barons. Sous le règne de Philippe le Bel, la réaction est victorieuse, le droit romain est sorti de la poudre ; c'est avec le Digeste et le Code que les légistes com- mencent à miner les libertés féodales. Leur idéal, c'est l'État romain, c'est l'unité et l'égalité sous un chef qui ne relève que de Dieu. Une foi, une loi, un roi, c'est leur devise; le roi de France, disent-ils, est empereur en son pays;. ils ODt traduit à son profit la maxime impé- riale, guod principi j)lacuit legis habet vigorem : Si veut le aoi|

SI VEUT LA LOI.

La guerre contre la féodalité dura plus de trois siècles. Le peupb opprimé y soutint vaillamment ceux qui prenaient sa cause en main; mais tandis qu'en Angleterre les barons, pour défendre leurs privi- lèges, y associaient le pays et tiraient des coutumes nationales tout ce qu'elles pouvaient contenir de libertés, les rois de France se conten- tèrent d'accorder au peuple qui les avait appuyés ces garanties civiles que tout pouvoir absolument donner sans s'aflaiblir. Philippe le Bel et ses successeurs abattirent les barons et réduisirent à TobéissaDce ces tyrans subalternes, mais ce fut pour employer à leur seul pro- fit toutes les forces de la France. L'égalité y gagna, mais non la liberté.

Ce serait une trop longue histoire que de suivre cette lutte perpé- ^tuelle de la royauté contre le vieil esprit d'indépendance. L'habileté, ;la force, la ruse, les armes, les lois, les jugements, rien ne fut épar- gné pour reconquérir la souveraineté, pour reconstruire pierre à Ipierre l'édifice impérial. Soumettre au roi les châteaux, les villes, les campagnes, contraindre les têtes les plus fières à plier sous le joug commun, préparer l'unité législative, agrandir l'administration, centraliser le gouvernement, ce fut le travail constant de nos rois et de leurs conseillers. Les princes changent, non pas la tradition; Charles V et Louis XI, François I" et Henri IV, Bichelieu et Louis XIV poursuivent une même pensée: établir l'unité par le des- potisme de l'État. L'idée était grande, le moyen excessif; on peut le demander il menait la France. Admirer en bloc Tœuvre de nos rois, comme l'a fait longtemps Técole libérale, c'est pousser trop loin l'amour de l'uniformité. Nous avons payé assez cher les fautes du

L'KtAT ET SES LIMITES.

poutoir absdu pour qu^il nou^soit permis de critiquer cette politique 4 outrance, qui, après amr tout nivelé, n'a pas même pu maintenir h monarchie.

Ce n*est pas qu'on puisse regretter la chute de la noblesse féodale; W barons -ne défendirent que leurs privilèges, et ne firent rien pour lee libertés natianale^. Leur égoïsme les perdit. La noblesse française -a de brillants souvenirs; elle était brave et chevaleresque, mais >eUe n'eut jamais d'esprit politique, et courut à Versailles pour y "«ollictter, comme un- honneur, la domesticité royale. Ce n'est pas ainsi que dure une aristocratie.

Quant au clergé, il semble quil aurait pu jouer un autre rôle, et mieux lésister aux empiétements de la royauté. Au quinzième siècle, parmi les misères du schisme, TÉglise gallicane est toute vivante ; dans les conciles de Bâie et de Constance^ l'Europe n'écoute que des prélats et des docteurs français; l'université de Paris est l'honneur et je rempart de la chrétienté. Un siècle plus tard, tout est éteint. Le concordat a scellé la servitude de l'Église ; elle cs^ retombée au point où* Tavait mise Constantm. Le prince la protège et f enrichit; au besoin même, il la défend contre Thérésie, mais en même temps il en nomme les chefs, et se sert de Tépiscopai comme d*un moyen de gouvernement. On sait quel est le résultat de ces alliances inégales; la force d'une Église est une force d'opinion qui ne vaut que par la liberté ; se mettre jdans la main de l'État, c'est abdiquer.

Le règne de Louis XIV ^st Tapogée de la monarchie. Si l'on veut chercher dans l'histoire un gouvernement qui ressemble à celui de Trajan ou d'Adrien, c'est qu'il faut s'arrêter. L'unité est faite, les demières^ résistances se sont évanouies avec la Fronde; ce qui restait de libertés féodales ou municipales a été détruit ; le parlement est nroet; on a exterminé le schisme et Thérésie; c'est le prince qui pro- tège la religion, les sciences et les lettres, en d'autres termes, la conscience et la pensée lui appartiennent, comme la vie et tes biex» de ses sujets. L'œuvre est accomplie, l'État n*a plus de limites; c'est le système romain dans ses beaux jours. Voilà ce qu'ont admiré nos pères, et au premier rang Voltaire, qui n'aurait pas conduit l'opinion s'il n'avait eu les défauts autant que les qualités de l'esprit français. Quand il donne au siède le nom du grand roi, c'est à peine s'il aperçoit quelques ombres sur ee sdeil si brillant à son aurore, si . triste à son déclin. Voltaire ne sent pas qu'Auguste, Louis XIV, et tous CCS princes qui élèvent leur grandeur sur la ruine de la li-

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berté, ne laissent ^près eux que des générations sans énergie. Ce sont des prodigues qui dbsipent les économies de leurs pères, et ne lèguent que la misère à leurs héritiers.

La grandeur du roi cachait les vices du régime; Bossuet, ce beau génie, écrivait, en toute sincérité, la Politique tirée de fÉcriture sainte^ véritable apologie du despotisme. Ce n*est pas qu*au milieu de ces centons sacrés on ne trouve de sages conseils offerts aux sou- verains, mais ce sont des conseils, rien de plus. Pour Bossuet, qui confond l'anarchie et la liberté, les sujets n'ont aucun droit, non pas miême la propriété, qui ne soit une concession de l'autorité; par conséquent, ils ne peuvent prétendre à aucune garantie. On ne partage pas avec le prince. Les rois sont choses sacrées; c'est à Dieu seul qu*il appartient de les punir s'ils abusent du troupeau raisonnable que le ciel leur a confié. La piété, la crainte de Dieu, voilà le seul contre- poids de la puissance absolue; la désobéissance du sujet est un crime de lèse-majesté divine et humaine. La théorie de l'évêque de Meaux, c'est la servitude sanctifiée. Quand on part de pareils prin- cipes, on en arrive forcément à trouver l'esclavage un état juste et rai- sonnable ; Bossuet est descendu jusque-là.

Il en est tout autrement de Fénelon. Dans ses plans de gouver- nement, que M. de Larcy vient de remettre dans leur véritable jour ', on trouve des réformes chimériques ; Fénelon ne peut dépouiller le personnage de Mentor; mais il a des vues politiques, le senti- ment que la monarchie absolue ne peut durer. Fénelon, qui n'a pas oublié les vieilles franchises de la nation, n'attaque pas le droit du prince; mais, pour lui, ce droit est limité par les antiques cou- tumes, aussi réclame-t-il Ja liberté municipale et provinciale ainsi que les états généraux. Enfin, et ceci dépasse de beaucoup la portée de son temps, il veut une Église indépendante, alliée et non pas sujette de l'État. Si le duc de Bourgogne eût vécu, s'il eût ap- pliqué les conseils de son précepteur, qui peut dire si dès le com- mencement du dix-huitième siècle la France ne serait pas entrée paisiblement dans les voies de la liberté?

Tandis que Louis XIV s'enivrait de sa puissance, TAngleterre s'agitait au milieu des révolutions; ces révolutions se faisaient" sous l'empire d'idées toutes différentes des nôtres. La réforme religieuse entraînait une rénovation politique ; une fois encore un changement

1. Des vicissitudes politiques de la France. ?ari9, 1860. .

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de religion apienait un changement dans TÉiat. C'est ce double élé- ment spirituel et politique qu'il nous faut étudier.

La Réforme ouvre une ère nouvelle dans le monde; c'est le retour du principe individuel, une protestation contre le pouvoir absolu, qu'il porte la tiare ou la couronne. Que Luther n'ait pas senti ses doctrines le portaient, qu'il ait cru simplement ramener TÉglise à sa pureté originelle, qu'il ait vu dans la Bible un livre divin, qui, librement consulté, donnerait aux fidèles, éclairés par le Saint-Esprit, dés réponses infaillibles et toujours les mêmes, cela se peut ; Luther n'est ni le premier, ni le seul qui ait été surpris par l'orage même qu'il avait déchaîné ; ce qui n'est pas moins certain, c'est que le moine de Wittemberg renversait du ixiême coup le principe catholique et mo- narchique; il rendait à l'individu le dernier ressort qui, jusque-là, ap- partenait à l'Église et à l'État. Volontairement ou non il brisait les cadres de l'andenne société , et Leibnitz a pu lui adresser ce ma- gnifique éloge :

Coi genus hamanum sperasse recentibus annis Débet, et ingenio liberiore frui.

Ce qui se trouvait au fond de la Réforme, c'était^ on ne l'a pas assez vu, la vieille indépendance germanique. A chacun le droit d'obéir à sa conscience, de choisir sa foi, de constituer son Église, voilà ce que réclamèrent bientôt les protestants. De à discuter l'obéissance civile, à mettre dans l'État la liberté qui régnait dans l'Église, il n'y avait qu'un pas; ce pas fut aisément franchi. C'était si bien un réveil de l'esprit germanique, que la Réforme ne conquit que les peuples de race sdlemande ou gothique. Reçue sans obstacle dans les pays Scandinaves, triomphante en Angleterre, en Hollande, et dans le nord de l'Allemagne, elle échoua en Pologne, aussi bien que chez les nations de langue latine. En Allemagne même elle ne put réussir le long du Rhin et du Danube, d'anciennes tribus celti- ques, colonisées par les Romains, faisaient le fond de populations encore reconnaissables sous l'écorce germanique. Je ne pousse point à outrance l'influence de la race; je ne prétends pas que le sang d'un peuple décide seul de la religion qu'il adopte; il y eut des protestants en France, en Italie, en Espagne ; ce que je soutiens, l'histoire à la main, c'est que le protestantisme trouva le vieux levain germa- nique, il fut maître des âmes et emporta tout.

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La. Réforme inquiéta les princes; c*était une révolution semblable: à celle que le christianisme était venu Taire dans l'empire romain. L'organisation politique, fondée sur l'étroite alliance de l'Église et de .rÉtat, craquait de toutes parts; la conscience et la pensée échap* ^paient au souverain. Ces esclaves révoltées revendiquaient uon^seuîe- *ment la liberté, mais l'empire. Oh ne voulut point céder à ce souffle terrible; on essaya de noyer les nouveautés dans- le sang des martyrs; la persécution enfanta la révolte et la guerre. Ces gueneii étrangères, ces luttes fratricides qui épuisèrent TËurope, aboutirent à ce fait considérable, qu'après l'achacnement du combat, les deux communions, impuissantes à se réduire et à s'entamer l'une l'autre^ furent obligées de se tolérer mutuellement. En France comme en Allemagne, il fallut souOVir que la minorité gardât sa religion; en d'autres termes, l'État fut forcé d'abdiquer devant la conscience, et le nombre obligé de respecter le droit. La liberté religieuse, c'est l'âme des sociétés modernes, c'est la racine de toutes les autres libertés.' On ne coupe pas en deux l'esprit humain; si l'individu a le droit de croire, il a le droit de penser, de parler et d'agir; les sujets n'appar- tiennent plus au prince, l'Étal est fait pour eux, non pour lui. C'estce que sentit Louis XIY ; son instinct despotique ne s'y trompa guère. Le protestantisme était la négation du droit divin, un démenti donnéÀtla politique traditionnelle de la monarchie. En écrasant les réformés, on croyait assurer à jamais l'unité; mais, derrière les protestants, on rencontra les jansénistes, et quand on eut ra^é PortrRoyal, on se trouva en face des philosophes. La pensée était libre, et se riait .du: grand roi.

En Angleterre, la Réforme prit deux faces diverses. Pour la< noblesse et le clergé, ce ne fut qu'une rupture avec. Rome, l'Église; resta étroitement unie à. l'État. Pour la. bourgeoisie et le peuple, ce: fut une émancipation politique autant que religieuse ; la foi popu« laire,. c'était le calvinisme qui rompait avec l'État, et faisait de diaque. communauté de fidèles une république qui se goavernait elle-même, et dans laquelle chacun avait le droit de prophétiser^ . c'esi^^ire de. parler sur toutes choses. Poursuivi par la royiatnté, le puritanisme, triompha avec Cromwell. Ce triomphe politique fut de courte durée, mais le germe républicain resta dans la société anglaise,, et ce qui en fut porté dans les plantations du nouveau numde enfanta les États-Unis.

Si la première révolution avait été calviniste et démocratique, la.

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teconcfe, celle de i6S8, fut anglicane et conservatrice. Le changement politique se fit, comme la réforme religieuse, aux moindres frais possibles. On renversa le roi, mais non la ropiilé ; on reprit la tradi« tion nationale, dédaignée par Charles il, attaquée par son frère; c'était une tradrtibn de liberté. Quand on Ut Thifstbire de Henri VIII ou de rimpérieuse Elisabeth, on ne voîA pas que I* Angleterre fût moins assujettie que le continent'; les- idées du siècte et la nécessité' dé' résister à fa monarchie espagnole avaient concentré le pouvoir entre les mains d*un mattre ; mais sous ce despotisme, accepté comme I^ rempart de l'indépendance et de k grandeur nationales, s'était conservé le vieil esprit saxon. Les' idées et les' lois romaines n'avaient jamais pénétré en Angleterre; la liberté y était éclipsée, mais non détruite. L'indépendance communale, le jury civil et criminel, le parlement, le vote de l'impôt, ne sont pas des conquêtes et n'ont pas de date chez les Anglais, c'est la cornmon law qui les établit, en d'autres termes, ce sont les coutumes queles Saxons ont apportées dans la' Grande-Bretagne, coutumes dont le développement a été- quelquefois retardé, mais qui n'ont jamais cessé de vivre. C'est ce qui explique comment, en l'^S j rAngleterre, reprenant possession d'elle^ même, constitua, sans trop de secousses, ce lityre gouvernement qui Ta mise à la tête de la civilisation.

La révolntioiei de f 688 eut son politique : c'est Locke. Quand on lit le Traité du gouvernement civile il faut quelque effort pour se persuader que l'auteur de ce Uvre est contemporain de Bossuet. Locke pense et écrit comme les philosophes français de la seconde moitié du dix^huitième siècle; il a de plus qu'eux le bon sens et la modéiration qui tiennent à l'expérience, deux qualités qui^ en général , ont manqué à nos théoriciens. Pour Locke, la société jtivile est un contrat par lequel chaque honmie abandonne une part de son indépendance naturelle, afin de jouir en paix, comme citoyen, de fo liberté qu'il réserve. Par conséquent, l'Etat n'est pas tout. Il est restitué pour une certaine fin, qui est la conservation des pn>- priétés, iC*est-€Hlire de ce que chacun possède en propre : la vie, la libertë, les biens. Ces choses--là ne sonî pas des concessions de l'au- tinrité ; elles nous appartiennent eh notre qualité d^bommes ; ce^ sont des droits naturels auxquels on ne peut renoncer. Si le princs envahit ces libertés, il viole le contrat d*où il tire son pouvoir; les sujets sont dégagés de leur obéissance , l'insurrection est ïultima ratio des peuples que la tyrannie dépouille de leurs droits. Ce n'est

U REVUE NATIONALE,

pas ici le lieu de discuter un système qui a plus d'une partie faible ; ce qu*on ne peut contester à Locke, c'est le mérite d'avoir nettement proclamé qu'il y a des bornes à la puissance publique, et que si l'État est souverain, il ne s'ensuit pas qu*il soit absolu.

L'influence des idées anglaises sur la France fut considérable au dernier siècle ; deux de nos plus grands publidstes, Voltaire et Montes- quieu, ont emprunté à Locke, ou rapporté de la Grande-Bretagne, leurs vues les plus hardies. Le doute religieux et le doute politique nous venaient d'Angleterre en même temps; or, c'est toujours par le doute que commencent les réformes; le changement des affiiires humaines n'est que la traduction matérielle du changement des idées.

Voltaire s'attacha à deux nobles causes : la tolérance et l'humanité. Si les protestants sont rentrés dans la grande famille, si la torture et les supplices ont été chassés de nos lois, on le doit au défen- seur de Sirven, de La Barre et de Calas; ce p'esl pas son moindre, titre devant la postérité. Mais ces réformes crimineUes que Voltaire réclamait avec tant d'esprit et de passion, c'était une nouvelle con- quête sur le droit absolu du prince, un nouvel efTort pour faire rentrer l'autorité civile dans les limites qu'elle ne doit pas franchir. Luther avait enlevé à l'État la conscience humaine, Voltaire lui arrachait le corps du citoyen. Ce n'était pas une médiocre victoire. Les lois cri- minelles sont toujours en rapport avec la constitution. A Romç, sous la république, elles étaient douces et protectrice^; sous l'empire, elles devinrent féroces et sanglantes. Dans un pays libre, l'accusé est un innocent jusqu'au jugement prononcé; dans un pays despotique, l'accusé est un coupable dès que la main de la police l'a saisi; les égards que mérite le malheur, les droits sacrés de la défense, tout disparaît devant Tintérét de l'État. Adoucir les lois criminelles, faire pénétrer le jour dans les procédures, intéresser le magistrat à la protection de l'accusé , c'est une des oeuvres les plus saintes que puisse se proposer un ami de l'humanité. C'est au respect de la per- sonne qu'on mesure la vraie grandeur de la civilisation.

Montesquieu passa deux années en Angleterre ; il en revint fortement touché de ce qu'il avait vu; on sent qu'en écrivant V Esprit des lois il a toujours la constitution anglaise sous les yeux. Pour un Français du dix-huitième siècle, en un temps l'on ne s'occupait du gouver- nement que pour le chansonner, c'était un spectacle étrange que celui d'un pays un couvreur se faisait apporter la gazette sur les

L'ÉTAT ET SES LIMIJES. 25

toits pour la lire ^ Les pages Montesquieu expose le jeu des pou- voirs publics en Angfleterre sont des plus justes et des plus pro- fondes; aussi, un des meilleurs jurisconsultes de la Grande-Bre- tagne, Blackstone, ne fait-il que suirre Montesquieu quand il'yeut expliquer aux Anglais leur propre gouirernement. Il y a, dans 1*^5- prit des lois^ plus d'un chapitre qui n*a pas moins d*importance que celui de la Constitution (T Angleterre ; mais ce dernier, bientôt développé et systématisé par Delolme, fit une fortune singulière ; plus d*une fois il a exercé une influence visible sur notre destinée poli- . tique, et cette influence a eu peut-être quelques inconvénients ; je me bâte de dire que ce n*est pas la faute de Montesquieu.

Quand on étudie V Esprit des lois , on voit que Fauteur envisage la politique comme un problème des plus complexes, et qu'il en recherche successivement toutes les données, ce Les lois, dit-il^, doivent être relatives au physique du pays, au climat..., à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur, au genre dévie des peuples ; elles doivent se rapporter au degré de liberté que la constitution peut souffrir, à la religion des habitants, à leurs inclinations, à leurs richesses^ à leur nombre^ à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. Enfin, elles ont des rapports entre elles; elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur, avec Tordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est sous toutes ces vues qu'il faut les considérer. C'est ce que j'entreprends faire dans cet ouvrage. J'examineftii tous ces rapp^ts; ils forment tous ensemble ce que l'on appelle L'Esprit des lois. »

Rien de plus clair que cette déclaration ; mais les contemporains de Montesquieu n'ont pas eu l'intelligence aussi large. Éblouis par Taspect extérieur de la constitution britannique, séduits par le méca- nisme ingénieux dont on leur expliquait la marche et le* secret, sur- tout pressés d'agir, ils ont laissé à Técart toutes ces libertés person- nelles et locales qui sont le fond même des institutions anglaises; ils ont cru qu'il suffirait d'emprunter à T Angleterre son organisation po- litique, pour lui emprunter son génie et répandre aussitôt la liberté sur le continent. Ce fut l'erreur des constituants les plus sages, ce fut rniusion de l'auteur de la Charte, et plus tard du parti libéral. Tous se réclamaient de Montesquieu, et avec raison, mais il fallait le suivre jusqu'au bout, et ne pas prendre une façade pour l'édifice tout entier.

1. Montesquieu, iVof es sur TAng/eferre.

2. £spnï des Lois, livre I, cbap. m.

ft RIS VUE NitTIOXA^E.

A oftti do réeole «Bg^ise, dont Voltaire^ Mentesqiiitu cb Deklme.' sont lès re{iré5eailHnlB> il. f e«t une école françaue, quir attaipia par un autie c6té le dèspotiane de TÉlai, cW F-éoet» des pliysioerate». Ce n'est pas; qfoe Qocsnay ni Turgot soient jaloui: de TautorHé; au oontraire, c'est du prince qu'ils attendent la^ réforme: des abus, et une nieilkare direction de la société; mats en un point oposidérable, ils attaquent romaipolence de ÏÈtoA^ Ils yenlent la libei^ de TagiicnlUire et du commerce a^ec la réforme de rîmpM. Leur devise, qu'on a souvent raillée (ce qui est plus aisé que de oom-* prendre), est iaissez faire^ Unssez passer; appliquée au traTaîl natio- nal, cette devise est d'une grande justesse. Quesnay ne dispute àl'Étati aLla> défense du pays au dehors, ni le maintien del^ordreeide la séountéau dedans. U ne marchande pas à lautorilé ses prérogatÎTesi comme le fait l'école d'Adam Smith; mais ea ee qui touche l'indus- trie, il se défie de l'admiaistcation^ et arec raison. Presquetou* jçmrs elle gène, et Ut même elle croit protéger, le plus souvent aUe détruit. J'en donn^ai uo curieux eiempie pour l'andenne France. Tout le monde sait que, sous la règne de Louis XVI, Far- mentier a popularisé k culture de la pomma de terre*; c'est à cet exceilent homme,. à ses efforts, à ses sacrifiées que:nou» devons cette pnécieuse ressomnce cootre la disette^ Mais la pomme de terre avait été apportée en: Europe à la fin du seisieme siècle; oorament s!est-il écoulé deux cents ansaradt qu'on s'aperçût de son utilité? Pour la France, la réponse est aisée : à son iuri vée, la pomme de terié doitanit la lèpre, disaient les médecins du temps; au dix-r septième siècle, elle donnait la fièvre; l'administration, toujours éclairée, avait suivi l'opi- nion des médecins:; elle ne cessa de protéger la santé publique contre* UB danger chiméiique qu'en 1771 , après qu'un ave delà Faculté eut< rassuré les esprits ^ . Noos nous croyons plus sagfes. ¥ a-t-fil si l<mgtemps qu'un illustre maréchal déclarait que, pour notre agiîcuiture, l'eotnée des Cosaques seeait moins désastreuse qu'une invasion de moutons ékangers? Gcpendant,, malgré cette menace, une courte expérience a montré aux: p4os aieugles qu'il y avait tout au. moins une liberté que la France pouvait supporter sans trouble:et sans ruine : laliberié de la boucherie.

Quel que fût leur- amour de l-autorité, Quesnay et ses disciples^ n'en n^rendiquaie&t pas moins une liberté féconde et qui tieol^ài

i. J'emprunte ces curieux détails à T^fc^e 4sF(Mrm&ii:liert pfic fiufier^

L'ÉTAIT E;T SES LlMIffES. «7

toutes les autres. Dès quWyeui ménager le travail -et la richesse, ne faut-il pas des garanUes eoatre les dépenses excessives de rÉiâi, oofitre Tabus possible du pouvoir? Qu'estH» que ces garanties, sifNm lailiberté politique ? Les réf<nrmes de Turgot, les assemblées provin- ciales de Necker furent u& pmnier essai d^émaneipatîon que la réro^ lution écrasa dans sa Qeur, mais qu*il serait injuste d'oublier. U faut lire les procès-verbaux de ces assemblées pour Toir atee quelle ardeur le clergé, la noblesse et le tiers état's^occupèreiil d'amétiorations populaires : suppressitm de la corvée , ^[tinction de la mendicité, routes, canaux, instruction publique, toutescesquestions sont réso- lues avec une admirable libéralité. On dit que la France ne sait pas user de sa liberté; il est vrai que souvent elle est restée très-^roide à. Tendroit de ses privilèges électoraux, qui n^ lui profitaient guère; mais chaque fois quVm a chargé la province, le départe- ment OU: la commune du soin de leurs propres affaires, je ne vcis pas qna le pays se soit montré niladiSérent ni incapable. Turgot et Necker nous avaient bien jugés en mettant la liberté à la base de rédifioo; cfest toujours qu'il en faut revenfar.

A la Y^Ue de 1789, il y avait dooo en France des gens éclairés, qui, partis de points didérents^ élèves de Voltaire, de Montesquieu ou de Turgot, avaient ceci de commua qu'ils sentaient la nécessitéde réduire le despotisme de L'État ; mais , par malheur; à côté de cette école libérale, il y avait un parti ardent qui confondait le pouvoir du peuple avec la liberté, et qui était prêt à sacrifier tous les droits à ta souveraineté populaire; ce. parti, qui devait triompher, se rattachait àRousseau^

Quand on lit à tête reposée le Contrai social^ ou les râveries de L'honnête lilaUy^ rêveries qui sont du même genre que Contrai social^ on se demande oomment des modernes se sont laissé prendre àrces pastiches de L'antiquité, à ces sophismes transparents; Cen- dant il est visible que la» doctrine de Rousseau, si fousse qu'dle soit^ n*a rien perdu de senî influence. On la trouve au fond de toutes nos révolutions; c'est toujours la théorie païenne: la liberté, c^est lasoiH veraineté ; le dnoit, c'est la volonté de la nation.

Écoutons Rousseau. Pour lui, le problènsede la pditiqde, c'est de <c trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la. force> commune la personne ^ les biens de. chaque associé, et par la* quelle chacun^ s'umssani à iouSj n'obéisse potartani qu'àbd^mèfmy et reste aussi. libre qu'auparavant, » Pour ea arriver àcette^solutUNii

2S REVUE NATIONALE.

qui ne semble pas très-facile, Rousseau ne Toit qu'un moyen, c^est Taliénation totale de chaque associé, Tabandon que chacun fait à la communauté de sa personne et de ses droits. Cette aliénation, c'est une mort civile, c'est l'entrée du moine dans son couTent; mais sui- vant Aousseau, elle est sans danger, par deux raisons : ce 1* Qiacun se donnant tout entier, la ccmdition est égale pour tous ; nul n'a inté- rêt à la rendre onéreuse aux autres ; chacun se donnant à tous ne se donne à personne, et comme il n'y a pas un seul associé sur lequel on n'acquière le môme droit qu'on lui cède sur soi, on gagne Téqui- valent de ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a. » Céder à la communauté notre âme, notre liberté et nos biens, pour obtenir en échange que nos concitoyens en fassent autant, c'est à pre- mière vue un marché personne ne gagne; chacun se sacrifie au profit d'un être abstrait qu'on nomme le souverain ou TÉtat.

Mais ce souverain, dit Rousseau, c'est tout le monde ; je le nie. H y a une confusion d'idées et de mots. Quand on en vient à la pra- tique, quand on nonune des magistrats et des chefe, on s'aperçoit qu6 le peuple qui exerce le pouvoir n'est pas le même peuple que celui sur lequel on l'exerce; le gouvernement du Contrat social ^ au lieu d'être le gouvernement de chacun par lui-même, comme Rousseau le croit, est en théorie le gouvernement de chacun par tous les autres; en fait, c'est le règne d'une majorité, le plus souvent même d'une minorité hardie et turbulente. La république est libre, les citoyens sont esclaves. Sur ce point, je renvoie à la Convention.

Que cette tyrannie sôit menaçante dans son système, Rousseau Ta senti; il n'y a vu qu'un remède, c'est que le souverain, c'est-à-dire le peuple, fût toujours ooci^ du soin des affairés publiques. Nous voilà revenus iîV agora et au forvm. Mais pour qu'une société passe sa vie à écouter des orateurs, à faire des élections ou à rendre des juge- ments, il faut qu'il y ait des classes inférieures qui travaillent pour elle; l'esclavage est la première condition de la liberté politique ainsi entendue. Cette objection n'eflfraye pas Rousseau. « Quoi ! la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude ? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est pas dans la nature a ses inconvénients , et la société civile plus que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses l'on ne peut conserver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui, le citoyen ne peut être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour vous, peuples modernes , vous n'avez point d'esclaves.

L*ÉTAT ET S£S LIMITES. 29

mais vous Téies; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence, j*y trouve plus de lâcheté que d'humanité. »

Que Rousseau s'amusât à de pareils paradoxes , cela ne m'étonne pas; mais quç tout un siècle et un siècle éclairé l'ait pris au sérieux, voilà de quoi nous inspirer une grande modestie, et je comprends ce cri d'un homme d'esprit : a 0 bon sens , on t'adore au sortir des révolutions ! »

Admettons que le système du Contrat social soit possible. Tous les citoyens votent et s'occupent des affaires publiques, la majorité décide ; quelles sont les garanties des minorités et des individus ? Il n'y en a aucune. Un nouveau paradoxe (et celui-là a fait fortune] nous apprend que le souverain est infaillible, le peuple a toujours raison. « Le souverain, n'étant formé que des particuliers qui le oom* posent, n'a ni ne peut avoir d'intérêt qui soit contraire au leur; par conséquent, la puissance souveraine n'a nul besoin de garant envers les sujets, parce qu'il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres... Le souverain, par cela seul qu'il est, est toujours ce qu'il doit être. y> Néron et la Convention n'ont jamais pensé autre chose. Ils représentaient le peuple, et le peuple pouvait tout.

Mais ce qu'un empereur romain, c'est-à-dire un dieu mortel osait prétendre, une autorité chrétienne ne le peut pas faire. La religion n'appartient pas à César^ la conscience est en dehors de l'État. Rous- seau l'a compris; à l'imitation des Romains, il institue une religion politique, et fait du souverain le grand pontife de la société, a U y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger pei^sonne à les croire, le souverain peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le bannir non pas comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, etd'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un , après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a conunis le plus grand des crimes: il a menti devant les lois. » On voit Robespierre a pris son Être suprême; en religion comme en politique, il ne connaît que le Contrat social; Saint- Just et lui sont deux apôtres fanatiques de Roua- seau, tous deux prêchent, à l'aide delà guillotine, un évangile qui n'est pas celui de la liberté.

89 R&YUE NATIONALE.

B estiriste de l'arouer : dans F Assemblée constituante, composée d'homme» de tatent, de coeurs généreux, ce fut l*influence de Roii6<- teau qui remporta. On Téduisit le pouvoir exécutif, ça donna au peuple réleelioQ«ées administrateurs et des juges, on chercha aécieu- •ement à organiser des institutions libres; mais au travers de toutes œs mesures, bonnes ou mauvaises, il y eut un principe qui donûna tout, ce fut l'omnipotence de rassemblée. Comme organe <lu peuple,' eHe^'attiibnaJedroit de ioutlsiire, et réforma l'Église aussi bien que la monarchie. Pour les constituants comme pour Rousseau , la liberté c'est la souveraineté populaire; donnez un bulletin à chaque citoyen, que ses mandataires déeident de toutes choses, Tœuvre est accomplie. Cette erreur de la Constituante fut celle des patriotes de l'an m et de bien d'autres. Si la liberté «etenaitqu a une ooos- titalion, il y a longtemps que TËurope jouirait en paix de œ bien ^'elle poursuit toujours et qui toujours lui ^échappe.

Leconeulat fiitime restauration, madame de 6iaôl l'a justement remarqué. Bonaparte accepta la succession de la monarchie et reprit la tradition, hommes et choses. Une rdeva pas ce reste de privilèges dont la destruction eât souri à Richelieu, mais il acheva l'œuvcede nos rois en ramenant tout à une centralisation plus régulière et plus forte. Une administration énergique, une égalité complète et pœnt ée liberté, tel fut le régime que rétablit le premier consul. C'est Louis XI Y avec plus de génie et moins de scrupules. Aussi jalcnix de son pouvoir que le .grand roi, il ressaisit l'Église catholique au moment elle eut j&ccepté la liberté avec reconnaissance ; il re- constitua l'univeosité, il rétahUt^la^coisuret illuiCsdlait Tàme aussi bien que le bras des .Français.

La Restauration fut le retourne ULfiEunlUe royale, mais non pas de l'ancienne royauté. La Charte se mtlacbe aux idées de Montesquieu, et non pas aux principes de la vieille monarchie, quoi qu'en dise un préamldale écrit pour sauver les apparences et populariser la légiti- mité. Louis XVIII se souvenait ;des opinions du comte de Provence, «t l'exil lui avait aervi. Par malheur, la Restauration, venue à la suite de l'étranger, et compromise par les rancunes de l'émigration, avait «D passé qui l'écrasait. Pour la réconcilier avec la France ôl eût fallu «nipénie prudeiH et ferme, un nouvel fimri IV ; le sort nous donna •€lbarie9 X , un lie ces asprits honnêtes mais étroits qui semblent aréés pour qpardre les empiras.

Sous la Restauration, néanmoins, la France prit goût à la liberté;

L*tTAT ET SES LIUITES. 31

mais ce fat toujours à la liberté politique. 11 y eut des combats de tribune, on fit et on défit des lois électorales; mais radministralion resta la même; )fL centralisation ne faiblit fns; l'État, comfiesé du roi et des chambres, fut toujours TÉtat absolu ; on ne donna point ces libertés particulières qui passent dans les moBurs et défient les révolutions.

Les événements^ (830 amenèrent an pouvoir ceux qui, sous le dernier règne, avaient lutté pour la liberté des élections, de la tribune, de la presse, et avec eux les écrivains patriotes qui avaient défendu la gloire de nos armes contre la haine et les injures de rénrigration. L'oenvre qui leur échut était difficile ; mal tus par le clergé, attaqués par le parti légitkniste, n'ayant pour eux que la faveur inconstante des classes moyennes, c'est au milieu 4iles émeutes, et sous le feu de la presse, ^u'il leur fallait fonder la liberté.

Je ne veux pas juger ce règne de dix-fanit années qui finit si tris- tement. Avec les vivants, la critique est difficile, et je n'ai pas de goAt pour attaquer 4es vaincus. D'ailleurs, si je n'ai pas servi ce gon- ornement, je l'ai aimé, j'en ai partagé les illusions avec toute la iFrance; je regrette les nobles institutions qui sont tombées avec lui. ^Mais il me sera permis de signaler l'erreur qa\ empécba la liberté ^ prendre racine dans les âmes, erreur qui ne fat pas cdle d'un minière, mm de la France entière. Ce qui <boqs a perdus, c'est tou- jours la fausse notion de FÉtat. Noos aussi nous avons confondu k souveraineté électorale et parlementaire avec la liberté.

Pour la première foie il y avait uner trifavoe tt une presse l'on pouvait tout dire; ee ^nt des garanties admirables, mais encore ^ui41que ces garanties gardent quelque ohœe, et que derrière les nemparts il y ait des soldats iatéressés.à les défend. Avec la presse et la tribune, certes, un pays est libre; mais il ne s'ensuit pas que ce çaysa prenne goût à ses institutions. Pour attacher les citoyens à leurs privilèges politiques, il faut les habituer de bonne heure a la vie )>ablique en les associant aux afiairesde la commune et 4lu départe- ment; il faut las laire jouir de ces libertés particulières qui, dans la société inodeme,^nous touchent plus qu'une partdaas la souveraineté. En eeipoiat, par malheur, on ne fit pas tout ce qu'il fallait faire. On accorda des libertés municipales, mais en même temps on resserra ee réseau de centralisation qui gène et fatigue la France. Le oystème jnrotectemr, soutenu par l'influence des grands industriels, lut a peine

32 REVUE NATIONALE.

entamé; l'éducation fut largement répandue, mais toujours par la main de TÉtat, qui repoussa la liberté d'enseignement. En don- nant à l'Église catholique l'indépendance dont elle jouit en Belgique, on l'eût occupée et désarmée, on garda une législation qu'on n'osait plus appliquer; on irrita le clergé et on lui céda. Le droit d'associa- tion, le grand ressort de l'Angleterre, fut interdit; la presse chargée d'entrayes, et par même concentrée en un petit nombre de jour- [ naux, fut un danger, quand il eût été facile, en la disséminant, de la rendre inoffensive, sinon même de s'en faire un appui. En somme, on eut toujours radministration impériale, animée, il est vrai, d'un esprit libéral et tempérée par la publicité ; mais si le vice originel fut pallié, il ne fut pas guéri. C'est par une autre voie qu'on mène un peuple à la liberté.

L'opinion, dira-t-on, n'en réclamait pas da:fantage. A la tribune et dans la presse, on se disputait le pouvoir plus qu'on n'entendait le limiter. C'était un parti qui demandait la liberté d'enseignement, pour la confisquer à son profit. L'association n'eût servi qu'à des sectes violentes, qui menaçaient l'État, la famille, et la propriété. Une presse sans cautionnement et sans timbre eût échappé à la répres- sion. Ces raisons étaient spécieuses; je conçois qu'on y ait cédé; j'avoue aussi que des ministres, sans cesse menacés à la tribune, et ne vivant qu'au jour le jour, avaient grand'peine à préparer les ré- formes les plus nécessaires. Il n'en est pas moins vrai qu'en Belgique, au milieu des mêmes difficultés, et dans le même espace de temps, on sut organiser la liberté, tandis qu'en France tout se passa en des luttes de tribunes, magnifiques mais jstériles. C'était de l'éloquence, ce n'était point de la politique. On s'en aperçut, mais trop tard, quand on fut au bord de l'abîme. Le pays, dégoûté de ces querelles qui ne lui servaient de rien, resta indifTérent à ses propres desti- nées; il suffit d'une émeute pour emporter un gouvernement qui avait sincèrement aimé la France, et lui avait donné dix-huit ans de bien-être et de sécurité.

La révolution de 1848 montra combien notre génération était étrangère aux idées libérales. Sous la Restauration, on avait dé- fendu les vrais principes. Benjamin Constant, madame de Staël, J.-B. Say et son école avaient le sentiment de la liberté ; le régime impérial leur avait ouvert les yeux. En 1848, après trente-trois ans de gouvernement constitutionnel, on reculait jusqu'aux plus fatales t erreurs de la première révolution. Des publicistes, soi-disant avan-

L'ETAT EX SES LIMITES. 33

ces, proclamaient que rindmdu était fait pour la société, et non pas la société pour l'individu; c'était retourner au Contrat social et à la tyrannie de la Convention ; des utopistes supprimaient la famille, et proposaient de casemer la France dans un atelier; des législateurs^ imbus des préjugés et des jalousies de 1789, n*imaginaient rien ' de mieux pour fonder le règne de la démocratie que d*avilir le pou- voir exécutif, comme si une autorité énergique n*était pas la pre- mière garantie de la liberté.

L*issue de cette politique n*était pas douteuse ; elle est écrite à toutes les pages de Thistoire. Le peuple se servit de sa souveraineté pour se débarrasser de Tanarchie. Après les émeutes, la guerre civile, les menaces et les fureurs de la presse, on avait horreur du nom même de la liberté, ouoique la liberté n*ait rien de commun avec de pareils excès. La France, qui vit de son travail, était lasse de ces désordres, elle demandait le repos et la paix.

L'histoire de la France en 1848, est celle de rAUemagne, de l'Es- pagne, de ritalie, de tous les pays la liberté n'était pas entrée dans les mœurs. Tandis que l'Angleterre, la Hollande, la Belgique, fières de leurs institutions, voyaient sans inquiétude l'orage qui grondaitautour d'elles, partout ailleurs sur le continent on proclamait la souveraineté populaire, et cm discutait des OHistitutions impossibles; tout cela durait un jour. Les conquêtes de 1848, comme on les nonime en Allemagne, disparaissaient aussi vite qu'elles avaient été faites, sans que personne se levât pour les défendre. On revenait au point de départ, et même en deçà, mécontent de s'être trompe une fois de plus. Cependant tout n'était point chimérique dans ces désirs de régénération politique ; il ne fallait pas une grande expérience pour prévoir qu'après dix ans de silence et d'oubli, les mêmes problèmes' sortiraient de terre, et viendraient de nouveau agiter les esprits. 11 n'y a pas de mort pour les idées, la défaite les épure; quand il? aiment, les peuples, conune les hommes, s'attachent par leurs souf- frances plus que par leurs succès.

On en est dans toute l'Europe; de nouveaux désirs, d'anciennes ' espérances se réveillent. C'est une nouvelle phase du mouvement d'idées qui depuis soixante-dix ans nous emporte vers un avenir inconnu; c'est cette phase qu'il iiaut maintenant étudier.

Edouard Laboulate.

(La fin à II prochaine LÎTraiion.) Tone I. ->- i'* Utrafion. 8

FRANÇOISE

PREMIÈRE PARTIE.

*-

I

On jouait volontiers aux petits jeux dans le salon de madame Ber- thelin ; peut-être bien parce que c'était un des salons les plus spiri- tuels du quartier de la Madeleine. Il arrivait souvent qu'après un temps raisonnable accordé aux nouvelles du jour, à la politique, aux menues médisances que la meilleure des fenmies est obligée de tolérer chez elle pour ne pas décourager les gens d^esprit, n^dame Ber- ttielin proposait de mettre un de ces messieurs sur la sellette. Rien ne semblait enfantin à cette aimable réunion, qui comptait pourtant des hommes d'État et des hommes de lettres. Les gens sérieux se montraient de bonne composition; les vanités trop infatuées d'elles- mêmes pour consentir à s'oublier ou à être oubliées paraissaient une fois dans ce milieu étranger à l'ennui et n'y revenaient plus, s'y sen- tant mal à l'aise.

Madame Bcrthelin, pré«M!cupée avant toute chose du soin derendre son salon amusant et hospitalier, désarmait les opinions en les fai- sant jouer à colin-mailkard^ envoyait des é|K)ux.mal assortis s'em- brasser derrière la porte, et souriait, avœj'induigeote ironie d'une bonne âme qui ne se fait pas d'illusion sur la fausse dignité des carao- tères, à ces jeux d'enfants joués avec plaisir par des hommes.

Il fallait avoir plus de oinquaste ans pour toucher aux cartes et moins de seize ans pour toucher du piano, dans ce salon privilé^: madame Berthelin aimait ^rop la musique pour en abuser. A paiA une ou deux soirées par hiver, consacrées spécialement à cet art enva- hisseur, elle recevait des artistes, sans les faire travailler, se réser- vant de les entendre à leurs concerts et à leur profit.

KHANÇOl«E. S5

Le salon de madame Bertheiin n'était pas oélèbre : on n*y disait jpOB d'exhibitions de grands hommes; maïs, envié comme une retraite choisie la kitilité des réceptions soi-disant sérieuses ne pénétrait pas, il oITrait gaiement son abri à des hommes, estimés pour leurs eemnres et pour leur esprit, qui Tenaient s'y reposer de leur rôle o[&- eisl. Ce n'était pas un théâtre, mais un foyer de théâtre, chacun, sans dépouiller son costume, n'y songeait plus et riait à l'aise, sans se guinder et sans s'humilier. On aimait mieux y composer une cba- rtfk, qu'y comploter une roYolution, un gou?ernemenl, une élection à TAcadémie. C'était une société, ee n'était pas une coterie.

Madame Bertheiin était la femme d'un conseiller d'État, ancien préfet, ancien député sous Louis- Philippe, et l'importance que te mari mettait à servir consciencieusement tous les régimes, et à rester fidèle a un tmitement quelconque, entrait pour beaucoup dans la philosophie enjouée de la femme.

Fille d'un général de l'Empire, qui ayait voulu se tuer après Waterloo, mais auquel la Restauration avait redonné l'espérance et un commandement, Hélène, qui s'était toujours crue destinée à un soldat de Napoléon, avait été mariée, en 1820, à M. Bertheiin, jeune maître des requêtes, dont la physionomie placide et reposée dénotait de grandes dispositions à la tenue et à la dignité, qui sont les signes authentiques de la vocation des fonctionnaires. M. Bertheiin était un homme grave; mais le sentiment de lui-même, qui rayonnait dans sa personne, se trouvant tempéré par l'usage du meilleur monde, par une politesse exquise, il attirait l'attention sans la choquer, sans l'ir- riter, et obtenait, au premier abord, toute l'importance qu'il voulait afvoir.

En le voyant si calme dans son bel habit brodé , on compre- nait que l'amour des places n'était pas chez lui un effort d'ambition, mais l'accomplissement d*une loi naturelle : il ne venait pas à Tes* prit de lui reprocher de servir tous les régimes et de prêter serment à tous les pouvoirs. On sentait qu'il ne pouvait agir autrement; '^ue les broderies qui allaient en se multipliant sur son costume étamit attachées à lui comme un lierre, et ne pouvaient s'en déta- cher; qu*elles étaient le développement normal et régulier de la première pousse.

Sa femme, qui n'avait jamais laissé voir qu'une déception, la dou- leur de n'être point mère, parlait de lui sans amertume. Douce et fMKtieute, elle -s'était lésîgaie penriant ivin^ aoa k Vùx Vs^^'^K^^swir,

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quille des salons ministériels : pendant vingt ans^ elle avait logé dans des préfectures, présidé des dîners silencieux. Mais, le jour ses quarante ans lui apparurent, elle sourit; c'était la date qu'elle s*était fixée à elle-même pour la liberté.

Je demande à prendre ma retraite, dit-elle à M. Berthelin, quand celui-ci lui apporta un bouquet pour fêter ingénument Tan- niversaire de sa naissance.

Que voulez-vous dire? demanda le conseiller d*État.

< Je veux dire que j'ai bien le droit de dépenser un peu ma jeu- nesse, maintenant qu'elle est amassée* Oh! rassurez-vous, mon ami, je ne songe pas à vous faire du tort ; mais, sans contrarier vos goûts, dont je partage depuis vingt ans lés charmes austères, je vous de- mande la permission de suivre un peu les miens et de modifier la règle de mon salon. Je ne me prépare pas à lancer par-dessus les moulins un bonnet qui m'est devenu plus nécessaire que jamais, maintenant que je vais avoir des cheveux blancs à cacher ; mais je crois que je ne cours aucun risque, ni vous n(m plus, à laisser mon coeur se souvenir qu'il n'a pas encore l'âge de ma figure.

M. Berthelin ne comprit pas ce caprice qui se révélait après de si longues années de soumission. Mais, comme il estimait sa fenune presque autant que lui-même, comme il se fût reproché la m(Hndre défiance envers cette admirable compagne de fonctionnaire qui avait pendant vingt ans gardé son poste sans murmurer, il souscrivit à tout ce qu'on voulut, se sachant gré à lui-même de cette condescen- dance. Il se réserva seulement le droit de ne pas assister toute la soi- rée aux réceptions de sa femme. Dès que la réunion cessait d'être ennuyeuse, il s'ennuyait et se glissait doucement hors du salon, pour ne pas compromettre sa dignité.

Madame Berthelin ne sortit presque plus de chez elle. Son éman- cipation fut une retraite. Elle donna à la lecture les heures qu'elle perdait autrefois en visites; elle attira peu à peu, à l'aide d'excellents dîners, les gens d'intelligence; elle montra un accueil si sympathique à la jeunesse, que son salon devint une pépinière incessamment renouvelée de rosiers en fleurs, avec des papillons en quête de prin- temps. La réputation solide et charmante de madame Berthelin don- nait une sorte de consigne de vertu à ceux qui briguaient la faveur de lui être présentés, et la familiarité ^qui s'établissait promptement entre ses amis habituels n'alarmait jamais les mères de famille. Ceux qui n'airaient pins la candeur avaient tu moins le bon goût d'une

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hypocrisie qui ne se démentait pas. Les gens de tous les âges, de toutes les opinions, de tous les caractères, se sentaient en sécurité parfaite dans ce salon indulgent, dont la simplicité était une barrière aussi redoutable que l'étiquette pour la mauvaise compagnie.

Madame Berthelin avait une bonté fine qui pouvait se laisser trom- per volontairement, par calcul de charité, mais qui ne tombait dans aucun piège; et de même qu'elle avait su écarter peu à peu, sans scandale, sans irrévérence, les personnages majestueux que son mari lui amenait, elle savait refuser sa porte à ces hirondelles parisienne^ qui changent tous les hivers de connaissances, et qui ne sollicitent des invitations que pour se vanter de les avoir reçues ; monde frivole et diarmant, toujours équipé pour une fête, mais dont la grâce banale donnerait Thorreur de la politesse. Il fallait, pour être naturalisé dans ce salon, se montrer plus qu'aimable : il fallait être capable et digne d'amitié sérieuse.

Indépendamment des réunions du mercredi soir, madame Berthe- lin recevait tous les jours des visites de deux heures à six heures, elle donnait, disait*elle, des consultations. Et en effet, les cœurs endoloris qui n'osaient pas être tristes le mercredi venaient alors lui confier leurs peines : on ne boudait jamais chez elle le soir, mais on y pleu- rait quelquefois dans la journée. Bien que son existence paisible Teût tenue constamment éloignée des orages ou des simples menaces de la passion, madame Bcfrthelin comprenait toutes les douleurs, ne se scandalisait d'aucune confidence loyale et trouvait dans les inspira- tions de sa bonté, toujours en éveil, des conseils aussi pratiques que s'ils eussent écé dictés par l'expérience.

Sans avoir jamais été belle, Hélène avait un charme de jeunesse qui persistait à cinquante ans. Sa voix étonnait par sa fraîcheur; ses cheveux entièrement blanchis, comme par une exagération d'humi- lité, donnaient de l'éclat à ses yeux bleus grands ouverts. Toute sa personne annonçait une sérénité tendre; bien loin qu'on sentit en elle la paix égoïste d'une âme qui s'est retirée des peines de ce monde, on admirait instinctivement la force d'une conscience droite qui s'était montrée supérieure à ses chagrins et qui dédaignait mainte- nant la douleur, tout en estimant ceux qui souffraient.

Tel était le salon de madame Berthelin, et telle était cette femme adorable qui avait su résoudre le problème d'avoir autour d'elle une société diverse et unie, intelligente sans pédantisme, jeune sans (atui^, vieille sans intolérance.

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Il ne &ut pftfl croire pourtaniquele bei apptiiement ooenpépar k: ccHiseiUcr d'Élat et par sa femme^ au premier, dans la rue Tma^ diet^jM fût qu'une sortede/w^tl^Prouen^oiide reapeetsUès figurei souriaient et S6 mêlaient àdes jeur enCanitns.

L'innocence a Paris est ioufaura avisée, et lea enfantillages encou- lagés par madame B<»rtbeliniaîdueBt parfais à de petites manœuvrai db coquetterie, à des pièges candîdeS'de sentiment*

L'événement que nous allons raconter est le seul^ toutefois, qok ait ea des péripéties plus dramatiques et des coaséquences plus sérieuses qae n'en faisaient attendre d'ordinaire les idylles de l'honnête salon de madame Bertbelini.

Il y a quelques années,, un' mercredi sein, pendant Thiver, ommle la réunion était nombreuse, quelqu'un proposa de jouer au jeu d^ secrétaire^ On se récria bien un- peu df àbortl coirtre le danger de Ik proposition, qui supposait que tous les assistants étaient des gens d'esprit. On se plaignit à madame Bertbelin. Ce jeu (si je ne me trompe de nom en le désignant) est bien celui qui consiste à écrire des questions sur de petits billets qu'on jette d'abord dans ui» chapeau V qu'on disirrbue ensuite, et auxquels on doit répondre, selcv le hasard de la distribution. Madame Bertbelin fut inflexible. La proposition venait d'elle indirectement. Elle avait ftit préparer d'appé- tissants petits carrés de papier; des crayons affllés invitaient- aux épigrammes ; l'on ne pouvait manquer une si bonne occasion*. IVirI pis pour les gens d'esprit! ils enlevaient quittes pour dire des sottises, sile jeu les embarrassait.

On prit donc bravement son parts, quand il ne resta pltis' de retraite, et on: se mitàrœuvre. Rien dis^^harmarit* comme 1 -aspect d'im salon pendant; 00 petit travail d'improvisation! Chacun s^isots pour mieux tenir la muse^ et surtout peuf ne pas laisser ^ir ce' qu'il écrit. Lesdames^ont ôté'le gant de la main droite, afin d'être mieux* inspirées; quelques-unes, tout* enp grlRbnnant, ontdèmrysfé^ rieux somrrres^; la question' banale cache une demande sérieuse' et attend peut-être un oracle. Tous tes coin» sont bons pour écrire; l'un* api^ique son papier contre te' mur; un autre fait un pupitre ^soir chapeau; les plus timides essayent* se cacher dans les rideaux dès* fenêtres. Une dame s-est assiseau piâno'etécritsorlèstoucUes, ce qui fait accompagner chaque coup* dè^ craye» d*une nelereièiiUssanffr; lisnte auxretardatairesril'mrive'Itmjoursqu'eirsuipFend'un déèer^ teur froissant clandestinement son papier, ftnsanl semblftnt^dë révorr

F^RAIfÇOISEl 39^

jeté dam le chapeau, je teus dice dans rurne, et s'èfforçant de le iissimukr*

La première partie du* jeu est sans contredit la. plus difficile. On. ne sait pas toujours ce qu'on ireut deinander,^mais, à la rigueur, on. a^. toujours une réponse à faire,, bonne t)u mauvaise. Ce jeu esf Téchec perpétuel des gens- de lettres. Ils se croient obligés de faire acte de> profession; aussi, peut-on leur attribuer, sans crainte d'erreur fré« quente, toutes les questions prétentieuses et toutes les réponses insi<- goiûantes.. Les gens du monde, au contraire, ont des finesses, dès rencontres, des hasards d'expression qui déconcertent les conXrctures*. Les personnalités sont autorisées dans une certaine mesure; elles* Tétaient complètement dans le salon de madame Berthelin, et on n'eut jamais à s'en plaindre. Je crois d'ailleurs, qu'en thèse générale, les duretés émanent toujours de ceux qui les subissent. On s'immole de bonne grâce, par prudence, pour conjurer le sort, pour n'être pas immolé par d'autres ; quelquefois aussi par fatuité. On aime mieux parler de soi, en en disant du mal, que de s'exposer à n'en point entendre parler.

Quand ta double opération de la demandé et de réponse fut terminée, madame Berthelin réclama le silence et dit à un jeune homme :

Monsieur Lutel, faites à haute voix la lecture; et surtout, de la discrétion, si tous reconnaisse? les écritures!...

Je jure de ne pas les reconnaître, répondit en riant M. LuteF, qui remua chapeau comme pour faire une omelette à la Roberl- Houdin, et qui plongea ensuite sa main avee la componction d'un président de bureau électoral.

Les billets contenaient, sdon l'usage invariable,, des questions nugrenues, des déclarations, innocentés à forœ d'hyperboles, quelques malices bien appliquées et qui sentaient la^ préméditation, de la. gaieté, en somme, et assez de baloiu'dises pour qu'oa reconnût la petite débauche d'une, société spiritndle,

M. Lutél lisait ayec un grand sérieux : chaque billet, après avoir été déchiffré, était jeté dans une coupe du Japon^ en attendant le bûcher. Le dépouillement allait être t^miné, quand lect^ir,impas- Sèblé jusque-là, se mit à sourire et lut Jfr^ question suivante, après laquelle il s'arrêta : Qu'est-ce que P amour f Ub innirmure pa»* ooorut rauditoire; les un» s'offensaient d'une question: inutile et Snpertlnenie \ tes autoes attendaient une définition.e

40 REVUE NATIONALE.

Eh bien! demanda madame Berlhelin, qu*a-t-on répondu?

On a raturé deux ou trois fois des réponses qui ne semblaient pas assez catégoriques, dit M. Lutel, et enfin on s*est décidé pour ces simples pinots : Je n'en sais rient

Un éclat de rire, accompagné de protestations indignées, s^éieva tout à coup : C'est un blasphème! c^est une injure aux femmes! c'est un défi jeté aux hommes ! il faut connaître l'auteur de cette réponse! }

-^ Je m'oppose à une enquête, dit madame Berthelin, et d'ailleurs je ne partage pas votre indignation. Cette réponse est un aveu candide et douloureux. La pauvre âme qui l'a faite a peut-être cherché et n'a pas trouvé.

Peut-on savoir au moins si c'est un homme qui a écrit cela, demanda madame de Perricourt, la femme délaissée d'un officier supérieur qui campait chez une actrice.

M. Lutel regarda le billet attentivement.

L'écriture est bien fine, dit-il en secouant la tête.

Prenez garde, lui cria madame Berthelin, vous allez trahir votre serment.

Dame ! quand il s'agit d'un intérêt d'État, s'empressa de dire un vaudevilliste.

Il n'y a pas d'intérêt au-dessus de l'honneur, répliqua madame Berthelin, d'un ton moitié sérieux, moitié enjoué... Au surplus, attribuez-moi, si vous voulez, la réponse, je la signerais volontiers; elle n'est pas plus extraordinaire que la demande.

C'est moi qui ai fait la demande, dit M. Lutel, et...

-— Je le reconnais bien là, interrompit un de ses amis, un jeune avocat de fort belle tournure, qui n'attendait, pas la clientèle , car il allait la chercher partout.

M. Ligny a raison, reprit madame de Perricourt, la femme abandonnée. M. Lutel représente ici le sentiment; et quand il y a un soupir à pousser, c'est lui qui s'en charge. Toutefois, il faut avouer qu'il n'a pas été heureux dans sa question, et je trouve, après tout, qu'il s'est attiré la réponse qu'il méritait.

Ne changez pas d'avis pour me flatter, repartit madame Berthelin, vous avez, ainsi que ces daines et ces messieurs, été choquée de la... de ma réponse; ne revenez pas sur ce premier mouvement. M. Lutel a usé de son droit, et il était dans son rôle. Une pareille question est

FRANÇOISE. 41

une question masculine ; quant à la réponse, tant pis pour ces mes- sieurs, si elle est juste !

Je conclus, ajouta Tavocat, que ce billet, qui ne dit pas grand'chose, en dit plus que toutes nos quintessences et tous nos marivaudages, et que ce je n'en sais rien est la repartie la plus spi- rituelle du jeu.

J'accepte pour ma part le compliment, dit madame Betthelin en riant. Allons ! brûlez les pièces de conyiction^ monsieur Lutel, et pro- cédons au second tour. Nous verrons si Ton aura plus d'esprit que nous.

11 est de tradition que le second tour au jeu du secrétaire est tou- jours supérieur au premier. Quant au troisième, il est presque inconnu, et n'a été que rarement abordé. Ce soii^là, on s'en tint aux deux expériences. Ce fut encore M. Lutel qu'on chargea du soin de lire les billets, quoiqu'il se fût montré presque indigne de ce poste de confiance; mais, cette fois, il ne fit aucune remarque et remit fidèle- ment à madame Berthelin tous les papiers, pour être brûlés, quand la lecture fut finie; seulement, au lieu de participera un jeu nouveau qui s'organisait un peu bruyamment dans un coin du salon, il prit place à côté de la maîtresse de la maison, et, se penchant vers son fauteuil :

Pour qui vous êles-vous dévouée? luidemanda-tril à voix basse.

Je n'en sais rien, lui répondit madame Berthelin, en souriant et en afiectant de reproduire les termes de la réponse mystérieuse.

Ëh bien ! moi, je le sais peut-être, reprit Lutel. Quelle est cette jeune et jolie dame que je vois ici pour la première fois, qui n'a pas dit un mot de la soirée, qui voudrait peut-être écouter ce que nous disons et qui roule encore entre ses doigts un papier blanc qu'elle n'a pas rempli au second tour? Là-bas ! cette blonde, coiflTée comme une héroïne de Watteau.

Vous croyez que c'est elle? dit madame Berthelin avec un air de compassion .

Connaissez-vous son écriture ? repartit Lutel.

Sans doute. Comment, traître, vous n'avez pas brûlé tous lés petits billets?

Non ; celui-là m*a tenté. Ce grifibnnage raturé annonce tant de malice ou tant d'innocence !

Madame Berthelin ne parut pas avoir compris l'insinuation qui se cachait sous ces paroles. M. Lutel insista. -^ Faut-il voir dans cette réponse une épigramme?

U REVUB NATIONALE.

-«* Qne fOH»isipdi4e T

C'est précisément parce qu'il ne m'importe en rien de oonnaltfe la^Téviié que ^itMis deveas me la^dirc. Je n'd pas d'autre iiil&^ que la CKriosité ; cek ne tirera pa» à conséquence.

Ëk Inenl je n'aiîne pas les eariosité^désintéresséeft^jdit ea rianl madame Berthelin. J'accepterais la complicité d'une méchanosté on d'une bonne action ; mais, parier pour faire uniquement du bavar- dage, cela .ré|mgne a mes inalinots pratiques.

- J'ai bien enrieftlor» de conlimier tout seul l'enquête*

-^ Si Y0ii8«ontintte2 comme V0U9 avez commencé, vous n'irez pas

Qu'en saivezr-voufr? J'ai déjàderiné la main qui avait écrîi ; je dbvinerai l'espriiqui a dkté.

A propos, commoii aves-Tous fait cette première découverte?

-** En regardant autour de moi après avoir lu, j'ai remarqué une rongeur subite qui dénonçait une coupable.

EUe a rougi I VoUa la preuve d'innocence que vous <femandiez; ao]fezisatisiiftît.

Elle ft rougi, mais, en même temps, elle se mordait lès lèvres pour s'empêcher de rire aux éclats et de se dénoncer tout hanti

Le rire comprimé est une preuve de malice ; voilà la réponse à vos dfeux questions. Vous savez tout ; rendëz-moi ce billet.

Et madame Berthelin tendît ht main.

Ainsi, vous ne voulez rien m'apprendte de plus? demanda Lotel.

Vous vous méfiez déjà votre pénétration ?

Ma pénétration ne peut pas aller pourtant jusqu'à lire son nom sur sa figure.

Oh ! je puis vous dire son nom ; elle s'appelle Françoise.

Me ferez-vous un mystère de sa famille?

Oui;, c'est une princesse détrônée qui ne veut pas être re- connue.

Savez- vous bien^ madame, qu'avec vos réticences vous me pro- voquez?

A qfuû donc, monsieur? ditmadam&Berthelin d'un ton piesque sérieux.

A me passioBoeiv dans mes nadieidiea, à vouloir. enfin.qiie ma«

^ dame ou mademoiselle Françoise Trais-Étoiles corrige la réponse de son billet et en vienne à apprendre... ce qu'elle ignore.

Ou ce qu'elle feint d'ignorer peut-êlre, ajouta d'un ton railleur madame Bertheiia qfû, aaleyaot ausaîtètv dit aicc une aotenti^dbuce àlaqvielU on ne poaTail réaietor i

DDiwffz*moi 06 biUet^ monsieur Lutel ; UDAautre ftis, ren^ii mieax votre oiandat.et m trahissez pas kb €«ifiai05 abcohie que j^ eavous.

Ces derniers moto furent aouligné» ctmmm pour hm entendfe qu'ils ne se rapportaient pas eidusivemest au je« àxLsecrélaire\.

Lutel remit, en. soupii^nt avee aflEéctatioB:, Im petit papier qu'il avait si abusivemeiy garda. .

Je vois, dit^l, que jé. eifleuré unsecrek.

En aucune façon, répliqua madame Bertheliu; voue m'avei demandé des détails que je ne paie vouedomiery. sans que jeeoîs* ai»** torisée par celle qu'ils ooncement, voilà toat. Mais si j'avaiapeur ma part un secret à moi seule, je n'hésiterais pas à voij» le confier, à vous tout le premier, parce que vous, êtes un ami loyal, un homme de cœur, et.... ^

Achevez, dit Lutel quo ce camplimei^ rendait un peu confus^ mais qui sentait la leçon cachée.

Et un bon enlsuit^ continua avec une gaieté presque matemeUe madame Berthelin qui voulait effacer toute trace sérieuse de cette conversation. Ën.voilàassefl» ajouta*4-elle, je ne confesse pas le soir^ vous le savez, et on m'attend làrbas pour tirer lee^ges et donner dea pénitences.

Lutel resta seul près du fauteuil vide de lar:H)attres8e delà mamoBj et, tout en suivant celle*ci du regard :

Pourquoi ajoute-t-elle le mystète 9a: cbamie de cette jolie inconnue? se dit-il tout bas« Excetlenta iBrame-! elle secmit pru- dente !... Mais quelle est cette nadameFranQoise-fdfoù' vienU-ellëf qjâi l'aaroenée? Puisqu'elle est ier, c'est' une homiète femme; il me reste à savoir si c'est une femme d'espriL Quanft à son coeor, peu m'importe I

Ce.peu m'importe 8*exhala dans un seupir, et Lutel résolut d'aHiP se mêler au groupaiiuL s'anuisaitii.l 'autre extrémité^: aaleo*

44 REVUE NATIONALE.

II

Jacques Lutel, qu'il est temps de présenter au lecteur, a trente ans, une jolie figure, un embonpoint raisonnable, une santé parfaite,' un esprit vif et libre, et, malgré tout, un penchant à la mélancolie' dont il est honteux, quand il se voit dans une glace. Son visage, lumineux et plein, n*admet la pâleur que les jours de migraine; sa bouche parait faite pour l'ironie, mais ses yeux annoncent Tenthou- siasme. Bon jusqu'à la faiblesse, il est entêté dans ses affections ; incapable de méchanceté, il ne sait pas pardonner; et, après avoir juré de se venger, il satisfait ses rancunes par des taquineries. Son caractère, uni à la surface, a des secousses intérieures dont il souffre seul ; mais à peine s*il montre ses larmes dans ses plus grands accès de tristesse. Son implacable sérénité de physionomie ne se laisse pas facilement obscurcir, et la douleur, en surprenant parfois ce visage qui n*est pas fait pour elle, s*y reflète comme une grimace.

Le monde, qui n'a besoin que d'égoïstes, puisqu'il ne vit que de banalité, fit un excellent accueil à cet aimable jeune homme sur le compte duquel il se trompa, le croyant indifférent, parce qu'il était réservé. Deux ou trois personnes, au plus, inspirées par leur propre cœur, sentirent, conune madame fierthelin, la chaleur du sang sous cet émail, et estimèrent Jacques autrement que pour son appétit à table et sa verve dans un salon. Mais le plus grand nombre l'adopta, parce qu'avec lui les relations étaient faciles, égales, de bonne humeur, parce qu'il ne demandait pas de services et qu'il ne refusait pas d'en rendre. L'harmonie des facultés, dans cette nature heureuse, passait pour de l'impuissance, et comme il avait toutes les passions en équi- libre, on ne lui en croyait aucune.

Admis comme un être inoffensif, Jacques se soumit en souriant au rôle qu'on lui donna ; il mettait les jeux en train, l'esprit en éveil ; il était Vimpresario de toutes les comédies mondaines, et faisait son profit des observations que cette familiarité lui livrait. Si plusieurs fois sa fortune donna à penser aux mères de famille qui avaient des filles à marier, si sa belle prestance lui valut des succès plus désin- téressés, la froideur avec laquelle Jacques reçut les avances matrimo- niales et la façon courtoise dont il se dégagea d'autres embûches firent croire qu'il ne voulait ni se marier, ni aimer.

Lutel aspirait précisément, au contraire, à l'amour et au mariage

FRANÇOISE. 45

de toute l'ardeur d'une fime tendre qui se dérobait aux sentiments vulgaires, mais qui ne voulait aimer qu'une fois et pour toujours. Les premiers sacrifices de sa jeunesse aux voluptés banales de la vie d'étudiant ne l'avaient ni corrompu, ni rassasié. Je ne veux pas affir- mer que la chasteté souriante de son cœur le préservfif toujours des tentations et des chutes; mais, en somme, il gardait avec une candeur d'enfant toute la force virile d'un esprit noble, d'un corps sain, pour nne fiancée inconnue qu^il cherchait avec espoir et sans impatience, comme cherche la vraie piété. Il était trop amoureux dans l'avenir, pour le paratU*e dans le présent; et on le traitait d'insensible, parce qu'il concentrait toute sa sensibilité sur un rêve qu'il ne livrait pas aux profanations de la curiosité.

Il aimait pourtant à parler des choses de sentiment, et on se mo- quait de cette prétention dont il se faisait un masque. On eût dit qu'il se vengeait avec malice des sympathies qui s'adressaient à sa bonne mine et à sa bonne humeur, et que, d'un autre côté, il se préservait des recherches trop minutieuses, en affectant ce petit ridicule d'un être incompris que la mélancolie engraissait.

Orphelin à dix-huit ans, avec une assez jolie fortune, Jacques, se trouvant seul en face àw monde, ne se pressa pas d'embrasser une carrière, n'ayant personne à faire jouir de ses succès, et ne se sentant aucune ambition égoïste. Il aimjait les arts ; il pouvait donner à son oisiveté quelque prétexte littéraire, et commencer, par exemple, un livre qu'on eût attendu vingt ans. Il aima mieux ne pas recourir à cette petite hypocrisie, et étendant le deuil de sa famille à ses pre- mières illusions, il se fit orphelin des Muses. Libre et soigneux de sa dignité, il avait peur d'accepter un joug; collectionneur de beaux livres, érudit mondain, il lisait beaucoup; les cours publics, les découvertes les plus importantes le comptaient au premier rang de leurs auditeurs et de leurs prôneurs.

Jacques, malgré tout, souffrait de cette obiveté active. Il y avait en lui un surplus de force qui s'accumulait sans emploi et qu'il eût voulu dépenser. Sa fortune même lui semblait une dette qu'il eût été fier de rembourser à la société ; il ne considérait ses loisirs intel- ligents que comme un stage, que comme une sorte de préparation au combat de la vie. Il armait son esprit; en attendant, il se mettait au service de toutes les idées généreuses, et il donnait toute son âme à ses amis.

Ses opinions libérales faillirent l'entraîner en 1848 vers une place

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qii^fl wnsidéFBit connne un peste d'honneur; mais k Hépabliipiie fui servie et «ipioitée assez tôt par ses ennemis pour que Jaa|ue6 eût lui motif de ne point se mettre en aèrent, et de ne pas laisser voir un désir d*Qction qui I -eût fait calomnier. U soupira, se tint à récart,.et aima dès lors la liberté comme il aimait sa fiancée, en rêve, dans rmoonnu.

«alon de madame Bertfaelin plaisait tout pnrticulièrement à Lutd qui, Ûemn côté, en élait comme le génie fonulier. Sa bonhomie fine et susceptible d* ironie, sa complaisance à toute épreuve, aidaient À la gaieté sans malice de cet intérieur charmant. Mais une aftinité plus sérieuse et plus digne attirait Jacques : c'était le cosur et J*esprit de madame Berthelin eile-méme. Ces deuoL natures, paisil^les et aimantes, avaient, au fond, la même manière d*envisager la vie ; seulement, Hélène n'attendait plus depuis' longtemps, depuis son fluiriage, ce que Jacques espérait encore. Ils avaient une façon de se sourire a certains mots prononcés devant eux qui valait des confi- dences. Plus d^uneiois, ils avaient ité tentés de supprimer ces petites réticences qui les empêchaient de se reconnaître toujours aux mêmes foies et aux mêmes tristesses; mais une sorte de timidité de la part de Jacques et un sentiment de respect conjugal de la part de madame Berthelin les avaient arrêtés et les contraignaient a se deviner. Sou- vent, en quittant ia rue Troncbet, Jacques s*était dit :

-Pourqtioi madame Berthelin û«-treUe cinquante ans et un mari? ^ Quant à madame Berthelin, elle avait une autre -iormule pour son

estime et pour ses regrets.

Si j*aTais une fille, se disait-elle souvent, je la donnerais à Jacques, etil la Tendrait heureuse.

'Cette sympathie explique déjk le court dialogue que nous venons de TepfoduiTe.'Cétte amie prévoyante savait -bien quel l)ut sérieux se cachait jusque dans les plaisanteries et les jeux de Lutel. La curiosité de celui-ci, excitée à' pr^os -delà àiigulièce(r^)onse à sa question, était une -petite trahimo de«on cceur qui avait/parlé trop haut. Il ne oonvenait pas au caradèrede madame Berthelin d*eneourager cette disposition; il répugnait surtout à son amitié d^exposer Jacques^^nne émotion dont elle ne pouvait d'avance calculer f la portée.

Liltel se rendit compte* deiçes'sora|)nles:; innis ceux-ci n!étaîent pae faits pour éteindre 'ta'cmriosilé. dPnisqufonlui défendait de s'informer, jusqu'à nouvel ordre, de cette inconnue, c'était sans doute qu'il y «vttit un petit pétîl iitns(Cette;eoqiiAtei^ Am^fiéiil pour lui., et c'était

FR ATTISE. «7

ce '^^iÏBOuliaHait. <}uant au ipéril qusil eM rpvL causer, flacqmB était à> cent lieues de le craindre. .La ÊttuitéiétBk.fieaiHQiBdredérattt

Comme il traversait le salon, madame de Perricourt, répoase abandennée, dont nous avens noté rdéjà^ioie fexclamaHen, l*appela tout à coup :

--^Mimsieiir'Latel, puisque vous âtesci «entimenlalce soirv feite»- moi un peu la oour.

A quoi bon? lui répandit Lutel avecan gémisseatenteonuque; vous ne croyez pas à ma siéoérité,

J -y croirai désormais^; car Tons^nouS'Caavex donaé une preuve éclatante !

Comment?

En demandant une définition de l'amour. A <vfrtre âgte, c*est honteux, mais c^est bieninaïf !

Et un éclat de rire un peu aigu accompagna cçs paroles. Madame de Perricourt , grande femme sèêhe , bronzée par le -soleil de vingt garnisons, prétendait avoir maigri à* la -suite des 'Chagrins oiteés par l'inconstance du colonel, son mari, et s'autorisait de ses hf^rtunes notoires pour accuser à tout propos la frivolité des hommes. Il sem- blait que le sexe tout entier lui eût été iuGdèle, et elle se vengeait, k sa manière, d'une façon bien inoffensive, tantôt par des ^igranunes, tantôt par des élégies, selon les caprices du iteinps, qui irritait ou qui détendait ses neifs. On la comparaît, è oause de sa maigreur, a la corde de ces petits baromètres, qui font monter ou descendre la nom d'un capucin de carte, selon la «édteresse ou la pluie. Alaéame de Perrîcourt, ce soir-là, était au variable.

Les mauraîses langues assuraient que "tout ee qui n'était pas la peine du talion paraissait insuffisant au dépit de cette crouveUe Ariane; mais on répondait auxmauviâses l»igues que rien, en tout cas, n'avait fait cesser jusque-là cette insuffisance, et qu'on pouvait «n toute sécurité, désormais,'^ porter* caution^ la vertu de madame ide Perricourt, aussi bien pour l'avenir que pour te pasaé.

Jacques était surtout l'objet des railleries de l'épouse Jneonsolable^ ; et il s'y prétait gaiemeAt, mais non pas sans se défendre. lies habitués du salon de madame 'Berthelin prélendaieitt qu'il y avait entre eux une antipathie de dimension ;fjUtel feignait de^eroire, au oofttraîre) Â une sympathie, néedueontFsëteyetaffeetaitdes formules galantes, des attitudes penchées, des regards langoureux/ quand il dennait^a repli- que.'Qn ^^amusait de eetle ipetite coiitédiQ;'Âoût rUénAie qui, aans

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èbce spirituelle, n*était point sotte, riait la première ; et Lutel trouvait son compte à cette parodie, sous laquelle son vrai caractère se mettait à l'abri des indiscrets.

Vous n'ayez donc pas compris, dii-il, que ma demande s'adres- sait à vous et attendait une définition ex professa f

Bah ! à quoi tous servirait une définition , reprit madame de Perricourt, vous n'êtes déjà que trop gonflé de théories.

Oh I oh ! Toilà une provocaticm directe , et un peu légère, répliqua Lutel d'un ton effarouché.

Je brûle ma poudre, continua l'épouse du colonel, mais je ne blesse personne.

Vous me yisez, en tout cas !

Je serais désolée de vous atteindre.

Le regret est bien tardif ! et Jacques leva les yeux vers le pla- fond.

Écoutez-moi, gros plaisant : je tous conseille de ne pas attendre un ceslpinètre de plus pour vous marier.

Vous êtes veuve?

Non ; mais je me sacrifie et je crois qu'on a des projets sur vous.

Qui donc?

Mais, notre amie, madame Berthelin.

Âh I dit Lutel qui se sentit ému ; elle vous a {larlé de quelque chose?

Si on m'avait fait une confidence, je me tairais. Non , j'ai deviné.

Alors , je n'ai plus peur, s'écria Jacques avec une sincérité parfaite.

Oui, j'ai deviné. Pour qui cette charmante personne, que nous n'avons jamais vue ici, serait-elle dans le salon?

Mais pour elle-même, répondit Lutel, pour madame Berthelin.

Du tout, je m'y connais. C'est pour vous; on veut vous marier.

Avec elle ?

Sans doute.

Je la croyais mariée. •• Elle a la physionomie d'une fenune, charmante, à coup sûr, mais d'une femme.

Vous n'y entendez rien ; c'est une demoiselle. Si elle avait un mari, il l'accompagnerait.

Lutel faillit l'intanompre pour dire que l'absence d'un mari n'était

FRANÇOISE. 49

pas un argument ; mais il craignit de toucher trop fort à la grande blessure de la femme abandonnée. Il se borna à répliquer :

La toilette même me paraissait annoncer une femme mariée. Les jeunes filles ne se mettent pas d*ordinaire un bonnet de cette façon.

Les jeunes filles mineures; mais elle a plus de vingt ans, et d'ailleurs, je la connais. C'est une enfant gâtée , une orpheline qui fait ce qu'elle veut.

Une orpheline !

Jacc[ues sentit tout à coup naître une sympathie qui cherchait un prétexte. Il regarda la jolie inconnue et crut remarquer un peu de tristesse dans ses yeux,

Vous la connaissez ? demanda- t-il d'un ton presque sérieux.

Je Tai rencontrée il y a deux ans, en Allemagne, aux eaux. Elle voyageait avec son tuteur, M. de Trannes, un maître de forges. Il n'était pas du tout question de la marier alors; elle éconduisait étour- diment , avec une vivacité mutine , tous les papillons qui venaient voleter autour d'elle. Depuis ce temps, elle a réfléchi. Son tuteur est bien vieux ; l'enfant a vingt-deux ans ; il lui faut un petit camarade de trente ans ; vous avez de quoi acheter des joujoux, madame Ber- thelin a souvent dit devant nous, et devant vous-même, que vous seriez un excellent mari. Voilà l'occasion toute trouvée... et voilà pourquoi, mon cher monsieur, je vous engage à ne plus engraisser, provisoirement.

Vous avez de l'imagination, dit Jacques, qui, malgré liA, deve- nait rêveur.

Non ; j*observe, voilà tout. Je n'ai pas autre chose à faire dans le monde.

Et que me oonseillez-vous ?

De vous marier. Vous êtes docile et obéissant ; cette demoiselle n'éprouvera aucune difficulté à commander. Elle a de la volonté, je voufl en avertis; die en a pour deux, et vous êtes le mari qui lui convient.

Voilà une singulière façon de m'exhorter, repartit Jacques qui s'efibrça de rire, mais qui, sans bien se rendre compte de l'impres- sion, se sentait ofiensé pour cette inconnue et blessé pour lui-même des bavardages inconsidérés de madame de Perricourt.

Oh! les hommes ont tant de fatuité! Ils sont si fiers de leur

TmmI.— l>*IiTratooii« 4

!U) REVUE NATIONALE.

raison qu'on les attire par des défauts., oontinua ceikrci ayec vax soupir, et qu'on les met en fuite par des qualités.

Quant à moi, dit Lutel, je ne suis ni attiré ni repoussé. Vous en êtes, madame, pour tos conjectures,. et |e resterai , après Tappa-^ rition de cette jolie personne, aussi libre qu'autrefois.. de ne pas me^ marier et de vous faire la cour.

C'est ce que nous verrons !

Madame de Perricourt avait un genre de bonté particulièrement-^ dangereux, celui qui consiste à s'occuper par fonce des affaires et des sentiments des autres. Elle aurait pu, en vieillissant et en s'efGlant, devenir méchante et envieuse; mais l'aigreur,, introduite par les années et par le chagrin dans ses habitudes , servit de levain, de fer- ment à ses bonnes dispositions. Elle apporta une sorte de colère de plus en plus active à prouver qu'elle était serviable , affectueuse, dévouée, et elle eût volontiers pris les gens au collet pour leur faire attester son dévouement. On ne pouvait rien lui cacher; elle se fâchait pour tout savoir; infatigable dans ses conseils, dans ses démarches, elle sollicitait pour les autres, et elle avait toujours en train un mariage, une loterie de charité, une intrigue quelconque; elle fournissait des maris et procurait d'excellentes cuisinières à l'oc- casion. Bavarde pour tout apprendre, elle savait garder un secret. La meilleure façon d^éviter sa curiosité, c'éliit de la satisfaire par une confidence; peu lui importait d'ailleurs Télrangelé, la folie de la communication; tout lui semblait admissible, parce qu'elle avait hâte de toucher à tout.

Elle ressentait de l'amitîé pour Jacques Lutel , qu'elle n'appréciait pas, mais qui prenait bien ses plaisanteries et recevait sans sourciller la pointe de ses épigrammes. C'était une pelote pour ses épingles. Depuis longtemps elle avait cherché à lui être utile, et plus de vingt fois elle avait supplié madame Berthelin de se faire sa complice pour quelque projet de mariage* Ce soir-là, son esprit qui tournait ton- jours en elle comine un rouet, attendant un écheveau à dévider, s'était emparé d'un fil au hasard. La préseme de cette inoonnue, la dis- crétion de madame Berthelin qui feignit plusieurs fois de ne pas l'entendre, quand . elle alla près d'elle aux informations, l'avaient finappée. Elle avait senti un mystère V et j'oserai dire, sans forcer la comparaison, qu'immédiatement l'eau lui en était.venue à la bouche;' une sorte d'acidité tourmentait ses lèvrea. Un mystère dans ce saloB, . si. bien clo& d'ordinaire aux intrigues , quelle bonne fortune ! Mais le

FRANÇOISE. 5f

mystère, encouragé par madame Beitbelin, De poimiit ètrequ*une affaire de diplomatie décente et conjugale. Plus de doute : on you-^ lait marier quelqu'un ; deux partlst dans la société étaient vncants, Ml Ligny, l'avocat, et W^ Lutel; MaisThomme du barreau n'avait pas de fortune et n'avait encore à offrir qu'une ambition démesurée. Madame Bertfaelin aimait Tesprit de ré^vocat, mais ne devait pas et ne pouvait pas servir son ambitioD. Jacques, le préféré^ Jacques, possesseur d'une fortune enviable, était donc le seul mari disponible ; et voilà cmmnent madame de Perricoart, qui avait lieu de croire mademoi- selle Françoise libre de son cœur et de sa main, avait arrangé cette union, qu'elle était ravie d'avoir devinée , et qui dlait lui servir à taquiner encore un peu son ami Lutel.

Je crois que: les caractères' comme celui de madame de Perricourt ont leur utilité providentielle ; ils aident à précipiter les événement^r Bn demandant, à tort et à travers, des étincelles aux cailloux du che- min, ils embrasent quelquefois une mine qui n'eût pas fait explosion sans cela. La mouche du coche ne fait pas avancer le coche, mais elle tient parfois éveillé par son bourdonnement un voyageur qui perdrait au sommeil une idée utile et une perspective intéressante.

Jacques, comme beaucoup de gens d'esprit, était enclin àfUne cer- taine superstition; il voyait volontiers des pressentiments dans des hasards singuliers. Cette échappée de madaméde Perricourt lui sem- blait, à coup sûr, dénuée de raison et de lexique. Mais l'extrava^ gance même de ceti« conversation lui paraissait un signe et comme un symptôme d'oracle. N'était-il pas bizarre qn'après l'échange de' quelques mots avec madame Berthelin an sujet de cette inconnue, et au moment même il était provoqué à la curiosité, madame de Perricourt fût venue follement établir un lien ou en supposer un . entre lui et cette personncy qui l'occupait tant depuis une demi- heure? Mais la folie est-^Ue toujours un obstacle dans les conjectures - j humaines? Combien de projets qui réussissent quoiqu'ils aient d'a- bord été proclamés fous, peut-être même parce qu'ils étaient fous?

Jacques quitta madame de PSerricourt agifé, troublé, inquiet; mais ne laissant rien voir de son émotion, grâce à la {^acidité de soff visage* Comme il n'avait pas la migraine ce soir*là , il ne pouvait devenir pâle-, il fit quelques tours dans le salon , oM^rit et ferma des albums, n'osa pas rejoindre madame Berthelin. qiu s'était placée à côté sa jeune amié^ et finit par dire à l'avocat 'Ligny :

Il est tard ; partons-nous ?

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Volontiers, répondit celui-ci. Je plaide demain ; j*ai besoin de repasser mon dossier avant de dormir.

Quand ils furent sur le large trottoir de la rue Tronchet :

Quelle belle nuit! s'écria Lutel en offrant un cigare à son ami.

Belle, mais froide, répliqua Ligny en serrant son paletot.

Quel charmant salon que celui de madame Berthelin ! reprit Jacques, qui décidément s*efiorçait déparier, et en faisant flamber une allumette.

Charmant, mais un peu chaud, répondit Tavocat en acceptant du feu.

Quelle bavarde que cette madame de Perricourt! continua Lutel.

Ah çà ! as-tu bientôt fini tes interjections ? demanda Ligny. Qu'est-ce que tu as ce soir? tu es préoccupé.

Moi ! je suis fatigué , voilà tout. Ces petits jeux me paraissent insipides.

A qui la faute ? c'est toi qui en as fait venir la mode. Mais tu trouvais le salon charmant ?

Charmant... sans les petits jeux !

Bah ! tu gardes rancune au jeu du secrétaire pour l'échec de ta question.

Les deux amis , tout en causant et en marchant avec rapidité, étaient arrivés à l'extrémité du trottoir qui fait face à l'église de la Madeleine. Ils allaient le quitter et traverser la chaussée, quand Lutel, qui venait de passer son bras sous celui de Ligny, contraignit Tavocat à pirouetter sur ses talons.

Nous avons donné le signal, dit-il; tout le monde s'en va. Regarde.

En effet I voici madame de Perricourt que son domestique accompagne. Parbleu ! j'y suis. Tu as un rendez-vous avec la colon-' nelky et tu l'attends. Ne gêne pas, mon ami.

Et Ligny, tout en riant, fit le geste de dégager son bras.

Tu es fou, reprit Lutel qui saluait au passage les amis de madame Berthelin.

Ah 1 est-ce que nous allons rentrer ? demanda l'avocat. Tu me ramènes à la porte.

C'est singulier, murmura Lutel qui examinait les fenêtres du premier étage; on éteint dans le salon, et tout le monde n'est pas parti.

FRANÇOISE/ 53

Tu as fait rinventaire? Ëstrce que c'était une gageure? Mais qui donc est resté ?

Cette jolie blonde que j'ai vue pour la première fois.

Ah ! ah ! qette jeune dame?

Tu te trompes , c'est une demoiselle.

Du tout, c*est une dame; j*en sais quelque chose, dit Fayocat en lançant devant lui la fumée de son cigare.

Ah ! tu la connais donc? demanda Jacques d*un air indifférent.

Je vais la connaître : quelques mots de madame Berthelin me portent à croire qu'elle va devenir ma cliente.

Ta cliente ! EUe plaide?

Oui, mon cher; et, entre nous, j'ai lieu de penser que c'est contre son mari. Un bon petit procès en séparation. Quelle affaire!

Mariée ! Elle est mariée et elle se sépare de son mari ! se dit à lui-même Jacques qui ressentit tout à coup comme une grande lassi- tude dans tous les membres.

Ah ! mon bon , continua l'avocat, en activant le feu de son cigare et en entraînant Lutel dont il serrait le bras , si je ne me trompe pas, quelle chance pour moi ! Tu ne peux comprendre ce que c'est qu*un joli procès en séparation. Maintenant qu'il n'y a plus de plaidoiries politiques, les querelles de ménage sont nos occasions^ de triomphe. On élargit la question pour défendre la famille mena- cée dans sa base, et on la rétrécit tout à coup pour lire de petites let- tres parfumées dans lesquelles on s'adorait et on s'envoyait mille petits mots charmants... Sans compter qu'au fond de toutes les affaires de ce genre, il y a un amant, mon cher, ou une maîtresse...

Est-ce que madame Berthelin t'a dit quelque chose de sem- blable?

Oh ! non, rien encore; tu comprends, ce n'était pas le moment. On m'a questionné vaguement sur certains points de la législation; mais j'ai flairé le procès. Est-ce ma cliente qui a égratigné le contrat? est-ce le mari? Voilà ce que j'ignore, mais ce que je saurai bientôt. Dis donc : toi qui as plus d'influence que moi dans la maison, ne me laisse pas enlever une afi&ire si belle. J'ai ruminé toute la soirée mon exorde. Cela me console d'avoir manqué le dossier Pigaultl Ah ! mon ami, j'étais nommé député aux prochaines élections, si j'avaÎF plaidé pour les héritiers Pigatdtl

Qu'est-ce que c'est que les héritiers PigaïUt?

S4 REVUE NATIONALE.

<loininent! iu neoonnais pa6.eettea£hii»4à?Aiaislun6lisilonc pas les journaux libéraux ?

Ma foi non, dit.Jaccfues. Les Jouniaittr de iiiaAOukur n'ont ^ toujours mes opinions, et cela m^irrite.

On lit au moins la Gazêiiedes tribunaux. Tu aurak 6D alors que l^afraire M^au/Zest un procès en oapiation. On rt^kmande un million qui ne se retrouve plus k une eonunuaauté religieuse qui est soupçcHinée de lavoir reçu, à Takle d*un fidéiooinraîs. Cas pro- oès-4à sont malheureusement tniprares; mais quand par bonheur on en trouve un , comme on teigne, oomme on le /aitdurerl Eh^bîenJ mon cher, les héritiers Pigault^ ceux qui attaquent la communauté en question, devaient me choisir. Je comptais là-dessus pour lancer ma candidature. Ah bten oui I on m'a soufflé raflaire... Maisen atten- dant un succès politique, j'aurai un petit succès mondain. Tu vensis! tu verras ! Elle est jolie, ma cliente.

Mais crois-tu qu'elle ait iies torts?

Puisqu'elle est tna cliente, elle n'en a pas. C'est son mari qui est im butor, un •brutal, qnekfoe financier sans doute ou quelque Tieillard; on l'aura sacrifiée, la pauvre anfaat. Tu m'entendras. Je me vois d'ici ; comme je serai éloquent !

Tu Tes déjà, dit Lutel avœ irodiie. Mais, pour un homme d'af- faires, tu as trop d'imagination. Il ne s'agit peutr-étre pas d'un procès semblable, ni de cette jeune femme.

Grois-tu qu'on m'ait questionné pour le compte de madame de Perricourt, par hasard?

Elle habite donc chez madame fierthelln? demanda Jacques.

Sans doute, puisqu'elle n'en est pas sortie et que tout est éteint dans l'appartement.

Eh bien! mon cher, c'est une preuve de son bon droit.. Ma- dame Berthelin n'est pas iemme À recevoir une coquette 4:0m- promise.

Bah ! par charité chrétienne 1 reprit ravooai. J!ilais,.en tout cas, c'est fort habile ; ma cliente a de l'eqprit. M. Beuttidlin a le bras long : un conseiller d'État n'est pas le prenûar venu, : sans compter qu'il a des amis de tous les régimes et qu'il pourra frapper à toutes les portes de magistrats. Voilà pourtantl'avantaged'itreien activité sous tous les gouvernements.

On dirait que tu es jaloux de eet ai^mtage-^là, repartit Lu- tel, en dégageant vivaxieat «on èras de œlui de . son ami^ mais

FRANÇOfSE. 98

tu avftfs raison : il lait froid. VaTelire ton ^k>89ieT; moi, je vais me ooucber.

Il parait que nous ne passerons pas la nuit à la l)elle étoile, comme je le redoutais, dit l'avocat. Tu as changé de caprice ! décidé- ment, Sacques, mon ami, in as quelque tkose!

ParWeu !• j'ni un f bame ! «t'Lutel affecta de relever le collet de son paletot. Il est très-^imprudent d'écouter un avocat, entre minnitert une heure du matin, dans laTue, au mois de février. Je te souhaite, mon cher, tous les 'succès possibles; mais j^aime miem t'cntendre a laudienee. Ah ! si jamais je me «fiarie , je compte sur toi.

To me prendras pom* garçon d'honneur ?

Non ; je te réserferai mon procès en-séparation. *— Par malheur, tu ne te marieras jamais!

«— Voilà Je regret d un véritable ami. Merci, men cher, 6t bonsoir!

Maître Ligny demeurait dans les environs de la rue de Ghoiseul; il se dirigea vers le boulevard en chantonnant à derai-vorx des paroles qui ressemblaient autant à un début de plaidoirie qu'à un fragment d'opéra.

Quant à ^cques, après avoir lancé de loin un dernier regard aux fenêtres éteintes de madame Berttielin, il tourna le dos à^n ami et regagna rapidement, en courant presque, k rue de la Pépinière, à Teitrémité de laquelle il occupait, près de la rue de Cou réelles, au troisième étage d'une fort belle maison, un petit appartement ayant vue «ur des jardins.

Lutel riait beaucoup, tout en (disant résonner le trottoir sous son pas gymnastiqiie.il Tiait deccJère contre lui-même, de dédain contre son ami l'avocat, de pitié pour les sots propos de madame de Peiv fioourt.

Quelle folie! quelle folie! répétait-il; avais-je l'esprit? Cette jeune personne intéressante plaide en séparation ! Elle songe ai peu à se marier-qu'elleveut sedéfairedéjà d'un mari. Mais, Ligny ne s'est-il pas trompé? Il est incontestable qu'il y a un mystère.. •• Eh bien ! oui. Vais-je m'inquiéter maintenant des secrets des autres? qu'elle plaide, qu'elle neiplaide pc», qu'est-ce que cela me fait? A quoi tiennent les émotions? Parce que je me suis avisé d'une ques- tioo«augrenue, etpaioe qae cette jeune damem'a répondu avec aussi peu d'eqpritque j'en ai mis moi^-mème à l'interroger, ne voilà-tnit

56 REVUE NATIONALE.

pas que je trouve une raison de sympathie entre nous ! On fait bien de se moquer de moi quand je me mêle de sentiment. Si cela conti- nue, je finirai par faire sérieusement les yeux doux à madame de Per- ricourt. Ce ne serait pas plus absurde 1

Jacques était arrivé à la porte de la maison ipi^il habitait. Il satis- fit sa mauvaise humeur contre lui-même par un violent coup de son- nette qui dut réveiller plusieurs étages.

Voilà le premier efiet de mes passions, se dit-il; je trouble ceux qui dorment, et je me fais maudire par mon portier. Heureu- sement, je vais dormir à mon tour. Au réveil, il n*y paraîtra plus; je verrai clair dans mon cœur.

Sur cette réflexion, et en attendant, il alluma philosophiquement sa bougie pour s*éclairer dans les ténèbres de son ascension.

L*appartement de Lutel se composait de trois pièces, d*une salle à manger, d'un salon élégant qui servait en même temps de biblio- thèque, de bureau de travail, de musée, et d*une bien modeste chambre à coucher. En traversant le salon , Jacques ne put s'empê- cher de lever les yeux sur un beau portrait de sa mère qui tenait la place d'honneur et qui souriait doucement, entre deux petits paquets de couronnes fanées, suspendues depuis le collège.

Elle est orpheline, comme je suis orphelin ! murmura-t-il. Voilà le véritable secret de la sympathie que j'ai éprouvée.

Le portrait, sur lequel la bougie promenait des ombres, sembla tressaillir.

Ah ! si j*avais ma mère, continua Jacques avec un mouvement de tête résolu, je me consolerais du reste, et j'attendrais longtemps, toujours peut-être, l'heure d'aimer... Ah! si elle avait sa mère, elle ne se serait sans doute pas mariée..., et elle ne plaiderait pas en séparation..., si elle plaide! ajouta-t-il, en s'éloignant du cadre béni pour rentrer dans sa chambre, car Ligny me parait un étourdi dans son genre, comme madame de Perricourt dans le sien. Je ne veux croire que madame Berthelin ; mais c'est précisément celle-là qui refuse de rien dire... Bah! elle parlera. Les femmes, même les meilleures, parlent toujours.

Après avoir trouvé ainsi dans Tépigramme banale contre l'indis- crétion féminine un soulagement au remords que lui donnait sa curiosité, Jacques s'imagina qu'il pourrait dormir en repos; mais le jour le trouva sur son oreiller, les yeux ouverts, le front plissé, tout le corps brisé par une insomnie à laquelle il n'était pas habitué.

FRANÇOISE. 57

Quand sa vieille domestique, un héritage de sa mère ou plutôt une héritière de ses parents qui avait voulu manger ses petites rentes tout près de lui , en continuant à le servir, à le choyer ; quand la vieille Thérèse entra dans sa chambre , elle fut étonnée de n avoir pas à le réveiller.

Âh! mon Dieu! Jacques, est-ce que tu es malade, lui dit-elle, en faisant trembler dans son émotion la tasse de lait chaud qu'elle lui apportait. ^

Thérèse tutoyait son maître qu'elle avait élevé, et Lutel se trouvait moins orphelin, en acceptant cette familiarité qui lui rappelait Ten* fance et la maison maternelle.

Non ; je n'ai pas dormi, voilà tout, répondit-il en éteignant sa bougie au moment un rayon de soleil entrait par la fenêtre.

Quand il se leva, il alla se mettre devant sa glace et ne put s'em^ pécher de sourire.

Je commence à avoir la figure de l'emploi, se dit^tl. Je suis déjà pâle. Il ne me^ reste plus qu'à maigrir, et je pourrai, sans trop de prétention, passer pour un amoureux.

III

Si j'ai réussi à faire comprendre le caractère de Jacques Lutel, on doit l'estimer déjà comme une nature loyale, énergique à sa manière, sans complaisance pour ses caprices , et faisant veiller sa raison sur tous les mirages de son cœur. Ce que j'ai dit de son penchant à la mélancolie ne doit pas faire croire qu'il se complût dans les aspira- tions vagues, dans les brouillards de l'âme. Mais j'entends qu'il mêlait toujours une pensée douloureuse à ses joies et qu'il avait tou- jours une revanche ironique à prendre contre la douleur. Il n'était "^ ni vaniteux, ni dupe; il doutait un peu des autres, et, sous une sécu- rité apparente, il se méfiait de lui-même.

On était aux premiers jours de février. La matinée annonçait une belle journée ; le soleil balayait les brouillards sur Paris. Jacques, dès qu'il fut habillé, ouvrit sa fenêtre.

Tu vas t'enrhumer, s'écria Thérèse qui rangeait la chambre.

Non, répondit Jacques; je sens venir le printemps.

Le printemps à cette époque-d I répliqua la vieille bonne en se moquant doucement.

i ^

SB REVJUE NATiaNALE.

L'apparteoMentie Lutel^ «nous ra¥<His dit, >docBiaii sar des jar- dins.

^'«ntands^u pas IflS^Mieaai, areprit41? Yobéonc, Thérèse, ccmune Tberbe est jolie! Les lilas tont de petites poiirteB veries au bout des branches. Tu ne t'y connais plus, ma bonne!

C'est posatble, Diunntura Thérèse en le regardant de cAté et en levant les épaules.

Jacques se Sentit rougir.

«— Je vais. me promener, dit-il; etil sortit brusquement.

.Une demi-heure après, il !se dirigeait à cheval vers le bms de Bou- logne. Lutel était beau cavalier, et il prétendait d^ordinaice que Féquitatioa guérissait et consolait de tout. Il aimait, en tout cas, à combattre par cette gymnastique ks praniers malaises et les pre* miers.symptômesde méiaaoolie, sauf à savourer ensuite avec délices cette mélancolie redoutée, quand^ après examen, il lui recom^aissait «ametif f^oaifale. Les âmes punes, si tendres qu'elles soient, ont de oee^pnécautioos. Con^ne «lies aspirent à Tij^resse idéale, elles redoutent le piège des fausses ivresses. Elles aiment mieux se livrer tout entières au poison, quand il est devenu inévitable, que de jouer imprudemment avec le danger. Jacques se connaissait bien; il fuyait avec conscience les méditations inutiles, les langueurs énervantes. Honteux de son insomnie, il voulait s'en punir et fatiguer sa pensée. Peut-être apcportaittil a €sUe 4àehe une ardem* trq) puritaine , et metiait-il a^vec trop de complaisance un point d'honneur héroïque à surmonter sa faiblesse. Il.n'eùt pas été jeune, s'il eùtipu se garantir, en agissant bien, de tout orgueil secret; > c'était assez déjà qu'il fût modeste dans sa vie.

Cette promenade lui rendit sa bonne humeur, ou plutôt la fit sin- cère. Il rentra au bout de deux heures pour déjeuner; et puisque j'initie le lecteur auxipoécautiens «orales démon héros contre lesenr-! prises qu^il re<loutait, je puis avouer qu'il déjeuna avec appétit, «tvec une sensualité juvénile, et que, si le souvenir des préoccupations ée la veille et de la uuit.re¥int à jdusieuFs reprises, ce fut pour être chassé à chaque fois par un beau rire dédaigneux.

Dans la journée cependant, Jacques se sentit plus désœuvré que d*habiUjde. Hicssaya de iire; mais, entre les Jignes imprimées, il voyait fourmiller «une petite écriture fine, raturée, l'écriture du Ullet : il se surprit même ûKayant madniialement derimiter. Le crayon c{^ssa ; ce fut un avis.

FRANÇOISE.

Si je n*y prends garde, j*en viendrai a faite âea Ters, dit-il en 8e inoqcrant 4e lui-même.

Alors il alhima un cigure, Teprit eêtt copeau etaevtit dans Paria, sans autre but que celui démarcher et de i»nliniier kjpied k Araite» ment hygiénique de son cœur ^u'il avait oomnieneé àcbefval. Il arriva aux Tuileries. Le jardin était animé rtmmr niT plus btmwi foura<lu printemps. Jacques tnHi-vaque les enfants avaient, oe jûur- là, une gaieté digne d*envie : il fut jaloux des bambins «pii lui<kii^ çaient des cereeaux dans les janibes.Jl ré«a iout à coupiqu'il: était le petit camarade ou le père d*un de ces démons aux joues roses : il^ souvint des graïa^is baisers que lui donnait sa mère quand il venait la rejoindre sous les arbres, après avoir bien couru; malgré lui, ins- tinctivement, il se retourna pour regarder la place qu'elle préférait : la place était vide. Jacques avait trente ans; il était seul au monde, sans famille j^ui pût Taimer, sans enfant sur lequel il dût veiller à son tour. Il Gt son choix parmi ces tètes blondes : pendant cinq minutes il en adoj*ta une à laquelle il chercha un nom. Quel bon- heur et quel orgueil de jouer avec un de ces jolis ingrats^ qui de- viennent si reconnaissants, plus tard, quand il n*est plus temps I Âh! oomnoe il Taurait aimé, conune il Taimera, son fils!

Jacques souriait à un petit garçon de cinq ans qui^ attiré par ce sourire^ vint lui mettre dans la main un bout de sa longue corde, en le priant de la faire tourner. Lutel, coniplaisant, fit vis-à-vis à une petite fille et s*ap|^iqua à donner un mouvement doux et régulier à la corde. Il était ravi d'avoir été consacré père de famille par cet enfant qui Tavait deviné, et tout son cœur sautait dans sa poitrine à chaque bond de son petit ami qui lui criait d'aller plus vite et de n'avoir pas peur.

Au beau milieu de la partie, Lutel s'entendit appeler; il se re- tourna, et vit à deux pas de lui M. Berthelin qui le contemplait avec étonnement, un large portefeuille sous le hras. 'Il lâcha la corde et vint au conseiller d'Etat. i

Bravo ! bravo ! ' lui dit ce dernier avec un rire indulgent, vous ' vous y entendez à merveille. Décidément, mon cher, vous avez le génie des jeux innocents.

Tout le monde ne peut pas aller 8*amu9er au oonsetl d'État, répondit Jacques avec gaieté.

M. Berthelin prit bien ta plaisanterie ; un awien fonctionnaire est rarement susceptible ; d'ailleurs, il aimait'Lutel è*«a manière etM

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»

voyait eni lui qii*un beau garçon inoffeosif, complaisant à i*excès, d'un caractère égal mais futile, incapable d'idées sérieuses et de ces grandes concentrations d'esprit qui consistent à trouver le meilleur moyen d'avancer vers une pension de retraite.

Moquez-vous bien des gens qui travaillent, reprit le conseiller d'État, homme inutile !

Je ne m'en moque pas, monsieur, je les envie, répondit Jacques d*un ton sérieux et convaincu.

Eh bien ! faites comme eux. A votre âge, j'étais déjà sous- préfet.

Pour qui donc aurais-je de l'ambition? demanda Jacques, qui regardait du coin de l'œil la corde à sauter et le petit garçon qui OjS sautait plus.

Maïs, pour vous-même, pour votre pays, reprit M. Berthelin, pour votre femme ; car vous vous marierez, je vous en préviens : c'est votre vocation.

Jacques ne put s'empêcher de tressaillir en retrouvant dans les paroles banales du conseiller d'État comme un écho de cet encoura- gement fatidique, de cet oracle qu'il avait déjà remarqué dans les bavardages de madame de Perricourt. Il sourit d'ailleurs à la pensée que M. Berthelin calomniait sa femme, en donnant le mariage comme un prétexte d'ambition. Ce n'était pas pour combler les vœux d'Hé- lène qu'il avait tant aimé les préfectures.

Eh bien I mariez-moi, dit intrépidement Lutel en regardant son interlocuteur en face.

Je ne demande pas mieux, reprit M. Berthelin. Parlez-en à ma femme : elle a peut-être un parti à vous proposer.

Jacques ne surprit rien sur la physionomie du conseiller. Évidem- ment, le diplomate n'était d'aucun secret; il répondait au hasard;

^ mais le hasard était singulier. Lutel, qui avait fait tant d'efforts depuis le matin pour éloigner certaines préoccupations, résolut tout à coup de savoir à quoi s'en tenir sur la mystérieuse inconnue. L'occa-

, sion était excellente, et M. Berthelin ne devait pas avoir les scrupules de sa femme.

En conséquence, il affermit sa voix et dit du ton le plus naturel qu'il put imiter :

Si l'on me proposait la charmante personne que j'ai vue chez vous hieTi je serais tenté d'accepter.

FRANÇOISE. 61

Qui? Françoise! Oh! celle-là n'est pas à marier. Et le con- seiller d*État prit un air graye.

Je croyais le contraire, continua Lutel.

Je sais bien qu'elle est libre, la pauvre enfant, ajouta M. Ber- thelin.

Elle est veuve? demanda Jacques. M. Berthelin ne répondit pas.

Si elle n'est pas veuve , elle n'est pas libre , reprit Lutel qui savait que, de tous les défis, le plua^uissant à provoquer le conseiller d'État était le doute que l'on paraissait émettre sur la logique de ses raisonnements.

Puisque je vous ai dit qu'elle est libre, repartit en effet M. Ber- thelin avec une certaine impatience , vous avez eu raison d'en con- clure qu'elle est veuve.

réponse n'avait pas toute la clarté désirable ; mais Lutel aspi- rait tant à la lumière, qu'il eut un petit clignement des yeux et un battement du cœur comme un homme ébloui.

Pauvre jeune femme, dit-il avec un soupir de compassion qui fut une des premières hypocrisies de sa vie.

Oui, elle est bien à plaindre, en effet! ajouta M. Berthelin qui poussa aussi un soupir, mais comme un homme qui s'allège d'une marque de pitié convenue et qui met un point final dans son point d'exclamation.

Jacques comprit que toute question nouvelle dépasserait les bornes, &ciles à atteindre avec un interlocuteur aussi réservé par état que par caractère. Ces mots : Elle est libre I lui étaient entrés dans l'es- prit, comme un coup de vent rapide à travers des charbons à demi éteints, et remettaient le feu dans son cœur. Madame de Perricourt avait exagéré, sans doute; d'un autre côté, Ligny s'était complète- ment mépris. On ne songeait pas à marier la belle inconnue; mais, puisqu'elle était libre, c'est-à-dire veuve, la séparation était suffi- sante et la mort n'avait pas attendu la plaidoirie de l'avocat. Jacques voulut détourner la conversation.

Vous avez été tenté, comme moi , par ce beau soleil, dit-41 à M. Berthelin.

Oh ! je ne fais que traverser le jardin , répondit le conseiller d'État qui crut devoir se défendre d'aimer la nature. Nous n'avons pas le temps, nous autres, de CEiire sauter les petits enfonts.

Et il frappait, en pariant ainsi, sur son grand portefeuille.

'.?i

$fc REVUE If ATIONALE.

CifemàaxAj Tout allez tous leMuis à la eampegm?

Oui, pendant les vacances. Mab , jinque^là, je ne veux paty songer.

Ces dix mois et capiWité tous coàtent-ilB^ au moins?

J'y suis Tait, mon ami. La vie se passe à tenir en Termes ses rèves- de jeunesse. Quand on croit plus tard le nuNneni venu <b leur ouvrir la porte, on les trouve à la fois si enfantins ei si vieuxi» quion jette la clef après avoir refermé la serrure. Moi qui vous parle , je crois que j'aurais été un grand chasseur. £h bienl comme préfet, j'ai délivré^ pendant plus de vingt ans des ports d'armes aux autres, sans avoir jamais pu m'en délivrer un à moi-même. Maintenant que les aanées viennent, après tant de soucis^ tMii^le révolutions, j'aurais besoin de repos. Impossible :. les* foncâions^ Thafaitude me tyrannisent. Vous^ voyez des feuilles aux arbres pendant l'été? Moi, je crois y voir des fenillets du code.. Quand je me promène dîna les champ», je me rap- pelle tel oonfht municipal, tel débat entre une commune et le préfet, au sujet de la prairie, du ruisseau^ du pont à réparer. Les forêts, mon ami, me font pair; si vous saviez^ combien il y a de réformes à faire dans le code forestier!

Jacques regarda M. Berthelin avee im peu de surprise. Il lui trou- vait de l'originalité et presque de la verve : mais les plaisanteries du grave personnage étaient une redite, un lieu commun fabriqué depuis longtemps au conseil d'État et qui servait aussi à ses ooUè- gués. D'ailleurs^ cette boutade était débitée avec un sérieux qui en alourdissait considérablement l'inlention. Luiel ne sourcilla pas, quand M. Berthelin parla des révolutions qu'il avait traversées; ili savait pourtant que ces catastrophes, après la peur qu'elles avaient inspirée le premier jour au fonctionnaire menacé , lui avaient tour- joursété propices le lendemain, et que l'ancien préfet avait toujoum gagné à ces changements, ce qui ne l'empêchait pas de nier que les révolutions fussent des progrès.

Jacques ; voulut prendre congé: de M^ Berthelin qui n'avait; plus : rien à lui apprendre.

Avet-^vousété voir l'arbre du mars:?' demanda celui-ci.

Non, répondit Lu tel.

*— Je l'ai regardé en passant^ rhû,. reprit l'homme politique; il est bien préparé. Jf'osemis affirmer > qa^l anra des feuilles avauf l'époque ordiflaîi!e....L'éié:Sâra.bûaui.

S'il a- y a pas detiéyokitton quelque pact; iijpirta lîuèeL en riast.

FRANÇOISE.

■âis'toi» voyez, monsieur, qde jesuis excusable de venir ici jouer avec les enfants, puisqu'un homme comme vous vient regarder pous^ serles^ feuille».

C'est que je sefnge à mes rhumatismes, repartit M. Berthelin, et j'ai besoin qu'il fasse chaud.

El c'est que je no songe à rien, moi, répliqua Lutel avec un sourire ambigu.

Au moment de saluer le conseiller d'État à Textrémité du jardin^ Jacques prit une résolution héroïque.

Me permettez- vous de vous accompagner? dit-il.

Très-volontiers; vous venez de mon côté?

Je vais chez vous; j'ai quelque chose à demander à madame Berthelin.

Une femme, n'est-ce pas? Vous avez raison, moq ami. Mariez- vous.

Cela est bien facile à dire! je n'aime personne.

Raison de plus pour vous marier! Le mariage est un contrai, ce n'est pas une idylle; l'estime est seule nécessaire pour la vie en commun. . . Mais je prêche un converti ; vous ne me paraissez pas dis- posé à perdre Tappélit pour deux beaux yeux, et ce n'est pas Tamour qui vous maigrira.

Le sentiment, dit Lutel avec résignation, n'est pas une affaire de circonférence et d'embonpoint.

C'est peut-être une question de nerfs, reprit, avec l'autorité d'un tempérament lymphatique, le placide M. Berthelin. Dieu vous garde, M. Lutel, des amours romanesques ! Tenez, vous allez voir quelqu'un. . .

Id M. Berthelin &• arrêta.

Eh bien? demanda Jacques avec une certaine anxiété.

Eh bien! je puis vous dire que cotte charmante jeune femme dent nous parlions tout à l'heure est précisément une victime de ces passions, de l'amour... Elle a été brisée par l'orage, et elle vient se reposer sous notre toit.

huki ferma les yeux, mais cette fois pour dissimuler une douleur subite qui pouvait le trahir. Ces paroles étaient une péripétie nou- velle; Françoise avait aimé, hélas^! elle aimait peut-^tre encore. En tout cas, pourquoi avait-elle publiquement renié Tamour? Cette vio* time ne lui paraissait pas brisée autant que M. Berthelin osait Taffir^ mer. Il y avait dans ses yeux une vivacité, une malice qui rassurait sur les dangers d'une agonie morale. Mais si elle n'était pas morte

e4 REVUE NATIONALE.

de ses regrets, de ses chagrins, deTaiton en conclure qu*elle n^avait pas beaucoup souffert?

Le mystère devenait de plus en plus obscur. D était temps que madame Berihelin dît la vérité; Jacques comptait bien l'obtenir adroi- tement de cette excellente amie. En attendant, il était troublé, el marchait silencieusement à côté du conseiller d'État, n'osant plus le provoquer à parler, de petir d'en obtenir encore quelque renseigne- ment : celui-ci, au surplus, parlait ou se taisait indifféremment. Le dialogue lui fournissait l'occasion d'émettre ces beaux lieux com-- muns qui étonnent toujours par leur majesté ; le silence lui permet- tait de veiller sur son attitude et de porter la tête haute avec ce sou- rire immobile et sérieux qui est comme le premier uniforme des gens officiels. Jacques regardait à la dérobée M. Bertbelin.

Voilà un homme heureux, pensait-il. La vie n'est pour lui qu'une série de fonctions administratives. Il s'est marié comme il a été nommé préfet; ses sentiments sont en ordre; ses souvenirs sont collectionnés ainsi que des pa[Hllons; ils ne s'agitent plus, ils ne bat- tent plus des ailes. L'amour est, aux yeux de ce magistrat modèle, quelque chose de suspect comme l'anarchie. Quant à la nature, elle lui tient lieu de baromètre. Oui, c'est un homme heureux. Âh ! si je pouvais souffrir !

Ce souhait héroïque eût profondément étonné le conseiller d'État ; mais il fut deviné, ou plutôt soupçonné par madame Bertbelin quand elle vit entrer Jacques.

Je vous attendais, dit-elle en lui offrant la main, et en le regar- dant avec un sourire.

C'est pourtant le hasard qui me l'a fait rencontrer, répondit H. Bertbelin. Sans moi, il jouerait encore aux Tuileries avec les petits enfants.

Hélène était seule, travaillant à un ouvrage de tapisserie qu'elle avait depuis plusieurs années l'ambition de terminer, mais qui se prolongeait comme la tapisserie de Pénélope, bien qu'elle ne la défit pas la nuit. Tour à tour destiné à un écran, à un paravent, à un fau- teuil, à un rideau, ce fragment immortel était célèbre dans l'intimité de madame Berihelin. On n'osait même plus en faire l'objet de plai- santeries innocrates. On savait jsi bien qu'il n'était qu'un prétexte, qu*un accessoire, qu'un symbole! 11 aidait à la conversation. Les gens au dépourvu dissertaient sur les nuances, sur les oiseaux fabuleux, sur les flours extravagantes ; quand, après avoir abandonné sa tapis-

FRANÇOISE. «S

série pour mieux causer, madame Berthelin reprenait œlle-ci, les plus sois visiteurs comprenaient que Tentrevue approchait du terme et se retiraient.

A rentrée de Jacques, la tapisserie fut enroulée avec un soin affecté, les aiguilles furent retirées, et les écheveaux de laine remis avec précaution dans la corbeille. Il était impossible d'inviter plus clairement Lutel à des confidences. M. Berthelûi lui-même fut frappé de ces dispositions.

Vous avez à causer, dit-il, je vous laisse.

Oui, nous avons à causer, reprit madame Berthelin, quand elle fut seule avec Jacques. Asseyez-vous ici tout près, que je vous voie bien en face , et dites-moi vite quelle intention vous faisait garder hier le billet de Françoise.

Comment ! vous pensez encore à cela? demanda Lutel.

Oh ! j'y pense moins que vous, vilain hypocrite !

Je vous ai déjà répondu , madame; c'était un peu de curiosité.

Je vous défends d'être curieux à l'avenir. Au surplus, je vous ôterai tout prétexte de l'être.

-T Alors je vais savoir...

Ce qui intéresse cette pauvre enfant. Peut-être, mon ami. Je crois vous connaître , monsieur Lutel , continua madame Berthelin avec émotion. . . Je ne me trompe pas, du moins, quand je vous suppose sin- .' cère dans vos amitiés, loyal dans votre conduite. Agissez donc loyale- <i ment et sincèrement avec moi. Je pourrais être votre mère; donnez- moi l'illusion d'un grand enfant à conseiller, à aimer. Prenez-moi pour confidente de vos rêves..., si vous rêvez; de vos actions..., si vous agissez. Il y a bien longtemps, mon ami, que je guette une occasion de vous proposer cette tutelle. Je n'osais pas me mêler de vos sentiments, et pourtant je devinais en vous quelque chose, une inquiétude, une aspiration vague qui me tourmentait. Oh ! ne secouez pas la tête ! ne mentez pas. N'ayez pas honte d'être deviné.

Jacques essaya de rire, mais il sentit que les larmes lui mon- taient aux yeux. Il n'osa répondre, et, s'inclinant sur la main d'Hélène, il 7 déposa avec une véritable ferveur, avec tendresse, un baiser filial.

Bien, bien, continua l'excellente femme, nous nous entendrons. Vous avez bâtir depuis hier des châteaux dans le bleu ! Racontez- moi tout cela.

Vous n'annonciez, au contraire, des renseignements, dit Lutel.

Plus tard, quand je saurai ce qua vous avez pensé, je parlerai.

«6 REVUE NATIONALE.

Jacques s^efxécuta de honne grâce; H n'oublia ni les supposition 4e madame ée Penricourt, ni les commentaireB de rayocat, ni ta quelques mois échappés à M. Berthelin.

Vous conviendrez, ajouta- i- il en finissant, qu'il on feu- drait beaucoup moins pour occuper Timagination d*4in déscBQvré comme moi.

11 y a un peu de vérité dans ioiis ces propos , mais nul n^ devine. Non, pas même mon mari, reprit madame Bertbelm en remuant la tête avec mélancolie. Je ne suis pas fâchée que vous m'ayez mise à même de vous choisir pour allié, pour conseil dans la tâche que j'entreprends. Le meilleur moyen d'empêcher toute poésie hnportune entre une jolie personne comme Françoise, et un bon cœur comme le vôtre, c'est de brusquer la connaissance. Je veux que vous échangiez de la prose avec elle , enlendez-vous , rien que de la prose. Elle est naïve : elle répondrait à toutes vos questions par un ie n'en sais rien que vous connaissez déjà. Ne l'interrogez donc pas autrement qu'en jouant. 3e veux tous épargner un désenchante- ment, et une douleur. Si vous aviez la moindre fatuité dans l'es- prit, je vous consignerais doucement à ma porte, et j'éloignerais Françoise. Mais je vous connais; je sais qu'il suffit de vous avertir et que vous veillerez sur vous... en attendant que vous veilliez sur elle.

Gh! je ne suis pas d'âge à lui sei-vir de père, interrompit Lutel avec un peu d'amertume.

Méchant ! n'ayez pas d'esprit avec moi , s'écria vivement madame Berthelin en se rejetant en arrière, ou plutôt , ajouta-t-elte avec malice, ayez-en assez aujourd'hui pour être bon comme je vous veux, et même un peu bête, s'il le faut.

Vous me rassurez; je croyais que vous alliez me demander l'impossible, repartit Jacques.

Je vous demande de la simplicité. Je n'ai pas dormi de la nuit, moi non plus : j'étais mécontente de votre accès de curiosité..., de votre question môme; j'avais bien remarqué vos petits commérages avec madame de Perricourt, votre brusque départ. « Est-ce que lui aussi est exposé aux moindres tentations? me disais-je. "S'il vient me voir demain et me raconter tout, il n'y a rien à craindre, tious sommes sauvés ! Mais s'il ne vient pas, s'il veut ruser... je suis ^con- trainte d'employer les grands moyens, et tout est compromis 1 » Mais vous êtes venu, comme je l'espérais.

* A quoi tient pourtant notre salut ! dit Lutel en affectant Tiitmie.

FRANÇOISE. «7

Sans la rencontre de M. Berthelin qui m'a décidé à Tenir, nous étions perdus.

Bah ! vous seriez venu un peu plus tard, je vous connais; et mon mari n'a été qu'un prétexte. Mais, puisque vous voilà, je profité de l'occasion, et j'exige que vous m'aidiez à assurer le repos, à défendre la tranquillité de Françoise. C'est une malade , mon ami, que je veux guérir.

Malade ! il n'y paraît guère.

Oui, malade de jeunesse, d'enfentillage, d'esprit, de tout ce que vous voudrez, mais malade réellement, sérieusement. J'ai été l'amie de sa mère, je suis sa marraine ; je veux la préserver et la guérir. Ne mêlez pas de poison à mes petits remèdes de bonne femme. Elle se défie de tout le monde : je veux lui apprendre à ne se défier de personne. Âidcz-moi dans cette tâche.

Il y a bien des précautions contre moi dans votre confiance en moi, murmura Jacques.

C'est possible! je crains de médire d'une enfant que j'aime et que j'estime; mais je vous avouerai que, si je redoute l'effet de cer- taine politesse aimable entre vous deux, c'est pour vous surtout, mon ami, encore plus que pour elle. Vous n'alarmeriez que sa raison, qui est déjà un peu en déroute..., tandis que vous pourriez blesser votre cœur. *

Qu'importe ? dit Jacques en relevant la tête qu'il tenait haissée.

Oh ! je sais bien ! et ce n'est pas pour vous priver d'une occa- sion de douleur généreuse que je vous parle ainsi. Mais, s'il y a des souffrances qu'on envie comme des joies, il y a des mécomptes humi- liants dont, avec un peu de bon sens et de prudence, on doit se garan- tir. C'est un de ceux-là que je vous signale.

Je ne comprends pas, dit Lutel.

Vous me comprendrez plus tard, bientôt, quand tous aurez jugé Françoise par vous-même. Ne rougissez pas de ce que je vais vous dire. C'est très- sérieusement que je parle : de vous deux, l'âme fémi- nine, c'est vous.

Elle est dans une fameuse prison, en tout casi interrompit Jacques en frappant sur sa robuste poitrine.

Eh bien! qu'elle reste elle est, continua madame Berthelin avec enjouement; qu'elle mette le nez à la fenêtre tout au plus; voilà ce que je veux. En un mot, je demanderais à un antre honuae d^^

«8 REVUE NATIONALE.

respecter mon salon et mes hôtes; à vous, mon ami, je vous demande d'avoir foi dans mon amitié qui ne veut pas vous tromper, ni que vous vous trompiez, et qui ayant une surveillance délicate à exercer, vous prie de ne pas la lui rendre plus difficile en faisant courir sa pu- pille après des papillons.

Mais la pupille est majeure, dit Lutel.

Moins que vous, mon ami, répliqua madame Berthelin d'un ton presque sérieux.

Jacques, par ses plaisanteries, par ses objections légères, couvrait une retraite véritable. Il se sentait dominé. Que pouvait-il prétendre contre cette autorité maternelle qui le désarmait en riant? Et, chose singulière, il y avait en lui un si grand besoin de raison, qu'il re- nonçait peu à peu et de bonne foi à ses vagues espérances. Il était persuadé ; le Gilme rentrait dans son esprit, sans doute avec un peu de tristesse, car c'était, en somme, un désappointement ; mais la satis- faction de plaire en toute chose à madame Berthelin qui lisait si dis- tinctement en lui; mais la part qu'on lui réservait dans l'intimité de Françoise adoucissaient le sentiment de la défaite. Lutel se disait cependant qu'il pouvait être aussi naïf de renoncer à une inconnue qu'il eût été présomptueux de s'attribuer des droits sur elle.

Si je me soumets à tout ce que vous demandez, dit-il à madame Berthelin , aurai-je enfin mérité de savoir quelque chose?

Sans doute, et, pour commencer, voici ma filleule qui vient fort à propos.

Françoise, en efiTet, ouvrait la porte du salon.

Je vous croyais toute seule, dit-elle à sa marraine en hésitant.

Oh ! ce n'est pas une visite : tu peux entrer.

Jacques s'était levé et saluait; Françoise lui fit une révérence rapide, une révérence de pensionnaire, et alla s'asseoir à côté de madame Berthelin.

Françoise, dit aelle-ci, je te présente M. Jacques Lutel, un filleul aussi, par adoption , un enfant pour la bonté, un homme pour l'esprit, un ami pour le cœur; je te recommande de l'aimer.

Jacques parut étonné des termes de cette présentation. Il ne la trouvait pas en harmonie avec les recommandations prudentes que lui avait faites madame Berthelin. On lui avait défendu d'aimer celle qu'on exhortait précisément en sa faveur. Mais Hélène connaissait sa filleule ; et en supprimant tout préliminaire entre ces deux jeunes

FRANÇOISE. 69

gens, en voulant faire mûrir vite leur amitié réciproque, elle voulait 6ter tout refuge à la galanterie, et mettre à jour tous les pièges de Vamour.

Je connais déjà monsieur, répondit Françoise avec un sourire... C'est monsieur qui présidait au jeu du secrétaire.

Et qui faisait des questions indiscrètes, n'est-ce pas? ajouta madame Berthelin; mais tu répondais si bien !...

Âh ! vous me trahissez , s'écria la jeune femme en rou- gissant.

Tu t'es trahie toi-même hier au soir : monsieur t'avait recon- nue... Je te le dénonce comme un amateur d'autographes ; il voulait garder ton billet, je le lui ai repris.

Comment, monsieur, vous saviez que c'était moi!...

Et Françoise eut un sourire qui fit briller ses dents entre ses lèvres.

Vous terminerez plus tard cette grosse querelle, dit madanie Berthelin; je continue la présentation. Monsieur Lutel, je vous présente madame Françoise Ollinger, une petite tète assez jolie, comme vous voyez, mais passablement folle, qui croit posséder à vingt-deux ans une expérience que je n'ose me flatter d'avoir ac- quise à cinquante ans passés... Vous l'aimerez à votre tour, mon- sieur Lutel, comme je l'aime, et vous tâcherez de croire, l'un et l'autre, que vous vous connaissez depuis dix ans.

Pour ma part, je souscris à toutes les conditions, reprit Fran- çoise, en tendant avec grâce sa petite main blanche que Lutel serra dans la sienne. J'ai hâte de vous prouver, monsieur, que je ne suis pas aussi étourdie qu'on veut bien le dire, et vous conviendrez dé^à que ma réponse était hier à la hauteur de votre question.

J'aurais été désolé de recevoir de vous une autre réponse, repars tit Lutel... Plus tard, ajouta-t-il gaiement, nous verrons

Une ombre passa sur les yeux de Françoise.

Marraine, dit-elle à madame Berthelin, est-ce que vous n'avez pas prévenu monsieur que j'ai horreur des compliments et des sucre- ries ? Je ne suis pas une Parisienne, monsieur, je ne suis pas même une provinciale. Je suis une Allemande, j'arrive du pays des belles saucisses et de la choucroute.

C'est aussi le pays sentimental par excellence, répliqua Lutel. '

Soit ! mais comme je m'en suis évadée !...

Tu 7 retourneras peut-être, interrompit madame Berthelin.

70 REVOB NATIONALE.

Jamais 1 peprifc Frwçoîse ayec Thracitè^. Awiv monsîeiir, vmm noilà^arferti ; pansez à lachcracroute !»..

Et aux saucisses, continua Jacques avec une feinte comptnotiûiii Madame Bertbelin avait repris sa tapÎMerie.

 propos, nfioosieur Lytel, je vaus retiena à dincr, ^tr^Ueen tkant a^rec leoteur son aiguille du canevaa.

Voilà un à- propos tiè^peaitiCqttî tait honneur àinotie œnvei^ sation, dit Françoise. Acceptez hian irile, mansîenr^ j^ croÎDais que c'est pour moi que vous faites des cérémonies.

Madame Berthelia sait que je ne refuse jamai» rien de ce qu'elle me demande, répondit Jaequesen regardant Hélène avec nn sourire.

Et voua savez,, mon ami^ repastit oelle-ei^ que voua n'avez jamais i vous en plaindre... Françoise, viens m'aider à dévider cet écheveau.

Madame Ollinger oûurui à madame Berihelin, aa mit à deux ge- noux sur un coussin devant elle, et, rejetant ea arrière les boiifiIea<ie sea longs cheveux epii gênaient ses mouven^nts, elle oQnt sea denx mains pour y placer l'écheveau.

Jacque» contemplait ce tableau aveei^n plaisir calme, bien diffo* rent des émotions qu'il redoutait ou qu'il désirait dqmis la veUle^ La beauté mignonne de Françoise lui sendriait sans danger.

 quoi bon m'avoir prévenu de son enfantillage? pensait^-il tout bas; pouvaia-je m'y tromper?

Et il regardait sans méfiance cette jdUe tète qui se pendiait par instants sur l'épaule , connue fiiligiiée dfune minute d'ap** plication au travail le plus kiaigniâani el qai se relevait tout è coup avec fierté. Il ne trouvait plue de profondeur à ces gnnda yeux bleus qui L'avaient troublé la vmlle r ils étaient toujours de la couleur du ciel, maia ila étaient iltunniiés pav intervalles d'un feu follet terrestre. SaQa.dou4e, il pouvait y avoir du dépit, de l'exagération dans cette façon mutine dont Françoise protestait contre le sentiment; mais sa candeur native était vi«ble; ehaeun de aie mouvements, le moindre de ses gestes répétait la réponse de^ks Teille : Je n'en saia rien 1

Cette ignorance qui n'avait plus le charme piriique de la jeune fille était faits pour décourager : qui pouvait se flatter delà dissiper jamais?

Qfiant à madame Bertbelin, tout ear dévidant son édievean, elle

regardai! Lu tel à l9^âér(^ée»»9Dunait.à Frangoise et se troAivait heu- reme. Elle avait bien agi r encone quelques petites précautions peut- être, et nul orage n'était à craindre.

Françoise, ditrelle àdeuii^ipoix à madame Ollingercn se bais- sant Ten elle, veuxrtu cpe je^^racoile à notre ûmi pourquoi ta es ici? C'est un homme de bon conseil.

Comme ^us voudrez, répondit Fraufpise; mais attendez encoce, je le cenaaisrà peine.

Je le connais «i bien^moi!

Prenez garde^ marraine; vous allez me rendre intéressante», Od me plaindra ^ et. je serai obligée de paraître triste.

Madame Bertbelin poussa un soupir. L'écbeveau était fini; eH^ donna à Françoise un baiser sur le iront, la fit se relever ; et la con- imsation reprit entre les trois acteurs de ce prologue, mais sans qu'elle sortit désormais des banalités et des frivolités usuelles.

M. Bertbelîn parut au salon quelques instants avant le dîner. II avait reçu, disait-il, des lettres concernant madame Ollinger, et il priait celle-ci de vouloir bien lui accorder une minute d'audience. Françoise allait proposer de lire toui.hAut les lettres; mais- madame Berthelin comprit ce qu'une pareille proposition aurait de choquant pour le conseiller d'État; elle la prévint, en disant à sa jeune amie :

J'ai horreur des détails financiers.. Il s'agit d'argent dans ces lettres; parlez-en tout bas, si vous voulez, ou allez en parler ailleurs.

Madame Ollinger se résigna à regret.

C'est donc bienj'ndispensable? dit-dleàM. Bertbelia. > J'ai besoin de votre signakire.

Âh ! mon Dieu! qawA donc ne aignerai-je plus rien?

Prenez garde , madame , s'écria Jacques ; l'anonyme ne vous léussit pas.

Françoise partit d'un éclat de rire.

Eh bien! reprit-elle, quand donc n'écrîraî-je plus une ligne!

Voilà qui me rassure, dit le conseiller d'État qui se permettait tous les jours deux ou trois plaisanteries, et dont la journée n'était pas Gomplëtû. Moi qui craignais que v(hi8 ne fussiez tentée de devenir aiiieBF et de raconter voa émotions au public L

Si cette tentation me vient léonais, monsiaur tiendra la plume, repartit Françoise, en regardant en faoe Lutel; car monsieur s'entend nûeux quû mak aux. chûsesi du cœur... Allons- examiner les choses d'agent!

72 REVUE NATIONALE.

Et, acceptant le bras du conseiller d'État, elle stfrtit du salon.

£b bien 1 demanda madame Berthelin à Jacques, dès que la porte fut refermée, qu'en pensez-vous?

Vous avez raison , répondit Lutel avec une effusion sincère. C*est une femme adorable... qu'il ne faut pas adorer! Soyez tran- quille, je réponds de moi.

Et moi je réponds d'elle, dit madame Berthelin.

Le diner fut gai , la soirée s'écoula dans une intimité charmante, sans arrière-pensée d'aucune sorte. On disserta, à perte de vue, sur les théâtres, sur les bals, sur le monde, sur Paris. On effleura bien de temps en temps quelques questions délicates, mais on glissa sur les choses profondes comme sur une glace fragile, et, le danger de de- venir sérieux une fois passé, on riait de bon cœur. Jacques quitta la rue Tronchet avec la conviction qu'il ne courait aucun risque. Quant à Françoise, elle fut doucement interrogée.

Comment trouves-tu notre ami? lui demanda madame Ber- thelin.

S'il n'était un peu taquin, il pourrait devenir ennuyeux.

Oh ! il vaut mieux que toi !

Peut-être. Mais il a un grand défaut à mes yeux.

Lequel?

Je n'ose vous l'avouer...

Dis toujours.

Eh bien ! au moral et au physique , reprit madame Ollinger, dvec un certain embarras, il ressemble à mon mari.

Ah ! murmura madame Berthelin qui voulut sourire, mais qui eut un regard de pitié pour Françoise. Tâche alors, ma pauvre en- fant, de ne pas le haïr.

Je lâcherai, repartit la jeune femme... D'ailleurs, il ne lui res- semble pas tout à fait ajouta-t-elle en souriant; il est plus gros et il parle davantage.

Après cette belle comparaison , Françoise prit congé de sa mar- raine.

Madame Berthelin la suivit des yeux avec un mouvement des lèvres qui semblait envoyer de muets baisers, puis, quand elle fut seule, elle devint rêveuse; son visage perdit sa limpidité superbe : elle s'accouda dans son fauteuil et réfléchit.

Non, non, disait-elle à voix basse. Il est impossible qu'elle n'ait point d'âme... Je Tai devinée. Elle souffre autrement que je n'ai

FRANÇOISE. . 73

souffert, mais elle souffre : elle lutte sans se Tavouer; elle ment comme un cœur naïf, à elle-même d*abord , avant de mentir aux autres. Elle rit, pour ne pas pleurer. Son orgueil, son entêtement d*enfant gâté lui font croire qu*on a raison de la douleur par des épi- grammes. . . Pourvu que Jacques ne la devine pas 1 Je crois que je m'y suis bien prise pour les tromper tous les deux. Ils ne seront pas ex- posés, du moins, à souffrir l'un par l'autre.

Et madame Berthelin, la conscience fortifiée par cet examen, sortit du salon.

Voilà pourtant à quoi tient le bonheur dans ce monde 1 se dit- elle, avec un sourire plein de tristesse, en ouvrant la porte de sa chambre : Françoise ne trouvera son repos que dans la résignation , tandis que celui de Jacques dépend d'un mensonge et d'une préven- tion que j'encourage I Pauvres enfonts I...

Louis Ulbach.

(Lt nike à U proebaiaa livniioiu)

LA JEUNESSE DE CATHERINE H

1744-1762.

ii VùnpàraMiC» Caihtrina /I^écriU pu elU-mève, pabliéi par À. Heneo» Seconde édition; Londrei 1859. Méfnoires de la prineeue DiMchkafT, éentt par eUe-méme, pobIMI per wMtem W. BradTort. nraëoits^ de IfMgkia ; Btrtti IM»» •* la Cour de AuMt« U f aetwH ans, extraits de% dépèchei dei ambauadeart anflaii et fraoçait (publication de Schneider^ ; Parit et Berlin, 1858. Mémoires secrets sur la Bussie et sur les règnes de Catherine II et d$ Paul /*% par le m^or Hauon; nooTelle édition de la eoUection Barrière. Paria, Didot, 1859.

Les Mémoires, récemment publiés, de Catherine II commencent par ces mots significatifs :

(( La fortune n'est pas aussi aveugle qu*on se Timagine. Elle est souvent le résultat de mesures justes et précises, non aperçues par le vulgaire, qui ont précédé Tévénement. Elle est encore plus particu- lièrement un résultat des qualités, du caractère et de la conduite per- sonnelle. »

Ces Mémoires semblent avoir été écrits, en effet, dans Tintention de démontrer comment, étant donné le caractère de Pierre III et celui de Catherine II , ce qui devait résulter était l'événement qui substitua Catherine II à Pierre III sur le trône de Russie. C'est ce qu'on pourrait appeler la morale du livre, peu différente de celle qui ressort le plus souvent des événements de l'histoire. Quant à l'inter- vention de la prudence dans l'œuvre de la fortune, c'est-à-dire aux mesures justes et précises cpA devaient assurer à Catherine l'accom- plissement de la destinée, elles ne sont qu'indiquées dans les confi- dences qu'elle a laissées sur sa vie. Il est vrai qu'à l'époque s'ar- rête pour nous le manuscrit l'heure n'était pas venue des résolutions énergiques; la future impératrice n'en était qu'à préparer de loin le succès de sa secrète ambition. Soit que ce manuscrit de Catherine soit resté incomplet par sa faute, soit qu'il ait été mutilé après sa mort par une main jalouse de dérober au monde la vérité sur les catas- trophes domestiques de la maison impériale de Russie , on le voit

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finir brusquement trois ans avant les événements qui portèrent Catherine au trône. Cependant les: paroles que je viens de citer, et le récit de Catherine, bien qu'interrompu en 17S9, ne laissent pas de )at«r cpielque lumière sur ce qur se passa postérieurement à oette époque. Dans ces Mémoires, écrits avec une demi-sincérité, od Yêik sa développer un cusctèra et se préparer un règne destinés à &ifB bienlM radmisatîon: et le scandale de TEurope. En même temps que se montrent dans Catherine les qualités qui Font fait appeler pai Grîmm le plus, grand earacUre de son. sièelêy la faiblesse, rincapo^i eUé, les eoût& méprisables de Pierre III apparaissent en contraste el tÊiot présager la réprobatbn qui s'attachera à loi dans Topinion. Le pressentiment qu*iV avait de um sort, etqu'il a piusieur» fois ezprinai^ n'était sans doute que le vague instinet de son insuffisance inteUeo** tueHe et morale; et de même, la croyance qu'avait Catherine en sa fmlure élévation lui venait de sa confiance en elle-même, du senft- meni intime de sa force d'esfMrit et de caractère.

Du. jour eii^. petite fille de quinze ans, née dans une petite prind^ pavté d'Allemagne, la princesse de Zerbst a mis le pied sur la terra de Russie, elle a conçu la pensée de gouverner seule ce vaste empire; Cette pensée, avouée par Catherine elle-même dans ses Mémoires^ est la seule qui, mêlée à des intrigues politiques et à des intrigues galantes, pouvait la soutenir au nailieu des épreuves et des dégoûts qui l'attendaient à la cour d'Elisabeth, la seule qui pouvait mettie ]a firein de* la prudence à l'orgueil et aux passions d'une femma altière et sensuelle. Il est: curieux de comparer la jeunesse de Catbe^ line à œ que sera plus tard son règne; de la voir, pas à paseL silm-- cieusement, marcher vers ce trône, qu-elle doit iHustner, entre les tracasseries d'Elisabeth et les brutalités du grand -duc. C'est an milieu des intrigues, des mensonges ^ des trahisons et des dissolu- lions d'une cour corrompue, frivole et servile, qu'une femme jeune el belle,, qpi joint aux faiblesses et aux. ciuriosités de aoa sexe les anri)i- tâonsel les audaces du nôtres apprend àcoonaitra les hommes et se forme une opinion sur la manière de les conduire ; c'est que sans appui, sans afiection^ sans conseil, livrée à elle-même et à ses pea^ aées, elle se fait seule ses idées et ses principes, et prépare un espril sans peur ni scrupule à la conquête et à l'exercice du pouvoir absoliL.

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I

Au moment la prinœsse de Zerbst parut pour la première fois à la cour de Russie, au grand éionnement de la diplomatie européenne, de grands intérêts dirisaient TEurope. Les rênes du gouvernement de la Russie étaient, ponr la quatrième fois depuis la mort de Pierre le Grand, tenues par la main d*une femme. Le despotisme, depuis le règne de ce prince, semblait être devenu à ce point le gouvernement Éiaturel du pays, qu*il n*avait même plus besoin d*ètre imposé par une main virile à Tobéissance du peuple. La noblesse russe n'avait pas cessé, il est vrai, de regretter l'importance dont elle avait joui sous les anciens czars ; une ou deux fois, elle avait profité d'un changement de règne pour essayer de ressaisir l'autorité qu'elle avait perdue, notamment pendant Finterrègne qui suivit la mort de Pierre lI.Quel- ques familles puissantes , à la tête desquelles marchaient les Dolgo- rouki et les Galitzyn, avaient alors tenté, en appelant au trône vacant la duchesse Anne de Courlande, fille d'un frère atné de Pierre I*', de lui imposer des conditions; mais une fois en possession du trône, la nouvelle czarine avait saisi la première occasion de déchirer Icf conventions signées de sa main avant son avènement, et la nation russe, peu intéressée aux affaires de la noblesse, avait paru applaU' dir à ce rétablissement des choses sur le pied le réformateur les avait mises. Elisabeth était fille de Pierre le Grand et de la première Catherine, mais née avant le mariage. Écartée du trône pendant plu- sieurs règnes, elle s'y était vue enfin portée en 1741 par la révolu- tion qui mit fin à la régence d'Anne de Brunswick et au règne de son fils Ivan VI.

Tout adonnée au pla^'^ir, peu soucieuse des affaires, jalouse pour- tant de son autorité, mais seulement dans les petites choses, la fille de Pierre le Grand laissait gouverner l'empire par des ministres. Ces ministres étaient pour la plupart des hommes sans patriotisme et même sans probité, dont la vénalité sans pudeur faisait flotter la poli- tique à la merci des influences étrangères. Tel était, parmi d'autres, ce fameux Bestuchew, qui eut la plus grande part aux affaires pendant une grande partie du règne d'Elisabeth. Les correspondances des ambassadeurs nous le représentent comme un homme indolent et ennemi des affaires, qui se levait à dix heures du matin, toujours besoigneux et prêt à recevoir de toutes mains, habile d'ailleurs, de

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cette habileté qui consiste surtout à bien garder sa place. Si Ton en croit Catherine dans ses Mémoires, il était <c infiniment plus craint qu'aimé, excessivement intrigant et soupçonneux, ferme et intrépide dans ses principes, pas mal tyrannique , ennemi implacable, mais ami de ses amis qu'il ne quittait que quand ceux-ci lui tournaient le dos, d'ailleurs difficile à vivre et souvent minutieux. » L'histoire de sa vie ne le montre pas aussi fidèle en amitié que ce portrait le ferait croire. Cette histoire ne laisse pas d'être curieuse et instructive. à Moscou en 1693, il était entré en 1712 au service de l'électeur de Hanovre, qui, après son avènement au trône d'Angleterre, l'avait envoyé comme son représentant à la cour de Russie. Bestuchev^ était rentré au service de son pays en 1718. Lié d'intrigues avec le fameux Biren, il ne contribua pas peu, après la mort de la czarine Anne, à faire donner la régence au duc de Courlande, au détriment de la mère d'Ivan VI; puis, lors de la chute soudaine de Biren, il se porta son accusateur, afin d'obtenir par cette lâcheté son pardon de la princesse de Brunswick; mais la régente s'étant montrée disposée à la clémence envers lancien favori de sa tante, Bestuchew , par un autre revirement, ne fit aucune difficulté de se rétracter en avouant son infamie. Après la révolution qui porta Elisabeth au trône, appelé à la direction des affaires étrangères sur la recommandation du comte Lestocq, alors tout-puissant, il le récompensa de ce service en contribuant plus que personne à sa disgrâce. Un jour devait venir le grand chancelier Bestuchew, après avoir eu sur les affaires de son pays une influence longtemps sans rivale, serait à son tour la victime des intrigues de cour et des inconstances de la faveur.

Ce fut néanmoins sous un pareil gouvernement que la Russie commença à prendre sérieusement rang entre les grandes puissances. Son rôle en Europe ne date qu'à peine du milieu du siècle dernier. Voltaire a raconté comment, lorsqu'une ambassade moscovite était venue à Paris en 1668, la puissance qui l'envoyait était encore à ce point étrangère, qu'on avait célébré l'événement par une médaille comme l'ambassade des Siamois. Ce fut peu de temps après qu'on vit la Rusie, dont la sphère d'action n'avait pas encore dépassé l'o- rient de l'Europe, se mêler pour la première fois aux affaires du centre de l'Europe. L'occasion lui en fut offerte par la guerre que l'Empire soutenait alors contre les Turcs avec le secours de la Pologne et du génie militaire de Sobieski. L'empereur Léopold, après sa rentrée dans Vienne, 8<^licita l'alliance de la Russie, alors gouvernée

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par la csarewna Sofrfiîe, sœur aînée de Pierre le Giaud. L'alliance lédamée par Tempereur se fit aux dépens de la Pologne, qui céda à k ilussie, par le traité de 1686, des possessions importantes, afin dVibtenir sa coopéralbn. Ce traité peut être appelé la première grande victoire de la diplomatie rusae; les Russes le rappellent en- core aujourd'hui a?ec orgueil^ La conséciuence en fut une expédi- tion russe en (>imée« Bient6t le génie militaire de Pierre le Grand qiparut et se déploya. La lutte si acharnée qui eut lieu entre le czar et Cbarles Xll, et qui se termina par rabaissement de la 6uède, ébranla le nord, Torient et le midi de TEurope, et attira sur la Rus- sie les regards de TOccident Le vi^inqueur vint triompher à. Paris. La paix de Nystadt (1721) nous montre TAngleterre stipulant, avec la Pologne, dans le traité qui dépouille la Suède au profit 4ie la Rus- sie d'un ti^ritoire considérable. Toutefois, même après les conquêtes de Pierre I*' et malgré Taccroissement d'importance qui en résulta pour la Russie, elle ne paraissait redoutable encore qu a ses voisins. U était réservé à Elisabeth de faire faire à la politique et à Tinfluence de la Russie en Europe un pas décisif par son intervention armée dans la grande querelle de Frédéric II et de Marie-Thérèse qui rem- plit le milieu du dix-huitième siècle.

De même que la Russie, la Prusse était au dix -huitième siècle une puissance nouvelle. Établie à force d'art ei sur des fondements moins vastes, pour me servir des expressions de Voltaire, elle allait ^ievoir au génie d'un homme, avec le déploiement soudain de ses forces longtemps préparées, Thonneur de jouer en Europe un rôle inattendu, brillant et périlleux. La Russie devait naturellement voir d'un œil de jalousie ce jeune État qui avait Tinsolence de s'élever si vite et si près d'dle. Toutefois Élisabetli, qui était montée sur le trône un an après Frédéric, ne parut pas d'abord disposée à interve- nir activement dans les questions qui divisaient l'Europe, soit à pro- pos de la succession de Charles VI, soit pour le démêlé particulier du roi de Prusse et de la reine de Hongrie. Peut-être pensaiV-elle, avec le clergé, la noblesse et tout le peuple, que le moment n'était pas venu pour la Russie de se mêler d'afikires ^i ne la concernaient pas et ^'il lui sufQsait de rester inattaquable sur son territoire. Ou plutôt l'indolence de la czarine, son amour efDt'éné des plaisirs, la

i. Vo^ez une brochure intitulée la Régence de îa ttarewna S&pMe, par SIehebalsky, traduite par le prince S. «aatziae; dtflsruhe, 1657» f . iHê.

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détournaient de toute résolution sérietne ; ^e préférait laisser autour d'elle la vénalité des ministres et des fererô «*efirioiâr des dons inti^ ressés des cabinets étrangers et -pairtager elle-^mème avec eux le prix de son inaction. D*un autre côté, Frédéric "svait fe plus grand inté«M à se ménager Talliance ou tout au moms la neutralité de la cour tif Pétersbourg. Reconnu fyossesseur de la Silésie par le tmHé de Bive- lau, II ne laissait pas d'avoir quelque inquiétude sur l'avenir de sa conquête, et se tenait prêt à Toccasion pour la défense ou poor quelque nouvelle attaque. 11 commençait à ise rapprocher de la France, dont l'avait séparé son traité paorticulier avec Marier- Thérèse.

Elisabeth (Cherchait une femme en Europe pour rhéritier an trône de Russie. Aussitôt après son avénemeirt^ son premier soin avait été de se pourvoir d'un successeur. Elle avait renoncé au mariage pour elle-même, préférant garder la liberté de ses passions =et de ses plai- sirs. Son choix était tombé sur son neveu, le prmce de Hokitein Gottorp, petit-fils de Pierre le Grand par sa mère, et celui-ci avait abandonné, pour régner sur la Russie, les droits que sa naissance lui donnait au trône de Suède, de fut lui qni traversa le .trône sous le nom de Pierre III, moins connu par lui-même que par la révolution qui le renversa et par sa fin misérable. Les mémoires et les correspondances nous le représentent sous des traits peu propres à justifier riniérét qu'une destinée tragique inspire naturellement. Ce fut à ce prince que Frédéric entreprit de donner une femme de sa main. Redoutant de lui voir épouser une princesse de la maison de Saxe, dont l'alliance avec la Russie eût été contraire aux intérêts de la Prusse, il travailla à lui faire avoir la princesse d'Ànhalt Zerbst, qui était née sur les terres prussiennes, et sur le ^secours de laquelle Frédéric comptait pour accroître son crédit à la cour de Pétersbourg. La négociation, qui fut longue et difficile à cause de la répugnance du pèr^ de la princesse, resta un secret eritre l'impératrice et le roi. . Enfin FEurope vit avec étonnement l'arrivée à Moscou, la cour se tenait alors, de la princesse de Zerbst et de sa mère, et la^ive satis- hction qu'en fit paraître Elisabeth.

Ce fut en février 1744 que Sophie-Augaste-Frédérique d'Anbalt- Zerbst-^Bembourg parut pour la première fois sur le théâtre ^He devait jouer un ri ^rand rMe aux yeux de l'Europe. Elle avait alors de^artorze à quinzeuis, étant née «ntnai 1729, àStettin. Le nom de Ciaâierinelui fiit^omié lorsqu'elle changea la reli^on protestante^

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dans laquelle elle avait été élevée, contre la religion grecque, religion officielle de la cour de Russie. Catherine , à son arrivée à Moscou , trouva la cour divisée en deux partis dont la lutte était entretenue par des influences étrangères. Bestuchew était le chef du parti de TAngleterre et de TAutriche. Il était, à ce moment-là, fort mal dis- posé pour le roi de Prusse, qui avait, aux yeux du chancelier, le défaut gij^ve de promeltre plus d'argent qu'il n'en donnait. Aux yeux d'Éli- ssubetb, Frédéric avait un autre défaut qui ne laissait pas d'être grave aussi : c'était l'intempérance de sa langue. 11 passait pour avoir parlé avec peu de respect des augustes faiblesses du cœur de l'impératrice. Elisabeth ne l'ignorait pas ; elle feignait de haïr en lui son esprit irré- ligieux; elle l'appelait le Nadir Shah de la Prusse. Bestuchew ne cessait d'entretenir ce pieux sentiment dans T&me de sa souve- raine.

Le parii opposé à Bestuchew était celui des intérêts français et prussiens qui recommençaient à s'unir, a M. de la Chétardie en était l'âme, les courtisans venus du Holstein les matadors. » Le mar- quis de la Chétardie avait contribué avec le comte Lestocq à la révolu- tion qui avait fait d'Elisabeth une impératrice. Bien qu'il fût à la cour sans caractère officiel, il n'en déployait que plus d'activité; on ne doutait pas d'ailleurs qu'il n'eût des pouvoirs. Le grand-duc avait une admiration enthousiaste pour le génie militaire de Frédéric ; il croyait imiter son héros en habillant ses domestiques en soldats et en leur faisant faire l'exercice dans sa chambre. L'appartement de la mère de Catherine devint bientôt le lieu de rendez-vous des amis de la Chétardie. Ces réunions excitèrent les soupçons de Bestuchew. Par malheur, on saisit à la poste des lettres de l'envoyé français, se trouvaient quelques plaisanteries sur l'impératrice. Le marquis de la Chétardie fut prié de repasser la frontière. La mère de Catherine fut compromise. Quant à Catherine, elle ne se mêlait pas de poli- tique et avait laissé le marquis tourner autour d'elle sans donner ' Wcun encouragement à ses confideoces. Elle se coiffait à la Moïse pour plaire à l'impératrice, et paraissait ignorer ce qui se faisait ou ^se disait à côté d'elle. Rien ne lui échappait cependant. Elle-même va nous apprendre ce qui se passait dans son esprit. Il s'agit d'une expli- cation qui eut lieu entre l'impératrice et la mère de Catherine au sujet des lettres de la Chétardie. C'est Catherine qui parle :

« Une après-dhiée que le grand-duc était venu dans notre apparte- menty l'impératrice y entra à l'improviste et dit à ma mère de la

LA JEUNESSE DE CATHERINE IL 8i

suiTre dans l'autre appartement. Le comte Lestocq y entra aussi. Le grand-duc et moi nous nous assîmes dans une fenêtre en attendant. Cette conversation dura très- longtemps, et nous vîmes sortir le comte Lestocq qui, en passant^ s'approcha du grand-duc et de moi qui étions à rire, et nous dit : a Cette grande joie va cesser immédia- tement. )) Et puis, se tournant vers moi , il me dit : <c Vous n'avez qu'à faire vos paquets, vous repartirez tout de suite pour vous en retourner chez vous. » Le grand-duc voulut savoir pourquoi cela. Il répondit : <c C'est ce que vous saurez après, lo et s'en alla faire le message dont il était chargé et que j'ignorais. Il nous laissa le grand- duc et moi à ruminer sur ce qu'il venait de nous dire. Les gloses du premier étaient en paroles, les miennes en pensées. Il disait : a Mais, si votre mère est fautive, vous ne l'êtes pas. » Je lui répon- dis : c( Mon devoir est de suivre ma mère et de faire ce qu'elle m'or- donnera. » Je vis clairement qu'il m'aurait quittée sans regret. Pour mcH, vu ses dispositions, il m'était à peu près indifférent; mais la couronne de Russie ne me Fêtait pas. »

Elle dit en un autre endroit :

<t J'avais au fond de mon cœur un je ne sais quoi qui ne m'a jamais laissé douter un seul instant que tôl ou tard je parviendrais à devenir impératrice souveraine de Russie de mon chef. »

Catherine savait que le grand-duc ne TépousaH que par obéissance ; il le lui avait dit lui-même en lui confiant son amour pour une fille d'honneur, et c'était tout le compliment qu'elle avait reçu de lui à son arrivée. Catherine était femme, elle l'a bien montré plus tard. Qu'elle se soit sentie offensée du mépris qu'on faisait de ses charmes, il n'y a guère à en douter; mais elle mit son orgueil à cacher le cha- grin qu'elle en conçut. « Ce dernier sentiment, dit-elle quelque part, celui du chagrin, je le réprimais infinknent plus que tous les autres, - la fierté de mon âme et sa trempe me rendant insupportable l'idée d'être malheureuse. » L'orgueil et l'ambition, tel devait être le remède opposé secrètement par Catherine aux dégoûts et aux humi- liations qui l'attendaient dans son mariage ; elle y joignit le mépris pour son mari, sur qui elle se sertait une supériorité reconnue de tout le monde et de lui-même.

Tome l.<— l'^IifrtiMn. 6

8i RBVliE NATIONALfi.

II

Le mariage de la priDcesflede Zeibst avec rhéritier de la couiODiie de Russie fut célébré le 1*"' septembre 1745. De magnifiques fêtes furent données à celte occasion; mais le rang de grande-dudiesse, en entourant Catherine d'honneurs officiels^ ne rendit pas plus agréable sa situation à la cour. Les habitudes du grand-duc ne changèrent pas plus que ses sentiments pour sa femme. Les Mémoires con« tiennent sur la manière de vivre du neveu d'Elisabeth et sur ses rapports conjugaux des détails incroyables et vraiment révoltants. Pierre continua de courtiser les filles d'honneur de Timpératrice et ne se fit même pas faute d'adresser ses hommages à celles de la grande-duchesse; Catherine eut plus d'une fois à se plaindre des impertinences des femmes qui s'honoraient des assiduités de soa mari. Ces filles d'honneur de la cour d'Elisabeth rappellent celles de la cour de Charles II dans les Mémoires du comte de Gramonl ; elles étaient aussi toutes filles d'honneur comme il plaisait à Dieu, Le grand-duc persistait à rendre sa femme confidente de ses fantai- sies amoureuses. Une nuit qu'elle feignait de dormir pour échapper à une confidence de ce genre, il se fâcha et la battit pour l'éveiller. Cette fois il voulait entretenir Catherine des beautés et des mérites de la princesse de Courlande, fille du malheureux Biren. De telles conversations n'étaient pas le seul désagrément qu'eût pour la grande-duchesse le commerce avec son mari. Tantôt, par exemple, il imaginait d'établir un chenil presque au chevet du lit conjugal, de sorte que le bruit et la puanteur se réunissaient pour en chasser le sommeil. Tantôt il passait une partie de la nuit à habirller et à désha- biller des poupées, et forçait la jeune femme à prendre sa part de ce ridicule amusement

Les rapports de Catherine n'étaient guère meilleurs avec Fimpé^ ratrioe. Aussitôt après le mariage, la mère de la nouvelle grande- duchesse avait repris le chemin de l'Allemagne. Cette mère de Catherine était une Allemande acariâtre, pédante et avide, qui volait les robes de sa fille et lui faisait à tout propos les soènea \ les plus ridicules. Telle qu'elle était, celle-ci dut la regretter pourtant dans l'isolement elle tomba, privée de toute afiection et entourée, par la défiance d'Elisabeth, d'une surveillance inquiète,. qui dégénérait souvent en espionnage grossier. L'impératrice était

LA JEUNBS9E DS eATHERINE IL »

\m mélSange de eommère et de vûngo. Belle encore et galante y elle &^habilloit en homme, wrait dana le |)ftlaîa «rec ses faTiH^is, s*occu«> paîft peu des afi&ires publiquesv, mai» prétendait tcmt régler autour d'elle par im despotisme criard et tracassier; c'était sa ma- nière de régner. Elle avait placé auprès de Catherine une espèce de duègne russe, appelée madame Tehogldcoir, chargée d*ijitimer ses ordres à la grande^uchesse , et de rendre compte de son ob^s-^ stncc. On défendait à Catherine d'écrire à ses parente; ils ne devai^it étire informés de ce qui la regardait que par une correspondance* officielle. Un jour Catherine apprend la nouvelle de la mort de son père ; elle pleure amèrement; mais au bout de quelques jours rinw péralricekii fait dire d'essuyw ses larmes, qu'il ne convient point à une grande-duchesse de Russie de pleurer plus longtemps un père qui n'a point été roi.

Catherine, dès le commencement de son séjour en Russie, semble avoir formé le dessein de se faire adopter par le peuple au milieu duquel elle venait vivre. L'entreprise était difficile; il y a entre la nature russe et celle de la plupart des nations européennes une sorte d'incompatibilité radicale; ce qui a fait dire à Catherine elle-même que tout Busse n'aime foncièrement aucun étranger. Elle réussit au point que, pendant son règne, les paysans ne l'appelaient pas seu- lement notre mère^ suivant l'usage adopté en Ikssie envers le sou->> verain, mais notre compatriote. Pour atteindre ce but, elle remplis» sait asses ponctuellement les obligations de la religion nationale. Oo ne peut guère croire que ce fut par piété , quoi qu'elle ait dit elle*^ même de son penchant à la dévotion. Cette conduite faisait avec celle du grand-Kluc un contraste qu'il était aisé de remarquer. Loin de se conformer à la pratique du culte officiel, celui-ci aGfectaii de la railler chez sa femme. Outre qu'elle flattait le goût du peuple pour l'ortho^ doxie, Catherine plaisait par ce moyen à l'impératrice qui était une» grecque fervente. En même temps elle cherchait dans la lecture des distractions et des consolations qui semblent mieux appropriées à la nature de son esprit. La première année de son mariage, elle ne lut que des romans; elle passa ensuite à madame de Sévigné ; puis ce fut le tour de Voltaire, puis celui de Brantôme. Plus tard elle lira Tacite et Montesquieu entre deux amants.

Les fêtes ne manquaient pas à la cour. Un ambassadeur anglais» M. Guy IMckens, s'est plaint dans se& dépêches de ne pouvoir y suf^ iife. La prenuère qualité d'un ambassadeur en Russie devait êtra^

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suivant lui , d*ètre jeune et toujours prêt à aller à une réception de cour, à un bal, à une mascarade, à une comédie, à un opéra, ou à tel autre divertissement. Une manie d'Elisabeth consistait à donner des fêtes les hommes devaient paraître en femmes et les femmes en hommes. « Les hommes , dit Catherine, n'aimaient pas beau- coup ce genre de métamorphoses ; la plupart étaient de la plus mau- vaise humeur du monde parce qu'ils se sentaient hideux dans leur parure. Les femmes paraissaient de petits garçons mesquins, et les plus âgées avaient les jambes grosses et courtes, ce qui ne les embel- lissait guère. Il n'y avait de réellement bien et de parfaitement en homme que l'impératrice. » Pour Catherine, hors ces grandes occasions elle paraissait en habits magnifiques, elle aflbctait dans ses vêtements la simplicité la plus grande. Elle s'attira un jour, par un costume des plus simples, les plus grandes louanges qu'elle ait, dit-elle, entendues de sa vie. <( On me disait belle comme le jour et d*un éclat singulier. Â dire la vérité, je ne me suis jamais crue extrê- mement belle, mais je plaisais, et je pense que cela était mon fort. » Son rôle, à la cour, était tout entier dans la représentation. Défense était faite à tous ceux qui entouraient le grand-duc et la grande- duchesse de laisser arriver jusqu'à eux aucune nouvelle qui pût leur être un prétexte ou une incitation à se mêler de quoi que ce fût. Le futur empereur passait sa vie à battre ses chiens, à racler du violon, à faire claquer un grand fouet pour se donner l'amusement de voir autour de lui les valets se sauver par crainte des estafilades. Il fit venir des troupes du Holstein, et put alors passer le temps à boire et à fumer avec ses officiers holsténois, anciens sergents et caporaux des armées prussiennes. Au milieu de tout cela, il ne pouvait se passer des conseils de Catherine, qu'il appelait madarrie la Ressource. Quand il lui fallut s'occuper des afiaires du Holstein, il fut ravi de pouvoir en laisser le gouvernement à sa femme. Pour ce qui était des afiaires de Russie, il n'avait guère plus d'envie d'y prendre part qu'on n'en avait de la lui donner. Il avait coutume de répéter qu'il n'était pas fait pour les Russes, ni les Russes pour lui, et qu'il périrait en Russie. Cependant, à l'instigation de sa femme, il demanda l'entrée \ au conseil. On lui accorda d'y assister toutes les fois que l'impératrice * y assisterait elle-même, ce qui équivalait presque à le lui interdire. Elisabeth ne voulait ni gouverner, ni laisser personne gouverner pour elle, l'héritier du trône moins que personne. Les afiaires de la poli- tique russe étaient livrées à l'intrigue et au hasard. Les regards se

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tournaient naturellement vers Catherine , qui , par la fermeté déjà éprouvée de son caractère, par son esprit plus mâle que femelle^ pour employer ses propres expressions, faisait pressentir en elle la hardiesse et la capacité d'un gouvernement viril.

En même temps qu'elle donnait d'elle cette haute idée, elle gagnait les cœurs par la vivacité et le charme de son esprit, par un accueil plein d'affabilité et de grâce. Elle eut un commencement d'intrigue amoureuse avec un comte Zachar Czernichew, mais sans résultat. Cependant l'impératrice s'inquiétait de ne point voir venir d'enfant au grand-duc. La cause de cette stérilité étant assez connue, on résolut d*y pourvoir. Le comte Serge Soltykow se trouva tout porté. <c II était, disent les Mémoires, beau comme le jour... il ne manquait ni d'esprit, ni de cette tournure de connaissances, de manières, de manèges que donne le grand monde, mais surtout la cour; il avait vingt-six ans. » On savait qu'il était loin de déplaire à Catherine. Toutefois elle tint bon, c'est elle qui nous l'apprend, un printemps entier et une partie de l'été. C'est peut-être ici le lieu de citer une page des Mémoires Catherine s'explique assez franchement sur le point délicat des con- fessions féminines. « Je viens de dire que je plaisais, écrit-elle; par conséquent la moitié du chemin de la tentation était faite, et il est en pareil cas de l'essence de l'humaine nature que l'autre ne saurait man- quer, car tenter et être tenté sont fort proches l'un de l'autre, et malgré les plus belles maximes imprimées dans la tête, quand la sensibilité s'en mêle, dès que celle-ci apparaît, on est déjà plus loin qu'on ne croit, et j'i^ore encore jusqu'ici comment on peut l'empêcher de venir. »

La sensibilité de Catherine s'étant trouvée d'accord avec l'amour de Soltykow et la politique d'Elisabeth, un descendant naquit à Pierre le Grand, et le trône de Russie eut un héritier. Paul P' naquit le 20 septembre 1754. L'impératrice s'empara du nouveau-né, qu'elle emporta, triomphante, pendant que la mère restait abandonnée sur son lit. Personne ne s'occupa de lui donner des soins. Le grand-duc parut aussi étranger qu'il l'était de fait à tout ce qui venait de se passer. Après les aveux de Catherine, contenus dans ses Mémoires, il n'est plus possible de douter que Paul P' ne fût en effet, comme on on l'a dit souvent, le fils de Serge Soltykow. On a quelquefois allégué, en faveur de la légitimité de sa naissance, une certaine analogie de caractère et de goûts qu'on a cru remarquer entre le fils de Catherine et son mari. Mais cette analogie, quelque frappante qu'elle paraisse, ne doit plus maintenant être attribuée au sang et à l'hérédité natu-

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ffeUe; ^e fut saos doute le fruit de Téducaiion et de celle loague leDfance dans laquelle un despotisme défiant faisait vieillir les princes obstinés à régner à leur tour. Cette tyrannie soupçonneuse, qui, dans les États despotiques, a souvent écarté des affaires rkérilier^'un irtoe jusqu'à rfaeure oùîl succédait au devoir de gouverner les peuples, suf- fit à faire, des Pieroe UI et <ks Paul P', des idiots et des fous, qu« rincapacité et la déraiwui poussent en aveugles aux jnéoies fatalités de cbuteetde'Oiort.

Hi

Pendant que ces choses se passaient à la cour de Russie, TEurope, quelque temps pacifiée par le traité d'Aix-la-Chapelle qui avait mis fin à ce qu'on a appelé la guerre de la «iccession d'Autriche, était 4ur le point de redevenir le théâtre d'une mêlée générale ; la guerre de Sept ans allait commencer. Aussitôt que de nouveaux symptômes -de ruptmre s'étaient manifestés entre l'Angleterre et la France, entre la Prusse et l'Autriche, on avait pu prévoir que les alliés de la pne- tnière guerre ne seraient pas ceux de la seconde. Un grand changement idevait, en effet, s'opérer dans la position respective des grands États «européens. <}uant à la Russie, elle élait dans la meilleure siluatiou possible, n'ayant d'autre affaire dans le grand conflit qui se prépar- rait que d'en tirer avantage pour accroître son influence en Europe. Bien qu'elle n'eût pris aucune part à la guerre précédente, elle n'en avait pas moins paru comme puissance signataire à cette paix de i748 qui devait n'être qu'une trêve. Dès qu'on songea à reprendre les armes, son alliance devint le but d'une foule d'intrigues dont les fils, qui se croisaient à travers l'Europe, aboutissaient au cabinet de Saint-Pétersbourg. La France sollicitait l'appui de la Russie contre r Angleterre, l'Angleierrecontreia France; la Prusse la recherchait contre l'Autriche, l'Autriche contre la Prusse. Eu 1755, ces fik ^plomatiques commencèrent à s'agiter et à se mêler davantage. Marie-Thérèse et son ministre Kamiitz pressaient le cabinet de Londres de s'entendre avec celui de Pétersbourg, faisant de cette alliance la condition de celle de l'Autriche, Par les soins de Tambas- sadeur anglais, sir Charles Haubury Williams, il se fit une conven- tion à Pétersbourg entre ie gouvernement d'ÉUsabelh et ceiui de George IL Au fond, cependant, on ne s'entendait pas. L'Angleteme m, voulait à la JFjrance et nullement a Frédéric, à qui elle abandonnait

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Yolontiers la Silésie. De son côté, Marie-Thérèse en voulait à iFiédérîe pour cette même Silésie, aufMnntque, pour arriver à se yenger, laAlliB des Césars ne craindra pas d'écrire de sa main à sa d^e oemsioe, k fille du boucher Poisson, marquise de Ponapadour, ouhlia&t du môme coup ses griefs contre Louis XY et son mépris pour une fiiTorile. Le cabinet de Londres ayant donné communication au roi de Prusse du traité minuté entre Bestuchew et air Charles Williams, Frédéric se hâta de faire, lui aussi, son traité avec rAogleterre* Elisabeth, qui en fut infiorm&, ne voulut ratifier la convention de la Russie avec TÂngieterre qu'après y avoir ajouté une clause quîla rendait illusoire.

Les deux impératrices, la pieuse Elisabeth et la dévote Marie-Thé* lise, -se rencontraient diois leurs sentiments h Tégard du roi de Prusse ; toutes deux mêlaient la religion à leurs colères particur Uères contre ce mécréant de Fié(V§ric. Toutefois, les dispositiona d'Elisabeth ne se manifestèrent pas tout d*abord. Même après lecom- meneement de la guerre, oh put encore quelque temps douter du parti qu*elle prendrait. La cour de Russie nous apparaît à un certain moment ocmmoe une espèce de scène se joue un imbroglio dont le dénoûment devait être un coup de théâtre inattendu pour tous ceux qui n*étaieirt pas instruits de ce qui se passait dans les coulisses. L'ambassadeur anglais était dupe lui-«méme des apparences, dupe aussi de ses propres intrigues. 11 prodiguait l'argent desongouverne- mentdans l'espérance, qui déjà n'était plusqu'une illusion, d'obtenir pour r Angleterre rallianos, ou tout au nu>ins la neutralité de la Russie. Il était secondé par la grande-ducbcsse dont on voit ici la première apparition dans la politique. Elle se diargeait de distribuer l'argentdeï* Angleterre aux femmes de chambre de l'impératrice. Les confidences de Catherine à sir Charles Williams annonçaient autant de sympathie pour l'Angleterre que d'aversion pour la France. Toutefois, ses propos n'épargnaient pas Frédéric, le nouvel allié di George U. Quant à la France, elle avait renoué des relations diploma- t^nes avec la Russie par l'arrivée à Pétersbourg d'un certain chevm- Herde4)ouglas, qui parut d'abord à la cour sans caractère ofQciel, et qui s'y conduisit avec beaucoup d'habileté. R était accompagné du iftineux chevalier d'Éon, dont le personnage équivoque semble bien jEnt pour jouer un rôle dans une mascarade diplomatique.

liAS relations de Catherine avec l'ambassadeur anglais ne sont pas un deschapitnss les moins curieux de son hisb>ire..Sir Charles WÛliaflM

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avait amené avec lui, à Pétersbourg, le comte Stanislas Poniatovvski, le futur roi de Polo^e, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans. Cathe- rine était alors séparée de Soltjkow, qu'on avait envoyé à Hambourg en qualité de ministre plénipotentiaire. Poniatowski arrivait à point pour remplir le vide que cette absence avait laissé dans le cœur de la grande-duchesse et pour la distraire de son ennui. Sir Charles Wil- liams ne manqua pas de faire à Catherine Téloge du jeune comte polonais. Par le rang qu'il- occupait à la cour, Tambassadeur de George II se trouvait, aux repas officiels, placé à côté de la grande- duchesse. Dès les premiers entretiens, il avait jugé son esprit et son caractère, et avait résolu de nouer avec elle d'utiles relations. La santé de l'impératrice, qui allait déclinant de jour en jour, faisait croire à sa mort prochaine. L'opinion générale était alors que la femme du grand-duc gouvernerait sous son nom. Sir Charles ne négligeait rien pourse bien mettre dans son esprit. C'était un homme rompu aux intrigues politiques, dans lesquelles il portait un esprit hardi et sans préjugés. Si l'on en croit Rulhière, ce fut lui qui engagea Catherine à prendre Poniatowski pour amant. Les premiers rendez-vous auraient eu lieu dans la maison du consul anglais Wroughton. D'après les Mémoires, ce fut chez Anna Narichkine, sœur de Léon Narichkine, que Catherine appelle un arlequin né, et qui avait servi déjà d'entremetteur dans l'intrigue avec Sollykow.

Ce nouvel engagement déplut à l'impératrice, qui avait jeté avec tant de complaisance son manteau impérial sur les premières amours de sa nièce. Il est vrai qu'il s'agissait alors d'en couvrir la naissance d'un héritier du trône. Une fois ce miracle produit, Elisabeth pensa peut-être qu'il ne convenait pas de faire pour le plaisir ce qui avait été permis pour la politique. Peut-être aussi ce fut le choix de l'amant qui la mécontenta : Elisabeth n'avait pas le droit d'être sévère. Mais l'homme qui jouissait alors du crédit attaché aux faveurs de la souveraine était contraire à Catherine, dont il n'ignorait pas l'intel - jligence avec le diplomate qui représentait à Pétersbourg les intérêts réunis de l'Angleterre et de la Prusse. Le comte Schouwalov^ et sa famille, qui entouraient l'impératrice, avaient été gagnés aux inté^» rets français par l'habileté de Douglas. Les Schouwalovr ne man- quaient aucune occasion de jeter dans l'esprit de l'impératrice des insinuations contre la grande-duchesse. Elisabeth sentait la supério- rité de Catherine et devinait peut-être son ambition. Elle n'apprit pas sans déplaisir la part que le grand-duc avait laissé prendre à sa

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femme dans le gouvernement du Holstein et celle que, par ses liai- sons avec Poniatowski et sir Williams, elle pouvait prendre' dans le jeu secret de la diplomatie. En opposition aux Schouwalow, le chan- celier Bestuchew, qui paraissait avoir oublié ses griefs contre lava- rice de Frédéric, se rapprochait de plus en plus de Catherine; mais le crédit du chancelier était sur son déclin, et, après avoir fait tout trembler, ii allait bientôt commencer à craindre pour lui-même.

L'Europe, ainsi que je Tai dit, était autrement partagée par ia nou- velle guerre qu'elle ne l'avait été par la guerre de la succession d'Au- triche. D'un côté, Louis XV donnait la main à Marie-Thérèse qu'il avait combattue et presque dépossédée, et, de l'autre, Georges II était devenu, d'adversaire, allié du roi de Prusse. La convention signée entre le cabinet de Pétersbourg et celui de Londres ne com- prenait pas la Prusse. Aussi, en se mettant en route pour la Saxe, dont l'électeur était allié de Marie-Thérèèe, Frédéric regardait-il avec inquiétude du côté de la Russie. Sir Charles Williams ne pouvait ignorer l'aversion d'Elisabeth pour Frédéric; mais il comptait sur l'indécision d'esprit et sur l'indolence de caractère de l'impératrice pour la maintenir dans l'inaction ; il comptait aussi sur le crédit de Bestuchew, avec qui il continuait d'échanger l'argent anglais contre de belles promesses et de prétendus services. Lorsque des troupes furent rassemblées en Livonie et qu'Apraxine en prit le commande- ment, il se rejeta, pour espérer, sur la paresse, la lâcheté et la corpu- lence de ce général. Il se fiait aussi sans doute à l'amitié delà grande- duchesse, à son habileté politique, à l'influence qu'on lui croyait sur Apraxine. Le cabinet anglais était plus clairvoyant que son ambassa- deur. Sir Charles Williams reçut ses lettres de rappel au moment oii le général russe venait de remporter ses premiers succès sur les fron- tières prussiennes. Il ne quitta pas Pétersbourg sans emporter, dans une lettre que lui écrivit la grande-duchesse, l'assurance de ses sen- timents pour lui et de ses bons offices pour les intérêts de la Grande- Bretagne.

Le général qui commandait l'armée chargée d'attaquer le roi de Prusse sur son territoire était presque entièrement dépourvu de talents militaires. Il n'était, pas plus qu'aucun homme de cette cour, à l'abri de la corruption. Il avait marché avec tant de lenteur qu'on avait cru un moment qu'il ferait la campagne avec les dames de Riga. Néan- moins, il avait pris Memel, et peu de temps après le départ de sir Williams, il battit le général Lewald. Mais il ne profita pas de ces

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avantages; au lieu de pénétrer plus arant dans la Prusse, il se replia sur la Pologne comme s*il eût été battu. L'influence française domi- \ nait alors DUTertement à Pétersbourg le marquis de Lbqpital amit semplacé, avec le tUre d*ambas$adeur, le chevalier de Douglas;» qui n'avait eu que te titre de ministre. D*aocord avec les SchouwaWw  avec Tambassadeur d'Autricbe, le représenlant de Louis XV diri- geait toutes les afiEûres, et Bestucbew était de jour en jour moins ea état de lui résister. Apraxine, accusé de trahison, fui mandé à PélerS' bom^ pour y rendre compte de sa conduite.

La situation devenait grave pour Catherine. Le grand-duc avatt défendu dans le conseil la cause de Talliance anglaise, on supposait^ rinstigation de sa femme. Des papiers saisis chez Apraxine, et par lesquels Bestucbew se trouvait U*ès-aérieusenient compromis, conte- naient, disaii-on, la preuve que la grande -duchesse n'avait pas été étrangère à la conduite reprochée au général. Catherine s'eA défend dans ses Mémoires et prétend même avoir écrit à Apraxine pour rinviter à agir d'une manière plus oonfc»rme à ses instructions et aux iniérêis de la Russie. U n'est pas impossible que Bestucbew se soit servi du nom et de l'autorité de la grande-duchesse pour enga- ger Apraxine à ménager le roi de Prusse. Frédéric nous dit dans V Histoire de la guerre de Sept ans^ que ce fut le grand-duc qui con- tribua le plus à la retraite du général russe après sa victoire sur Lewald ; et, si l'on en croit la princesse Dascbkow, le témoignage du grand-duc lui-même serait venu confirmer sur ce point celui de Fré- déric. La princesse raconte dans ses Mémoires avoir entendu un jour Pierre III rappeler publiquement à l'ancien premier secrétaire du con- seil suprême, Wolkow, leur connivence au sujet desdépéches secrètes adressées par le gouvernement russe à son général , dépêches dont les copies étaient, par leurs soins, régulièrement envoyées à Frédéric.

Cependant les successeurs qu'on donna à Apraxine ne parurent pas d'abord devoir relever beaucoup l'honneur des annes russes^ Le comte Fermor perdit, en 1758, la bataille de Zorndorf, unedes plui sanglantes du «iède, dont les nouvelles mirent la consternation et le deuil dans FîStersbourg. Mais, en 17S9, le général Pierre Sol* tykow remporta la victoire de Kunersdorf , qui fit presque ^perdra h léle À Frédéric et le tenta de s'empoisonner avec le sublimé cor- rosif qu'il/portait toujours sur lui pour s'en servir dans un cas^E- trènie de nime et de honte. Si les Busses eussent alors profité de leur futuM, c'en éfadt fait cfe b Prusse, car le nsalheur de Fnédérie était

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(foe chaque défaite le metlait ioutj>rè8 de^aperte, tandis queaei Yidoires me faisaieni guère qu'accnitoe sa lépuialioo sans affermir sa puissaoce. Après réchec de Kunersdorf, il fit de nouveaux efforts pour détacher la Russie de T Autriche ; et, malgré Tépuisemeat do ses finances, il parvint à réunir une somme de 1^0,000 écus, qu*il comptait faire distribuer aux miniaires d*Élisabeth. En même temps il aÎEectait de donner aux succès militaires des Russes des élog^ exagérés, afin de flatter leur ^^anité nationale. Jdais la rancune d'Elisabeth n'était guère moins forte oontre Frédéric que le ressen- timent de Marie-Thérèse. Tous les efforts qu*il teita furent vains: de deux émissaires envoyés par lui a Pétershourg, l'an, M. de Pechlio, ne put trouver Toccasion d*expo6er sa mission; l'autre, le oonseiller Badenkaupt, ne put aller plus loin que Mittau, d'où il se yit ceoon- duit à la frontière. La mort seule d'Elisabeth pouvait réconcilier k ELussie avec la Prusse*

'Cette mort, qu*on avait^xue prochaine, se faisait attendre icqpett- dant. Depuis longlempsilimpératrice, renfermée dans son palais, ne taisait plus que passer de son ornloire k sa salle des repas, et de sa salle des repas à sa chambce àooucher. Les excès de plaisir et de boisson l'avaient usée. On racontait qu'elle arvait des attaques d'épt* l^psie. Ellle traitait sa nièce avec la plus grande froideur, et.celle-ci sentait autour d'elle eet isolement qui, dans les coui!s, préoède et accompagne la disgrâce. Ses amis l'abandonnaient, ses ilatteua devenaient impertinents. Après le départ de sir Williams, Fonia- tow^ki avait été accrédité à la eour de Russie par le roi de Pologne en qualité de son représentant; c'était un dernier service qu'avait rendu a Catherine l'amitié de l'ambassadeur anglais. Bestuchew luîen rendit un tout pareil, en faisant rester à Pétersboui^ ce même Poniatovrskî, avec le titre de commissaire extraordinaire pour le xèglement des différends pendants entre la Pologne et la Russie, auprès que le roi de France eut demandé son rappel; mais la ehute de Bestuchew et ia défiance de l'impératrice allaient bientôt prii^ Catherine.des conso- lations qu'elle pouvait tirer de .son intrigue avec le jeune ami de lîr Williams. £n attendant, leurs oalations, surveillées 4le près par les Schouwalowr, étaient secrètes et ^gèaées. ^tbecîae luttait 'Coatoe la * malveillance et l'abaoïdon par la bonne iiumeor et la bonne guâoe, €t parfois ramenait, par sa séduction, ceux qu'avait éloignés d'elle k crainte de déplaire à l'impératrice. Mais elle ne tardait pas à éproum